Je reste roi d’Espagne

L’ex-flic et détective privé Txema Arregui se considère comme un homme bloqué. Depuis que l’élue de son cœur Claudia a été tuée, il traîne sa culpabilité comme une tortue sa carapace. Végétant entre liaison virtuelle sur le Web – sous le pseudo Coriolis – et agence fouille-merde – sa raison sociale –, Arregui n’arrive pas à faire le deuil du passé.

Les choses ne s’améliorent guère lorsque débarque dans son bureau Zuruaga. Court sur pattes, costume sombre et colifichets plaqués or à tous les étages, le type respire l’antipathie. Il use et abuse d’une autorité au moins aussi factice que se faconde, questionnant sans cesse Arregui sur sa relation privilégiée avec le roi d’Espagne. N’étant pas enclin à supporter ses manières vulgaires de nouveau riche, Arregui classe aussitôt le fâcheux dans la catégorie baudruche. Mais, l’étron plaqué or, comme le surnomme le détective, est arrivé en compagnie d’un assistant, le genre armoire à glace et petite tête. Et il se montre insistant. Au moins autant que son beau-frère qui n’arrête pas de l’appeler au téléphone. Paraîtrait que la ministre souhaite le voir. Paraîtrait même que l’Espagne a besoin de lui. Que l’Espagne aille se faire foutre !

Troisième roman à paraître dans nos contrées, Je reste roi d’Espagne ne déçoit pas l’aficionado de Carlos Salem. Entre monts de Castille et plateau de la Mancha, l’auteur argentin use des ressorts de la road-story, avec une propension pour le détour et la flânerie propice à l’introspection, la mélancolie saupoudrée d’un humour salutaire. En somme, un vrai remède contre la sinistrôse ambiante doublé d’une multitude de clins d’œil adressés au polar.

Si l’intrigue paraît beaucoup plus sage, on pourrait même dire empreinte d’une certaine gravité, Salem ne fait pas complètement l’impasse sur la dinguerie. Il nous emmène en marge des villes et des autoroutes dans une Espagne minérale, restée coincée quelque part du côté des années 1950. En route, pour un périple jalonné de villages aux noms improbables, regroupés autour de leur unique bar et de leur clocher identique. Pour ainsi dire au milieu de nulle part, hors du temps. À la recherche de la rivière dont personne ne se rappelle le nom, traqués par Zuruaga et ses sbires, Arregui et Juan « Juanito » Carlos courent après le temps perdu. Une femme, les jeux de l’enfance : rien que des souvenirs. Des images baignées de nostalgie, rythmées par des rencontres abracadabrantes. Un roi à la recherche du petit garçon qu’il était, et qui au passage s’amuse beaucoup dans cette course-poursuite au ralenti, fertile en rebondissements rocambolesques. Un voyant rétroviseur qui connaît tout sur le passé d’autrui – ce qui n’est pas sans risque –, mais a oublié le sien. Un chef d’orchestre en quête de sa symphonie perdue et de l’amour de sa vie. Toutefois, à trop courir derrière son passé, ne tourne-t-on pas en rond ? Ne rate-t-on pas sa vie ?

Heureusement, Arregui peut compter sur ses amis. Raúl Soldati et Octavio Rincón, les deux compères de Aller simple. Nemo, le jeune hacker qui aimerait bien voir Arregui sortir avec sa mère. Et bien d’autres, parmi lesquels on notera Paco Ignacio Taibo II himself. De quoi réjouir l’amateur de polar…

Au final, Je reste roi d’Espagne a de quoi réjouir le cœur et les zygomatiques. Un cocktail dont on trouve difficilement l’équivalent en-dehors du monde hispanique et du continent sud-américain. À croire que la dinguerie est inscrite dans les gènes de ses ressortissants. Inutile de préciser que l’on en recommande la lecture. Et que les tièdes aillent se faire foutre ! Car même les canards peuvent canarder les fusils.

Je_reste_roiJe reste roi d’Espagne (Pero sigo siendo el rey, 2009) de Carlos Salem – Réédition Actes Sud, collection Babel Noir, septembre 2011 (roman inédit traduit de l’espagnol [Argentine] par Danielle Schramm)

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Nager sans se mouiller

« Les miroirs de l’ascenseur nous répètent à l’infini et créent une multitude de clones à partir des quatre personnes qui l’occupent. C’est un ascenseur moderne comme l’immeuble, et il y a un instant, quand nous sommes montés, l’homme au complet bleu et moi, au quatorzième étage, les images m’ont rappelé un truc de fête foraine, un truc cruel, car, au lieu de nous déformer, l’excellente qualité optique des miroirs, nous renvoie une parfaite image de nous-mêmes. Et ça fait mal. »

Officiellement, Juanito Pérez Pérez officie en tant que commercial dans une multinationale vendant des produits à destination du secteur médical. Officieusement, il est un tueur répondant au surnom de Numéro Trois. Exécuteur impitoyable, Juanito ne s’est jamais posé trop de questions, mais là, il a envie de faire une pause, genre prendre des vacances avec ses enfants pendant l’été. Ses supérieurs lui ont promis de le laisser tranquille. Ils peuvent bien se le permettre car leur petite entreprise ne connaît pas la crise. Mais les promesses n’engagent que ceux qui les croient (refrain connu).

Sur la route des vacances, Juanito est contacté par ses employeurs. Un contrat de dernière minute à livrer. On le rassure, l’exécution de cette tache ne devrait pas lui coûter trop de temps. Comme pour se faire pardonner, ses supérieurs ont pris sur eux de lui réserver une place dans un camping, à proximité de sa cible. Problème : le camp est réservé aux naturistes et la cible semble être son ex-épouse. Ou alors son nouveau compagnon, un juge à la réputation incorruptible. Pas si sûr. Les informations manquent de clarté et Numéro Trois n’arrive pas à se concentrer lorsqu’il est nu, a fortiori lorsqu’une fille à tomber par terre croise son chemin.

Vous avez aimé Aller simple, vous adorerez Nager sans se mouiller. Derrière cette assertion, évidemment non négociable, se cache un roman au propos beaucoup plus profond qu’il n’y paraît au premier abord. L’auteur ne craint pas la surenchère, on le sait. Il s’en donne une nouvelle fois à cœur joie, multipliant les enchaînements rocambolesques et les situations invraisemblables. Tout ceci n’est pas sans rappeler un certain Marc Behm et, malgré la coloration abracadabrante de l’ensemble, on plonge, surpris plus d’une fois, le sourire aux lèvres.

Au-delà de l’aspect déjanté de l’intrigue, le propos de Carlos Salem s’attache à des questions plus existentielles. Il vire carrément à l’introspection, se teintant même d’existentialisme. Autant le dire tout de suite, l’auteur hispanique se fiche comme d’une guigne des codes du genre. Pas de bien ou de mal dans ce roman. Point de suspense haletant, de tueur implacable ou de policier incorruptible (ou son contraire, c’est tendance). Les adeptes du thriller en seront pour leurs frais. Numéro Trois laisse tomber tous les fondamentaux de son métier, pour se consacrer à lui-même et à son entourage. Fraternisant avec l’amant de son ex, trinquant, à découvert, avec le policier qui le traque, redécouvrant ses enfants, il laisse peu à peu tomber le masque et jette un regard critique sur son passé. Chemin faisant, il toise également les faux-semblants de notre société, une communauté dans laquelle le paraître revêt plus d’importance que l’être.

Le roman de Carlos Salem est un véritable hymne à la vie, jalonné de clins d’œil (un des vacanciers s’appelle Andréa Camilleri), de scènes d’amour mémorables, de formules apparemment absurdes mais frappées au coin du bon sens. L’auteur hispanique pousse le bouchon très loin, jusqu’à faire allusion à son précédent roman, se mettant en quelque sorte en scène par procuration. Et on se régale à le lire, quitte à plonger tout habillé.

« J’exige que, à la fin du roman, je puisse vivre sans mensonges, savoir si je suis Juanito ou Numéro Trois. Savoir. Vivre. Aimer. Même si ça doit me faire souffrir. Même si je dois mourir en conjuguant ces verbes. »

Nager sans se mouiller

Nager sans se mouiller (Matar y guardar la ropa, 2008)de Carlos Salem, Éditions Actes Sud, collection Actes Noirs, septembre 2010 (roman inédit traduit de l’espagnol [Argentine] par Danielle Schramm)

Aller simple

Imaginez un road movie surréaliste, jalonné de rencontres incongrues et comportant son comptant de sexe et de violence, désamorcé de tout voyeurisme par un humour ravageur. Représentez-vous une sorte de récit initiatique où le narrateur rencontre, chemin faisant, l’icône hispanique Carlos Gardel, et vous aurez ainsi un aperçu sommaire de Aller simple, le roman de Carlos Salem.
Le synopsis surprend, surtout les aficionados de la culture argentine. Certes, pas au point de crier au sacrilège, encore qu’il faille se méfier avec cette engeance fanatisée, comme il y a lieu de le faire avec tous les adeptes monomaniaques. Loin d’avoir péri dans un accident d’avion du côté de Medellin en 1935, le célèbre chanteur de tango a poursuivi son existence, endossant une nouvelle identité et retrouvant l’anonymat. Lorsque le roman de Carlos Salem commence, l’artiste argentin coule des jours tranquilles dans l’Atlas, au milieu d’une communauté hippie. Une retraite qui semble toutefois sur le point de s’achever, tant son désir d’assassiner le sirupeux Julio Iglesias, coupable à ses yeux d’avoir profané l’esprit du tango, est devenue irrésistible.
Bref, joli point de départ pour un roman qui s’avère supérieur à la somme de ses parties.

Gijon mérite incontestablement le titre de capitale du roman noir hispanique. La cité asturienne a vu naître Paco Ignatio Taïbo II, un des chefs de file du genre dans le domaine hispanophone. Depuis 1987 s’y déroule le festival de la Semana Negra, une dizaine de jours de festivités, de discussions informelles ou pas, s’achevant par une remise de prix. La concordance de ces deux faits ne doit évidemment rien au hasard, Paco Ignacio Taïbo II étant le principal organisateur de cette manifestation estivale.
Primé en 2008, Aller simple s’inscrit dans cette catégorie de romans qui se joue des étiquettes et envoie valdinguer sans aucun scrupule toutes les velléités de classification. Même si l’intrigue emprunte ses ressorts et ses motifs au roman noir, Aller simple n’usurpe pas au final le qualificatif d’objet littéraire non identifié. Le lecteur jugera de lui-même après avoir consulté ces quelques lignes.

Le narrateur, Octavio, assiste à la mort brutale de son épouse, une mégère notoire comme on l’apprendra progressivement, avec qui il file depuis une vingtaine d’années le plus parfait asservissement conjugal. A la fois choqué et soulagé, le bougre s’empresse de pousser le corps ventru de sa femme sous le lit de leur chambre d’hôtel à Marrakech. Après avoir vidé le minibar, Octavio sympathise dans le hall dudit hôtel avec Raùl Soldati, un émigré argentin qui se présente à lui comme homme d’affaires et révolutionnaire. L’escroc l’embarque incontinent dans une tournée des bars et des bordels de la ville et, suite à un concours de circonstances abracadabrantesques, Octavio bascule dans l’illégalité, poursuivi à la fois par la police et par un dangereux criminel bolivien. Il entame ainsi un périple joyeusement loufoque, jalonné par des rencontres bizarres, sur fond de coupe du monde de football ; un voyage qui lui révélera autant sur sa personnalité que sur certaines parties de son anatomie.

La tentation est grande de rapprocher Carlos Salem de son alter ego nord-américain Christopher Moore, mais Aller simple rappelle aussi l’œuvre de Marc Behm. Lorsqu’on se laisse porter par le récit des aventures d’Octavio, comment ne pas penser à Fecunditatis, le héros de Tout un roman !, le titre le plus délirant de Behm.
Avec Aller simple, Carlos Salem désamorce les poncifs du roman policier sans basculer complètement dans la caricature grotesque. Il dynamite son cadre avec une dinguerie fort réjouissante, suscitant plus d’une fois le sourire voire la franche rigolade.
Au-delà de la loufoquerie des situations et des personnages, Aller simple s’avère aussi un texte d’apprentissage, une quête où chacun se cherche une raison vitale d’aller de l’avant, histoire de poser toujours plus loin son sac. Finalement la destination du périple entamée par Octavio importe bien moins que ses rencontres impromptues, les péripéties de son voyage et les réflexions qu’elles génèrent dans son esprit.

« L’important c’est d’aller, de faire, de rire, de peupler, de vivre. Ce sont des verbes, de l’action. Si tu te trompes, tant pis. Mais si tu ne décides pas par toi-même, la chance, bonne ou mauvaise, te sera toujours étrangère. Tu comprends ? On ne peut pas vivre en accusant toujours les autres de son malheur, parce qu’être malheureux, c’est aussi un choix, mais un choix de merde. »

Bref, le roman de Carlos Salem est une incitation sincère à vivre pleinement. Une invitation à suivre toute affaire cessante car, ne l’oublions pas, la vie n’est qu’un aller simple.

« Esta noche me emborracho bien, me mamo bien mamao pa’ no pensar »

Aller simpleAller simple (Camino de Ida, 2007) de Carlos Salem – Réédition Actes Sud, collection Babel Noir, 2010 (roman inédit traduit de l’espagnol [Argentine] par Danielle Schramm)