N’appelle pas à la Maison

Ils sont trois marginaux, habitués aux petites combines et à l’illégalité. Pas vraiment des grands criminels. Ils n’ont pas l’étoffe pour cela et surtout ils ne sont pas complètement dépourvus de sens moral. Plutôt des écorchés vifs, toxicos et alcooliques, condamnés à vivre d’expédients divers pour satisfaire leur besoin chronique d’argent frais.

Il y a d’abord Cristian, le cerveau du trio, qui cache son jeu à ses camarades. Puis sa sœur Raquel, le foie rongé par l’hépatite, en attente d’une greffe pour lui sauver la vie. Enfin, il y a Bruno, l’impulsif, la tête brûlée, amant de Raquel et jaloux de son frère dont il doute de la sincérité et des liens familiaux. Tous les trois ont fait de l’adultère leur fond de commerce. Ils repèrent les couples illégitimes à l’hôtel et les font chanter, menaçant de tout révéler au mari ou à l’épouse trompés s’ils ne lâchent pas d’une grosse somme d’argent.

En général, tous paient sans discuter, préférant la gêne financière passagère au divorce et à la déchéance. Parfois, l’un d’entre-eux se rebelle, rendant à la fratrie la monnaie de sa pièce à coups de poing. Jusqu’au jour où le trio croise la route de Max. Courtier en assurances, récemment divorcé, le bonhomme a noué une relation adultère avec Merche, une femme mariée. Au fil de leurs rendez-vous, Max s’est convaincu qu’il l’aimait. Mais sa maîtresse l’aime-t-elle au point de quitter son mari ? Histoire de forcer le destin, Max contacte Cristian. Il le paie pour tout révéler au cocu, espérant par cette politique de la terre brûlée officialiser sa relation avec Merche.

« Quelqu’un qui n’avait pas de futur, rien qu’un présent immédiat, fugace, comme une allumette qu’il est vain d’essayer de maintenir allumée, on la regarde et on aime la voir se consumer, brûler le bout des doigts. »

Qualifié de Jim Thompson espagnol, Carlos Zanón ne fait pas mentir cette comparaison flatteuse avec l’auteur américain. Avec deux romans traduits dans nos contrées (voire même trois à la date où j’écris ce compte-rendu), le bonhomme s’est taillé une solide réputation, naturellement récompensée par un prix Dashiell Hammet pour J’ai été Johnny Thunders.

Si le précédent titre dénotait une certaine tendresse pour les personnages paumés, le deuxième se révèle implacable, ne leur ménageant guère d’issue optimiste. Cru, sordide, violent, immoral, le roman nous invite à une plongée dans les bas-fonds de la désespérance et de la duplicité humaine. Dans le chaos ambiant de la cité catalane, les personnages de N’appelle pas à la Maison tentent de s’acheter une vie conforme à leur idéal. Hélas, entre crise économique, chômage de masse, précarité sociale et frustration, la réalité semble résister à leur rêve. Alors, ils vivotent et se paient sur la bête, autrement dit les pauvres quidams qu’ils peuvent escroquer, leur soutirant un peu de fric. De l’argent facile, histoire d’alimenter la spirale fatale de leurs illusions.

N’appelle pas à la Maison relève bien du roman noir. Attaché aux sans grades, aux loosers, mais aussi aux citoyens lambda, le roman nous livre un portrait au vitriol de la société espagnole. On serait bien en mal de déceler une once de rédemption dans le parcours de Cristian, de Bruno ou de Raquel. Difficile également d’y voir l’illustration d’un engagement politique ou de la volonté de changer le monde. Quant à Max, issu des classes moyennes, il se révèle le personnage le plus désespéré, prêt à toutes les bassesses, voire tous les crimes, pour retrouver un cocon familial tout aussi illusoire que le précédent.

Sans leur chercher des excuses, Carlos Zanón déroule son récit en un crescendo dramatique dont le dénouement assèche toute velléité de compassion. Assurément, voici un roman incontournable pour tout amateur de noir.

nappelle pas a la maisonN’appelle pas à la Maison (No Llames a Casa, 2012) de Carlos Zanón – Réédition Le Livre de poche, 2016 (roman traduit de l’espagnol par Adrien Bagarry)

Soudain trop tard

« Lorsque l’on vit depuis de nombreuses années dans la jungle, on arrive à reconnaître parfaitement le silence avant la tempête. C’est la même chose dans le quartier. Ça transpire dans les boutiques et chez les gens, lorsque la rue devient nerveuse ou calme. C’est cette pulsion qui nous rappelle que, sous l’asphalte et les couches de béton, sous les parkings souterrains et les mille et une histoires emprisonnées derrière chaque porte, se trouve l’essence même de la vie, l’eau et le feu. Comme un ange déchu de notre mémoire, tout ce qui est raconté, tout ce qui se passe produit un écho contre les murs du quartier. De vieilles histoires, des légendes, des proverbes, des commandements, des menaces plaines de colère, des formules publicitaires. »

Tiffany, Tanveer et Epi. Une femme, deux hommes. Le triangle amoureux consumé par une passion fatale. Une tragédie aussi vieille que le monde.

Tiffany a largué Epi pour tomber dans les bras de Tanveer, son meilleur ami. Une brute épaisse, délinquant récidiviste dont Epi s’est fait le complice. Tiffany a un gosse, une sœur et une mère. Autant de boulets à traîner, mais la jeune femme a de l’ambition. Elle mène son petit monde à la trique, espérant étendre son emprise sur Tanveer afin d’en faire son protecteur et son bras armé. Elle ne connaît par le bougre, sa propension à violer et tabasser les prostituées. Epi sait. Pour les beaux yeux et les sourcils tatoués de la belle, il est prêt à tout. Massacrer avec un marteau son ami pour reconquérir Tiffany. Quitte à mettre dans l’ennui son frère Álex, ex-toxicomane taraudé par la schizophrénie, et Salva, le tenancier du bar où il a ses habitudes. Quitte à mettre le feu à ce quartier populaire de Barcelone où tout se sait et tout se déforme. Un quartier peuplé de gagne-petit, de sans grades, Catalans, Latinos et Maghrébins tirant le diable par la queue, vivant de combines et de petits boulots. À moins qu’un alibi ne lui sauve la mise. Pour cela, il peut compter sur son frère, même si celui-ci a l’impression d’arriver toujours trop tard.

Soudain trop tard nous dresse un portrait de Barcelone bien éloigné des clichés colportés par les brochures touristiques. Avec ce récit, Carlos Zanón renoue avec les racines du roman noir, nous remettant en mémoire une évidence. Le roman noir est issu de la rue, de la misère sociale ou intellectuelle, et des espoirs déçus, fracassés par un monde sans pitié, mais d’où émerge parfois des lambeaux de fraternité. Sec, violent, marqué par la malchance et l’égoïsme, Soudain trop tard nous dévoile les angles morts de la cité catalane, s’attachant au quotidien de ses habitants les plus marginaux. Pas de Bien ou de Mal dans ce roman. Juste des gens, des quidams, qui survivent et disent non, buvant un coup après, parce que c’est dur.

Le récit est porté par un sentiment d’urgence, oscillant entre présent et passé, dans un crescendo douloureux et implacable. Il est sublimé par une prose ne craignant pas les envolées poétiques, histoire de contrebalancer l’atmosphère plombée par les actes des hommes. Carlos Zanón ne néglige pas pour autant ses personnages, exposant sans fard leurs défauts et qualités. Pauvres types jusqu’au bout, Epi et Álex en ressortent plus fragiles, à l’image d’une immense partie de l’humanité, bien plus préoccupée par sa survie que par le taux de croissance ou les mirages du combat politique.

Bref, remercions les éditions Asphalte, à l’origine de cette découverte qui ne restera pas sans lendemain sur ce blog. Cela tombe bien, deux autres romans de l’auteur espagnol sont disponibles dans nos contrées. Il n’est jamais trop tard…

Soudain_trop_tardSoudain trop tard (Tarde, mal y nunca, 2009) de Carlos Zanón – Réédition Le Livre de poche, collection Policier, avril 2014 (roman traduit de l’espagnol par Adrien Bagarry)