La Ménagerie de Papier

Le cœur de la SF bat au rythme de la nouvelle. Je n’ai de cesse de le répéter sur ce blog et Ken Liu vient confirmer mes dires. Auteur américain d’origine chinoise, le bonhomme s’est taillé en effet une solide réputation dans le domaine de la nouvelle, raflant au passage quelques prix. La Ménagerie de Papier rassemble dix-neuf textes, une sélection n’ayant aucun équivalent outre Atlantique. D’aucuns trouveront peut-être à redire sur le choix opéré par les Quarante-Deux, à la manœuvre sur ce recueil, mais s’il est un reproche que l’on ne peut leur adresser, c’est celui d’avoir occulté un aspect de l’œuvre de l’auteur américain.

Pour ne rien cacher, les dix-neuf nouvelles, dont beaucoup sont inédites, survolent une grande variété de registres, de la science fiction bien entendu, à la fantasy historique, au fantastique, voire au policier, en passant par l’exercice de style, affichant la volonté indéfectible de l’auteur de mettre l’humain au centre de ses préoccupations. Sur ce point, Ken Liu se montre très clair dans l’avant-propos du recueil. Peu importe le genre de fiction où il écrit. Pour lui, seul compte l’état d’esprit qu’il cherche à transmettre au lecteur, ce petit miracle inhérent à tout acte de communication qui permet de traduire en terme d’émotions humaines le cheminement complexe de la pensée. De cette rencontre cognitive plus ou moins improbable, Ken Liu espère tirer un sentiment de compréhension mutuelle avec le lecteur.

En lisant La Ménagerie de Papier, j’avoue avoir été touché à plusieurs reprises par une étrange impression d’affinité, en dépit de l’éloignement culturel ou du contexte prévalant au moment de ma découverte du recueil. Toutes les nouvelles n’ont pas suscité le même émoi, loin de là. J’avoue même être resté complètement imperméable à certaines d’entre-elles. Mais, lorsque Ken Liu est parvenu à toucher l’esprit du lecteur que je suis, il a su le faire de manière très juste et très intense.

Inutile de dresser un inventaire circonstancié des dix-neuf textes du recueil, l’exercice me semble un tantinet vain puisque ne rendant pas justice à l’écriture simple et pourtant extrêmement évocatrice de l’auteur. Aussi, me contenterai-je de décliner les raisons pour lesquelles j’ai apprécié plus fortement certaines nouvelles. Au-delà du lieu commun science-fictif de l’invasion extraterrestre, « Renaissance » propose une intéressante réflexion sur la mémoire et le pardon, nous renvoyant au propos de L’Homme qui mit fin à l’Histoire. La possibilité d’exciser une partie de sa mémoire pour modeler la personnalité d’un individu apparaît également comme un instrument de domination bien pratique que n’aurait pas désavoué Big Brother, car il est beaucoup plus grave d’oublier que de se rappeler trop bien.

« Les algorithmes de l’Amour » comme « Faits pour être ensemble » explorent les tréfonds de l’esprit via les neurosciences, disséquant notamment la notion de libre-arbitre. Le premier texte me paraît beaucoup plus abouti, avec sa double trame et son dénouement dramatique, que le second dont la réflexion teintée de politique autour du système des recommandations se révèle au final un tantinet trop didactique.

Changement de ton et de registre avec « Le Golem au GMS », une nouvelle fantastique dans le décor d’un vaisseau de croisière en route pour une exoplanète balnéaire. Le texte flirte ici avec une malice et un humour délicieux. Une pause bienvenue, sans prétention et divertissante. En tout cas, je ne suis pas prêt d’oublier Rebecca Lau et ses lubies.

Avec « L’Erreur d’un seul bit », on revient aux choses sérieuses. Réflexion autour de l’amour et de la foi, après tout l’amour n’est-il pas aussi un acte de foi, ce texte fait se côtoyer le coup de foudre et l’épiphanie religieuse. Il pose en tout cas un postulat vertigineux : et si la foi en l’être aimé ou adoré n’était qu’une illusion induite par un dysfonctionnement neuronal ? Voici sans aucun doute le texte qui m’a le plus marqué.

Indépendamment du registre fantastique de l’un et du caractère science-fictif de l’autre, « La Ménagerie de papier » et « Mono no aware » partage une thématique commune. Les deux textes renvoient aux notions de déracinement, de mémoire et sans doute aussi à l’histoire. Ces courts récits sont aussi des petits chefs-d’œuvre de délicatesse et de pudeur, surtout le premier qui, pour le coup, n’a pas usurpé ses multiples récompenses.

Dans le registre de la fantasy historique, dans un style n’étant pas sans rappeler les enquêtes du juge Ti de Robert van Gulik ou les aventures de Maître Li et Bœuf Numéro Dix de Barry Hughart, « La Plaideuse » est un récit policier qui prend place en Chine pendant la période des Cinq dynasties et des Dix Royaumes. Enfant unique du célèbre plaideur Far, il incombe à la jeune Sui-Wei de faire toute la lumière sur la mort d’un marchand, tout en écartant les pistes les plus évidentes. Bref, le texte conjugue les plaisirs du récit de détective et de fantômes.

Avec ses dix-neuf nouvelles d’un éclectisme rare, La Ménagerie de papier tente de restituer un peu de chaleur humaine au sein d’un univers froid, insensible et privé de libre-arbitre. En nous racontant des histoires du futur, de l’ailleurs ou du passé, Ken Liu essaie de susciter un écho de sa propre sensibilité dans l’esprit du lecteur. Il oppose enfin le temps long des équilibres géologiques, génétiques et physiques, à celui beaucoup plus éphémère de l’histoire humaine. A suivre avec Jardins de poussière, second recueil paru dans nos contrées.

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La Ménagerie de Papier de Ken Liu – Coédition Le Bélial’ & Quarante-Deux, 2015 (recueil proposé par Ellen Herzfeld & Dominique Martel, traduit et harmonisé par Pierre-Paul Durastanti)

L’Homme qui mit fin à l’Histoire

Akemi Kirino et Evan Wei forment un couple sino-japonais fusionnel tant sur le plan affectif que professionnel. La physicienne a joué un rôle déterminant dans la découverte des particules de Bohm-Kirino dont l’intrication quantique permet d’observer le passé. Une découverte dont Wei a tout de suite vu l’intérêt pour sa discipline. Grâce au phénomène d’intrication des particules, il devient en effet possible de faire revivre à un témoin des faits s’étant produit à un moment choisi du passé. Ce voyage a l’apparence d’une « illusion » puisque le cerveau humain enregistre directement les signaux transmis par les détecteurs subatomiques, ressentant toutes les sensations du moment, sans pouvoir interagir avec ses acteurs. Malheureusement, l’observation conduit aussi à la destruction de l’information, rendant impossible un second voyage à la même époque.

À bien des égards, l’invention de Kirino et de Wei constitue une révolution pour la science historique. Il est désormais possible pour les historiens d’observer directement les faits pour approcher au plus près de leur vérité. De même, les zones d’ombre du passé peuvent être soumises à leur examen attentif, permettant d’étendre leur reconnaissance. Pourtant, le procédé achoppe rapidement devant des intérêts géopolitiques divergents. Car, si la géographie sert à faire la guerre, l’Histoire reste hélas écrite par les vainqueurs.

Avec ce sixième titre paru dans la collection « Une Heure-Lumière », les éditions du Bélial’ ont fait une nouvelle fois un excellent choix. L’argument de départ repose sur un novum posé au préalable. Ken Liu ne s’étend d’ailleurs pas dessus, préférant focaliser son propos sur ses conséquences morales et philosophiques. Il opte pour la forme du documentaire, contribuant par ce choix à dépersonnaliser la charge émotionnelle du sujet. Ce dispositif narratif permet à l’auteur de faire l’économie d’un pathos qui aurait sans doute alourdi son propos, sans pour autant minorer la dimension tragique des faits rapportés. De même, il écarte toute velléité pamphlétaire, préférant mettre en exergue l’ambivalence de l’esprit humain et de ses motivations.

Historien spécialisé dans le Japon classique (les époques de Nara et de Heian), Wei défend au départ une conception plutôt braudélienne de l’étude historique. Il change complètement de point de vue après avoir visionné le film Philosophie d’un couteau. Il y découvre en effet les exactions de l’Unité 731 dont les agissements n’ont pas fait l’objet du même traitement que le génocide des Juifs et des Tziganes. Bien au contraire, au terme d’un pacte tacite entre ses membres et les États-Unis, les crimes commis par l’Unité 731 ont été retirés des poursuites intentées par le tribunal de Tokyo, permettant ainsi aux Américains de profiter des découvertes et au gouvernement japonais d’oublier les atrocités accomplies en son nom.

Se sentant investi d’une mission morale, Wei décide d’envoyer à Pingfang les descendants de victimes des bourreaux japonais afin de précipiter la repentance de leur gouvernement. Un choix contesté bien entendu par les négationnistes, mais aussi par les historiens qui déplorent la destruction de sources inestimables.

Comme on le voit, la problématique suivie par Ken Liu pose de nombreuses questions. Elle aborde le sujet des sources, point essentiel dans l’étude de l’Histoire, mettant sur la sellette la valeur du témoignage des « voyageurs temporels ». S’il est vrai que le témoignage peut être considéré comme une source, il n’en demeure pas moins un objet d’étude devant être soumis à un questionnement méthodique, ce que Ken Liu laisse infuser au détour du récit. De même, il s’interroge sur la vérité de l’Histoire, notion à bien des égards discutable, puisque soumise très souvent aux manipulations des États soucieux d’en faire un outil pour pérenniser le présent. Sur ce point, Ken Liu évoque peut-être un peu rapidement la question délicate de la juridiction du passé, notion très contestée, devenue depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale un enjeu mémoriel mais aussi politique. Enfin, il illustre de belle manière le concept de « banalité du mal », cher à Hannah Arendt, écartant le caractère d’exception induit par la notion de « monstruosité ».

Les amateurs de polar pourront prolonger les expériences de l’Unité 731 avec Averse d’automne, troisième volet de « La Crucifixion en jaune », série tragi-comique de Romain Slocombe mettant en scène le personnage de Gilbert Woodbrooke. Pour les autres, on ne saurait trop leur recommander la lecture de cette novella dont la densité dramatique et éthique stimule à la fois l’esprit et les tripes. L’être humain est ainsi fait…

Autre avis ici.

homme_histoireL’Homme qui mit fin à l’Histoire : Un documentaire (The Man Who Ended History : A Documentary, 2011) de Ken Liu – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », août 2016 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)