Connie Willis et le hors-champ de l’Histoire

Pour les éventuels curieux, ce texte est paru en préface de l’omnibus réunissant Le Grand Livre et Sans parler de chien, réédité dans la collection Nouveaux Millénaires.

En écrivant « Les Veilleurs du feu » (« Fire Watch », 1982), Connie Willis imaginait-elle un seul instant inaugurer avec cette novelette une série de romans consacrée au voyage dans le temps à laquelle elle accorderait près de vingt-huit années de son existence ? On n’épiloguera pas sur le sujet, lui préférant l’observation du résultat d’une telle constance. Presque deux mille cinq cents pages traversées par un sentiment d’urgence, des situations tragiques et d’autres plus cocasses, une foule de détails prosaïques et documentés, un art du décalage somme toute très britannique, faisant mentir sa nationalité, et une multitude de petites gens dont les actes ou l’inaction contribuent au déroulement de l’Histoire au moins autant que les dirigeants.

En trois titres, l’auteure nous immerge dans le sud de l’Angleterre au XIVe siècle, aux premières loges pour assister à la Grande Peste dans Le Grand Livre (Doomsday Book, 1992), puis à l’époque victorienne à la poursuite d’un chat dans Sans parler du chien (To Say Nothing of the Dog, 1998) et enfin au cœur de la Seconde Guerre mondiale, du moins celle vécue par les Londoniens dans Black-out et All Clear,  monumental diptyque désigné sous le nom de « Blitz ». Elle nous livre ainsi une série dont on peut louer la cohérence, qui désormais forme un cycle, « Blitz » renouant avec les lieux et la période où se déroulait déjà « Les Veilleurs du feu ».

Pour Connie Willis, le passé apparaît comme une source de données brutes lui permettant de raconter des histoires et de donner vie à l’Histoire, cette grand muette, rétive lorsqu’il s’agit de dévoiler ce qui échappe aux sources. Mais le sérieux de la reconstitution ne doit pas faire oublier que le lecteur lit une fiction, un univers romanesque où, en guise de clins d’œil, on croise notamment Agatha Christie et Jerome K. Jerome.

L’Histoire, comme si vous y étiez…

Le thème du voyage temporel n’est certes pas une nouveauté au regard du corpus de la science-fiction. Il apparaît comme un lieu commun, si ce n’est même comme un des topiques fondateurs du genre depuis au moins La Machine à explorer le temps de H.G. Wells (1895). Le grand mérite de Connie Willis consiste à en dépoussiérer les motifs en les liant à la thématique de l’écriture de l’Histoire.

Le passé fournit en effet une trame que les historiens ordonnent afin de lui donner un sens, du moins aux yeux de leurs contemporains. Tributaires de sources subjectives, armés d’une grille de lecture méthodologique, ils l’auscultent afin d’en éclairer les innombrables zones d’ombre, à la merci d’une erreur d’interprétation. Une tâche ardue vouée à un perpétuel recommencement où le simple recours à une science auxiliaire peut introduire un angle de vue inédit les amenant à reconsidérer leur sujet.

L’étude du passé figure au cœur des préoccupations du professeur James Dunworthy et de ses étudiants. C’est même la principale motivation de leurs recherches et de leur curiosité insatiable. En 2054, le département d’Histoire de l’université d’Oxford dispose d’un outil puissant pour corroborer les hypothèses et donner de la substance aux thèses de ses chercheurs. Avec l’invention du transmetteur temporel, ils peuvent désormais se plonger dans le passé et ainsi observer les faits au plus près pour valider ou infirmer leurs intuitions.

Cet artifice science-fictif, assez proche du raccourci littéraire de l’ansible d’Ursula Le Guin, permet à Connie Willis de modifier le statut traditionnel de l’historien. Par convention, celui-ci est un observateur détaché de son sujet, hors du contexte qui requiert son attention. Cette position lui garantit la distance critique nécessaire afin d’analyser les faits, ou du moins d’essayer de le faire sans céder à un quelconque esprit partisan.

En utilisant le transmetteur temporel, les historiens d’Oxford abandonnent leur regard analytique pour embrasser une Histoire s’écrivant en direct, selon la formule galvaudée par les médias. Ils troquent le refuge des archives ou de leur bureau pour le caractère lacunaire d’un passé dont les aléas s’inscrivent en grande partie sous le radar de la connaissance historique. Ils deviennent les acteurs de leur propre récit, amenés à ressentir dans leur chair et leur sensibilité les heurs et malheurs vécus par leurs aïeuls. L’expérience ouvre incontestablement les perspectives. Elle permet de nuancer la notion de progrès et corrige les préjugés nourris à l’égard du passé. Mais surtout, elle place les historiens face à leur propre condition humaine.

Le Grand Livre illustre d’une manière tragique et viscérale cet aspect du voyage dans le temps. Le roman relate le transfert de Kivrin Engle, jeune étudiante en histoire, dans l’Angleterre du XIVe siècle. Durant cinq cent pages menées tambour battant, la jeune femme se confronte à une Histoire incarnée dans laquelle elle s’implique de manière délibérée, transgressant les tabous de sa discipline. Car même si leur weltanschauung apparaît dépassée à ses yeux, les hommes, les femmes et les enfants de toutes conditions qu’elle côtoie au Moyen Age, se distinguent avant tout par leur qualité d’êtres humains. Avant d’être des paramètres du processus historique, ils vivent, éprouvent des émotions, suscitent l’agacement ou l’admiration. Bref, ils réveillent un sentiment de familiarité.

Le Grand Livre devient ainsi une sorte de périple initiatique dont chaque étape permet à Kivrin de développer sa propre réflexion sur le sens de l’Histoire. Et si elle ne ressort pas plus forte de cette expérience, au moins nourrit-elle désormais une certitude. Quelle que soit l’époque, la souffrance, le courage, la mort et le deuil restent des événements intemporels liés à l’intimité dont la science historique échoue à dévoiler toute l’ampleur.

Io suiicien lui damo amo. (« Je représente les êtres aimés. »)

En voyageant dans le passé, les historiens d’Oxford luttent contre l’oubli et l’entropie, car rien n’est à jamais préservé dans le monde physique. En collectant dans le passé des témoignages, ils espèrent conserver la mémoire de ce qui a existé à un moment de l’Histoire, pour que les générations futures mesurent tout le chemin accompli et celui qu’il reste à faire.

Cette préoccupation apparaît déjà au cœur « Des Veilleurs du feu », mais elle traverse également tous les autres romans d’une manière ou une autre. La novelette nous raconte le transfert de Bartholomew à Londres au moment du Blitz, période charnière dans l’œuvre de Connie Willis. L’historien y intègre l’équipe des veilleurs du feu chargés de protéger la cathédrale Saint-Paul de la destruction en éteignant les bombes incendiaires tombées sur le toit de l’édifice. Au cours de son séjour dans le passé, le jeune homme a toutes les peines du monde à cacher sa véritable identité de voyageur temporel et, à cause d’un chat, il est soupçonné par un de ses collègues d’être un espion à la solde des nazis. Mais, il est surtout témoin des bombardements apocalyptiques vécus par les Londoniens en 1940, un fait dont l’Histoire parvient difficilement à restituer l’intensité.

Une fois de plus, l’intrigue fait la part belle au hasard, montrant que même lorsqu’il est bien informé du déroulement des événements, un historien peut malgré tout se trouver au mauvais endroit au moment moment. Cependant, au-delà du caractère aléatoire des faits, « Les Veilleurs du feu » questionne le lecteur sur les notions de mémoire et d’Histoire. Si l’une relève incontestablement de l’affect et peut s’avérer trompeuse, l’autre se targue d’utiliser les méthodes de la science, ravalant l’individu à une donnée statistique sans incidence sur le cours des événements.

Les romans du cycle du voyage dans le temps luttent contre cette perspective. L’auteure essaie de redonner à l’Histoire sa dimension humaine, livrant à l’observation du lecteur le courage des uns et le désintéressement des autres, autrement dit toutes ces actions accomplies à un moment ou un autre et qui revêtent une importance capitale pour leurs auteurs ou ceux qui les côtoient. À aucun moment, elle ne cherche à les quantifier ou à les hiérarchiser. Elle démontre juste que la mémoire de ces actes n’est pas forcément l’ennemie de l’Histoire, que l’émotion et la nostalgie peuvent être des moteurs aussi puissants que l’envie de connaître.

Bartholomew comme Kivrin dans Le Grand Livre illustrent ce fait. Leur expérience personnelle modifie leur regard sur le passé et fait d’eux de meilleurs historiens, conscients que si l’on ne peut sauver le passé, on peut toutefois le garder en mémoire, à jamais préservé.

« Dieu est dans les détails. »

Un transfert dans le passé ne s’improvise pas. Il donne lieu à toute une batterie de préparatifs qui garantissent la sécurité du voyageur et mobilisent toute la communauté des chercheurs, dont la contribution permet de produire les accessoires et de fournir les connaissances nécessaires à la bonne intégration dans l’époque choisie. Rien n’est trop beau ou trop authentique pour coller au plus près de ce que l’on pense être la réalité historique.

Aucun détail ne doit échapper à la vigilance des candidats au voyage dans le temps. Leur parcours s’apparente d’ailleurs à un véritable examen où l’on évalue leur capacité à se fondre dans l’environnement. L’expédition dans le passé requiert ainsi un entraînement intensif où il faut mémoriser de longues listes de noms, de dates et de lieux. La connaissance des protocoles de transfert apparaît aussi comme un élément capital. Il doit permettre au voyageur de ne pas s’égarer, un fait qui le condamnerait à l’exil loin du présent. À ceci s’ajoutent la maîtrise de la langue en usage à l’époque et l’acquisition de compétences tombées en désuétude, quand elles n’appartiennent tout simplement pas au domaine de l’incertain. Pour la bonne cause, l’historien supporte sans sourciller les séances d’essayage interminables, endossant les vêtements inconfortables jadis à la mode, supportant les récriminations des chercheurs poussés au surmenage par la pression des multiples demandes émanant des diverses facultés. Mais, ce luxe de précaution n’empêche pas l’événement inopiné de venir gripper la belle mécanique. Un fait dont Connie Willis mesure toute la portée dramatique et drolatique, faisant de celui-ci un caractère récurrent de son cycle sur le voyage dans le temps.

A priori, un historien devrait être le voyageur le mieux armé pour s’adapter au passé. Sa connaissance des faits, des us et coutumes, de la chronologie des événements lui procure un avantage indéniable lui permettant d’éviter les anachronismes. Mais, l’actualité reste en grande partie un phénomène complexe qui échappe au champ disciplinaire de l’Histoire. Elle apparaît comme une somme de détails et d’interactions dont les manifestations sont bien difficiles à appréhender dans leur totalité et qui concourent à compliquer singulièrement la tâche du voyageur temporel.

Soumis aux aléas temporels, au caractère fortuit des circonstances, aux vicissitudes du quotidien en apparence futiles, les historiens d’Oxford sont finalement condamnés à subir leur mission, ballotés entre leur connaissance académique du passé et le caractère incertain de l’existence humaine. Un retard dans les transports, une potiche victorienne, la une d’un journal périmé, les ronflements d’un chien… Des détails, des détails, encore des détails, dont l’essentiel n’appartient pas au champ de l’Histoire, mais contribue pourtant aussi à son déroulement.

Le passé est-il immuable ?

Lors de son déplacement dans le temps, le voyageur doit prendre garde de ne pas interférer avec le passé. Il lui faut réduire son empreinte historique au minimum afin de ne pas influer sur un fait essentiel et ainsi modifier le futur. Le motif, aussi vieux que la science-fiction, fournit la matière à une abondante littérature spéculant sur la notion de paradoxe temporel et à son corollaire plus ludique, l’histoire de police ou de guerre temporelle.

Chef-d’œuvre de finesse et d’humour, Sans parler du chien apporte un regard décalé sur ce lieu commun du genre. Dans un continuum chaotique où le moindre geste et la moindre parole peuvent revêtir des conséquences dramatiques, la vigilance, jusque dans le moindre détail, s’avère essentielle. Mais, elle ne peut s’accomplir qu’à la condition expresse d’une parfaite connaissance de l’enchaînement causal des faits.

Ces prémisses figurent au cœur du roman de Connie Willis. Ils en constituent à la fois l’argument de départ et le ressort romanesque. Alors qu’il croyait soigner son déphasage temporel en toute quiétude à l’époque victorienne, Ned Henry est chargé de remédier à une grave incongruité anachronique. A priori, le fait ne peut se produire, le continuum ayant développé ses propres mécanismes d’auto-défense, des garde-fous dont les chercheurs s’acharnent à simuler le fonctionnement sans vraiment en saisir tous les effets.

Si les théoriciens ne s’accordent pas sur ce sujet, il semble toutefois possible d’enfreindre quelque peu les règles. Dans le meilleur des cas, cela n’occasionnerait qu’une amplification des décalages lors des transferts dans le passé. Dans le pire, il en résulterait une impossibilité à voyager dans le temps, ou une modification du cours de l’Histoire, voire la destruction de tout l’univers. En soustrayant un chat à son devenir dans le passé, en l’emmenant dans le futur, puis en le ramenant à son époque, les historiens d’Oxford n’ont-ils pas créé une incongruité anachronique irrémédiable digne de Schrödinger ? N’ont-ils pas superposé deux lignes historiques probables, un parachronisme dont l’effondrement en une réalité unique conduirait à la modification de l’avenir ?

En abordant ces diverses interrogations, l’auteure américaine nous livre un délicieux whodunit dont la victime avérée serait la continuité historique. Le procédé ne manque pas de fantaisie, et s’il ne déroge pas aux principes de la théorie du chaos, il ne règle cependant pas tous les problèmes évoqués.

À bien des égards, la vérité historique se révèle le hors-champ de l’Histoire. L’inconnu prédomine et notre savoir résulte souvent de l’interprétation de sources fluctuantes, parfois contradictoires. En conséquence, comment un voyageur temporel, a fortiori un historien, peut-il être sûr de ne pas influencer le déroulement des faits ? Comment peut-il rester neutre quand il n’est plus seulement l’observateur lointain de sources impersonnelles, mais un acteur de l’Histoire elle-même ?

À toutes ces questions, Connie Willis répond avec une certaine malice, une illusoire candeur, multipliant les fausses pistes et les coups de théâtre. Mais au-delà des mésaventures de Kivrin, de Ned Henry, du professeur Dunworthy, de Mérope Ward, Polly Churchill et Michaël Davies, le trio d’historiens du diptyque « Blitz », elle distille une philosophie de l’Histoire déterministe qui tend vers l’optimisme, en dépit des épisodes dramatiques jalonnant le passé. La météo, les maladies épidémiques concourent au moins autant que le courage, les trahisons et l’amour à la stabilité historique. Ces phénomènes naturels, ces sentiments humains définissent le continuum qu’ils contribuent à façonner et auquel s’ajoutent les accidents et le hasard. Sans oublier les chats et les historiens…

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All Clear

Fin d’alerte pour Connie Willis. Avec All Clear s’achève le diptyque « Blitz » entamé avec Black-Out. Un an après la parution du premier volet, les questions restées en suspend trouvent enfin leur réponse. Reste à voir si la montagne n’accouche pas d’une souris…

Sans préambule, on replonge dans le Blitz en compagnie de Polly, Michaël et Merope, les trois historiens expédiés dans le passé. Un sentiment de catastrophe imminente prévalait lorsque nous les avions quittés. L’impression que les faits divergeaient par rapport à la ligne historique connue. Une crainte confirmée par le dysfonctionnement des points de transfert et l’absence d’équipe de récupération venue les secourir. Il ne faut pas moins de 700 pages pour venir à bout de leur panique et satisfaire l’impatience du lecteur.

On retrouve dans All Clear toutes les qualités que l’on avait appréciées dans Black-Out. La vraisemblance de la reconstitution historique et le ton tragi-comique font toujours merveille. Mais, Connie Willis manifeste aussi la même propension au bavardage, multipliant les digressions et autres coups de théâtre. Une tendance lassante, voire agaçante, dont certains lecteurs lui avaient déjà tenu rigueur. On a ainsi droit à une longue description du bombardement du 29 décembre 1940, où le quartier de la City se trouve réduit en cendres par les bombes incendiaires, à l’exception miraculeuse de la cathédrale Saint-Paul. On se ballade du côté de Bletchley Park où l’on croise Alan Turing et les scientifiques du projet Ultra. Sans oublier quelques chapitres consacrés aux opérations de désinformation ayant précédé et suivi le débarquement en Normandie. Bref, tout ceci ne fait guère avancer l’intrigue, du moins en apparence. Heureusement, Connie Willis joue habilement avec les différentes trames temporelles, bouleversant la chronologie des événements de manière à renforcer le suspense. Et puis, la part science-fictive du diptyque, quelque peu négligée par Black-Out, se dévoile davantage.

Le paradoxe temporel figure parmi les lieux communs de la science-fiction. Dans un continuum chaotique, où le moindre geste et la moindre parole peuvent revêtir des conséquences dramatiques, la vigilance, jusque dans le moindre détail, s’avère plus que jamais de rigueur. À la condition d’avoir une parfaite connaissance de l’enchaînement causal des faits. Mais, la vérité historique se révèle souvent dans le hors-champs de l’Histoire. Les zones d’ombre prédominent et notre savoir résulte de l’interprétation de sources fluctuantes, parfois contradictoires. En conséquence, comment un voyageur temporel, même historien, peut-il être sûr de ne pas influencer le déroulement des faits ? Comment peut-il rester neutre quand il n’est plus seulement l’observateur lointain de sources impersonnelles, mais un acteur engagé au contact d’êtres de chair et de sang ? Connie Willis aborde ces différents sujets tout en rendant hommage au courage des Londoniens et elle invalide toute possibilité d’anomalie. Le continuum étant immuable, il ne peut s’y produire de paradoxe et l’Histoire ne peut diverger. Les historiens envoyés dans le passé sont les acteurs parmi d’autres de faits qui se sont produits, se produisent et se produiront. Ainsi, le hasard n’existe pas. L’enchaînement causal résulte d’innombrables actions ou d’inaction, de paroles ou de non dits. À chacun d’y avoir sa part. Ou pas.

Avec All Clear, Connie Willis achève le diptyque « Blitz » sur une touche résolument optimiste. Certes, une cure d’amaigrissement n’aurait pas été superflue, mais cette critique apparaît bien piètre au regard du plaisir de lecture.

All Clear (All Clear, 2010) de Connie Willis – Éditions Bragelonne, août 2013 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Joëlle Wintrebert et Isabelle Crouzet)

Black-Out

2060, Oxford. Trois étudiants en Histoire s’apprêtent à effectuer leur première mission d’observation durant la Seconde Guerre mondiale. Accaparés par les ultimes préparatifs, ils vont et viennent entre chaque bâtiment du collège, agacés par les modifications de planning, se croisant au hasard des circonstances.

Polly Churchill doit plonger dans le Londres du Blitz pour observer le comportement de ses habitants. Merope Ward se réjouit de rejoindre la domesticité d’une riche aristocrate du Warwickshire afin d’étudier les évacuations d’enfants. Michaël Davies peaufine son passage éclair à Douvres durant la débâcle de Dunkerque, part non négligeable de sa thèse sur l’héroïsme ordinaire. Et tous s’inquiètent des retards, complétant leur garde-robe pour ne pas déparer dans le paysage de l’époque et révisant les ultimes détails de leur mission. Pourtant, l’imprévu s’invite au programme sous la forme d’un décalage dans le temps et dans l’espace. Nos trois amis n’arrivent pas exactement au lieu et à la date prévus. Un léger écart dont ils ne s’inquiètent pas outre mesure puisqu’il est habituel que le continuum résiste un peu. Une sorte de réflexe mécanique censé empêcher les perturbations fâcheuses et autres incongruités, en particulier si l’irruption du voyageur risque d’introduire une divergence historique. Mais, lorsque les points de transfert refusent de s’ouvrir permettant au filet de ramener nos étudiants à bon port, ceux-ci craignent un dysfonctionnement. Et lorsque l’équipe de récupération n’est pas au rendez-vous, notre trio s’effraie d’un possible changement du cours de l’Histoire dont il serait l’instigateur involontaire.

À la lecture de Black-Out, une question se pose d’emblée : SF ou pas SF ? L’interrogation ne paraît pas si anodine que cela au regard du débat ayant déjà agité le microcosme de la SF française (trois pelés, deux tondus). Une controverse dont on peut prendre connaissance sur le forum d’ActuSF. En dépit des aspects absurdes auquel a abouti l’échange, le chroniqueur reconnaît ici ne pas être en mesure de trancher définitivement. Tout au plus relève-t-il que si le voyage temporel constitue l’un des ressorts principaux de l’intrigue, il n’apparaît cependant pas au cœur du propos de Connie Willis. L’éventuel paradoxe et sa résolution ne sont pas davantage des sujets qui taraudent l’auteur américain. C’était d’ailleurs déjà le cas avec ses précédents titres, Le Grand Livre (The Great Plague comme si vous y mourriez) et Sans parler du chien (spéciale dédicace à Jérôme K. Jérôme). Et même si le diptyque formé par Black-Out et All Clear a reçu les prix Hugo, Nebula et Locus, l’amateur hard-core de spéculation n’y trouvera sans doute pas son compte, jugeant ces récompenses comme de parfaits faux amis.

Connie Willis nous a habitué à du lourd, genre briseur d’étagère. Pas de surprise, Black-Out pèse ses plus de six cent pages. Des chapitres entiers de dialogues incessants, abordant par le menu une liste impressionnante de détails prosaïques dont la somme des parties constitue le quotidien du commun des mortels pendant les années de guerre en Angleterre. Des paragraphes complets où les personnages s’échinent en vain à rétablir une situation qui leur échappe complètement. Le tout rédigé d’une plume alerte, pour ne pas dire bavarde, ne ménageant guère de répit pour le lecteur.

Aux marges du roman historique, Black-Out nous immerge au cœur du Blitz. On vit littéralement cette période périlleuse, source de nouvelles routines, le métro servant temporairement au dodo, d’angoisse permanente, d’anecdotes étonnantes ou effrayantes, mesurant les torrents de sang, de sueur et de larmes que les Londoniens ont dû verser. Au travers des multiples faits et détails, on sent tout le sérieux de la documentation de l’auteur sans ressentir l’accablement d’une longue leçon d’Histoire. Black-Out se montre aussi très british et fort drôle, malgré le contexte dramatique. De cet humour empreint de distanciation et de nonsense, nous faisant envier la perfide Albion. Sans atteindre les sommets de Sans parler du chien, le nouvel opus de Willis ne démérite pas sur ce point.

Évoluant également aux marges de la SF, l’auteur américain ne paraît pas vouloir réinvestir l’une des vieilles lunes du genre : le voyage temporel et ses paradoxes. L’argument de départ ressemble plutôt à un prétexte pour introduire un décalage entre l’Histoire et la réalité vécue par les voyageurs temporels. Elle nous confirme que l’Histoire est surtout une grande muette, rétive lorsqu’il s’agit de dévoiler ses zones d’ombre et source de multiples imprévus. Avec leurs connaissances parcellaires, tributaires des sources et de grilles de lecture méthodologiques, les historiens n’apparaissent pas comme les mieux armés pour affronter le sautillement désordonné du passé, l’Histoire n’étant jamais après tout qu’un ordre crée a posteriori.

Sur ce point, Connie Willis se montre convaincante. Pour autant, le jeu vaut-il la peine d’écrire deux volumes ? Réservons notre réponse avec All Clear. En espérant que la conclusion de ce diptyque ne fasse beaucoup de bruit pour rien…

Black-Out (Blackout, 2010) de Connie Willis – Bragelonne SF, septembre 2012 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Joëlle Wintrebert)

Passage

On meurt tous un jour, il faut s’y résigner. Pourtant, le plus terrifiant dans la mort, ce n’est pas le fait de mourir, mais la perspective de ne plus exister. Ce qui suit le trépas échappe à la compréhension de l’esprit humain faute de témoignages fiables ou d’éléments objectifs à analyser. Pour des raisons d’équilibre psychologique, les hommes ont secrété diverses parades pour meubler l’éventuel néant existentiel. Au-delà paradisiaque, réincarnation, immortalité de l’âme… Les propositions abondent, ne parvenant cependant pas à éliminer totalement le doute qui pèse sur la conscience. Un doute exploité par toutes les religions ; les charlatans, spirites, gourous et autres faiseurs de philosophie n’ayant pas manqué aussi de se ruer dans cette brèche métaphysique.

A la fin des années 1970, la mode s’est focalisé pendant un temps sur l’EMI (l’expérience de mort imminente). Nouveau Graal pour des pseudos scientifiques perclus de mysticisme, le phénomène a ouvert un boulevard aux hypothèses les plus fantaisistes. La littérature et le cinéma (je me souviens d’un film avec Julia Roberts) ont évidemment épuisé le filon. Et puis, Connie Willis
Que le lecteur se rassure, l’auteure américaine n’écrit pas ici une énième variation pseudo-philosophique ou mystico-n’importe quoi, à la manière des Thanatonautes de Bernard Werber. Bien au contraire, aucun présupposé surnaturel, philosophique ou religieux ne vient entacher un récit impeccable auquel on ne peut guère reprocher que la longueur.

Quid de l’histoire ?

Joanna Lander travaille comme médecin psychologue à l’hôpital Mercy General de Denver. Inlassablement, elle y collecte des données auprès des EMIstes, pauvres bougres ayant échappé à la mort, écoutant leurs récits afin d’élaborer une théorie sur ce phénomène. Une tâche difficile, car la scientifique doit se garder d’influencer les réponses de ses patients par des questions trop précises, sans omettre de séparer leurs sensations réelles des affabulations inspirées par leur mémoire.
Entre les interrogatoires et leur transcription, ses visites à Maisie, une fillette attachante atteinte d’une cardiomyopathie, dont le seul plaisir consiste à écouter des récits de catastrophe, notamment le naufrage du Titanic, la jeune femme n’a pas un instant de liberté. Et puis, ses collègues ne se montrent guère indulgents pour sa recherche qu’ils considèrent comme une perte de temps. Sans oublier le harcèlement permanent du professeur Mandrake qui croit que l’Au-delà est peuplé d’anges et de défunts apaisés. Bref, tout ceci confine au sacerdoce…

Aussi, lorsque le professeur Richard Wright lui propose de collaborer sur un projet de simulation artificielle d’EMI, Joanna n’hésite pas un seul instant.

Sans déflorer davantage l’intrigue d’un roman bien documenté sur le milieu médical et les EMI, relevons d’emblée un bon point. Connie Willis ne s’enferme pas dans les codes du thriller métaphysique, comme peut le laisser craindre la quatrième de couverture. Elle écrit un texte chaleureux, profondément optimiste, en dépit de sa matière morbide, ne basculant à aucun moment dans le mysticisme de pacotille ou dans le mélodrame sirupeux. En fait, on est happé sans transition dans une histoire au rythme irrésistible où tous les détails ont leur importance à plus ou moins longue échéance. Une sorte de puzzle malicieux rehaussé d’une pointe d’humour léger.
Les personnages de Connie Willis courent sans cesse. Dans les couloirs encombrés du Mercy General Hospital, dont l’architecture tarabiscotée confère au bâtiment le statut de personnage à part entière, ils courent autant pour rattraper le temps perdu que pour échapper à l’entropie. Un tâche guère aisée, car la géographie des lieux rend le moindre déplacement aléatoire. En fait, les couloirs forment comme un labyrinthe dont les circonvolutions semblent répondre aux errements de leur esprit. Régulièrement, lorsque Joanna s’apprête à mettre le doigt sur un fait capital, la solution lui échappe à cause d’une rencontre fâcheuse, d’un détour ou d’un imprévu qui vient tout remettre en question et relancer le processus.

A la longue, le procédé génère de la lassitude. La répétition des situations peut même agacer. L’intrigue accuse d’ailleurs un sérieux coup de mou vers le milieu du roman. Mais, tout ceci n’empêche pas Passage de demeurer un redoutable page-turner doté d’un supplément d’âme tenant tout entier dans ce mélange si particulier d’humour et de tragédie.

 « Dans très peu de temps je serai parti, même si je ne sais pas pour où. Nous venons de nulle part et nous n’allons nulle part. Qu’est-ce que la vie ? Le papillonnement d’une luciole dans la nuit.  »

Passage de Connie Willis (Passage, 2001) – Éditions J’ai lu/ Millénaires, 2003 – Réédition J’ai lu /poche, mai 2007