L’Autre Côté

Si l’on fait abstraction de la propension de Léo Henry pour l’intertextualité ou pour l’exercice de style, voire de son goût pour le hors champs de l’Histoire, L’Autre Côté relève d’un registre littéraire définit de manière vague et utilisé à maintes reprises par Ursula Le Guin, à savoir le psychomythe. Porteur d’un propos universel, un peu à la manière d’un conte moral ou philosophique, ce court texte de l’auteur français, situé nulle part dans le temps et l’espace, n’est pas sans évoquer le drame vécu par les migrants. Mais, ce n’est pas la seule réminiscence ranimée ici par le récit de Léo Henry.

Vaste tour de Babel, émergent d’une multitude de strates historiques ordonnées en courbes sinueuses, en traboules secrètes, en terrasses vertigineuses autour du Dilgûsha, le temple des temples couronné d’un crénelage de flèches et de drapeaux, la cité-État de Kok Tepa convoque à la fois les mirages de l’Orient ancien, le foisonnement de la Méditerranée contemporaine et les rêves d’architecture des cités obscures de François Schuiten et Benoît Peeters.

Gouverné par une caste de moines détenteurs du secret de l’immortalité, préservés de surcroît de l’effroyable maladie frappant les lieux grâce à un sérum dont ils contrôlent jalousement la diffusion, Kok Tepa fait l’objet d’une autarcie forcée durcissant le quotidien déjà âpre de ses simples habitants. Une multitude bariolée de Guerriers, Ouvriers, Commerçants et Hors Castes connaissant une existence en sursis, faite de rapines et de débrouille. Parmi eux, Rostam s’est taillé une petite place au soleil, œuvrant comme passeur afin d’exfiltrer les familles fuyant le confinement délétère de la cité. Jusqu’au jour où sa fille Türabeg contracte la maladie. Entre une mort certaine et douloureuse, enfermée dans le Lazaret de la cité, la fuite et un hypothétique traitement Outre-Mer, il n’hésite pas un instant, expérimentant avec sa petite famille le chemin de l’exil dont il faisant jusque-là la promotion.

L’Autre Côté évoque un au-delà censé receler une herbe plus verte, une liberté plus étendue et des perspectives d’avenir plus ouvertes. Bref, tout ce qui se trouve au cœur des motivations profondes de migrants, jetés sur les routes de l’exil pour fuir une existence misérable, sous le joug de l’arbitraire. Oscillant autour des thèmes de l’amour d’un père pour sa fille et du déracinement, le récit de Léo Henry relate le parcours d’un homme soumis aux épreuves de l’émigration, sur des routes incertaines, en proie aux convoitises des trafiquants d’êtres humains et de milices payées par des États aux mœurs de voyous.

Animé par la volonté inébranlable de sauver sa fille, il accomplit un périple éreintant, qui l’amène à épouser le point de vue de ces migrants qu’ils envoyaient vers l’inconnu contre une somme ruineuse, sans se soucier de leur devenir. Il se frotte également à la duplicité de l’Outre-Mer qui sous-traite les flux migratoires auprès de puissances secondaires, guère enclines à respecter les droits humains. Il éprouve ainsi dans sa chair les conséquences des compromissions et de la violence du chacun pour soi. Il côtoie enfin une forme de fraternité dans des lieux inattendus, découvrant un peu de chaleur humaine dans les angles morts d’un monde soumis à la marchandise.

Ne tergiversons pas. On ne ressort pas indemne du roman de Léo Henry, tant le propos semble familier pour qui s’intéresse à l’actualité, en dépit du caractère imaginaire et allégorique de son univers. Et si L’Autre Côté ne nourrit pas l’ambition de transformer le monde tel qu’il va mal, il n’en demeure pas moins un récit humain dont le propos tragique nous hante. Pour longtemps.

L’Autre Côté de Léo Henry – Éditions Rivages, janvier 2019

L’Apprentie du philosophe

De toute urgence, braquons les projecteurs de ce blog interlope vers James Morrow, écrivain que j’ai trop longtemps délaissé. A ma décharge, étant un adepte indécrottable du bonhomme et ayant épuisé quasiment tous ses livres, je m’étais résigné à lire les inédits avec parcimonie, histoire de faire durer le plaisir. Mais comme L’Arche de Darwin vient de paraître récemment, je peux enfin entamer L’Apprentie du philosophe que je gardais précieusement en prévision des jours de disette livresque. Ouf !

« La Science est capable de nous décrire un phénomène mais elle ne pourra jamais nous en révéler le dessein. La question majeure Pourquoi ?, continue de résider dans le domaine philosophique. »

Penseur darwiniste et athée, Mason Ambrose s’apprête à défendre sa thèse devant le comité d’examen chargé de la valider. Mais au moment de croiser le fer avec l’un des membres du jury, un théiste notoire, alors que l’auditoire rassemblé dans l’auditorium pour voir le sang couler retient sa respiration, il opte pour un repli prudent, sabordant par la même occasion sa carrière et son avenir. L’ex-thésard n’a cependant guère le temps de se lamenter sur son sort. Contacté par un intermédiaire, il accepte de faire l’éducation morale de Londa, fille de Edwina Sabacthani, célèbre et riche généticienne. Le défi lui paraît être à la mesure de son ambition, d’autant plus qu’il est assorti d’une enveloppe d’argent plus que substantielle, sans oublier le vivre, le gîte et le couvert, toute la durée de sa sinécure sur Isla de Sangre, au Sud de Key West.

Pourtant, arrivé sur place, Mason sent que cet univers paradisiaque cache quelque chose d’inavouable. Au cours de son exploration de l’île, il découvre ainsi que Londa a deux sœurs dont elle ne connaît pas l’existence, elles-même faisant l’objet d’une éducation à l’éthique assurée par d’autres professeurs. Toutes trois sont issues des ovules de leur mère, fécondés et élevés artificiellement avant de voir leur croissance accélérée jusqu’à l’âge choisi grâce à l’invention de l’ontogénérateur. Le procédé doit permettre à Edwina, très occupée par ses recherches, de profiter de la joie d’avoir des enfants avant de mourir, emportée par une maladie dégénérative qu’elle a malheureusement contracté.

Ne goûtant guère sa participation à une expérience qu’il juge égoïste et dont le déroulement lui rappelle les manipulations sinistres d’un Dr Moreau, Mason n’en poursuit pas moins l’éducation de Londa jusqu’à son achèvement. Il coupe ensuite les ponts, pensant profiter de son pactole tranquillement en devenant libraire. Mais dix ans plus tard, l’expérience vécue à Isla de Sangre se rappelle à lui.

« Homme corpulent, dont la tête petite et la silhouette bulbeuse évoquaient une quille de bowling menaçant de tomber, Enoch Anthem passa les trois semaines suivantes à attaquer l’opération Redneck à coups de mails, de blogs et des douzaines d’apparitions sur ce que Natalie appelait le réseau trèslaidvangélique. »

Paru Au diable vauvert et toujours pas réédité en poche, L’Apprentie du philosophe ne déroge pas à la manière de James Morrow. Pétillante de malice et d’intelligence, l’intrigue flirte avec la science-fiction, la philosophie et le burlesque, pour susciter moult réflexions et sourires en une synergie salutaire. Grand connaisseur de la philosophie, l’auteur américain vulgarise avec talent l’épicurisme, le stoïcisme, l’hédonisme et d’autres concepts relevant de l’éthique philosophique, convoquant au passage Socrate, Heidegger, Kant, Jésus Christ (!) et bien d’autres. À l’instar de Sinouhé, le personnage principal du péplum L’Egyptien, il s’interroge ainsi sur les problèmes éthiques soulevés par la science et les technologies et, en continuateur des Lumières, il réaffirme la nécessité d’une éducation à la raison.

Le narrateur de L’Apprentie du philosophe semble un double de James Morrow, projetant un regard tour à tour moqueur, provocateur ou ému sur le spectacle de la comédie humaine. Non sans un certain sens du burlesque d’ailleurs, comme l’auteur américain nous a accoutumé à le faire. Sur ce point, le roman recèle des morceaux de bravoure hallucinants. Des scènes surréalistes et baroques, jalonnées de trouvailles hilarantes ou effrayantes. L’assaut de Thémisopolis, l’utopie féministe et féminine fondée par Londa, par des hordes de fœtus avortés, ressuscités et amenés à maturité par l’ontogénérateur en fait partie. Une chair à canon téléguidée par une secte chrétienne dirigée par un télévangéliste monté en chaire. Mais, le projet prévoyant de faire sauter les automobilistes réactionnaires, en usant du subterfuge de joggeurs androïdes transformés en bombes ambulantes, portant des tee-shirts revendiquant la liberté d’avorter, de se marier entre personnes du même sexe ou l’évolution biologique, inspire également un ricanement nerveux. Bref, les piques de l’auteur américain font mouches et ses spéculations fournissent à l’esprit la matière à un questionnement dont les réponses enrichissent la raison.

Science sans conscience n’est que ruine de l’âme disait Rabelais. Loin de se cantonner à la formule incantatoire, James Morrow en explore les différents aspects, via l’éthique et la philosophie. Une démarche incontournable, de crainte d’abandonner le terrain à la religion et aux pseudo-théories New Age. Le sujet n’est d’ailleurs pas qu’américano-américain. Il traverse les opinions de nombreux pays, remettant par exemple en cause la théorie de l’évolution, par le truchement du dessein intelligent, ou cherchant à influer sur les applications pratiques de la science, par exemple en proscrivant l’avortement, voire la contraception. Tout ceci témoigne de la volonté sans cesse renouvelée des agités du culte à contrôler la vie d’autrui, en particulier celle de la femme, mais également de la nécessité du combat des rationalistes athées contre toutes les fariboles.

L’Apprentie du philosophe est une satire brillante et jubilatoire, prodiguant intelligence et ironie, mais également empathie et tendresse. Roman curieux de tout et malicieux, il apparaît comme le parfait remède contre les germes mortifères de l’obscurantisme, plus que jamais à l’œuvre aux États-Unis et dans le monde en 2018.

L’Apprentie du philosophe (The Philosopher’s Apprentice, 2008) de James Morrow – Éditions Au diable vauvert, 2011 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Philippe Rouard)

Le Dernier chasseur de sorcières

On a peine à imaginer qu’une des pages les plus noires de la chasse aux sorcières s’est écrite à l’époque où naissaient les sciences naturalistes et la rationalité. C’est pourtant à la charnière des XVIIe et XVIIIe siècles, au temps de la Glorieuse révolution anglaise et de l’avènement des « Lumières », que l’on a instruit une quantité ahurissante de procès en sorcellerie et exécuté en masse de présumées sorcières. Ce n’est ni le premier, ni le dernier des paradoxes de l’esprit humain.
Jennet Stearne vit à cette époque dans ce que l’on considère encore comme les colonies de la Couronne britannique. Fille de piqueur, autrement dit fille de chasseur de sorcières, la jeune femme prend la décision de s’opposer à son père, opposant la science naturaliste à la démonologie.  Armée de sa seule raison, elle va ainsi consacrer sa vie à l’abolition de la loi contre la sorcellerie. Un combat contre l’obscurantisme mais également pour l’émancipation féminine.

Si le ressort science-fictif est accessoire, l’amateur du genre ne peut que se passionner pour ce roman historique où sont convoquées la géométrie, la philosophie naturaliste et la théologie. James Morrow nous convie en effet à un grand moment de plaisir intellectuel, d’érudition et de drôlerie, déployant tout son son art pour nous faire toucher du doigt une époque pétrie de religiosité, où la population est littéralement nourrie aux Évangiles. Entre la science, l’excentricité et les croyances païennes ou pire impies, la frontière demeure ténue. Malheur à celui dont la curiosité l’amène à flirter avec ce que d’aucuns considèrent comme de l’hérésie. Il lui en coûtera très cher, a fortiori s’il est de sexe féminin.

Mais la grande trouvaille de Morrow repose sur le choix de son narrateur. Car, le combat de Jennet Stearne nous est contée par un…. livre. Le fameux Principes mathématiques de philosophie naturelle écrit par Isaac Newton. On le sait, James Morrow n’est pas avare en facétie. Le célèbre livre du mathématicien britannique nous confie ainsi, au détour du récit, ses considérations affectives (le bougre est obsédé textuel), philosophiques, épistémologiques et militaires. Chef de guerre, il se trouve engagé dans un conflit sans pitié contre son ennemi mortel, l’incarnation de la superstition et du fanatisme, le non moins fameux Marteau des sorcières. Nous entrons ainsi dans les arcanes de la création intellectuelle et apprenons que certains livres sont les auteurs d’autres ouvrages par le truchement de scribes humains possédés par des forces bibliographiques !

Grâce à cette malicieuse mise en abyme, James Morrow nous transmet ainsi un message dont il témoigne dans la postface : les livres n’aspirent qu’à être lus.

le-dernier-chasseur-de-sorcieresLe dernier chasseur de sorcières (The Last Witchfinder, 2003) de James Morrow – Au diable vauvert, 2003 – Réédition poche 10/18, 2005 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Philippe Rouard)

La Trilogie de Jéhovah

Au pays de Voltaire et de Diderot, James Morrow est un peu comme chez lui. Oscillant entre satire et conte philosophique, son œuvre recèle quelques textes délicieux pour le cœur et l’esprit. À vrai dire, on serait bien en mal de retrancher un seul titre de sa bibliographie. Tout au plus peut-on regretter que ses trois recueils (Swatting at the Cosmos, The Cat’s pajamas et Bible Stories for Adults) ne soient toujours pas parus dans l’Hexagone.
S’il fallait toutefois faire un choix dans l’œuvre de Morrow, du genre titre à lire de toute urgence, la Trilogie de Jéhovah apparaitrait comme une évidence. Parce que l’on se trouve ici au cœur de son propos, dans un registre d’une intelligence et d’une drôlerie – un humour douloureux – inégalé.

Suite de trois romans pouvant se lire indépendamment, la trilogie de Jéhovah est le fruit de la réflexion d’un athée sur un sujet essentiel dans bon nombre de civilisations passées et contemporaines. L’existence d’une puissance transcendantale, ordonnatrice de toute chose, source de la morale, est-elle nécessaire pour donner sens à l’existence ?
La réponse n’est évidemment pas aisée. Elle a mobilisé, mobilise et mobilisera encore des bataillons de penseurs, de théologiens et hélas quelques fous de Dieu, prompts à expédier ad patres tout éventuel contradicteur/mécréant/femme impie/hérétique… Soulignez la ou les propositions convenant à vos prédispositions religieuses.

Chez James Morrow, la réflexion métaphysique revêt toujours une apparence satirique convoquant le meilleur de l’esprit critique des Lumières. L’auteur nous invite ainsi à un véritable examen de conscience, tout en faisant montre d’une érudition et d’un souci pédagogique remarquables.

Les trois romans apparaissent comme les trois actes d’une comédie. Tout commence sur un constat : Dieu est mort. Peut-être est-il simplement plongé dans le coma ? Peu importe. Inanimé, sourd, muet, aveugle, il demeure définitivement incapable de répondre aux sollicitations adressés par ses adorateurs. Un comble pour l’être omniscient, omnipotent qu’il se doit d’être. Son corps, trois kilomètres de long, flotte désormais à l’abandon dans l’Atlantique à proximité de l’Équateur.

En_remorquant_JehovahA la manière d’un roman d’aventures maritimes, En remorquant Jéhovah (Towing Jehovah, 1994) raconte le périple du Corpus Dei, à la remorque du supertanker Valparaiso, jusqu’à son tombeau polaire. Une entreprise surréaliste jalonnée par les mutineries, les échouages, les attaques aériennes, mais que le commandant Van Horne, un individu à la recherche de la rédemption, mènera à son terme. Au-delà de l’anecdote, ce premier volet aborde la nécessité de se défaire de ses croyances afin de devenir adulte.

 

Le_Jugement_Jehovah

Quelques années après le périple du Valparaiso, le juge Martin Candle se lance dans une croisade contre Dieu. Traité depuis peu contre un cancer, endeuillé par le décès de son épouse, le magistrat s’est mis en tête de faire juger la divine dépouille pour crime contre l’humanité. Le Jugement de Jéhovah (Blameless in Abaddon, 1996) raconte ce combat, agrémentant celui-ci d’incongruités et de morceaux de bravoure, toutes plus géniaux les uns que les autres. Dès le début, on découvre que le corps divin a été racheté par une secte protestante qui en a fait l’attraction phare d’un parc à thème. Entreposé dans une chambre réfrigérée, branché sur un système de transfusion gigantesque, il végète, visité par les foules en quête d’une guérison miraculeuse. Plus fort encore, au cours d’un spéléo-trekking, un groupe d’aventuriers explore le cerveau divin à la recherche de la réponse ultime à leurs questions. Ils en seront quitte pour un voyage dans un lieu idéal, au sens platonicien du terme, peuplés d’idées incongrues, d’archétypes grotesques, à l’instar de l’idée de Saint-Augustin, et y rencontreront même le Diable. Sans déflorer davantage le contenu de ce roman, Le Jugement de Jéhovah traite de la justification de la souffrance. Si Dieu est le créateur du monde, pourquoi a-t-il donné naissance au mal et à la douleur ? Et en ce cas, ne mérite-t-il pas d’être traduit en justice ?
Grande_faucheuse

La Grande Faucheuse (The Eternal Footman, 1999) offre un final convainquant à la trilogie. Le Corpus Dei, entré en décomposition, a finit par exploser, éparpillant ses organes et fluides corporels aux quatre vents. Son crâne a été propulsé au firmament où il orbite désormais, éclairant l’humanité d’un sourire macabre. Confronté au néant de la mort, à l’absence d’au-delà paradisiaque ou infernal, l’Occident judéo-chrétien a perdu le goût de vivre. Une épidémie de nihilisme, la peste aboulique, se déclare entraînant beaucoup d’hommes dans le désespoir et la guerre civile, pendant que d’autres fondent de nouveaux cultes.

Hommage à La peste d’Albert Camus, La Grande Faucheuse aborde enfin la question de l’après Dieu. Le décès du créateur s’impose désormais comme une évidence à toutes les personnes levant la tête vers le ciel. Loin d’atteindre la maturité, les occidentaux se complaisent dans leur attitude puérile. Malgré le ton iconoclaste et les nombreuses trouvailles qui l’égaient, on ne peut toutefois s’empêcher de trouver ce roman un cran en-dessous du Jugement de Jéhovah.

Questionnement métaphysique, la Trilogie de Jéhovah met à l’épreuve la foi de l’humanité. Elle analyse, questionne, remue sans tabou et s’amuse de l’aveuglement des hommes, incapables de prendre en main leur destin sans recourir aux artifices de la foi et de la morale religieuse. Pourtant, James Morrow n’arrive pas à se départir totalement de l’attachement qu’il éprouve sans doute pour les individus. Cela se sent dans la tendresse dont il use pour faire vivre ses personnages. Dans le doute, il s’abstient de faire montre de trop d’optimisme ou de pessimisme et démontre qu’au final, seuls les athées prennent Dieu au sérieux.

En remorquant Jéhovah (Towing Jehovah, 1994) de James Morrow – Réédition Au diable vauvert, 2000 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Philippe Rouard)

Le Jugement de Jéhovah (Blameless in Abbadon, 1996) de James Morrow – Réédition Au diable vauvert, 2000 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Philippe Rouard)

La Grande faucheuse (The Eternal footman, 1999) de James Morrow – Réédition Au diable vauvert, 2000 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Philippe Rouard)

 

Notre Mère qui êtes aux cieux

Murray Katz est juif. Il habite Atlantic City, ville du vice de la côte Est, où il arrondit ses fins de mois en vendant son sperme au Preservation Institute. Un jour, un échantillon de sa semence donne spontanément naissance à un enfant.

Pendant que les scientifiques spéculent sur l’événement, avançant la théorie d’une parthénogenèse inversée, Murray s’effraie de ce qu’il considère comme un miracle divin. Il voit déjà la foule des croyants s’amasser devant sa porte réclamant une prophétie ou cherchant à assassiner sa progéniture. Pas vraiment l’avenir rêvé pour une petite fille, surtout lorsque sa mère refuse de répondre à ses questions existentielles…

Au-delà du blasphème, Notre Mère qui êtes aux cieux s’avère un exercice jubilatoire et salutaire où James Morrow met en évidence les contradictions des religions et pointe l’absurdité du fanatisme.

Avec une réjouissante causticité devenue sa marque de fabrique, l’auteur américain peuple son récit de personnages truculents, bigger than life pourrait-on dire, et déploie un imaginaire baroque dont on a appris à apprécier les élans. Sous sa plume, l’enfer déborde d’activité puisqu’on y retrouve l’ensemble de l’Humanité, toute religion confondue. Quoi de plus naturel puisque chaque religion voue aux gémonies les adeptes des autres cultes.

Pendant que les croyants s’écharpent, le diable pousse à la création de nouvelles religions dont il fait son fond de commerce. Quant à Jésus, il réconforte les damnés en les expédiant vers le néant grâce à un dérivé de morphine…

Bref, personne n’est épargné et l’auteur reçoit le soutien actif de la science, via la physique quantique, dans son entreprise de destruction réjouissante. A noter que ce roman a reçu en 1991 le World Fantasy Award.

Notre_mèreNotre Mère qui êtes au cieux (Only Begotten Daughter, 1990) – Éditions J’ai lu, 1991 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Philippe Rouard)

Ainsi finit le monde

Finalement, l’Humanité s’est suicidée. Avec les armes de destruction massive dont elle s’est dotée, elle a remis les compteurs à zéro. Mais peu avant l’apocalypse, quelques uns de ses représentants ont été enlevés par un commando très spécial. Acheminés à bord d’un sous-marin vers l’Antarctique, ces survivants devront y répondre des méfaits dont les accusent leurs descendants, les esprits incarnés de l’Humanité qui n’est pas née. Privés d’avenir, ils réclament justice, prêts à tout pour punir l’incurie de leurs prédécesseurs.

Texte post-apocalyptique et roman à procès, Ainsi finit le monde anticipe sur bien des points la Trilogie de Jéhovah. Entre fable caustique et présage funeste, le roman met tout le monde face à ses responsabilités. En effet, qu’ils soient pacifistes, bellicistes, dirigeants politiques, scientifiques et simples citoyens, tous les hommes ont leur part dans l’apocalypse nucléaire qui a anéanti la civilisation.

Enchâssé entre un prologue et un épilogue mettant en scène dans le passé le célèbre Nostradamus, le périple du sous-marin donne lieu à une succession d’épisodes d’un surréalisme jubilatoire. Le procédé introduit une sorte de mise en perspective impulsant au roman une dimension plus optimiste. James Morrow semble laisser entendre qu’en dépit des oracles de mauvais augures, l’Humanité reste en dernier ressort le seul maître de son destin.

Ainsi_finit_mondeAinsi finit le monde (This is the way the world ends, 1986) – Éditions Denoël, collection Présence du Futur, 1988(roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Luc Carissimo)

L’arbre à rêves

Dans le futur, les artistes peuvent désormais encoder leur création dans la structure moléculaire des semences de céphalopommes. Les fruits ainsi obtenus sont des enregistrements de leur imagination, autrement dit des frêves, procurant extase et plaisir à ceux qui les croquent.

Quinjin critique ces hallucinations notant les frêves en fonction de l’émotion qu’ils dispensent. Peu enclin à participer aux empoignades opposant partisans et détracteurs de ce loisir de masse, il accomplit sa besogne avec professionnalisme, loin des passions. Il soigne ainsi sa réputation d’indépendance et d’intégrité.

Contacté par Clee Selig pour évaluer la dangerosité du Guetteur vigilant, Quinjin prend le risque de goûter ce frêve de la variété Lotus, jadis imaginée par Simon Kusk. Un fruit défendu capable de rendre fou celui qui le consomme. Mais, Kusk est mort, tué par Selig.

En croquant la pomme, Quinjin plonge aussitôt dans une hallucination issue de la psyché détraquée de Kusk. Une sorte de bad trip horrifique. Il en revient fort heureusement indemne, du moins en apparence. Mais bientôt, les hallucinations semblent réapparaître et c’est sa propre fille qui tombe sous l’emprise du Guetteur vigilant dont le seul Dieu est Goth.

« Dites moi donc, depuis combien de temps n’avez-vous plus eu personne à prier. Ne prétendez pas avoir dépassé ce genre de chose. Chacun d’entre-nous a besoin d’un dieu. Vous, votre femme, votre fils, votre fille. Vous êtes-vous jamais rendu sur Ganzir… au sanctuaire de la nostalgie spirituelle ? Les gens sont affamés de transcendance, ils aspirent de toutes leurs forces à rejeter les objectivisations stériles des empiristes. L’esprit humain ne peut assimiler qu’une petite dose de relativisme, puis commence le besoin de réponses sacrées. »

Avec L’arbre à rêves, Jame Morrow mêle les ressorts du space opera à la réflexion philosophique. Quinjin sillonne la Galaxie afin de la sauver, elle et sa propre fille, du péril du frêve Lotus. Mais au cours de son périple, il parcourt plusieurs mondes baroques qui le font douter de la réalité de sa situation. Est-il vraiment sorti de l’hallucination provoquée par Le Guetteur vigilant ? Et qui est Goth ? Un autre avatar de Palmer Eldritch ? A toutes ses questions, l’auteur américain apporte des réponses qui sont autant de spéculations vertigineuses.

Sous couvert de littérature populaire, L’arbre à rêves se veut aussi plus ambitieux. Le roman est une réflexion philosophique usant de la métaphore biblique et religieuse pour aborder des sujets métaphysiques. L’auteur fait feu de tout bois, emportant le lecteur sur de multiples pistes, convoquant au passage l’art, la foi et la psychanalyse. Et même si le récit n’est pas exempt de quelques faiblesses et clichés, l’auteur américain emporte l’adhésion grâce à une imagination sans limite et un humour irrésistible.

Au final, avec ce troisième roman (le deuxième, The Adventure of Smoke Bailey*, n’étant pas paru en France, ce qui se comprend…), James Morrow continue à creuser le sillon entamé par son premier titre. Imaginatif, follement ironique, il ne s’est pas encore définitivement détaché du décorum de la science-fiction classique, mais L’arbre à rêves porte les germes d’une évolution imminente.

Additif : Courte novelisation destinée aux enfants du jeu vidéo In Search of the Most Amazing Thing.

Arbre_revesL’arbre à rêves (The continent of lies, 1984) de James Morrow – Éditions La Découverte, collection Fictions, 1986 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Luc Carissimo)

Le vin de la violence

De retour d’une mission d’exploration, le vaisseau humain Darwin fait naufrage sur une planète inconnue où vit une communauté utopiste : les Quetzaliens. Ses membres sont parvenus à éliminer totalement les pulsions de violence de leur psyché grâce à un procédé chimique permettant leur matérialisation et leur évacuation dans un fleuve aux eaux devenues corrosives. En conséquences, les Quetzaliens sont de parfaits agneaux. Dépouillés de leurs passions, ils vivent paisiblement dans un pays de cocagne s’apparentant aux visions idylliques du paradis terrestre. Mais derrière le mur qui les protège, c’est-à-dire le reste de la planète, errent les mangeurs de cerveau, une humanité dégénérée et sauvage, qui a fait de ces agneaux son principal aliment…

Sous un enrobage science-fictif, James Morrow aborde avec Le vin de la violence un sujet d’ordre moral. L’auteur américain s’interroge en effet sur le Mal et pose comme hypothèse que celui-ci résulte de la violence. Il suffit donc d’éliminer celle-ci pour faire disparaître définitivement le Mal.
Dès le début du récit, le personnage principal, Francis Lostwax, dont la spécialité (ce n’est pas un hasard) est l’entomologie, considère que la violence est instinctive chez l’homme. Sa vision s’oppose ainsi au spectacle qu’il découvre après son naufrage. Il peut observer une communauté où la violence qu’il croit intrinsèquement liée à l’humanité, a été scientifiquement éliminée. Observateur d’abord, il est assailli par les problèmes moraux lorsqu’il lui faut devenir acteur. Mais au final, son expérience le conduit à reconnaître la nécessité d’aborder le Mal, et son alter ego le Bien, dans une perspective beaucoup plus dynamique, remettant en question ses certitudes, car « le dogmatisme vient à bout de toute les utopies. »

Avec ce roman, James Morrow pose les premiers jalons d’un questionnement philosophique via le prisme de la science-fiction. Et si, tout n’est pas encore parfait, la démarche n’en demeure pas moins déjà stimulante.

vin_violenceLe vin de la violence (The Wine of Violence, 1981) de James Morrow – Éditions Denoël, collection Présence du futur, 1989 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Luc Carissimo)

James Morrow

Allez, je me lance un petit défi. A partir d’aujourd’hui et jusqu’à la fin de la semaine, je mettrai en ligne un article par jour. Le motif de cette épreuve : James Morrow. Comme vous l’avez relevé, j’ai mes marottes. Et parmi celles-ci, l’auteur américain trouve une place privilégiée. J’aime tout ce qu’il écrit. J’aime son humour et l’angle sous lequel il aborde la littérature. Ayant lu presque toute sa bibliographie parue en France, à l’exception de « Cité de vérité » qui m’échappe encore, je vais tâcher de donner envie aux éventuels curieux de découvrir son œuvre.

On commence tout de suite par une courte biographie.

jmorrowSe définissant lui-même comme un satiriste social, James Morrow doit pourtant sa renommée à la Science-fiction et à une certaine trilogie jubilatoire. Personnellement, je considère qu’il est un auteur qui brille par sa plume caustique et par sa clairvoyance.

Crédit photo : site Conjunctions.com

Rien ne prédestinait James Kenneth Morrow à l’athéisme qui est devenu par la suite sa morale de vie.
Issu d’une famille presbytérienne de Philadelphie, il est inscrit par ses parents à l’âge de cinq ans à l’école du dimanche afin d’y recevoir un enseignement religieux assez ennuyeux. Comme tout les gosses, James croit encore en Dieu et sans doute aussi au Père noël.
Seulement voilà, il se découvert une affection particulière pour les fictions philosophiques et satiriques pendant les cours de Littérature étrangère, en particulier Voltaire et Camus. Diplômé d’Harvard, humaniste, insolent, il commence à mettre son érudition scientifique et philosophique au service d’un questionnement, souvent drôle et toujours pertinent, des thèmes religieux et métaphysiques.
A la fin de ses études, il exerce différents métiers : enseignant, illustrateur, réalisateur indépendant de films et bien sûr auteur.
Ses premières œuvres, remarquées par la critique, ne suffisent pas à le faire connaître du grand public. Il s’agit de textes courts sur des thèmes religieux qui sont rassemblés plus tard dans le recueil « Bible Stories for Adults ».

En France, on le découvre grâce à des romans comme Ainsi finit le monde, finaliste au Prix Nebula, ou Notre Mère qui êtes au cieux, primé au World Fantasy Award, qui imagine comment un jeune Juif, Murray Katz, se retrouve père célibataire, par l’opération du Saint-Esprit, de l’alter-ego féminin de Jésus, Julie, une petite fille qui marche sur l’eau et accomplit des miracles…
Mais son œuvre majeure, celle qui le fera connaître et apprécié, sera la « Trilogie de Jéhovah » (« The Godhead Trilogy ») publiée dans les années 90.
La Trilogie s’ouvre sur la découverte, en plein océan, du corps de Dieu lui-même, tombé du ciel après son décès et flottant comme une épave. Le Vatican va s’attacher à garder la chose secrète et faire remorquer l’immense corps (3 kilomètres de long, tout de même) dans les glaces de l’Arctique, dans des conditions rocambolesques – des activistes athées cherchant à Le détruire – pour des funérailles finales pathétiques et grandioses.

Dans le deuxième volume, le juge Candle, qui officie dans une petite ville, poursuit Dieu – dont le Corps est devenu une sorte de parc d’attraction – devant la Cour Internationale de La Haye. Il faut dire que le petit juge n’a pas eu de chance dans la vie… Motif de l’accusation contre le Créateur ? Crime contre l’Humanité ! Devant la barre défilent Satan, Jésus et autres personnages bibliques, pour une procès qui parodie les grands romans judiciaires américains.

Dans le troisième volume enfin, le divin Crâne se retrouve en orbite géosynchrone après l’explosion de son Corps – et sa face de mort contemple la planète provoquant une épidémie de préoccupations métaphysiques renvoyant l’Humanité à ses pires craintes.

En 2003 paraît une œuvre radicalement différente, Le dernier Chasseur de Sorcière.
James Morrow y raconte l’histoire de Jennet Stearne qui, à la fin du XVIIe siècle, tente de défendre les droits de sa tante, Isobel, accusée de sorcellerie parce qu’elle a réussi à expliquer scientifiquement des phénomènes naturels jusque-là considérés comme divins. Sur un fond historique extrêmement documenté, Morrow – sans parodie ni farce cette fois – traite des superstitions humaines et de la naissance de l’esprit scientifique.

Volontiers provocateur, l’auteur américain fait de ses contes iconoclastes l’outil d’une réflexion amusée mais profonde sur la croyance et l’athéisme, l’absurdité de l’existence et le sens de la vie.
Face à la religion, la démarche scientifique paraît à ses yeux comme un viatique contre l’obscurantisme et la bêtise. Mais attention ! Cette démarche n’est pas la substitution béate d’une foi à une autre. Elle est raisonnement, curiosité et faculté à remettre en question ses convictions. Et si, il semble que la science n’ait pas réponse à tout comme l’avancent certains, c’est tout simplement parce que l’homme ne possède pas toute la science comme l’énonce un des personnages de Notre mère qui êtes aux cieux.

En France, les romans de James Morrow paraissent désormais Au diable vauvert. Deux titres ont été publiés depuis Le Dernier Chasseur de sorcières : L’Apprentie du Philosophe et plus récemment Hiroshima n’aura pas lieu.