Le Vaisseau ardent

« Les hommes tendent à devenir des fables et les fables des hommes. »

Le Codex du Sinaï, Edward Whittemore

Fable ? Légende ? En dépit des qualificatifs dont on l’affuble, le Pirate Sans Nom demeure une énigme. Et pourtant de cette absence, de ce vide dans la trame de l’Histoire naît un désir, une vocation, un destin. Le mystérieux forban au pavillon blanc ne serait-il qu’un rêve d’or, de rêves et de sang ? Son existence problématique guide pourtant la plume de Jean-Claude Marguerite et fournit l’accroche d’une œuvre monumentale, dans la plus impressionnante acception du terme. Un roman bâti comme un puzzle, un livre foisonnant où l’aventure maritime, les références à l’Histoire, côtoient mythes bibliques et païens.

« La tradition orale, c’est d’abord l’histoire d’une histoire. Chaque narrateur se l’approprie et la réinvente. »

Tout commence lorsque le commandant Petrack se remémore ses jeunes années dans un port yougoslave sur les rivages de l’Adriatique. Mais à vrai dire, peut-être tout cela a-t-il débuté au bord d’une autre mer, située plus au Nord, dans une contrée indéterminée sise en des terres humides et froides ? Et puisque la question se pose, pourquoi ne pas remonter encore plus loin dans le passé, vers l’aube de l’humanité ? Des questions, toujours des questions… À un âge avancé plus propice aux bilans qu’à autre chose, Petrack s’interroge toujours sur le Pirate Sans Nom et sur ce navire environné de brumes et de flammes. Il se revoit en compagnie de son camarade Jak, rêvant de chasse au trésor et d’aventures maritimes, en train d’écumer pendant la nuit les yachts et goélettes faisant escale. Tout ça pour quoi ? Le frisson de l’interdit ? La perspective de ramener dans leur cave secrète quelque trophée dérisoire ? Il se souvient des galopades nocturnes, des combines puériles pour écouler un rhum de contrebande au goût frelaté, et puis un soir ce vol avorté, débouchant sur une rencontre. L’Ivrogne. Un vieux type débarqué un jour de la goélette d’un riche américain. Un personnage fantasque, sérieusement alcoolisé, mais un raconteur de génie. C’est un peu à cause de lui que Petrack est devenu un explorateur riche, célèbre, loué pour ses nombreux exploits et néanmoins intimement insatisfait.

« Les techniques narratives des fictions avouées se retrouvent dans la déformation involontaire des témoignages : se souvenir, c’est fabriquer une histoire. »

Quête, enquête (dans le sens d’Hérodote) et chasse au trésor, Jean-Claude Marguerite entrecroise les registres, mêle le passé et le présent, les souvenirs, les témoignages et la fiction pour mieux déconstruire sa narration. Il emprunte des chemins de traverse, semblant s’égarer sur de fausses pistes ou dans des digressions parallèles, mais pour mieux revenir au cœur de son intrigue. Et sur ce point, rien ne semble laissé au hasard.
À l’instar d’un puzzle, l’auteur dissémine les diverses pièces d’une histoire dont il revient au lecteur de découvrir et de recomposer progressivement le cheminement. Le procédé déroute, il agace et peut apparaître complexe. Il passionne surtout si l’on apprécie les romans ne livrant pas d’entrée toutes leurs clés de lecture. Le Vaisseau ardent se fait ainsi le vecteur d’une multitude de réminiscences romanesques. En vrac, citons L’île au trésor de Robert Louis Stevenson, Moonfleet de John Meade Falkner, Captain Blood de Rafael Sabatini… Bref, le meilleur d’une littérature d’aventures maritimes dont les rebondissements, les archétypes et l’imagerie teintée de fantastique ont peut-être bercé l’enfance de l’auteur lui-même. Qui sait ? Des références auxquelles on peut ajouter Vendredi ou les limbes du Pacifique de Michel Tournier et, de manière plus transparente, Peter Pan de James Matthew Barrie auquel la fin du roman fait immédiatement allusion. À ce propos, un parallèle semble établi ici entre le temps de l’enfance, a priori hors de l’Histoire puisque de l’ordre de la mémoire, de l’intime, et celui de l’âge d’or des mythes et mythologies, évidemment plus universel. La liste n’est évidemment pas close, à charge pour chaque lecteur d’y adjoindre ses propres souvenirs de lecture. Sur ce point, Le Vaisseau ardent n’est pas avare et son auteur apparaît comme un excellent conteur, recyclant les thèmes, les ressorts et les codes de ses prédécesseurs pour mieux les renouveler.

« Qu’est-ce qu’une légende, Morne-mer ? Une allégorie qui puise son origine dans un passé très lointain, qui célèbre le souvenir d’événements hors d’atteinte. »

Invitation à l’aventure, Le Vaisseau ardent pousse aussi à réfléchir, en particulier sur l’Histoire, sur sa relation ambiguë aux mythes et légendes. Usant de l’une sans pour autant sacrifier les autres, Jean-Claude Marguerite nous ballade entre faits avérés et faits imaginés, un peu à la manière de Daniel Defoe lorsqu’il écrit son Histoire générale des plus fameux pirates. À charge pour l’historien de trier le vraisemblable du faux pendant que le lecteur goûte au vertige littéraire.
Car en lisant les aventures du Pirate Sans Nom, en découvrant la description de son enfance, les motifs supposés de sa révolte et en appréciant les tours et les détours de l’enquête de l’Ivrogne, le récit qu’il en fait, puisé autant dans l’alcool qu’aux tréfonds de sa mémoire, on s’émerveille de l’intrication entre l’Histoire et les mythes. Transfigurés par l’art du conteur, ceux-ci mutent, évoluent, s’enrichissent et se revivifient pendant que l’historien cherche à réduire tout ce qui flatte l’imagination à la crudité d’une succession de faits. Le mythe serait-il la face cachée des choses, de l’Histoire ? « L’autre côté des choses », se demande un des personnages du roman ? Sur ce point, la réponse apportée par Le Vaisseau ardent est on ne peut plus claire et elle ne pourra que réjouir l’amateur de Robert Holdstock.

En définitive, Le Vaisseau ardent n’a pas les apparences du roman que l’on aborde par la bande, en dilettante, expédié sur un coin de table ou entre deux rames. Nous voici devant un texte dans lequel on plonge, on s’immerge entièrement, pour mieux se laisser couler dans un récit chatoyant tel un mirage à l’horizon marin. Roman oscillant entre passé et présent, histoire et légende, réalité et fiction, Le Vaisseau ardent imprègne durablement l’esprit, ré-enchantant en même temps l’imaginaire au point d’inciter à sa relecture, à défaut de retomber en enfance.

Aparté : cet article est cité ici.

Le Vaisseau ardent de Jean-Claude Marguerite – réédition Folio SF, avril 2013

Elmet

John Smythe a décidé de se retirer du monde pour s’installer en marge, sur un bout de terrain entre la forêt et la voie ferrée. Sans demander d’autorisation à quiconque, il y bâtit de ses propres mains une maison rudimentaire pour y abriter ses deux enfants, Cathy et Daniel. En sa compagnie, ils apprennent à vivre de la nature, loin de la société de consommation et de ses méfaits, recevant le peu d’éducation concédé par leur père d’une voisine âgée et originale. Auprès de la forêt, ils se contentent de plaisirs simples, le soleil chiche du Yorkshire, le spectacle des saisons qui s’écoulent paisiblement, les plantes et les animaux dont ils tirent leur subsistance.

D’un naturel mutique, John est un homme violent mais droit, attaché à une forme de justice directe et frustre. Longtemps, il a servi comme homme de main, mais cette époque est révolue. Désormais, il combat dans des rencontres clandestines de boxe, se taillant une solide réputation de challenger. Avec sa carrure de colosse, il n’a guère de mal à s’imposer. Mais, son goût pour l’indépendance et sa propension à étendre sa protection sur ses amis lui attirent quelques inimitiés, en particulier celle de M. Price, le principal propriétaire terrien du coin. Un malfaisant qui tient toute la communauté sous sa coupe, avec la complicité de la police et des notables locaux, n’hésitant pas à asservir les plus démunis, en profitant de la privatisation des logements sociaux pour leur extorquer un loyer au prix fort. Entre la brute aux raisonnements simples et le prédateur sans scrupule, l’antagonisme est total. Il ne peut que se terminer mal.

Premier roman de Fiona Mozley, Elmet est un récit âpre et tragique où le bonheur se révèle éphémère. Le destin de John, mais également de ses enfants, en particulier Daniel, narrateur et témoin de ce drame, semble tout entier frappé du sceau de la fatalité. Un fatum enraciné profondément dans cette terre d’Elmet, contrée ingrate servant de refuge et de sanctuaire pour les réprouvés et les marginaux depuis le bas Moyen âge.

D’une certaine façon, Elmet adopte la manière du conte, le registre du merveilleux atteignant son apogée au moment de Noël, dans les bois, au pied du sapin illuminé par les lanternes installées par John dans ses branches. Mais, la réalité ne tarde pas à reprendre le dessus, dans sa plus dure acception, avec l’arrivée de M. Price et de ses fils. Le roman reprend alors son aspect de lutte des classes. Pour le propriétaire terrien, nulle terre, nulle existence ne peut échapper à son contrôle. Tout le monde doit s’acquitter de ses dettes et doit reconnaître allégeance pour survivre, y compris pour une terre délaissée. Le potentat tire ainsi de sa position sociale un pouvoir qui ne tolère aucune exception et se fortifie grâce à l’exploitation des plus démunis, assurant à ses pairs une main-d’œuvre à bon marché, taillable et corvéable à merci. À croire que rien n’a changé depuis le temps des seigneurs. Avec sa mentalité de Robin des bois et sa carrure de petit Jean, John essaie d’incarner maladroitement un esprit de résistance, avec l’aide d’un ancien syndicaliste, fédérant autour de lui les espoirs de tous. Mais, son passé joue contre lui. Les non dits plombent l’idéal de justice dont il se fait à la fois le porte-parole et l’exécuteur des basses œuvres.

D’une plume empreinte de poésie, ciselée jusque dans sa description de l’abjection, Fiona Mozley fait glisser progressivement son récit de la pureté vers le sordide, de la naïveté idyllique vers la violence. Chemin faisant, elle ressuscite ainsi une lutte aussi vieille que le monde, celle du pot de fer contre le pot de terre. De ce roman sublime et cruel, on ressort au final éreinté. Et plus fort, du moins on l’espère.

Elmet (Elmet, 2017) de Fiona Mozley – Éditions Joëlle Losfeld, janvier 2020 (roman traduit de l’anglais par Laetitia Devaux

L’Ours et le Rossignol

On n’est guère habitué dans nos contrées à lire de la Fantasy s’inspirant de l’imaginaire des pays slaves. À vrai dire, si l’on fait abstraction du pâle Enchantement de Orson Scott Card et du puissant Refuge 3/9 d’Anna Starobinets, on est bien plus accoutumé aux variations celtisantes et gréco-romaines, aux mythes germaniques et à leurs déclinaisons sous forme de sagas scandinaves qu’aux contes et légendes russes. L’Ours et le Rossignol nous immerge de plain-pied au cœur de la Russie médiévale, la Ru’s comme on le disait à l’époque, c’est-à-dire vers le milieu du XIVe siècle. On y retrouve un paysage à la fois familier et insolite, celui des contes traditionnels et de leurs archétypes usés par le cinéma et la littérature pour enfants. On renoue également avec les motifs du récit initiatique, ici délivré à la manière d’une chronique familiale. Bref, on évolue en territoire littéraire connu, voire même balisé, même si la coloration historique et folklorique apporte une touche d’originalité bienvenue.

À bien des égards, si on se laisse aller à succomber à son charme, L’Ours et le Rossignol ne manque pas d’arguments pour satisfaire le lectorat curieux. L’amateur de merveilleux se réjouira en découvrant roussalka, domovoï, vazila, vodianoï, oupyr et bien d’autres créatures légendaires auxquelles s’ajoutent Morozko, LE dieu du gel et seigneur de la mort, et son jumeau maléfique. Tout un légendaire emprunté au paganisme se dévoile ainsi peu-à-peu au cours des aventures de la jeune Vassia et de son clan issu de la petite noblesse terrienne, ces boyards attachés à leur terre et jaloux de leurs prérogatives. Cet aspect du roman se révèle convaincant, d’autant plus que Katherine Arden restitue fort bien le caractère ambivalent de ces créatures, source de paix et d’équilibre, mais aussi jalouses et parfois malfaisantes lorsque l’on n’y prête pas suffisamment d’attention.

Hélas, on ne peut s’empêcher de déplorer aussi une certaine lenteur dans la narration. Katherine Arden prend en effet son temps pour installer son intrigue, à tel point que l’on a l’impression de lire une interminable scène d’exposition durant les trois quart du roman, avant que les événements ne se précipitent en un crescendo qui laisse un tantinet sur sa fin, tant le dénouement paraît expéditif, une vingtaine de pages en gros, et tant il donne l’impression de verser dans les vieilles recettes de la Big Commercial Fantasy.

Cependant, même si le roman de l’autrice américaine pèche un peu par son classicisme sur ce point, il n’en demeure pas moins intéressant en raison d’une héroïne téméraire, jeune fille n’ayant pas froid aux yeux en dépit des obstacles et des menaces. Vassia doit en effet faire preuve de beaucoup de tempérament face aux conventions de l’époque faisant des femmes des épouses soumises, juste bonnes à enfanter et à élever leur progéniture pour parfaire la transmission du nom de la famille. Elle s’oppose aussi au culte chrétien, ici incarné par un prêtre vampirisé par son ego, dont la lutte contre les anciennes croyances emprunte les armes de la peur et de la superstition. N’hésitant pas à imposer sa volonté à grand renfort d’icônes et de sermons enflammés, il manipule avec duplicité les pauvres moujiks qui n’en demandaient pas tant pour verser dans la bigoterie. Mais, la plus grave menace demeure celle d’un destin qui la porte au plus près d’un affrontement entre deux puissances antagonistes ancestrales. Un bien mauvais pas dont elle se sort à force de ténacité, de courage, sans doute aussi d’un peu d’ingénuité, mais surtout grâce à un don magique hérité de sa mère.

L’Ours et le Rossignol étant le premier volet d’une trilogie intitulée « Winternight », on attend maintenant avec curiosité la parution de The Girl in the Tower, un titre d’ores-et-déjà paru chez « Lunes d’encre », histoire de voir si l’œuvre d’appropriation culturelle de Katherine Arden continue à tenir ses promesses.

L’Ours et le Rossignol de Katherine Arden (The Bear and the Nightingale, 2017) – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », janvier 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jacques Collin.

Nami

L’éditeur bordelais Mirobole poursuit son petit bonhomme de chemin, explorant la littérature des pays de l’Est avec bonheur. Après Yana Vagner, Olga Slavnikova, Valdimir Lortchenkov ou Anna Starobinets, il exhume avec Nami de Bianca Bellová un conte au charme indéniable et à la mélancolie sourde. Un récit d’apprentissage mâtiné de préoccupations écologiques, sur lequel pèse le joug de l’absurdité humaine. Un texte qui titille la fibre émotive, mais en évitant de sombrer dans le désespoir absolu.

Nami vit chez ses grands-parents dans une petite ville au bord d’un lac qui, petit-à-petit, s’assèche à cause de la surexploitation de ses affluents par l’agriculture intensive du coton. Entre la cité russe, ses immeubles modernistes, la statue de son Grand Homme et les taudis typiques des pêcheurs, la ville a longtemps offert un patchwork bariolé, tiraillé entre les promesses de grandeur des lendemains qui chantent et les croyances ancestrales. Désormais, les lieux ne semblent plus avoir d’autre avenir que celui d’un horizon poussiéreux d’où émergent les épaves de navires abandonnés à la rouille. Né d’une fille mère l’ayant abandonné et d’un père inconnu, dont tout le monde lui cache l’identité, Nami ne part pas gagnant. Il ne renonce pourtant pas, encaissant les coups et les vacheries de la vie, tout en portant sur celle-ci un regard désabusé. Celui d’un gamin vieux avant l’âge.

Avec Nami, Bianca Bellová nous livre un conte cruel, une œuvre lente et dure, non dépourvue toutefois de moments de grâce. Si les lieux et l’époque restent indéterminés, on ne peut s’empêcher de penser à l’Asie centrale post-soviétique. Une association d’idées en amenant une autre, le parcours de Nami évoque celui des anti-héros des films d’Emir Kusturica, mélange de superstition et de déprime existentielle, de fatum et de débrouille au quotidien. On pense bien entendu aussi au post-exotisme d’Antoine Volodine, aux rêves utopiques du communisme, un idéal de grandeur trahi par des hommes trop mesquins pour en assumer la charge. Miné par le retour au fondamentalisme religieux, par le miroir aux alouettes d’un capitalisme gangrené par la corruption, l’univers de Nani se délite sous ses yeux, en proie à la destruction irrémédiable de l’environnement et des liens humains. Un pillage systématique accompli au nom d’un plus grand bien, pointant sans cesse aux abonnés absents pour le commun des mortels.

Dédié aux gens sur la route, Nami résonne enfin comme un avertissement. Dans un monde en proie aux guerres civiles, aux tensions nées de l’épuisement des ressources, au saccage incessant de l’environnement, le conte noir et cruel de Bianca Bellová évoque l’image des migrants dont le flot continu n’est pas prêts de se tarir. Son propos intemporel rejoint ainsi celui de l’immédiateté de l’actualité, secouant durablement nos certitudes.

Nami (Jezero, 2016) de Bianca Bellová – Mirobole Éditions, collection « Horizons blancs », septembre 2018 (roman traduit du tchèque par Christine Laferrière)

Le Chien, la neige, un pied

Adelmo Farandola vit en ermite sur la montagne, reclus dans un vieux chalet situé au fond d’une cuvette pierreuse où ne poussent que les herbes folles. Cela fait longtemps qu’il a oublié l’avant. La vie trépidante de la vallée d’Aoste, le ballet incessant des faisceaux lumineux des voitures se rendant au complexe touristique bâti là par des promoteurs très affairés. Préférant vivre chichement de la chasse et de quelques denrées achetées au village, en bas, il côtoie avec délectation l’âpreté minérale de la montagne, avec pour seule compagnie une crasse entretenue avec méthode par le refus de toute hygiène corporelle. Mais, les hivers sont long sur cette vigie au sommet du monde. Ils se succèdent sans que rien ne vienne rompre l’impression d’intemporalité où se complaît Adelmo. Ils apportent leur lot de dangers, le poids de la neige pesant sur le toit du chalet, les avalanches provoquées par le dégel et la faim lancinante comme unique compagne. Jusqu’au jour où surgit un chien, vieille bête errante qu’il finit par adopter après avoir tenté de le repousser en vain, à coups de cailloux. L’ermite entame  alors une discussion avec l’animal, lui confiant ses pensées, ses souvenirs et son agacement, notamment sur ce garde-chasse qui ne cesse de l’observer à la jumelle. Le fonctionnaire factionnaire décide d’ailleurs finalement de venir s’enquérir de sa personne, le questionnant sur ses activités et s’inquiétant pour sa santé. Heureusement, le retour de l’hiver vient interrompre cet envahissement fâcheux. Avec le chien, Adelmo retourne à sa solitude, dans la luminosité glaciale des congères et les incertitudes du quotidien hivernal, guettant le redoux annonciateur du printemps. Ensemble, ils observent le lent recul de la neige, découvrant un pied qui émergent d’une avalanche. Pas un sabot ou une patte de chamois, mais bien un pied humain, noircit par la froidure.

Le Chien, la neige, un pied fait partie de ces petites histoires qui, sous une apparence anodine, distille le malaise et le doute. Avec le personnage d’Adelmo Farandola, Claudio Morandini s’inscrit dans la tradition du narrateur non fiable, épousant à dessein le point de vue vacillant d’un homme que l’on sent sur le point de dévisser. On ne sait pas grand chose en effet des raisons qui l’ont poussé à cette réclusion sur la montagne. Une misanthropie irrésistible, un traumatisme lié à la Seconde Guerre mondiale, un passif chargé l’ayant contraint à disparaître. Le bonhomme ne se montre guère prolixe, ne livrant les informations que par bribes pendant ses conversations avec le chien. On comprend rapidement qu’il oscille sur le fil de la folie, un trouble que vient précipiter l’hiver de trop et le surgissement d’un pied, signe de mauvais augure qui le pousse à s’interroger sur sa responsabilité dans cette mort. Avec le chien, une étonnante complicité se tisse peu-à-peu. L’animal se fait le miroir de l’ermite, lui renvoyant l’image de sa propre animalité. Il fait également office de bouée de sauvetage, permettant à Adelmo de ne pas succomber à la folie, de résister à la lente désagrégation de sa mémoire, tout en conservant un vernis d’humanité.

Puissamment panthéiste, le roman de Claudio Morandini met en scène une nature indifférente à l’homme et au drame intime qui se noue dans la cuvette où vit Adelmo. Se manifestant surtout par sa majesté lointaine, ses avalanches meurtrières, ses glissements de terrain et chutes de pierre, la montagne rappelle à tout instant la petitesse de l’être humain et son inhérente fragilité.

Avec Le Chien, la neige, un pied, les éditions Anacharsis ont déniché un roman original, doté d’une puissance d’évocation que n’aurait pas désavoué un Jean Giono, et qui heureusement n’est pas gâché par le chapitre ultime, histoire de l’histoire superflue et un tantinet hors de propos.

Le Chien, la neige, un pied (Neve, cane, piede, 2015) de Claudio Morandini – Éditions Anacharsis, février 2017 (roman traduit de l’italien par Laura Brignon)

Aux Douze Vents du Monde

Paru en Kvasar, la belle collection des éditions du Bélial’, Aux Douze Vents du Monde ne peut se prévaloir de son caractère inédit. Si l’on se fie au sommaire, toutes les nouvelles sont parues dans le plus grand désordre dans l’Hexagone, soit en recueil, soit en revue. Pour autant, l’ouvrage n’usurpe pas sa réputation d’incontournable, compte tenu de la qualité de ses textes et de la maigre disponibilité de la plupart d’entre-eux, en-dehors du marché de l’occasion. On ne peut retrancher en effet aucune nouvelle de ce panorama survolant de manière quasi-chronologique la décennie ayant suivi les débuts de l’autrice, à l’âge de 32 ans, en gros ici les années 1964 à 1974.

Précédé par une courte préface d’Ursula Le Guin elle-même, chacune des dix-sept nouvelles ne néglige ni la Science-fiction, ni le Fantastique ou la Fantasy, genres auxquelles l’autrice s’est intéressée sans y demeurer confinée. Comme elle le confie elle-même dans les commentaires qui accompagnent chaque texte, Le Guin est plus attirée par les effets des sciences dures ou molles sur la psyché humaine. Elle évolue d’ailleurs assez souvent à la marge des genres, leur préférant le « psychomythe », terme forgé par elle-même, c’est-à-dire un récit hors du temps jouant sur le ressort de la métaphore ou de l’allégorie pour traiter de thèmes universaux, rappelant en-cela la démarche du conte moral ou philosophique. Bref, bénéficiant de traductions révisées par Pierre-Paul Durastanti, le maître d’œuvre de l’ouvrage, Aux Douze Vents du Monde restitue le style si subtil de l’autrice, pétri d’éthique et porté sur l’altérité, l’ethnologie, l’Histoire, les sciences et l’art.

Sans surprise donc, on retrouvera au sommaire les textes à l’origine des plus grands cycles d’Ursula Le Guin. D’abord « Terremer », avec « Le Mot de déliement » et « La Règle des noms ». J’avoue ma préférence pour l’humour cruel du second, un aspect de l’écriture de l’autrice que l’on a tendance trop souvent à oublier. Ensuite, « L’Ekumen », au travers de quatre textes. Pour commencer, « Le Collier de Semlé », à l’origine du roman Le Monde de Rocannon, puis « Le Roi de Nivôse », première incursion de l’autrice sur la glaciale planète Gethen peuplée de créatures androgynes. Sans oublier « Plus vaste qu’un empire » qui raconte la rencontre insolite d’une équipe d’explorateurs dysfonctionnels avec une espèce extraterrestre non-humaine, et enfin « A la veille de la révolution », qui revient sur un personnage clé du roman Les Dépossédés.

Mais, aux côtés de ces nouvelles en forme de points d’orgue, les autres textes ne déméritent pas, bien au contraire, révélant d’autres facettes d’Ursula Le Guin. À vrai dire, nous sommes conviés à une véritable leçon d’écriture, l’autrice américaine centrant son propos sur l’humain et sur les tourments ou les dilemmes qui l’empoignent. Sous sa plume, la Science-fiction s’humanise, renvoyant l’homme à sa solitude, à son rapport à l’autre, à son caractère éphémère et à sa petitesse intrinsèque face à la vastitude de l’univers. La Fantasy devient l’enjeu d’une quête intérieure où l’autre n’est pas forcément l’ennemi et où les archétypes se dépouillent de leur symbolique monotone pour embrasser d’autres points de vue ou révéler leur vacuité. Si la tristesse, le fatum, la mélancolie hantent les pages du recueil, Ursula Le Guin ne néglige toutefois pas la joie de vivre et les plaisirs simples de l’existence, faisant montre d’un humour délicat.

Éminemment fraternelles, toujours politiques dans la meilleure acception du terme, ouvertes à autrui, les nouvelles d’Ursula Le Guin dévoilent donc toutes les nuances d’une sensibilité chaleureuse et d’une intelligence aiguisée. Celle d’une humanité fragile, sans cesse frappée par la finitude de sa condition et pourtant toujours prompte à s’émerveiller.

Aux Douze Vents du Monde (The Wind’s Twelve Quaters, 1975) de Ursula Le Guin – Éditions Le Bélial’, collection « Kvasar », mai 2018 (recueil révisé de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)

Moi, Peter Pan

Parmi les créations et créatures littéraires héritées du début du XXe siècle, Peter Pan fait partie des personnages les plus marquants. Sans doute l’adaptation des studios Walt Disney et celle Steven Spielberg ne sont-elles pas étrangère à ce fait. Même si ce court roman de Michael Roch ne manquera pas de réveiller quelques réminiscences empruntées à ces deux films, l’auteur français et co-créateur du vlog la Brigade du livre, leur préfère un retour aux sources, c’est-à-dire au Pays Imaginaire tel qu’il est sorti de l’esprit de James Matthew Barrie.

« Alors conserve ce nom précieusement. Personne n’est toi et c’est là ton plus grand pouvoir. »

Pour cette variation autour du personnage inventé par l’auteur britannique, Michael Roch opte pour une sorte de poème en prose, s’attachant aux doutes et aux états d’âme d’un Peter Pan n’étant plus que l’ombre de lui-même. Un éternel enfant ne parvenant pas à faire le deuil de ses souvenirs, au point de renoncer à poursuivre une existence pétrie d’espièglerie et d’insouciance.

En quinze courts chapitres, en forme d’instantanées n’ayant pas forcément de lien entre-eux, on parcourt ainsi le Pays Imaginaire, du Village de Cocabanes, où vivent les enfants perdus, jusqu’à la crique de Kidd où le bateau des pirates est à l’amarre, en passant par la Forêt interdite où se tapissent les bêtes sauvages. Au gré de l’humeur de Peter, on flirte avec Lili la Tigresse, toujours aussi jalouse de Wendy et de la Fée Clochette. On échange avec un crabe autour de l’âme d’un bâton, les pieds léchés par la marée montante. On plonge dans les Sept Mers, à la recherche des trésors cachés par les sirènes ou en quête d’étoiles. On cherche son ombre jusqu’aux grottes des Fées. On défie une fois de plus le Capitaine Crochet et le crocodile. Et, on nourrit un spleen tenace, suspendu au tic-tac du temps qui passe.

« Il a dit qu’il voyait cette flamme à chaque fois que je regardais sa fille, Lili. Eh bien tu vois, murmure-t-elle. Les lunes roses… »

En 118 pages, Michael Roch ainsi restitue la magie des lieux, impulsant à cet univers symbolique une maturité adulte. Il fait entrer en collision les images et les mots, suscitant un sentiment de mélancolie irrésistible, tout en évoquant un questionnement complexe autour de l’identité, de la mémoire, des aléas de l’existence, de l’avenir, de la solitude et de la mort. Fort heureusement, il ne néglige pas pour autant la malice du dieu Pan. En dépit de sa tignasse pleine de poux, de son ventre dévoré par les bébêtes qui grattouillent, de sa faculté à remporter sans coup férir les concours de jeux de gros-mots, Moi, Peter Pan nous renvoie l’image d’un être fragile, taraudé par les doutes, l’angoisse et qui, pourtant, adresse un pied de nez à l’entropie, à la vieillesse et à la mort.

Voici donc un court texte à dévorer, histoire de retrouver une seconde jeunesse.

Moi, Peter Pan de Michael Roch – Mü Éditions, collection « Le labo de Mü », février 2017

Le Dit de la Terre plate

Une multitude de royaumes prospèrent sur la Terre plate, affichant toutes les stigmates de la décadence : richesse tapageuse, misère fort réjouissante au regard, cruauté gratuite, luxure et concupiscence à tous les étages. Souvent, ils s’affrontent, des conflits progressant comme un feu de paille sous le souffle de souverains conquérants. Sous des cieux habités de dieux aux abonnés absents, les hommes vivent et meurent dans l’insatisfaction permanente. Une constante demeure toutefois : l’humanité offre aux démons une source intarissable de distractions. De cette époque témoignent un faisceau de contes réunis ici en deux épais volumes et intitulés Le Dit de la Terre plate.

À l’orée des années 1980, OPTA puis Presses-Pocket éditent Le Dit de la Terre plate, une des pièces maîtresses de l’œuvre de l’auteur britannique Tanith Lee. Rude épreuve pour les lecteurs de l’époque, accoutumés à son autre cycle La Saga d’Uasti, que cette série de contes aussi sucrés et entêtants qu’une armoire normande parfumée à l’Angel de Thierry Mugler. Sévère punition également que la lecture des deux forts volumes – deux vrais briseurs d’étagères – réédités par Mnémos, éditeur fort actif en ce début d’année 2010.

À l’instar de l’âge hyborien, Le Dit de la Terre plate se déroule à une époque antique si lointaine qu’elle en est devenue mythique. À la fois aire géographique clairement délimitée, trois mondes superposés – un Ciel, une Terre, un Enfer –, et ère temporelle dilatée dans une impression d’éternité figée, la Terre plate procure un vaste décor à une succession de contes empruntant autant à l’Orient – on pense plus d’une fois aux Mille et Une Nuits – qu’à des auteurs plus contemporains, tels Charles Duits ou Roger Zelazny. Même si ce parallèle apparaît totalement injustifié, une même communauté d’inspiration semble pourtant guider leurs plumes.
Dans cette période antédiluvienne, les monarques évidemment mégalomanes s’entichent de chimères pendant que les démons s’amusent de leurs vaines gesticulations. Malédiction, extermination, vengeance, jalousie et parfois amour sincère constituent le sel de l’existence pour les puissants comme pour les faibles. Un sel souvent pimenté de magie noire, la meilleure, du moins la plus apte à générer la tragédie. Une profusion de porphyre, de lapis-lazuli, d’onyx rutile sur les façades et les dômes des palais cyclopéens pendant que l’encens sature un air où l’on sent toutefois affleurer les relents de la charogne. On est dans le trop-plein, la démesure, la sensualité exacerbée, la plus totale décadence… L’orgueil précède la chute ?
Dans une familiarité teintée de crainte, l’humanité côtoie des animaux doués de parole, des créatures monstrueuses – dragons et autres chimères enchantées – et une multitude de démons en goguette. Attirés par les activités humaines, par l’hubrys des souverains, Drin, Eshva et Vazdru se jouent des passions et des désirs, récompensant ceux-ci souvent bien cruellement. Parmi eux, Ajrarn est le plus rusé. Il n’usurpe pas son titre de Prince des princes parmi les démons et de protégé de Tanith Lee, un traitement de faveur qui lui vaut même d’être ressuscité.

Organisé comme une série de contes enchâssés dans une trame générale, « Le Maître des Ténèbres » permet de lier connaissance avec le préféré de Tanith Lee. Mais ce grand seigneur parmi les démons ne se contente pas d’apparaître dans ce seul livre. Il se manifeste dans les autres volets du cycle, au point même de ravir la vedette aux autres princes démons. Rien ne réjouit davantage Ajrarn que de briser, par simple caprice, la destinée des mortels, modestes comme puissants. Et s’il ne peut obtenir ce qu’il désire, il le détruit. On suit ainsi quelques-uns de ses méfaits, plus ou moins captivé par les descriptions et les intrigues. Adoptant un orphelin de mortel, Ajrarn le fait élever dans sa cité souterraine de Druhim Vanashta, avant d’en faire son amant. Ayant eu connaissance de ses origines, le jeune homme est irrésistiblement attiré par la surface du monde. Ajrarn multiplie les artifices pour le détourner de ce tropisme avant finalement de lui céder, accordant une journée de liberté auprès des siens. Jalousie, vengeance, tout cela se termine évidemment très mal.

Le second conte est un récit classique de collier ensorcelé semant la convoitise, la discorde et la mort pour le plus grand plaisir du seigneur démon. Lui succède une histoire d’amour sans véritable éclat puis à nouveau un récit de vengeance, certes plus copieux puisque se poursuivant sur plusieurs générations (un procédé récurrent dans Le Dit de la Terre plate). Là encore, le rendu de l’atmosphère et l’écriture somptueuse font oublier la banalité des ressorts et la platitude des personnages, sagement cantonnés dans leur statut d’archétype. La troisième et dernière partie vient heureusement rehausser l’ensemble. Intitulé « L’attrait du monde », ce dernier conte s’avère plus convaincant, même si très prévisible dans son déroulement. L’histoire révèle une facette inédite du prince démon : sa faculté au sacrifice, certes un peu tempérée par son besoin de l’humanité, à l’instar de l’araignée et de la mouche. Au final, l’impression de lire un ouvrage composite et un peu répétitif l’emporte, malgré toute la bonne volonté déployée. Que nous réserve le livre suivant : du meilleur, on l’espère…

À la différence du volume précédent, « Le Maître de la Mort » se distingue par son statut de roman complet. Il s’agit même du plat de résistance du premier livre de la réédition Mnémos. Pour résumer sommairement l’intrigue, disons juste que l’on suit la croisade menée par un jeune hermaphrodite (changeant de sexe selon les circonstances) contre la Mort, incarnée ici dans le personnage du seigneur Uluhmé. Au fil du récit, Tanith Lee nous gratifie d’un chassé-croisé amoureux, sensuel comme il se doit. Le motif de l’immortalité, déployé ici sur plusieurs générations, avec moult digressions et micro-histoires encapsulées dans la trame générale, est animé d’une multitude de traîtres, de seconds couteaux semblant coulés dans le même moule, mais c’est la loi du conte. Récompensé par le British Fantasy Award en 1980, « Le Maître de la Mort » souffre toutefois d’un gros défaut : sa longueur. On a tendance à s’essouffler dans les tours et les détours d’un récit interminable (il pèse pourtant à peine plus de 300 pages). Bref, on reste tiraillé entre déception et insatisfaction.

Hélas, les choses sont loin de s’améliorer avec le volume suivant. En effet, on replonge avec « Le Maître des Illusions » dans l’ennui, même si l’entrée en scène d’un troisième larron, Chuz, prince de la folie, laisse espérer un peu de nouveauté. En fait, Tanith Lee reprend exactement les mêmes procédés que dans les deux premiers volets. Elle déroule ainsi un récit ne brillant pas vraiment par son originalité. Et ce ne sont pas les allusions à des épisodes narrés dans les romans précédents qui viennent relancer l’intérêt ou rehausser une intrigue mollassonne se cantonnant aux mêmes tours de passe-passe et ressorts. Fort heureusement, le calvaire ne dure que 160 pages, même si on a l’impression de lire le double.

Au terme de ce premier livre, un premier bilan s’impose. Ce qui semble constituer l’unique attrait du Dit de la Terre plate – les motifs empruntés aux contes, les procédés narratifs calqués sur Les Mille et Une Nuits, la préciosité du langage –, tous ces éléments lassent davantage qu’ils ne fascinent. On se surprend même à tourner les pages, à sauter des passages entiers, pendant que la lassitude s’installe, pesante comme un cheval mort. Reste tout de même un livre à découvrir, soit deux romans complets.

« La Maîtresse des Délires » pourrait être sous-titré « les amours contrariés de Ajriaz et Chuz ». En effet, le prince de la folie, contraint de fuir l’ire d’Ajrarn, le père d’Ajriaz qui l’accuse de la mort de sa femme mortelle, ne peut vivre son amour paisiblement avec la fille du Prince des princes. L’histoire évoque une vraie sitcom familiale, égayée d’à peine un conte enchâssé intéressant – un récit de cité vampire.
Les choses ne s’améliorent guère avec « Les Sortilèges de la Nuit », présenté d’emblée comme une succession de contes supplémentaires se déroulant à la même époque que « La Maîtresse des Délires ». Le procédé fleure le tirage à la ligne, pour ne pas dire le foutage de gueule, ce que confirme pleinement la lecture de ce roman inintéressant et sans éclat. À réserver aux fans hardcore du cycle, mais il faut quand même aimer perdre son temps et apprécier la guimauve.

Arrivé au terme de cette longue chronique, il faut confier le profond ennui suscité par la lecture de cette intégrale. On ne niera toutefois pas l’intérêt de la réédition de deux des romans du cycle. Mais le caractère répétitif des archétypes, le recours systématique aux ressorts du conte, la luxuriance de l’écriture éprouvent la patience et finissent par l’user.

Pour être plus attrayant, Le Dit de la Terre plate mérite incontestablement d’être allégé de ses toxines de surface.

Le Dit de la Terre plate de Tanith Lee – Réédition Mnémos, collection « Icares », avril 2010

Coraline

Cela faisait belle lurette que je n’avais pas lu un roman de Neil Gaiman. Depuis American Gods pour être exact. Je ne garde d’ailleurs pas un souvenir émerveillé de ce roman au pire raté ou au mieux ne tenant pas toutes les promesses esquissées. Avec Coraline, je ne prends guère de risque. Auréolé d’une multitudes de récompenses, le roman est également considéré par les fans comme l’un des meilleurs de l’auteur américain. Sur ce point, je rejoins ses laudateurs.

Quid de l’histoire ?

Coraline vient d’emménager avec sa famille dans une grande maison transformée en plusieurs appartements. Au rez-de-chaussée vivent les demoiselles Spink et Forcible, deux vieilles dames toutes rondes ayant brûlées jadis les feux de la rampe, mais ne faisant plus désormais que la conversation à leurs nombreux terriers blancs, Hamish, André, Jock… Au grenier habite un vieux monsieur moustachu prétendant posséder un cirque de souris savantes. Solitaire et reclus, il ne cesse de promettre à la jeune fille de l’inviter au spectacle lorsque leur numéro sera au point.

Délaissée par ses parents, très occupés par leur travail, Coraline passe son temps à explorer son nouvel univers. Cela tombe bien, elle espère devenir plus tard une grande exploratrice. Elle arpente ainsi le jardin un tantinet à l’abandon dans tous les sens. Elle fouille les prés aux alentours et pousse la curiosité jusqu’à examiner le puits dont on a pourtant pris soin de lui signaler l’existence afin d’éviter un accident. Aucun recoin de l’appartement ne lui échappe, du salon au bureau de son père, en passant par sa chambre, rien ne résiste à ses auscultations. Même cette mystérieuse porte, supposée ouvrir sur un mur de briques, et qui pourtant un jour révèle un tunnel ouvrant sur un autre monde, l’exact reflet du sien, mais en beaucoup mieux.

Coraline a le charme simple des contes fantastiques, ceux qu’on lit en cachette sous la couette et dont l’atmosphère bizarre nous imprègne durablement. Sans tirer un seul instant à la ligne, Neil Gaiman pose son décor et tisse sa toile, ne donnant à aucun moment l’impression de forcer le trait. Par petites touches, tranquillement, il instille le doute puis l’inquiétude, avant de dérouler une intrigue, certes linéaire et prévisible, jalonnée de surcroît par de nombreux clins d’œil à l’héroïne de Lewis Carroll, mais dont l’étrangeté et la maîtrise ne se relâchent pas jusqu’à son dénouement.

Coraline n’a pas le caractère pompeux et pompier des thrillers horrifiques. L’histoire joue plutôt sur un mode mineur une mélodie entêtante dont les échos réveillent quelques craintes enfantines. L’universalité du propos (l’herbe est-elle plus verte ailleurs?) en ressort parée de l’aura d’un conte noir, baroque, rehaussé par la personnalité inventive et courageuse d’une petite fille.

Unité de lieu, de temps et d’action, si le récit emprunte sa trame au conte, il se rapproche aussi du théâtre. À vrai dire Coraline aurait pu faire l’objet d’une adaptation théâtrale. Il faudra se contenter du film d’animation de Henry Sellick, sorti au cinéma en 2009. On a connu pire…

Bref, chaudement recommandé aux adolescents, Coraline ne manque cependant pas de charme pour séduire des lecteurs plus adultes. Et pour renouer avec Neil Gaiman, ce n’est pas mal non plus.

CoralineCoraline (Coraline, 2002) de Neil Gaiman – Réédition J’ai lu, 2014 (roman traduit de l’anglais par Hélène Collon)