Existence

David Brin s’était fait rare sous nos longitudes. La réédition de plusieurs de ses anciens romans et la parution d’un inédit chez Bragelonne semblent marquer un regain d’intérêt pour l’un des auteurs de hard SF les plus intéressants de la fin du XXe siècle. Un fait dont on ne se plaindra pas, tant ce briseur d’étagère (pas moins de 700 pages) intitulé Existence, malgré des prémisses un tantinet mollassonnes et une propension à tirer à la ligne, se révèle au final passionnant.

Fin du XXIe siècle. Dans son berceau natal, au fin fond du puits de gravité terrestre, l’humanité vit dans la hantise de sa propre extinction. Les États-Unis ont disparu, remplacés par plusieurs États de seconde zone, et la Chine, désormais promue superpuissance mondiale, ne semble pas en mesure d’imposer son leadership sur une planète divisée en clades, castes et zones de libre-échange. Dans ce monde ravagé par les catastrophes climatiques, en proie à la pénurie, aux migrations incontrôlées et aux inégalités criantes, où de vastes espaces côtiers sont engloutis par l’élévation des mers, ils sont bien peu encore à tourner leur regard vers des cieux désespérément déserts. L’espace profond est désormais dévolu aux sondes robotisées. Seul l’espace proche, à l’abri de la ceinture de Van Allen, attire encore l’humanité. Converti en terrain de jeu par les plus riches, il est parcouru aussi par des éboueurs qui le nettoient des déchets abandonnés après le boom de la course à l’espace. Pourtant, la découverte d’un artefact extraterrestre vient bousculer les routines de cette société de l’immédiateté où l’information, disponible en multiples couches de réalité augmentée, requiert l’assistance d’IA dévouées. La nouvelle inquiète la néoblesse, cette oligarchie attachée à ses privilèges pour qui la transparence ne va pas de soi. Elle remet en question la stratégie de conquête du pouvoir du mouvement des Renonciateurs, une secte prônant la rupture avec le progrès technologique. Elle attise enfin les convoitises, menaçant d’entraîner l’apocalypse tant crainte.

Existence illustre le versant purement spéculatif de l’œuvre de David Brin. S’inscrivant dans le registre de la hard SF, même s’il s’autorise un clin d’œil en direction du très séminal « cycle de l’Élévation », l’auteur américain amorce ici une multitude de pistes de réflexion qui titille le sense of wonder, tout en acquittant son tribut à la mémoire collective du genre. Le roman apparaît comme une sorte de boîte à outils pour un post-humanisme conçu comme seul débouché pour une humanité acculée au bord du gouffre par un progrès exponentiel. Entre Pandore et Prométhée, les hommes doivent ainsi se résoudre à se choisir un destin et une place dans l’univers, conscients que la vie est chose fragile et fugace.

À la question posée par le paradoxe de Fermi, Existence apporte ses réponses. Un foisonnement d’hypothèses, parfois exposées de manière trop didactiques, dévoilant des perspectives vertigineuses comme on les aime en science-fiction. En dépit de personnages fades et d’intrigues secondaires superflues, l’auteur américain trace sa route, compensant la faiblesse des uns et l’ennui suscité par les autres. Il explore ainsi les possibles, tissant avec habileté une trame dense et parfois confuse, où fort heureusement émergent des fulgurances saisissantes.

Bref, avec Existence, David Brin accomplit un retour gagnant dans nos contrées. De quoi réjouir les adeptes de prospective mais également de space opera, sans oublier les amoureux des dauphins. Ils sont légion chez les fans de l’auteur depuis le rafraîchissant Marées stellaires.

Existence (Existence, 2012) de David Brin – Éditions Bragelonne, collection Bragelonne SF, 2016 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Claude Mamier)

Le Facteur

Les États-Unis se sont construits en grande partie autour de mythes forgés et entretenus par le cinéma et les autres mass-médias. « Quand la légende dépasse la réalité, on imprime la légende. » Reprenant à son compte la célèbre réplique du film L’homme qui tua Liberty Valance, Gordon Krantz brode ainsi de toute pièce une histoire dont les échos se muent en prophétie auto-réalisatrice, accouchant d’un nouveau mythe dans une Amérique ravagée par la guerre nucléaire (la Guerre du Jugement dernier), les épidémies et les exactions des milices. S’autoproclamant facteur des États-Unis restaurés, il devient le trait d’union entre les communautés autarciques de l’Oregon, en passe de retomber dans une sorte de féodalisme. Une position bien pratique pour ce vagabond qui va ainsi profiter du gîte et du couvert gratuitement en usant avec efficacité de ses talents de comédien. Mais le bonhomme est également doté d’une conscience et d’un idéalisme tenace, dont une quinzaine d’années à tirer le diable par la queue n’ont pas atténué l’ardeur. Réveillant l’espoir des habitants des diverses communautés qui l’accueillent, il finit par prendre son rôle au sérieux, au point de mener personnellement la résistance contre le général Macklin, un dangereux survivaliste, dont les bandes armées menacent d’anéantir la renaissance technologique amorcée dans la vallée de la Willamette.

Allez, épanchons-nous un peu, histoire d’alimenter l’egosphère avec quelques digressions personnelles. Après tout, ne sommes-nous pas sur un blog ?

le_facteurDans mes jeunes années, autant dire au cours du siècle précédent, mon goût pour la science-fiction s’est enraciné grâce à quelques auteurs. Parmi ceux-ci figurait David Brin. The Upflit War et ses développements (« Le cycle de l’Élévation » par chez nous), le diptyque Terre, mais surtout Au cœur de la comète coécrit avec Gregory Benford, que je n’ai d’ailleurs pas hésité à relire plusieurs fois, ont titillé avec bonheur mon sense of wonder sans que leur aspect fun ne me gâche la suspension de l’incrédulité. Par la suite, j’ai un peu lâché l’affaire, faute de temps et sans doute un peu déçu par l’évolution de l’auteur, renonçant même à lire son premier roman The Postman. Bon, il faut avouer que l’adaptation de ce titre par Kevin Costner n’est pas pour rien dans ce renoncement. Ça et l’illustration de couverture de l’édition J’ai lu. Bref, je suis passé à autre chose, jusqu’au jour où, un peu par paresse, j’ai fini par y revenir.

Ne faisons pas durer le suspense davantage. Le Facteur n’a rien d’une œuvre majeure de la science-fiction malgré la multitude de prix dont il est auréolée. Récit d’aventures porté par un propos idéaliste, le roman de David Brin n’usurpe cependant pas sa qualité d’ouvrage sympathique et positif. Du post-apo optimiste et progressiste, en somme. Cela nous change du discours colporté par un genre aimant beaucoup les visions anxiogènes. Mais si l’histoire ne manque pas de qualités au départ, on va y revenir, l’intrigue se révèle au final assez mollassonne, décevante et très convenue.

À l’image d’un Mad Max en peau de lapin, Gordon Krantz représente l’espoir de la civilisation renaissante face aux assauts de la sauvagerie, incarnée ici par les survivalistes. Ces hordes brutales n’ont d’ailleurs rien à voir avec ces adeptes des techniques de survie. Partisans du droit du plus fort, ils prônent plutôt un ordre plus « naturel », conforme à la théorie du struggle for life. Pour sa part, Gordon apparaît comme un idéaliste qui, s’il profite d’une combine pour vivre au crochet d’autrui, n’en demeure pas moins attaché à des valeurs humanistes, assez proches de celles des « Lumières », telles la démocratie, la tolérance, la liberté, l’éducation, la solidarité et une certaine éthique. Un état d’esprit propice à la science dont le rôle paraît essentiel dans le roman. À la différence de bien des romans post-apocalyptiques, elle n’est pas en effet considérée comme la cause de tous les malheurs de l’humanité. Bien au contraire, l’homme se révèle le seul responsable de sa propre perte.

Sur ce point, David Brin se montre plutôt pertinent et l’on ne peut que partager son analyse. De la même façon, son propos sur la naissance des mythes constitue un fil directeur intéressant, même si l’intrigue ne tarde pas à bifurquer vers d’autres considérations plus naïves. On ne peut pas notamment passer sous silence sa vision du féminisme, un tantinet caricaturale, faisant de la femme l’avenir de l’homme (on croirait lire du Aragon).

Hélas, si les deux premières parties (274 pages sur près de 480) restent convaincantes, la suite ne se révèle pas à la hauteur. David Brin tire à la ligne, se cantonnant au schéma classique de l’affrontement manichéen. On s’écarte ainsi de l’univers des deux nouvelles ayant servi de matrice au roman pour s’enferrer dans une intrigue plan-plan qui pâtit d’un rythme haché, jalonné de rebondissements mollassons et prévisibles. Le roman s’essouffle et les pistes de réflexion s’effacent pour céder la place aux poncifs d’un récit d’aventure bas du front et dépourvu de tension dramatique.

À mon grand regret, le bilan se révèle donc très décevant. Les promesses sont loin d’être tenues, même si les prémisses étaient engageantes. À se demander s’il ne faudrait pas se contenter de lire les nouvelles « The Postman » et « Cyclops » au lieu de perdre son temps avec cette version étirée et ridicule.

D’un point de vue plus personnel, j’ai sans doute vieilli, étant désormais incapable de m’enthousiasmer pour ces petits romans n’ayant pas d’autre prétention que de distraire. Pour autant, je relirai encore du David Brin. Peut-être La jeune fille et les clones dont on dit grand bien. À suivre…

FacteurLe Facteur (The Postman, 1985) de David Brin – Réédition Milady, septembre 2015 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Gérard Lebec)