Mécaniques Sauvages

Dans une ville de Paris réduite à la portion congrue, une cité enchâssée dans un désert infini, un néant sillonné par des singularités étranges et dangereuses, une épure minérale écrasée par l’ardeur d’un soleil implacable, Daylon met en scène une humanité tiraillée par des désirs contradictoires, en proie à la menace d’un changement de paradigme. Sous le regard corporate de Conformité, Mercatique, Mesures, elle rejoue à huis-clos le spectacle éternel du pouvoir des uns sur les autres et les choses.

Inscrit au sommaire de Retour sur l’horizon avec « Penchés sur le berceau des géants », on n’avait plus guère lu Daylon depuis la parution de l’anthologie événement. Une poignée de nouvelles et quelques années plus tard, le jeune auteur nous propose un premier roman chez Courant alternatif, nouveau label chapeauté par Les Moutons électriques, dont le propos se veut résolument politique, écologique et social, faisant appel à des thématiques qui innervent/énervent le présent.

Nul doute que ce Mécaniques Sauvages énervera le chaland. Au moins autant qu’il fascinera le curieux prêt à lâcher prise. En attendant l’effondrement des possibles en une seule réalité commerciale, reconnaissons à Daylon un goût affirmé pour la mutation du champ narratif de la science fiction. Sous sa plume, les mots sont précis et tranchants, balancés en rafale lexicale dont le sens contribue à peupler l’esprit de rémanences visuelles. Il nous immerge ainsi dans un univers où la cité parisienne et ses parages se distinguent comme un personnage à part entière, mettant en œuvre une chorégraphie où chaque parole, chaque pensée se mesure à l’aune de critères sociétaux codifiés, où le moindre écart apparaît incongru provoquant aussitôt la sanction. La langue et le langage des corps déterminent la conduite de l’individu, sa place et son utilité sociale, son rapport à l’autre et au réel.

Mais, sous les apparences docile et corporate du bunker parisien se dessine une autre géographie, une topographie parcourue de fractures, de lignes de force tectonique, menaçant de bousculer l’ordre social, voire l’architecture de l’univers tangible. Des coulisses sourd une tension féroce, une violence sauvage prenant pour cible la duplicité et les faux-semblant des maîtres de l’univers. Ouroboros, l’Oiseau-tempête, Amon, des entités indicibles surpuissantes se disputent, s’efforçant de tordre la réalité à leur convenance. Des bulles d’univers entrent en émulsion sur l’horizon des possibles, testant la porosité de leurs frontières. À l’ombre tutélaire de Joël Houssin, du Lord Gamma de Michael Marrak , de l’univers corporate de Cleer et des dangereuses visions d’Ellison, Daylon déroule son expérience science fictive, jouant avec nos représentations pour mieux en déjouer les limites.

Incontestablement clivant, Mécaniques Sauvages a donc le mérite de proposer autre chose, une acception du genre différente, disruptive, loin des sentiers battus et rebattus. L’expérimentation plaira. Ou pas.

Mécaniques Sauvages – Daylon – Courant Alternatif, avril 2021