La rédemption du marchand de sable

Une nouvelle pierre au Challenge lunes d’encre avec Tom Piccirilli qui nous a quitté hélas en 2015.

The Dead Letters, vicieusement retitré en français La rédemption du marchand de sable, est un thriller. Il en a l’atmosphère, en reprend un des thèmes fétiches (le tueur en série) et en emprunte la vivacité de rythme. Mais, comme souvent, les apparences sont trompeuses : Tom Piccirilli investit le thriller pour mieux le détourner.

La vie d’Eddie Whitt a été bouleversée le jour où sa fille a été assassinée. Ce meurtre fut le premier d’une longue série attribuée à un tueur que la presse a surnommé Killjoy, reprenant d’ailleurs les propres mots d’Eddie.
La femme d’Eddie est devenue folle et vit désormais dans une institution spécialisée. Avec l’accord tacite et le soutien financier de son patron qui est aussi son beau-père, Eddie a laissé tomber son travail de publicitaire. Il s’est musclé, s’est initié aux arts martiaux et a appris à se servir d’une arme, un 7.65 dont il ne se sépare jamais. Engagé corps et âme dans une spirale vengeresse, il a déserté presque tous ses amis, délaissé toutes ses anciennes relations car plus rien ne compte que la découverte du meurtrier de sa fille.

Durant les cinq années qui ont suivi le drame, Eddie a reçu régulièrement des lettres de Killjoy ; il est en quelque sorte devenu son confident. Entre l’assassin et sa victime s’est nouée une relation ambigüe mais en fin de compte sacrément porteuse de sens (à condition d’apprécier les correspondances tordues).
Car Killjoy a changé. Il ne tue plus, il enlève des enfants maltraités à leur famille et en confie la garde à des parents dont il a tué l’enfant. Certains, comme Eddie, ont rendu cette progéniture à leurs légitimes géniteurs. D’autres ont pris la fuite avec ce « don » inespéré.

Confronté à ce nouveau comportement, Eddie remet en cause son désir de vengeance. Au plus profond de lui-même, il souhaite que cette volte-face ne soit qu’un jeu pervers supplémentaire et non la manifestation d’un véritable changement. Il espère que la chance lui fournira la possibilité de démasquer Killjoy afin de pouvoir mettre un terme à sa transformation.

« L’homme qu’on devient n’a pas grand-chose avoir avec l’homme qu’on a été »

Souvenez-vous. Avec Un chœur d’enfants maudits, on s’était délecté du charme poisseux et suranné d’une histoire se déroulant dans le Deep South. Une histoire un tantinet bizarre, peuplée de freaks, mais au final profondément humaine et chaleureuse. Avec The Dead Letters (on me permettra d’user du titre original), Tom Piccirilli s’aventure sur les terres du thriller, écartant les procédés faciles.
L’auteur américain ne bascule pas dans l’intrigue millimétrée, le cliffhanger imposé, la traque haletante agrémentée du jargon emprunté aux profilers (le terme de construct est utilisé une petite dizaine de fois, mais c’est la seule concession faite au genre).

Avec maîtrise (et sans doute un malin plaisir), Tom Piccirilli impose son style, tout en humour et en émotion retenue, sans oublier ses propres thématiques. Le monde, tel qu’il apparaît dans The Dead Letters, est comme une longue douleur qu’il convient d’évacuer d’une façon ou d’une autre. C’est un monde où la folie est peut-être une issue pour retrouver un certain équilibre. Un monde où Bien et Mal sont intimement liés, et comme contaminés par un principe d’incertitude pervers. Un monde où aucun individu n’est finalement psychologiquement indemne. Ne ricanez pas, ce monde est le vôtre.

Ainsi, The Dead Letters n’est-il que le long processus d’un homme pour se sortir de l’obsession dans laquelle il s’est enfermé. Une obsession tenace qui a la dent dure et dont, en toute bonne conscience, il essaie de se convaincre du bien fondé. Et, peu importe si Tom Piccirilli se soucie comme d’une guigne de l’intrigue policière et des règles qui conduisent au dévoilement de l’identité d’un tueur en série dans les thrillers. Son art des dialogues, la justesse de ses personnages, la douleur sincère d’Eddie et les quelques moments qui font réellement frissonner, compensent amplement cette insouciance et propulsent même son roman au-delà des classifications étriquées.

Avec Un chœur d’enfants maudits, Tom Piccirilli nous avait charmé. The Dead Letters enfonce le clou avec son ton dramatique, drôle, sincère, juste et profondément humain.

La rédemption du marchand de sable (The Dead Letters, 2006) de Tom Piccirilli – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », avril 2009 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Michelle Charrier)

Destination Ténèbres

Les lectures s’enchaînent pour le Challenge Lunes d’encre et parfois, PAF ! Le coup de cœur. Tout est foutu !

Frappé d’amnésie après un grave accident sur une planète étrangère, Moineau ne se rappelle plus de rien. Seuls quelques souvenirs échappent au trou noir de sa mémoire, des faits incertains qui l’inquiètent plus qu’ils ne le rassurent. À peine sorti de convalescence, on le persécute, on le séduit et on le presse de choisir son camp. Car après deux mille ans de voyage, l’Astron s’apprête à traverser la Nuit, une portion d’espace dépourvue de toute étoile et de toute planète. Autant dire un saut dans les ténèbres, pour une durée de vingt générations, mais avec l’espoir d’atteindre une partie de la galaxie plus dense et ainsi multiplier les chances de premier contact. Une mission jusque-là vouée à l’échec, le vaisseau-génération n’ayant croisé la route que de mondes déserts et stériles. Quel parti Moineau doit-il prendre ? Celui de la majeure partie de l’équipage, poussée à l’abattement par la certitude de l’échec, et qui ne souhaite plus que rebrousser chemin pour regagner la Terre ? Ou celui du Capitaine, personnage charismatique, manipulateur et inquiétant ? Mais, peut-être la solution se trouve-t-elle dans sa mémoire perdue ?

« La seule chose dont je me souviens, c’est que j’ai vu quelque chose d’extraordinaire le matin du jour où je suis mort. »

Croisement entre thriller et science-fiction, Destination Ténèbres conjugue les qualités de l’un et de l’autre avec une insolence qui laisse pantois. Redoutable page turner, le roman de Frank M. Robinson vient en effet vous cueillir sans coup férir, vous embarquant dans un voyage sans escale, tant le récit se révèle difficile à lâcher avant la fin.

Sur fond de paradoxe de Fermi, l’auteur américain nous immerge en effet dans un huis clos angoissant introduit par une phrase d’ouverture mémorable. Via le regard de Moineau, on se familiarise progressivement avec les lieux et l’équipage de l’Astron, notamment ses figures importantes. Noé, Tybald, Pippit, Plongeon, Corbeau, Grive, le Capitaine et bien d’autres. Le vaisseau-génération abrite en effet une micro-société aux routines bien installées qui peinent à masquer les rapports de force sous-jacents. De quoi donner du fil à retordre à un Moineau bien esseulé, ne sachant à qui accorder toute sa confiance.

De la naissance, source de rites quasi-religieux et prétexte à un défoulement festif, au recyclage nécessaire des composants des dépouilles de ses membres les plus âgés, l’équipage de l’Astron vit en vase clos, conditionné à accomplir coûte que coûte son office en dépit de conditions matérielles dégradées.

Car, après deux mille ans de transit dans l’espace, l’Astron semble en bout de course. Les équipements de survie donnent des signes évidents d’usure et seuls les falsifs, ces environnements virtuels programmés par l’équipage pour agrémenter leur quotidien, entretiennent l’illusion du confort, masquant le délabrement et la vétusté des coursives ou des cabines. Ils atténuent aussi le caractère étouffant des lieux, offrant une alternative aux ébats sexuels, autre exutoire à l’ennui entre deux explorations.

Malgré un aspect un tantinet suranné et allusif, d’un point de vue techno-scientifique, Destination Ténèbres témoigne pourtant d’une certaine modernité pour ce qui concerne les liens matrimoniaux et la famille. L’auteur n’hésite pas en effet à imaginer un tout autre type d’appariement, où le père n’est pas forcément le géniteur, mais plus simplement un homme de l’équipage s’étant « intéressé » à un enfant, au point de vouloir s’en occuper. De même, il dynamite l’image traditionnelle du couple, combinant des unions bisexuelles, homosexuelles, voire plus classiquement hétérosexuelles. Une conception des relations intersexuelles ne posant aucun problème dans l’univers confiné du vaisseau-génération, où il est surtout très mal vu de refuser une première demande. Mais ce qui frappe l’esprit au final, c’est le lent crescendo dramatique, jalonné de révélations, dont le déroulé contribue grandement au plaisir de lecture.

Bref, avec Destination Ténèbres, Frank M. Robinson mène une réflexion habile autour de la solitude, de l’existence humaine et de la mémoire. Une réflexion non dépourvue d’une certaine ironie comme en témoigne la pirouette finale. Vivement recommandé.

Destination Ténèbres (The Dark Beyond the Stars, 1991) de Frank M. Robinson – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2011 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean-Daniel Brèque)

Le Système Valentine

John Varley étant une véritable madeleine pour moi, il me semblait indispensable de le voir figurer au sommaire du non moins indispensable Challenge Lunes d’encre. Hop !

Comme de nombreux autres saltimbanques, Sparky Valentine connaît la dèche en dépit d’un talent pour l’esquive défiant l’imagination. Acteur génial mais malchanceux, il change de visage plusieurs fois par jour, toujours prêt à déclamer les plus grands rôles shakespearien, hommes et femmes y compris. Mais pour l’instant, il est surtout poursuivi par la mafia de Charron et un passé de star du petit écran. Il ne se doute pas cependant que son voyage vers Luna l’emmène vers la plus grande énigme qu’il ait eu à affronter : son père.

À l’ombre de William Shakespeare, des Marx Brothers et de W.C. Fields, Le Système Valentine déploie toute sa démesure dans l’univers des huit mondes imaginé par John Varley. Dans ce futur, une invasion extraterrestre a chassé l’humanité de la Terre, poussant ses survivants à fonder des colonies sur la Lune, Mars et dans cinq autres lieux du système solaire. Le roman forme par ailleurs une trilogie inachevée (plus pour longtemps, l’auteur ayant annoncé la parution prochaine de Irontown Blues), intitulée La trilogie métallique, dont on a pu lire l’ouverture avec Gens de la Lune.

Découpé en cinq actes, Le Système Valentine débute par une représentation survoltée de Roméo et Juliette, jouée aux confins du système solaire, se terminant à peu près avec celle du Roi Lear. Entre les deux, on accomplit un tortueux périple, des environs de Pluton jusqu’à la proche banlieue terrestre, autrement dit la colonie de Luna. Jouant avec la règle de l’unité de lieu, ici le système solaire, et déjouant celle de l’unité de temps en alternant flash back et digressions drolatiques, l’auteur américain nous propose l’odyssée loufoque de Kenneth Valentine, alias Sparky, alias l’Esquive, expert en embrouille et autres canulars. Un pauvre type pour qui l’on éprouve une irrésistible sympathie en dépit de l’envie de lui coller des baffes.

Comédien brillant et truculent, le bougre change de sexe comme de chemise, une habitude chez l’auteur américain. Mais, une poisse cosmique lui colle aux basques depuis soixante-dix ans, le contraignant à une fuite permanente. Et comble de malchance, il vient de s’attirer les foudres de la pègre charonaise, réputée pour sa cruauté et l’intransigeance de sa vengeance. Bref, cela fait beaucoup pour un seul homme/femme, d’autant plus qu’avec John Varley, on n’est jamais au bout de ses surprises. Bien au contraire, le récit est prétexte au déploiement de l’imagination farfelue de l’auteur et à l’humour décapant et dévastateur de sa prose. Et, le moins que l’on puisse dire, c’est que l’on n’est pas dépaysé.

« Il n’y a à la télé que deux choses qui se vendent : les bonnes et de la merde. Aucune de ces catégories n’est une garantie de succès. Nombre d’émissions ont aspiré à être bonnes, mais elles se berçaient d’illusions. Elles ont disparu depuis belle lurette. Et d’autres étaient vraiment bonnes, d’ailleurs, et elles ont disparu, elles aussi. Quant à la merde…qui peut dire, avec la merde ? »

La démesure de l’univers des huit mondes apparaît en conséquence comme le second point fort de ce roman. Durant les pérégrinations et les réflexions introspectives de Sparky, les huit mondes dévoilent leur population fantasque. De vrais doux dingues ayant donné substance à leurs lubies lunatiques, mais également des fous furieux dont il convient de se méfier. L’escale sur Obéron 2 donne d’ailleurs lieu à un festival d’excentricités, avec des trouvailles visuelles sidérantes et des digressions hilarantes prenant pour cible le show-business et le monde du petit et grand écran. Un must foutraque assumé jusqu’au bout. Bref, du pur John Varley. On aime ou on n’aime pas, personnellement, j’adore.

Pour son humour dévastateur, l’utilisation érudite et sacrilège des textes shakespeariens, l’imagination débordante et sans aucun tabou, Le système Valentine se révèle comme l’un des meilleurs romans de John Varley, inscrivant de fait son auteur aux côtés des plus grands humoristes de la science-fiction contemporaine.

Le système Valentine (The Golden globe, 1998) de John Varley – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre, septembre 2003 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Patrick Marcel)

Le Village des damnés

Retour aux classiques pour le défi Lunes d’encre, avec un petit maître du genre : John Wyndham.

Réédités en un seul volume, Le Village des damnés et Chocky apparaissent comme le point d’orgue de l’œuvre de John Wyndham, aussi connu pour ses romans de fin du monde, une spécialité britannique, et ses récits d’invasions extraterrestres. Les deux romans au sommaire de cet omnibus relèvent d’ailleurs de cette dernière thématique, même si l’invasion prend la voie détournée de la subversion, via l’image « innocente » de l’enfance.

Commençons par Le Village des damnés, aka Les Coucous de Midwich., titre originel beaucoup plus approprié que celui découlant de son adaptation au cinéma, d’abord par Rolf Willa, puis John Carpenter (une purge).

L’argument de départ, connu des cinéphiles, nous emmène au fin fond de la campagne anglaise. Le paisible village de Midwich est frappé dans la nuit du 26 septembre par un phénomène surnaturel inexpliqué. La population perd sans préambule conscience, ne réagissant à aucun stimuli. Bien au contraire, toute personne s’aventurant dans un rayon de deux kilomètres autour de l’épicentre du phénomène plonge illico dans les bras de Morphée. On ne trouve d’ailleurs plus aucun être vivant éveillé qu’il soit animal ou humain. Averties, les autorités établissent une zone d’exclusion, s’empressant de rechercher les causes de l’événement. Elles finissent par découvrir sur des photos aériennes un curieux objet de forme circulaire, posé dans les champs près des ruines de l’abbaye du village. Mais, avant de pouvoir pousser plus loin leurs investigations, celui-ci disparaît et la population se réveille. Plus tard, on découvre que toutes les femmes du village sont enceintes…

Le Village des damnés n’usurpe pas sa qualité de classique. Près de 60 ans plus tard, le roman de John Wyndham n’a rien perdu de sa puissance d’évocation. Tout au plus, peut-on lui trouver un aspect suranné, une patine contribuant à accentuer son charme. L’auteur britannique transpose la thématique de l’invasion extraterrestre dans l’univers policé de la campagne anglaise, lui donnant le visage de l’enfance. Il le fait d’une façon maline, privilégiant son caractère insidieux et angoissant.

Des premiers émois suscités par la révélation des grossesses multiples au dévoilement de la menace implacable représentée par les Enfants, en passant par la mise à l’écart du village et l’entente mutuelle de ses habitants, John Wyndham ne se départit à aucun moment de son flegme, mélange de sens pratique et d’incrédulité. Parmi les personnages, on retiendra surtout celui de Gordon Zellaby, gentleman érudit et philosophe, attaché à l’écriture de son Œuvre, dont les réflexions alimentent le déroulé dramatique des événements. Une lente montée en puissance où les mœurs britanniques se voient acculées dans leurs ultimes retranchements par les impératifs de la biologie. De quoi résoudre définitivement tous les dilemmes moraux.

« Si tu veux rester vivant dans la Jungle, il faut vivre comme la Jungle elle-même. »

Poursuivons avec Chocky. Plus court, ce roman se révèle également plus émouvant. Cœur d’artichaut, quand tu nous tiens… N’ayons pas peur des mots, voici sans aucun doute le chef-d’œuvre de John Wyndham. Une fois de plus, l’apparente menace vient de l’enfance. Apparente menace car il s’agit plus d’une tentative d’aide maladroite que d’une volonté invasive. Le roman se présente comme une chronique familiale de la classe moyenne anglaise, où l’auteur nous fait pénétrer dans l’intimité d’une famille. Chocky est le surnom donné par Matthew, le fils aîné, à une entité qui lui parle et qu’il est le seul à entendre. Aux yeux de ses parents, elle apparaît d’abord comme une chimère enfantine, une redite de l’ami imaginaire de leur fille dont les caprices leur avaient d’ailleurs donnés du fil à retordre. Mais, les questions posées par leur fils, devenu le porte-parole de Chocky, les capacités dont il fait montre dans le dessin, puis en natation, leur font réviser leur jugement. Craignant un désordre mental, ils font appel à un psychologue dont l’avis ne contribue pas à les rassurer. Bien au contraire, il accrédite la thèse selon laquelle Chocky serait bien une créature réelle, évoquant même le mot de possession. Ange gardien, esprit malin, partenaire envahissant, la nature de Chocky interpelle et angoisse les parents de Matthew, d’autant plus qu’il devient l’objet de la curiosité de la presse, et bientôt d’autres spécialistes moins bien intentionnés.

Avec Chocky, John Wyndham se met à hauteur d’enfant, même si Matthew est perçu par le regard de ses parents. Il écrit ainsi un formidable roman sur l’amour parental où la naïveté infantile dévoile au monde adulte des perspectives altruistes vertigineuses.

Bref, cette réédition démontre, s’il est encore utile de la rappeler, la nécessité de ne pas négliger les classiques. Dont acte.

Le Village des damnés (The Midwich Cuckoos, 1957) de John Wyndham – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », mai 2013 (roman traduit de l’anglais par par Adrien Veillon)

Chocky (Chocky, 1968) de John Wyndham – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », mai 2013 (roman traduit de l’anglais par Michelle Charrier)

Les continents perdus

Gilles Dumay venant de laisser sa place à Pascal Godbillon à la tête de la collection Lunes d’encre, profitons du défi initié par A. C. de Haenne pour rappeler qu’il y a aussi été publié sous le pseudonyme de Thomas Day (non non, je ne vais pas parler de Resident Evil)

Pourvue d’une illustration de couverture suggestive (je ne sais pas vous, mais moi, je kiffe!), l’anthologie Les continents perdus prolonge l’expérience entamée par Thomas Day dans la défunte collection « Présence du futur » (Aventures lointaines 1 et 2). L’ouvrage présente une sélection de nouvelles et novelettes dont la publication s’étale de 1986 à 2002. Formats de prédilection de la science-fiction, la nouvelle et la novella demeurent hélas les grandes oubliées de l’édition, si l’on fait abstraction de la récente collection « Une Heure-lumière ». Un fait regrettable lorsque l’on constate la grande qualité des textes réunis ici. Walter Jon Williams, Ian R. MacLeod, Michael Bishop, Lucius Shepard et Geoff Ryman, leurs histoires se révèlent époustouflantes par leur justesse, leur imagination et leur sensibilité. Rassurez-vous, je pèse mes mots.
Dans un avant-propos concis et un tantinet polémique, Thomas Day (aka Gilles Dumay, directeur de la collection Lunes d’encre) dévoile sa conception des littératures de l’Imaginaire. Compte tenu de sa liste d’auteurs préférés, je ne peux que le suivre… Mais, revenons au sommaire de l’anthologie où il nous propose cinq destinations à cinq époques différentes. Une invitation au voyage alléchante, mais pas seulement.

« Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui même. On croit qu’on va faire un voyage mais bientôt c’est le voyage qui vous fait ou vous défait. »

Nicolas Bouvier

Premier texte de l’anthologie, « Le Prométhée invalide » relève de l’uchronie. Walter Jon Williams met en scène les personnages de Lord Byron, Percy et Mary Shelley dans une réalité historique alternative, où l’écriture du roman Frankenstein ou le Prométhée moderne ne se déroule pas dans les conditions que nous connaissons. A l’instar de Brian Aldiss (voir le roman Frankenstein délivré), l’auteur américain s’amuse avec le genre et l’une de ses œuvres maîtresses. Il le fait en prenant comme décor l’Europe au lendemain des boucheries napoléoniennes, empruntant à l’époque son style sans trop alourdir le récit. Bref, voici, une lecture agréable et engageante pour la suite.

« Tirkiluk » n’a pas été étranger à mon envie de découvrir les romans de Ian MacLeod (pour mémoire, Les Îles du soleil chez Folio SF et L’âge des Lumières chez DLE). Cette nouvelle raconte l’arrivée et l’installation d’un jeune météorologue dans une station de l’Arctique. Le contexte est celui de la Seconde Guerre Mondiale et bien entendu les informations que le jeune scientifique doit collecter sont vitales au bon déroulement des opérations militaires. Que les lecteurs réfractaires aux histoires militaires se rassurent, ce texte s’éloigne très vite de ces prémisses guerrières. On assiste en effet à la découverte par un occidental d’un milieu et d’une culture (celle des Inuits) qui lui sont totalement étrangers. Et progressivement, cette étrangeté finit par contaminer le récit, nimbant les contours de la réalité d’une aura de fantastique. Inutile de préciser que la rédaction de l’histoire sous forme de journal intime convient idéalement à l’atmosphère.

« Apartheid, Supercordes et Mordecai Thubana » est sans doute le texte que je préfère dans cette anthologie (encore que mon cœur balance avec la nouvelle suivante). Michael Bishop n’est pas totalement inconnu en France puisque les amateurs de Philip K. Dick ont sans doute lu son hommage au Maître du Haut Château (Requiem pour Philip K. Dick). Néanmoins, je souhaiterais en lire davantage de cet auteur, surtout au regard de ce superbe récit. En effet, celui-ci est à la fois audacieux et engagé. Relier physique quantique et discrimination raciale, tout en dénonçant l’Apartheid, ce système ségrégationniste institué en Afrique du Sud jusqu’à la fin des années 1990, n’est pas une mince affaire. Abordé selon le point de vue d’un descendant de Boers, Afrikaner bon teint, l’histoire ne bascule à aucun moment dans la caricature et Michael Bishop s’en sort, je trouve, de façon fort satisfaisante. Coup de cœur et coup de maître.

Bien connu dans nos contrées grâce au Bélial’ et à Jean-Daniel Brèque, on aimerait que le talent de Lucius Shepard soit reconnu plus largement. Ici, l’auteur américain force une nouvelle fois l’admiration avec un texte à mi-chemin du fantastique et de la Science-Fiction. Ne tergiversons pas, j’avoue m’être régalé en découvrant le Delà, cette contrée singulière peuplée de vagabonds et de leurs chiens, un territoire traversé par des trains mystérieux et sillonné de monstruosités mortelles. Une invitation au voyage en forme d’aventure au cœur des Ténèbres. Bref, « Le train noir » apparaît comme mon second coup de cœur.

Geoff Ryman restera connu dans nos contrées pour une poignée de nouvelles. Primé à plusieurs reprises (British Science Fiction Award et World Fantasy Award, pour ceux que ça intéresse), « Le pays invaincu. Histoire d’une vie » se révèle un texte fort émouvant où l’on découvre la vie d’une petite fille (puis jeune femme) dans un pays qui n’est pas tout à fait le Cambodge, mais qui y ressemble fortement quand même. Un univers assez singulier, teinté de fantasy, qui pour cette raison pourrait peut-être décourager les lecteurs cartésiens. S’inspirant d’une réalité tragique, la nouvelle n’en demeure pas moins empreinte d’une justesse touchante.

Seule anthologie publiée dans la collection Lunes d’encre, Les continents perdus nous font regretter la faible appétence du lectorat pour les nouvelles. Un fait que l’on peut regretter au regard de la qualité des textes sélectionnés ici.

Les continents perdus – Anthologie proposée par Thomas Day – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », septembre 2005 (recueil traduit de l’anglais par Jean-Daniel Brèque)

Notre île sombre

A mon grand dam, je me rends compte que je n’ai chroniqué aucun Christopher Priest. Le Challenge Lunes d’encre me permet de réparer cet oubli.

« J’ai la peau blanche. Les cheveux châtains. Les yeux bleus. Je suis grand. Je m’habille en principe de manière classique : veste sport, pantalon de velours, cravate en tricot. Je porte des lunettes pour lire, par affectation plus que par nécessité. Il m’arrive de fumer une cigarette. De boire un verre. Je ne suis pas croyant ; je ne vais pas à l’église ; ça ne me dérange pas que d’autres y aillent. Quand je me suis marié, j’étais amoureux de m femme. J’adore ma fille, Sally. Je n’ai aucune ambition politique. Je m’appelle Alan Whitman.

Je suis sale. J’ai les cheveux desséchés, pleins de sel, des démangeaisons au cuir chevelu. J’ai les yeux bleus. Je suis grand. Je porte les vêtements que je portais il y a six mois et je pue. J’ai perdu mes lunettes et appris à vivre sans. Je ne fume pas, en règle générale, mais si j’ai des cigarettes sous la main, je les enchaîne sans interruption. Je me saoule une fois par mois, quelque chose comme ça. Je ne suis pas croyant ; je ne vais pas à l’église. La dernière fois que j’ai vu ma femme, je l’ai envoyée au diable, mais j’ai fini par le regretter. J’adore ma fille, Sally. Il ne me semble pas avoir d’ambitions politiques. Je m’appelle Alan Whitman. »

Comme le rappelle opportunément Christopher Priest lui-même dans un court avant-propos, le roman-catastrophe relève d’une tradition britannique fermement ancrée sur l’île. Fin du monde provoquée par le déchainement des éléments, par l’attaque des animaux, par une invasion extraterrestre ou plus simplement par les hommes eux-mêmes, les auteurs n’ont pas manqué d’imagination pour mettre un terme à la civilisation. Les noms de John Wyndham, John Christopher, Charles Eric Maine ou de Edmund Cooper viennent immédiatement à l’esprit, mais il ne faudrait pas oublier Jim Ballard à qui Christopher Priest acquitte sa dette d’entrée de jeu.

Fugue for a Darkening Island, réécriture partielle du roman éponyme paru en 1971, traduit en France sous le titre Le Rat blanc puis désormais de Notre île sombre, relève donc de cette tradition. Dans ce roman sur les effets de la politique, Christopher Priest ausculte d’une manière clinique le naufrage inexorable de la Grande-Bretagne suite à l’arrivée massive de migrants issus du continent africain. Mais, il scrute également l’évolution psychologique d’un individu confronté à ces événements.

Si la situation de départ est rapidement expédiée (une guerre nucléaire a ravagé l’Afrique), Christopher Priest prend son temps pour décrire ensuite la ruine du modèle social et politique britannique, fracassé sur l’autel de la division, puis de la guerre civile. Dans un royaume désormais désuni, on s’attache ainsi au point de vue d’un citoyen lambda, issu des classes moyennes supérieures, plutôt éduqué, mais en difficulté dans son couple. Alan Whitman apparaît d’emblée comme un personnage falot dont on découvre la lâcheté au quotidien, mais également face à l’urgence d’une situation qui lui échappe. Plutôt modéré et progressiste dans ses options politiques, il observe avec incrédulité le débarquement des premiers réfugiés. La situation ne suscite en lui qu’un mol émoi, tant il se montre confiant dans la solidité des institutions britanniques et dans la tradition de tolérance entretenue par ses concitoyens. Mais l’élection d’un premier ministre autoritaire, suite à des incidents entre Afrim et sujets de sa Majesté, puis les premiers affrontements lui font prendre la mesure de son erreur. L’effondrement total de son pays provoqué par la guerre civile le contraint à agir. Il se voit investi d’un rôle protecteur, pour sa femme et sa fille, fonction où il se montre complètement incompétent. S’ensuit une longue spirale chaotique, ponctuée de rencontres, d’incidents et d’échecs, aboutissement d’un processus conduisant au basculement complet de sa personnalité dans une direction beaucoup moins policée.

On l’aura compris, avec ce roman de « jeunesse », Christopher Priest ne cherche pas à perdre le lecteur dans les méandres d’une intrigue nébuleuse, bien au contraire, il nous invite au cœur de la décomposition d’une nation. En dépit d’une intrigue entremêlant plusieurs lignes narratives correspondant à trois périodes de la vie d’Alan Whitman, Notre île sombre ne laisse guère de place à l’incertitude. On y trouvera pas de faux-semblants, ce jeu autour de la réalité et de sa perception auquel l’auteur britannique s’est livré par la suite, se taillant une réputation d’écrivain difficile, mais fascinant.

Malgré quarante années au compteur, Notre île sombre n’a rien perdu de sa charge émotionnelle. Christopher Priest y réactive des peurs contemporaines sans verser dans l’angélisme ou la diabolisation. Si le roman s’inspirait à l’origine du conflit nord-irlandais et de l’afflux des migrants indiens, la crise des réfugiés et la montée actuelle des populismes, sans oublier le brexit,  lui confèrent la valeur d’une prophétie. Espérons qu’elle ne soit pas auto-réalisatrice…

Notre île sombre (Fugue for a Darkening Island, 2011) de Christopher Priest – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2014 (roman traduit de l’anglais par Michelle Charrier)

Outrage et rébellion

pulp-o-mizer_cover_imageLunes d’encre toujours, avec un défi sur la forme pour cette huitième lecture. De quoi susciter la nostalgie pour une époque révolue. Et on rigole, et on s’amuse.

J’ai commencé à lire du Catherine Dufour tardivement. Ouais ! C’était à l’époque où on la surnommait encore le Terry Pratchett français. Vous imaginez un peu le truc, hein ? Un mec. On la comparait à un mec. La honte ! Rien que d’y penser, j’ai les glandes qui se mettent en rideau.

Elle avait écrit une série, style parodie du Seigneur des Anneaux. Respect ! Total respect Le seigneur des Anneaux, hein ? J’suis fan, quoi ? Bon, je n’ai jamais lu ses bouquins, à elle. Ouais ! J’en ai beaucoup entendu parler, par contre. Des trucs, genre : « Rhalala, trop drôle Dufour ! ». Ou genre : « c’est hachement plus profond qu’on le dit ». Le propos, hein ! Pas l’auteur. Moi, je ne l’ai pas lu. Alors, je me fie à l’avis des autres. Pour ce qu’il vaut. Tous des cons… Le quand dit raton. Le buse. Tout ce bruit blanc, hein ! Ça faisait un raffut du diable, à l’époque.

Elle mobilisait de la bande passante la Dufour. Ouais ! On la lisait partout, on la voyait partout. Une vraie icône. Y’avait plus qu’à la cliquer pour la faire apparaître. Faut dire qu’elle savait y faire, hein ? Elle avait un double virtuel pseudonymé Katioucha. Ouais ! Avec, elle écumait les sites Web, style Actu esfeff, vous savez, le genre de communauté de geeks. Des types poilus partout, blancs comme des endives et qui ne se lavent pas les dessous de bras. Trop la honte ! Ou alors, l’autre site là, celui qui s’appelait le Caviar Cosmique. Des élitistes qui ne se mouchaient pas avec le dos de la petite cuillère. Carrément dégueu, hein ? C’est vrai, quoi ! C’est intime une petite cuillère. Un peu comme une brosse à dents, hein ?

A force de lire son nom partout, de voir sa trombine de fouine à droite et à gauche (c’était un clippeur du nom de Daylon qui lui tirait le portrait), ben j’ai fini par la lire. J’suis influençable, hein ? C’est con. Ouais, je sais. L’accroissement mathématique du plaisir que ça s’appelait. Pas facile à retenir, hein ? C’était un recueil de nouvelles. Des chinoiseries avec ou sans chichis, des trucs même pas écrits en français courant, avec des titres à coucher dehors, genre Vergiss mein nicht. A tes souhaits la vieille ! Ouais ! Eh bien, j’ai aimé. Vrai de vrai, hein ?

A l’époque, je vivotais au crochet du fandom. Un truc de dingues, un vrai panier de crabes ; des vieux, des jeunes, des toutes les couleurs, gonzesses et mecs. Des dingues, je te dis ! Des tordus qui vous embrassaient aussi vite qu’ils pouvaient vous exploser leur acné à la gueule. Des viandards qui passaient leur temps à enculer les mouches ou en s’envoyer des vannes, style : « tu l’as vu, hein, mon cul ? »

Bref, je dois l’avouer, j’ai couché, ce qui m’a permis de récupérer le nouveau bouquin de la Dufour avant les autres, les toqués du Web. Ouais. Outrage et rébellion que ça s’appelait. Lorsque j’ai eu l’objet en main, je ne te dis pas la stupeur ! Je crois que j’en ai eu des tremblements. Le manque, déjà. Bon, après je l’ai ouvert, le bouquin.

D’abord, ça m’a globalement saoulé. Pour résumer, c’est l’histoire d’une bande de jeunes qui s’envoient en l’air. Ouais. Ils carburent à la musique et à l’énergie, et s’enfilent par tous les trous et les veines des trucs pas très recommandables, hein ? Ça suce, ça baise, ça picole, ça gerbe, ça pine, ça pue, ça se mutile, ça brûle sa vie par les deux bouts et ça joue de la musique très fort. Des jeunes, quoi !

Parmi eux, il y en un, marquis, qui devient une légende. Pas un guitare zéro ! Non, une icône ! Lui aussi, mais dans le genre rock’n’trash, hein ? Un vrai taré, style les geeks de Actu esfeff. Le mec, il chante comme une casserole, hein ! Mais, ça n’a pas d’importance, ils veulent tous coucher avec, les filles et les mecs. Marquis, il ne cause pas dans le bouquin. Ce sont les autres qui causent pour lui, hein ! Et ils causent, genre jeune quoi ! Et ça défile comme ça pendant plus de trois cent pages. Un vrai casting ! Ouais. C’est ça qui saoule.

Pour oublier leurs malheurs et pour exprimer leur révolte, ces jeunes, ils exultent au souvenir de marquis. Parce que la vie n’est pas gaie dans le futur à l’autre, la Dufour. On ne rigole pas du cul tous les jours, hein ? Genre réchauffement climatique et pollution à tous les niveaux, rouges de préférence. Ouais ! Et puis, il y a des gens, genre privilégiés qui crèchent en haut de tours, d’autres qui cuvent dans des banlieues souterraines et des zombis des caves qui végètent juste à la lisière du sol, là où c’est le plus dur. Ouais ! Et que ça pue le chien mouillé mort depuis cinq jours, là-dedans.

C’est là qu’elle est forte la Dufour, hein ? Mine de rien, elle nous le fait passer en loucedé son futur. Ça imprègne la caboche, ça colle à la rétine comme un mollard et puis ça prend aux tripes. Pas pessimiste, ni optimiste, juste lucide. Elle a tout compris la Dufour. Ouais ! Et puis, elle sait river son clou avec des formules choc, des trucs genre : « quand ça sera mon tour, je sortirai en courant de ce monde où le réel n’est que boue de forage du rêve. » J’ai rien compris, mais ça me troue le cul quand même. Ouais !

Du coup, je crois que je vais replonger avec son autre bouquin qui cause du futur, là. Le goût de l’immortalité que ça s’appelle. Ouais. A ski paraît, on a même besoin d’un dico pour le déchiffrer, hein ?

Elle m’a bien eu la Dufour, en fin de compte. Ouais ! Je suis encore tout imprégné par son bouquin. Et j’vous jure, c’est pas sale. Bon, maintenant, please, kill me !

outrage-et-rebellionOutrage et Rébellion de Catherine Dufour – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2009 (réédition en Folio/SF, 2012)