Le Souffle du temps

pulp-o-mizer_cover_imageCette sixième participation au défi Lunes d’encre a été l’occasion d’exhumer un titre qui sédimentait depuis près de dix ans dans ma bibliothèque. L’archéologie révèle parfois des surprises.

Le Monde de VanderZande, alias Kamélios, est balayé par un vent capricieux et imprévisible qui dépose de manière aléatoire des artefacts provenant du futur ou du passé. Pour les colons, il apparaît comme une menace s’ajoutant à l’atmosphère toxique. Un danger contre lequel aucune bio-adaptation ne peut protéger. Aussi ont-ils pris l’habitude de vivre sur les plateaux, le plus loin possible de la vallée du Rift où son souffle tempétueux refaçonne le paysage. Pour les habitants de la Cité d’Acier, société hypertechnique vivant en vase clos, ses bourrasques sont une source de curiosité. Ils les scrutent, recueillant le moindre objet découvert après son passage. Des équipes sont aussi dépêchées dans le Rift, bravant le danger, dans l’espoir d’apercevoir la présence d’extra-terrestres voyageant au cœur de ses tourbillons. Ces rifteurs s’exposent à l’inconnu, remettant leur vie entre les mains de la chance et d’autres superstitions, à la poursuite de chimères, avec comme seule perspective d’avenir celle de gagner un peu de temps…

« Sur Kamélios, non seulement nous pourchassons nos propres rêves, mais parfois nous chassons aussi ceux de quelqu’un d’autre. »

Le Souffle du temps peut paraître atypique dans la bibliographie de Robert Holdstock. Délaissant en effet les archétypes, les jeux avec la mythologie et le registre du fantastique, l’auteur anglais nous livre ici un roman de science-fiction, n’étant pas sans évoquer le Planet opera. Les spéculations technoscientifiques ont cependant vite fait de céder la place à une quête intérieure dont les ressorts relèvent plus de la psychologie que du sense of wonder. D’où peut-être une impression de déception éprouvée par l’amateur de science dure devant une intrigue explorant surtout la matière molle du cerveau humain.

Pour autant, Le Souffle du temps recèle des moments de pure grâce où Robert Holdstock laisse sa plume divaguer, dressant un portrait saisissant des paysages de Kamélios. On se trouve ainsi plongé dans un ailleurs à la beauté étrangère et fluctuante, hanté par des rémanences psychiques, des structures chimériques et autres artefacts énigmatiques. Quelque part entre Christopher Priest et Stanislaw Lem, le parallèle ne paraissant ici pas du tout abusé, Robert Holdstock prend son temps, confondant parfois lenteur et ennui, pour poser le décor et les personnages, trois individus lambdas, membres de la même équipe d’exploration. Il y a d’abord Léo Faulcon, le personnage principal, individu lâche et tourmenté, puis son amante Léna Tanoway, une jeune femme masquant sa fragilité derrière une rudesse forcée, et enfin Kris Dojaan, le petit nouveau venu rechercher son frère aîné, disparu dans la vallée. De ce trio à l’humeur aussi fluctuante que le vent, Robert Holdstock tire sa thématique principale, celle de l’exil en soi-même. Kamélios dépouille en effet les personnages de leur souffle vital, de leur joie de vivre et de leurs ambitions, réduisant leur existence à une solitude morne et sans espoir. Seuls les Modifiés, autrement dit les fermiers transformés pour s’adapter à la vie à la surface de la planète, échappent à ce tropisme. Ils ont accepté le changement, renonçant à une part de leur humanité, pour vivre pleinement chaque instant présent de leur existence.

Le Souffle du temps flirte également avec l’indicible, proposant davantage de questions que de réponses. Robert Holdstock interroge l’incommunicabilité entre les êtres, générant un spleen tenace, parfois asphyxiant, où les souvenirs, les désirs et états d’âme des personnages entrent en résonance avec le milieu hostile qu’ils habitent.

« Toi et les milliards de tes semblables, vous n’avez jamais compris que les bons et les mauvais moments, ça n’existe pas. Il n’y a que des moments pendant lesquels on fait l’expérience de la vie, d’être en vie, peu importe que l’on éprouve de la douleur, du plaisir, de la déprime ou de la solitude. »

Bref, Le Souffle du temps est un roman lent, contemplatif, dont le propos intelligent mérite d’être creusé pour en révéler toutes les facettes. Robert Holdstock propose une science-fiction insolite, un tantinet verbeuse, mais infiniment déroutante, plus proche en cela de la fiction spéculative que du space opéra divertissant.

souffle-tempsLe Souffle du temps (Where Time Winds Blow, 1981) de Robert Holdstock – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », mars 2004 (roman traduit de l’anglais par Laurent Calluaud)

Anamnèse de Lady Star

 

pulp-o-mizer_cover_imageCette chronique marque ma cinquième participation au défi Lunes d’encre initié par A. C. de haenne.

L’âge de l’atome n’ayant contribué qu’à entretenir l’équilibre de la Terreur au profit des grandes puissances, nourrissant le ressentiment du tiers monde, la bombe iconique apparaît comme l’arme ultime, apte à dénouer toutes les crises, à éliminer les obstacles s’opposant au « progrès » et à solutionner le problème du terrorisme. Du moins, aux yeux de certains militaires français acquis aux idées de chercheurs plus proches des dérives sectaires que de la science. Pour ces apprentis sorciers, en provoquant l’effondrement complet de la conscience d’un profil ethnique précisément ciblé, l’usage de la bombe iconique apparaît comme une alternative acceptable. Mais, son utilisation lors du congrès d’Islamabad déchaîne une apocalypse mémétique surnommée le Satori, à laquelle très peu d’hommes échappent. Une illumination dévastatrice dépourvue de toute symbolique mystique.

Après le Satori, le monde « éveillé » s’apparente à une friche parcourue par des groupes ensauvagés mêlant prédateurs, communautés mystiques et Porteurs lents, autrement dit les vecteurs contagieux des mèmes destructeurs. Des îlots de civilisation ont heureusement perduré, échafaudant des dispositifs de protection contre la contamination et organisant la traque des criminels à l’origine du désastre. Ils ont également entrepris la migration des survivants vers les étoiles, sur d’autres planètes habitables, les « Sœurs », transférant en orbite les Endormis réfugiés dans leurs cercueils protecteurs et les générations hyperconnectées de l’Après. Mais, leur projet n’est viable qu’à la condition de supprimer l’ultime lien avec la catastrophe.

anamnese« La mort au fond des yeux vous salue. »

Second roman né de la collaboration de Laurent et Laure Kloetzer, Anamnèse de Lady Star relève d’une fiction spéculative ambitieuse dont le foisonnement n’a d’égal que le vertige conceptuel dont on se sent saisi à sa lecture.

L’univers du roman s’enracine dans la nouvelle « Trois Singes » qui figure au sommaire de l’anthologie Retour sur L’Horizon. Il en développe les perspectives autant qu’il en approfondit les thématiques. L.L. Kloetzer nous propulse ainsi littéralement dans un futur proche, après qu’une effroyable pandémie ait éradiqué les trois quarts de l’humanité.

Le récit prend la forme hybride d’une enquête et d’un lent travail sur la mémoire, la fameuse anamnèse du titre du roman, débouchant sur un dénouement en forme d’épiphanie. Fragmentaire, cryptique, trompeuse, elliptique, percluse de repentir, la mémoire résiste au travail d’exhumation des enquêteurs de l’organisation Vergiss mein nicht, Magda Makropoulos et Christian Jaeger. Leur investigation se coule dans les méandres des témoignages de plusieurs individus plus ou moins partie prenante du Satori, tentant de discerner la vérité au travers de leur vision des faits. Elle en adopte le point de vue, se coulant dans les codes du thriller, du récit post-apocalyptique, du compte-rendu militaire et de la science-fiction.

Sur une période de 72 années, c’est-à-dire 18 ans avant et 54 ans après le Satori, on s’attache à l’itinéraire d’une créature diaphane, à la fois muse, complice, amante, témoin déterminant et instigatrice du désastre. Cette femme à l’apparence fluctuante et à l’identité multiple, cette Elohim mystérieuse, autrement dit cette étrangère à l’humanité, constitue le fil directeur de l’enquête entreprise par Magda Makropoulos et son supérieur Christian Jaeger. Elle se révèle très vite le seul pont restant avec la bombe iconique, apparaissant comme un secret bien gardé et un risque potentiel qu’il faut bien sûr faire disparaître afin de permettre à l’Humanité d’envisager l’avenir sereinement.

Insaisissable et pourtant omniprésente, silhouette évanescente entraperçue à la marge, elle ne se définit qu’au travers du regard ou du désir d’autrui. Par un étrange phénomène de rétroaction, elle acquiert de la substance, prenant corps au fil de l’enquête acharnée dont elle devient l’enjeu principal. Sa présence parasite et phagocyte le récit, instillant un doute vertigineux empreint de mysticisme. Bref, on flirte avec la métaphysique sans jamais se départir d’un souci de rationalité.

Au-delà de la quête ou de l’enquête, Anamnèse de Lady Star dresse le portrait d’un futur dont la densité et la profondeur n’ont rien à envier au meilleur des univers prospectivistes de la science-fiction. Loin des récits post-apocalyptiques univoques où se rejouent les sempiternels drames de la comédie humaine, le roman de L.L. Kloetzer nous immerge dans un avenir dont les différents aspects prennent sens progressivement, dessinant un paysage tout en nuances dont la profondeur de champ impressionne et interpelle.

En dépit de son caractère un tantinet hermétique et de sa densité, Anamnèse de Lady Star se révèle un roman fascinant et enthousiasmant, ouvert à toutes les hypothèses et interprétations. Un roman qui n’usurpe pas le qualificatif d’œuvre marquante, amenée à faire date.

anamnese-lsAnamnèse de Lady Star de L.L. Kloetzer – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », avril 2013 (roman disponible en Folio SF)

Un amour d’outremonde

pulp-o-mizer_cover_imageCeci est ma quatrième (déjà ?) contribution au défi Lunes d’encre. Tout est foutu !

Paru il y a quelques années dans la collection dirigée par Gilles Dumay chez Denoël, Un amour d’outremonde ne paie pas de mine. Illustration de couverture dans des tons bleutés tirant sur le violet, où on distingue un dessous de pont encombré d’un bric à brac bon à jeter. Bandeau rouge tape-à-l’œil figurant une accroche putassière, je cite : Kurt Cobain, body-snatchers, sex, drugs & rock’n’roll. Pas vraiment de quoi céder à la compulsion. Et pourtant… Le roman de Tommaso Pincio, le Thomas Pynchon transalpin, mérite bien plus qu’un froncement de sourcil.

Œuvre ambitieuse, décalée, oscillant sans cesse entre le drame – ce qu’elle est au final – et la comédie – dans le genre douce dinguerie –, Un amour d’outremonde revisite un mythe moderne : celui de Kurt Cobain. Un peu à la manière de Michele Mari – on va finir par croire que les auteurs italiens aiment batifoler avec la culture de masse et ses hérauts –, Tommaso Pincio nous raconte de l’intérieur, l’enfance, les errements de l’adolescence, puis la mort du chanteur de Nirvana. Peu de faits en rapport avec sa carrière musicale. Tout au plus, trouve-t-on quelques dates, quelques allusions à des tournées et à des albums, mais pas davantage. La réalité officielle des événements n’intéresse pas Tommaso Pincio, pas plus que la divulgation des secrets d’alcôve. L’auteur italien leur préfère la fantasia de l’imaginaire et les fulgurances poétiques.

« Dans ce roman, les personnes, les événements et les lieux ne correspondent en aucun cas à des personnes et à des événements du monde réel. La vérité biographique n’existe pas, et même si elle existait, nous ne saurions qu’en faire. »

À bien des égards, on pourrait surnommer le livre de Tommaso Pincio dans la tête de Kurt Cobain, tant le chanteur de Nirvana, auquel le roman est dédicacé, hante ses pages. Une présence éthérée, même s’il intervient en chair et en os au cours de l’histoire. L’intrigue est d’ailleurs assez difficilement racontable, Homer B. Alienson, son narrateur, contribuant à en flouter les contours. Confession intime, délire de drogué ou banale affabulation d’un solitaire névrosé, on hésite à qualifier son propos.

Homer nous dévoile son enfance, balloté entre père et mère, sa passion pour les jouets de science-fiction, dont il tire un revenu arrivé à l’âge adulte, en les revendant à d’autres inadaptés sociaux. Il nous confie ses névroses, en particulier sa peur panique de devenir différent, remplacé par un extra-terrestre pendant son sommeil, une frayeur provoquant une insomnie de dix-huit années. Il nous fait part enfin de sa rencontre avec Kurt, sous un pont pendant la nuit, prélude à une longue amitié, et à un « arrangement » avec la vie destructeur.

Et peu à peu, les trajectoires de Homer Boda Alienson et de Kurt Cobain se fondent dans un même destin. On s’interroge. Est-ce Boda qui parle ou Kurt ? Boda est-il réel ? Confus, on avance des hypothèses. On spécule. Peine perdue. Mieux vaut se laisser porter.

Au-delà des réponses à ces questions, Un amour d’outremonde dresse le portrait douloureux d’un inadapté social, un écorché vif, en quête d’amour. Une communion réciproque, totale, sans aucune arrière-pensée. On est immergé dans son esprit, dans ses obsessions et ses addictions. Sur ce dernier point, à l’instar de Substance mort de Philip K. Dick, le roman de Pincio décrit de manière bien plus convaincante que bon nombre de campagnes contre la drogue, les méfaits des substances stupéfiantes.

Mais surtout, on est troublé par l’acuité du style de l’auteur, par le regard de Boda/Kurt sur le monde, empreint de détresse, d’absolu et de folie.

Bref, on reste longtemps hanté par ce roman qui, une fois la dernière page tournée, nous laisse épuisé, entre éblouissement et tristesse. Et même si rien n’est vraiment réel, Un amour d’outremonde apparaît comme bien plus authentique et sincère que bon nombre d’ouvrages documentés consacrés à Kurt Cobain et au mouvement grunge.

amour-doutremondeUn amour d’outremonde (Un amor dell’atro mondo, 2002) de Tommaso Pincio – Éditions Denoël, collection Lunes d’encre, 2003 (roman traduit de l’italien par Eric Vial)

Fugues

pulp-o-mizer_cover_imageTrop longtemps absent de mon programme de lecture, si l’on fait abstraction des quelques nouvelles de la série « Wild Cards » sur laquelle j’ai préféré passer mon tour, Lewis Shiner profite du défi Lunes d’encre pour remonter dans ma pile à lire.

Son quatrième roman, Fugues, s’apparente à un long récit introspectif, teinté de fantastique, centré sur le personnage de Ray Shackleford. Un Américain moyen, habitant Austin, au Texas. Réparateur de matériel hi-fi et fin connaisseur du rock des années 1960, le bonhomme semble arrivé à un moment crucial de son existence. Jusque-là, il a courbé l’échine, laissant son couple s’enfoncer dans la routine, puis la déprime. Mais, le décès de son père, avec lequel les relations étaient orageuses, ravive les mauvais souvenirs, ceux de son enfance ballottée d’un lieu à un autre. Il fait également resurgir les projets avortés ayant jalonné son parcours professionnel et sentimental de futur quadragénaire.

Ray appartient en effet à la génération des baby-boomers. Comme de nombreux autres jeunes de son âge, il a cru que la musique pourrait changer le monde, le rendre meilleur. Il a espéré que les expérimentations du rock seraient le vecteur d’un changement sociétal et politique, ouvrant les portes à une nouvelle weltanschauung qui mettrait un terme au vieux monde, à ses divisions et ses guerres. Las, il a vu ses espoirs et ceux de sa génération se fracasser sur le mur du réel.

En pleine crise matrimoniale et familiale, il s’aperçoit qu’il lui suffit de s’imprégner du contexte et des ambiances de l’époque pour faire surgir des enregistrement inédits de disques devenus mythiques. Il extrait ainsi des brumes nébuleuses de son cerveau, passablement envapé par l’alcool, l’enregistrement de Get Back, l’album avorté des Beatles, attirant l’attention d’un producteur de disques de Los Angeles, qui lui propose aussitôt de réaliser les albums inachevés des Doors, de Brian Wilson et Jimi Hendrix. Mais bientôt, à force de baigner dans les années 1960, il se projette physiquement dans le passé, au risque de se perdre.

« Les gens ont besoin de rêver, pas d’être confrontés à la réalité. Ils cherchent quelque chose à quoi se raccrocher. Ils voudraient que je sois encore en vie parce qu’ils refusent d’assumer les conséquences de leurs actes. Les conséquences de leurs actes, Ray. Tu sais de quoi je parle, pas vrai ? »

Fugues aurait pu être une uchronie personnelle, se résumant à un unique questionnement énoncé comme un leitmotiv : et si ? Et si Brian Wilson avait achevé l’enregistrement de Smile, le monde aurait-il été meilleur, plus apaisé  ? Et si les Doors avait réalisé Celebration of the Lizard, Ray aurait-il pu faire la paix avec son père et lui-même ? Et si Hendrix n’était pas mort avant de graver First Rays of the New Rising Sun, aurait-il achevé sa métamorphose ouvrant de nouveaux territoires sonores à l’esprit humain ?

Mais le roman de Lewis Shiner se réduit à une étude psychologique, celle d’un homme confronté à ses échecs et qui, pour y échapper, se réfugie dans le passé, essayant de revivre quelques moments clés de son panthéon musical personnel. Au fil des plongées dans le passé, l’argument fantastique se réduit peu-à-peu à la portion congrue. À bien des égards, le don de Ray ressemble surtout à une sorte de thérapie personnelle, en grande partie fantasmée. Les albums choisis semblent ainsi composer la bande son de ses états d’âme, accompagnant chacune de ses décisions dans la vie réelle. Et si, l’intrigue donne parfois l’impression de s’enliser dans ses problèmes intimes, ce choix n’empêche pas le roman d’être traversé par des moments de grâce, laissant infuser un vibrant et touchant hommage à quelques unes des idoles du Summer of Love.

Fugues se révèle enfin le portrait d’une génération. Celle de Lewis Shiner, mais aussi de George R.R. Martin (on renverra les curieux vers Armageddon Rag). Une génération ayant troqué l’utopie contre la nostalgie et le confort prosaïque de la société de consommation. D’aucuns diraient à raison : ils voulaient changer le monde, le monde les a changés… Mais, pour continuer à avancer, il faut savoir faire le deuil de ses échecs.

Bref, le charme opère à tous les niveaux, servi par une écriture (et traduction) impeccable. On est happé sans coup férir dans les méandres de la mémoire de Ray, au point d’en retrouver un écho dans l’écoute de Smile (finalement publié en 2003). Ce n’est pas le moindre des miracles accompli par ce roman documenté et empreint d’empathie. J’ai maintenant très envie de lire En des Cités désertes, second roman de l’auteur paru chez « Lunes d’encre ». Bientôt…

shiner1Fugues (Glimpses, 1993) de Lewis Shiner – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », octobre 2000 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean-Pierre Pugi)

Hank Shapiro au pays de la récup’

pulp-o-mizer_cover_imageAvec cette deuxième participation au Défi Lunes d’encre, voici l’occasion de rappeler l’existence de ce roman injustement oublié.

Dans le jargon de son métier, Hank Shapiro est un roi de la récup’. N’allez pas voir dans cette activité un quelconque loisir pratiqué en dilettante. Au contraire, Hank est un fonctionnaire consciencieux et efficace du Bureau des Arts & Divertissements [le BAD] dont la raison d’être consiste à effacer les anciennes créations artistiques ou distractives, afin de laisser les nouveaux talents s’épanouir au soleil de la célébrité sans craindre l’ombrage des grands anciens. Car en ce XXIe siècle, les choses sont claires. Le gouvernement a décrété l’effacement, par vagues de proscriptions successives, des œuvres postérieures à 1900. Car, l’ennemi de l’artiste n’est pas la massification de la culture mais bien sa pérennisation. Nul prescripteur ne doit pouvoir trier le bon grain de l’ivraie. Ceci est trop compliqué et, en l’absence de critères incontestables, empreint d’une subjectivité malvenue. En conséquence, nulle exception ne doit exister. Tout doit disparaître. Dans ce contexte, Hank apparaît comme un rouage essentiel de la machinerie d’effacement. Il doit fonctionner, inflexible et sans état d’âme, accomplissant son devoir sans que rien ne vienne gripper son fonctionnement. Mais, le rouage est humain…

Depuis qu’il vit seul au domicile de sa mère décédée, Hank n’a pour seule compagnie que de sa chienne Homer. Lorsque celle-ci tombe malade, une maladie qui se révèle rapidement être une tumeur incurable, un premier pan de son existence conformiste s’écroule. Le deuxième pan de son univers s’effondre lorsqu’il s’attarde sur un album vinyl de Hank Williams, découvert au cours d’une saisie. La photo de la pochette lui rappelle irrésistiblement un père aux abonnés absents, dont il ne connaissait l’existence que par l’intermédiaire de sa défunte mère. En dépit des instructions du BAD, il met le disque de côté avant de finalement décider de l’écouter. Ne lui reste plus qu’à trouver un tourne-disque. Pour cela, il commence à fréquenter un Club de malfaiteurs (un lieu où on écoute et visionne clandestinement des œuvres prohibées), y côtoyant Henry, une documentaliste enceinte depuis huit ans dont le pull reflète l’humeur. Elle le met en contact avec Bob, un trafiquant susceptible de lui fournir l’objet. Au moment de le récupérer, un duo de tueurs débarque dans le club et mitraille à l’aveugle le public. Hank est blessé et, dans la confusion, Bob lui subtilise son disque, avant d’être liquidé par les tueurs. Voilà Hank contraint de partir à la poursuite du disque, plein Ouest, en compagnie de Henry, du cadavre de Bob et de Homer.

« Chacun de nous possède une chose qu’il garde et à laquelle il tient plus que tout. La vie n’est qu’un processus d’élimination qui sert à comprendre qu’elle est cette chose. Parfois, elle ne devient évidente qu’à la dernière minute, au moment où on la perd. Et encore, uniquement si on a de la chance. »

Sur un ton faussement léger, Terry Bisson aborde des questions essentielles. Qu’est-ce une œuvre artistique immortelle ? A l’aune de quel étalon juge-t-on l’immortalité ? Quelle autorité peut se targuer d’opérer le tri ? Ces questions sont d’autant plus importantes, qu’au regard des progrès des techniques de communication et de la saturation générée par le consumérisme, l’espace permettant à une œuvre d’exister tend à se restreindre comme une peau de chagrin.

Sans entrer dans un débat philosophique interminable et sans faire œuvre de militantisme réducteur, que celui-ci soit égalitariste ou élitiste, il faut convenir que le roman de Terry Bisson relève un point important : celui de l’échelle des valeurs. Si l’on se place du point de vue du récepteur, une œuvre d’Art s’estime au moins à trois niveaux. Sa valeur d’achat qui appelle une satisfaction à court terme, sa valeur esthétique qui fait appel à des éléments de comparaison – une Culture comme on dit dans les cercles bien éduqués mais peu partageurs – et sa valeur affective, critère non quantifiable puisque intime.

Entre la culture et la valeur affective, la société « futuriste » (précisons qu’à aucun moment, Terry Bisson n’indique une date précise) a choisi la rentabilité. Une culture de l’immédiateté sans aucune mise en perspective. Des œuvres jetables auxquelles il est déconseillé de s’attacher.

On peut évidemment regretter – c’est le seul bémol de ce roman – que l’auteur entremêle deux intrigues, une centrée sur le périple de Hank Shapiro et une autre procédant à un flash-back « historique » sur les tenants et les aboutissants de la procédure d’effacement. Ceci a tendance – c’est une impression personnelle, je le répète – à casser le rythme nonchalant et l’atmosphère qui mélange la dinguerie douce et la mélancolie. Heureusement, ceci n’affaiblit pas le propos qui reste plus que jamais d’actualité.

« Il n’y a pas de feu sans bibliothèque. De vie sans mort, de liberté sans prison, de commencement sans fin. […] Un Immortel n’est que quelqu’un à qui on offre une seconde chance. »

hank-shapiroHank Shapiro au pays de la récup’ (The Pickup Artist, 2001) de Terry Bisson – Éditions Denoël, collection Lunes d’encre, 2003 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Gilles Goullet)

L’amour au temps des dinosaures

pulp-o-mizer_cover_imageSelon l’expression consacrée, Owen Vannice est né avec une cuillère en argent dans la bouche. Unique héritier de la cinquième plus grosse fortune d’Amérique du Nord, le jeune homme se pique de paléontologie, au point de soustraire de son environnement natal un dinosaure du Crétacé. Car au XXIe siècle, le passé est devenu un gisement à exploiter pour les grandes transnationales. Certaines d’entre-elles proposent même des voyages pour explorer les multiples moments-univers composant le nuage formé par le continuum spatio-temporel. De quoi séduire le chaland désireux d’assister à l’un des événements cruciaux de l’Histoire humaine. D’autres ont ouvert le passé à la colonisation, bouleversant l’existence des Historiques, contraints de subir un choc au moins aussi déstabilisant que l’arrivée des Européens dans le Nouveau Monde. En dépit des esprits chagrins, tout le monde feint de considérer cela comme un moindre mal. Et de ce mal, Gene et son père essaient de tirer un bien, escroquant sans vergogne les voyageurs temporels fortunés, avec un art de l’esbroufe qui confine au génie. Jusqu’au jour où Genevieve tombe amoureuse d’Owen. D’un amour sincère, celui qui défie le temps.

Premier roman inscrit dans le défi « Lunes d’encre » initié par A. C. de Haenne, L’amour au temps des dinosaures se révèle une excellente surprise. Connu sous nos longitudes pour deux autres romans (Bonnes Nouvelles de l’espace et Lune et l’autre), John Kessel revisite le voyage dans le passé à l’aune d’un humour délicieux, flirtant avec le burlesque n’étant pas sans rappeler le meilleur de Connie Willis, d’ailleurs créditée dans les remerciements, en moins bavard.

L’amour au temps des dinosaures abonde en trouvailles drolatiques. Et, John Kessel n’a pas besoin de beaucoup forcer sur les effets pour nous arracher un sourire. À commencer par cette collision entre le passé et le futur, débouchant sur un melting-pot absurde et cruel qui voit Hérode regagner sa villa, où l’attend un jacuzzi réparateur, au volant d’un 4×4 rutilant et anachronique circulant sur une rocade construite entre les taudis de la Jérusalem de l’an 40. Et pendant que le prince goûte aux plaisirs des nouveaux riches, les légions romaines, armées de fusils d’assaut, répriment les révoltes endémiques de Juifs résolus à chasser l’occupant, qu’il soit romain ou voyageur temporel.

Car le passé, du moins certains moments-univers du passé, fait l’objet d’une exploitation acharnée de la part de grandes entreprises qui y voient un moyen d’accroître leurs profits. On importe ainsi des temps anciens les ressources désormais épuisées dans le présent. On enlève des personnages historiques célèbres pour mettre à profit leur talent, créant des situations cocasses ou dramatiques. On ouvre surtout l’Histoire au tourisme, déclinant une multitude de circuits pour une clientèle avide en divertissement. Et tout cela sans se soucier un seul instant de l’avis des Historiques, ou en préférant se convaincre avec hypocrisie que l’on agit pour leur bien.

John Kessel déroule ainsi un propos plus politique qu’il n’y paraît au premier abord, mêlant avec brio l’art de la facétie et l’ironie. Le futur qu’il imagine puise en effet ses racines dans notre présent, se contentant de décaler les problématiques issues de notre relation ambiguë avec le tiers-monde sur un plan science-fictif. Société des loisirs, manipulation de l’opinion publique par l’émotion, privatisation du vivant, hyper-médiatisation, l’avenir de John Kessel ne fait qu’extrapoler des faits qui sont déjà établis à notre époque. Fort heureusement, il le fait sans trop se montrer didactique, usant du registre de la comédie sentimentale pour faire passer ses idées. Et si l’histoire d’amour de Genevieve et Owen sert de ligne directrice au récit, elle n’occulte pas complètement le destin poignant de Simon le Zélote, dont l’existence et la foi ont été fracassées sur l’autel des manipulations temporelles. Un calvaire culminant au moment de son procès, évidemment retransmis sur tous les canaux d’information, qui voit Abraham Lincoln et Yeshu s’improviser accusateur et défenseur.

Bref, L’amour au temps des dinosaures se révèle un moments-univers réjouissant, empreint d’humour et d’une bonne dose d’humanité, happy-end y compris.

dinosaureL’amour au temps des dinosaures (Corrupting Dr. Nice, 1997) de John Kessel – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2002 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Patrick Marcel)

Défi Lunes d’encre

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L’époque étant aux bonnes résolutions, allions l’utile à l’agréable. Voici ma première participation à un défi, une pratique courante de la blogosphère. N’étant pas un adepte de ce genre de choses, préférant Le droit à la paresse de Paul Lafargue à la lecture de Challenges, je cède à l’amicale pression des Murmures d’A.C. de Haenne V2 (non, ceci n’est une arme de destruction massive). Bon, je reconnais aussi que mon intérêt pour la collection Lunes d’encre n’est pas étranger à ce lâcher prise.

Voilà, c’est donc parti pour un an de labeur, de larmes et de sueur, avec fort heureusement aussi quelques livres issus de ma réserve personnelle à lire. En guise de teaser, sachez qu’il y aura du John Kessel, du Lewis Shiner, du Robert Holdstock, du Terry Bisson, du Rudy Rucker et on verra pour le reste.

En attendant, voici une petite rétrospective des titres déjà mis en ligne sur ce blog : Infinités, Il est difficile d’être un dieu, La Maison des derviches, La petite Déesse, Le Fleuve des dieux, Rites de sang, Trois oboles pour Charon, Talulla, Le Dernier loup-garouLa Chair et l’ombre, Les Affinités, Julian, Le Paradoxe de Fermi, Le livre de Cendres, Les Derniers jours du paradis, Morwenna.

Hasta la victoria siempre !