Kane, l’intégrale 1/3

Continuons à explorer le catalogue de la collection « Lunes d’encre » pour alimenter le fameux challenge.

Le nom de Kane résonne comme une malédiction dans une multitude de royaumes. Guerrier implacable et érudit, la géant roux inspire la crainte dans de nombreuses cours, même s’il sait user de son charisme pour manipuler les souverains ou s’attirer l’allégeance de nombreux combattants. Aventurier assoiffé de pouvoir, il ne semble poursuivre qu’un seul but, dominer le monde, seul dessein en mesure de lui faire oublier sa vie d’errance et l’ennui à laquelle semble vouée son existence immortelle. Mais Kane est-il encore humain ? Car, si sa chair saigne, son esprit semble dégagé des passions humaines, en proie à des machinations démoniaques et à des pensées impies.

La parution de l’intégrale des aventures de Kane, l’une des créatures les plus fameuses de l’auteur américain Karl Edward Wagner, est à porter au crédit de la collection « Lunes d’encre ». Comme le confie d’ailleurs Gilles Dumay dans l’avant-propos à ce premier volume, seule une nouvelle figurant au sommaire de l’anthologie Le Monde des chimères, était disponible dans nos contrées. Voici un tort réparé dont on ne peut que se réjouir, tant l’œuvre de Karl Edward Wagner mérite plus qu’un coup d’œil distrait. Avec La Pierre de sang (Bloodstone, 1975) et La Croisade des Ténèbres (Dark Crusade, 1976), les deux romans composant ce premier volume, on retrouve en effet le plaisir de lire une sword and sorcery brutale et décomplexée, lorgnant ici un tantinet du côté de la science-fiction.

« Les grands principes moraux, poursuivit-il, ne sont pas l’héritage sacré de la barbarie, d’ailleurs – mais simplement une illusion révérée par les paysans dans toutes les sociétés. Des rationalisations aigries de petits esprits vis-à-vis de tous les domaines où ils manquent de pouvoir et d’imagination pour être leur propre maître. »

La Pierre de sang se révèle incontestablement comme le morceau de choix de cet ouvrage, même si La Croisade des ténèbres, plus court, ne démérite pas dans ses choix de narration et son atmosphère. On y découvre le personnage de Kane, anti-héros complexe, sans aucune toxine de surface sentimentale, même s’il se laisse un tantinet fléchir par le caractère tempétueux de Térès, la fille du roi de la cité-État de Breimen. La jeune femme tient en effet dans le roman la principale place, ne se contentant pas de se pâmer lorsque les événements tournent au cauchemar. En cela, elle se distingue de la plupart des héroïnes ayant croisé Conan, le barbare de l’âge hyborien crée par Robert E. Howard auquel on ne peut s’empêcher de comparer Kane. Car, si Karl Edward Wagner acquitte son tribut à la sword and sorcery de l’écrivain texan de manière fort respectable, il imprime aussi une bonne dose de modernité à son récit épique.

Œuvre sombre et viscérale, La Pierre de sang puise ainsi son inspiration au meilleur de cette littérature empreinte de l’esprit du pulp, conjuguant l’horreur cosmique de Howard Philip Lovecraft à la fougue du personnage de Conan pour accoucher d’un récit dont la puissance délétère ressuscite le sens de l’épopée. Une épopée sale où l’héroïsme côtoie les bas instincts de l’humanité. Une épopée grise où la lutte entre le bien et le mal cède la place à une confrontation entre l’ordinaire du droit du plus fort et la lutte contre un plus grand mal.

Porté par une langue où se mélangent tournures archaïques, distanciation ironique et fulgurances relevant d’une poésie du désastre, le récit dévoile des temps barbares, à peine policés par un vernis de culture. Des temps hantés par les vestiges de civilisations d’un âge antédiluvien, dont l’histoire se perd dans la légende et l’encre délavée de grimoires poussiéreux.

« Attention ! Kane tira sur les rênes, obliqua quand une petite fille se jeta imprudemment devant lui à la poursuite sa balle. L’énorme étalon noir se cabra, moulina de ses mortels sabots. Avec un couinement d’effroi, l’enfant obliqua précipitamment.

C’est le général Kane ! Soufflèrent des voix excités. T’en as fait de belles ! File ! La bande d’enfants s’éparpilla comme des feuilles mortes.

La petite fille resta sur place – désireuse de récupérer sa balle, mais n’osant pas approcher tandis que Kane calmait sa monture qui piétinait.

Appréciant son courage, Kane se pencha de sa selle, saisit la balle par se cheveux poisseux. Distraitement, il regarda les traits malmenés de la tête de la jeune femme, que la terre et le sang coagulé rendaient presque méconnaissable. Les pieds nus des enfants avaient pratiquement réduit cette balle en bouillie, au cours de leur partie.

Kane tendit l’objet macabre à la petite fille inquiète – aux yeux bleus écarquillés par l’étonnement de recevoir l’attention d’un aussi important personnage. Celle-ci est presque inutilisable, lui dit-il, et il indiqua du doigt la rangée de têtes plantées le long du rempart de la ville. Tu ferais mieux de la remettrez à sa place et de te trouver une autre balle.

Chaque matin, on exposait la tête des personnes soupçonnées de déloyauté envers Ortède et, par voie de conséquence, envers Sataki. Les enfants du Chapelli ne tardaient pas à trouver de nouveaux jeux avec ces terribles trophées.

Oh, non, monsieur, répondit la petite fille en prenant la tête malmenée. Celle-ci, je veux la garder.C’est ma maman. »

Changement de lieu et d’atmosphère avec La Croisade des Ténèbres. Le récit reprend les motifs plus classiques de la croisade religieuse et de ses développements théocratiques, pour ne pas dire totalitaires. Partie prenante dans l’un des multiples conflits déchirant les royaumes du sud, nés de l’effondrement de l’Empire serranthonien, Kane voit ses plans contrecarrés par les menées d’une secte apocalyptique annonçant la fin du monde tel qu’il est connu. Les Satakistes et leur prophète Ortède Ak-Ceddis prônent en effet un âge de ténèbre, où l’emprise totalitaire de la foi s’impose à tous et à tout. S’étant emparés de la plupart des cités-États de Chapelli, la secte fanatique envisage désormais de conquérir le reste du continent septentrional pour le convertir par le fer et le feu. Mais, les fidèles de Sataki ne sont qu’une armée de manants inexpérimentés. À moins qu’un grand guerrier et stratège ne les encadre et ne les forme aux arts de la guerre…

La Croisade des Ténèbres renoue avec cette sword and sorcery que l’on appréciait tant chez Conan. Si le récit apparaît un cran en-dessous de La pierre de sang, il n’en demeure pas moins fort honorable, recelant quelques saillies fort grinçantes. De quoi jubiler face aux prétendues bons sentiments instillés par une Light Fantasy un tantinet trop manichéenne. On retrouve ainsi un Kane, dans toute la splendeur de sa duplicité. Et même si le déroulement de l’intrigue nous laisse croire que l’Epée de Sataki est pourvue d’un embryon d’âme, on retrouve très vite le cynisme du personnage. Pour Kane, la négation de l’individualité n’est pas acceptable. Il aime trop le désordre et les opportunités qu’il lui dévoile. Mais surtout, sa liberté de faire et défaire les pouvoirs prime sur toute autre considération. Ne faisons donc pas trop vite du personnage une figure humaniste.

Bref, ce premier volume des aventures de Kane tient toutes ses promesses, et bien davantage. Du coup, je suis impatient de découvrir le deuxième tome de l’intégrale. Bientôt…

Aparté : J’allais oublier. Superbe illustration de Sorel !

Kane : L’intégrale 1/3 de Karl Edward Wagner – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », juin 2007 (romans traduits de l’anglais [États-Unis] par Patrick Marcel

Butcher Bird

Voici venir la fin du challenge Lune d’encre. Eh oui, 11 mois se sont écoulés depuis le lancement de ce défi par le sympathique A. C. de haenne. C’est fou ce que le temps passe vite. 25 chroniques ont été mises en ligne depuis le début et je ne compte pas m’arrêter à ce chiffre puisque décembre va être le mois Lunes d’encre. Attendez-vous donc à un festival d’articles consacrés exclusivement à cette collection, histoire de terminer en beauté. Et on commence avec cette 26e chronique.

Idéal pour se divertir, même si l’intrigue ne casse pas trois pattes à un canard, Butcher Bird se révèle une lecture cool et sans prise de tête. La quatrième de couverture évoque (à raison) les mânes de Quentin Tarantino pour les dialogues. Pas faux. Je n’irai pas à l’encontre de l’assertion tant les échanges brillent par leur ton ironique et une imagerie très cinématographique. Tout au plus me permettrai-je d’ajouter Terry Gilliam à la liste des références. Un ajout personnel s’expliquant par le délire visuel, entre fantaisie parallèle, cauchemar et réalité, dont fait montre Richard Kadrey.

En effet, que ce soient la résidence des Jardins du Coma, en feu avant même d’être construite, le chantier de la cité du ciel, voulue en Enfer par Lucifer, ou Bérénice, la ville où finissent tous les souvenirs qu’on laisse derrière soi quand on tourne la page, je ne peux m’empêcher d’y voir un terrain fertile à la démesure du réalisateur.

Quid de l’histoire ?

Spyder et Loulou terminent leur journée, accoudés au comptoir du Bardo Lounge, seul bar tibétain de San Francisco. Associés dans un salon de tatouage et de piercing, les deux acolytes éclusent les verres de Tequila, les uns derrière les autres, tout en se défiant. Mais, au petit jeu de quelle est la pire façon de mourir, ni l’un ni l’autre ne semble remporter l’avantage. Jusqu’au moment où une inconnue, affublée de lunettes noires et portant la canne blanche, leur cloue le bec d’une sentence définitive : « Être trahi par celui ou celle qu’on aime. »

Préférant oublier la fâcheuse, Spyder s’en va vider sa vessie dans la venelle à côté du bar, où un démon manque de lui faire la peau. Sauvé in extremis par l’aveugle, qui décapite le phénomène d’un coup d’épée, Spyder oublie rapidement sa mésaventure, mettant celle-ci sur le compte de l’alcool. Le lendemain, une copieuse gueule de bois lui martelant le scalp, il retourne au turbin. Mais dans la rue, il croise monstres et démons en pagaille. Un capharnaüm qu’il semble être le seul à voir. Et puis, au boulot, il découvre que Loulou a mis en gage son corps auprès des clercs noirs, des créatures terrifiantes venant régulièrement lui en prélever des morceaux. Le cauchemar ! Tout ceci n’est que le prélude d’une quête frappadingue mais cool, en compagnie de Pie-Grièche – la mystérieuse aveugle du Bardo Lounge – de Loulou, de Primo – un gytrash – et du comte No. Une quête dont la destination est rien de moins que l’Enfer.

Avec ses tatouages, un enchevêtrement de motifs anciens, de runes et de symboles ésotériques – comme seule armure, Spyder court de surprise en surprise, sans se départir de sa décontraction naturelle.

« N’oublie pas que tu es un baroudeur taciturne, un guerrier redoutable.

– C’est facile à dire quand on n’a pas la trique. »

L’univers baroque, pour ne pas dire déjanté, où l’horreur affleure sans jamais prendre complètement le dessus, apparaît incontestablement comme le point fort de Butcher Bird. Richard Kadrey bâtit un monde fantaisiste où les arcanes de la démonologie copulent gaiement avec les mythes du monde entier, où le passé, le présent et le futur se superposent en vrac, dans une absence de solution de continuité. Et si la route de l’Enfer ne semble pas pavée de bonnes intentions, elle apparaît, bien au contraire, jalonnée de bizarreries, d’embuscades et de monstruosités prêtant plus à sourire qu’à s’effrayer.

« Sous le Borgia, l’Italie a été pendant trente ans en proie à la guerre, à la terreur et aux massacres. Ça a donné Michel-Ange, Léonard de Vinci et la Renaissance. Les Suisses, eux, ont connu cinq siècles de démocratie, de paix et de fraternité. Et qu’est-ce que ça a donné ? Le coucou ! »

Difficile également de résister à la fulgurance de dialogues frappés au coin de la dinguerie ou inspirés par la filmographie d’Orson Welles. Le regard de Spyder semble empreint d’une douloureuse acuité quant aux relations humaines. Fort heureusement, le bougre conjure son spleen existentiel grâce à un humour irrésistible et les situations incongrues ne viennent pas démentir la vivacité de ses réparties.

Bref, comme pour le diable, j’ai apprécié Butcher Bird surtout dans ses détails. Ce n’est certes pas un grand roman, mais une distraction réjouissante. Exactement ce qu’il me fallait.

« Spyder écarta les bras et inclina le cou en arrière pour crier à pleins poumons : Au secours ! Lucifer secoua la tête, comme atterré; Pie-Gièche se couvrit les oreilles. Bon Dieu, ça fait des jours que j’en mourais d’envie !  Déclara Spyder. »

Butcher Bird de Richard Kadrey – Éditions Denoël, collection Lunes d’encre, avril 2012 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean-Pierre Pugi)

La Cité du futur

Habitué de la collection Lune d’encre, le principal pourvoyeur de l’auteur canadien dans l’Hexagone, Robert Charles Wilson devait s’inscrire au sommaire du challenge initié par le sympathique A.C. de Haenne. Pour un roman mineur, hélas.

Employé à la sécurité par la société Futurity, Jesse Cullum a la réputation de faire son travail avec efficacité, sans poser de questions. Des qualités confirmées par son intervention à l’occasion de la visite du président Ulysses Grant. Après avoir désarmé le terroriste qui s’apprêtait à assassiner le 18e président des États-Unis, il est convoqué chez ses employeurs qui le chargent de démanteler le réseau ayant fourni l’arme du crime. Un pistolet automatique provenant du futur, autant dire un objet prohibé en 1876. Car depuis la construction de la Cité de Futurity dans les plaines de l’Illinois, les deux tours du complexe sont devenues une attraction très prisée des autochtones. Un lieu où l’on peut admirer les merveilles extraordinaires de l’avenir, tout en s’indignant des mœurs libérées de ses ressortissants. Ces derniers ne sont d’ailleurs pas en reste, visitant également le passé pour en éprouver toute la rudesse sans les risques.

Faisant équipe avec une équipière venant du futur, Jesse va explorer les coulisses de la cité et découvrir des lendemains, loin d’être enchanteurs.

Les romans de Robert Charles Wilson se succèdent sans vraiment se montrer toujours convaincants. Si Les Affinités relevait d’une veine spéculative stimulante, on doit se contenter ici d’un récit plus conventionnel, guère inspiré, dont les recettes sont empruntées au thriller.

Certains aspects de La Cité du futur rappellent L’amour au temps des dinosaures de John Kessel, l’humour et la légèreté en moins, l’auteur canadien développant un propos désabusé, voire critique, dépourvu de tout angélisme. Par son contexte de choc des civilisations, faisant du XIXe siècle un espace récréatif pour les visiteurs du XXIe, le parallèle ne paraît pas usurpé. D’autant plus qu’il s’agit également ici d’un passé parmi d’autres, choisi parmi la multiplicité des possibles de la physique quantique. Par souci éthique, l’empreinte technologique du futur est contrôlée afin d’en réduire l’impact sur les autochtones. Le procédé fait cependant long feu, l’humain restant par définition corruptible. Et puis, ceci ne résout pas tout, notamment du point de vue humanitaire. Car, si l’évolution du passé visité n’a aucune incidence sur l’avenir des visiteurs, pourquoi ne pas améliorer la vie de ses habitants, en particulier dans le domaine médical ? Pour ne pas tuer la poule aux œufs d’or, peut-être ?

La réponse se révèle rapidement évidente. Le futur n’est pas le meilleur des mondes possibles esquissés par les merveilles technologiques exposées dans la grande galerie de la Cité de Futurity. Et ses créateurs ne sont pas forcément animés d’intentions humanistes. Voilà de quoi relativiser la notion de progrès, du moins d’un point de vue moral. Malheureusement, Robert Charles Wilson se montre très allusif sur cet aspect de son récit, optant pour le registre du thriller. Sur ce point, l’enquête quelque peu cousue de fil blanc du duo formé par Jesse Cullum, l’autochtone du XIXe au passé violent, et Elizabeth DePaul, la prolétaire du XXIe siècle, ne se montre guère palpitante. Prévisibles, les péripéties s’enchaînent laborieusement, enfilant clichés et lourdeurs avec une monotonie soporifique.

En dépit d’un contexte science-fictif prometteur, La Cité du futur se révèle un roman mineur, à l’instar de Les Derniers jours du paradis. Un récit plan-plan, porté par une intrigue sans éclat, au goût de déjà-lu, dont on ne retient au final pas grand chose. Tant pis !

La Cité du futur (Last Year, 2016) de Robert Charles Wilson – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2017 (roman traduit de l’anglais [Canada] par Henry-Luc Planchat)

Latium

Que les muses me tripotent, voici la 23e contribution pour le challenge Lunes d’encre. Alea jacta est.

Le lieu : Au cœur du bras d’Orion s’étend la sphère épanthropique, portion d’espace englobant quelques milliers de mondes et d’étoiles parcourue par des nefs conscientes. Placée sous la férule de l’Urbs, la sphère apparaît hélas comme une puissance assiégée dont l’Imperium vacille face à la menace grandissante des peuples barbares, des intelligences biologiques étrangères à l’humanité.

Le temps : Depuis l’Hécatombe à laquelle aucun homme n’a survécu quatre millénaires auparavant, les automates, Intelligences artificielles et autres machines, montent la garde, au service de leurs créateurs, seigneurs et maîtres défunts, prêt à protéger leur pré-carré. Une tâche rendue quasi-impossible par le Carcan, une contrainte interne leur enjoignant de servir l’Homme et de ne causer aucun tort à un être biologique intelligent sous peine de basculer dans la folie. Faute de mieux, ils ont donc nettoyé leurs frontières, créant Les limes, un vaste espace débarrassé de ses planètes et soleils, ralentissant ainsi la progression des barbares, limités dans leur migration par leur méconnaissance du déplacement instantané. Désormais inutiles, les automates intelligents ont essayé de chercher un but à leur existence, ne tardant pas à succomber au jeu de la politique. Certains ont préféré le suicide à l’intolérable solitude de l’immortalité. D’autres ont commencé à explorer de nouvelles voies, quitte à s’affranchir du Carcan.

L’action : Aux bordures de la sphère épanthropique, auprès des Limes, Plautine, une de ces créatures computationnelles, sommeille, dans l’attente d’un signal, un signe hypothétique qui révélerait le retour de l’Homme. Depuis deux millénaires, elle ne veille que d’un œil, un noème engourdi par l’inaction mais à l’écoute des pulsations les plus infimes et les plus significatives qui traversent l’univers. Scrutant l’espace, le dispositif dissèque les émissions de neutrinos pour déterminer la probabilité qu’elles ne correspondent à la manifestation d’une activité humaine. Sans succès, jusqu’au jour où l’impossible finit pas se produire, rompant la routine de ses automatismes. Alertée, Plautine sort alors du sommeil et convoque les différents aspects de sa conscience partagée. Elle envoie également un message à son ancien allié, le proconsul Othon, qui vit désormais en exil loin de l’Urbs. Une intelligence dont la duplicité n’est plus à prouver.

Romain Lucazeau ne déroge pas aux conventions du genre théâtral, du moins sous sa forme classique, transposant ses ressorts dans la forme romancée d’une épopée aux dimensions cosmiques. Diptyque de près de 1000 pages, Latium conjugue également la flamboyance du space-opera aux spéculations de l’uchronie, même si celle-ci demeure un arrière-plan décoratif. Le récit incite au dépaysement, titillant le sense of wonder du lectorat. Mais, il suscite aussi le vertige, flirtant avec des notions philosophiques, voire métaphysiques, tels le libre-arbitre et son corollaire le déterminisme, ici transposé sous le terme de destin.

« Les Intelligences névrosées de ce monde pouvaient, inlassablement, justifier de leurs turpitudes en les raccrochant, par une chaîne logique complexe, au Carcan. »

Latium propose un point de vue original, celui d’un univers où la mort de l’Homme a laissé orphelines les machines conscientes soucieuses de son bien-être. Celui d’un univers où la civilisation gréco-romaine a perduré, étendant son Imperium sur l’ensemble de l’Humanité. Passé le choc initial de l’extinction, les Intelligences artificielles se sont enfermées dans la névrose, singeant le comportement de leurs maîtres jusque dans ses intrigues politiques, ses complots et l’appât irrésistible du pouvoir, hybris y comprise. Au point de provoquer des purges sauvages dans leurs rangs, car si les créatures computationnelles sont contraintes par le Carcan à ne pas attenter à l’intelligence biologique, les mêmes préventions ne prévalent pas lorsqu’il s’agit d’éliminer un adversaire numérique.

Pour son substrat, Latium tire sa matière de la civilisation gréco-romaine. Loin d’être égalitaire, le monde épanthropique se révèle en effet un décalque du monde latin, avec une organisation sociale inégalitaire, un décorum emprunté à l’Antiquité et une géopolitique inspirée de l’Empire romain. Un Imperator règne sur l’Urbs, capitale du Latium, conseillé dans sa tâche par un triumvirat de magistrats. Ils dominent une cour d’intrigants, aristocrates certes redoutables, mais imbus de leur puissance de calcul au point de se neutraliser les uns les autres. Tous entretiennent le culte de l’Homme, tout en nourrissant l’espoir secret de s’affranchir du Carcan qui limite leur pouvoir, les empêchant également d’éradiquer la menace barbare sur leurs frontières. Ces Optimates exploitent une Plèbe composée d’Intelligences numériques secondaires, routines automatisées, noèmes ou noèses serviles et autres mécaniques asservies. Une domination n’étant pas sans susciter le mécontentement et l’envie de justice.

Pour son intrigue, Latium emprunte beaucoup au théâtre classique, principalement à l’Othon de Pierre Corneille, mais également à la science-fiction. Dans la longue liste des réminiscences, on me permettra de ne retenir que Dan Simmons pour les emprunts à la culture gréco-romaine (Illium), Iain M. Banks pour les Nefs conscientes (les mentaux du cycle de la Culture) et Isaac Asimov pour les Trois Lois de la Robotique. Ces diverses influences composent le socle d’un récit ne négligeant pas les ressorts héroïques de l’épopée et du space-opera pour le plus grand plaisir de l’amateur de grand spectacle, mais aussi pour celui de l’adepte des dilemmes moraux.

D’aucuns ont reproché la profusion des notes explicatives en bas de page, parfois redondantes, et le style ampoulé du récit. S’il est vrai que la langue se révèle très travaillée, mêlant techno-blabla et termes empruntés au grec classique, cela n’entrave en rien l’alchimie de l’histoire, contribuant même à ancrer le roman dans la tradition littéraire européenne, sans pour autant charger d’une valeur négative les transformations impulsées par la modernité.

Péplum aux dimensions cosmiques, épopée héroïque pleine de bruit et de fureur, fresque flamboyante et roman philosophique flirtant avec la métaphysique, Latium dresse les contours d’un vaste livre-univers qui ne demande qu’à se révéler sous ses multiples facettes. Un coup d’essai dont je suis désormais impatient de découvrir les futurs développements.

Latium de Romain Lucazeau – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », septembre 2016

L’équilibre des paradoxes

Retour au défi Lunes d’encre avec un excellent morceau de littérature populaire.

Réédition du roman éponyme paru au Fleuve noir dans la collection « SF métal », L’équilibre des paradoxes nous propose également la nouvelle « L’étranger », déjà présente au sommaire du recueil Futurs antérieurs dirigé par Daniel Riche. Manière pour « Lunes d’encre » de nous rappeler qu’avant Pierre Pevel, un autre auteur français avait déjà réunit une équipe de détectives amateurs, les confrontant à des phénomènes apparemment inexplicables dans un décor de la Belle Époque.

Ne tergiversons pas, la nouvelle « L’étranger » se révèle être un amuse-gueule divertissant, précédant le plat de résistance composé par le roman L’équilibre des paradoxes. Nous y faisons connaissance avec un trio de détectives amateurs : le journaliste socialiste Raoul Corvin, le commandant républicain Armand Schiermer, bouffeur de Prussiens car Alsacien de naissance, et son épouse Amélie, un tantinet féministe. Nos trois amis sont conviés à une séance de spiritisme chez le député Debien, à l’instigation de son épouse frivole. Cette réunion mondaine, bien à la mode de l’époque, sert en fait de prétexte, le trio ayant l’intention d’y démasquer un cambrioleur redoutable dont les méfaits défraient la chronique. Entre démons intérieurs et ectoplasmes baladeurs, la petite séance révèle son lot de surprises, tout en permettant à Raoul Corvin d’y rencontrer l’amour en la personne de Gilberte Debien. Commencée à la manière d’un Maurice Leblanc et s’achevant comme du H.G. Wells, « L’étranger » témoigne également du talent de l’auteur français à se fondre dans l’air du temps d’une époque.

Après le vertige de l’espace, Michel Pagel nous entraîne dans les méandres du temps. Avec L’équilibre des paradoxes, nous retrouvons notre fine équipe dont l’effectif se gonfle de quelques égarés dans le temps parmi lesquels figurent une princesse russe du XVIIIe siècle, un soldat perdu provenant du futur, une cyborgue issue de l’année 2232 et sa cible, le savant inventeur de la machine à voyager dans le temps, un extra-terrestre pacifique et pacifiste et enfin une adolescente délurée des sixties en fugue…temporelle, ce qu’elle n’avait pas prévu initialement. Ils ne seront pas de trop afin d’éviter le déclenchement de la Grande Guerre en 1905 et non en 1914 comme en atteste l’Histoire, mais aussi pour contenir des dérèglements uchroniques et paradoxes temporels en pagaille.

On ne retiendra pas L’équilibre des paradoxes pour le vertige des spéculations temporelles, les paradoxes fournissant tout au plus la matière à de fructueux rebondissements. Non, bien au contraire, on louera surtout le roman pour le ton amusant, voire truculent, adopté par Michel Pagel lorsqu’il met en scène le choc des cultures entre les mentalités, même progressistes, de la Belle époque et le caractère frondeur d’une gamine des sixties.

Michel Pagel ressuscite aussi avec talent le charme désuet de cette période historique, restituant ses enjeux géopolitiques, source de la plupart des malheurs du XXe siècle, sans alourdir pour autant le récit de digressions inutiles, voire superfétatoires.

Bref, voici de quoi se divertir sans honte, mais également sans s’ennuyer.

L’équilibre des paradoxes de Michel Pagel – Réédition Denoël, collection « Lunes d’encre », 2004

Des parasites comme nous

Challenge Lunes d’encre, encore et toujours. Ne lâchons rien de crainte d’être taxé de dilettantisme…

À l’apogée d’une carrière riche de promesses non accomplies, Hank Hannah végète désormais à l’université du Dakota du Sud, donnant des cours d’anthropologie à des étudiants anonymes, tout en suivant le projet farfelu de son plus brillant doctorant qui s’est mis en tête de vivre comme un homme préhistorique.

Auteur d’un essai controversé sur les Clovis, première peuplade humaine ayant colonisé l’Amérique en franchissant le détroit de Béring au moment de la glaciation, le professeur Hannah nourrit un spleen tenace, le bureau encombré par une masse de données minérales censées lui permettre de corroborer sa théorie. Qu’est-ce qui pourrait bien le décider à reprendre ses recherches ? Évidemment pas son père, vieux beau sautant sur tous les jupons de passage dans une crise de jeunisme exacerbée. Encore moins sa mère, aux abonnés absents depuis la rupture d’avec son père, il y a bien des années. Et pas davantage sa belle-mère dont il porte encore le deuil après son décès prématuré. En fait, rien ne semble vouloir réveiller l’enthousiasme de Hank, même la perspective de renouer avec un train de vie dispendieux dont il garde en héritage une corvette jaune tape à l’œil. De toute façon, ses réflexions personnelles et la solitude le portent surtout à jeter un regard désenchanté sur l’absurdité de son quotidien, voire même de la civilisation humaine. Et pourtant, il se retrouve aux premières loges pour en raconter la fin.

Témoignant pour les générations futures, en particulier celles issues des rangs de l’anthropologie, Hank Hannah nous raconte ainsi, d’une manière un tantinet pathétique, le déroulement des ultimes jours d’une humanité sur le point de s’éteindre comme de nombreuses autres espèces avant elle.

« De nouveau, un frisson d’effroi m’a parcouru. C’était comme d’entrer en contact avec votre plus grande peur : que les êtres humains puissent vivre, aimer et mourir sans laisser de traces, en s’évanouissant comme s’ils venaient de glisser hors de la mémoire de la Terre. Mais bien sûr, c’est tout l’opposé : le sol n’oublie jamais. Il n’y a que les humains pour se punir les uns les autres à coups d’amnésie. Ne pas se rappeler le nom et l’histoire d’une personne est un passe-temps strictement humain. Seuls les humains ont appris que si l’on veut vraiment avoir le dernier mot, il faut se taire. »

Des parasites comme nous ne brille pas pour la virtuosité vertigineuse de ses concepts ou pour son rythme échevelé. Bien au contraire, Adam Johnson opte pour la chronique et l’introspection. Sur un ton grinçant et vachard, il ne nous épargne rien des états d’âme de Hank Hannah, s’attachant à nous restituer l’intégralité de la grave crise existentielle qu’il traverse. Peut-être un peu trop d’ailleurs. Confronté à la futilité de son mode de vie et à sa propre mortalité, Hank Hannah ne trouve rien de mieux que de s’épancher longuement sur sa mollesse et la banalité de ses tracas quotidiens. Si l’exercice donne lieu à quelques mésaventures fortement drolatiques, il se révèle également un tantinet ennuyeux, l’auteur ayant tendance à tirer à la ligne.

Fort heureusement, Adam Johnson retrouve le sens du tragique sur la fin du roman. L’intime se mêle alors à l’universel, se focalisant sur la pérennité d’une humanité ayant oublié sa nature de vie parasitaire, exploitant sans vergogne les ressources terrestres. En dépit d’un niveau de technicité élevé, qu’est-ce que l’homme peut offrir aux découvreurs de l’avenir qui fouilleront ses poubelles, échafaudant leurs propres hypothèses sur sa culture et les raisons de sa disparition ? Pas grand chose, mais faut-il le déplorer ?

En multipliant les détails prosaïques du quotidien calamiteux de Hank Hannah, Adam Johnson met en scène une apocalypse lente, avec une ironie délicieuse et un goût affirmé pour le tragique et l’absurde. Bref, gros coup de cœur malgré le défaut signalé plus haut.

Des parasites comme nous (Parasites Like Us, 2003) de Adam Johnson – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2006 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Florence Dolisi)

La Séparation

Je sens comme un frémissement. Sans doute est-il dû à cette vingtième chronique composée pour le challenge de l’ami A. C. de haenne. Tout est foutu !

Et si Rome avait duré au-delà des Grandes Invasions.
Et si la civilisation européenne avait été éradiquée par la peste noire.
Et si Napoléon avait remporté la victoire à la bataille de Waterloo.
Et si, et si, et si…

Les divergences se multiplient au gré de l’imagination des auteurs d’uchronie. Elles fondent la richesse d’un pan entier de la littérature de l’Imaginaire. Elles en sont également la faiblesse et le défaut de la cuirasse, car si le champ des possibles est vaste, les points de divergence sont souvent réducteurs, ouvrant la porte à des scénarios un tantinet répétitifs.

Et si, en mai 1941, l’Histoire s’était séparée de notre voie, le Royaume-Uni optant pour l’armistice avec l’Allemagne. Point de divergence de La Séparation de Christopher Priest, cette paix des braves vaut moins pour son explication que pour les perspectives déployées, prétextes à un questionnement sur la réalité.

1999, dans une petite librairie de Buxton. Stuart Gratton, historien spécialiste de la Seconde Guerre mondiale, dédicace son nouvel essai consacré à la fin du conflit. Le chaland est rare et il pleut. Une lectrice se présente, lui proposant de lire le journal intime de son père, J-L Sawyer, un ancien combattant de la RAF. Coïncidence, Gratton a rencontré le personnage au détour de ses recherches historiques. Intrigué, il accepte l’ouvrage, découvrant au fil de sa lecture le destin singulier des frères Sawyer, jumeaux semblant évoluer dans deux trames historiques différentes. Jack a combattu dans la Royal Air Force jusqu’à la fin de la guerre. Ayant opté pour l’objection de conscience, Joe a servi quant à lui dans la Croix rouge jusqu’à la fin du conflit. Mais quand s’est-il terminé déjà ? 1945 ou 1941 ?

La séparation de Christopher Priest ne tombe pas dans l’ornière creusée par de nombreuses uchronies et qui consiste à diluer le procédé de la divergence dans une répétition nauséeuse. Le choix de la période historique, la Seconde Guerre mondiale, apparaissait pourtant casse-gueule. L’auteur britannique évite le piège en nous faisant vivre une uchronie de manière intime, ici au travers du regard des jumeaux Sawyer.
« Un même esprit dans deux corps. » Ainsi sont-ils présentés à plusieurs reprises dans le roman. Un même esprit pour deux, voire pour une multitude d’histoires. Délaissant la question du sens de l’Histoire, Christopher Priest s’interroge sur sa perception par des acteurs anonymes. Il ne met pas ainsi en scène l’Histoire officielle, mais une ramification de lignes historiques, celles vécues intimement par chacun des deux frères Sawyer que la guerre va séparer physiquement. De ce traumatisme surgit une uchronie labyrinthique, peuplée de doubles, de sosies, de doppelgängers dont les vestiges fantomatiques interfèrent d’une ligne historique à l’autre. L’auteur britannique nous balade ainsi d’un point de vue à un autre, nous égarant entre deux trames temporelles différentes. Et on aime cela. Il ébauche des pistes qui se révèlent sans issue, voire contradictoires, et nous largue finalement en rase campagne, l’esprit habité d’illusions persistantes.

Bref, à chacun de bâtir sa propre perception de La Séparation. À chacun d’apprécier l’atmosphère déroutante et la complexité narrative d’un roman d’une incontestable intelligence.

La Séparation (The Separation, 2002) de Christopher Priest – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2005 (roman traduit de l’anglais par Michèle Charrier)

Dilvish le Damné

Défi Lunes d’encre, suite, avec un cycle de Roger Zelazny. Il faudra d’ailleurs que je reparle de cet auteur.

Rassemblés dans un fort volume de presque 500 pages, les onze nouvelles et le roman Terres Changeantes forment une geste héroïque autour du personnage de Dilvish. Libérateur des territoires de l’Est issu de l’antique famille de Sélar, une lignée ayant frayé avec les elfes, le chevalier botté de vert elfique a subit le bannissement en enfer, son corps transformé en statue, après avoir affronté le redoutable magicien Jélérak. Deux siècles de supplice qu’il a mis à profit pour apprendre la magie noire et s’attacher la fidélité d’un démon devenu sa monture sous le nom de Ténèbres, un destrier métallique au regard de braise et à la force surnaturelle. Revenu de la Géhenne à l’occasion d’une nouvelle guerre, Dilvish désormais surnommé le Damné, parcourt sans répit les hautes terres désolées, les cols glacés entre deux sommets enneigés, en quête des moyens d’accomplir sa vengeance contre Jélérak. De quoi alimenter sa légende. Pour autant, y trouvera-t-il matière à rédemption ?

En trois nouvelles et un roman, écrits entre 1965 et 1981, le lectorat français avait lié connaissance avec le personnage de Dilvish, de son retour dans les terres de l’Est pour les libérer du joug de ses voisins de l’Ouest, au terme de sa vengeance contre Jélérak dans un château situé en-dehors du temps, en proie aux caprices d’un Dieu Très Ancien, aussi dément qu’imprévisible.

L’intégrale proposée ici par la collection « Lunes d’encre », en restituant les sept nouvelles inédites, permet de juger de la progression du personnage, composant une manière de fix-up informel, ellipses y comprises.

Des premiers textes anecdotiques et répétitif au dénouement frénétique, Roger Zelazny donne de l’épaisseur à Dilvish, le faisant passer du statut de simple archétype à celui de véritable être humain, un tantinet bravache et borné. Parmi les nouvelles, « La Tour de glace », « Le démon et la danseuse » et « Le jardin de sang » témoignent un réel bond qualitatif. Les interactions entre Ténèbres et son cavalier se teintent d’humour et de sarcasme, sans pour autant renoncer aux ressorts de l’aventure. Le Dilvish de Roger Zelazny n’usurpe pas sa réputation Sword and sorcery. Le cycle abonde en effet en sorcières, magiciens, démons, dieux antédiluviens et sortilèges, préférant le mystère à l’épopée. On se croirait presque dans une aventure de Robert Howard tant le monde du demi-elfe exhale un air de déjà-vu hyborien. Et pourtant, sans renier ses classiques, Roger Zelazny parvient à les transcender pour accoucher d’une geste au final décalée, voire moderne, acquittant son tribut à Lovecraft et Hodgson sans flagornerie.

Bref, voici de quoi (re)découvrir une part de l’œuvre de Roger Zelazny, occultée par ses romans majeurs et le trop long cycle d’ « Ambre ».

Dilvish le Damné de Roger Zelazny – Denoël, collection « Lunes d’encre », février 2011 (roman et nouvelles traduits de l’anglais [États-Unis] par Michelle Charrier)

Crimes apocryphes

Le Défi Lune d’encre a encore frappé. Que fait la police !

La quatrième de couverture des Crimes apocryphes présente René Reouven comme un « trésor national ». Bigre ! Une telle assertion mérite qu’on s’y arrête, même si ses récits holmésiens, déjà publiés chez « Lunes d’encre » sous le titre de « Histoires secrètes de Sherlock Holmes » puis réédités en poche, n’usurpent pas leur excellente réputation.

Science Fiction, non ! Imaginaire, oui !

Le lecteur de science-fiction peut sans doute être étonné par la parution dans la collection « Lunes d’encre » de deux ouvrages qui – en fin de compte – n’appartiennent pas à ce genre. Néanmoins, avant de pousser des cris d’orfraie, puis de se lamenter sur la décadence supposée de ce champ de l’Imaginaire (la SF est morte !), voire sur le manque d’inspiration des éditeurs (ils ne prennent plus de risques ces sauvageons !), le lecteur serait bien avisé de lire ce qui suit.

Déjà connu dans la collection « Lunes d’encre » pour deux livres, La Partition de Jéricho et Histoires secrètes de Sherlock Holmes, René Reouven fait partie de ces écrivains populaires disposant de plusieurs nuances à leur plume. Ayant lu le second titre, je n’ai pu que me réjouir de la publication des deux volumes de ces Crimes apocryphes, où se révèlent une fois de plus les qualités d’écriture, d’érudition et d’imagination d’un véritable conteur. Je l’affirme d’ailleurs sans ambages : je suis désormais fan de l’auteur, la pire espèce qu’il soit en ce bas monde après celle de l’écrivain prolifique de Fantasy.

Pour les amateurs de faits, Crimes apocryphes rassemble sept romans, dont un inédit, et deux novellas. Les deux volumes sont enrichis d’une préface et d’une bibliographie bien informée de Jacques Baudou, chaque texte étant de surcroît commenté par René Reouven lui-même. A tout ceci, il convient d’ajouter des illustrations de couverture de Guillaume Sorel du meilleur effet.

Les confections d’un érudit du crime.

Le crime fournit le fil directeur, un fil évidemment rouge sang, à ces deux volumes composés par René Reouven. L’auteur semble d’ailleurs intarissable sur ce point. Rien d’étonnant lorsque l’on sait qu’il est à l’origine du roboratif Dictionnaire des assassins. Il ne s’agit néanmoins pas ici de nous décrire par le menu les investigations d’infatigables enquêteurs au prise avec des crimes insolubles ou des énigmes mystérieuses. Même s’il dresse en creux leur portrait, René Reouven fait du crime, ici conçu comme un des beaux-arts, le cœur du récit. Des crimes élaborés comme des œuvres d’art et imaginés par des esthètes criminels. Ainsi, au cours d’un jeu de rôle où les participants doivent proposer un scénario de crime parfait, les membres du Cercle de Quincey se laissent prendre au jeu du boulevard du crime. De la même façon, dans « Souvenez-vous de Monte-Cristo », le meurtrier imagine une vengeance en s’inspirant des Mémoires de Jacques Peuchet, œuvre réelle ayant elles-même fournie la matière du roman d’Alexandre Dumas, Le comte de Monte-Cristo. Bien entendu, ces belles mécaniques échappent au contrôle de leurs artisans criminels pour la plus grande joie du lecteur qui ne peut qu’admirer, l’implacable enchaînement des événements conduisant au châtiment.

Romancier et écrivain.

Dans plusieurs interviews, René Reouven avoue avoir développé le goût pour la lecture dans les pages des feuilletonistes plutôt que dans celles des auteurs des belles lettres. Paul Féval, Pierre Souvestre et surtout Zevaco figurent dans son panthéon personnel. Voyage au centre du mystère est à la fois un véritable roman feuilleton et un hommage au roman feuilleton (ce n’est pas par hasard si Pierre Souvestre lui-même apparaît dans ce roman). Affrontement ontologique entre deux personnages, l’un personnifiant le crime et l’autre la justice, ce roman alterne dans deux parties les points de vue du criminel et du policier. Le lecteur suit ainsi cette lutte du glaive et du poignard des deux côtés de la barrière. En dépit du mépris des partisans des belles lettres pour le roman feuilleton et toutes les manifestations de la littérature populaire, René Reouven écrit ici d’une plume que pourrait lui envier beaucoup des chantres de la grande littérature. Il enlumine ses intrigues complexes et documentées, en usant de la subtilité des tournures et de la richesse du vocabulaire comme un maître orfèvre. De surcroît, avec un humour délicieux et un certain goût pour le calembour.

Imaginaire littéraire et historique revisités.

La littérature et l’Histoire irriguent l’imagination de René Reouven, lui offrant l’opportunité de restituer l’esprit et le contexte d’une époque avec une économie de moyens et une érudition historique et littéraire impressionnante. Que ce soient la Mésopotamie antique (Tobie or not Tobie), la France des Lumières (Le grand sacrilège), le XIXe siècle victorien (Les grandes profondeurs) ou français (Les confessions d’un enfant du crime et Voyage au centre du mystère), le Far West de la conquête américaine (Le rêveur des plaines), René Reouven investit l’Histoire et l’enrichit par son imagination au point de flouter les contours de la réalité et de la fiction. N’avoue-t-il pas d’ailleurs en commentaire des Confessions d’un enfant du crime : « c’est un roman dont on peut dire que si je ne peux prouver que tout ce qui est dedans est vrai, personne ne pourra prouver que ce qui est dedans est faux. » Bref, au viol de l’Histoire, il préfère le consentement mutuel.

La narration à la première personne, en forme de témoignage, et la multiplication des points de vue par l’utilisation d’extraits de journaux ou de correspondances intimes, faisant entrer le lecteur dans la confidence, renforcent cette impression de réel. De même, les nombreuses références ou hommages à des auteurs classiques et moins classiques (René Reouven ne faisant pas de discrimination, la liste de ses références est longue), l’implication des auteurs eux-mêmes et de leurs créatures dans l’intrigue participent fortement au processus, créant une connivence ludique avec le lecteur (voir le patchwork, composé de citations empruntées à des personnages renommés, inséré dans l’intrigue de Tobie or not Tobie). Avec un grand plaisir, on retrouve ainsi Jules Verne, Mary Godwin, Lord Byron, le docteur Polidori, la bête du Gevaudan, John Chisum, Pat Garret, Billy the Kid, Gérard de Nerval, Lautréamont, William Crookes, Robert-Louis Stevenson, Jack l’éventreur et bien d’autres au détour des pages de ces deux impressionnants volumes.

Arrivé au terme de cette longue chronique, difficile d’afficher une préférence. Tous les textes présentés ont des qualités indiscutables. Peut-être peut-on signaler deux axes pour guider la lecture, l’un nettement plus policier (Tobie or not Tobie, Les confessions d’un enfant du crime, Voyage au centre du mystère, Le cercle de Quincey et Souvenez-vous de Monte-Cristo) et l’autre mêlant Histoire et fiction teintée de fantastique (Le grand sacrilège, Un fils de Prométhée, Le rêveur des plaines et Les grandes profondeurs).

Dans tous les cas, ces Crimes apocryphes proposent quelques longues heures de lecture et de plaisir car, contrairement à de nombreux autres auteurs, René Reouven ne laisse pas le lecteur sur le bord de la route.

Crimes apocryphes de René Reouven – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2006

Maître de l’espace et du temps

Ayant maintes fois différé sa lecture, le défi Lunes d’encre m’a remis en mémoire l’omnibus consacré par la collection à l’auteur américain Rudy Rucker. Un ouvrage épais composé de deux romans, Maître de l’espace et du temps et Le Secret de la vie, mais aussi d’un recueil inédit rassemblant huit nouvelles écrites en solo ou avec la collaboration de Bruce Sterling, Paul Di Filippo et Marc Laidlaw. Bref, de quoi occuper le temps à défaut de le maîtriser.

Éminemment science-fictif mais surtout complètement hilarant, le propos de Rudy Rucker oscille entre hard SF et burlesque bigger than life, sans que cela ne tourne à la pochade. En fait, on s’amuse beaucoup des situations décalées et des saillies drolatiques qui rappellent celles d’un John Varley, d’un Robert Scheckley et sans doute aussi d’un Fredric Brown, invoqué justement en quatrième de couverture.

Concernant Fredric Brown, Maître de l’espace et du temps acquitte sa dette à l’auteur natif de l’Ohio sans faire de chichis. L’intrigue et son déroulé ne sont d’ailleurs pas sans évoquer L’Univers en folie. Avec son invasion de cerveaux issus d’un monde parallèle et son duo de savants farfelus, triturant la constante de Planck pour plier le monde à leurs caprices, le récit nous propulse dans une succession de situations abracadabrantesques, sur un rythme endiablé, même si un tantinet lassant sur la longueur. À grand renfort de blonzeur, fonctionnant avec des gluons, Harry Gerber et Joe Fletcher exaucent leurs vœux personnels et ceux de leurs proches, provoquant une rafale de catastrophes, les désamorçant ensuite avec une nonchalance à proprement parlé insolente.

Dans ce roman, Rudy Rucker se livre à un petit cours de vulgarisation scientifique amusante, saupoudrant les concepts mathématiques d’une pincée de pataphysique. Bref, Maître de l’espace et du temps se lit sans déplaisir, comme un hommage transparent aux séries B, flirtant pas qu’un peu avec un esprit potache décomplexé et délicieusement régressif.

Avec Le Secret de la vie, on change de registre, adoptant celui du roman d’apprentissage, mais avec des extraterrestres… Depuis qu’il a lu La nausée et découvert l’existentialisme, Conrad Bunger est obsédé par la mort et le néant. Un fait fâcheux lorsque l’on est un adolescent des années 1960 habitant Louisville. Pour échapper à la dépression, il ne lui reste plus qu’à trouver le secret de la vie, une quête sur laquelle une multitude de philosophes et de scientifiques se sont cassés les dents. Qu’à cela ne tienne, le mystère ne résistera pas longtemps, surtout en multipliant les beuveries, les coucheries et en utilisant la pharmacopée des sixties. On s’attache ainsi à Conrad, le suivant de la fin de ses études au lycée jusqu’à sa scolarité à l’université. Une période où il se soulage beaucoup de ses frustrations en compagnie de ses colocataires. Cet aspect du roman, très bien rendu, a un traitement mainstream, n’étant pas dépourvu d’humour. Pourtant, Rudy Rucker instille quelques bizarreries dans le récit, notamment lorsque Conrad se découvre des pouvoirs dans des situations de danger immédiat. Le procédé laisse progressivement penser que le jeune homme n’est peut-être pas ce qu’il croit être. Quant à son obsession du secret de la vie, elle peut-être puise ses origines dans tout autre chose qu’une simple crise existentielle. Bref, une nouvelle fois, Rudy Rucker se montre malin, livrant ici un roman gigogne où le mainstream un tantinet nostalgique s’intrique à la science-fiction, sans solution de continuité.

À l’assaut du Cosmos m’a beaucoup moins enthousiasmé. Je retiendrai surtout parmi la sélection deux textes coécrits avec Bruce Sterling, en particulier la nouvelle donnant son titre au recueil, le reste m’ayant profondément ennuyé, en particulier la série de trois nouvelles autour du surf et des maths, écrite à quatre mains avec Marc Laidlaw. Bref, inégal mais loin d’être honteux.

Au final, cet omnibus publié dans la collection « Lunes d’encre », hélas seulement disponible en « Présence du futur » sur le marché de l’occasion, se révèle un must-read pour les adeptes d’hommage décalé, de déglingue, d’histoires bizarres à base de série B et de physique quantique. C’est possible, si si !

Maître de l’espace et du temps de Rudy Rucker – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2005 (omnibus traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean Bonnefoy et Jean-Pierre Pugi)