Demain et le Jour d’après

Demain et le Jour d’après est le premier roman de Tom Sweterlitsch. Paru bien avant Terminus, nul doute qu’il pâtira de l’enthousiasme soulevé par ce titre postérieur, sentiment partagé sur ce blog. Mais comparaison n’est pas raison car, s’il faut reconnaître que l’on n’atteint pas le même niveau de sidération, cette première œuvre n’en demeure pas moins un honnête page turner où science fiction et thriller font bon ménage.

À la différence de Terminus, l’apocalypse n’est pas une promesse funeste menaçant le devenir de l’Amérique. Elle s’est déjà produite, effaçant de la carte la ville de Pittsburg. Une bombe nucléaire déclenchée par un terroriste a en effet plongé le pays dans la paranoïa, infléchissant le cours de la démocratie, au plus grand bénéfice de la présidente Meecham. D’un point de vue plus personnel, l’événement a ruiné la vie de John Dominic Blaxton, l’entraînant sur la voie d’une dépression insurmontable, la culpabilité chevillée au corps pour avoir survécu à son épouse enceinte. Depuis, il a abandonné la poésie et le métier d’éditeur pour se réfugier dans le paradis artificiel de l’Archive, reconstitution virtuelle composée à partir de toutes les images et vidéos passées de Pittsburg. Une sorte de streetview animé et personnalisable, devenu un havre mémoriel pour les familles en deuil, mais hélas aussi un réservoir à sensations malsaines pour les voyeurs et autres prédateurs du Flux. Blaxton fréquente l’Archive pour le compte des sociétés d’assurance qui l’emploient, traquant les traces des disparus afin d’attester de leur présence le jour de la catastrophe. Un prétexte bien commode pour arpenter parcs et avenues de la cité défunte/défaite afin de revivre sans cesse quelques moments privilégiés avec sa femme, magnifiés de surcroît par le recours à la drogue. Car, dix ans après l’apocalypse, Blaxton n’est toujours pas parvenu à tourner la page et il sombre peu-à-peu, perdant le contact avec la réalité et le présent. Jusqu’au jour où l’une de ses missions l’amène à croiser une image du mal absolu.

Ne tergiversons pas. Demain et le Jour d’après est un thriller classique, augmenté d’un habillage science-fictif. Le futur de Tom Sweterlitsch lorgne vers la dystopie, dépeignant une Amérique en proie aux pires vices de la société de transparence et des réseaux. Câblé et doté des lentilles adéquates, chaque individu dispose de la possibilité d’enrichir la réalité avec des textures supplémentaires ou de s’immerger dans le Flux. Un brouet de spams incessants et de flashs intrusifs paramétrés pour flatter les plus bas instincts. Achetez Américains, baisez Américain, vendez Américain !! scande l’émission vedette de CNN, à grands renforts de teasers racoleurs. La moindre sextape de starlette ou de femme politique se retrouve ainsi sur le devant de l’actualité. Le crime le plus sordide, surtout lorsqu’une femme est impliquée, suscite naturellement de multiples commentaires sur son indice de baisabilité, y compris post-mortem. Blaxton n’en peut plus de ce monde obscène, aussi préfère-t-il se réfugier dans l’Archive et dans la nostalgie d’un passé désormais inatteignable puisque fantomatique, privé de substance si ce n’est celle que lui procure la drogue. Il revit ainsi ses souvenirs, débarrassés de leur gangue douloureuse, ignorant les conseils de ses rares amis qui l’incitent à achever son deuil afin de faciliter la résilience.

La grande force du roman de Tom Sweterlitsch se fonde dans ce regard désabusé, dans cette tristesse indicible s’incarnant dans la volonté irrésistible de rendre justice aux disparus, de faire émerger la vérité, même si le monde n’en ressort pas transfiguré. Loin de la figure héroïque, John Dominic Blaxton se distingue surtout par sa fragilité, sa sensibilité à fleur de peau et la profonde empathie qu’il ne peut s’empêcher d’éprouver pour autrui. Ces traits de caractère font de lui une anomalie, mais aussi le vecteur idéal pour découvrir ce monde du jour d’après, où le sentiment de péché prévaut finalement plus que jamais.

En cela Demain et le Jour d’après partage bien des points communs avec le roman noir, même s’il demeure aussi marqué par les routines du thriller, accusant quelques faiblesses au niveau du rythme. En dépit de ce bémol, on ne rencontre cependant guère de difficultés pour suivre John Dominic Blaxton dans sa quête de vérité. Un cheminement jalonné de chausse-trapes offrant par ailleurs une vision sombre de la société, y compris dans son usage des outils technologiques qui composent d’ores et déjà notre quotidien.

Pour les curieux et indécis, plein d’autres avis ici et

Demain et le Jour d’après (Tomorrow and Tomorrow, 2014) – Tom Sweterlitsch – Éditions Albin Michel Imaginaire, avril 2021 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Michel Pagel)

Gnomon

Qu’est-ce que Gnomon ? L’entité mystérieuse et insaisissable hante les angles morts du roman de Nick Harkaway. Comme une ombre sur la paroi de la caverne platonicienne, comme le sillage d’une nageoire dorsale sur le bleu d’un écran hors service, comme un protocole fantôme hébergé dans sa matrice textuelle, il semble vouloir restaurer la pluralité des choix dans un réel en proie au doute. Algorithme assassin aux incarnations multiples, son existence déroute, semant la confusion et la crainte dans les esprits. Est-il bienveillant ou malveillant ? Est-il le plus grand ennemi du Système ou son allié ? N’est-il finalement pas le plus grand mensonge d’un roman gigogne ?

Pour Mielikki Neith, Gnomon n’est au début qu’un nom sur un dossier sensible susceptible de déstabiliser la société britannique. Dans le meilleur des mondes possible, la Grande-Bretagne est en effet devenue une utopie gérée par le Système et surveillée par le Témoin. Les citoyens sont ainsi incités à participer directement à la vie publique, accomplissant le rêve d’une démocratie totale et proactive. En contrepartie, leur existence est scrutée en permanence via la vidéosurveillance, les traces numériques de leurs activités quotidiennes et les objets connectés dont ils usent. Grâce à ses algorithmes, le Témoin est même devenu capable de prévenir les actes criminels, assurant une paix et une sécurité quasi-absolue.

Dissidente reconnue du Système, Diana Hunter est morte pendant un interrogatoire dans les locaux du Témoin. Dans cette société parfaite, le fait est fâcheux et impensable. Chargée d’élucider le mystère de ce décès suspect, Mielikki Neith explore l’enregistrement de la mémoire de la victime en l’injectant dans son propre cerveau. Très vite, l’enquêtrice se confronte aux personnalités de trois autres personnes, un trader grec, une alchimiste du IVe siècle et un artiste éthiopien contemporain, dont les récits se mêlent à celui de Diana Hunter, multipliant les interrogations. Cela fait beaucoup de monde dans la seule tête d’une bibliothécaire et pose évidemment question. Où se cache la vérité et où se trouve le mensonge ? Que dissimulent ces différentes strates de souvenirs ? Pour Mielikki Neith, le défi devient presque insurmontable, au point de lui faire perdre le contact avec la réalité.

Lire Gnomon est assurément une expérience textuelle ardue. Par la densité informationnelle de ses multiples couches narratives, par ses thématiques obsessionnelles et la récurrence de ses motifs, le roman de Nick Harkaway – nom de plume du fils de John Le Carré – a de quoi fasciner ou repousser le lecteur succombant à son attrait. On cherche en effet longtemps la pièce manquante du puzzle composé par l’auteur anglais, s’accrochant au fil d’Ariane d’un récit labyrinthique. On tourne les pages, perdu entre les différentes lignes narratives d’une progression résolument non linéaire dont on espère, en guise de dénouement, la clé de chiffrement qui permettra d’en décoder le propos. On doit enfin se montrer patient et attentif pour comprendre où nous emmène Nick Harkaway, au risque de rester à quai. Mais, avant d’avoir la révélation, pour ne pas dire avant de recevoir l’épiphanie, il faut faire preuve de ténacité, quitte à prendre des notes ou à faire quelques recherches. Gnomon échappe en effet à la compréhension immédiate. Il ne cède en rien à la facilité, nous contraignant à accepter de nous égarer dans ses multiples narrations avant d’apercevoir la solution. Bref, Gnomon n’est pas le genre de lecture à aborder en dilettante.

Mérite-t-il pour autant tous ces efforts ? Sans aucun doute, oui. Pourquoi ? D’abord parce qu’on y découvre un monde dystopique qui, sous couvert de démocratie directe et de transparence totale, est fondamentalement totalitaire. Un monde convaincant et crédible, où la science-fiction s’adresse à notre présent, nous avertissant des dérives possibles et déjà en germe de toutes ces technologies intrusives dont on use sans réfléchir, préférant céder à la facilité et à l’esprit grégaire. Gnomon recèle aussi des passages fascinants, où la métaphysique se mêle aux spéculations technologiques, certes pas toujours inédites, et aux métaphores de la mythologie gréco-romaine, suscitant une forme de sidération. Certes, le roman n’est pas exempt de longueurs, se révélant parfois hermétique, notamment dans son segment alchimique, mais le dialogue impulsé avec les multiples références et allusions culturelles se révèle aussi très stimulant. Gnomon propose enfin une expérience intellectuelle qui, sans renoncer à la fiction, emprunte bon nombre de ses matériaux à l’histoire, la sémiotique, la philosophie, l’informatique, l’alchimie, l’art ou l’imagerie de la pop culture, multipliant ainsi les strates narratives, au point de déboussoler le lecteur.

Pour toutes ces raisons, pas sûr que le roman de Nick Harkaway satisfasse un lectorat ne souhaitant pas sortir de la zone de confort des fictions aux enjeux clairement définis. Mais justement, et si Gnomon n’était que l’ombre portée par la fiction sur la réalité ? Une métafiction s’avançant sous le masque d’un thriller mâtiné de dystopie, voire d’un roman politique post-brexit ? Dans l’attente de l’illumination, à la manière des cultes à mystères de l’Antiquité, Gnomon se mue progressivement en quête, transfigurant l’acte de lecture en expérience de coopération textuelle. Jamais le succès d’un roman n’a reposé autant sur la rencontre entre un livre et son lectorat.

On cause de cet article . A la rencontre d’autres avis ici. On embarque aussi là-bas ou chez le Chroniqueur.

Gnomon (Gnomon, 2017) – Nick Harkaway – Editions Albin Michel Imaginaire, janvier/février 2021 (roman traduit de l’anglais par Michelle Charrier)

Trop semblable à l’éclair

Après une période de troubles ayant failli entraîner sa disparition, l’humanité a opté pour un changement de paradigme aussi brutal que radical. États-nations et religions ont été ainsi remplacés par une oligarchie composée de sept Ruches qui dirigent le monde, redessinant la société à la lumière de la philosophie du XVIIIe siècle. Sept Ruches pour les gouverner tous, et peut-être sept Ruches pour les lier tous… Parce qu’il a commis un crime effroyable, Mycroft Canner a été condamné à une forme d’esclavage. Instrument du pouvoir des Sept, mais aussi principal souffre-douleur de leurs éminences grises, il est chargé d’enquêter sur le vol et la falsification d’une liste de noms dont l’ordre importe beaucoup dans l’équilibre du pouvoir. Et, comme si cela ne suffisait pas, le voilà bombardé protecteur d’un enfant capable de donner vie à l’inanimé et apte à ressusciter les défunts…

Ne tergiversons pas. Trop semblable à l’éclair a fait partie des nouveautés très attendues, paru en 2019 à l’occasion du festival des Utopiales (où l’autrice était d’ailleurs présente). De ce fait découle une légitime curiosité, titillée davantage encore par les louanges d’une blogosphère portée à ébullition, par une critique élogieuse et quelques récompenses, notamment le prix Compton Crook et un Campbell Astounding Award. Bref, avec la parution du premier opus de la tétralogie «  Terre Ignota », le Bélial’ fait le pari de l’audace, de l’exigence et de la sidération. Dès les premiers chapitres, le lecteur se retrouve en effet immergé dans un futur où le meilleur des mondes possibles, issu du creuset de la philosophie des Lumières, a abouti à l’émergence d’une utopie aussi étrangère à nos yeux que pourrait paraître notre présent à un homme ayant vécu à la Renaissance. Ada Palmer n’a cependant pas oublié les leçons d’Ursula Le Guin, pour laquelle toute utopie recèle une part d’ambiguïté. Dans ce futur ultra-connecté, unis par un réseau centralisé de voitures volantes, où chaque individu est tracé, où le genre est considéré comme un archaïsme ou un objet de fétichisme, y compris dans la langue, où les religions sont proscrites au profit de directeurs de conscience chargés des questions métaphysiques (les sensayers), où les nations ont cédé la place à des organisations communautaires librement constituées, où les familles ne sont plus fondées sur les liens du sang mais sur les affinités, il y a tout de même quelque chose de pourri, pour paraphraser Shakespeare – qui donne par ailleurs son titre au roman. Et il ne faut guère compter sur le narrateur, Mycroft Canner lui-même, pour contester cette impression. Bien au contraire, il aurait même plutôt tendance, en bon narrateur non fiable, à brouiller les pistes, interpellant régulièrement le lecteur d’une manière très théâtrale afin de susciter adhésion ou réprobation.

À n’en pas douter, Trop semblable à l’éclair est un roman clivant, d’une densité confinant au repoussoir pour les uns, d’une érudition foisonnante et d’une ambition incroyable pour les autres. Le premier volume de la tétralogie «  Terra Ignota » n’est pas en effet un livre facile d’accès. L’autrice ne s’embarrasse pas de didactisme pour livrer au lecteur les clés de son univers. Le roman d’Ada Palmer demande que l’on s’accroche, que l’on persévère afin d’aller au-delà de la linéarité apparente de son double arc narratif. Il demande que l’on s’intéresse à la philosophie et à la pensée des Lumières, sans renoncer à une certaine dose de sense of wonder. Pourvu de l’illustration de couverture originale de Victor Mosquera déployée sur de larges rabats, et d’une interview de l’autrice américaine en guise de postface, Trop semblable à l’éclair se pare au final des vertus d’une science-fiction complexe et stimulante, formant une sorte de diptyque avec Sept Redditions.

Un avis plus mitigé ici.

Trop semblable à l’éclair (Too Like The Lightning, 2016) de Ada Palmer – Le Bélial’, octobre 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Michelle Charrier)

Drift

Dans le futur, la Terre n’est plus qu’une coquille creuse. Sous un ciel gris et bas, obscurci par les scories, elle agonise rongée par un cancer ne lui accordant aucune rémission, une tumeur appelée l’homme. Dans les cités dortoirs, les cités dépotoirs, les cités-poubelles, la majorité de la population vit désormais sous terre, ne sortant plus que la nuit. Déambuler dans les rues le jour est en effet devenu périlleux. Les Diurnes patrouillent, déterminés à éradiquer tout signe de vie. Plus loin dans les plaines, les Justes modèlent le monde à leur guise, épurant le génome de ses tares biologiques pour concevoir une race de privilégiés à la longévité étendue. Mais, les ressources manquent aussi dans leur paradis aseptisé. Peut-être est-il temps d’aller voir si l’herbe est plus verte ailleurs ? Peut-être faut-il affréter sans tarder le Drift pour y transplanter l’humanité, du moins sa part la plus évoluée ?

De tout cela, Darker n’en a cure. Seul importe le souvenir de Kenny et Surynat, la mante modélisée qui partage son existence solitaire. Seul compte son talent pour tuer et accomplir les missions que lui confient les nantis des cités-dômes, comme celle consistant à ramener deux chiens, un couple de jumeaux dont le talent peut être utile à la navigation du Drift entre les étoiles. Mais, le lien qu’il noue avec la paire canine lui coûte son indépendance. Contraint d’embarquer sur la nef céleste, il soumet sa triste humanité à l’épreuve du temps.

« Nous sommes de passage sur des mondes qui ne nous appartiennent pas. »

Bienvenue dans un monde parent de la fresque de « La Tragédie humaine ». L’espoir a déserté les rues des cités-poubelles, jonchées de cadavres dévorés par les rats, et le refuge des cités-dômes. L’engeance humaine a failli, la Terre lui rend la monnaie de sa pièce, stimulant son instinct de prédation. La technologie ne l’a pas libérée, bien au contraire, elle a accru les injustices sociales rendant les nantis et leurs serviteurs encore plus puissants et imperméables à la pitié.

Drift prolonge et étend ailleurs et demain le paysage fictionnel de Thierry Di Rollo. Un univers que l’on aurait tort de réduire à la noirceur. Incontestablement âpre, sans illusion sur la propension de l’homme à détruire pour satisfaire ses instincts, le roman recèle pourtant des moments de grâce fugitifs, témoignant d’une profonde empathie pour autrui et d’une grande tendresse pour ses personnages. Loin d’être parfaits, ils n’ont pas en effet l’étoffe immaculée du héros, de l’archétype incorruptible. Bien au contraire, ils sont façonnés à l’aune d’une humanité fragile, tiraillée par la grandeur et la bassesse. Être solitaire et apparemment sans état d’âme, Dwain Darker n’est pas sans évoquer un autre personnage de l’œuvre de Thierry Di Rollo. Plus précisément, Mordred, le varanier du diptyque Bankgreen/Elbrön. L’affinité qu’il entretient avec sa monture, l’ambiote modelée à partir des gènes d’une mante, mais également le lien qui l’unit aux jumeaux canins, ne l’empêchent pas de s’interroger sur la vie et la mort, l’amenant peu-à-peu à renoncer à la lâcheté de l’illusion de soi.

D’aucuns pourraient voir dans l’œuvre de Thierry Di Rollo comme une réflexion sur le sens de la vie et sur la condition humaine. Définir l’homme figure en effet au cœur du propos de l’auteur. C’est une interrogation dont la réponse n’est pas agréable, mais avec laquelle il convient pourtant de vivre. Drift pousse juste le raisonnement un peu plus loin, dépassant le cadre de la dystopie pour aborder celui du transhumanisme. Si la nano-technologie, le clonage, l’arrachement à la terre natale apparaissent comme des manières séduisantes de prolonger l’humain, de l’amener à s’affranchir de ses limites biologiques, toutes ces techniques ne redéfinissent finalement pas sa nature intrinsèque. Et, si la science nous permet d’entrevoir le dessein caché de l’univers, l’énigme assumée de notre condition consciente reste quant à elle inquantifiable, nous condamnant à une existence absurde, ici ou ailleurs.

Mélange de dystopie et de space opera, au sens très large du terme, Drift permet donc à Thierry Di Rollo d’élargir le champ de son inspiration, tout en restant fidèle à ses thématiques habituelles. Âpre mais traversé de moments d’empathie, le voyage de Darker résonne comme The Long and Winding Road des Beatles. Une complainte empreinte de nostalgie et d’abandon.

Drift de Thierry Di Rollo – Le Bélial’, 2014

Un Bonheur insoutenable

Sous la gouvernance d’UniOrd, l’avenir semble uniformément radieux. L’humanité Les membres de la famille prospèrent sur Terre et dans les étoiles, rejouant chaque jour le spectacle d’une société harmonieuse et pacifiée, débarrassée de tous ses travers, agressivité, passions, concurrence et ambition. À l’ombre de Jésus, Marx, Wood et Wei, l’existence se déroule désormais sans heurts jusqu’à 62 ans, âge où il faut céder la place aux générations suivantes avec le sentiment d’avoir mené une vie utile à tous.

Li a toujours préféré être appelé par le surnom que lui a donné son grand-père. Il n’a jamais pu se satisfaire de l’existence normalisé à laquelle le prédestine UniOrd. En dépit de la chimiothérapie imposée à tous, d’entretiens fréquents avec son conseiller psychologue, de pauses récréatives avec diverses partenaires sexuelles choisies par UniOrd et d’une existence réglée jusque dans le moindre détail, il ne s’est jamais réjouit du consensus. Loin de se contenter du bonheur homogène dispensé à tous les membres de la famille, il s’interroge sans cesse, optant pour un comportement à risque bien peu recommandable qui le porte à revendiquer davantage de liberté. Au point de rejoindre les incurables, ceux que la société n’est pas parvenue à guérir.

« Qu’est-ce qui est souhaitable ? Vivre avec un bracelet, un conseiller et un traitement mensuel, loin de la violence, l’agressivité, l’avidité, l’hostilité, la concurrence ? Ou connaître la vérité ? Peut-être est-ce surtout d’être privé de la possibilité de choisir qui demeure problématique. »

Lorsque l’on évoque la dystopie, on ne peut guère faire l’impasse sur George Orwell, Aldous Huxley ou Evgueni Zamiatine tant leur œuvre a marqué durablement de son empreinte l’imaginaire du totalitarisme. Pourtant à côté de ces classiques, quelques autres titres méritent toute notre attention empreinte de pessimisme. D’abord, Kallocaïne de Karin Boye dont vous pouvez lire la recension ici-même. Et puis, Un Bonheur insoutenable de Ira Levin qui a l’avantage de s’achever par un happy-end, du moins l’espère-t-on.

Avec cette anti-utopie normalisée, l’auteur américain reprend à son compte bien des thèmes présents dans Brave New World. Les pratiques d’un eugénisme, non plus programmé à la conception, mais intégré comme norme sociale, la castration chimique des désirs, l’endiguement des pulsions et passions, la surveillance permanente des individus et le maintien de zones d’exclusion pour y enfermer de leur plein gré les réfractaires, on retrouve dans Un Bonheur insoutenable bien des motifs de l’œuvre d’Aldous Huxley. Mais, Ira Levin ne se contente pas d’une redite, il adapte le sujet à son époque. D’abord, en plaçant l’humanité sous le joug d’un super-ordinateur omnipotent, omniscient et surtout infaillible dans ses choix. Signe des temps, la cybernétique remplace ici les bonnes vieilles méthodes de la dictature, grandement aidée dans ses desseins par les bienfaits de la camisole chimique. Puis, en réactivant l’archétype du rebelle, prêt à sacrifier son confort au nom d’un idéal bien plus convaincant, l’auteur s’inscrit dans l’air du temps. À l’époque de la contre-culture et du rejet du système consumériste, le propos ne pouvait que susciter un écho favorable parmi les baby-boomers épris de liberté. Difficile pour eux de ne pas s’identifier à Matou, dont l’éveil progressif, la prise de conscience, la fuite puis la révolte figurent au cœur de l’intrigue du roman. Un processus lent qui nous permet de découvrir de l’intérieur le fonctionnement de ce meilleur des mondes (bis), nous interpellant sur ses réels bienfaits, sur ses méfaits et nous confrontant à nos propres choix d’individus jouissant de la liberté. Pour le meilleur et le pire, pour notre bonheur ou/et notre malheur.

Si l’on fait abstraction d’une scène de viol assez insoutenable (ahem…) et injustifiable, Un Bonheur insoutenable interroge notre faculté à nous satisfaire de notre encombrant besoin de liberté. À l’heure où l’on manipule l’émotion de l’opinion pour lui faire accepter son sort, où l’on prétend faire œuvre de pédagogue avec un électorat infantilisé, où de nombreux malades soignent leurs troubles avec des tranquillisants, où la vidéosurveillance et la biométrie se répandent partout dans le monde, l’histoire de Matou ne paraît pas un seul instant désuète. Bien au contraire, elle semble même plus que jamais d’actualité.

Un Bonheur insoutenable (This Perfect Day, 1969) – Éditions J’ai lu, collection « Nouveaux Millénaires », novembre 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Sébastien Guillot)

L’Incivilité des fantômes

Depuis quelques centaines d’années, les passagers du Matilda endurent une croisière sans escale. Pour tous, Hauts-Pontiens comme Bas-Pontiens, la Terre n’est plus que le souvenir d’une époque révolue, un récit mythique que l’on se raconte pour supporter l’âpreté d’un quotidien injuste, à l’ombre de Petit-Soleil. L’injustice règne en effet sans partage dans l’arche stellaire, prenant l’apparence d’une monarchie de droit divin, tempérée par la ségrégation raciale et l’esclavage. Pour les Goudrons terrés sur les Bas-ponts de l’arche, l’existence se réduit à un labeur incessant dans les plantations sur les ponts agricoles, sous la surveillance constante de gardes ayant droit de vie ou de mort sur eux. Ce modèle s’inspirant de la logique du camp de concentration est considéré par beaucoup, surtout les Blancs, comme un horizon indépassable, rejouant le pire de l’Histoire humaine. Mais dans l’atmosphère confinée du Matilda, tout le monde est à l’affût de l’incident qui provoquera la révolution.

Avec ce premier roman dont le décor s’inspire d’un des tropes les plus connus de la science-fiction, Rivers Solomon file la métaphore, transposant au sein d’une arche stellaire une société ségrégationniste, machiste et homophobe. Dans ce lieu clos, frappé par la régression après l’accident qui l’a privé de son commandement et de son  équipage, l’intolérance, les préjugés et la discrimination ont semé leurs graines malfaisantes. Les riches planteurs passagers y exploitent désormais une main-d’œuvre servile, privée de patrie et de dignité, opprimant sans vergogne la population noire entassée dans les cales Bas-Pont du vaisseau, mais n’oubliant pas de s’en prendre aussi aux femmes et à toutes les personnes dont l’identité diffère d’une supposée norme hétérosexuelle.

Dans cet univers privé de mémoire, où prévalent la claustrophobie et l’angoisse, Aster défie pourtant consciemment toutes les règles. Iel a appris la médecine sous la houlette de Theo, le fils asexué de l’ancien tyran, faisant bénéficier de son savoir les plus démunis, en dépit des brimades des gardes et de Lieutenant, le pire d’entre-eux. Sans doute trop intelligent-e pour son bien être, iel tente de rendre leur dignité à tous ces fantômes, femmes, personnes de couleur et LGBT+, auxquels le Souverain et ses sbires dénient toute dignité. Rivers Solomon nous raconte son éveil progressif à la connaissance et sa rébellion. Un long parcours semé de déconvenues et de violence, souvent insoutenable, nous permettant de découvrir toute l’inanité de la ségrégation, système social porteur d’une aliénation absolue.

L’Incivilité des fantômes s’inscrit donc de plain-pied dans la longue lignée des romans engagés, montrant que la science-fiction reste avant tout un vecteur d’idées, une littérature pouvant susciter le débat par les dangereuses visions qu’elle suscite. Ce ne sont pas les amateurs d’Ursula Le Guin et d’Octavia Butler qui viendront nous contredire sur ce point.

L’Incivilité des fantômes (An Unkindness of Ghosts, 2017) de Rivers Solomon – Les Éditions Aux forges de Vulcain, septembre 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Francis Guévremont)

Amatka

Cela faisait longtemps qu’un roman ne m’avait pas laissé sceptique, du moins au premier abord. Amatka est en effet un récit qui ne se livre pas immédiatement, frappé du sceau d’une banalité dont le prosaïsme apparent finit par intriguer. Implantée en terre étrangère, dans une contrée dépouillée de toute aspérité, une toundra glacée traversée par une unique voie ferrée, Amatka est une colonie au quotidien monotone où se répète une routine établie par un comité lointain. Un collectif isolé où la dissidence est proscrite et le libre arbitre traité avec la plus grande sévérité afin de préserver le caractère tangible de la société et de l’environnement. Dans ce monde, l’existence s’apparente à une page blanche où se répète sans cesse la même phrase dictée par la volonté d’une communauté assiégée, en proie à une menace indicible.

Amatka est un roman bizarre, une fable politique nous dit la quatrième de couverture. Sur ce point, on ne peut que suivre l’avis de l’éditeur, subodorant même une certaine parenté avec Les Dépossédés de Ursula Le Guin, du moins pour son paysage désertique et le modèle social décrit, un vague collectif anarcho-communiste. Mais là où l’autrice américaine souligne le caractère ambigu de son utopie, développant son propos dans un décor de science fiction, Karin Tidbeck choisit le cadre de la métaphore, jouant du pouvoir de réification des mots jusque dans son récit.

À Amatka comme dans les autres colonies, on nomme en effet les objets, poussant ce rituel jusqu’à inscrire leur nom au marqueur, de peur de les voir se dissoudre et revenir à leur état initial de pâte molle et grisâtre. À Amatka prévaut une discipline de fer, ne tolérant aucun écart depuis qu’une des cinq colonies a fait dissidence, entraînant un cataclysme dont on garde encore un souvenir effrayé. À Amatka règne le bonheur d’une vie simple et codifiée, au prix de l’immutabilité, de la perpétuation de la médiocrité et d’un contrôle absolu du langage. La règle est simple : une chose ne peut être si elle n’est pas nommée et ce qui est, doit être dit pour exister.

Envoyée à Amatka pour réaliser une enquête sur les besoins et pratiques de ses habitants en matière d’hygiène, Vanya n’est sans doute pas la fonctionnaire idéale pour accomplir cette tâche. Dans sa jeunesse, elle a flirté avec l’interdit et son père a été arrêté en raison de son attitude subversive. Ramenée vers l’orthodoxie, elle a échappé au pire, reniant son géniteur pour pouvoir retrouver sa place au sein du collectif. Mais, Vanya est restée trop curieuse pour son propre bonheur et pour l’équilibre social de la communauté.

Dans un monde figé et glacé, où les certitudes se délitent peu-à-peu en dépit du strict contrôle social, Karen Tidbeck reprend à son compte le concept du pouvoir libérateur et créateur des mots, dénonçant l’emprise de l’État qui cherche à en détourner le sens afin de perpétuer un modèle politique considéré comme indépassable. A l’heure de la communication politique et des éléments de langage, on ne peut pas rester insensible au parcours de Vanya et à sa révolte silencieuse. On ne reste pas davantage réfractaire à l’atmosphère d’un roman où l’autrice parvient à rendre tangible le malaise, tout en nous faisant ressentir l’immobilisme mortifère d’un monde étouffant jusqu’à l’asphyxie.

Grand amateur de dystopie, je ne pouvais laisser de côté ce roman dont diverses éminences de l’Internet avaient dit grand bien. L’effort relatif pour dépasser les cent premières pages, vaincre l’ennui insidieux, a finalement été récompensé. Amatka est un excellent roman, que dis-je, une lecture indispensable dont le propos interpelle, invitant le lecteur à réfléchir sur le pouvoir des mots en politique et, d’une manière plus générale, illustrant par l’exemple le caractère démiurgique de la littérature.

Amatka (Amatka, 2017) de Karin Tidbeck – Réédition Folio SF, 2019 (roman traduit de l’anglais et du suédois par luvan)

L’Enfance attribuée

Sam Harger et Eleanor Starke ont tout pour être heureux. Leur situation leur garantit de vivre éternellement à l’abri du besoin et de la plupart des maladies génétiques ou épidémiques connues. Ils sont beaux, pleinement satisfaits du point de vue professionnel et affectif, en pleine santé et très amoureux l’un de l’autre, en dépit de l’ambition politique dévorante d’Eleanor. La possibilité de devenir parents, un privilège accordé chichement par la ministère de la Santé et des Affaires Sociales vient couronner leur idylle. Mais, dans ce futur parfait, l’erreur est impossible et l’exclusion impensable comme va le découvrir Sam.

Pour paraphraser le titre d’une nouvelle de Jean-Jacques Nguyen, L’Enfance attribuée pourrait être renommée l’amour au temps de la prophylaxie totale. Le texte de David Marusek se distingue en effet par un world building fouillé, mettant en scène une société future où la mort, la maladie, la vieillesse et les incertitudes de l’existence ressortent d’un passé révolu. Bien entendu, les apparences idéales se révèlent au final oppressives faisant passer Le Meilleur des monde d’Aldous Huxley pour un aimable conte pour enfants.

Si l’humanité jouit en effet du confort technologique et d’une longévité étendue, elle vit sous le couperet, celui des sangsues de la Milice, des dispositifs de contrôle automatisés qui scannent les échantillons biologiques prélevés de manière aléatoire sur la population afin de juger de leur innocuité sur la collectivité. Bref, on vit plus longtemps, mais on peut déchoir très vite et rejoindre la catégorie des altérés, certes tolérés mais exclus des bienfaits du génie génétique.

Confinée dans des cités implantées sous des canopées de nano-agents qui les préservent des germes extérieurs, une ribambelle de pestes moléculaires mortelles, l’hyperclasse consomme son visola quotidien, connectée à son fil d’information, sous le regard attentif de domestiques sélectionnés génétiquement pour leurs aptitudes (le meilleur des monde, on vous dit). Via un assistant numérique personnel, elle prend rendez-vous à la clinique de rejuvénation pour ajuster son âge selon son humeur. Elle assiste en hologramme ou en corps-réel aux réunions de travail ou aux fêtes entre amis, partageant un peu de convivialité par procuration. Elle accomplit finalement les routines d’une vie bien réglée, tout en sachant que la Milice veille à sa sécurité. Et, peu importe si cette dernière dispose du droit de vie ou de mort sur le quidam. L’enfer est forcément réservé aux autres.

Histoire d’amour classique entre deux membres de la classe privilégiée, dont l’un impose son agenda personnel à l’autre, L’Enfance attribuée vaut surtout pour sa description du futur. De la relation de Sam et Eleanore, on ne retient surtout que l’amertume et la frustration. L’amour y ressemble davantage à un investissement contractuel ou à un plan de carrière négocié par assistants numériques interposés. Si le futur esquissé par David Marusek brille par sa richesse spéculative, il n’est finalement que la continuation de notre présent. Froid, matérialiste, fonctionnel, toujours plus exigeant dans sa volonté de contrôle et de maîtrise des aléas. Mais aussi sans pitié.

Face au foisonnement thématique de L’Enfance attribuée, on ne peut hélas que déplorer la faiblesse de l’intrigue et des personnages qui sont expédiés comme une formalité superflue. L’imagination de David Marusek semble se tarir au contact de l’humain, l’auteur préférant surtout traiter de l’interaction entre l’humanité et la technologie. Un défaut que l’on retrouve d’ailleurs dans Un Paradis d’enfer, seul roman traduit dans nos contrées et premier volet du diptyque Counting Heads/Mind Over Ship, dont L’Enfance attribuée constitue en quelque sorte la matrice originelle.

En dépit de ce léger bémol, L’Enfance attribuée est une réédition bienvenue, la première de la collection « Une Heure-Lumière », dont l’intérêt réside tout entier dans un world building touffu et prometteur.

Autre avis ici.

L’Enfance attribuée (We Were Out of Our Minds with Joy, 1995) de David Marusek – Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », août 2019 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Patrick Mercadal)

Au-delà de Blade Runner

Si vous vous plaignez de voir la dystopie grignoter votre science-fiction, allez faire un tour à Los Angeles. On pourrait résumer ainsi le propos de Mike Davis dans Au-delà de Blade Runner : Los Angeles et l’imagination du désastre, réédition d’un court texte extrait de l’essai Ecology of Fear, toujours inédit dans l’Hexagone. Réputé pour son activisme, mais surtout pour l’acuité de son analyse en matière de géographie sociale, Mike Davis n’est pas vraiment un laudateur de la dérive néo-libérale de son pays. Un fait particulièrement visible dans le paysage urbain des mégapoles américaines.

Dans ce court essai, nourri au meilleur de la science-fiction mais aussi du roman noir, l’amateur de Kem Nunn y trouvera notamment un chapitre entier consacré à la « riante » banlieue de Pomona, l’essayiste entend démontrer que la réalité a dépassé les pires visions de l’imaginaire dystopique, rendant celui-ci caduque, voire anachronique. Au point de faire du paysage urbain du film Blade Runner, fantasmé comme le Los Angeles du futur, une rêverie romantique, mélange d’architecture Art-Déco surannée, d’esthétique industrielle et de downtown hypertrophié.

Mike Davis ne s’embarrasse pas de précautions oratoires, il va droit au but, notamment en choisissant des titres de chapitres taillés comme des slogans. Il se concentre ainsi sur l’essentiel pour dessiner une géographie de la peur, remisant les modélisations de l’espace urbain de l’école de Chicago, au rang d’antiquités obsolètes. La réflexion de l’essayiste s’enracine dans la pensée marxiste et dans le spectacle des émeutes de 1992, manifestations violentes de forces antagonistes à l’œuvre durant les années 1990 et les décennies précédentes. Pour alimenter sa pensée, il puise sans vergogne dans l’histoire de la Californie, mais également dans la sociologie de territoires urbains à l’économie détruite par une déprise inexorable. Confrontée à la paupérisation et à la montée des migrations, l’autorité publique a opté pour la facilité, préférant investir dans les mesures de sécurité et la répression plutôt que dans un accompagnement social.

Au delà de Blade Runner dresse un portrait sinistre de la cité des anges. Des quartiers bunkerisés, bardés de caméras de vidéosurveillance et autres gadgets technologiques pilotés par des sociétés privées, à la ville fantôme, composée de buildings vides, le centre de Los Angeles semble le théâtre d’une émeute invisible, autrement dit une paupérisation latente, source de tensions sociales et ethniques. Un Far-West où règne un conflit de basse intensité entretenu par les gangs latinos, le LAPD et les régulateurs privés, stipendiés par des propriétaires soucieux de leur tranquillité. Un bien curieux paysage où les classes moyennes vivent encagées derrière des grilles de protection, avertissant le quidam que leur propriété est protégée par Smith & Wesson. Rien ne semble échapper à cette esthétique Brinks, ni les logements, ni les magasins, ni les écoles retranchées derrière des portiques de surveillance, où on étudie dans une atmosphère carcérale, les élèves étant fichés quand ils ne sont pas simplement recrutés par la police pour servir d’indicateurs. Les hôpitaux et services sociaux n’échappent pas davantage à cette évolution, comme en témoignent les chaises vissées au sol et les guichets aux vitres blindées. Bref, pour le commun des mortels, la cybercité chère à William Gibson et sa skyline orgueilleuse paraissent bien éloignées. Au moins autant que l’industrie du divertissement, réduite à des « bulles touristiques » où l’on entretient l’illusion d’un Hollywood mythique dans ce qui s’apparente de manière évidente à une ambiance de parc à thème.

De la même façon que pour le centre, les anciennes banlieues n’échappent pas au désastre. Vampirisées par les villes de l’extérieur installées sur les collines, leurs impôts finançant les grands projets qui profitent à ces dernières, les banlieues ont connu aussi la déprise, voyant le rêve américain s’évaporer avec le départ des industries et des emplois. Pour la population de cols bleus, l’événement a conduit à un déclassement total, alimentant la chronique de la pauvreté ordinaire et son cortège sordide de faits divers. Pour lutter contre la délinquance, des Neighborhood Watch ont proliféré, favorisant la culture de l’entre-soi, stigmatisant la jeunesse et harcelant les étrangers. Les banlieues sont devenus peu-à-peu le vivier d’une guerre raciale entre les bandes de suprématistes blancs décomplexés et les gangs latinos. Après les quartiers ghettos du centre, le territoire des anciennes banlieues est devenu une nouvelle terre brûlée dont les éléments les plus violents ont naturellement atterri dans les quartiers de haute sécurité des prisons ultra-modernes, construites aux portes du désert, ultime avatar d’une écologie de la peur préférant déshumaniser et enfermer les classes populaires au lieu de les éduquer et de leur garantir une vie décente.

Au-delà de Blade Runner : Los Angeles et l’imagination du désastre se révèle donc un essai très riche, dressant un portrait glaçant du développement urbain de la cité américaine. Et, s’il peut paraître radical dans son constat, Mike Davis n’en demeure pas moins un critique salutaire de l’unanimisme sécuritaire.

Au-delà de Blade Runner : Los Angeles et l’imagination du désastre (Chapitre 7 de Ecology of Fear : Los Angeles and the Imagination of Disaster, 1998) de Mike Davis – Réédition de l’ouvrage paru chez Allia en 2006 (essai traduit de l’anglais [États-Unis] par Arnaud Pouillot)

La Profondeur des tombes

Quatrième opus de ce qu’il convient désormais d’appeler la fresque de « La Tragédie humaine », La Profondeur des tombes dépeint un monde dans un nuancier de teintes que n’aurait pas désavoué Pierre Soulages. Un camaïeu d’une noirceur asphyxiante, celui d’une atmosphère souillée par le panache des fumées issues de la combustion du charbon, l’énergie reine d’une humanité ayant asséché ses ressources en hydrocarbures. Nuit claire et nuit noire se succèdent désormais dans un hiver perpétuel. L’eau est irrémédiablement polluée, l’air charbonneux rend la respiration pénible et la faune sauvage n’a plus droit de cité qu’au fond des mines, unique condition à sa survie décidée par une écologie politique dévoyée.

Dans ce paysage du désastre, Forrest Pennbaker traîne son spleen et sa carcasse de lâche, hanté par la Mort, aperçue au bord du lac de son pays natal. Une vision imprimée définitivement dans sa mémoire et dont la voix, semblable à celle de sa mère défunte, lui parle sans cesse. Employé comme porion à CorneyGround, l’un des sites miniers essentiels, il dirige une équipe de gueules noires, tiraillé entre sa fascination des abîmes et la férule tyrannique de Lorkraft, son supérieur hiérarchique. Un soir, il retrouve CloseLip définitivement éteinte sur le palier de son immeuble. La disparition de la réplicante souffle l’ultime lueur de raison de son esprit. Elle le pousse à tailler la route vers l’U-Zone, la terre dévolue aux réprouvés, pour y retrouver Bartolbi, un fou dangereux élevant des hyènes clonées, avec l’espoir d’y retrouver l’amour de sa jeunesse.

« La profondeur des tombes, quand nos yeux s’y noient. »

La Profondeur des tombes entretient une parenté évidente avec La Lumière des morts. Une fois de plus, on est immergé dans un univers très visuel et viscéral, où prévaut la fin de l’Histoire. Pour autant, les personnages de Thierry Di Rollo restent très humains dans leurs motivations. Tristement humain est-on même tenté d’affirmer. Dans un monde ravalé à sa stricte valeur utilitaire, peuplé par un incroyable bestiaire composé de hyènes, d’hippopotames, de buffles et singes, la survie se paie désormais au prix de l’abandon total de la préservation de l’écosystème.

Du désespoir à la folie, de la mort à la tombe, Pennbaker saute le pas, une fois tombées les ultimes barrières de la raison. Littéralement obsédé par la mort, le bougre entame alors une quête mortifère, jalonnée de cadavres semés au gré de son parcours au sein de l’U-Zone, ce territoire interlope où croupissent les pires crapules. Pendant son voyage, il se nourrit d’illusions, évoquées au cours de plusieurs flash-back, mais le présent le ramène systématiquement à une réalité plus crue, celle d’une humanité jamais à cours d’idées ou de justification dans sa propension à l’auto-destruction.

La Profondeur des tombes recèle des pages magnifiques, sublimées par une écriture sèche, tirée au scalpel, contribuant à transmettre une colère sourde, une révolte latente peinant à trouver un exutoire viable. On reste ainsi longtemps marqué par les ténèbres vivantes de la mine, par la charge meurtrière du buffle dans ses couloirs, par l’agonie silencieuse de l’hippo et par l’absurdité criminelle d’un système économique ne cherchant surtout pas à se remettre en cause. Dans ce contexte de violence sociale, l’attrition des émotions apparaît donc comme un réflexe vital afin de supporter un quotidien morne, dépourvu d’avenir, mais où l’amour paraît l’ultime viatique accordé au monde mourant.

Sous les apparences de l’allégorie et de la dystopie, la noirceur des paysages traversés par Pennbaker fait écho à celle de sa psyché, le poussant à suivre son fatum jusqu’à son terme, nous abandonnant épuisé mais guère apaisé. Bien au contraire. À suivre avec Meddik.

La Profondeur des tombes de Thierry Di Rollo – Éditions Le Bélial’, 2003