Pour tout bagage

Dans un registre proche de son roman Une Plaie ouverte, celui des réminiscences et des illusions perdues, Patrick Pécherot dresse le portrait de la génération post-68 avec un nouveau livre dont le titre parlera sans doute aux connaisseurs de Léo Ferret.

1974. Sur fond de franquisme finissant, de Guerre froide et de développement des mouvements gauchistes dans le contexte des « années de plomb », une bande de lycéens, l’esprit truffé de slogans, de musique et d’émancipation à peu de frais, décide de joindre spontanément leur révolte à la lutte politique des GARI. Quatre garçons et une fille dans l’air du temps, les hormones en bataille et la conscience politique bourgeonnante, décidés à foutre la trouille à un mouchard, histoire de se prouver qu’ils sont capables de traduire leurs paroles en actes et qu’ils sont aptes à l’action directe. Après avoir récupéré un flingue, ils organisent un simulacre d’assassinat. Hélas, un quidam écope d’une balle perdue. Mauvais endroit pour une rencontre fatale et fin de l’épisode révolutionnaire. Quarante-cinq ans plus tard, l’un d’entre eux remonte la piste de sa mémoire, prenant à témoin la victime de leur foirade dans le huis-clos de sa caboche. Il a vieilli, perdu ses illusions. Désabusé, il cherche à savoir qui dans leur ancienne petite bande a décidé de publier un livre sur leur méfait, brassant la mauvaise conscience qui les a poussée à disparaître et rompre leurs liens d’amitié.

« Déambulation nostalgique entre passé et présent » nous dit la quatrième de couverture. Difficile de le nier mais Pour tout bagage est un peu plus que cette simple assertion. Le roman de Patrick Pécherot dresse en effet le portrait d’une jeunesse portée à l’incandescence par la possibilité de l’utopie. Sûre d’elle, décidée et persuadée d’aller dans le sens de l’Histoire, elle veut faire table rase du passé dans une insouciance et une inconséquence que d’aucuns déplorent a posteriori. Mais, qui n’est pas idéaliste à quinze ans ? Pour tout bagage s’attache également au devenir de cette jeunesse, quarante ans plus tard, partagée entre la fidélité à ses convictions, la culpabilité, les trahisons dictées par le cynique et une certaine mélancolie. Patrick Pécherot déroule les souvenirs, repêchant les photos au fond des tiroirs d’une mémoire forcément partiale et partielle. D’une plume empreinte d’émotion, il se fait le comptable des actes du passé, des révoltes sans lendemain, des promesses d’avenir radieux qui déchantent. Pour tout bagage apparaît ainsi comme le roman d’un échec, celui des révolutions sacrifiées sur l’autel du pragmatisme armé, poussées à la faute par leur ennemi de classe. L’utopie a failli, les idéaux ont été galvaudés. Et si le propos du roman ne tenait pas finalement tout entier dans cette interrogation : que sont nos indignations et nos révoltes devenues ? Ne comptez pas sur Patrick Pécherot pour asséner une réponse définitive. Jamais aigri et encore moins sentencieux, mais toujours avec une retenue et une pudeur sincère, il préfère laisser sa mémoire vagabonder, dressant un pont entre les révoltes d’hier et celles d’aujourd’hui. « All you need is love… Qu’est-ce qui avait foiré ? ». On se le demande encore.

Pour tout bagage ne nous laisse donc pas à quai. Il nous embarque, nous étreint et nous malmène pour nous relâcher exsangue, convaincu qu’il n’y a pas de mauvaises révoltes, juste de mauvaises raisons de les faire.

Aparté : Sur ce même sujet, on renverra les éventuels curieux vers Élise et les Nouveaux Partisans de Jacques Tardi et Dominique Grange.

Pour tout bagage – Patrick Pécherot – Éditions Gallimard, collection « La Noire », août 2022

Le faucheux

Premier volet de la série consacrée au détective noir Lew Griffin, Le faucheux est une expérience très recommandable, montrant l’appétence indéniable de James Sallis pour les atmosphères noires, références musicales y comprises. Un spleen tenace qui colle au personnage comme une mauvaise suée et le rend par voie de conséquence très humain.

« Les choses ne s’arrangent jamais, Don. Au mieux elles changent. »

Avec Le faucheux, James Sallis a su capter l’essence du roman noir. L’univers urbain, ici transposé en Louisiane, évidemment dépouillé de ses artifices aguicheurs, plutôt miroir aux alouettes que vitrine d’ailleurs, affiche toutes les stigmates des nombreux vices et déviances d’une société banalement humaine. Une foule anonyme de gagne-petits, de déclassés, au mieux résignés à leur condition, au pire enferrés dans des préoccupations sordides. Dans ce décor, Lew Griffin apparaît comme un solitaire, à la fois sans illusion et sans état d’âme, adepte de boissons fortes et se définissant avant tout dans l’action. Volontiers gouailleur, le bonhomme emprunte son vocabulaire et son phrasé à la rue, pour ne pas dire au caniveau. Populaire, argotique, il reflète l’ordinaire banal du citoyen lambda. Sallis ne se cantonne toutefois pas au simple exercice de style, il imprime sa marque au récit, en acquittant sa dette à quelques uns de ses éminents prédécesseurs. On pense ainsi à Chester Himes, son auteur référence, tout en admirant le style limpide et poétique d’une langue en phase avec la culture de son auteur.

Jean-Bernard Pouy parle de charme de la douleur en évoquant James Sallis, un sentiment confirmé en lisant Le faucheux. Une douleur existentielle, celle pesant sur les épaules de n’importe quel mortel ici-bas. L’auteur américain évite cependant d’être trop direct ou trop descriptif. Il prend son temps et brode son intrigue de manière elliptique, focalisant notre attention sur quatre moments de la vie de Lew Griffin. Le portrait du détective apparaît ainsi à la fois incomplet et en perpétuelle évolution, à l’instar de la nature humaine. Certes, quelques constantes demeurent, notamment l’entourage de Griffin, une galerie de personnages secondaires loin de se cantonner au rôle de figurants. La jungle urbaine et le fatalisme désabusé du détective lui-même contribuent à entretenir une certaine familiarité avec l’atmosphère du roman noir. Mais, Lew Griffin s’écarte de l’archétype figé. Il vit, il s’anime sous nos yeux, devenant progressivement, par un effet de mise en abyme, l’auteur de ses propres jours. Fiction et réalité se mêlent ainsi, entrant en synergie pour définitivement nous happer dans un maelström d’émotions et d’empathie, ponctué par un humour amer.

Difficile donc de ne pas succomber à ce premier volet des enquêtes de Lew Griffin. Et lorsqu’un auteur parle à la fois à mon intellect et à mes sentiments, je suis enclin à replonger aussitôt. Cela ne va pas tarder…

Le faucheux (The Long-Legged Fly, 1992) – James Sallis – Éditions Gallimard, collection « La Noire », 1997 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jeanne Guyon et Patrick Raynal)

J’ai tué le soleil

Depuis ses débuts dans Ferraille illustré, en passant par l’adaptation trash du Pinocchio de Collodi, je garde l’œil ouvert sur l’œuvre de Winshluss. Certes, le dessinateur a connu des hauts et des bas, mais le bonhomme reste suffisamment surprenant pour que l’on surveille ses publications. Et, je crois n’avoir pas eu tort. J’ai tué le soleil relève du post-apo. Un fait n’en faisant pas a priori un gage de nouveauté. Le créneau est même encombré par tout un tas de trucs et de redites, où l’imagerie de l’apocalypse Z côtoie des classiques de la littérature de genre. Dans ces conditions, difficile de surprendre ou de faire preuve d’originalité. Winshluss y parvient pourtant, instillant cet humour noir que l’on apprécie tant chez lui.

Adonc, comme d’habitude, l’humanité a été éradiquée. Un virus mortel, pour ne pas dire un méta virus, lui a fait la peau, ne laissant que peu de chance aux bons sentiments. Le cadre est bien connu, le cinéma, les séries et l’air du temps s’en étant fait ses pourvoyeurs sur les écrans. Les survivants se comptent sur les doigts de la main. Et, comme la civilisation a disparu en même temps que l’État, la violence légitime est désormais l’apanage de tout ceux possédant une arme et l’absence de scrupule qui va avec. Le chacun pour soi prévaut, ouvrant un boulevard à la méfiance, à la défiance et à l’instinct de prédation. Rien de neuf sous le soleil. Ah si ! Il est mort. Du moins, pour Karl, son meurtrier. Le bougre s’est réveillé dans un charnier, une plaie à la tête, un trou dans la mémoire. Son passé est une page vierge, une absence encombrante avec laquelle il lui faut bien composer. Un terrain vague à parcourir, seul. Le monde est mort. Il ne peut compter sur personne. Peu importe, un homme sans passé a forcément un avenir.

Si vous aviez encore quelque espoir sur le devenir de l’humanité, J’ai tué le soleil va le tuer dans l’œuf. Grande réussite, tant du point de vue narratif que graphique, le présent ouvrage démontre que le Winshluss de Ferraille illustré ne s’est pas embourgeoisé avec l’âge. Bien au contraire, il a mûri, transformant son goût pour la provocation trash en regard désabusé sur notre monde et sur les existences falotes qui en peuplent ses recoins. Une fois de plus, son trait brut et appuyé, à la limite de l’esquisse, fait merveille, soulignant les regards et les visages, accentuant les émotions et la tension. Quelques rares touches de couleur brute apportent un peu de chaleur, de vie, comme un répit dans la dérive de Karl et le retour progressif de sa mémoire dans un monde revenu à un état de nature non exempt de danger. Individu mutique, ne s’adressant qu’à lui-même, le bougre erre dans les décombres de notre société et de sa mémoire, accomplissant un voyage intérieur jusqu’aux racines de la rage destructrice qui l’habite. On l’accompagne dans ce jeu de piste entre l’après, l’avant et le maintenant, découvrant un parcours construit comme une série de séquences qui viennent s’imbriquer peu-à-peu telles les pièces d’un puzzle afin de faire sens.

Sans chercher à déflorer le dénouement, contentons-nous de dire que J’ai tué le soleil est une grande réussite, une histoire plus noire que vous ne le pensez.

J’ai tué le soleil – Winshluss – Éditions Gallimard, « Bandes dessinées hors collection », mai 2021