Quitter les monts d’Automne

« Les histoires sont comme les nuages : on a beau vouloir les saisir, elles finissent toujours par s’effilocher au vent. Mais elles ne disparaissent pas. Elles restent là, cachées sous les voiles invisibles du Flux, près de nous, prêtes à renaître au moindre souffle. »

On ne soulignera jamais assez l’importance de l’incipit dans un roman. Celui d’Émilie Querbalec vous cueille sans coup férir, provoquant un ravissement quasi-immédiat au cœur de la prose de l’autrice. Quitter les monts d’Automne est en effet une invitation à renouer avec le Sense of wonder d’une science fiction, certes empreinte de réminiscences issues des classiques du genre, mais non dépourvue d’un charme entêtant, surtout dans sa première partie. On suit le périple initiatique d’une jeune femme, des monts d’Automne, territoire reculé sis dans un monde prétechnologique, jusqu’aux tréfonds de l’espace, via les artefacts high-tech d’une transhumanité vigilante à ne pas rejouer les drames du passé. La novice connaît ainsi une véritable transfiguration, passant du paysage paisible et vaguement japonisant de sa planète natale à la sidération d’un univers dominé par des puissances occultes. Un vrai choc culturel dont on appréhende en sa compagnie l’ampleur cosmique et intime.

Entre Space opera et planet opera, le roman d’Émilie Querbalec n’est pas sans évoquer aussi quelques illustres prédécesseurs. Son univers mêlant low tech et high tech fait évidemment penser à Ursula Le Guin et au « Cycle de l’Ekumen ». À défaut d’ansible, l’autrice française ne s’y montre pas moins sensible que l’américaine, dévoilant quelques belles pages narrées à hauteur de femme. Mais, l’amateur de planet opera retrouvera également quelques échos lointains du Dune de Franck Herbert, la science et la technologie se parant ici des attributs de la magie, voire de la superstition auprès des plus humbles, lorsqu’elles ne demeurent pas l’apanage d’une caste privilégiée, attachée à un mode de vie sybarite. Plus près de nous encore, on pense enfin au « Cycle de Cyann », dessiné par François Bourgeon et scénarisé en collaboration avec Claude Lacroix, l’ingénuité et la ténacité de l’héroïne n’étant guère éloignée de celle du personnage éponyme de la bande dessinée. Bref, les références ne manquent pas, aiguillées en cela par un récit et une atmosphère nous poussant inexorablement aux réminiscences.

Cet aspect ne doit cependant pas minorer le world building simple et solide que l’on découvre progressivement au fil du voyage initiatique de Kaori, la jeune danseuse à la mémoire défaillante. Elle offre son point de vue à notre examen, révélant la complexité et la profondeur d’un monde qu’elle avait perçu jusque-là par le petit bout de la lorgnette de son innocence juvénile. Au fil des étapes de son périple, elle fait ainsi l’expérience du deuil, de l’ambivalence des relations humaines, du déracinement et du traumatisme physique, côtoyant compagnons de voyage, prédateurs malveillants mais aussi, fort heureusement, quelques bienfaiteurs lui procurant l’opportunité et les moyens d’accomplir son destin. D’abord lent, voire nonchalant dans sa partie planet opéra, le récit gagne ensuite en ampleur, accélérant le rythme lorsque Kaori quitte la planète pour explorer l’espace. Paradoxalement, le roman perd en même temps de son charme, accumulant les poncifs d’un Space opera penchant peu-à-peu vers le versant techno-scientifique et des enjeux de nature cosmique. Heureusement, pas au point de devenir insipide, l’écriture de l’autrice offrant un contrepoint poétique toujours bienvenu.

Avec Quitter les monts d’Automne, Émilie Querbalec dévoile une jolie plume, sous-tendue par un imaginaire lorgnant du côté des tropes de la Science Fiction classique. De quoi donner envie de passer sa curiosité avec son premier roman, Les Oubliés d’Ushtâr, finaliste du prix Rosny aîné.

On relaie mes élucubrations ici.

Quitter les monts d’Automne – Émilie Querbalec – Éditions Albin Michel Imaginaire, septembre 2020