Planetfall

Ayant quitté la Terre pour un monde lointain dont les coordonnées lui ont été révélées après un long coma, Lee Suh-Mi a entrepris d’y fonder une colonie, secondé dans son projet par Renata, Mack et d’autres convertis. Après une sélection drastique et un voyage interminable, l’Atlas, leur astronef, se met en orbite autour de la planète promise. Guidés par celle que l’on surnomme désormais l’Éclaireuse, les futurs pionniers atterrissent à proximité d’un mystérieux artefact organique dont les salles et les couloirs sont supposés abriter l’auteur du message adressé à Lee Suh-Mi. Pour ce premier contact, ils en sont réduits à quelques hypothèses, de la rencontre avec une intelligence étrangère pour les plus agnostiques en passant par la confrontation avec leur créateur pour les plus croyants.

Une vingtaine d’années plus tard, les habitants de la colonie fondée au pied de la structure extra-terrestre, appelée désormais Cité de Dieu, attendent toujours une manifestation tangible de cette entité. Réduits à guetter les messages de Lee Suh-Mi, entre-temps disparue dans les tréfonds de l’artefact étranger, ils ont établi une communauté autogérée, participative et durable, pansant les plaies du traumatisme de la Chute qui a vu une partie des nacelles de descente de l’Atlas s’écraser loin du site prévu pour l’atterrissage, sans laisser guère d’espoir aux éventuels survivants. Installé dans une routine entretenue par Mack et Renata, les seuls rescapés de l’équipe à l’origine du voyage, ce microcosme ne s’écarte guère de l’ombre des vrilles et nodules de la Cité de Dieu. Mais, l’arrivée de Sung-Soo, petit-fils de Lee Suh-Mi, dont le père a survécu à la Chute, vient mettre en péril la colonie.

À l’heure où l’implantation d’une base sur la Lune voire sur Mars reste de l’ordre du vœu pieux, la colonisation d’une planète en-dehors du système solaire demeure l’apanage exclusif de la Science-fiction. Le genre n’a pas en effet attendu la découverte des premières exoplanètes pour coloniser d’autres mondes. Qu’elles soient exotiques, prétexte à l’aventure débridée, ou plus réalistes, ces terres étrangères apparaissent comme l’un des lieux communs de la Science-fiction. Difficile dans ces conditions d’apporter du neuf. Pourtant, Emma Newman y parvient avec une insolente réussite, faisant de Planetfall une incontestable révélation.

Oscillant entre thriller et utopie, le roman de l’auteure britannique se révèle surtout un récit psychologique, hanté par la folie et la violence. D’emblée, Emma Newman nous immerge au cœur d’une petite communauté liée par ses affinités de voisinage, ses rites religieux et un modèle sociétal pour le moins apaisé. On y découvre un monde en autarcie, limitant au maximum son impact environnemental par divers moyens, mais se montrant également méfiant vis-à-vis de l’extérieur. Un monde évoluant sur le fil, entretenu dans sa foi par la manipulation et une pincée de fanatisme. Tributaires de la technologie des imprimantes 3D pour recycler leurs ressources, les habitants bénéficient aussi d’implants qui leur donnent accès au réseau de communication de la colonie, à ses banques de données et à une assistance médicale. Pour autant, l’intimité des uns et des autres demeure préservée, contribuant au culte du mystère entretenu par ses fondateurs.

Emma Newman dévoile progressivement leurs secrets inavouables, via le point de Renata. L’auteure britannique en profite pour brosser le portrait de cette femme ravagée par la culpabilité, enferrée dans ses souvenirs, ses mensonges et ses névroses, déroulant le processus d’écroulement de toutes ses barrières mentales devant une réalité qui finalement lui échappe.

Au-delà du drame personnel et humain, Planetfall apparaît aussi comme une tentative convaincante pour imaginer l’implantation d’une colonie sur une exoplanète. Entre l’adaptation forcée, génératrice de nombreux morts, et le développement « hors-sol » via la maximisation des techniques de recyclage, Emma Newman conçoit deux modèles de développement crédibles, source de spéculations stimulantes et d’images fortes.

Au final, le roman d’Emma Newman s’apparente à un voyage au centre de la tête, aux tréfonds de la psyché détraquée d’une femme, à la fois victime et responsable, teinté d’une dimension métaphysique. N’en disons pas davantage, de crainte de déflorer un dénouement empreint d’émotion et de tragédie. Précisons juste que celui-ci interpelle. Pour longtemps…

Planetfall (Planetfall, 2015) de Emma Newman – Éditions J’ai lu, collection « Nouveaux Millénaires », 2017 (roman traduit de l’anglais par Racquel Jemint)

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