Les Ferrailleurs du Cosmos

Fix-up réunissant douze textes, pour certains inédits dans l’Hexagone, Les Ferrailleurs du Cosmos n’usurpe pas le qualificatif de pulp, terme lui valant l’honneur de paraître dans la collection chapeautée par Pierre-Paul Durastanti. Lecture légère, pour ne pas dire séminale, l’ouvrage ressuscite cette occurrence de la science-fiction où l’on ne s’embarrassait guère de vraisemblance scientifique, préférant se concentrer sur le dépaysement, l’aventure, le fun, le frisson, bref toutes les composantes d’un âge d’or immuable, illustré par les revues à bon marché paraissant jadis aux États-Unis.

Les Ferrailleurs du Cosmos met en scène les aventures de l’équipage du Loin de chez soi, modeste vaisseau de prospection, habitué à bourlinguer d’une épave à une autre afin d’en récupérer les composantes monnayables sur le marché de l’occasion. Un trio réunissant Ed, le pilote et capitaine au cœur d’artichaut, Karrie, l’ingénieure bourrue et fidèle, et Ella, dernière arrivée au sein de l’équipage, beauté à la sensualité redoutable dont l’épiderme moka héberge l’architecture logique d’une IA.

Ensemble, ils embarquent pour des aventures bigger than life, naviguant d’une planète à une autre via le videspace, slalomant au cœur des ceintures d’astéroïdes pour échapper aux drônes-tueurs lancés à leur poursuite par la puissante Hayakawa corporation, une société interplanétaire plus attachée à ses bénéfices qu’à l’existence humaine, ou encore neutralisant de dangereux extraterrestres criminels. On visite aussi en leur compagnie des planètes perdues où les vestiges de civilisations disparues retournent à la poussière. On se frotte à des mondes totalitaires, semant les graines de la révolution. On affronte les velléités génocidaires de prophètes illuminés ou des monstres à l’appétit gargantuesque cherchant à subjuguer les foules, histoire de se caler une dent creuse. Sans oublier, la sempiternelle race extraterrestre belliqueuse, prompte à dégainer le pistolet laser pour régler son compte à l’altérité. Bref, l’équipage du Loin de chez soi n’a guère le temps de s’ennuyer.

Si, avec Les Ferrailleurs du Cosmos, Eric Brown acquitte sa dette aux grands maîtres du genre, les Edmond Hamilton, E.E. Smith, Jack Williamson et autre Leigh Brackett, il le fait avec une distanciation toute britannique, pratiquant un second degré subtil. Ella n’est pas en effet l’ingénue un tantinet nunuche qu’il faut sauver des pseudopodes d’une entité cosmique maléfique. Grâce à ses capacités surhumaines, elle tire plus d’une fois l’équipage du Loin de chez soi des griffes et autres tentacules d’entités malveillantes, démasquant les faux-semblants ou faisant échouer les embûches, au grand dam d’un Ed complètement subjugué par sa beauté et d’une Karrie navrée de voir son compagnon retourner à l’état d’adolescent libidineux.

D’aucuns jugeront certaines trouvailles amusantes, comme cet extraterrestre en trois segments dirigé par une conscience commune. D’autres pointeront la profondeur assez étonnante des thématiques, une profondeur teintée de noirceur effaçant le premier degré et la naïveté inhérente au space opera. Personnellement, c’est plutôt la relation entre Ella et Ed qui a titillé mon intérêt, relation ne se cantonnant pas simplement à l’amourette cucul comme on aurait pu le craindre. En fait, Eric Brown désamorce très rapidement le sentimentalisme qui semblait pointer le bout de son minois adorable, détournant les poncifs du genre pour poser les pièces d’un dilemme déchirant, dont on mesure toute la charge émotionnelle et la gravité, longtemps après avoir refermé le livre. Trop fort !

Les Ferrailleurs du Cosmos (Cycle « Salvage », 2013) de Eric Brown – Éditions Le Bélial’, collection « Pulps », mars 2018 (Fix-up traduit de l’anglais par Erwann Perchoc & Alise Ponsero)

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Odyssées aveugles

La parution d’un recueil d’inédits d’Eric Brown dans nos contrées, plus précisément au Bélial’ dans la collection « Pulps », me replonge à une époque que les moins de 25 ans ne peuvent pas connaître. Rappelons-nous…

Au milieu des années 1990, Sylvie Denis et Francis Valéry se faisaient les hérauts d’une SF anglo-saxonne exigeante, héritière de New Worlds. Puisant dans les pages de la revue Interzone, ils traduisaient et nous permettaient de découvrir, via leur petite structure éditoriale DLM, Stephen Baxter, Paul J. McAuley, Kim Newman, Ian R. MacLeod, Geoff Ryman, Greg Egan, Paul Di Filippo et j’en passe.

Si beaucoup parmi ces auteurs ont fait souche, rassemblant autour de leurs textes un lectorat de fans non négligeable, il n’en va pas de même pour Eric Brown dont l’œuvre reste pour le moins confidentielle dans l’Hexagone. À la différence de ses collègues, l’auteur britannique a en effet pâti de la disparition de DLM, dont l’arrêt de publication a sonné le glas de ses traductions. Depuis, si l’on fait exception de quelques nouvelles parues ici et là, sa bibliographie est restée en grande partie inédite, contraignant l’amateur à traquer ses textes sur le marché de l’occasion afin de satisfaire sa curiosité. C’est le cas d’ailleurs du présent ouvrage, paru en 1998.

Odyssées aveugles rassemble quatre nouvelles précédées d’une préface non signée et d’une courte bibliographie en fin d’ouvrage. Toutes s’inscrivent dans un univers commun, celui d’ « Engineman », un futur indéterminé mais que l’on pressent lointain, où l’humanité a essaimé sur plusieurs planètes de la galaxie grâce à la découverte du nada-continuum. À l’instar de l’ansible, astucieuse trouvaille narrative permettant la communication instantanée, le nada-continuum facilite les voyages entre les étoiles. Du moins, si l’on fait abstraction du phénomène d’accoutumance qu’il provoque chez les Propulseurs, la partie humaine de cette technologie. Les humains reliés à la machinerie des vaisseaux entrent en effet en état de flux, se connectant à la méta-structure de l’univers pour s’affranchir des distances par l’esprit. Hélas, cette union s’apparente à une sorte d’extase prolongée et surpuissante, reléguant le plaisir charnel et la consommation de drogue au rang de broutilles dérisoires.

De ce futur guère utopique, Eric Brown tire des récits sous-tendus par un réel questionnement autour de la condition humaine et de son interaction avec la technologie. Jamais anodin, le propos de l’auteur s’inscrit dans un décor qui ne dépareillerait pas dans un space opera classique. Les nouvelles de l’auteur britannique relèvent cependant bien davantage d’une speculative fiction que n’auraient pas désavoués Brian Aldiss, M. John Harrison, J. G. Ballard, voire Christopher Priest. Bref, de quoi attirer et réjouir l’amateur d’une science-fiction axée sur l’humain, plus attachée à l’introspection qu’au déchaînement un tantinet pompier de la technologie.

Des quatre textes inscrits au sommaire du recueil, on ne peut pas retrancher grand chose, tant leur qualité oscille du très bon à l’excellent. Le premier d’entre-eux, « L’homme décalé » (« The Time-Lapsed man ») conjugue les vertus de la spéculation vertigineuse aux ressorts du drame humain. Victime de son addiction au nada-continuum, Thorn, un Propulseur, se retrouve affligé d’un mal rédhibitoire : le décalage de ses sens dans le passé. Il ne ressent plus rien en direct, mais avec un retard de quelques heures. L’Ouïe, le goût, l’odorat et bientôt la vue le condamnent à vivre à contretemps des autres hommes, le privant de toute relation sociale. Bref, à une existence fantomatique qui l’exclue définitivement de la société.

Après cette ouverture, « Du Rififi au grenier » (« Big Trouble Upstairs ») paraît une amusette sans prétention dont on goûte toute l’ironie du pied de nez final. Eric Brown y met en scène la course-poursuite entre un agent du gouvernement et un tueur dans un Disneyland orbital. Le représentant de l’autorité doit agir vite car le criminel qui détient des otages, a déjà découpé au laser plus de 200 touristes. Au-delà de la drôlerie vacharde du récit, on perçoit pourtant un propos qui interpelle. Rien que le personnage principal, un super-télépathe aux tendances pédophiles, vendus par ses parents dans sa prime enfance pour devenir une arme au service du gouvernement, a de quoi déboussoler le sens de l’éthique.

« Mourir pour l’art – et vivre » (« The Girl who died for Art and lived ») me semble être le point d’orgue du recueil. Ce récit aux accents ballardiens traite du rapport de l’homme à l’art. Les maladies, cancers, tumeurs nécrosées, mélanomes malins font ici l’objet d’une fascination morbide auprès d’un public friand d’installations ou de performances artistiques choquantes, leur procurant sans doute le sentiment de goûter avec plus d’intensité une vie qui, par ailleurs, ne leur offre plus guère de surprises. Daniel est l’étoile montante de ce milieu mortifère, surtout depuis qu’il a produit des œuvres en rapport avec son drame personnel, imprimant durablement son angoisse, sa douleur et sa culpabilité dans la structure de cristaux extraterrestres. Mais, si l’art paraît un exutoire pour ce seul rescapée de l’explosion d’une nova, il apparaît pour Lin Chakra comme l’unique ressort de son existence. Aussi, voit-elle désormais la mort comme l’expression ultime de son œuvre.

Après cette acmé textuelle, « Les disciples d’Apollon » (« The Disciples of Apollo ») peut paraître mineur. Cette courte nouvelle clôt pourtant le recueil sur une touche d’émotion dont on appréciera la grande sensibilité, même si l’argument science-fictif paraît anecdotique.

Au final, tout en déplorant le rendez-vous manqué de l’auteur britannique avec le lectorat francophone, on ne peut que se féliciter du regain d’intérêt dont il bénéficie, en espérant que le succès soit à la hauteur de la qualité des textes au sommaire d’Odyssées aveugles. Non sans une certaine impatience, j’attends maintenant Les Ferrailleurs du Cosmos pour goûter à une facette plus légère de l’auteur. Et mon petit doigt me dit que l’on n’a pas fini de (re)découvrir Eric Brown, The Martian Simulacra étant annoncé dans la collection « Une Heure-Lumière ». Ouf !

Odyssées aveugles de Eric Brown – DLM éditions, 1998 (nouvelles traduites de l’anglais par Sylvie Denis)