Providence

À l’ombre des usines à gaz de l’édition ne prolifèrent pas que les herbes folles. Pour preuve, les nombreux romans dignes d’intérêt paraissant dans de petites structures indépendantes, comme par exemple les défuntes éditions du Passage du Nord-ouest. Et ce n’est pas seulement par amour des éditeurs microscopiques que l’on en vient à évoquer le roman de Juan Francisco Ferré, mais bien parce que Providence sonne tel un lointain écho au plus célèbre reclus – expression consacrée – ayant vécu en ladite cité : Howard Philip Lovecraft.

Qu’est-ce que Providence ? On pourrait résumer le propos du roman de l’auteur espagnol par cette question. Bien entendu, on ne le fera pas, tant les réponses et les interprétations sont légion. Jeu de piste littéraire et cinématographique, satire caustique du monde capitaliste et de l’économie de marché, farce grinçante visant les libéraux en peau de lapin de l’intelligentsia américaine, dystopie née des œuvres spectaculaires du 11 septembre 2001, à la fois roman conspirationniste et questionnement sur la nature de la réalité, on trouve tout cela dans le roman de Juan Francisco Ferré, et sans doute même davantage. Une œuvre monstrueuse, postmoderne diront certains, sur ce point la référence à Thomas Pynchon ne semble pas usurpée, tant par son ambition et son ampleur que par sa construction et son foisonnement. Bref, un livre fascinant, déroutant, voire agaçant. Le genre de lecture qui ne laisse pas indifférent et dont on parvient difficilement à se dépêtrer.

Quid de l’histoire ? Le premier niveau nous entraîne aux côté d’Álex Franco, un cinéaste espagnol un rien iconoclaste, du moins est-ce ainsi que le bonhomme aime à s’imaginer. Suite à la projection de son premier long métrage au festival de Cannes, il rencontre Delphine, une riche sexagénaire encore très attirante, avec laquelle il couche aussitôt. À sa décharge, si l’on peut nous permettre ce jeu de mots libidineux, Álex est un personnage volage aimant par-dessus tout les parties de jambes en l’air. S’ensuivent des ébats honorables, à l’issue desquels Álex reçoit un script. À charge pour lui de le réécrire afin d’en tirer un film potable. Direction ensuite l’université de Providence aux States, où Delphine a également usé de son influence pour lui trouver un poste de professeur d’histoire du cinéma. À peine arrivé, Álex nous raconte son séjour américain dans un journal intime où le cinéma américain et ses clichés viennent peu à peu se mêler à son quotidien. Bien entendu, Álex déconstruit le mythe cinématographique. Il se fait haïr de ses élèves, envoie valdinguer les conventions sociales prévalant dans le milieu universitaire et couche avec toutes les femmes qui lui tombent dans les bras. Il en profite aussi pour régler ses comptes avec l’histoire du septième art et l’establishment du cinéma (« un aquarium trouble abandonné dans une villa expropriée pour non-paiement d’impôts » hanté par des « présences irréelles […] à la recherche d’une opportunité de devenir réalité face à la lumière et de peupler tous les rêves et même tous les cauchemars de tous les cerveaux du monde. »).

Le deuxième niveau de l’intrigue s’aventure sur le terrain de la littérature complotiste. Après une longue nuit alcoolisée à Marrakech, au cours de laquelle il a passé un pacte faustien avec un mystérieux inconnu du nom d’Al Hazred, Álex devient le jouet d’un conflit entre deux factions. Harcelé par un certain Jack Daniels (pas comme le bourbon du même nom), qui inonde sa boîte mél de messages pourvus d’en-têtes cryptiques, genre Dans l’abîme du temps, Celui qui chuchotait dans les ténèbres et autre Montagnes hallucinées, Álex découvre les arcanes de la ville de Providence. L’amateur de Lovecraft aura immédiatement reconnu les titres et les thématiques préférées de quelques-unes des nouvelles les plus réputées de l’écrivain de Providence. Ce dernier ne tarde d’ailleurs pas à être mentionné pour son rôle actif dans une société ésotérique, La Confrérie, dont les actes criminels sont dénoncés par une autre organisation occulte : l’Église écarlate. Álex se trouve ainsi plongé au milieu d’une guerre entre Bien et Mal, soldat perdu d’une lutte dont l’enjeu semble être le contrôle du monde. Pas moins.

Le troisième niveau est plus difficile à cerner puisque la réalité des événements elle-même devient sujet à caution. Álex vit-il vraiment dans la réalité ou se trouve-t-il plongé dans une simulation informatique copiant le réel ? On ne sait pas. Juan Francisco Ferré semble prendre un malin plaisir à égarer le lecteur. Aussi, peut-on lire éventuellement Providence comme une métaphore du monde post-11 septembre, illustrant la citation d’un conseiller américain du gouvernement Bush : « Nous sommes l’Empire et nous créons notre propre réalité. Et pendant que vous étudiez cette réalité, nous agissons à nouveau et nous créons d’autres réalités nouvelles, que vous pouvez étudier également, et c’est ainsi que les choses se passent. Nous sommes les acteurs de l’histoire. » À moins que la réponse ne se trouve dans ce passage du roman : « Depuis cinquante années, un phénomène insolite s’est passé. Ce n’est pas que le cinéma ressemble de plus en plus à la réalité, bien au contraire : c’est la réalité qui ressemble de plus en plus au cinéma, à tel point qu’il est impossible de les distinguer. Si la vie ressemble à un film, qu’est-ce qu’il reste à faire aux films ? Ressembler à un jeu vidéo ? Et la vie ? Qu’est-ce qu’il lui reste à faire ? ».

On le voit, les choses ne sont pas simples, d’autant plus que Juan Francisco Ferré entremêle les trames, multipliant les grilles de lecture, les niveaux d’interprétation et les liens d’intertextualité. Il brouille à dessein les pistes, s’autorisant des digressions bavardes et un tantinet lassantes, baladant son lecteur entre perplexité et jubilation.

Alors au final, qu’est-ce que Providence ? Une expérience de lecture loin d’être déplaisante, mais sans doute aussi quelque peu frustrante. Un roman demandant un investissement total et dont le sens ne se livre pas sans un combat acharné. Personnellement, je ne suis pas persuadé d’avoir tout compris.

Providence de Juan Francisco Ferré – Éditions Passage du Nord-ouest, juillet 2011 (roman traduit de l’espagnol par François Monti)

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Alexandre le Grand et les aigles de Rome

Et si ? La S-F partage le questionnement avec l’uchronie. Mais là où la première déploie son imaginaire en usant de la prospective, la seconde défriche les pistes historiques alternatives ouvertes par quelques divergences stratégiquement posées.
Et si ? C’est sur une hypothèse de ce second type que débute le roman de Javier Negrete. Et si, Alexandre le Grand n’était pas mort à Babylone en 323 avant notre ère. Et si, délaissant le mirage oriental, il avait porté son appétit de conquête vers l’Occident pour affronter la puissance montante de Rome. Tel est le propos de Alexandre le Grand et les aigles de Rome.

D’entrée, que les choses soient claires. Le roman de Javier Negrete nous propose les prémisses d’une uchronie. En effet, point d’évolution historique sur le temps long. Nous sommes ici dans l’immédiateté du temps court. Alexandre est sauvé in extremis de l’empoisonnement comploté par son épouse Roxane et son amant ; l’un des généraux commandant un détachement des Compagnons, la cavalerie irrésistible du souverain macédonien. Son sauveur, qui se prénomme Nestor, ne vient de nulle part. Il est apparu au sanctuaire de Delphes, amnésique mais porteur d’une prophétie de mauvais augure : la mort d’Alexandre. Guérissant le conquérant, il devient un de ses familiers ; propulsé aux premières loges, en quelque sorte, pour relater l’expédition militaire à venir.

Le procédé adopté par Javier Negrete n’est évidemment pas sans rappeler celui développé par Sprague De Camp dans son roman À l’aube des ténèbres. Un même personnage providentiel survient mystérieusement, porteur d’un savoir anachronique, ici la médecine, pour infléchir le cours de l’Histoire. Là s’arrête le parallèle car Nestor se révèle davantage un spectateur qu’un acteur, son rôle se cantonnant à sauver Alexandre et à accompagner sa convalescence. Dans son crâne ne résonne qu’une phrase, scandée à plusieurs reprises dans le roman : « Tu es Nestor. Observe, observe tout ». Ainsi, il observe, note le fruit de ses observations dans son journal intime, nous faisant part des événements dont il devient le témoin.
Six ans plus tard, Alexandre est à pied d’œuvre en Italie du sud. Fort du soutien des cités et des royaumes de la Grande Grèce, il se prépare à affronter les Romains ; un peuple fier et belliqueux comme les Spartiates qui s’avère rapidement un adversaire redoutable.

Même si les indicateurs pointent incontestablement vers l’uchronie, Alexandre le Grand et les aigles de Rome s’apparente davantage à un roman historique. Le récit en a en tout cas la tournure, mêlant à la fois la vraisemblance de la reconstitution historique et les ressorts du roman. L’écrivain hispanique laisse courir sa plume et, armé de sa grande culture historique, convoque avec un certain panache les civilisations gréco-macédonienne et romaine pour accoucher d’un roman tout bonnement passionnant.
En effet, à aucun moment, la narration ne se fait didactique, alourdissant le récit de détails trop académiques. On apprend beaucoup de choses sur l’esprit du temps, sur les pratiques cultuelles, les superstitions, la philosophie, la science, l’art de la guerre, la stratégie, tous ces éléments qui définissent une civilisation. Heureusement, Javier Negrete parvient à maintenir l’équilibre entre le récit historique et le destin individuel des divers protagonistes qu’ils soient imaginaires ou réels, prestigieux ou sans éclat. Et si l’écrivain espagnol prend son temps pour nous emmener vers l’affrontement final entre Grecs et Romains, ce n’est pas pour autant du temps perdu. Les personnages confèrent à l’Histoire une réelle épaisseur en lui apportant une dimension humaine trop souvent éludée par la geste héroïque consignée dans les chroniques.

Lorsque s’achève Alexandre le Grand et les aigles de Rome, de nombreux aspects demeurent encore non expliqués. La comète, l’origine de Nestor, le rôle dévolu à Myrmidon, un être d’exception qui se révèle une véritable machine à tuer… Bref, bien des sujets restent en suspens laissant planer le doute quant à la nature définitive du propos de l’auteur. Toutefois, ce premier volume se termine exactement au moment où commençait Le mythe d’Er, un autre titre de l’écrivain. Sans doute y a-t-il ici une piste à suivre. En attendant, ce roman apparaît pour l’instant comme une convaincante tentative de réenchanter l’Histoire par le biais de l’uchronie.

Autre critique ici.

Alexandre le Grand et les aigles de Rome (Alejandro Magno y las aguila de Roma, 2007) de Javier Negrete – Réédition L’Atalante, collection La Petite Dentelle,  Mai 2017 (roman traduit de l’espagnol par Thomas Delooz)

N’appelle pas à la Maison

Ils sont trois marginaux, habitués aux petites combines et à l’illégalité. Pas vraiment des grands criminels. Ils n’ont pas l’étoffe pour cela et surtout ils ne sont pas complètement dépourvus de sens moral. Plutôt des écorchés vifs, toxicos et alcooliques, condamnés à vivre d’expédients divers pour satisfaire leur besoin chronique d’argent frais.

Il y a d’abord Cristian, le cerveau du trio, qui cache son jeu à ses camarades. Puis sa sœur Raquel, le foie rongé par l’hépatite, en attente d’une greffe pour lui sauver la vie. Enfin, il y a Bruno, l’impulsif, la tête brûlée, amant de Raquel et jaloux de son frère dont il doute de la sincérité et des liens familiaux. Tous les trois ont fait de l’adultère leur fond de commerce. Ils repèrent les couples illégitimes à l’hôtel et les font chanter, menaçant de tout révéler au mari ou à l’épouse trompés s’ils ne lâchent pas d’une grosse somme d’argent.

En général, tous paient sans discuter, préférant la gêne financière passagère au divorce et à la déchéance. Parfois, l’un d’entre-eux se rebelle, rendant à la fratrie la monnaie de sa pièce à coups de poing. Jusqu’au jour où le trio croise la route de Max. Courtier en assurances, récemment divorcé, le bonhomme a noué une relation adultère avec Merche, une femme mariée. Au fil de leurs rendez-vous, Max s’est convaincu qu’il l’aimait. Mais sa maîtresse l’aime-t-elle au point de quitter son mari ? Histoire de forcer le destin, Max contacte Cristian. Il le paie pour tout révéler au cocu, espérant par cette politique de la terre brûlée officialiser sa relation avec Merche.

« Quelqu’un qui n’avait pas de futur, rien qu’un présent immédiat, fugace, comme une allumette qu’il est vain d’essayer de maintenir allumée, on la regarde et on aime la voir se consumer, brûler le bout des doigts. »

Qualifié de Jim Thompson espagnol, Carlos Zanón ne fait pas mentir cette comparaison flatteuse avec l’auteur américain. Avec deux romans traduits dans nos contrées (voire même trois à la date où j’écris ce compte-rendu), le bonhomme s’est taillé une solide réputation, naturellement récompensée par un prix Dashiell Hammet pour J’ai été Johnny Thunders.

Si le précédent titre dénotait une certaine tendresse pour les personnages paumés, le deuxième se révèle implacable, ne leur ménageant guère d’issue optimiste. Cru, sordide, violent, immoral, le roman nous invite à une plongée dans les bas-fonds de la désespérance et de la duplicité humaine. Dans le chaos ambiant de la cité catalane, les personnages de N’appelle pas à la Maison tentent de s’acheter une vie conforme à leur idéal. Hélas, entre crise économique, chômage de masse, précarité sociale et frustration, la réalité semble résister à leur rêve. Alors, ils vivotent et se paient sur la bête, autrement dit les pauvres quidams qu’ils peuvent escroquer, leur soutirant un peu de fric. De l’argent facile, histoire d’alimenter la spirale fatale de leurs illusions.

N’appelle pas à la Maison relève bien du roman noir. Attaché aux sans grades, aux loosers, mais aussi aux citoyens lambda, le roman nous livre un portrait au vitriol de la société espagnole. On serait bien en mal de déceler une once de rédemption dans le parcours de Cristian, de Bruno ou de Raquel. Difficile également d’y voir l’illustration d’un engagement politique ou de la volonté de changer le monde. Quant à Max, issu des classes moyennes, il se révèle le personnage le plus désespéré, prêt à toutes les bassesses, voire tous les crimes, pour retrouver un cocon familial tout aussi illusoire que le précédent.

Sans leur chercher des excuses, Carlos Zanón déroule son récit en un crescendo dramatique dont le dénouement assèche toute velléité de compassion. Assurément, voici un roman incontournable pour tout amateur de noir.

nappelle pas a la maisonN’appelle pas à la Maison (No Llames a Casa, 2012) de Carlos Zanón – Réédition Le Livre de poche, 2016 (roman traduit de l’espagnol par Adrien Bagarry)

Aller simple

Imaginez un road movie surréaliste, jalonné de rencontres incongrues et comportant son comptant de sexe et de violence, désamorcé de tout voyeurisme par un humour ravageur. Représentez-vous une sorte de récit initiatique où le narrateur rencontre, chemin faisant, l’icône hispanique Carlos Gardel, et vous aurez ainsi un aperçu sommaire de Aller simple, le roman de Carlos Salem.
Le synopsis surprend, surtout les aficionados de la culture argentine. Certes, pas au point de crier au sacrilège, encore qu’il faille se méfier avec cette engeance fanatisée, comme il y a lieu de le faire avec tous les adeptes monomaniaques. Loin d’avoir péri dans un accident d’avion du côté de Medellin en 1935, le célèbre chanteur de tango a poursuivi son existence, endossant une nouvelle identité et retrouvant l’anonymat. Lorsque le roman de Carlos Salem commence, l’artiste argentin coule des jours tranquilles dans l’Atlas, au milieu d’une communauté hippie. Une retraite qui semble toutefois sur le point de s’achever, tant son désir d’assassiner le sirupeux Julio Iglesias, coupable à ses yeux d’avoir profané l’esprit du tango, est devenue irrésistible.
Bref, joli point de départ pour un roman qui s’avère supérieur à la somme de ses parties.

Gijon mérite incontestablement le titre de capitale du roman noir hispanique. La cité asturienne a vu naître Paco Ignatio Taïbo II, un des chefs de file du genre dans le domaine hispanophone. Depuis 1987 s’y déroule le festival de la Semana Negra, une dizaine de jours de festivités, de discussions informelles ou pas, s’achevant par une remise de prix. La concordance de ces deux faits ne doit évidemment rien au hasard, Paco Ignacio Taïbo II étant le principal organisateur de cette manifestation estivale.
Primé en 2008, Aller simple s’inscrit dans cette catégorie de romans qui se joue des étiquettes et envoie valdinguer sans aucun scrupule toutes les velléités de classification. Même si l’intrigue emprunte ses ressorts et ses motifs au roman noir, Aller simple n’usurpe pas au final le qualificatif d’objet littéraire non identifié. Le lecteur jugera de lui-même après avoir consulté ces quelques lignes.

Le narrateur, Octavio, assiste à la mort brutale de son épouse, une mégère notoire comme on l’apprendra progressivement, avec qui il file depuis une vingtaine d’années le plus parfait asservissement conjugal. A la fois choqué et soulagé, le bougre s’empresse de pousser le corps ventru de sa femme sous le lit de leur chambre d’hôtel à Marrakech. Après avoir vidé le minibar, Octavio sympathise dans le hall dudit hôtel avec Raùl Soldati, un émigré argentin qui se présente à lui comme homme d’affaires et révolutionnaire. L’escroc l’embarque incontinent dans une tournée des bars et des bordels de la ville et, suite à un concours de circonstances abracadabrantesques, Octavio bascule dans l’illégalité, poursuivi à la fois par la police et par un dangereux criminel bolivien. Il entame ainsi un périple joyeusement loufoque, jalonné par des rencontres bizarres, sur fond de coupe du monde de football ; un voyage qui lui révélera autant sur sa personnalité que sur certaines parties de son anatomie.

La tentation est grande de rapprocher Carlos Salem de son alter ego nord-américain Christopher Moore, mais Aller simple rappelle aussi l’œuvre de Marc Behm. Lorsqu’on se laisse porter par le récit des aventures d’Octavio, comment ne pas penser à Fecunditatis, le héros de Tout un roman !, le titre le plus délirant de Behm.
Avec Aller simple, Carlos Salem désamorce les poncifs du roman policier sans basculer complètement dans la caricature grotesque. Il dynamite son cadre avec une dinguerie fort réjouissante, suscitant plus d’une fois le sourire voire la franche rigolade.
Au-delà de la loufoquerie des situations et des personnages, Aller simple s’avère aussi un texte d’apprentissage, une quête où chacun se cherche une raison vitale d’aller de l’avant, histoire de poser toujours plus loin son sac. Finalement la destination du périple entamée par Octavio importe bien moins que ses rencontres impromptues, les péripéties de son voyage et les réflexions qu’elles génèrent dans son esprit.

« L’important c’est d’aller, de faire, de rire, de peupler, de vivre. Ce sont des verbes, de l’action. Si tu te trompes, tant pis. Mais si tu ne décides pas par toi-même, la chance, bonne ou mauvaise, te sera toujours étrangère. Tu comprends ? On ne peut pas vivre en accusant toujours les autres de son malheur, parce qu’être malheureux, c’est aussi un choix, mais un choix de merde. »

Bref, le roman de Carlos Salem est une incitation sincère à vivre pleinement. Une invitation à suivre toute affaire cessante car, ne l’oublions pas, la vie n’est qu’un aller simple.

« Esta noche me emborracho bien, me mamo bien mamao pa’ no pensar »

Aller simpleAller simple (Camino de Ida, 2007) de Carlos Salem – Réédition Actes Sud, collection Babel Noir, 2010 (roman inédit traduit de l’espagnol [Argentine] par Danielle Schramm)

Soudain trop tard

« Lorsque l’on vit depuis de nombreuses années dans la jungle, on arrive à reconnaître parfaitement le silence avant la tempête. C’est la même chose dans le quartier. Ça transpire dans les boutiques et chez les gens, lorsque la rue devient nerveuse ou calme. C’est cette pulsion qui nous rappelle que, sous l’asphalte et les couches de béton, sous les parkings souterrains et les mille et une histoires emprisonnées derrière chaque porte, se trouve l’essence même de la vie, l’eau et le feu. Comme un ange déchu de notre mémoire, tout ce qui est raconté, tout ce qui se passe produit un écho contre les murs du quartier. De vieilles histoires, des légendes, des proverbes, des commandements, des menaces plaines de colère, des formules publicitaires. »

Tiffany, Tanveer et Epi. Une femme, deux hommes. Le triangle amoureux consumé par une passion fatale. Une tragédie aussi vieille que le monde.

Tiffany a largué Epi pour tomber dans les bras de Tanveer, son meilleur ami. Une brute épaisse, délinquant récidiviste dont Epi s’est fait le complice. Tiffany a un gosse, une sœur et une mère. Autant de boulets à traîner, mais la jeune femme a de l’ambition. Elle mène son petit monde à la trique, espérant étendre son emprise sur Tanveer afin d’en faire son protecteur et son bras armé. Elle ne connaît par le bougre, sa propension à violer et tabasser les prostituées. Epi sait. Pour les beaux yeux et les sourcils tatoués de la belle, il est prêt à tout. Massacrer avec un marteau son ami pour reconquérir Tiffany. Quitte à mettre dans l’ennui son frère Álex, ex-toxicomane taraudé par la schizophrénie, et Salva, le tenancier du bar où il a ses habitudes. Quitte à mettre le feu à ce quartier populaire de Barcelone où tout se sait et tout se déforme. Un quartier peuplé de gagne-petit, de sans grades, Catalans, Latinos et Maghrébins tirant le diable par la queue, vivant de combines et de petits boulots. À moins qu’un alibi ne lui sauve la mise. Pour cela, il peut compter sur son frère, même si celui-ci a l’impression d’arriver toujours trop tard.

Soudain trop tard nous dresse un portrait de Barcelone bien éloigné des clichés colportés par les brochures touristiques. Avec ce récit, Carlos Zanón renoue avec les racines du roman noir, nous remettant en mémoire une évidence. Le roman noir est issu de la rue, de la misère sociale ou intellectuelle, et des espoirs déçus, fracassés par un monde sans pitié, mais d’où émerge parfois des lambeaux de fraternité. Sec, violent, marqué par la malchance et l’égoïsme, Soudain trop tard nous dévoile les angles morts de la cité catalane, s’attachant au quotidien de ses habitants les plus marginaux. Pas de Bien ou de Mal dans ce roman. Juste des gens, des quidams, qui survivent et disent non, buvant un coup après, parce que c’est dur.

Le récit est porté par un sentiment d’urgence, oscillant entre présent et passé, dans un crescendo douloureux et implacable. Il est sublimé par une prose ne craignant pas les envolées poétiques, histoire de contrebalancer l’atmosphère plombée par les actes des hommes. Carlos Zanón ne néglige pas pour autant ses personnages, exposant sans fard leurs défauts et qualités. Pauvres types jusqu’au bout, Epi et Álex en ressortent plus fragiles, à l’image d’une immense partie de l’humanité, bien plus préoccupée par sa survie que par le taux de croissance ou les mirages du combat politique.

Bref, remercions les éditions Asphalte, à l’origine de cette découverte qui ne restera pas sans lendemain sur ce blog. Cela tombe bien, deux autres romans de l’auteur espagnol sont disponibles dans nos contrées. Il n’est jamais trop tard…

Soudain_trop_tardSoudain trop tard (Tarde, mal y nunca, 2009) de Carlos Zanón – Réédition Le Livre de poche, collection Policier, avril 2014 (roman traduit de l’espagnol par Adrien Bagarry)

Des Larmes sous la pluie

Il vient d’être réédité en poche, retour sur cet excellent roman de Rosa Montero dont vient de paraître une suite, toujours chez Métailié.

Comme des larmes sous la pluie…

Ainsi va la vie de Bruna Husky. Quatre ans, trois mois et vingt-neuf jours ; tel est le temps qu’il lui reste avant de mourir. Cruelle perspective réveillant dans son esprit des bouffées d’angoisse chaque matin. Avec un compte à rebours en guise d’avenir et un passé contrefait, encodé dans son cerveau par un mémoriste anonyme, Bruna a toutes les raisons du monde de s’abîmer dans la boisson et la dépression. Mais rien n’y fait, rien ne parvient à gommer la réalité. Bruna est un réplicant, autrement dit un androïde. Un humain artificiel haï par les humains naturels dont elle copie l’apparence à l’exception de la pupille de ses yeux, seul signe distinctif de son caractère techno-humain.

En ce début du XXIIe siècle, l’humanité ne semble pas en effet avoir renoncé à ses vieux démons. Après des décennies de catastrophes successives, des guerres et des génocides, l’unification politique du monde a ramené une paix précaire. Cependant, la ségrégation sociale règne, indemne, la paupérisation d’une partie de la population nourrissant toujours la même frange favorisée. Elle donne également de la substance aux discours extrémistes, alimentant une nouvelle guerre froide entre terrestres et mondes en orbite autour de la Terre. Et comme si cela ne suffisait pas, elle alimente un conflit larvé qui oppose le Mouvement Radical Réplicant, défendant l’égalité des droits, aux Suprématistes, partisans de l’éradication des techno-humains. Dans un climat de paranoïa générale, les problèmes patents, crise, réchauffement du climat, pauvreté endémique et exclusion dont sont victimes les bestioles, ces quelques rares extraterrestres vivant sur Terre, ne scandalisent pas grand monde.

Bruna Husky se sent loin, très loin de toute cette agitation, même si son métier lui en fait côtoyer les angles morts au quotidien. Plongée dans un spleen tenace, elle se sait sans passé ni avenir. Alors, elle boit un coup, parce que c’est dur, s’accrochant aux bribes du seul souvenir réel qui lui reste. Celui de son amant, Merlin, mort de la TTT (Tumeur Totale Techno). L’obsolescence programmée promise à chaque répliquant par leur créateur. Elle se rappelle les bons moments passés en sa compagnie. Un processus devenant de plus en plus difficile, car là aussi le temps n’épargne rien. Il efface les visages et arase les sensations. Il modifie aussi les réminiscences, magnifiant les sentiments et recomposant les scènes du passé en leur donnant une touche de fausseté. « Comme des larmes sous la pluie. Tout passerait et tout serait rapidement oublié. Même la souffrance. »

On pourrait intituler le roman de Rosa Montero « Blade Runner redux », tant le film de Ridley Scott imprègne ses pages. Une influence avouée jusque dans le titre, allusion au sublime monologue du réplicant Roy Batty.

« J’ai vu tant de choses que vous, humains, ne pourriez pas croire. De grands navires en feu surgissant de l’épaule d’Orion. J’ai vu des rayons fabuleux, des rayons C briller dans l’ombre de la porte de Tannhäuser. Tous ces moments se perdront dans l’oubli comme des larmes sous la pluie. Il est temps de mourir. »

Dans le roman de Rosa Montero, les androïdes ont obtenu des droits égaux aux hommes. Un statut acquis de longue lutte et encore contesté par les extrémistes humains. Un statut ne leur épargnant hélas pas la méfiance de la population et une discrimination rampante. Des Larmes sous la pluie ne relève pas de la SF spéculative, toute entière tournée vers la sidération. Rosa Montero sonde d’autres abîmes : ceux de l’âme humaine. A bien des égards, le livre de l’auteure espagnole lorgne du côté de la dystopie, même si son dénouement dévoile une lueur d’espoir, comme une amorce d’évolution positive. Difficile de ne pas voir dans ces États-Unis de la Terre un décalque de l’Union européenne. Il est aisé également de percevoir un écho de notre monde en crise. L’action se déroule d’ailleurs essentiellement à Madrid, à l’exception de quelques échappées historiques et géopolitiques dévoilées au cours d’intermèdes informatifs, non sans rapport avec l’intrigue.

Montero use des codes du roman noir. Bruna, détective solitaire et désabusée, ne se distingue pas tellement de ses devanciers, durs à cuire conscients qu’ils ne changeront pas le monde, mais satisfaits s’ils parviennent déjà à redresser un tort. Au fil de l’enquête, pendant que les cadavres s’amoncellent, elle aborde des thèmes plus essentiels. On retrouve cette question de la définition de l’humain, chère à Philip K. Dick, les plus humains n’étant pas forcément ici ceux que l’on croit. L’auteur s’interroge aussi sur la mémoire et la mortalité. Bien des sujets traités dans le mainstream nous dira-t-on à bon droit. Mais la SF ne se cantonne pas ici au seul aspect cosmétique. Elle n’est pas un artifice de l’ordre du décor. Elle offre l’opportunité de multiplier les possibles, permettant à Rosa Montero de souligner quelques travers de notre présent, tout en imaginant d’autres dérives, amusantes ou dramatiques.

Au final, malgré une intrigue un tantinet linéaire et classique, Des Larmes sous la pluie se révèle convaincant. Les amateurs de SF et de roman noir éprouveront sans doute une impression de déjà lu. Fort heureusement, ce reproche est vite oublié grâce à une atmosphère addictive à laquelle on succombe d’autant plus facilement qu’elle rappelle celle du film Blade Runner. Toutefois, loin de se limiter au simple hommage, Rosa Montero livre aussi quelques réflexions sociétales pertinentes. Bref, voici de quoi réconcilier les adeptes du mainstream avec les marottes des fans des mauvais genres. Inutile de dire qu’on recommande.

Des-larmes-sous-la-pluie-Rosa-MonteroDes Larmes sous la pluie (Lágrimas en la lluvia) de Rosa Montero – Éditions Métailié, janvier 2013 (roman traduit de l’espagnol par Myriam Chirousse)

Tatouage

Petite parenthèse dans mon cycle de lecture sur la Guerre d’Espagne, même si le franquisme n’est pas très loin.
J’ai souvent entendu parler de Pepe Carvalho, héros récurent de Manuel Vázquez Montalbán. En bien surtout. Cédant aux amicales pressions de ses fans, mais aussi pour satisfaire enfin ma curiosité, j’ai entamé la série par son deuxième épisode, Tatouage. De quoi me faire regretter cette découverte tardive.

L’argument de départ est d’une simplicité confondante. On retrouve au bord d’une plage de Barcelone le corps d’un inconnu. Flottant entre deux eaux, le visage dévoré par les poissons, le cadavre ne reste pas anonyme longtemps pour la police. Elle ne divulgue pourtant pas son identité à la presse et se livre rapidement à un grand nettoyage dans les bas-fonds de la capitale catalane, raflant en vrac prostitués et souteneurs.
Le crime suscite la curiosité du patron d’un salon de coiffure qui contacte Pepe Carvalho. Contre une somme importante et la prise en charge de ses frais, le détective accepte de trouver le nom du cadavre, avec comme seule piste la phrase « Je suis né pour révolutionner l’enfer » tatouée sur son dos.

Tatouage s’inscrit de plain-pied dans le roman noir. Il ne faut pas longtemps pour en reconnaître archétypes et enjeux. Un héros mutique, plus prompt à agir qu’à s’épancher longuement dans une longue discussion, évoluant en marge des autorités officielles qu’il semble pourtant bien connaître. Un regard désenchanté sur un monde fondamentalement pourri, où l’idéalisme ne paraît qu’un miroir aux alouettes. Et malgré tout, l’envie de savoir, de mettre en lumière les zones d’ombre et peut-être, de redresser un tort. À l’instar de Per Wahlöö et Maj Sjöwall, Manuel Vázquez Montalbán démontre qu’il est possible d’écrire un excellent roman noir sans être américain. Il y apporte une touche personnelle, originale, pour ne pas dire gastronomique, faisant tout le charme d’une intrigue qui, il faut le reconnaître, ne brille pas pour sa complexité.
Peu importe, l’enquête de Pepe Carvalho sert de prétexte pour dépeindre Barcelone à la fin des années 1970. Une cité dont l’auteur espagnol se plaît à décrire longuement les rues, places et avenues, à l’écart des itinéraires suivis par le tourisme de masse, empruntant les voies de traverse des bars louches et restaurants. Car Pepe s’avère un privé atypique. Un dur à cuire attaché à la bonne chère, aux plaisirs de la table et dont les talents s’étendent également au domaine culinaire. Un hédoniste apolitique, un esprit libre et bagarreur, soignant sa déprime dans les bras de Charo, la prostituée du Barrio Chino ou en se préparant un repas devant un bon feu de cheminée, allumé avec un livre sélectionné dans sa bibliothèque.

« Maintenant, je n’éprouve plus d’intérêt que pour la littérature en chair et en os. »

Bref, je reviendrai à Barcelone avec plaisir, histoire de renouer avec l’atmosphère délétère et sensuelle des enquêtes de Pepe. A suivre avec Les Mers du Sud

Enquetes-de-Carvahlo-MontalbanTatouage de Manuel Vázquez Montalbán (Tatuaje, 1976) – Réédition Christian Bourgeois, « Opus Seuil », juin 2012 (roman traduit de l’espagnol par Michèle Gazier)