Soudain trop tard

« Lorsque l’on vit depuis de nombreuses années dans la jungle, on arrive à reconnaître parfaitement le silence avant la tempête. C’est la même chose dans le quartier. Ça transpire dans les boutiques et chez les gens, lorsque la rue devient nerveuse ou calme. C’est cette pulsion qui nous rappelle que, sous l’asphalte et les couches de béton, sous les parkings souterrains et les mille et une histoires emprisonnées derrière chaque porte, se trouve l’essence même de la vie, l’eau et le feu. Comme un ange déchu de notre mémoire, tout ce qui est raconté, tout ce qui se passe produit un écho contre les murs du quartier. De vieilles histoires, des légendes, des proverbes, des commandements, des menaces plaines de colère, des formules publicitaires. »

Tiffany, Tanveer et Epi. Une femme, deux hommes. Le triangle amoureux consumé par une passion fatale. Une tragédie aussi vieille que le monde.

Tiffany a largué Epi pour tomber dans les bras de Tanveer, son meilleur ami. Une brute épaisse, délinquant récidiviste dont Epi s’est fait le complice. Tiffany a un gosse, une sœur et une mère. Autant de boulets à traîner, mais la jeune femme a de l’ambition. Elle mène son petit monde à la trique, espérant étendre son emprise sur Tanveer afin d’en faire son protecteur et son bras armé. Elle ne connaît par le bougre, sa propension à violer et tabasser les prostituées. Epi sait. Pour les beaux yeux et les sourcils tatoués de la belle, il est prêt à tout. Massacrer avec un marteau son ami pour reconquérir Tiffany. Quitte à mettre dans l’ennui son frère Álex, ex-toxicomane taraudé par la schizophrénie, et Salva, le tenancier du bar où il a ses habitudes. Quitte à mettre le feu à ce quartier populaire de Barcelone où tout se sait et tout se déforme. Un quartier peuplé de gagne-petit, de sans grades, Catalans, Latinos et Maghrébins tirant le diable par la queue, vivant de combines et de petits boulots. À moins qu’un alibi ne lui sauve la mise. Pour cela, il peut compter sur son frère, même si celui-ci a l’impression d’arriver toujours trop tard.

Soudain trop tard nous dresse un portrait de Barcelone bien éloigné des clichés colportés par les brochures touristiques. Avec ce récit, Carlos Zanón renoue avec les racines du roman noir, nous remettant en mémoire une évidence. Le roman noir est issu de la rue, de la misère sociale ou intellectuelle, et des espoirs déçus, fracassés par un monde sans pitié, mais d’où émerge parfois des lambeaux de fraternité. Sec, violent, marqué par la malchance et l’égoïsme, Soudain trop tard nous dévoile les angles morts de la cité catalane, s’attachant au quotidien de ses habitants les plus marginaux. Pas de Bien ou de Mal dans ce roman. Juste des gens, des quidams, qui survivent et disent non, buvant un coup après, parce que c’est dur.

Le récit est porté par un sentiment d’urgence, oscillant entre présent et passé, dans un crescendo douloureux et implacable. Il est sublimé par une prose ne craignant pas les envolées poétiques, histoire de contrebalancer l’atmosphère plombée par les actes des hommes. Carlos Zanón ne néglige pas pour autant ses personnages, exposant sans fard leurs défauts et qualités. Pauvres types jusqu’au bout, Epi et Álex en ressortent plus fragiles, à l’image d’une immense partie de l’humanité, bien plus préoccupée par sa survie que par le taux de croissance ou les mirages du combat politique.

Bref, remercions les éditions Asphalte, à l’origine de cette découverte qui ne restera pas sans lendemain sur ce blog. Cela tombe bien, deux autres romans de l’auteur espagnol sont disponibles dans nos contrées. Il n’est jamais trop tard…

Soudain_trop_tardSoudain trop tard (Tarde, mal y nunca, 2009) de Carlos Zanón – Réédition Le Livre de poche, collection Policier, avril 2014 (roman traduit de l’espagnol par Adrien Bagarry)

Des Larmes sous la pluie

Il vient d’être réédité en poche, retour sur cet excellent roman de Rosa Montero dont vient de paraître une suite, toujours chez Métailié.

Comme des larmes sous la pluie…

Ainsi va la vie de Bruna Husky. Quatre ans, trois mois et vingt-neuf jours ; tel est le temps qu’il lui reste avant de mourir. Cruelle perspective réveillant dans son esprit des bouffées d’angoisse chaque matin. Avec un compte à rebours en guise d’avenir et un passé contrefait, encodé dans son cerveau par un mémoriste anonyme, Bruna a toutes les raisons du monde de s’abîmer dans la boisson et la dépression. Mais rien n’y fait, rien ne parvient à gommer la réalité. Bruna est un réplicant, autrement dit un androïde. Un humain artificiel haï par les humains naturels dont elle copie l’apparence à l’exception de la pupille de ses yeux, seul signe distinctif de son caractère techno-humain.

En ce début du XXIIe siècle, l’humanité ne semble pas en effet avoir renoncé à ses vieux démons. Après des décennies de catastrophes successives, des guerres et des génocides, l’unification politique du monde a ramené une paix précaire. Cependant, la ségrégation sociale règne, indemne, la paupérisation d’une partie de la population nourrissant toujours la même frange favorisée. Elle donne également de la substance aux discours extrémistes, alimentant une nouvelle guerre froide entre terrestres et mondes en orbite autour de la Terre. Et comme si cela ne suffisait pas, elle alimente un conflit larvé qui oppose le Mouvement Radical Réplicant, défendant l’égalité des droits, aux Suprématistes, partisans de l’éradication des techno-humains. Dans un climat de paranoïa générale, les problèmes patents, crise, réchauffement du climat, pauvreté endémique et exclusion dont sont victimes les bestioles, ces quelques rares extraterrestres vivant sur Terre, ne scandalisent pas grand monde.

Bruna Husky se sent loin, très loin de toute cette agitation, même si son métier lui en fait côtoyer les angles morts au quotidien. Plongée dans un spleen tenace, elle se sait sans passé ni avenir. Alors, elle boit un coup, parce que c’est dur, s’accrochant aux bribes du seul souvenir réel qui lui reste. Celui de son amant, Merlin, mort de la TTT (Tumeur Totale Techno). L’obsolescence programmée promise à chaque répliquant par leur créateur. Elle se rappelle les bons moments passés en sa compagnie. Un processus devenant de plus en plus difficile, car là aussi le temps n’épargne rien. Il efface les visages et arase les sensations. Il modifie aussi les réminiscences, magnifiant les sentiments et recomposant les scènes du passé en leur donnant une touche de fausseté. « Comme des larmes sous la pluie. Tout passerait et tout serait rapidement oublié. Même la souffrance. »

On pourrait intituler le roman de Rosa Montero « Blade Runner redux », tant le film de Ridley Scott imprègne ses pages. Une influence avouée jusque dans le titre, allusion au sublime monologue du réplicant Roy Batty.

« J’ai vu tant de choses que vous, humains, ne pourriez pas croire. De grands navires en feu surgissant de l’épaule d’Orion. J’ai vu des rayons fabuleux, des rayons C briller dans l’ombre de la porte de Tannhäuser. Tous ces moments se perdront dans l’oubli comme des larmes sous la pluie. Il est temps de mourir. »

Dans le roman de Rosa Montero, les androïdes ont obtenu des droits égaux aux hommes. Un statut acquis de longue lutte et encore contesté par les extrémistes humains. Un statut ne leur épargnant hélas pas la méfiance de la population et une discrimination rampante. Des Larmes sous la pluie ne relève pas de la SF spéculative, toute entière tournée vers la sidération. Rosa Montero sonde d’autres abîmes : ceux de l’âme humaine. A bien des égards, le livre de l’auteure espagnole lorgne du côté de la dystopie, même si son dénouement dévoile une lueur d’espoir, comme une amorce d’évolution positive. Difficile de ne pas voir dans ces États-Unis de la Terre un décalque de l’Union européenne. Il est aisé également de percevoir un écho de notre monde en crise. L’action se déroule d’ailleurs essentiellement à Madrid, à l’exception de quelques échappées historiques et géopolitiques dévoilées au cours d’intermèdes informatifs, non sans rapport avec l’intrigue.

Montero use des codes du roman noir. Bruna, détective solitaire et désabusée, ne se distingue pas tellement de ses devanciers, durs à cuire conscients qu’ils ne changeront pas le monde, mais satisfaits s’ils parviennent déjà à redresser un tort. Au fil de l’enquête, pendant que les cadavres s’amoncellent, elle aborde des thèmes plus essentiels. On retrouve cette question de la définition de l’humain, chère à Philip K. Dick, les plus humains n’étant pas forcément ici ceux que l’on croit. L’auteur s’interroge aussi sur la mémoire et la mortalité. Bien des sujets traités dans le mainstream nous dira-t-on à bon droit. Mais la SF ne se cantonne pas ici au seul aspect cosmétique. Elle n’est pas un artifice de l’ordre du décor. Elle offre l’opportunité de multiplier les possibles, permettant à Rosa Montero de souligner quelques travers de notre présent, tout en imaginant d’autres dérives, amusantes ou dramatiques.

Au final, malgré une intrigue un tantinet linéaire et classique, Des Larmes sous la pluie se révèle convaincant. Les amateurs de SF et de roman noir éprouveront sans doute une impression de déjà lu. Fort heureusement, ce reproche est vite oublié grâce à une atmosphère addictive à laquelle on succombe d’autant plus facilement qu’elle rappelle celle du film Blade Runner. Toutefois, loin de se limiter au simple hommage, Rosa Montero livre aussi quelques réflexions sociétales pertinentes. Bref, voici de quoi réconcilier les adeptes du mainstream avec les marottes des fans des mauvais genres. Inutile de dire qu’on recommande.

Des-larmes-sous-la-pluie-Rosa-MonteroDes Larmes sous la pluie (Lágrimas en la lluvia) de Rosa Montero – Éditions Métailié, janvier 2013 (roman traduit de l’espagnol par Myriam Chirousse)

Tatouage

Petite parenthèse dans mon cycle de lecture sur la Guerre d’Espagne, même si le franquisme n’est pas très loin.
J’ai souvent entendu parler de Pepe Carvalho, héros récurent de Manuel Vázquez Montalbán. En bien surtout. Cédant aux amicales pressions de ses fans, mais aussi pour satisfaire enfin ma curiosité, j’ai entamé la série par son deuxième épisode, Tatouage. De quoi me faire regretter cette découverte tardive.

L’argument de départ est d’une simplicité confondante. On retrouve au bord d’une plage de Barcelone le corps d’un inconnu. Flottant entre deux eaux, le visage dévoré par les poissons, le cadavre ne reste pas anonyme longtemps pour la police. Elle ne divulgue pourtant pas son identité à la presse et se livre rapidement à un grand nettoyage dans les bas-fonds de la capitale catalane, raflant en vrac prostitués et souteneurs.
Le crime suscite la curiosité du patron d’un salon de coiffure qui contacte Pepe Carvalho. Contre une somme importante et la prise en charge de ses frais, le détective accepte de trouver le nom du cadavre, avec comme seule piste la phrase « Je suis né pour révolutionner l’enfer » tatouée sur son dos.

Tatouage s’inscrit de plain-pied dans le roman noir. Il ne faut pas longtemps pour en reconnaître archétypes et enjeux. Un héros mutique, plus prompt à agir qu’à s’épancher longuement dans une longue discussion, évoluant en marge des autorités officielles qu’il semble pourtant bien connaître. Un regard désenchanté sur un monde fondamentalement pourri, où l’idéalisme ne paraît qu’un miroir aux alouettes. Et malgré tout, l’envie de savoir, de mettre en lumière les zones d’ombre et peut-être, de redresser un tort. À l’instar de Per Wahlöö et Maj Sjöwall, Manuel Vázquez Montalbán démontre qu’il est possible d’écrire un excellent roman noir sans être américain. Il y apporte une touche personnelle, originale, pour ne pas dire gastronomique, faisant tout le charme d’une intrigue qui, il faut le reconnaître, ne brille pas pour sa complexité.
Peu importe, l’enquête de Pepe Carvalho sert de prétexte pour dépeindre Barcelone à la fin des années 1970. Une cité dont l’auteur espagnol se plaît à décrire longuement les rues, places et avenues, à l’écart des itinéraires suivis par le tourisme de masse, empruntant les voies de traverse des bars louches et restaurants. Car Pepe s’avère un privé atypique. Un dur à cuire attaché à la bonne chère, aux plaisirs de la table et dont les talents s’étendent également au domaine culinaire. Un hédoniste apolitique, un esprit libre et bagarreur, soignant sa déprime dans les bras de Charo, la prostituée du Barrio Chino ou en se préparant un repas devant un bon feu de cheminée, allumé avec un livre sélectionné dans sa bibliothèque.

« Maintenant, je n’éprouve plus d’intérêt que pour la littérature en chair et en os. »

Bref, je reviendrai à Barcelone avec plaisir, histoire de renouer avec l’atmosphère délétère et sensuelle des enquêtes de Pepe. A suivre avec Les Mers du Sud

Enquetes-de-Carvahlo-MontalbanTatouage de Manuel Vázquez Montalbán (Tatuaje, 1976) – Réédition Christian Bourgeois, « Opus Seuil », juin 2012 (roman traduit de l’espagnol par Michèle Gazier)

Voix Endormies

« La guerra ha terminado. »

Par cette brève déclaration, Franco met un terme à presque trois années de guerre en Espagne. Un conflit meurtrier qui aura contribué à couper l’élan révolutionnaire de juillet 1936 et mis un terme à la République. Pour les survivants, les vaincus, commence alors le temps de l’exil et de la répression menée par un régime nationaliste souhaitant éradiquer sans pitié tous ceux qu’il appelle les « rouges ».

L’Histoire est rarement féminine, les femmes se cantonnant le plus souvent au rôle d’épouse ou de fille d’untel. On pourrait croire que la Révolution échappe à cette règle, le renversement des valeurs offrant l’opportunité au sexe féminin de s’exprimer, de s’émanciper, de prendre une place plus importante dans le récit du passé. Bien au contraire, à de rares exceptions près, des anomalies fâcheuses dira-t-on, les femmes restent en arrière-plan. La Révolution espagnole ne déroge pas à ce constat. Malgré l’esprit libertaire et une participation non négligeable au conflit, le poids de la tradition espagnole l’emporte, reléguant les femmes à leur position dépendante.

Dulce Chacón donne la parole à ces voix oubliées, ces Voix Endormies. Alors que la guerre d’Espagne s’achève, elle s’inspire de témoignages authentiques pour raconter le destin de plusieurs femmes, condamnées à mourir, à subir et à se taire dans un pays soumis à une répression implacable.
ventas-womenHortensia, enceinte, condamnée à mort pour avoir participé à un acte de guérilla, attend son exécution qui s’appliquera après la naissance de son enfant. Elvira, sans nouvelle de son père parti combattre du côté républicain, a cherché à quitter l’Espagne avec sa mère. Arrêtée par les phalangistes, elle purge sa peine après avoir subit l’humiliation d’être tondue. Tomasa, dont la famille entière a été jetée d’un pont, ne craint ni les brimades, ni les punitions provoquées par son comportement rebelle. Pepita, la sœur d’Hortensia, lui sert de messager avec l’extérieur, jusqu’au jour où elle tombe amoureuse de Paulino, le frère d’Elvira, recherché par la Garde Civile en raison de sa participation au Maquis. Mais, elle n’aspire plus qu’à la paix.
Coupables de sympathie avec l’ennemi ou pour leur militantisme actif, voire plus simplement à cause de leurs liens familiaux avec des résistants avérés, ces femmes vivent dans l’angoisse et l’incertitude, enfermées dans la prison madrilène de Ventas.

Au travers de dialogues poignants, Dulce Chacón dessine un récit polyphonique qui réveille toute une gamme d’émotions simples et humaines. Elle nous dévoile le quotidien de femmes vouées à l’oubli, susceptibles d’être exécutées à n’importe quel moment, et qui pourtant ne renoncent pas à la dignité et font preuve d’une solidarité à toute épreuve.
Pour autant, l’auteure espagnole ne se montre pas manichéenne dans sa vision des choses. Parmi les condamnés, on trouve aussi des détenues cherchant à obtenir un traitement de faveur auprès des gardiennes. Et parmi ces dernières, certaines ne peuvent s’empêcher de ressentir de l’empathie pour les captives, même si elles sont tenues par le règlement de ne pas fraterniser avec elles.

Par ailleurs, Dulce Chacón traite de la consolidation du régime franquiste, période remisée au second plan par la défaite républicaine et la Seconde Guerre mondiale. Pourtant, elle s’impose comme un épisode crucial de l’Histoire espagnole. Tous les espoirs demeuraient alors encore permis pour une poignée de Républicains, surtout des socialistes, des communistes et anarchistes, persuadés que la chute d’Hitler sonnerait l’heure de la revanche. En attendant, ils préparaient le terrain, organisant des maquis et se livrant à la guérilla dans les montagnes. Une tâche périlleuse, la Garde Civile et la police ne ménageant pas leurs efforts pour les arrêter. Et un espoir déçu puisque l’aide alliée ne viendra jamais et l’insurrection initiée au Val d’Arán en 1944 échouera, faute d’un soutien de la population, épuisée par les années de guerre.

Au final, Voix Endormies est un formidable roman sur la mémoire des vaincus, ici doublement vaincus puisqu’il s’agit des femmes, ces grandes oubliées de l’Histoire.

Voix_endormiesVoix Endormies (La Voz Dormida, 2002) de Dulce Chacón – Réédition 10/18, février 2012 (roman traduit de l’espagnol par Laurence Villaume)

Les Soldats de Salamine

Acheté dès sa parution chez Actes Sud, Les Soldats de Salamine a longtemps hanté ma mémoire. Il la hante toujours, d’une certaine manière. Voici le genre de roman qui vous fait comprendre pourquoi la littérature est utile, voire salutaire. Réflexion à la fois sur la fabrique de l’Histoire, sur la mémoire et récit réel, le roman de Javier Cercas se veut également une réponse à la question de l’héroïsme. Celui des soldats de Salamine et de leurs semblables, à qui nous sommes tous redevables et dont on ne connaît plus le nom.

« C’est à l’été 1994, voilà maintenant plus de six ans, que j’entendis pour la première fois parler de l’exécution de Rafael Sánchez Mazas. Trois choses venaient alors tout juste de m’arriver : la première fut la mort de mon père, la deuxième, le départ de ma femme, la troisième, l’abandon de ma carrière d’écrivain. Mensonge. La vérité, c’est que, de ces trois choses, les deux première sont on ne peut plus exactes ; contrairement à la troisième. »

Qui se souvient de Rafael Sánchez Mazas ? Fondateur de la Phalange, ami personnel de José Antonio Primo de Rivera, poète, écrivain, homme politique, le bonhomme n’occupe plus guère de place dans les livres d’Histoire, surtout dans l’Espagne post-franquiste. Quant à son importance littéraire, elle ne fait pas de lui un grand écrivain. Tout au plus un bon. C’est un épisode de son existence qui inspire au narrateur ses recherches en vue d’écrire un récit réel. Une péripétie dans la vie de Mazas, racontée d’abord par lui-même pour enrichir sa légende, puis colportée et déformée par d’autres avant de sombrer dans l’oubli. Un incident de l’Histoire dira-t-on, auquel le narrateur pourtant s’attache au point d’en faire l’argument de départ de son récit.
À vrai dire, pourquoi ne pas s’en servir ? Cette exécution ratée du phalangiste au sanctuaire du Collel, pendant la débâcle républicaine, est porteuse de fiction. Ses circonstances dramatiques se prêtent à un développement romanesque, même si le narrateur nourrit un tout autre projet. Et puis, il y a ce milicien qui aurait choisi d’épargner Mazas, sans aucune autre explication qu’un regard. Ce regard attise sa curiosité. Il pousse le narrateur à se documenter sur la période, à mener une enquête pour démythifier l’événement, à revenir à la source de l’Histoire. Bref, il l’incite à rechercher la vérité. Laquelle ? Peut-être pas celle attendue au départ.

À bien des égards, le dispositif narratif des Soldats de Salamine se révèle habile. Le narrateur apparaît comme le double de Javier Cercas, l’auteur espagnol poussant le mimétisme jusqu’à endosser son identité dans la troisième partie. Le roman se veut à la fois une enquête, terme à prendre ici dans le sens donné par Hérodote, et une plongée au cœur de la fabrique d’une œuvre littéraire. Cercas invite ainsi le lecteur de l’autre côté du miroir, celui que le romancier promène le long du chemin, et qui est censé refléter la réalité. Il impulse un dialogue entre le sujet, l’enquête menée autour de la survie miraculeuse de Mazas, et l’objet, autrement dit le livre dans le livre dont on découvre la maturation et l’écriture.
Usant de la méthode historique, l’auteur espagnol recompose le passé et le parcours de l’écrivain phalangiste. Il procède par recoupement, n’oubliant à aucun moment le doute critique, afin d’approcher au plus près de la vérité historique. Mais dans le même temps, il joue de la fiction pour mettre en scène cette recherche, jalonnant celle-ci de rebondissements et de rencontres fortuites, notamment celle déterminante de Roberto Bolaño.
Où s’arrête le réel et où commence la fiction ? La réponse à cette interrogation semble se trouver dans un entre-deux dont Javier Cercas se garde de dévoiler toutes les circonvolutions.

Au-delà de ce dispositif narratif, Les Soldats de Salamine brille également par son propos universel. Quête de la vérité, il devient celle d’une vérité absente des livres d’Histoire. La vérité intime d’individus anonymes dont l’engagement a contribué à façonner notre civilisation sans qu’ils cherchent à en tirer une quelconque gloriole. Ils sont les véritables héros de l’Histoire. Des héros ordinaires qui méritent mieux que de voir leur nom orner la plaque d’une rue ou d’une place.
En écrivant Les Soldats de Salamine, Javier Cercas rend un touchant hommage à leur mémoire, fournissant une parfaite illustration littéraire à la citation de Churchill : « Jamais dans l’histoire des conflits, tant de gens n’ont dû autant à si peu. »

soldats de salamineLes Soldats de Salamine (Soldados de Salamina, 2001) de Javier Cercas – Éditions Actes Sud, collection « Lettres hispaniques », juin 2002, réédition en poche disponible ( roman traduit de l’espagnol par Elisabeth Beyer et Aleksandar Grujicic)

Moi, Franco

L’Histoire est une grande pourvoyeuse de fiction, le fait est vieux comme la littérature. Mais on oublie trop souvent qu’elle permet aussi de rendre la parole aux vaincus, tous ceux passés sous l’étouffoir de sa grande H.
Dans l’Espagne de la movida, l’oubli du franquisme prévaut, quitte à occulter également l’antifranquisme. On préfère se laisser étourdir par la démocratie et le boom économique pour tourner définitivement cette page sombre de l’histoire nationale.

Moi, Franco semble écrit en réaction à ce consensus, manière pour Manuel Vázquez Montalbán de solder les comptes avec la dictature. Au lieu d’aborder le sujet de manière frontale, l’auteur espagnol opte pour un dispositif original et assez malin, faisant de Franco lui-même le narrateur de sa propre histoire, via un artifice littéraire. Car s’il s’agit du Franco de Vázquez Montalbán, le personnage tient aussi sa substance de Marcial Pombo, romancier voué aux travaux alimentaires et ex-opposant au régime. L’autobiographie fictive devient ainsi un jeu littéraire, un dialogue entre le Caudillo, commentateur roublard de son parcours, et l’opposant taraudé par le respect des faits et sa mémoire de victime, fils de vaincu de la Guerre d’Espagne.

De cet exercice périlleux, l’auteur espagnol tire le meilleur. Il campe un Franco crédible, évitant l’écueil de la caricature. Il dresse un portrait à charge où se dévoile un Caudillo plus vrai que nature, oscillant entre la fausse compassion pour le peuple, abusé par les « Rouges » ou les francs-maçons, et la médiocrité. Bref, un individu d’une banalité pompeuse et affligeante, plus rusé qu’intelligent, dont le seul mérite repose sur sa capacité à avoir su mener sa barque au sein d’un marigot peuplé de prédateurs.
Vázquez Montalbán pousse le jeu jusqu’à restituer la rhétorique empesée, l’éloquence auto-satisfaite du bonhomme, sa vision passéiste d’une Espagne éternelle dont il souhaite restaurer le lustre et la grandeur. Le dictateur survole ainsi une grande partie du XXe siècle, de son enfance à la consolidation de son pouvoir, en passant par ses années de formation et la guerre civile, sa Croisade personnelle contre les partisans de l’anti-Espagne. Sa famille et sa personne se confondent avec la nation, appréciée ici à l’aune d’un paternalisme assumé.
Franco s’adresse à la postérité pour clamer sa vérité. Celle dictée par Marcial Pombo, son créateur, fils de républicain et militant du PCE maintes fois emprisonné par la police. À la fois auteur et objecteur des paroles du Caudillo, Pombo ne peut s’empêcher de convoquer sa propre histoire et celle de ses parents pour corriger, contredire et amender les propos de Franco, tout en évitant le sarcasme ou la tentation du ridicule. L’autobiographie ne doit pas en effet se transformer en pamphlet antifranquiste. La mémoire de ses adversaires risquerait d’en ressortir amoindri. Pour Pombo, l’exigence éthique se place au-dessus du désir de vengeance.

Au final, Moi, Franco se révèle un exercice salutaire où Manuel Vázquez Montalbán confronte les Espagnols à une histoire qu’ils voudraient considérer comme définitivement révolue. Face à l’aseptisation de l’historiographie, l’entrelacement des voix de Moi, Franco dévoile la complexité et l’ambiguïté des relations prévalant entre le passé et le présent. Un héritage dont on voudrait s’accommoder.

« Nous sommes en train de vous oublier, Général, et oublier le franquisme revient à oublier l’antifranquisme, cette exigence culturelle, éthique, pleinement généreuse, mélancolique et héroïque… »

moi francoMoi, Franco (Autobiografia del general Franco, 1992) de Manuel Vázquez Montalbán – Éditions du Seuil, collection Points, mars 1997 (roman traduit de l’espagnol par Bernard Cohen)

La Capitana

Ma-guerre-despagneAffirmons-le d’entrée sans crainte d’être contredit. L’existence de Micaela Feldman de Etchebéhère aurait pu servir d’intrigue à un roman d’aventures. Mais voilà, la dame a réellement vécu. Et d’ailleurs, en lisant le livre de Elsa Osorio, je me suis rappelé avoir lu les mémoires de Mika (Ma guerre d’Espagne à moi, disponible dans l’excellente collection « Révolutions » chez Babel), notamment les souvenirs de son combat durant la guerre d’Espagne, me disant qu’un tel personnage mériterait bien un roman. Le destin taquin adresse parfois ainsi des clins d’œil à la mémoire faillible. Militante communiste et féministe, ses voyages ont mené Mika d’Argentine en France, en passant par l’Allemagne lors de la montée du nazisme, et jusque pendant la guerre d’Espagne, sur le front, en compagnie des colonnes de miliciens. Une expérience faisant d’elle un témoin précieux de ces événements.

La Capitana nous raconte tout cela. Mais si le roman de Elsa Osorio s’avère documenté, la fiction et la littérature ne cèdent en rien à la réalité et à l’Histoire. Dans une longue postface, l’auteur argentin s’explique sur ses choix. Elle relate la longue et douloureuse gestation de ce roman. Des années de procrastination, de recherche de témoignages et de vérification des sources. Tout cela pour aboutir finalement à un livre émouvant, suscitant l’empathie pour Mika sans affaiblir la sincérité et la pureté de son combat.

Elsa Osorio restitue le destin d’une femme et non d’une figure héroïque. Une femme devenue tout à la fois pour sa colonne : capitaine, mère, épouse, confidente. Une militante convaincue mais loin d’être naïve. Par son truchement, on assiste à l’échec de l’idéal communisme, miné par les querelles d’appareil, les égoïsmes et les jalousies. On se trouve aux premières loges des purges staliniennes. Face à un ennemi déterminé, le mouvement communiste expose ses faiblesses comme des plaies à l’âme.

Entre les années 1920 et 1990, on accompagne ainsi Mika dans sa traversée du siècle, partageant son intimité, ses peurs, son angoisse et son amour indéfectible pour son compagnon, amant et époux Hippolyte Etchebéhère. Et même si l’on sait déjà que la contre-révolution a gagné, on n’en admire pas moins ce destin accompli jusqu’au bout, avec générosité et une bonne dose de lucidité sur la nature humaine.

Bref, avec La Capitana, Elsa Osorio s’acquitte avec talent de notre dette envers la mémoire des vaincus.

Ps : Mon petit doigt me signale la réédition du livre de Mika Etchebéhère chez les excellentes éditions Libertalia, publication accompagnée d’un documentaire, ce qui ne gâche rien. Il serait dommage de se priver…

CapitanaLa Capitana de Elsa Osorio – Éditions Métailié, septembre 2012 (roman inédit traduit de l’espagnol [Argentine] par François Gaudry)

Ce qui n’est pas écrit

Séparé de son épouse Carmen, Carlos vient chercher son fils Jorge vendredi soir pour l’emmener en excursion dans la montagne. Après une période difficile pendant laquelle Carlos a été privé de la garde de sa progéniture, après la tentative de suicide de Jorge et le traumatisme en résultant, Carmen estime qu’il faut renouer les liens rompus. Car, si Carlos n’a pas été un bon mari, elle reconnaît qu’il s’efforce désormais d’être un bon père. Et malgré la bizarrerie de son comportement passé, elle est prête à lui redonner sa chance.
Carlos ne connaît pas bien ce fils. Mais, il sait déjà qu’il souhaite le soustraire à la coupe de sa femme, le temps du week-end, histoire d’en faire un homme. À quatorze ans, il est temps pour Jorge de s’affranchir des rondeurs de l’enfance et d’apprivoiser ce père lointain qui lui fait quand même un peu peur.
Avant de partir, Carlos laisse à Carmen le manuscrit d’un polar violent et outrancier qu’il souhaite proposer à un éditeur. Un livre dont le propos réveille l’angoisse de Carmen.

« Ça, c’est tout le problème avec la lecture, vous projetez sur le texte l’ombre de vos désirs ou de vos craintes, votre ombre à vous qui obscurcit la page jusqu’à ce que vous ne lisiez plus que ce que vous vous attendez à lire (…) »

Faux thriller et vrai roman gigogne, Ce qui n’est pas écrit interroge au moins autant le lecteur sur sa pratique que l’auteur sur l’acte de création littéraire. Sur une trame de roman psychologique, Rafael Reig met à nu les mécanismes du rapport unissant le lecteur et l’auteur.
À l’instar de la relation décalée qui s’instaure entre Carmen et Carlos, on cherche à comprendre où nous emmène l’auteur espagnol. Usant des codes du thriller, il joue avec nos attentes, tissant progressivement une intrigue maline et inattendue. Il nous manipule, floutant les contours de son récit. Il nous pousse dans nos retranchements, nous contraint à nous interroger sur notre faculté à interpréter un récit, à en combler les non-dits, à démasquer les faux semblants et à déchiffrer les sous-entendus de son auteur.
En rendant poreuse la frontière entre le roman et la fiction à l’intérieur de celui-ci, Rafael Reig interpelle le lecteur sur sa propre pratique. Il le pousse à prendre du recul, à jauger son propre regard, prenant conscience des présupposés qui guident son jugement. De même, il interroge l’écrivain dans sa technique, essayant d’éclaircir ce qui relève de la planification et ce qui ressort du hasard de l’écriture.

« ce qui est écrit est toujours plein de contradictions, de changements de ton, d’impasses, d’omissions alarmantes ou de détails inutiles : seule la foi en l’auteur résout le sens de la lecture, on ne peut lire qu’en croyant qu’il y a un auteur, quelqu’un qui se rend responsable.
L’auteur est dans le livre, pas dehors. C’est le livre qui, pour être lu, nous oblige à imaginer qu’il a un auteur. Nous inventons l’auteur comme nous inventons des dieux. »

La lecture apparaît comme le résultat d’une dualité, presque une histoire d’amour contrariée, où le lecteur autant que l’auteur jouent les rôles de démiurge. Le roman renvoie le lecteur à ses préoccupations pendant que l’auteur cherche à le manipuler à son insu.

« Ce qui effrayait le plus Carmen, c’était de se rendre compte qu’à ce moment-là tout dépendait de la volonté de l’auteur. La pierre était en équilibre et elle pouvait toujours d’un côté ou de l’autre. Dès qu’elle commencerait à tomber, il se produirait une avalanche imparable, mais l’auteur conservait encore le pouvoir : lui seul décidait vers quel côté il lançait la pierre. »

Par ailleurs, le roman de Rafael Reig prend une dimension vertigineuse lorsque l’on considère sa structure en gigogne. Au travers de l’histoire de Carmen, de Carlos et de Jorge, l’auteur espagnol semble affirmer qu’autrui reste un inconnu. La Grande Inconnue. Nul besoin de franchir les frontières, de sillonner les pays étrangers ou de s’aventurer dans d’autres mondes pour côtoyer les abîmes angoissants que recèle la psyché humaine. Il frappe à notre porte, évolue dans notre voisinage et parfois dort dans notre lit, mais qui peut affirmer connaître totalement l’autre ?

Au final, Ce qui n’est pas écrit suscite plus de tension par les problématiques qu’il soulève que par son rythme. Les adeptes du roman haletant pourront juger le résultat décevant. Personnellement, je considère que Rafael Reig atteint son objectif. Avec classe !

Ce-qui-nest-pas-ecritCe qui n’est pas écrit (Lo que no esta escrito, 2012) de Rafael Reig – Éditions Métailié/Noir, janvier 2014 (roman traduit de l’espagnol par Myriam Chirousse)