William S. Burroughs SF machine

Associé aux auteurs de la Beat Generation dans la plupart des études, William S. Burroughs s’en distingue pourtant de manière évidente. En dépit d’amitiés confirmées avec Jack Kerouac, Allen Ginsberg et Gregory Corso, il ne partageait en effet ni leurs buts, ni leur projet et encore moins leur style littéraire. À l’opposé, sa parenté avec la Science fiction, voire l’intérêt qu’il portait au genre, semblent relégués dans un angle mort, la critique préférant mettre l’accent sur la thématique des drogues, les scènes de sexe hallucinées ou hallucinantes et un imaginaire foutraque renforcé par le morcellement narratif du cut-up. De son propre aveu, Burroughs est pourtant amateur de SF, ayant lu de nombreux romans ressortissant au genre. Pour n’en citer que quelques uns, la « Trilogie cosmique » de C. S. Lewis, Vénus et le Titan de Henry Kuttner, Three To Conquer d’Eric Frank Russell, Twilight World de Poul Anderson et The Star Virus de Barrington Bayley figurent parmi ses œuvres fétiches. Une source d’inspiration, certes classique, dont on retrouve certaines thématiques au cœur de son œuvre, y compris dans la technique narrative du cut-up qui nourrit quelques affinités avec la pratique du fix-up qui révolutionne l’édition SF au tournant des années 1950.

« La science-fiction consiste bien à combler notre ignorance par des mondes imaginaires, à voyager aux confins des hypothèses, qui nous révèlent tous les possibles – y compris les pires – de notre présent. »

Docteure en littérature comparée, autrice d’un ouvrage sur le cut-up de William S. Burroughs, Clémentine Hougue propose l’acuité d’un essai documenté afin d’ausculter les processus créatifs à l’œuvre chez l’écrivain américain. Elle nous parle de Burroughs et de SF, introduisant un dialogue stimulant entre ses romans et le genre. Elle pointe ainsi les différences mais également les points communs, révélant le phénomène de contamination mutuel impulsé par chacun des termes de son étude.

L’œuvre de Burroughs partage en effet avec la SF ce goût pour les avant-garde, pour les dangereuses visions ou pour les marges, mais aussi pour la transgression et la dilatation du champ lexical. Un processus le conduisant par mimétisme à emprunter certaines formes du genre, comme le voyage dans le temps, l’univers dystopique ou l’utopie, mais aussi ses motifs les plus connus – l’extraterrestre, le mutant, le télépathe… Le genre lui offre ainsi de quoi affûter une véritable SF machine dont il use pour animer des figures sœurs et des récits frères dont on retrouve l’écho, par un phénomène de feed-back, jusque dans les expérimentations de la New Wave et dans le Cyberpunk, voire même dans le questionnement existentiel de Philip K. Dick.

Clémentine Hougue propose une lecture roborative et intelligente de l’œuvre de William S. Burroughs, en particulier de la « Trilogie Nova », à l’aune d’une analyse fine des passerelles existant entre la Science fiction et les romans de l’auteur. Elle décrit la machine textuelle présidant à la création de ses textes, un processus combinatoire où l’imaginaire du genre se mêle à l’expérimentation d’avant-garde pour susciter un choc esthétique, mais également une sorte de prise de conscience politique afin de retourner les systèmes de contrôle contre eux-mêmes. Un projet n’étant pas sans rappeler celui des cyberpunks. A mesure que croît la société post-industrielle, la Science fiction investit ainsi des thématiques familières à l’auteur, entrant en résonance avec les concepts de viralité de l’information, de réalité truquée, de contrôle de la société, de surveillance massive et d’aliénation face à une technologie de plus en plus invasive, toutes choses au cœur de son propos.

L’essai de Clémentine Hougue propose donc une relecture passionnante de l’œuvre de William S. Burroughs, manière de dépasser son statut d’OLNI de la littérature afin de le replacer à l’intersection de la contre-culture et de la Science fiction.

Le site de l’éditeur, histoire de susciter la pulsion d’achat.

William S. Burroughs SF machine – Clémentine Hougue – Éditions JOU, octobre 2021

Winter is coming – Une brève histoire politique de la fantasy

Publié suite à la participation de William Blanc au Dictionnaire de la fantasy dirigé par Anne Besson, Winter is coming revisite à l’aune de la politique quelques œuvres et auteurs emblématiques de la fantasy. Longtemps réduit en effet à quelques poncifs conservateurs, voire réactionnaires, le genre a beaucoup souffert de cette mauvaise image, certes pas complètement infondée. Le présent ouvrage nuance quelque peu les idées reçues en introduisant des pistes inédites de réflexion.

Comme la science-fiction, la fantasy est fille de la modernité. Mais, quand la première s’attache aux progrès de la science et de la technique, la seconde semble s’être construite en contre, préférant le romantisme d’un Moyen-Âge mythifié aux applications industrielles des techno-sciences. Le genre trouve en conséquence un écho favorable auprès des milieux contestataires qu’ils soient socialistes utopistes, libertaires, liés à la contre-culture ou écologistes. Avec Winter is coming, William Blanc se livre à un travail de contextualisation, restituant la dimension politique d’un genre qui ne se cantonne pas seulement aux fantasmes raillés par Norman Spinrad dans Rêve de fer. Une grille de lecture intéressante, non exempte de partis pris dont on peut discuter, n’excluant aucun domaine, ni le cinéma, ni les séries, ni le jeu de rôle ou encore les jeux vidéos.

La fantasy s’écrit au présent, il n’est donc guère étonnant qu’elle se fasse le reflet des préoccupations et des combats de son époque. Redécouverte notamment grâce aux Éditions Aux Forges de Vulcain, l’œuvre de William Morris en témoigne. L’auteur anglais puise dans un Moyen-âge fantasmé de quoi nourrir un projet d’utopie socialiste s’opposant à un capitalisme accusé d’exploiter l’homme et la nature. Aux yeux de Morris, mais aussi d’autres penseurs et artistes, la période médiévale est désirable car elle propose un idéal de vie communautaire, rural, proche de la nature que l’homme chercher à magnifier par son art au lieu de l’exploiter. Il faut bien comprendre ici que ce n’est pas la science qui est jugée néfaste, mais l’industrie et la technique qui, placées entre les mains des capitalistes, ne produit que déshumanisation et pauvreté. Mêmes s’ils sont loin de partager l’idéologie de leur devancier, on retrouve en partie des échos de cet écosocialisme dans les œuvres de Tolkien et C.S Lewis. Selon William Blanc, il s’agit bien davantage pour ces deux auteurs d’exorciser les horreurs de la Grande Guerre, tout en déplorant les méfaits de la civilisation industrielle sur la société pastorale et ses traditions. Un conservatisme teinté de nostalgie que les baby-boomers vont reprendre à leur compte pour dénoncer le consumérisme et l’impérialisme américain. Gandalf, les Hobbits et les personnages du monde de Narnia deviennent ainsi des hérauts de la Contre-culture, des champions pour les mouvements contestataires qui essaiment sur toute la planète à partir de 1968, échappant définitivement à leurs créateurs.

L’étude ne serait évidemment pas complète s’il n’était fait mention de G.R.R. Martin et du phénoménal A Song of Ice and and Fire. Fruit de la rencontre entre la fantasy et Machiavel, l’œuvre de Martin illustre au moins autant la désillusion post-sixties que la volonté d’accoucher d’un merveilleux infusé à la realpolitik. Opposé aux séquelles répétitives de la Big commercial fantasy, Le Trône de Fer et plus encore A Game of Thrones, sa déclinaison télévisuelle, apparaissent ainsi comme des créations enracinées dans leur époque, objet de toutes les interprétations auprès des fans, entrant en résonance avec les combats politiques d’aujourd’hui, y compris environnementaliste. Un fait que n’avait sans doute pas anticipé Martin lui-même.

L’essai de William Blanc est donc une tentative revigorante pour briser quelques préjugés sur la fantasy. Hélas, sa brièveté plombe cependant un propos ne manquant pourtant pas d’intérêt. Quid en effet de Terry Pratchett ou de Ursula Le Guin, la seconde à peine évoquée au détour d’un chapitre ? Et, si les bonus consacrés à la figure du dragon et à Robert E. Howard sont précieux, ils paraissent bien maigres au regard des perspectives esquissées. Quant à Fritz Leiber, Michael Moorcock ou Jack Vance, ils pointent définitivement aux abonnés absents. En attendant un ouvrage plus conséquent sur le sujet, reste à consulter la bibliographie indiquée en fin d’ouvrage. Elle propose des pistes de réflexion intéressantes.

Ps : Mon petit doigt me souffle qu’il faut que je jette un œil à cet ouvrage.

Winter is coming – Une brève histoire politique de la fantasy – William Blanc – Éditions Libertalia, 2019

Sur les traces de George Orwell

Plus de 70 ans après sa mort, George Orwell reste plus que jamais d’actualité. Des combats de rue à Hong Kong ou Portland, aux régimes totalitaires africains, sud-américains ou asiatiques, en passant par le débat autour du déboulonnage des statues, la pensée et les mots de l’auteur britannique ont colonisé l’imaginaire politique, y compris chez des individus situés à l’opposé de son engagement. Mais, au-delà de 1984, de La Ferme des animaux, de la novlangue, de Big Brother ou de l’effacement de l’histoire, qui peut prétendre vraiment connaître l’homme et sa pensée ?

Ce constat sert de point de départ à Adrien Jaulmes, grand reporter pour le compte du Figaro. Sur les traces de George Orwell rassemble plusieurs articles écrits pour le quotidien au cours de l’été 2018. L’ouvrage résulte aussi de sa connaissance du monde présent, de sa lecture attentive de l’œuvre d’Orwell, romans et essais, et de ses voyages sur les lieux où l’auteur britannique a vécu.

Des rives de l’Irrawaddy en Birmanie où il officie comme policier, aux rivages de l’île de Jura en Écosse, en passant par Eton, le journaliste suit le parcours d’un penseur empirique, honnête avec lui-même et autrui, manifestant le besoin presque physique d’expérimenter les sujets dont il parle. Un intellectuel à part dans le champ de la réflexion politique, n’étant ni un prophète, ni un maître à penser, ou le conservateur d’une vérité intangible comme d’aucuns aimeraient le réduire. Bien au contraire, il lui arrive même souvent de se tromper et de le reconnaître dans ses écrits. Il lui arrive aussi de tomber dans les travers qu’il dénonce, de faire preuve d’exagération pour plier la réalité à ce qu’il souhaite en montrer et de manquer de clairvoyance.

Adrien Jaulmes confronte le présent au passé, s’efforçant de retrouver dans sa propre expérience des lieux qu’il visite, les traces de l’époque où a vécu George Orwell. Il pointe ainsi les ressemblances ou les différences, opérant un tri entre les permanences et les changements. Il traque dans l’œuvre du penseur britannique les échos des lieux qu’il traverse, retraçant les étapes de la formation politique de l’homme.

À bien des égards, Orwell est un témoin implacable de la déliquescence de l’Empire britannique, du dressage des élites anglaises dans les Public School, de la misère ouvrière sous le joug du capitalisme. Il est également un observateur de la montée des totalitarismes qu’il voit à l’œuvre pendant la Guerre d’Espagne. Il reste cependant un socialiste convaincu, louant la générosité, le sens de l’entraide et l’égalité. Un pacifiste ne rejetant pas l’usage de la violence lorsqu’il s’agit de se défendre. Un esprit curieux, empathique, mais pas naïf. Un moraliste mettant la recherche de la vérité au-dessus de toute autre valeur. Bref, on est bien loin de l’image conservatrice, voire réactionnaire, colportée par les idéologues de droite comme de gauche.

À la manière d’un Jack London, Orwell se livre à une sorte de sociologie à hauteur d’homme, s’immergeant dans le milieu qu’il décrit. On ne peut pas écarter complètement la volonté d’auto-mortification, le désir de se purger de ses préjugés et de se débarrasser du poids de la culpabilité représenté par son appartenance à la classe privilégiée. Il expérimente ainsi la bassesse humaine sous toutes ses formes, cherchant à en comprendre les raisons plutôt que de la condamner. Il accomplit des tâches absurdes et abrutissantes pour survivre, nourrissant une haine absolue pour toutes les formes de domination de l’homme par l’homme. Cette expérience de la pauvreté et le reportage qu’il consacre à la condition ouvrière à Wigan, le convertissent définitivement au socialisme. Ils lui permettent de mettre en place une réflexion sur l’état d’esprit animant les plus humbles, donnant ainsi naissance à la notion de common decency. Ils le confrontent enfin au fascisme naissant en Angleterre, idéologie qu’il va combattre en rejoignant la Catalogne. Engagé dans les milices du POUM, il connaît la rudesse de la vie sur le front, mais la camaraderie qui prévaut dans les rangs des miliciens lui fait toucher du doigt ce que pourrait être une société sans classe. Hélas, il doit quitter le pays précipitamment pour échapper aux purges staliniennes frappant le camp républicain. Il découvre ainsi les méfaits de la propagande totalitaire et la volonté de la Gauche à entretenir l’illusion d’une révolution exempte de toute oppression.

Loin de l’image de l’anarchiste tory, Sur les traces de George Orwell dresse le portrait d’un homme attaché à la vérité et à l’auscultation de la réalité, au plus près possible de sa substance. Un militant profondément socialiste, antifasciste, anti-impérialiste, anti-totalitaire, rejetant en bloc le confort et les facilités de l’intellectualisme et de toutes les idéologies, mais sans doute pas exempt de toute critique. Après tout, c’est rendre hommage à sa démarche que d’ausculter sa vie avec la même exigence de sincérité et d’honnêteté intellectuelle.

Sur les traces de George Orwell de Adrien Jaulmes – Équateurs éditions, août 2019

Watchmen : Now

Poète, comédien et écrivain, Aurélien Lemant ne rechigne pas à partager ses passions dans de courts et denses essais. Après Philip K. Dick, Maurice G. Dantec et Blue Öyster Cult, il nous livre le fruit de ses cogitations sur les comics super-héroïques et plus particulièrement sur le roman graphique Watchmen.

Découpé en neuf chapitres précédés d’une préface de Nicolas Tellop et d’un court prologue, Watchmen : Now propose une réflexion axée sur la notion de temporalité dans la bande dessinée, sur la mort de Dieu (et du super-héros), sur l’ambiguïté intrinsèque de la figure super-héroïque et sur son érotisation. Plus précisément, il s’intéresse aussi aux thématiques sous-jacentes de Watchmen, à son rapport au réel, à l’Histoire (les années 1980), au caractère prosaïque du quotidien et à l’univers des comics super-héroïques.

L’essai est en effet bien davantage qu’une étude de l’œuvre majeure d’Alan Moore et Dave Gibbons. Il s’apparente plus sûrement à une analyse de la culture populaire au sens large. Aurélien Lemant s’efforce ainsi de contextualiser l’opus majeur du duo britannique, évitant l’écueil du panégyrique, mais aussi le registre de la diatribe vers lequel le culte dont jouit Moore dans le milieu pourrait le pousser. Il tente de révéler la signification de Watchmen dans l’œuvre de l’auteur de Northampton et dans l’histoire des comics. En quoi est-elle révélatrice de l’évolution du genre super-héroïque ? En quoi se révèle-t-elle un jalon important dans la conception cyclique de l’univers des super-héros ? Et si Watchmen achève le mythe super-héroïque, c’est pour mieux l’ouvrir vers d’autres horizons. History/stories repeating.

Arrivé au terme de Watchmen : Now, on a presque envie de dire que l’essai d’Aurélien Lemant est trop court. Le format le contraint en effet à densifier son propos jusqu’à l’asphyxie. Il parvient pourtant à atteindre son objectif, invitant les éventuels curieux à la relecture de l’œuvre de Moore et Gibbons.

Watchmen : Now – Dieu, comics et super-héros de Aurélien Lemant – Aedon Productions, octobre 2019

Guillaume le Conquérant

Connu de l’Histoire pour sa conquête de l’Angleterre, acquise après sa victoire à Hastings en 1066, Guillaume le Conquérant appartient aux grandes figures médiévales dont l’image édifiante est venue masquer un contexte où la violence apparaissait comme une pratique de gouvernement naturelle. On dispose pourtant de peu de sources contemporaines sur l’homme, si l’on fait abstraction de la Gesta Guillelmi écrite par Guillaume de Poitiers et d’un auteur anonyme de la Chronique anglo-saxonne, . Il faut donc se contenter d’écrits postérieurs pour se faire une idée approximative du personnage.

Dans le cadre d’une approche multidisciplinaire mobilisant les ressources de l’anthropologie, de la sociologie, de l’archéologie, de l’histoire culturelle et de l’art, l’ouvrage de David Bates vient mettre à jour notre connaissance du duc normand et du roi d’Angleterre dans une perspective inscrite dans le contexte plus général de son époque, tentant de dépasser l’historiographie normande, française et anglaise afin d’introduire un dialogue éthique entre le Moyen âge et le présent.

Biographie oblige, on n’échappe aux fondamentaux du format. David Bates revient ainsi sur la naissance, l’enfance, l’adolescence, bref les années de formation du futur souverain. L’exercice permet de remettre en question quelques idées reçues sur de la vie de Guillaume, tout en proposant des hypothèses pour contrebalancer le légendaire ducal. Cet exercice très respectueux de la dialectique permet d’éclairer les premières années du personnage, notamment sa « bâtardise », à l’aune de la raison et de la méthode historique. Sans aucun doute sensible, le sujet n’a jamais cependant remis en question la légitimité de son pouvoir, même s’il était moralement réprouvé par l’Église. Après tout, le fait était une pratique courante et acceptée dans l’aristocratie durant cette période. Inutile d’insister là-dessus.

Sur ce point, l’ouvrage de David Bates est un compagnon précieux pour se familiariser avec le milieu de l’aristocratie féodale et sur sa relation symbiotique avec la notion d’État. Comme la plupart de ses pairs, Guillaume a reçu une éducation bien de son temps, ses qualités personnelles (solide constitution physique et intelligence politique) ayant contribué pour beaucoup dans sa réussite. S’il parvient à établir un empire transmanche fort, en dépit d’une aristocratie soucieuse d’opportunisme, attachée à la fois à sa propre survie et à son honneur, il profite surtout d’un contexte géopolitique en Europe du Nord lui étant très favorable. Mais, si le personnage ne se distingue pas du commun de la noblesse, y compris en matière de violence, il se montre toutefois impitoyable et méthodique dans son usage lorsqu’elle sert son intérêt.

Même si Guillaume le Conquérant s’intéresse à la vie du souverain, l’essentiel de l’ouvrage reste consacré à l’invasion de l’Angleterre. Le sujet est abordé du point de vue de sa légitimité, de sa réalisation et de ses conséquences. S’il est un trait de caractère de Guillaume que David Bates souligne, c’est bien celui de la conscience de son bon droit. Ceci explique que le duc mette tout en œuvre pour succéder à Édouard le Confesseur, profitant du contexte de la crise dynastique anglaise pour imposer des vues qui n’avaient rien de forcément légitimes. David Bates ne se contente cependant pas de retracer le débarquement de l’armée normande et de ses alliés, de retracer le déroulement de la bataille en prenant mille précautions, il insiste surtout sur l’installation du pouvoir normand et sur les fondements d’un Empire transmanche dont l’influence va s’étendre pendant plus de deux cent ans en Europe du Nord. Il reconstitue la violence d’une implantation normande fondée sur la spoliation des terres de l’aristocratie anglaise, la dévastation des campagnes rebelles et la construction de multiples forteresses afin d’assurer la souveraineté du Conquérant. Bref, un traumatisme choquant, même pour l’époque, aboutissant à l’amoindrissement de l’Angleterre, comme en témoigne l’inventaire du Domesday Book lui-même.

Le Guillaume le Conquérant de David Bates apparaît donc comme une somme impressionnante de plus de huit cent pages (dont deux cent page de notes), riche et fouillée, dont le propos nous interpelle. Si la vie et les actions de Guillaume ont une place importante et spécifique dans l’histoire de l’Europe du Nord, elles n’en demeurent pas moins aussi un épisode de la longue histoire de la violence. Pour paraphraser l’historien britannique, la vie de Guillaume est en définitive une parabole de l’éternel dilemme moral que pose la légitimité de la violence dont usent ceux qui l’exercent pour arriver à des fins qu’ils estiment justifiables. Dont acte.

Guillaume le Conquérant (William the Conqueror, 2016) de David Bates – Éditions Flammarion, collection « Grandes Biographies », février 2019 (traduit de l’anglais [Royaume-Uni] par Thierry Piélat)

Au temps des Vikings

Découvreurs aventureux, marchands habiles, esclavagistes, pillards sanguinaires, païens impies et féroces guerriers. Revivifié par le cinéma et les plate-formes de streaming, l’inconscient collectif abonde en images contrastées lorsque l’on évoque les Vikings. L’homme du Nord fascine ou effraie, tant le récit qu’en ont brossé les moines médiévaux insiste sur leur cruauté et leurs méfaits. Certes, les peuples scandinaves étaient violents, mais pas plus que leurs contemporains, en particulier Charlemagne, ce grand pourfendeur de Saxons. Mais, l’empereur chrétien avait le bon droit de son côté, paré de toutes les vertus du christianisme.

Érudit, passionnant et relativement exhaustif, l’essai de Anders Winroth permet de dresser un tableau moins caricatural du monde scandinave au temps des Vikings. Dans une langue limpide puisant son information au meilleur des sources disponibles, l’ouvrage se révèle une lecture précieuse, s’efforçant de faire revivre une civilisation complexe forgée autour des halles-maisons bâties auprès des forêts et fjords.

Découpé en huit chapitres, Au temps des Vikings balaie différents aspects du monde scandinave entre le VIIIe et le XIe siècle, faisant œuvre de vulgarisation sans pour autant renoncer à la démarche de l’historien. Anders Winroth s’attache d’abord à éclaircir le rapport à la violence des Scandinaves dont on a longtemps exagéré les manifestations. Certes, les Vikings n’étaient pas des enfants de chœur, mais le récit de leurs méfaits provient surtout de leurs principales victimes, les moines chrétiens, fort portés à les diaboliser. Cherchant avant tout à faire du butin et fondant leur réussite sur la rapidité, l’opportunisme et une bonne connaissance de leur cible, les hommes du Nord avaient aussi tout intérêt à cultiver cette image de cruauté afin de décourager la résistance. On obtient toutefois difficilement une rançon avec un cadavre et les morts ne font pas de bons esclaves. Bref, la violence était inhérente à la société du Haut Moyen âge, mais sans doute ne faut-il pas surestimer la part des Scandinaves dans ce constat.

Initiés par des chefs de guerre à la recherche de richesses à redistribuer à leurs fidèles et de terres pour les lotir, les migrations scandinaves, même si elles n’ont concerné qu’un petit nombre d’habitants, ont laissé des traces durables dans l’histoire. On pense immédiatement aux multiples guerres contre les Anglo-saxons, à la fondation de la Normandie ou à la colonisation de l’Islande et du Groenland, sans oublier les expéditions vers le Vinland, mais il ne faut pas négliger aussi les apports à la génétique, à la toponymie ou à la linguistique des peuples du Nord. Un creuset d’où a émergé une partie de la civilisation européenne.

Au temps des Vikings ne se cantonne cependant pas seulement aux exactions des Norrois. L’ouvrage s’intéresse aussi au principal outil de leur succès, ce navire longtemps qualifié de manière impropre de drakkar. Kaupskip ou langskip, large ou long, le navire viking témoigne d’un savoir-faire certain et d’une grande variété des usages. Véhicule symbolique du défunt dans son voyage au-delà, comme en témoignent les nombreuses sépultures de pierres en forme de navires ou les bateaux tombes, il est également un objet coûteux, signe de puissance et outil du succès des raids et du commerce.

Les peuples du Nord sont en effet des marchands avisés dont les échanges ont contribué à la prospérité de l’Europe. Leurs pillages ont permis la remise en circulation d’une partie de l’or et de l’argent thésaurisés par l’Église, même si les objets du culte n’étaient pas complètement délaissés par un clergé pouvant avoir besoin à l’occasion de liquidités. Mais surtout, en commerçant avec le califat, les Vikings ont drainé vers l’Europe une partie de l’argent musulman, inversant une balance commerciale trop souvent défavorable aux Européens. Ils ont enfin contribué à la formation de la Russie médiévale grâce notamment aux places fortes et aux marchés qu’ils ont fondé.

Du point de vue politique, la Scandinavie a longtemps été une mosaïque de particularismes, la géographie ne facilitant pas les échanges en-dehors de ceux effectués par la voie maritime. Ajoutons à cela une propension à la piraterie, considérée par certains seigneurs de la mer comme un complément appréciable à leurs revenus. Dans ces conditions, on comprend que les multiples rois de la période viking n’ont été au début que des primus inter pares, des chefs de guerre à la générosité et à l’amitié ombrageuses, dont le pouvoir dépendait en grande partie du butin qu’ils ramenaient et redistribuaient à l’élite des guerriers dont ils étaient issus. La construction d’une monarchie forte, gouvernée par un roi puissant, a pris du temps, résultant d’un processus lent et complexe, une lente maturation au contact des modèles anglo-saxon et carolingien, mais aussi au contact de l’Église chrétienne. En atténuant la violence interne et l’instabilité politique, en substituant les principes de la loi, de la justice et des amendes aux pillages, aux raids et aux vendettas, ce processus a mis un terme au temps des Vikings, le remplaçant par celui des grandes monarchies médiévales.

Si s’embarquer pour l’Europe afin de piller, enlever des otages pour obtenir une rançon ou un bon prix sur le marché de l’esclavage n’était pas dépourvu de risques, rester au pays pour cultiver un lopin de terre n’était pas pour autant une sinécure. Les paysans, époux comme épouse, devaient s’épauler à la ferme pour tirer leur nourriture du sol. Dans cette économie de subsistance guère différente de celle prévalant dans tout l’Occident, ils pouvaient certes compter sur leurs esclaves, mais ils restaient soumis aux aléas climatiques et aux attaques des chefs de guerre du voisinage. Bref, il serait réducteur d’opposer l’aventure et la mer à la routine du travail de la terre. Complémentaires, les deux activités comportaient leur lot d’incertitude et de réussite où femmes comme hommes jouaient un rôle actif.

Le sujet de la religion primitive des Scandinaves est beaucoup plus complexe à élucider, notre connaissance sur le sujet reposant sur des sources parcellaires ou d’origine chrétiennes. Les rares écrits témoignent surtout de l’influence du christianisme sur les récits cosmogoniques et mythologiques norrois, bien avant la conversion de ceux-ci. La religion vécue reste en grande partie dans un angle mort, se cantonnant à quelques rites entachés d’incertitude du fait du manque de sources fiables. Bref, notre connaissance se réduit au domaine des suppositions sur la nature des sacrifices et des offrandes concédés à un panthéon dont les noms appartiennent désormais à la culture populaire du XXe siècle.

Face au paganisme, la christianisation du monde scandinave apparaît comme un processus lent et long, s’étendant sur plusieurs siècles. Le christianisme s’est diffusé d’abord à travers les rites religieux, n’influant guère les croyances locales. Il n’est en effet pas rare pendant l’âge viking de voir coexister les pratiques païennes et chrétiennes ou de voir le paganisme s’exercer à la manière des Chrétiens. De l’ordre de la superstition, le monothéisme apparaît aussi comme un instrument politique permettant de renforcer l’autorité royale et l’État. Si les missionnaires ont eu leur part à ce processus, il convient enfin de ne pas surestimer leur rôle et de voir en eux des auxiliaires du pouvoir et de l’assimilation des monarchies scandinaves à la Chrétienté.

Les pierres gravées de runes témoignent de l’élaboration et du raffinement de la culture norroise. Seules traces écrites contemporaines de l’âge viking, du moins de son apogée, elles révèlent parfois des extraits de poèmes qui mobilisent toutes les ressources de la traduction afin d’en déchiffrer le sens. Le goût pour les allitérations, les kennings, l’euphonie en complexifie l’interprétation, faisant obstacle à la compréhension. Elles figent dans la pierre l’art oral des scaldes vivant auprès des rois ou des chefs de guerre. La déclamation des prouesses martiales et des victoire sur le champ de bataille contribuait en effet à renforcer leur gloire et à animer les veillées dans la maison-halle. Peu de strophes de poésie scaldique nous sont parvenues en entier. Certaines ont subsisté sous forme de fragments, de transcriptions sujettes à caution et à controverse.

Au temps de Vikings est donc une excellente vulgarisation proposant une somme d’informations simples sur les Scandinaves des VIIIe et XIe siècle. L’ouvrage de Anders Winroth apparaît comme la porte d’entrée idéale pour découvrir le monde norrois. Un must-read auquel Alban Gautier, son préfacier pour l’édition française, apporte sa contribution sous la forme d’une liste de suggestions de lecture vivement conseillées pour qui souhaite approfondir le sujet.

Au temps des Vikings de Anders Winroth – Éditions La Découverte/poche (essai traduit de l’anglais [États-Unis] par Philippe Pignarre)

L’Extase totale – Le IIIe Reich, les Allemands et la drogue

L’Allemagne nazie figure parmi les sujets de prédilection de nombreux historiens et lecteurs. L’attrait pour cette période historique s’explique peut-être par la fascination exercée par l’engagement total d’une nation sur la voie d’un extrémisme destructeur relevant d’une irrationalité difficilement compréhensible. Un naufrage dont on peine à épuiser les motivations comme le contexte et dont les conséquences pèsent encore lourdement sur les consciences et sur l’inconscient collectif, même si le temps contribue à effacer les scrupules de ses admirateurs.

Indépendamment de cet attrait et des velléités négationnistes qu’il peut susciter, il est difficile de proposer une approche apte à renouveler notre perception des faits. Norman Ohler relève pourtant le défi avec intelligence, proposant de revisiter le nazisme à l’aune de l’usage qu’il fit des opiacés, psychotropes et autres stéroïdes. Et si L’utilisation de stimulants ou de drogues pour affûter l’ardeur au combat ne fut pas une invention allemande, le procédé a atteint sous le Reich une ampleur à proprement parlé stupéfiante. Journaliste et documentariste de formation, Norman Ohler n’en fait pas moins œuvre d’historien, s’appuyant sur une documentation solide dont il indique les sources, tout en adoptant les méthodes de l’historien pour mener l’enquête. En dépit de quelques erreurs factuelles, il dévoile de façon convaincante l’emprise de la toxicomanie sur la société allemande, la drogue devenant en quelque sorte la continuation de la politique et de la guerre par d’autres moyens.

L’Allemagne est un terrain favorable pour le développement des drogues. L’essor de l’industrie chimique et la volonté de doter la nation d’un approvisionnement sûr va amener les laboratoires allemands dans l’après-guerre à synthétiser et breveter de nouvelles substances au point de conquérir un véritable leadership dans ce domaine. Morphine, cocaïne, héroïne, les années 20 deviennent ainsi les années dope. L’irruption du nazisme sur la scène politique, si elle s’accompagne d’un programme d’hygiène raciale, ne change pas pour longtemps la donne. Certes, on condamne ces produits qui affaiblissent la race, contribuant à la déchéance de l’Allemagne. On dénonce les méfaits des drogues comme ceux des Juifs. Mais, les mêmes préventions n’existent pas pour la méthamphétamine dont on use pour ses vertus stimulantes. Déclinée sous la dénomination de pervitine, cette substance est commercialisée sous forme de comprimés et même de pralines, devenant l’adjuvant idéal de l’essor du national-socialisme. La pervitine accompagne la propagande et restaure la confiance dans le Reich auquel rien ne semble s’opposer ou résister.

Préconisée par l’état-major, en dépit de ses effets secondaires dévastateurs, effondrement psychologique, dépression et dépendance, la pervitine rejoint l’arsenal de la Wehrmacht afin de combattre un ennemi insidieux : la fatigue. Testée pendant l’invasion de la Pologne, on fait un usage massif de cette drogue au cours de la campagne de France. La supériorité allemande n’est donc pas seulement stratégique mais aussi chimique, les troupes étant dopée au speed pour accomplir les exploits loués par la propagande et pallier aux faiblesses matérielles du plan de conquête. La blitzkrieg se joue ainsi autant sur le terrain que dans le cerveau des soldats où les neurotransmetteurs subissent l’assaut d’une véritable tempête chimique.

Mais, la consommation de drogues ne se cantonne pas seulement à la population,  à l’armée et à l’état-major, elle concerne le Führer lui-même, ou plutôt le patient A comme le spécifie le Docteur Theo Morell dans ses carnets. En proie à des maux chroniques, Hitler a remis son destin médical entre les mains de Morell, un charlatan qui croit avoir découvert la panacée universelle en injectant dans les veines de ses patients toute une panoplie de substances chimiques de sa composition. Glucose, stéroïdes, composés vitaminés divers, psychotropes, calmants, fortifiants, le maître seringueur du Reich, comme le surnomme Goebbels, met en œuvre toute une pharmacopée pour soigner Hitler, contribuant à aggraver les dysfonctionnements de son organisme. Procédant d’une symbiose malsaine, Morell accompagne ainsi la déchéance du Führer et du Reich, apportant sa contribution au processus autodestructeur mis en place au fil des revers militaires de la Wehrmacht.

L’Extase totale apparaît donc comme un essai stimulant et documenté. Le style dynamique et imagé de Norman Ohler confère à l’ouvrage un attrait indéniable, tout en marquant l’esprit. Voici une lecture dont on ressort littéralement stupéfié.

L’Extase totale – Le IIIe Reich, les Allemands et la drogue (Der totale Rausch – Drogen im Dritten Reich, 2015) de Norman Ohler – Éditions La Découverte/poche, septembre 2018 (essai traduit de l’allemand par Vincent Platini

Au-delà de Blade Runner

Si vous vous plaignez de voir la dystopie grignoter votre science-fiction, allez faire un tour à Los Angeles. On pourrait résumer ainsi le propos de Mike Davis dans Au-delà de Blade Runner : Los Angeles et l’imagination du désastre, réédition d’un court texte extrait de l’essai Ecology of Fear, toujours inédit dans l’Hexagone. Réputé pour son activisme, mais surtout pour l’acuité de son analyse en matière de géographie sociale, Mike Davis n’est pas vraiment un laudateur de la dérive néo-libérale de son pays. Un fait particulièrement visible dans le paysage urbain des mégapoles américaines.

Dans ce court essai, nourri au meilleur de la science-fiction mais aussi du roman noir, l’amateur de Kem Nunn y trouvera notamment un chapitre entier consacré à la « riante » banlieue de Pomona, l’essayiste entend démontrer que la réalité a dépassé les pires visions de l’imaginaire dystopique, rendant celui-ci caduque, voire anachronique. Au point de faire du paysage urbain du film Blade Runner, fantasmé comme le Los Angeles du futur, une rêverie romantique, mélange d’architecture Art-Déco surannée, d’esthétique industrielle et de downtown hypertrophié.

Mike Davis ne s’embarrasse pas de précautions oratoires, il va droit au but, notamment en choisissant des titres de chapitres taillés comme des slogans. Il se concentre ainsi sur l’essentiel pour dessiner une géographie de la peur, remisant les modélisations de l’espace urbain de l’école de Chicago, au rang d’antiquités obsolètes. La réflexion de l’essayiste s’enracine dans la pensée marxiste et dans le spectacle des émeutes de 1992, manifestations violentes de forces antagonistes à l’œuvre durant les années 1990 et les décennies précédentes. Pour alimenter sa pensée, il puise sans vergogne dans l’histoire de la Californie, mais également dans la sociologie de territoires urbains à l’économie détruite par une déprise inexorable. Confrontée à la paupérisation et à la montée des migrations, l’autorité publique a opté pour la facilité, préférant investir dans les mesures de sécurité et la répression plutôt que dans un accompagnement social.

Au delà de Blade Runner dresse un portrait sinistre de la cité des anges. Des quartiers bunkerisés, bardés de caméras de vidéosurveillance et autres gadgets technologiques pilotés par des sociétés privées, à la ville fantôme, composée de buildings vides, le centre de Los Angeles semble le théâtre d’une émeute invisible, autrement dit une paupérisation latente, source de tensions sociales et ethniques. Un Far-West où règne un conflit de basse intensité entretenu par les gangs latinos, le LAPD et les régulateurs privés, stipendiés par des propriétaires soucieux de leur tranquillité. Un bien curieux paysage où les classes moyennes vivent encagées derrière des grilles de protection, avertissant le quidam que leur propriété est protégée par Smith & Wesson. Rien ne semble échapper à cette esthétique Brinks, ni les logements, ni les magasins, ni les écoles retranchées derrière des portiques de surveillance, où on étudie dans une atmosphère carcérale, les élèves étant fichés quand ils ne sont pas simplement recrutés par la police pour servir d’indicateurs. Les hôpitaux et services sociaux n’échappent pas davantage à cette évolution, comme en témoignent les chaises vissées au sol et les guichets aux vitres blindées. Bref, pour le commun des mortels, la cybercité chère à William Gibson et sa skyline orgueilleuse paraissent bien éloignées. Au moins autant que l’industrie du divertissement, réduite à des « bulles touristiques » où l’on entretient l’illusion d’un Hollywood mythique dans ce qui s’apparente de manière évidente à une ambiance de parc à thème.

De la même façon que pour le centre, les anciennes banlieues n’échappent pas au désastre. Vampirisées par les villes de l’extérieur installées sur les collines, leurs impôts finançant les grands projets qui profitent à ces dernières, les banlieues ont connu aussi la déprise, voyant le rêve américain s’évaporer avec le départ des industries et des emplois. Pour la population de cols bleus, l’événement a conduit à un déclassement total, alimentant la chronique de la pauvreté ordinaire et son cortège sordide de faits divers. Pour lutter contre la délinquance, des Neighborhood Watch ont proliféré, favorisant la culture de l’entre-soi, stigmatisant la jeunesse et harcelant les étrangers. Les banlieues sont devenus peu-à-peu le vivier d’une guerre raciale entre les bandes de suprématistes blancs décomplexés et les gangs latinos. Après les quartiers ghettos du centre, le territoire des anciennes banlieues est devenu une nouvelle terre brûlée dont les éléments les plus violents ont naturellement atterri dans les quartiers de haute sécurité des prisons ultra-modernes, construites aux portes du désert, ultime avatar d’une écologie de la peur préférant déshumaniser et enfermer les classes populaires au lieu de les éduquer et de leur garantir une vie décente.

Au-delà de Blade Runner : Los Angeles et l’imagination du désastre se révèle donc un essai très riche, dressant un portrait glaçant du développement urbain de la cité américaine. Et, s’il peut paraître radical dans son constat, Mike Davis n’en demeure pas moins un critique salutaire de l’unanimisme sécuritaire.

Au-delà de Blade Runner : Los Angeles et l’imagination du désastre (Chapitre 7 de Ecology of Fear : Los Angeles and the Imagination of Disaster, 1998) de Mike Davis – Réédition de l’ouvrage paru chez Allia en 2006 (essai traduit de l’anglais [États-Unis] par Arnaud Pouillot)

De la décence ordinaire

« La découverte fondamentale d’ Orwell est que la décence ordinaire est le revers de l’apparente indécence publique. »

Court essai d’une centaine de pages, De la décence ordinaire revient sur une notion essentielle dans l’œuvre et la pensée politique de George Orwell. Une notion empirique que Bruce Bégout s’emploie à approfondir d’une plume précise, creusant la réflexion ouverte par Bernard Crick et Jean-Claude Michéa.

Si la common decency, traduit ici sous le terme de décence ordinaire, n’apparaît que vers 1938 sous la plume d’Orwell, elle traverse pourtant toute son œuvre, des romans aux récits documentaires. Loin d’être un théoricien politique, un intellectuel ou un expert scientifique, l’auteur britannique se veut surtout un militant, forgeant au plus près du quotidien son expérience politique, sociale et culturelle. Il en tire l’intuition de l’existence d’un sentiment naturel chez les gens simples, les conduisant à adopter des pratiques communes visant à respecter autrui, à discerner le juste de l’injuste et à résister à l’indécence de l’État, du Marché et de la Machine.

Élaborées dans le contexte des années 1930, bien des réflexions d’Orwell interpellent encore de nos jours, comme le montre Bruce Bégout. Que ce soit la trahison des intellectuels, y compris de gauche, qu’il ne faudrait pas confondre avec un quelconque anti-intellectualisme, ou les manipulations du langage politique, prompt à rendre les mensonges crédibles et le meurtre respectable, la pensée d’Orwell ne semble avoir rien perdu de sa lucidité.

Au travers de son essai, Bruce Bégout s’efforce d’éclairer toutes les nuances de la pensée de l’auteur de 1984 tout en essayant d’en prolonger la logique. Car, si la décence ordinaire semble le remède contre les totalitarismes, elle n’est pas exempte elle-même de faiblesses. Flirtant avec le populisme et une certaine propension à la sensiblerie, elle peut faire l’objet d’une instrumentalisation. Elle demeure cependant l’expression d’une vie affective réellement ancrée dans une pratique sociale quotidienne, échappant ainsi aux manipulations politiques. De même, si l’inclinaison à la violence, à la cruauté et les bas instincts sont inscrits également dans la nature humaine, George Orwell préfère penser qu’il ne s’agit que de manifestations extraordinaires, provoquées par des circonstances particulières. Pour lui, l’Homme n’est pas seulement mû par l’égoïsme. Il peut aussi aspirer à un avenir meilleur pour tous. La décence ordinaire apparaît donc comme un pôle de résistance, le socle d’un socialisme libéré de ses tendances autoritaires ou du compromis avec la société bourgeoise, source de déconvenues plus que jamais actuelles.

Bref, De la décence ordinaire dresse le portrait d’un penseur partagé entre un pessimisme lucide sur l’état du monde et une joie de vivre intacte. Un homme pour qui solidarité, lutte, révolution, socialisme n’étaient pas des vains mots ou des éléments de langage. George Orwell fait ainsi partie de ces anxieux sereins qui placent la décence ordinaire au cœur de tout éventuel projet de rénovation politique et social. Il est urgent de le redécouvrir.

De la décence ordinaire de Bruce Bégout : court essai sur une idée fondamentale de la pensée politique de George Orwell – Réédition Allia, 2017

L’étrange défaite

Programme de mise en ligne modifié, mais en assistant aux événements du vendredi 13 novembre 2015, à leurs causes et conséquences, je n’ai pu m’empêcher de repenser à cet ouvrage.

    « L’Histoire s’écrit en direct. »

Cet élément de langage dont use et abuse la sphère politico-médiatique n’a aucun sens. L’Histoire s’écrit a posteriori, ou du moins avec un certain recul. Elle résulte de l’analyse de sources selon une méthode ou une grille de lecture annoncée au préalable. Elle prend le temps d’examiner les informations et les faits à sa disposition pour établir une représentation vraisemblable du passé. Et surtout, elle essaie d’échapper à l’émotion, par définition volatile, versatile, bref sans substance. L’opposé de l’hystérie médiatique provoquée par les événements et les discours politiques. Pourtant, il existe un contre-exemple à cette démarche : L’étrange défaite de Marc Bloch.

Historien de formation, universitaire et enseignant, le bonhomme n’est pas un inconnu dans nos contrées. Il se peut même que ses essais, ses thèses fassent encore les beaux jours et les longues nuits des étudiants en Histoire médiévale. Le co-fondateur des Annales n’en était pas moins un homme engagé dans son époque.

Républicain convaincu, old school, pas de cette catégorie chafouine prompte à retourner sa veste pour mieux s’accrocher au pouvoir, et combattant des deux guerres mondiales, Marc Bloch savait plus que tout autre que « sans se pencher sur le présent, il est impossible de comprendre le passé. » Et le présent allait lui donner de la matière… Pour ainsi dire aux premières loges lors de la Débâcle, il livre son témoignage sur cet épisode de l’Histoire de France dans un court essai d’une clairvoyance inégalée.

L’étrange défaite apparaît d’abord comme la confession d’un témoin, acteur et spectateur des faits qu’il rapporte. Malgré son âge, près de 54 ans, Marc Bloch rempile en effet au grade de capitaine dans l’état-major de la 1ere armée, en Picardie. À ce poste, balloté d’une position de repli à une autre, il assiste à un effondrement général dont l’ultime épisode se déroule sur les plages de la Mer du Nord, près de Dunkerque. Échappant à l’emprisonnement, il est évacué au Royaume Uni avant de regagner la France. C’est ainsi en Normandie que la nouvelle de l’armistice le rattrape.

Ne relatant qu’avec parcimonie les rumeurs qui circulent autour de lui, Bloch se concentre surtout ici sur son vécu d’officier de l’armée française. Il n’est pas question pour lui de colporter des on-dit. Cette expérience lui permet de composer sa déposition, en tant que témoin et vaincu. L’historien reprend ainsi la main, troquant le registre de la confession pour celui de l’analyse.

Pour lui, la France a d’abord été vaincue en raison de l’incapacité de son institution militaire, en retard d’une guerre. Rapidité des mouvements, opportunisme de l’ennemi lorsqu’une percée est accomplie, lenteur de la réorganisation du front, l’armée française est surclassée sur tous ces points. Marc Bloch pointe du doigt une faillite stratégique, intellectuelle et administrative. Mal renseignés des mouvements de l’ennemi, mal commandés par une bureaucratie militaire inefficace, les soldats subissent plus qu’ils ne combattent, accomplissant leur devoir du mieux qu’ils peuvent.

Par ailleurs, Marc Bloch n’oublie pas de mettre en accusation les élites et les corps constitués de la République. Il avance des arguments montrant qu’ils ont failli dans leur mission d’encadrement et d’éducation de la nation. Empêtrés dans le conservatisme des notables et de la Droite, éblouis par le mirage du pacifisme, les Français n’ont pas vu ou voulu voir cette guerre d’anéantissement planifiée par Adolf Hitler.

Dans ce sévère réquisitoire, l’historien ne cherche pas à se dédouaner de sa part de responsabilité, bien au contraire, il procède à son propre examen de conscience et nous livre une véritable déclaration de républicanisme. Des paroles suivies d’actes puisque Bloch prendra part ensuite à la Résistance et finira fusillé après avoir été torturé. Une fin à l’image de son combat pour l’Histoire et la République.

Près de 75 ans plus tard, l’analyse de Marc Bloch reste troublante par sa justesse et son acuité. Elle permet de comprendre de l’intérieur les raisons du désastre de 1940, cette divine surprise aux yeux de la Droite la plus réactionnaire de l’époque. Et avec Bloch, on peut dire que l’Histoire s’écrit en direct, ou presque…

EtrangeDéfaiteL’étrange défaite de Marc Bloch – Réédition Gallimard, collection Folio histoire, 1990