Les Marches de l’Amérique

Parce qu’il n’a pas eu le courage de reprendre la ferme familiale, après la mort de sa femme, Pigsmeat Spense a tout abandonné, préférant s’aventurer sur la Frontière, histoire d’y prendre un nouveau départ. Après tout, l’Ouest n’est-il pas le territoire de toutes les promesses pour les déclassés et les marginaux, mais aussi pour le gouvernement américain, de plus en plus soucieux de l’intégrer dans l’Union afin de le découper en petits morceaux pour le vendre au plus offrant. Pour Tom Hawkins, la Frontière apparaît comme un refuge, un lieu où échapper à une carrière de tueur, inaugurée par le meurtre de son père. Amis depuis l’enfance, les deux hommes parcourent les terres encore vierges de l’Ouest américain, vivant de petits boulots sans parvenir à se fixer définitivement quelque part. Poursuivis par leurs nombreux crimes, ils désespèrent d’échapper à leur destin.

Jusqu’au jour où leur chemin croise celui de Flora, une esclave métisse, prostituée par le fils de son propriétaire. La belle leur offre l’opportunité de racheter leur existence criminelle, en accomplissant sa vengeance.

« Tu te souviens d’eux inquiets en permanence. Ils avaient peur de se perdre, puis ils avaient peur de se retrouver ailleurs que là où ils voulaient aller. Ils avaient peur du pays devant eux – l’immense horizon rouge sang vers lequel ne s’étendait rien d’autre que de l’herbe et un ciel si bleu qu’il leur faisait mal – mais ils continuaient à marcher, et toi, qui était si jeune, tu marchais avec eux.

Tu te souviens encore de ce ciel implacable. Parfois morcelé par des nuages et parfois non. Tu te souviens de ce vaste désert d’herbe qui n’était même plus l’Amérique, mais quelque autre pays, tu te souviens que le vent était sans saveur, et tu ne te souviens pas de grand-chose d’autre. Des étoiles la nuit, peut-être. »

La Frontière appartient aux mythes fondateurs, creuset de l’identité américaine. Déclinée sous diverses formes au cinéma et dans la littérature, elle a longtemps contribué à cette image de liberté incarnée par la jeune nation, fondée au départ sur la côte Est. Au point de masquer la réalité et ses angles morts, guère reluisant. Mais, que voulez-vous, quand la légende dépasse la réalité, on imprime la légende.

Avec Les Marches de l’Amérique, second roman de l’auteur paru en France, Lance Weller écorne quelque peu la légende. Délaissant le champs de bataille de la Wilderness, il porte son regard sur les étendues encore vierges de l’Ouest américain. Une immensité loin d’être encore complètement cartographiée, recelant des dangers de toutes sortes, maladie, déserts hostiles, cimes enneigées, indiens et desperados. Une terre de dispute, entre Mexicains et Américains, sillonnées par des bandes ensauvagées de chasseurs de scalps, par des prostituées, des trappeurs et autres ermites fuyant la « civilisation », toute une foule de va-nu-pieds à l’existence sordide. Un espace de conquête où débarque un flot continu de colons bien mal armés pour y survivre. Des pauvres gens, durs à la peine, portant dans leurs maigres bagages l’espoir de recommencer une existence sur des bases meilleures, avec comme seul avenir une vie de labeur et la certitude de finir enterré dans ce sol qu’ils convoitent tant.

Cette thématique traverse Les Marches de l’Amérique, comme un arrière-plan en technicolor, fournissant les composantes du destin de Tom, Pigsmeat et Flora. Une destinée implacable que le trio s’efforce de faire mentir et qui pourtant finit par les rattraper. Car en effet, à l’instar de Méridien de sang de Cormac McCarthy, l’Ouest de Lance Weller n’a rien d’un décor en carton pâte, posé là pour faire joli. La majesté de ses paysages s’oppose au triste spectacle de l’humanité, dont les manifestations composent les chapitres violents de l’histoire de sa conquête. Un récit bien éloigné de l’imagerie naïve du légendaire de la Frontière.

Déconstruction critique du mythe de la Frontière, Les Marches de l’Amérique se révèle un récit empreint d’un fatalisme dépourvu de toute nostalgie, et pourtant, au-delà de la flamboyance des faiseurs de légende et des politiques, le roman de Lance Weller dévoile des trésors d’humanité. Et, pas toujours là où on le croit.

« Je suis en train de te dire qu’un homme qui va là-bas, dans l’Ouest, maintenant, il pourrait y prendre un bon départ dans la vie. Ou y prendre un nouveau départ. Un homme pourrait laisser derrière lui tout ce qu’il était. Peut-être se faire un jardin dans tout ce désert. Pars pour l’ouest. Et raconte-toi une nouvelle petite histoire sur toi-même. »

Les Marches de l’Amérique (American Marchlands, 2017) de Lance Weller – Éditions Gallmeister, collection « Nature Writing », 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par François Happe)

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Les Nuits du Boudayin

Un temps projetée chez Denoël, dans la collection Lunes d’encre, puis abandonnée au profit de titres plus faisables, l’intégrale des aventures du privé Marîd Audran paraît finalement chez Mnémos. Un livre massif, relié, à la couverture rigide cartonnée, mais malheureusement gâchée par une illustration que l’on qualifiera poliment de moche. Même si les trois romans de la série demeurent disponibles en poche, on peut se réjouir de trouver désormais dans nos contrées l’ensemble des aventures du personnage créé par George Alec Effinger. Les nouvelles rassemblées dans le recueil posthume Budayeen Nights figurent en effet au sommaire de cet ouvrage, à l’exception cependant de «  Marîd Changes his Mind  ». Mais, ceci n’est pas bien grave vu qu’il s’agit des six premiers chapitres du roman Privé de désert. Par contre, on peut déplorer que la traduction de Jean Bonnefoy, surtout les calembours piteux des titres, n’ait pas été un tantinet remaniée. Tant pis  !

À la croisée de la science-fiction et du roman noir, le quartier du Boudayin s’apparente à un coupe-gorge fréquenté par quelques touristes téméraires, en quête de frisson ou d’autres activités beaucoup plus illicites. Pour les habitués, prostituées, souteneurs et michetons, sexchangistes, policiers véreux et autres ruffians prompts au maniement du couteau ou du pistolet à aiguilles, ce lieu représente un havre de tranquillité pour mener à bien leurs combines. À la condition de respecter la hiérarchie criminelle et les règles établies par Friedlander bey, aka Papa, le caïd des caïds de la Cité. Dans ce futur balkanisé, où les anciennes nations ont cédé la place à une multitude d’entités politiques en conflit perpétuel, où la civilisation musulmane semble avoir pris le dessus, où les modifications corporelles ont pignon sur rue, se faire câbler le cerveau est devenu une opération banale si l’on possède les fonds nécessaires à l’intervention. Ceci permet d’accroître considérablement ses capacités ou de bénéficier d’autres personnalités. Ainsi, il suffit de brancher sur son implant un MAMIE (module mimétique enfichable) pour devenir quelqu’un d’autre, personnage réel ou fictif. Et si l’on ajoute un PAPIE (périphérique d’apprentissage intégré), on gagne des connaissances supplémentaires, voire une résistance accrue à la douleur, la faim ou les retours de beuverie. Bref, on flirte avec une sorte de posthumanité.

Si Les Nuits du Boudayin s’inscrivent dans les archétypes du roman noir, le contexte science-fictionnel rappelle bien entendu celui du courant cyberpunk. Dans le futur de George Alec Effinger, le changement de sexe n’exige qu’une opération chirurgicale pour adapter son anatomie. Le câblage neuronal apparaît monnaie courante, permettant toutes les fantaisies. La consommation de drogues adoucit la dureté de la vie et des cuites. Mais, l’esthétique cybernétique est ici teintée de culture musulmane. Le décalage apporte un zeste d’exotisme propice au dépaysement, même si le récit demeure ancré dans le registre hard boiled.

Au cours de ses pérégrinations livresques, le lecteur s’attache aux pas de Marîd Audran, sorte de Philip Marlowe avec keffieh, dans un décor des mille et une nuits de la déglingue. Dans Gravité à la manque, le bougre doit affronter un dangereux tueur, aux MAMIES multiples, sur fond de machination politique. Ce volet des enquêtes d’Audran se détache très nettement du lot, car si Privé de désert et Le Talion du Cheikh comptent quelques épisodes amusants, on n’y retrouve hélas pas la même fraîcheur. Devenu en effet l’homme de main de Friedlander bey, Marîd change de statut n’évoluant plus qu’à la marge du quartier du Boudayin.

À l’exception des trois textes déjà parus en France, les huit nouvelles ne sont que fonds de tiroir frustrants et histoires fragmentaires, inachevées du fait de la mort d’Effinger. En conséquence, on retiendra surtout «  La ville sur le sable  », matrice du Boudayin et récit teinté d’uchronie baignant dans la solitude, l’alcool et les regrets, mais aussi «  Le cyborg sur la montagne  » et «  Le Chat de Schrödinger  », intéressante variation sur le thème des univers multiples. Parmi les inédits, on se contentera de signaler l’excellent «  Le vampire du Boudayin  » où l’on retrouve le décalage jubilatoire de Gravité à la manque.

On le voit, toutes les nouvelles rassemblées dans cette intégrale ne semblent pas indispensables, loin s’en faut. Certes, le fan de Marîd Audran y trouvera sans doute de quoi contenter sa curiosité, notamment en découvrant les premiers chapitres du quatrième roman de la série et un texte fragmentaire, situé bien après l’action de la trilogie, à une époque où les PAPIES et les MAMIES ont été supplantés par une technologie plus moderne. Mais, tout cela procure également un sentiment de tristesse. Celui des projets inaboutis.

Les Nuits du Boudayin – L’intégrale des enquêtes de Marîd Audran de George Alec Effinger – Éditions Mnémos, 2015 (Omnibus traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean Bonnefoy, Denise Hersant, Pierre-Paul Durastanti, Jean-Pierre Pugi et Adeline Durand, se composant des romans Gravité à la manque, Privé de désert, Le Talion du Cheikh et de huit nouvelles)

Roma Aeterna

Roma Aeterna se compose de dix textes (nouvelles, novelettes et novellas) parus dans plusieurs revues et anthologies sur une période de treize années (le premier, « Vers la Terre promise », remonte à 1989). En France, c’est en 2004 dans la collection Ailleurs & Demain que le lectorat a pu découvrir dans son intégralité Roma Aeterna. Cependant il ne lui aura peut-être pas échappé que deux textes issus de ce livre étaient déjà disponibles en français : « Une fable des bois véniens » qui figure au sommaire du recueil Le nez de Cléopâtre, et « Se familiariser avec le Dragon », novelette aperçue dans l’anthologie Horizons lointains.

Roma Aeterna est, pour reprendre la terminologie de Eric B. Henriet, une pure uchronie. Ici, pas de paradoxe généré par un voyage temporel, ni d’univers parallèle. La ligne historique résultant de la divergence est la seule existante. Comme l’exprime le court prologue – un dialogue entre deux historiens romains – les Hébreux n’ont pas accompli leur exode vers la Palestine. Ceux-ci sont demeurés en Égypte et le judaïsme n’a pas donné naissance par la suite au christianisme. Nous nous trouvons donc devant un Empire romain qui a perduré au-delà du terme historique dont nous avons connaissance par ailleurs. Et si les Hébreux avaient émigré, quelle voie aurait emprunté l’Histoire ? Cette conjecture, hautement improbable aux yeux de nos deux historiens, d’autant plus que leur dialogue prend place en 1203 AUC (Ab Urbe Condita, retranchez 753 années pour retrouver notre datation habituelle) leur paraît tout juste bonne à stimuler l’imagination d’un plumitif œuvrant dans le domaine de la littérature plébéienne. Cette divergence ne doit évidemment rien au hasard. Elle s’inspire d’une œuvre majeure de la culture historique classique anglo-saxonne, l’essai de l’historien Édouard Gibbon (1737-1794) : Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain. Pour l’auteur britannique, il ne fait aucun doute qu’une des raisons déterminantes de la décadence de l’Empire romain est imputable au christianisme. Il considère que celui-ci a contribué à détourner la population romaine de la défense de l’Empire et du consensus civique, au profit des récompenses du paradis. Les empereurs ont ainsi laissé l’armée se barbariser pendant que la classe dirigeante s’amollissait, troquant ses vertus civiques contre des vertus chrétiennes inappropriées au maintien de la cohésion de l’Empire. L’essai de Gibbon a bien entendu été la cible de nombreuses critiques, en particulier de la part de l’Église chrétienne. Pourtant celui-ci reste un modèle d’analyse historique doté de surcroît d’une grande qualité d’écriture.

Il n’est pas exagéré d’affirmer que Roma Aeterna, est plus convainquant que « La porte des mondes ». Il se dégage de ce titre tardif une véritable réflexion sur l’Histoire alors que dans l’uchronie juvénile de l’auteur, la divergence n’offrait qu’un prétexte à des aventures tout au plus distrayantes. Robert Silverberg balaie mille cinq cents années de Pax Romana en se focalisant volontairement sur quelques instants cruciaux de cette Histoire alternative. Il instaure un dialogue entre les œuvres vives de l’Histoire – ce temps long des permanences mentales et structurelles délimité par l’historien Fernand Braudel – et le tressautement éphémère de l’existence humaine. De cet échange résulte, non une révision de l’Histoire, mais une variante et on se rend compte que si l’Histoire a bifurqué, ce n’est pas pour emprunter un sentier radicalement différent. Pour s’en convaincre, il suffit de dérouler le fil des événements relatés dans Roma Aeterna. On y retrouve globalement et jusque dans les dates – une fois la conversion faite dans le calendrier chrétien – une ligne historique qui correspond à la nôtre.

On peut évidemment avancer quelques bémols. L’approche historique de Silverberg privilégie le point de vue des puissants. L’auteur s’écarte très rarement du milieu de l’aristocratie et délaisse les petites gens, cette plèbe ravalée au rang de prolétariat laborieux et dangereux. C’est également une approche très politique qui remise en arrière plan l’évolution des arts, des sciences et des techniques. A l’exception des textes « Avec César dans les Bas-Fonds » et « Une fable des bois véniens », on relève l’absence de ce souffle vital qui anime les plus belles réussites de l’auteur. La reconstitution historique est impeccable de vraisemblance mais on aurait souhaité davantage de chaleur humaine et de passion ; tout ce qui finalement fait le sel de l’Histoire et distingue le roman de l’essai académique.

Néanmoins malgré ces quelques réserves, Roma Aeterna demeure un modèle d’uchronie dont la cohérence suscite l’admiration.

Additif : la pudeur me fait mettre la couverture de l’édition américaine plutôt que les immondes tentatives des éditions grand format et poche en France.

Roma Aeterna de  Robert Silverberg – Robert Laffont coll. « Ailleurs & Demain », septembre 2004 (roman en partie inédit traduit de l’anglais [US] par Jean-Marc Chambon)

 

L’Apprentie du philosophe

De toute urgence, braquons les projecteurs de ce blog interlope vers James Morrow, écrivain que j’ai trop longtemps délaissé. A ma décharge, étant un adepte indécrottable du bonhomme et ayant épuisé quasiment tous ses livres, je m’étais résigné à lire les inédits avec parcimonie, histoire de faire durer le plaisir. Mais comme L’Arche de Darwin vient de paraître récemment, je peux enfin entamer L’Apprentie du philosophe que je gardais précieusement en prévision des jours de disette livresque. Ouf !

« La Science est capable de nous décrire un phénomène mais elle ne pourra jamais nous en révéler le dessein. La question majeure Pourquoi ?, continue de résider dans le domaine philosophique. »

Penseur darwiniste et athée, Mason Ambrose s’apprête à défendre sa thèse devant le comité d’examen chargé de la valider. Mais au moment de croiser le fer avec l’un des membres du jury, un théiste notoire, alors que l’auditoire rassemblé dans l’auditorium pour voir le sang couler retient sa respiration, il opte pour un repli prudent, sabordant par la même occasion sa carrière et son avenir. L’ex-thésard n’a cependant guère le temps de se lamenter sur son sort. Contacté par un intermédiaire, il accepte de faire l’éducation morale de Londa, fille de Edwina Sabacthani, célèbre et riche généticienne. Le défi lui paraît être à la mesure de son ambition, d’autant plus qu’il est assorti d’une enveloppe d’argent plus que substantielle, sans oublier le vivre, le gîte et le couvert, toute la durée de sa sinécure sur Isla de Sangre, au Sud de Key West.

Pourtant, arrivé sur place, Mason sent que cet univers paradisiaque cache quelque chose d’inavouable. Au cours de son exploration de l’île, il découvre ainsi que Londa a deux sœurs dont elle ne connaît pas l’existence, elles-même faisant l’objet d’une éducation à l’éthique assurée par d’autres professeurs. Toutes trois sont issues des ovules de leur mère, fécondés et élevés artificiellement avant de voir leur croissance accélérée jusqu’à l’âge choisi grâce à l’invention de l’ontogénérateur. Le procédé doit permettre à Edwina, très occupée par ses recherches, de profiter de la joie d’avoir des enfants avant de mourir, emportée par une maladie dégénérative qu’elle a malheureusement contracté.

Ne goûtant guère sa participation à une expérience qu’il juge égoïste et dont le déroulement lui rappelle les manipulations sinistres d’un Dr Moreau, Mason n’en poursuit pas moins l’éducation de Londa jusqu’à son achèvement. Il coupe ensuite les ponts, pensant profiter de son pactole tranquillement en devenant libraire. Mais dix ans plus tard, l’expérience vécue à Isla de Sangre se rappelle à lui.

« Homme corpulent, dont la tête petite et la silhouette bulbeuse évoquaient une quille de bowling menaçant de tomber, Enoch Anthem passa les trois semaines suivantes à attaquer l’opération Redneck à coups de mails, de blogs et des douzaines d’apparitions sur ce que Natalie appelait le réseau trèslaidvangélique. »

Paru Au diable vauvert et toujours pas réédité en poche, L’Apprentie du philosophe ne déroge pas à la manière de James Morrow. Pétillante de malice et d’intelligence, l’intrigue flirte avec la science-fiction, la philosophie et le burlesque, pour susciter moult réflexions et sourires en une synergie salutaire. Grand connaisseur de la philosophie, l’auteur américain vulgarise avec talent l’épicurisme, le stoïcisme, l’hédonisme et d’autres concepts relevant de l’éthique philosophique, convoquant au passage Socrate, Heidegger, Kant, Jésus Christ (!) et bien d’autres. À l’instar de Sinouhé, le personnage principal du péplum L’Egyptien, il s’interroge ainsi sur les problèmes éthiques soulevés par la science et les technologies et, en continuateur des Lumières, il réaffirme la nécessité d’une éducation à la raison.

Le narrateur de L’Apprentie du philosophe semble un double de James Morrow, projetant un regard tour à tour moqueur, provocateur ou ému sur le spectacle de la comédie humaine. Non sans un certain sens du burlesque d’ailleurs, comme l’auteur américain nous a accoutumé à le faire. Sur ce point, le roman recèle des morceaux de bravoure hallucinants. Des scènes surréalistes et baroques, jalonnées de trouvailles hilarantes ou effrayantes. L’assaut de Thémisopolis, l’utopie féministe et féminine fondée par Londa, par des hordes de fœtus avortés, ressuscités et amenés à maturité par l’ontogénérateur en fait partie. Une chair à canon téléguidée par une secte chrétienne dirigée par un télévangéliste monté en chaire. Mais, le projet prévoyant de faire sauter les automobilistes réactionnaires, en usant du subterfuge de joggeurs androïdes transformés en bombes ambulantes, portant des tee-shirts revendiquant la liberté d’avorter, de se marier entre personnes du même sexe ou l’évolution biologique, inspire également un ricanement nerveux. Bref, les piques de l’auteur américain font mouches et ses spéculations fournissent à l’esprit la matière à un questionnement dont les réponses enrichissent la raison.

Science sans conscience n’est que ruine de l’âme disait Rabelais. Loin de se cantonner à la formule incantatoire, James Morrow en explore les différents aspects, via l’éthique et la philosophie. Une démarche incontournable, de crainte d’abandonner le terrain à la religion et aux pseudo-théories New Age. Le sujet n’est d’ailleurs pas qu’américano-américain. Il traverse les opinions de nombreux pays, remettant par exemple en cause la théorie de l’évolution, par le truchement du dessein intelligent, ou cherchant à influer sur les applications pratiques de la science, par exemple en proscrivant l’avortement, voire la contraception. Tout ceci témoigne de la volonté sans cesse renouvelée des agités du culte à contrôler la vie d’autrui, en particulier celle de la femme, mais également de la nécessité du combat des rationalistes athées contre toutes les fariboles.

L’Apprentie du philosophe est une satire brillante et jubilatoire, prodiguant intelligence et ironie, mais également empathie et tendresse. Roman curieux de tout et malicieux, il apparaît comme le parfait remède contre les germes mortifères de l’obscurantisme, plus que jamais à l’œuvre aux États-Unis et dans le monde en 2018.

L’Apprentie du philosophe (The Philosopher’s Apprentice, 2008) de James Morrow – Éditions Au diable vauvert, 2011 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Philippe Rouard)

La Fin de l’éternité

L’Éternité. Dans cette Fondation située hors du temps, des agents observent, mettent sous équation l’Histoire et introduisent les changements nécessaires au mieux-être de l’humanité. Entre le XXVIIe siècle, période intangible précédant l’invention de l’Éternité, et les siècles cachés, situés loin dans l’avenir avant que la Terre et le Soleil ne disparaissent, les Éternels ont tout pouvoir pour modifier la Réalité. Formant une caste à part, hors du temps, ces technocrates dépourvus de tout sentiment, du moins en théorie, veillent au déroulement paisible de l’Histoire, quitte à retrancher de celle-ci toute source de dissipation ou tout risque de guerre. Et tant pis si cela affecte irrémédiablement l’existence de milliards de personnes. Mais le mieux n’est-il finalement pas l’ennemi du bien ? Voilà une question que se pose de plus en plus Andrew Harlan. Surtout depuis qu’il participe directement aux manipulations de la Réalité. Technicien doué, il a été remarqué pour la qualité de ses projections, pour l’efficience de ses propositions de changement et pour sa grande connaissance des temps primitifs. Toutefois, malgré sa grande naïveté et sa foi en l’Éternité, Harlan doute du bien-fondé de la mission des Éternels. Il supporte de moins en moins la duplicité de ses supérieurs et leur goût du secret. Durant sa formation, on lui a recommandé de rester neutre. On l’a mis en garde contre toute relation sentimentale dans le temps. On ne lui a pas dit qu’il tomberait amoureux pendant une de ses périodes d’observation — Noÿs, une jeune femme au caractère décidé appartenant à une catégorie de la population condamnée à disparaître après l’intervention des Éternels. Qu’à cela ne tienne, Harlan décide de la sauver car il ne peut se résoudre à l’abandonner à son sort. Après tout, l’Éternité est bien assez vaste pour accueillir leur amour.

Dans sa chronique de Palimpseste, Xavier Mauméjean voyait dans la novella de Charles Stross comme un retour à l’âge d’or de la SF. Une réimplantation des thèmes classiques et des modes narratifs du genre au-delà des errements postmodernes. Cette réflexion réveille quelques échos lorsque l’on lit La Fin de l’éternité. En effet, la Stase et ses multiples réécritures de l’Histoire semblent se réapproprier le concept de Réalité variable, défendu corps et âme par les Éternels dans le roman d’Isaac Asimov. Sans pour autant reprendre son argumentaire, force est de reconnaître qu’à ce petit jeu, mieux vaut effectivement revenir au classique.

Paru chez Doubleday en 1955, voici sans doute l’un des meilleurs romans du bon docteur, comme on a pris l’habitude de le surnommer. Pourtant, l’intrigue reprend un des lieux communs de la SF. Fort heureusement, La Fin de l’éternité se détache les paradoxes générés par le thème du voyage dans le temps, plaçant son enjeu bien au-delà de la simple récréation.

A part dans l’œuvre de l’auteur américain, ce roman réussit malgré tout à faire le lien avec le reste de sa bibliographie. Ici, point d’androïdes répondant aux Trois Lois de la Robotique ou d’Empire galactique traversé d’un saut dans l’hyperespace. Juste une même réalité, scientifiquement déterminée par des gardiens zélés. Et c’est bien le problème car, privée de ses variables d’évolution, l’humanité végète sur son caillou dans le ciel, passant ainsi à côté de son destin interstellaire. Celui narré dans les autres romans d’Isaac Asimov

Le propos de l’auteur américain semble évident. A trop protéger l’humanité, pour ne pas dire à trop la couver, l’Éternité fige l’Histoire dans un carcan. Au lieu d’ouvrir le champ des possibles, elle ossifie l’Histoire et achève définitivement l’évolution. Un remède pire que le mal qu’il est censé traiter.

Certes, on pourra à bon droit reprocher à Asimov son goût pour le bavardage didactique. De même, on s’agacera de la psychologie de personnages un brin naïfs, réduits à la fonction qu’ils jouent dans l’intrigue. Toutefois, La Fin de l’éternité apparaît comme la parfaite illustration d’une SF classique où prévaut le raisonnement logique plutôt que l’émotion. Sur ce dernier point, c’est une réussite.

La Fin de l’éternité (The End of Eternity, 1955) de Isaac Asimov – Réédition Denoël, collection Présence du futur, 1990 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Claude Carme et Michel Ligny)

Le vent d’ailleurs

C’est avec tristesse que j’ai appris le décès de Ursula K. Le Guin à l’âge de 88 ans. Au terme d’une longue existence bien remplie, avec pas moins d’une centaine de romans, nouvelles, essais ou recueils de poèmes, cette grande dame de la littérature nous lègue une œuvre riche en réflexions et émotions. De quoi inspirer encore plusieurs générations de lecteurs (on l’espère) et susciter quelques articles bien maladroits sur ce blog.

Pour mémoire, je renvoie les éventuels curieux à ce sujet proposé à l’occasion du dossier composé pour le n°78 de la revue Bifrost. Sans oublier quelques chroniques : Lavinia, Pêcheur de la mer Intérieure, Quatre chemins de pardon et La Vallée de l’éternel retour.

Ceux qui partent d’Omelas vous souhaitent un bon voyage sur le vent d’ailleurs, madame.

Connie Willis et le hors-champ de l’Histoire

Pour les éventuels curieux, ce texte est paru en préface de l’omnibus réunissant Le Grand Livre et Sans parler de chien, réédité dans la collection Nouveaux Millénaires.

En écrivant « Les Veilleurs du feu » (« Fire Watch », 1982), Connie Willis imaginait-elle un seul instant inaugurer avec cette novelette une série de romans consacrée au voyage dans le temps à laquelle elle accorderait près de vingt-huit années de son existence ? On n’épiloguera pas sur le sujet, lui préférant l’observation du résultat d’une telle constance. Presque deux mille cinq cents pages traversées par un sentiment d’urgence, des situations tragiques et d’autres plus cocasses, une foule de détails prosaïques et documentés, un art du décalage somme toute très britannique, faisant mentir sa nationalité, et une multitude de petites gens dont les actes ou l’inaction contribuent au déroulement de l’Histoire au moins autant que les dirigeants.

En trois titres, l’auteure nous immerge dans le sud de l’Angleterre au XIVe siècle, aux premières loges pour assister à la Grande Peste dans Le Grand Livre (Doomsday Book, 1992), puis à l’époque victorienne à la poursuite d’un chat dans Sans parler du chien (To Say Nothing of the Dog, 1998) et enfin au cœur de la Seconde Guerre mondiale, du moins celle vécue par les Londoniens dans Black-out et All Clear,  monumental diptyque désigné sous le nom de « Blitz ». Elle nous livre ainsi une série dont on peut louer la cohérence, qui désormais forme un cycle, « Blitz » renouant avec les lieux et la période où se déroulait déjà « Les Veilleurs du feu ».

Pour Connie Willis, le passé apparaît comme une source de données brutes lui permettant de raconter des histoires et de donner vie à l’Histoire, cette grand muette, rétive lorsqu’il s’agit de dévoiler ce qui échappe aux sources. Mais le sérieux de la reconstitution ne doit pas faire oublier que le lecteur lit une fiction, un univers romanesque où, en guise de clins d’œil, on croise notamment Agatha Christie et Jerome K. Jerome.

L’Histoire, comme si vous y étiez…

Le thème du voyage temporel n’est certes pas une nouveauté au regard du corpus de la science-fiction. Il apparaît comme un lieu commun, si ce n’est même comme un des topiques fondateurs du genre depuis au moins La Machine à explorer le temps de H.G. Wells (1895). Le grand mérite de Connie Willis consiste à en dépoussiérer les motifs en les liant à la thématique de l’écriture de l’Histoire.

Le passé fournit en effet une trame que les historiens ordonnent afin de lui donner un sens, du moins aux yeux de leurs contemporains. Tributaires de sources subjectives, armés d’une grille de lecture méthodologique, ils l’auscultent afin d’en éclairer les innombrables zones d’ombre, à la merci d’une erreur d’interprétation. Une tâche ardue vouée à un perpétuel recommencement où le simple recours à une science auxiliaire peut introduire un angle de vue inédit les amenant à reconsidérer leur sujet.

L’étude du passé figure au cœur des préoccupations du professeur James Dunworthy et de ses étudiants. C’est même la principale motivation de leurs recherches et de leur curiosité insatiable. En 2054, le département d’Histoire de l’université d’Oxford dispose d’un outil puissant pour corroborer les hypothèses et donner de la substance aux thèses de ses chercheurs. Avec l’invention du transmetteur temporel, ils peuvent désormais se plonger dans le passé et ainsi observer les faits au plus près pour valider ou infirmer leurs intuitions.

Cet artifice science-fictif, assez proche du raccourci littéraire de l’ansible d’Ursula Le Guin, permet à Connie Willis de modifier le statut traditionnel de l’historien. Par convention, celui-ci est un observateur détaché de son sujet, hors du contexte qui requiert son attention. Cette position lui garantit la distance critique nécessaire afin d’analyser les faits, ou du moins d’essayer de le faire sans céder à un quelconque esprit partisan.

En utilisant le transmetteur temporel, les historiens d’Oxford abandonnent leur regard analytique pour embrasser une Histoire s’écrivant en direct, selon la formule galvaudée par les médias. Ils troquent le refuge des archives ou de leur bureau pour le caractère lacunaire d’un passé dont les aléas s’inscrivent en grande partie sous le radar de la connaissance historique. Ils deviennent les acteurs de leur propre récit, amenés à ressentir dans leur chair et leur sensibilité les heurs et malheurs vécus par leurs aïeuls. L’expérience ouvre incontestablement les perspectives. Elle permet de nuancer la notion de progrès et corrige les préjugés nourris à l’égard du passé. Mais surtout, elle place les historiens face à leur propre condition humaine.

Le Grand Livre illustre d’une manière tragique et viscérale cet aspect du voyage dans le temps. Le roman relate le transfert de Kivrin Engle, jeune étudiante en histoire, dans l’Angleterre du XIVe siècle. Durant cinq cent pages menées tambour battant, la jeune femme se confronte à une Histoire incarnée dans laquelle elle s’implique de manière délibérée, transgressant les tabous de sa discipline. Car même si leur weltanschauung apparaît dépassée à ses yeux, les hommes, les femmes et les enfants de toutes conditions qu’elle côtoie au Moyen Age, se distinguent avant tout par leur qualité d’êtres humains. Avant d’être des paramètres du processus historique, ils vivent, éprouvent des émotions, suscitent l’agacement ou l’admiration. Bref, ils réveillent un sentiment de familiarité.

Le Grand Livre devient ainsi une sorte de périple initiatique dont chaque étape permet à Kivrin de développer sa propre réflexion sur le sens de l’Histoire. Et si elle ne ressort pas plus forte de cette expérience, au moins nourrit-elle désormais une certitude. Quelle que soit l’époque, la souffrance, le courage, la mort et le deuil restent des événements intemporels liés à l’intimité dont la science historique échoue à dévoiler toute l’ampleur.

Io suiicien lui damo amo. (« Je représente les êtres aimés. »)

En voyageant dans le passé, les historiens d’Oxford luttent contre l’oubli et l’entropie, car rien n’est à jamais préservé dans le monde physique. En collectant dans le passé des témoignages, ils espèrent conserver la mémoire de ce qui a existé à un moment de l’Histoire, pour que les générations futures mesurent tout le chemin accompli et celui qu’il reste à faire.

Cette préoccupation apparaît déjà au cœur « Des Veilleurs du feu », mais elle traverse également tous les autres romans d’une manière ou une autre. La novelette nous raconte le transfert de Bartholomew à Londres au moment du Blitz, période charnière dans l’œuvre de Connie Willis. L’historien y intègre l’équipe des veilleurs du feu chargés de protéger la cathédrale Saint-Paul de la destruction en éteignant les bombes incendiaires tombées sur le toit de l’édifice. Au cours de son séjour dans le passé, le jeune homme a toutes les peines du monde à cacher sa véritable identité de voyageur temporel et, à cause d’un chat, il est soupçonné par un de ses collègues d’être un espion à la solde des nazis. Mais, il est surtout témoin des bombardements apocalyptiques vécus par les Londoniens en 1940, un fait dont l’Histoire parvient difficilement à restituer l’intensité.

Une fois de plus, l’intrigue fait la part belle au hasard, montrant que même lorsqu’il est bien informé du déroulement des événements, un historien peut malgré tout se trouver au mauvais endroit au moment moment. Cependant, au-delà du caractère aléatoire des faits, « Les Veilleurs du feu » questionne le lecteur sur les notions de mémoire et d’Histoire. Si l’une relève incontestablement de l’affect et peut s’avérer trompeuse, l’autre se targue d’utiliser les méthodes de la science, ravalant l’individu à une donnée statistique sans incidence sur le cours des événements.

Les romans du cycle du voyage dans le temps luttent contre cette perspective. L’auteure essaie de redonner à l’Histoire sa dimension humaine, livrant à l’observation du lecteur le courage des uns et le désintéressement des autres, autrement dit toutes ces actions accomplies à un moment ou un autre et qui revêtent une importance capitale pour leurs auteurs ou ceux qui les côtoient. À aucun moment, elle ne cherche à les quantifier ou à les hiérarchiser. Elle démontre juste que la mémoire de ces actes n’est pas forcément l’ennemie de l’Histoire, que l’émotion et la nostalgie peuvent être des moteurs aussi puissants que l’envie de connaître.

Bartholomew comme Kivrin dans Le Grand Livre illustrent ce fait. Leur expérience personnelle modifie leur regard sur le passé et fait d’eux de meilleurs historiens, conscients que si l’on ne peut sauver le passé, on peut toutefois le garder en mémoire, à jamais préservé.

« Dieu est dans les détails. »

Un transfert dans le passé ne s’improvise pas. Il donne lieu à toute une batterie de préparatifs qui garantissent la sécurité du voyageur et mobilisent toute la communauté des chercheurs, dont la contribution permet de produire les accessoires et de fournir les connaissances nécessaires à la bonne intégration dans l’époque choisie. Rien n’est trop beau ou trop authentique pour coller au plus près de ce que l’on pense être la réalité historique.

Aucun détail ne doit échapper à la vigilance des candidats au voyage dans le temps. Leur parcours s’apparente d’ailleurs à un véritable examen où l’on évalue leur capacité à se fondre dans l’environnement. L’expédition dans le passé requiert ainsi un entraînement intensif où il faut mémoriser de longues listes de noms, de dates et de lieux. La connaissance des protocoles de transfert apparaît aussi comme un élément capital. Il doit permettre au voyageur de ne pas s’égarer, un fait qui le condamnerait à l’exil loin du présent. À ceci s’ajoutent la maîtrise de la langue en usage à l’époque et l’acquisition de compétences tombées en désuétude, quand elles n’appartiennent tout simplement pas au domaine de l’incertain. Pour la bonne cause, l’historien supporte sans sourciller les séances d’essayage interminables, endossant les vêtements inconfortables jadis à la mode, supportant les récriminations des chercheurs poussés au surmenage par la pression des multiples demandes émanant des diverses facultés. Mais, ce luxe de précaution n’empêche pas l’événement inopiné de venir gripper la belle mécanique. Un fait dont Connie Willis mesure toute la portée dramatique et drolatique, faisant de celui-ci un caractère récurrent de son cycle sur le voyage dans le temps.

A priori, un historien devrait être le voyageur le mieux armé pour s’adapter au passé. Sa connaissance des faits, des us et coutumes, de la chronologie des événements lui procure un avantage indéniable lui permettant d’éviter les anachronismes. Mais, l’actualité reste en grande partie un phénomène complexe qui échappe au champ disciplinaire de l’Histoire. Elle apparaît comme une somme de détails et d’interactions dont les manifestations sont bien difficiles à appréhender dans leur totalité et qui concourent à compliquer singulièrement la tâche du voyageur temporel.

Soumis aux aléas temporels, au caractère fortuit des circonstances, aux vicissitudes du quotidien en apparence futiles, les historiens d’Oxford sont finalement condamnés à subir leur mission, ballotés entre leur connaissance académique du passé et le caractère incertain de l’existence humaine. Un retard dans les transports, une potiche victorienne, la une d’un journal périmé, les ronflements d’un chien… Des détails, des détails, encore des détails, dont l’essentiel n’appartient pas au champ de l’Histoire, mais contribue pourtant aussi à son déroulement.

Le passé est-il immuable ?

Lors de son déplacement dans le temps, le voyageur doit prendre garde de ne pas interférer avec le passé. Il lui faut réduire son empreinte historique au minimum afin de ne pas influer sur un fait essentiel et ainsi modifier le futur. Le motif, aussi vieux que la science-fiction, fournit la matière à une abondante littérature spéculant sur la notion de paradoxe temporel et à son corollaire plus ludique, l’histoire de police ou de guerre temporelle.

Chef-d’œuvre de finesse et d’humour, Sans parler du chien apporte un regard décalé sur ce lieu commun du genre. Dans un continuum chaotique où le moindre geste et la moindre parole peuvent revêtir des conséquences dramatiques, la vigilance, jusque dans le moindre détail, s’avère essentielle. Mais, elle ne peut s’accomplir qu’à la condition expresse d’une parfaite connaissance de l’enchaînement causal des faits.

Ces prémisses figurent au cœur du roman de Connie Willis. Ils en constituent à la fois l’argument de départ et le ressort romanesque. Alors qu’il croyait soigner son déphasage temporel en toute quiétude à l’époque victorienne, Ned Henry est chargé de remédier à une grave incongruité anachronique. A priori, le fait ne peut se produire, le continuum ayant développé ses propres mécanismes d’auto-défense, des garde-fous dont les chercheurs s’acharnent à simuler le fonctionnement sans vraiment en saisir tous les effets.

Si les théoriciens ne s’accordent pas sur ce sujet, il semble toutefois possible d’enfreindre quelque peu les règles. Dans le meilleur des cas, cela n’occasionnerait qu’une amplification des décalages lors des transferts dans le passé. Dans le pire, il en résulterait une impossibilité à voyager dans le temps, ou une modification du cours de l’Histoire, voire la destruction de tout l’univers. En soustrayant un chat à son devenir dans le passé, en l’emmenant dans le futur, puis en le ramenant à son époque, les historiens d’Oxford n’ont-ils pas créé une incongruité anachronique irrémédiable digne de Schrödinger ? N’ont-ils pas superposé deux lignes historiques probables, un parachronisme dont l’effondrement en une réalité unique conduirait à la modification de l’avenir ?

En abordant ces diverses interrogations, l’auteure américaine nous livre un délicieux whodunit dont la victime avérée serait la continuité historique. Le procédé ne manque pas de fantaisie, et s’il ne déroge pas aux principes de la théorie du chaos, il ne règle cependant pas tous les problèmes évoqués.

À bien des égards, la vérité historique se révèle le hors-champ de l’Histoire. L’inconnu prédomine et notre savoir résulte souvent de l’interprétation de sources fluctuantes, parfois contradictoires. En conséquence, comment un voyageur temporel, a fortiori un historien, peut-il être sûr de ne pas influencer le déroulement des faits ? Comment peut-il rester neutre quand il n’est plus seulement l’observateur lointain de sources impersonnelles, mais un acteur de l’Histoire elle-même ?

À toutes ces questions, Connie Willis répond avec une certaine malice, une illusoire candeur, multipliant les fausses pistes et les coups de théâtre. Mais au-delà des mésaventures de Kivrin, de Ned Henry, du professeur Dunworthy, de Mérope Ward, Polly Churchill et Michaël Davies, le trio d’historiens du diptyque « Blitz », elle distille une philosophie de l’Histoire déterministe qui tend vers l’optimisme, en dépit des épisodes dramatiques jalonnant le passé. La météo, les maladies épidémiques concourent au moins autant que le courage, les trahisons et l’amour à la stabilité historique. Ces phénomènes naturels, ces sentiments humains définissent le continuum qu’ils contribuent à façonner et auquel s’ajoutent les accidents et le hasard. Sans oublier les chats et les historiens…