L’Éveil du léviathan

« The Expanse » est un space opera bigger than life, flirtant avec le thriller et l’horreur, mais ne lésinant pas non plus sur le spectaculaire et les archétypes du roman noir. Bref, la saga coécrite par Daniel Abraham et Ty Franck, qui signent ici sous le pseudonyme de James S.A. Corey, s’apparente à de l’entertainment en barre. Amazon ne s’y est d’ailleurs pas trompé en raflant l’adaptation pour la diffuser sur sa plateforme Prime Vidéo. Longtemps, j’ai hésité à lire la chose, craignant de découvrir un équivalent science-fictif de Big Commercial Fantasy. Préjugé, quand tu nous tiens… Au final, j’avoue avoir eu tort car, si « The Expanse » demeure un divertissement formaté, la saga se révèle également un étonnant page-turner, tenant toutes les promesses d’un synopsis calibré comme un grand huit émotionnel. Déroulons maintenant le tapis étoilé du système solaire, histoire de poser le cadre de L’Éveil du léviathan.

Adonc, l’Humanité s’est libérée de son berceau, escaladant les murs du puits de gravité de sa planète natale pour essaimer sur Mars, la Ceinture d’astéroïdes et les lunes de Saturne, Jupiter et Uranus. Un vaste territoire qui, comme à l’époque de la Frontière américaine, reste ouvert à toutes les injustices et convoitises, y compris celles des grandes puissances. La Terre, Mars et l’Alliance des Planètes Extérieures demeurent en effet les trois pôles d’une géopolitique de dupes, où chacun s’efforce d’oublier l’interdépendance au profit d’une guerre de basse intensité de tous contre tous. La destruction du Canterbury, un transport de glace faisant la navette entre les anneaux de Saturne et la Ceinture, apparaît donc comme un prétexte idéal pour déclencher les hostilités, un casus belli qui semble immédiatement louche aux yeux de Miller, le flic de Cérès. Missionné par sa chef pour enquêter sur la disparition de Julie Mao, une gosse de riches ayant opté pour les déshérités, il se rend vite compte qu’il dérange des intérêts occultes qui ne sont pas étranger à l’incident du Canterbury. De son côté Jim Holden s’efforce de survivre après la destruction dudit transport de glace, accompagné des survivants de l’équipage, poursuivi à la fois par les forces de Mars et l’APE. Il n’a pour alliés que la chance, quelques francs-tireurs et une foi inébranlable dans l’Humanité.

L’Éveil du léviathan est une entrée en matière somptueuse, tout en fracas et en fureur, que n’aurait sans doute pas renié Edmond Hamilton. On y retrouve en effet bien des caractéristiques correspondant à la définition péjorative inventée par Wilson Tucker pour désigner cette déclinaison science-fictive du récit d’aventures. Ce hacky, grinding, stinking, outworn space-ship yarn, autrement dit ce space opera, met à profit l’amélioration de notre connaissance du système solaire et les technologies émergentes pour dérouler un récit évidemment moins pulp, mais où prévalent toujours le gigantisme, l’affrontement et le mystère de la découverte. Avec ce premier tome de « The Expanse », le duo Abraham & Franck capitalise sur plus d’un demi-siècle de space opera, se montrant à la fois old school sur la forme et plus conforme à un air du temps moins naïf et moins manichéen que ne l’esquissaient les aventures du « Capitaine Futur ».

On profite ainsi d’une vision du monde plus rugueuse, où règnent l’ambivalence et la duplicité, s’inscrivant dans un rapport à l’autre fondé sur la confrontation, mais n’écartant pas les alliances de circonstance. Ce conflit patent entre des humanités devenues différentes, ici issues des planètes intérieures et des mondes extérieurs, n’est certes pas d’une franche nouveauté. Il illustre un processus initié sur Terre dont témoigne l’Histoire et qui, transposé dans le vide de l’espace, aboutit finalement à des conséquences semblables. Rien de neuf sous le soleil. L’affrontement géopolitique se conjugue toutefois à un autre conflit, d’une nature plus morale, incarné par Miller et Holden. Dur à cuire, pragmatique et désabusé, le flic de Cérès se frotte ainsi avec intransigeance à l’idéalisme et au charisme de l’ex-second du Canterbury, pour qui la fin ne justifie pas les moyens. Mais, en dépit de leur caractère diamétralement opposé, Miller et Holden visent le même objectif, s’entraidant lorsque nécessité fait loi. Et si leur relation n’est pas exempte d’incompréhension et de défiance, elle laisse aussi transparaître une certaine estime mutuelle, dont le récit tire profit pour dispenser un soupçon d’émotion et d’empathie.

On n’a en effet pas le temps de se poser des questions sur la vraisemblance ou sur la logique des enchaînements dramatiques. Le duo Abraham & Franck ne nous laisse guère le répit de trop réfléchir, tant l’action prime sur tout le reste, entretenant une tension permanente qui, si elle se révèle un tantinet répétitive, n’en demeure pas moins un carburant efficace. Baladé entre les univers confinés de Cérès et d’Éros, en passant par la station Tycho, on sillonne un futur sur le point de basculer dans un conflit fratricide, tiraillé entre les forces centrifuges de la liberté et de la dépendance, de l’hubris et de la raison. Comme dirait l’autre: In girum imus nocte ecce et consumimur igni !

On se demande maintenant comment Daniel Abraham et Ty Franck vont maintenir intact une tension menée à son paroxysme par pas moins que les prémisses d’une guerre, la destruction de bases entières et l’impact d’un astéroïde sur Vénus. La réponse à toutes ces questions avec La Guerre de Caliban. On a hâte !

L’Éveil du léviathan (Leviathan Wakes, 2011) – 1. « The Expanse » – James S.A. Corey – Actes Sud, collection « Babel », 2014 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Thierry Arson)

Prodiges et miracles

Années 1990. À Mount Holly dans l’Indiana, si les couchers de soleil sont toujours en technicolor, la prospérité d’antan s’est un tantinet fanée, évanouie avec les usines et la jeunesse. Pour les descendants des pionniers, il ne reste plus que les souvenirs et une existence âpre, incertaine, grevée par les dettes et les factures à payer. Jim Falls élève son petit-fils Quentin tout seul depuis que sa fille a lâché prise, tiraillée entre diverses addictions et des amants de passage. Il a hérité du gosse, un métis sans père connu, comme il a hérité de la ferme paternelle, sans avoir vraiment choisi, tentant de lui inculquer quelques valeurs, les seules comptant encore à ses yeux. Mais, le courant ne passe pas vraiment avec un gamin qu’il juge bizarre, faible et immature. Un ado mal dans sa peau, intéressé par les jeux vidéo et tout un tas de bestioles pas vraiment attachantes. Bref, un gosse pas bien armé pour faire face aux saloperies de la vie. Jusqu’au jour où une jument blanche est livrée à la ferme. Une splendide bête, taillée pour le galop et faisant des miracles sur un champ de course. Une opportunité miraculeuse à saisir pour infléchir le cours de son existence, dresser un pont entre lui et son petit-fils et regagner l’estime de lui-même, perdue durant la guerre de Corée.

Depuis la lecture de La Crête des damnés, Joe Meno fait partie des auteurs dont je chéris chaque roman, au point de les lire petit-à-petit, histoire de faire durer le plaisir. C’est à rebours de l’ordre de parution des titres traduits en France que je distille sa bibliographie. Prodiges et miracles évolue dans un registre nostalgique et tragique, même s’il n’est pas exempt de tendresse. Joe Meno y dresse le portrait crépusculaire d’une Amérique traditionnelle, celle de petits propriétaires durs à la peine, attachés à leur terroir natal. Une Amérique déboussolée, voyant les promesses de l’american of life s’évanouir dans le mirage mondialisé. Un archipel de communautés animées par les valeurs du travail, de la parole donnée, de la liberté et de l’entrepreneuriat, mais qui se demande si elle n’a pas tout raté finalement. Il ne faut pas longtemps pour retrouver ses marques dans le paysage dépeint par Joe Meno. Les maux sont connus, documentés et traités dans de nombreux autres romans noirs, trouvant également leur incarnation la plus contemporaine dans le trumpisme.

Mais là n’est pas l’essentiel. Prodiges et miracles est surtout le magnifique portrait d’une relation entre un petit-fils et son aîné. Une relation fragile, tissée de mésentente, mais dont on mesure progressivement le caractère indéfectible. Joe Meno trouve les mots justes pour décrire le lent apprivoisement du petit-fils par son grand-père. Avec une grande pudeur et une complète sincérité, il nous fait ressentir la rudesse de l’un, façonnée à l’aune d’un échec personnel, la quête de repères de l’autre et le mur d’incompréhension qui les sépare, peu-à-peu fissuré par l’irruption de ce cheval prodigieux.

Prodiges et miracles est donc un formidable roman qui fait du bien, réenchantant un quotidien médiocre et désespérant, tout en préservant l’essentiel, l’humain, dans un monde ne lui accordant que peu de répit.

Prodiges et miracles (Marvel and a Wonder, 2015) – Joe Meno – Éditions Agullo, août 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Morgane Saysana)

Galeux

Criminel, mécanicien, auto-stoppeur, villageois et bien d’autres choses. Dans sa tête de pré-adolescent, il incarne tous les rôles d’une histoire se réduisant à une succession de déménagements en catastrophe. Il n’a pas de nom, juste un oncle et une tante, et il relate dans un carnet le récit de son existence précaire, ballotté d’une caravane délabrée à une autre, de l’Arkansas à la Floride. Longtemps, il a vécu avec Grandpa, un vieillard fantasque persuadé d’être un loup-garou. Sa tante Libby et son oncle Darren n’ont jamais vraiment démenti les affabulations de l’ancêtre. Bien au contraire, à l’âge de raison, il s’est rendu compte assez vite qu’elles composaient l’ordinaire d’une famille dysfonctionnelle, sans cesse sur la route pour échapper aux conséquences de sa condition particulière. Pour lui, l’avenir reste incertain, même s’il ressent dans sa chair l’attraction de l’atavisme familial. Puisqu’il est difficile de renier son sang, autant s’en accommoder.

À l’instar de Toby Barlow, de Tristan Egolf ou de Glen Duncan, Stephen Graham Jones revisite le thème de la lycanthropie en l’implantant au cœur de l’Amérique profonde, celle des losers et des rednecks. Issu lui-même d’une culture en proie à la déshérence, l’auteur amérindien dépoussière le loup-garou de ses aspects les plus caricaturaux, voire démodés, impulsant au mythe un peu de modernité et de tendresse juvénile. Tel Candide, le narrateur de Galeux nous parle ainsi de sa famille et de l’inhumanité d’un pays dans lequel il faut littéralement se battre pour survivre. Il nous raconte quelques uns des épisodes qui ont contribué à forger sa personnalité, se faisant au passage le porte-parole de son oncle Darren, un doux dingue fonctionnant à l’instinct, de sa tante Libby, la figure forte et tutélaire du clan, et de son grand-père. Bref, de sa famille élargie au sens générique et génétique du terme. À ses côtés, on taille la route, d’un petit boulot à un autre, côtoyant la misère culturelle du milieu white trash, tout en s’amusant du récit des frasques de Darren, très inventif lorsqu’il s’agit de se retrouver dans la mouise. À la fois léger et grave, drolatique et triste, Galeux nous dépeint un lumpenprolétatriat attachant et féroce, un milieu où l’envie de vivre prime sur toute autre considération. Et si, Stephen Graham Jones façonne en apparence un récit décousu, composé de tranches de vie aux jointures rugueuses, le déroulé haché du très jeune narrateur résonne comme un écho fidèle de son existence cabossée, sans cesse en proie au doute et à l’embarras. La violence horrifique de la transformation et la faim inextinguible de la bête restent en conséquence dans le hors-champ, l’auteur préférant porter son regard sur l’anecdote et sur la marginalité de cette famille, finalement pas si différente du commun des mortels. Jamais complaisant, il fait montre d’une tendresse et d’une sincérité qui tendent à gommer l’âpreté de leur condition défavorisée, sans pour autant en nier la réalité sinistre.

Galeux apparaît donc comme un formidable roman sur l’adolescence et sur la liberté dans un pays où les marges souffrent à l’ombre d’un American way of life illusoire. En dépoussiérant le mythe du loup-garou, Stephen Graham Jones fait aussi œuvre de critique social, révélant des trésors d’humanité, de solidarité et de drôlerie qui font du bien à lire.

Galeux – Stephen Graham Jones – Éditions La Volte, mai 2020 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Mathilde Montier)

Le Jeu de la dame

Précédé par le succès de son adaptation sur la plateforme Netflix, Le Jeu de la dame (horrible traduction de The Queen’s Gambit) n’est pas le genre de roman qui aurait attiré mon attention en temps ordinaire, même si le nom de Walter Tevis n’est pas inconnu de l’amateur de Science fiction que je suis. Les échecs ne figurant pas parmi mes centres d’intérêt, je n’étais guère enclin à lire une histoire sur ce sujet. Mais, l’interprétation d’Anya Taylor-Joy et la tension virevoltante de la mini-série ont concouru à stimuler ma curiosité. D’une manière assez étonnante, à quelques détails près, l’adaptation respecte les grandes lignes de l’intrigue, l’écriture de Walter Tevis faisant merveille pour restituer le sentiment d’urgence et la passion obsessionnelle de Beth Harmon pour les échecs, de l’orphelinat où elle découvre le jeu grâce au factotum de l’établissement, à l’auditorium de Moscou où elle est l’objet de l’adulation de la foule. Bref, Le Jeu de la dame affiche toutes les qualités d’un page-turner redoutable et efficace, le suspense prenant place sur un échiquier.

« Les plus forts sont ceux qui n’ont pas peur d’être seuls, ceux qui savent prendre soin d’eux. »

Au cas où quelques étourdis ne la connaîtrait pas, quid de l’histoire ? The Queen’s Gambit nous raconte l’ascension fulgurante d’Elizabeth Harmon, une jeune orpheline américaine, jusqu’aux plus hautes sphères du milieu du jeu d’échec. De tournois régionaux en compétitions internationales, on suit ainsi la progression d’un esprit phénoménal, doté d’une faculté d’analyse, de mémorisation et d’une intuition quasi-surhumaine. Dans un milieu très masculin et exclusivement blanc, elle se taille une place de premier plan, accomplissant des prouesses, et on l’accompagne dans sa découverte des arcanes de ce jeu de stratégie.

La grande force de The Queen’s Gambit se fonde dans le personnage de Beth, jeune femme résolue à devenir la meilleure parmi ses pairs, quitte à s’affranchir des codes et à brûler par la même occasion sa propre vie. Elle éprouve en effet pour les échecs une fascination puissante qui détermine sa conduite et dicte ses choix de vie. Jusqu’à frôler l’auto-destruction lorsqu’elle se confronte à la défaite, cherchant dans les tranquillisants ou l’alcool la sérénité lui faisant temporairement défaut. Caractère opiniâtre, non exempt de faiblesses et de doutes, singulièrement dépourvue d’empathie, parfois sensible à la colère, mais décidée à mener sa vie selon ses propres choix, Beth Harmon transforme le jeu des échecs en outil d’émancipation, devenant malgré elle un symbole dans la société américaine des années 1950-1960. Et si les combats politiques, sociaux ou sociétaux de l’époque se cantonnent à l’arrière-plan, c’est pour mieux magnifier cet exercice faussement solitaire que représentent les échecs, ce jeu où les barrières sociales s’effacent, laissant place à l’intelligence brute et l’abnégation. Au risque parfois de se perdre…

Avec The Queen’s Gambit, Walter Tevis réussit un joli tour de force. Captiver son lectorat avec un sujet a priori réservé aux initiés, tout en livrant le portrait sensible d’une jeune prodige des échecs.

Le Jeu de la dame (The Queen’s Gambit, 1983) – Walter Tevis – Éditions Gallmeister, collection « Totem », 2021 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jacques Mailhos)

Le Livre écorné de ma vie

Chez Lucius Shepard, l’existence comporte une multitude d’angles morts, souvent inattendus, où se niche tout un paysage intérieur, dont les manifestations affleurent jusqu’au moment où un événement les fait surgir à la lumière de la conscience. Elle bascule alors d’un niveau symbolique, source inépuisable de non-dits et de malentendus, pour s’incarner et renverser les routines et certitudes. L’indicible révèle ainsi sa virtualité, déchargeant son potentiel pour le meilleur ou le pire.

Inscrit au sommaire d’une anthologie sur les univers parallèles avant de rejoindre le recueil Five Autobiographies and a Fiction, Le Livre écorné de ma vie s’impose sans coup férir comme l’un des meilleurs textes de Lucius Shepard paru dans la collection « Une Heure-Lumière ». Traduit d’une plume avisée par Jean-Daniel Brèque, non sans quelques contorsions cérébrales selon ses dires, le texte nous invite à échanger notre regard avec celui de Thomas Cradle, un bien sale type, imbu de lui-même et narcissique jusqu’au bout de ses chaussettes Burberry. Qu’il soit de surcroît écrivain à succès n’arrange rien à l’affaire, bien entendu. Cradle reste en effet un éternel insatisfait, obsédé par l’avis porté sur son œuvre, mais surtout en quête d’une reconnaissance critique qui, même si elle paie moins bien, n’en demeure pas moins gratifiante pour l’ego.

Un jour où il s’adonnait à son passe-temps favori, surveiller la liste de ses ouvrages vendus sur le grand méchant A, il se trouve confronté à un roman inconnu signé de son propre nom, qui plus est publié par son propre éditeur. Homonyme ou canular ? La question le taraude et le pousse à agir. L’enquête l’amène sur la trace de ce Cradle 2, bouleversant ses routines, à la recherche de celui qu’il aurait pu être, voire même de celui qu’il aurait dû être s’il n’avait eu la faiblesse de céder aux sirènes du confort de la rente.

Vous l’aurez compris, j’ai beaucoup aimé cette novella venimeuse dont le dénouement confine à une apocalypse personnelle pour son narrateur. Sous couvert d’une autofiction imaginaire, Lucius Shepard s’y livre à une destruction en règle du métier d’écrivain à succès, ne lésinant pas non plus avec l’acide pour brosser un portrait sans concession d’une certaine engeance occidentale, attirée par l’exotisme à peu de frais et le goût douteux de la transgression. Sans respect pour la géographie réelle des lieux, Cradle descend ainsi le Mékong, du Cambodge au Vietnam, de l’amont vers l’aval, jusqu’aux portes de la forêt de thé, au cœur du delta du fleuve, où se tapit une révélation finale flirtant avec une métaphysique teintée d’ironie. Il nous emmène aussi dans un monde de plus en plus incertain, aux frontières fluctuantes, teinté de fantastique et de bassesse, un monde sordide qui le voit se dépouiller de son éducation policée, pour dévoiler le noyau obscur de sa personnalité profonde. Un spectacle guère reluisant lui laissant espérer une rédemption, peut-être… Mais, les choses ne pas si simples et limpides, comme le laisse entendre Lucius Shepard.

Plongée au cœur des ténèbres d’un individu finalement très commun, Le Livre écorné de ma vie n’usurpe pas le qualificatif de récit violent et cynique. On en ressort secoué et impressionné par la vilenie de désirs humains portés à l’incandescence par une plume ne rechignant pas à en décrire les méandres saumâtres.

Le Livre écorné de ma vie (Dog-Eared Paperback of My Life, 2009) – Lucius Shepard – Editions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », août 2021 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Jean-Daniel Brèque)

Au Carrefour des étoiles

Récompensé par un Hugo en 1964, Au Carrefour des étoiles fait partie des classiques de la science fiction. Difficile à trouver, en-dehors du marché de l’occasion, la réédition proposée par la collection « Nouveaux millénaires » relève donc de la volonté de faire vivre le patrimoine du genre, garantissant de surcroît de la visibilité à un auteur sans doute moins connu que Philip K. Dick, Robert Heinlein ou Isaac Asimov. Cette publication est d’autant plus salutaire que la prose de l’auteur américain est enluminée ici par une nouvelle traduction conduite de main de maître par Pierre-Paul Durastanti (je flagorne, si je veux).

L’argument de départ est d’une simplicité confondante. Au mi-temps des années 1960, à l’époque où la Guerre froide menace une nouvelle fois de s’enflammer, Enoch Wallace attire l’attention des services secrets américains. La trentaine tranquille, le bonhomme habite une grande demeure plantée sur le sommet d’une falaise, entre Mississippi et Wisconsin, ne sortant que rarement pour aller chercher les revues qu’il reçoit dans sa boîte aux lettres. Dans ce coin reculé envahi par la nature, ses relations sociales se limitent aux échanges amicaux avec le facteur. Bien qu’il soit crédité par l’état-civil de cent vingt-quatre ans, le bougre affiche pourtant une insolente jeunesse et ne semble pas vieillir d’une ride. Un fait qu’il ne crie évidemment pas sur les toits, même si la rumeur évoque quelque diablerie pour l’expliquer, et dont il semble vouloir cacher le caractère insolite en ne quittant pas une demeure familiale échappant elle-même aux outrages de l’entropie. Pour les services secrets, tout cela est forcément suspect et mérite une surveillance accrue, quitte à ce que les investigations ne provoquent une catastrophe.

« Un jour viendra sans doute où ces arguties ne seront plus nécessaires. J’imagine, d’ici quelques millénaires, une galaxie unie par une culture où règnera une compréhension totale. Certes, les variations locales et raciales subsisteront, comme il se doit, mais une tolérance globale fondera ce que l’on pourrait appelé une fraternité. »

Clifford D. Simak semble être l’apôtre tranquille d’une certaine douceur de vivre se manifestant jusque sous sa plume débonnaire et empreinte de nostalgie. Sa science fiction prend racine au cœur du Middle West, dans une Amérique rurale et laborieuse, mettant en scène des personnages lumineux, pourvus du bon sens nécessaire à une vie paisible, en bonne entente avec le voisinage. Au Carrefour des étoiles ne remettra aucunement en cause cette impression. Ancien combattant de la Guerre civile, Enoch Wallace a su faire preuve de patriotisme lorsqu’il le fallait. Mais, il a côtoyé également la violence des combats et l’absurdité intrinsèque de la guerre. Ceci lui confère un regard désabusé sur l’histoire humaine, affûté à l’aune d’une longévité accrue par sa position de gardien de station pour le compte du Central Galactique. Mais, ceci nourrit aussi son espoir de voir l’humanité intégrer la grande civilisation extraterrestre. Pour cela, encore faut-il que les hommes améliorent leur nature dont il éprouve lui-même l’incomplétude morale à sa modeste échelle, en dépit d’un esprit ouvert et raisonnable.

Au Carrefour des étoiles est également un roman bien ancré dans son époque. La science fiction y est légère, intemporelle, toute entière contenue dans un arrière-plan cosmique dont on perçoit l’ampleur et l’étrangeté au gré du transit des étrangers par la station. Le roman de Clifford D. Simak reflète aussi les préoccupations de son temps, notamment les craintes provoquées par la perspective fatale d’une troisième guerre mondiale et il porte enfin un regard critique sur la société de consommation, jugée néfaste car destructrice d’espaces naturel. Pour autant, l’auteur n’apparaît pas comme un conservateur intégral. Bien au contraire, il conditionne le progrès technologique au progrès moral, rappelant que la science est un outil au service d’une volonté qu’il convient de maîtriser et d’éduquer.

On ne saurait trop encourager les curieux à se plonger dans ce beau morceau de science fiction surannée, non dépourvu de dilemme moral, histoire de passer un bon moment en compagnie d’Enoch Wallace. Clifford D. Simak le vaut bien et Au Carrefour des étoiles est incontestablement son grand œuvre.

Au Carrefour des étoiles (Way Station, 1963) – Clifford D. Simak – Editions J’ai lu, collection « Nouveaux Millénaires », 2021 (roman traduit de l’anglais [Etats-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)

La Côte dorée

Les vergers du comté d’Orange ne sont plus qu’un souvenir dans la mémoire des plus âgés, prompts à la nostalgie, la manifestation d’une époque révolue pour les quelques activistes prêts à troquer l’agrobusiness au profit de coopératives agricoles à taille plus humaine. La conurbation s’est en effet étalée, dévorant les terres côtières et les plaines jadis cultivées, colonisant les pentes des collines et jusqu’au moindre canyon. Sillonné par les autoroutes, le damier urbanisé irradie de multiples textures lumineuses, comme le tableau de bord d’un bolide lancé contre le mur d’un avenir indépassable. C’est là qu’officie Abe, toujours sur la brèche, prêt à secourir les automobilistes accidentés. Un travail rude mais nécessaire. C’est là aussi que vit Jim McPherson, poète incompris et idéaliste, contraint à des petits boulots alimentaires mais décidé à saboter toutes les usines d’armement, y compris celle de son père, dans l’espoir de mettre un terme à la faim dans le monde et aux multiples conflits qui en défigurent la face. C’est ici également que Sandy conçoit de nouvelles drogues récréatives, engagée dans une absurde fuite en avant, mais avec l’excuse de devoir payer les onéreux traitements médicaux de son vieux père. C’est ici enfin que Tashi entretient l’illusion de la contre-culture et de la liberté. Celle d’une époque définitivement révolue.

Après Le Rivage oublié, La Côte dorée est le roman du choc du futur, poussant à l’extrême des évolutions déjà présentes au cœur du comté d’Orange dans les années 1980. Une dystopie rattachée hâtivement au courant cyberpunk dont l’architecture textuelle et visuelle a marqué durablement les esprits de l’époque. Mise en images romancée de la géographie radicale chère à Mike Davis, le roman de Kim Stanley Robinson donne ainsi une ampleur saisissante à la ségrégation socio-spatiale de la ville américaine. La Cité de quartz, à la skyline orgueilleuse de verre et de béton, y côtoie des zones urbaines plus informelles composées des usines géantes du complexe militaro-industriel et des suburbs monotones où la population se partage entre banlieue résidentielle et centres commerciaux labyrinthiques. L’ensemble étant desservi par un réseau d’autoroutes superposées où circulent des véhicules autonomes guidés sur des rails magnétiques, manifestation ultime de l’autopie triomphante.

Si l’angle de la prospective est bien présent, celui de la critique sociale et politique ne fait pas défaut. Au travers des trajectoires romanesques des McPherson, père et fils, Kim Stanley Robinson dévoile les arcanes corrompues de la politique étrangère américaine, décrivant de l’intérieur les manœuvres et connivences politiques qui déterminent l’attribution des programmes militaires à l’époque de la présidence Reagan. Le projet « Guerre des étoiles » et la conception des premiers drones de combat apparaissent ainsi sous un jour moins favorable ou moins conforme aux idéaux de la démocratie américaine.

Conjuguant à la fois la prospective, l’histoire globale et locale, La Côte dorée poursuit donc avec succès la réflexion menée par Kim Stanley Robinson sur les avenirs possibles du comté d’Orange. À suivre avec Lisière du Pacifique, ultime opus de cette stimulante variation autour d’un lieu (mais pas tout de suite sur ce blog).

La Côté dorée (The Gold Coast, 1988) – Kim Stanley Robinson – Éditions J’ai lu, 1989 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Emmanuel Jouanne)

KRA – Dar Duchesne dans les ruines de l’Ymr

Souvent confondue avec son cousin le corbeau, la corneille a été de toutes les batailles et de tous les augures depuis l’aube de l’humanité. Fidèle compagnon de l’homme, du moins de ses dépotoirs et charniers, elle l’a accompagné depuis la naissance de la civilisation, regardée tour à tour avec crainte, respect ou maudite pour ses méfaits. Dans un futur indéterminé, au retour de la clinique où son épouse vient de décéder d’une maladie incurable, un vieil homme fatigué retrouve dans son jardin une corneille affaiblie, manifestement malade, mais pourtant guère effarouchée par sa présence. Au lieu de l’achever, il la recueille, lui offrant le gîte et le couvert, puis il finit par apprendre sa langue, le KRA, l’écoutant ensuite lui raconter sa longue existence et complicité avec l’humanité.

Ainsi débute KRA – Dar Duchesne dans les ruines de l’Ymr de John Crowley. De l’auteur américain, on n’avait plus rien lu depuis la traduction dans nos contrées de L’Été-machine, fable post-apocalyptique teintée de mélancolie. Il aura donc fallu attendre plus de quinze ans pour voir traduit son plus récent roman, nouvelle tentative de nous vendre un auteur réputé exigeant pour de bonnes raisons, on va le voir.

KRA se compose de plusieurs récits interdépendants, entrecoupés d’ellipses, formant un tout ordonné autour de la figure tutélaire de la corneille Dar Duchesne, volatile psychopompe, doté de surcroît d’une forme de conscience, voire d’intelligence, mais frappé par la fatalité d’une existence immortelle. Dar meurt ainsi pour mieux renaître avec l’intégralité de ses souvenirs et histoires, devenant par voie/voix de conséquence la mémoire de son peuple mais également celle du monde des hommes, cette race se déplaçant à deux pattes, dont il suit l’évolution à travers les âges. Chapardeur, vorace, bavard et trop curieux pour son propre bonheur, l’oiseau s’attache ainsi à quelques humains dont il devient l’interlocuteur privilégié, accompagnant leur quête métaphysique. D’aucuns retrouveront dans les différents récits de la corneille des réminiscences de l’Épopée de Gilgamesh, des éléments des fables d’Ésope ou de L’Énéide, voire des échos des pièces de Shakespeare, du mythe d’Orphée, des voyage de Saint Brendan et de contes amérindiens. D’autres s’amuseront à dénicher les références historiques évoquées au travers des multiples vies de Dar Duchesne, des temps préhistoriques jusqu’à nos jours, voire au-delà. On sent poindre en effet derrière le propos de John Crowley la tentation de l’érudition, de la métaphore et d’un symbolisme exacerbé. Dommage pour ceux à qui ces références ne parlent pas, ils devront se contenter d’un récit monotone, un tantinet répétitif aux entournures, certes traversé de fulgurances philosophiques incontestables, mais au final assez hermétique.

« Des histoires, répondit Coyote. Ce que je te dis là, tu le sais déjà. Nous sommes maintenant faits d’histoires, mon frère. Voilà pourquoi nous ne mourrons jamais, même quand ça nous arrive. »

À défaut de s’enthousiasmer pour KRA – Dar Duchesne dans les ruines de l’Ymr, reconnaissons au roman de John Crowley un point de vue original et le mérite d’une grande culture. Avis aux amateurs de lectures atypiques et exigeantes.

KRA – Dar Duchesne dans les ruines de l’Ymr (KA : Dar Oakley in te Ruin of Ymr, 2017) – John Crowley – Éditions L’Atalante, collection « La Dentelle du Cygne », avril 2021 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Patrick Couton)

Toutes les saveurs

À Idaho City, les prospecteurs affluent de toute part, alléchés par la perspective d’une fortune rapide à peu de frais, si ce n’est un peu d’huile de coude. Et, bien entendu, ils attirent dans leur sillage la mauvaise graine mais aussi des entrepreneurs prêts à leur vider les poches pour la bonne cause. Récemment, une bande de Chinois est arrivée dans la contrée. Une engeance païenne, vivant à plus de dix dans des logements conçus pour deux ou trois personnes, durs à la peine, mais jactant un sabir vous écorchant les oreilles et se nourrissant de plats aux effluves démoniaques. De vrais barbares sur lesquels on préfère garder un œil méfiant, même si l’argent n’a pas d’odeur. Parmi ceux-ci, Lao Guan ou plutôt Logan, comme a pris l’habitude de l’appeler son père, attise la curiosité de Lily. De carrure imposante et de carnation rougeâtre, le bougre a de quoi impressionner le quidam de passage, même si sa nature débonnaire le pousse à s’entendre avec le voisinage. Lily ne s’y trompe d’ailleurs pas en sympathisant avec le bonhomme. Il récompense cette amitié en lui apprenant les arcanes du jeu de wei qi et en lui racontant des contes de son pays natal, en particulier les aventures fabuleuses du général Guan Yu, de sa monture Lièvre rouge et de Lune du dragon vert, son épée irrésistible.

Troisième texte de Ken Liu paru dans la collection « Une Heure-Lumière », Toutes les saveurs confirme que l’Histoire figure parmi les sujets de prédilection de l’auteur sino-américain. Il ne résiste pas ainsi à nous dévoiler un pan méconnu de la conquête de l’Ouest, plus précisément la part prise par la diaspora chinoise dans la mise en valeur de l’Idaho. À vrai dire, le récit semble se réduire à cet aspect que d’aucuns pourraient juger anecdotique, même si l’argument sert à dessein un propos plus universel appelant à dépasser les préjugés mutuels. Pour le reste, le surnaturel, voire le merveilleux, restent un hors-champ ouvert à toutes les interprétations, y compris les plus fantaisistes. Sur ce point, l’extraordinaire promis reste très sage. Un malentendu qu’il faut dépasser, la saveur du récit se situant dans le métissage des histoires, dans les échos et les synergies qu’il suscite et dont Ken Liu rappelle à raison qu’il appartient autant au mythe américain qu’au récit national chinois.

Loin des spéculations de la science fiction ou de l’uchronie, voire des fabulations de la fantasy, Toutes les saveurs relève donc surtout du registre du conte, imaginant un récit optimiste et chaleureux prônant un melting-pot apaisé et profitable à tous, auquel l’épilogue historique apporte hélas un contrepoint factuel plus sinistre.

Toutes les saveurs (All the Flavors, 2012) – Ken Liu – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », mai 2021 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)

Le Rivage oublié

Premier volet d’une trilogie thématique consacrée au comté d’Orange en Californie, série dont chaque roman peut se lire de manière indépendante, Le Rivage oublié prend pour décor la vallée d’Onofre où s’accroche une petite communauté de pêcheurs et agriculteurs. Bien longtemps après l’apocalypse nucléaire qui a vu les États-Unis sombrer dans l’oubli, les habitants de ce petit bout de terre continuent de se battre pour un avenir meilleur ou moins pire que le présent. Sous la surveillance armée des patrouilleurs japonais ou chinois qui croisent au large, mais aussi des satellites espions, ils tentent de reconstruire une société viable, conscients que leurs progrès sont fragiles et tributaires du bon vouloir des pays étrangers qui ne souhaitent pas voir renaître l’ogre américain. Dans ce contexte, récupération et troc sont les moteurs d’une économie de subsistance qui n’épargne cependant pas les plus faibles des maux inhérents au sous-développement.

Le Rivage oublié est un roman post-apocalyptique où il est évidemment question de survie, mais où le passé apparaît aussi comme un joug pesant sur le devenir des survivants et de leurs descendants. Si le roman propose quelques descriptions saisissantes des ruines des autoroutes et gratte-ciel, il ne s’agit pas ici de susciter l’effarement ou de réveiller une nostalgie fantasmée. Bien au contraire, la grandeur passée des États-Unis est ressentie comme un embarras, la source des malheurs du présent et la manifestation d’une hybris fatale que s’efforce de faire revivre les membres de la résistance américaine. Entre les patriotes enferrés dans une spirale de violence absurde et le bon sens laborieux des habitants de la communauté d’Onofre, Kim Stanley Robinson n’entretient guère le dilemme, même si la mémoire de Tom Barnard, le plus vieux résidant de la vallée, tend à exalter l’imagination d’Henry, de Gabby, Kristen, Steve et les autres adolescents. Ces jeunes gens font surtout l’apprentissage tragique de la duplicité des uns et de l’engagement naïf des autres, nous offrant l’opportunité de nous interroger sur l’Histoire et sur le prétendu sens qu’on entend lui impulser.

Si Le Rivage oublié est incontestablement un roman daté, l’ombre de la Guerre froide et des années Reagan planant sur un récit où Kim Stanley Robinson s’efforce de déconstruire la suprématie et l’arrogance américaine, le roman conserve pourtant une forme de fraîcheur et de sincérité dans son propos, ne cherchant pas à impressionner le lecteur par le superflu spectaculaire de la déchéance de la nation américaine. Bien au contraire, il opte pour le registre de l’introspection et de l’engagement politique, inversant les perspectives géopolitiques afin de dérouler une intrigue simple, centrée sur le quotidien d’une petite communauté confrontée aux rêves de revanche des nostalgiques de l’American Way of Life. Une manière qui ne devrait pas déplaire aux fans du Julian de Robert Charles Wilson, voire aux lecteurs de Mark Twain, et qui anticipe par ses thématiques les lignes de force de l’œuvre d’un auteur ayant tenu depuis les promesses esquissées par ce premier roman.

A suivre avec La Côte dorée, second volet de cette trilogie centrée sur le comté d’Orange.

Le Rivage oublié (The Wild Shore, 1984) – Kim Stanley Robinson – Éditions J’ai lu, 1986 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par J.-P. Pugi)