Surf City

« Lorsque l’étranger vint s’enquérir de lui, Ike Tucker était en train d’ajuster la chaîne de la Knuckle. C’était une journée ensoleillée, et derrière la station Texaco, la terre était chaude sous ses pieds. Le soleil lui tombait droit sur la tête et dansait dans le métal poli. »

Ike Tucker a décidé d’abandonner son existence morne au bord du désert, autant dire au bord de nulle part. Un vaste espace minéral balayé par les vents. Partagé entre une moto qu’il bichonne sans oser la chevaucher, et une famille d’adoption le considérant comme un moins que rien, Ike ne semble pas destiner à finir ses jours dans cette impasse. Dépourvu de toute attache, il remonte la piste laissée par sa sœur, partie tenter sa chance ailleurs, à Huntington Beach.

Entre les déferlantes glacées du Pacifique et la plage où batifolent d’insouciantes ingénues, entre les surfeurs affûtés et les bikers massifs, Ike se cherche une place. Il s’incruste, s’entête malgré les déconvenues, persévère à retrouver sa sœur disparue. Et, ce qui semblait être un roman noir se mue peu-à-peu en roman d’apprentissage.

Avec cette histoire classique du petit gars montant à la ville, avec un minimum de bagages, vrai candide découvrant un milieu qu’il ne connaît pas, on ne peut pas dire que Kem Nunn fasse dans l’originalité. Pourtant, Surf City se distingue par son style, à défaut d’un terme plus adéquat. Mélange de désenchantement – on visite l’envers du rêve américain – et de parler familier, celui de la rue, Surf City se fiche comme d’une guigne des intrigues rodées, calibrées pour cartonner. Kem Nunn prend son temps pour poser le décor, puis déroule le récit avec nonchalance, se focalisant sur les personnages. Les rêves brisés de Hound Adams et de Preston Marsh sont au cœur d’une intrigue où la patience maternelle de Barbara, mais aussi sa résignation, offrent un contrepoint à leur rivalité. La présence pesante des disparus hante également les lieux. Un passé pesant, comme un boulet rivé à la cheville.

L’insouciance, la liberté, la jeunesse, le fun chanté par les Beach Boys semblent évaporés. Tropisme des années 1960 relégué au rang d’imagerie mythique. L’insouciance est désormais plombée par la drogue et la jeunesse rejoue dans une parodie de liberté le rêve de ses aînés, le fun flirtant avec la désespérance.

Reste l’océan – un personnage à part entière du roman – et les vagues. Reste le surf.

« Ce qu’il faisait n’était pas fractionné en plusieurs séquences : ramer, prendre les vagues, se mettre debout. Tout à coup ce n’était plus qu’un acte unique, une fluide série de mouvements, un seul mouvement, même. Tout se mélangeait jusqu’à n’être plus qu’un : les oiseaux, les marsouins, les algues, reflétant le soleil à travers l’eau, une seule et même chose dont il faisait partie. Il ne se branchait pas seulement à la source, il était la source. »

surf-citySurf City [Tapping the source, 1984] de Kem Nunn, Réédition Gallimard, collection Folio/Policier, 1995 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Philippe Paringaux)

La vallée de l’éternel retour

Longtemps difficile à trouver, ou à des prix prohibitifs sur le marché de l’occasion, La Vallée de l’éternel retour bénéficie enfin d’une réédition digne de sa place centrale dans l’œuvre d’Ursula Le Guin. Couverture à rabats, illustrations soignées, pages au grammage conséquent et teintes chaleureuses — un camaïeu de beige et d’ocre, présent jusque dans la police de caractère —, on ne peut pas dire que Mnémos ait mégoté sur la qualité du traitement. Tout au plus regrettera-t-on le choix d’une couverture souple, une option sans doute privilégiée afin de diminuer un prix déjà élevé. Bref, on ne tarit guère d’éloge devant l’apparence de cet objet, écrin somptueux pour un véritable livre-univers écrit à hauteur d’homme à la manière d’une étude ethnologique.

En effet, voici un OLNI. Un livre conçu comme une sorte d’archéologie du futur aux dires de son auteure. « Ce qui fut, ce qui pourrait être, repose, tel des enfants dont nous ne pouvons voir les visages, dans les bras du silence. »

Ainsi, La Vallée de l’éternel retour dévoile en ses pages une culture imaginaire, celle du peuple Kesh. Un peuple vivant dans un futur indéterminé, quelque part dans une Californie transfigurée, devenue île suite à une catastrophe — The Big One étant sans doute passé par là — et dans laquelle infusent encore les pollutions et toxines du passé, celles de notre présent.

L’approche d’Ursula Le Guin se veut complexe et transversale. Il n’est pas question ici de s’attacher au destin d’une seule personne, proclamée héros d’aventures fictives, mais plutôt de découvrir une terre, un peuple et le lien intime, voire viscéral, unissant l’un à l’autre. L’auteure américaine opère une mise en abîme, nous invitant à prendre connaissance des informations rassemblées par une équipe de chercheurs. Un assemblage hétéroclite se composant de chants, de poèmes, de biographies, de contes, de mythes, de recettes de cuisine, de descriptions de rituels, auxquels elle adjoint un glossaire — appelé l’arrière du livre — où sont rassemblés les éléments de nature plus descriptive et explicative. Ce flux d’informations, en apparence dépourvu de ligne directrice, fait surgir par touches successives une culture entière, censée vivre dans un futur éloigné de notre époque, et pourtant enracinée dans le passé des chercheurs qui l’étudient.

D’aucuns pourraient juger le dispositif rébarbatif, pour ne pas dire ennuyeux. Ils n’auraient pas complètement tort car La Vallée de l’éternel retour n’est pas le genre d’ouvrage qui se laisse lire sans faire un peu d’effort. A l’instar d’un J.R.R. Tolkien ou d’un Jeff Vandermeer (en moins délirant tout de même), Ursula Le Guin crée un monde en nous distillant ses clés. Chaque fragment, chaque information entre en résonance, réveillant des échos familiers, et suscite une sorte de nostalgie. Et on s’immerge au sein de cette communauté, à la fois autre et pourtant si proche…

A lire cette chronique, on pourrait croire que la partie romancée se trouve réduite à la portion congrue. Toutefois, enchâssée au cœur de l’ouvrage figure l’histoire de Roche Qui Raconte, récit biographique fournissant une accroche plus intime au livre de Le Guin. Il nous permet de sortir de la vallée et d’appréhender d’autres cultures, en particulier celle du Condor. Et au travers de l’histoire de Roche Qui Raconte, l’auteure construit une opposition entre la voie suivie par les Kesh et celle du Condor. A l’instar des Dépossédés, le peuple de la vallée a élaboré une culture se fondant sur une éthique. Économie démonétisée, besoins superflus évacués, libre accès à la connaissance, via le système de l’Échange, égalité entre hommes et femmes, même si l’organisation sociale semble clairement matriarcale, interactions avec l’environnement plus respectueuses pour celui-ci, la culture Kesh a toutes les apparences de l’utopie réalisée. On reconnaît bien là une des thématiques principales d’Ursula Le Guin, aux côtés de celle de l’altérité.

Réflexion sur la mémoire et le caractère éphémère des cultures, La Vallée de l’éternel retour s’avère l’œuvre la plus personnelle et sans doute la plus difficile d’Ursula Le Guin. C’est aussi la plus passionnante, à la condition d’accepter son parti-pris.

vallee-eternel-retourLa vallée de l’éternel retour (Always Coming Home, 1985) de Ursula K. Le Guin – Éditions Mnémos, collection Ourobores, avril 2012 (Réédition traduite de l’anglais [États-Unis] par Isabelle Reinharez)

Fugues

pulp-o-mizer_cover_imageTrop longtemps absent de mon programme de lecture, si l’on fait abstraction des quelques nouvelles de la série « Wild Cards » sur laquelle j’ai préféré passer mon tour, Lewis Shiner profite du défi Lunes d’encre pour remonter dans ma pile à lire.

Son quatrième roman, Fugues, s’apparente à un long récit introspectif, teinté de fantastique, centré sur le personnage de Ray Shackleford. Un Américain moyen, habitant Austin, au Texas. Réparateur de matériel hi-fi et fin connaisseur du rock des années 1960, le bonhomme semble arrivé à un moment crucial de son existence. Jusque-là, il a courbé l’échine, laissant son couple s’enfoncer dans la routine, puis la déprime. Mais, le décès de son père, avec lequel les relations étaient orageuses, ravive les mauvais souvenirs, ceux de son enfance ballottée d’un lieu à un autre. Il fait également resurgir les projets avortés ayant jalonné son parcours professionnel et sentimental de futur quadragénaire.

Ray appartient en effet à la génération des baby-boomers. Comme de nombreux autres jeunes de son âge, il a cru que la musique pourrait changer le monde, le rendre meilleur. Il a espéré que les expérimentations du rock seraient le vecteur d’un changement sociétal et politique, ouvrant les portes à une nouvelle weltanschauung qui mettrait un terme au vieux monde, à ses divisions et ses guerres. Las, il a vu ses espoirs et ceux de sa génération se fracasser sur le mur du réel.

En pleine crise matrimoniale et familiale, il s’aperçoit qu’il lui suffit de s’imprégner du contexte et des ambiances de l’époque pour faire surgir des enregistrement inédits de disques devenus mythiques. Il extrait ainsi des brumes nébuleuses de son cerveau, passablement envapé par l’alcool, l’enregistrement de Get Back, l’album avorté des Beatles, attirant l’attention d’un producteur de disques de Los Angeles, qui lui propose aussitôt de réaliser les albums inachevés des Doors, de Brian Wilson et Jimi Hendrix. Mais bientôt, à force de baigner dans les années 1960, il se projette physiquement dans le passé, au risque de se perdre.

« Les gens ont besoin de rêver, pas d’être confrontés à la réalité. Ils cherchent quelque chose à quoi se raccrocher. Ils voudraient que je sois encore en vie parce qu’ils refusent d’assumer les conséquences de leurs actes. Les conséquences de leurs actes, Ray. Tu sais de quoi je parle, pas vrai ? »

Fugues aurait pu être une uchronie personnelle, se résumant à un unique questionnement énoncé comme un leitmotiv : et si ? Et si Brian Wilson avait achevé l’enregistrement de Smile, le monde aurait-il été meilleur, plus apaisé  ? Et si les Doors avait réalisé Celebration of the Lizard, Ray aurait-il pu faire la paix avec son père et lui-même ? Et si Hendrix n’était pas mort avant de graver First Rays of the New Rising Sun, aurait-il achevé sa métamorphose ouvrant de nouveaux territoires sonores à l’esprit humain ?

Mais le roman de Lewis Shiner se réduit à une étude psychologique, celle d’un homme confronté à ses échecs et qui, pour y échapper, se réfugie dans le passé, essayant de revivre quelques moments clés de son panthéon musical personnel. Au fil des plongées dans le passé, l’argument fantastique se réduit peu-à-peu à la portion congrue. À bien des égards, le don de Ray ressemble surtout à une sorte de thérapie personnelle, en grande partie fantasmée. Les albums choisis semblent ainsi composer la bande son de ses états d’âme, accompagnant chacune de ses décisions dans la vie réelle. Et si, l’intrigue donne parfois l’impression de s’enliser dans ses problèmes intimes, ce choix n’empêche pas le roman d’être traversé par des moments de grâce, laissant infuser un vibrant et touchant hommage à quelques unes des idoles du Summer of Love.

Fugues se révèle enfin le portrait d’une génération. Celle de Lewis Shiner, mais aussi de George R.R. Martin (on renverra les curieux vers Armageddon Rag). Une génération ayant troqué l’utopie contre la nostalgie et le confort prosaïque de la société de consommation. D’aucuns diraient à raison : ils voulaient changer le monde, le monde les a changés… Mais, pour continuer à avancer, il faut savoir faire le deuil de ses échecs.

Bref, le charme opère à tous les niveaux, servi par une écriture (et traduction) impeccable. On est happé sans coup férir dans les méandres de la mémoire de Ray, au point d’en retrouver un écho dans l’écoute de Smile (finalement publié en 2003). Ce n’est pas le moindre des miracles accompli par ce roman documenté et empreint d’empathie. J’ai maintenant très envie de lire En des Cités désertes, second roman de l’auteur paru chez « Lunes d’encre ». Bientôt…

shiner1Fugues (Glimpses, 1993) de Lewis Shiner – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », octobre 2000 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean-Pierre Pugi)

Le Seigneur des Ténèbres

« Tu es parti sur la mer, tu as accompli le voyage et te voilà au rivage ; descends maintenant. »

 

seigneur_tenebres-jpg1Issu d’une lignée ancienne de marins, Andrew Battell a toujours connu l’air salin de la Mer du Nord comme seul horizon. Dernier né d’une fratrie de gueux plus attirés par l’aventure que par l’entretien d’un alleu, il a préféré à son tour suivre la voie de ses frères et courir les océans avec les plus illustres corsaires de son temps, les Francis Drake, John Hawkins et autre Froshiber. La tête farcie de promesses de gloire, il embarque en l’an de grâce 1589 avec l’équipage de Abraham Cooke dans l’intention de piller le trésor des galions du Rio de La Plata. Mais, les rêves de château en Espagne ne durent pas longtemps. La réalité se charge vite de le ramener à la raison. Malmenée par des vents contraires, en proie aux avaries et au scorbut, l’expédition finit par atteindre le Brésil dans un bien piètre état. Fait prisonnier par les Indiens, Andrew est livré aux Portugais qui le réduisent en esclavage. Mais tout cela n’est qu’un prélude. Le marin anglais est bientôt déporté vers l’Angola où les circonstances vont le conduire au cœur du continent africain, en terra incognita. Vingt années à côtoyer les Portugais et à endurer les humiliations, l’espoir et un labeur incessant. Deux décades loin de sa terre natale, jusqu’à rencontrer l’indicible auprès de Imbé Calandola,  le roi impie des terribles Jaqqas.

Pendant longtemps, Robert Silverberg a voulu écrire un roman historique. Fruit d’une longue gestation, puisant ses racines dans un conte pour enfants et dans la lecture postérieure des récits de voyage des explorateurs du XVIe-XVIIe siècle, Le Seigneur des Ténèbres a bien failli ne jamais voir le jour. La faute à un marché américain très compartimenté, du moins à l’époque de sa parution, où il ne faisait pas bon sortir de sa niche éditoriale pour adopter un autre genre. Le présent objet a fini par paraître, contre la promesse de l’écriture d’une suite au Château de Lord Valentin, le plus grand succès commercial de Robert Silverberg. Un bon calcul puisque Majipoor a permis d’éponger le fiasco de ce voyage au cœur des Ténèbres, unique roman historique de l’auteur américain, si l’on fait abstraction de ses uchronies.

Le Seigneur des Ténèbres acquitte sa dette au roman de Joseph Conrad fort honorablement, même si l’influence de Edgar Rice Burroughs se fait également sentir, notamment dans la description des Jaqqas et de leur roi démoniaque. Dans une langue imagée, truffée d’expressions et de figure de style se voulant authentiques mais pas inintelligibles, ici traduite par Nathalie Zimmermann de manière remarquable, Robert Silverberg donne vie à une Afrique tenant davantage à l’imaginaire des explorateurs européens qu’à une étude ethnologique. Il dresse un tableau accablant de la colonisation, bien éloignée du lyrisme d’un José-Maria de Heredia, où les Portugais et leurs semblables apparaissent guère plus civilisés que les jaqqas, n’hésitant pas à massacrer ou réduire la population noire en esclavage afin d’accroître leur richesse personnelle.

seigneur_tenebres-jpg1-jpg2Réduit à jouer le rôle du candide, Andrew Battell idéalise son pays natal pour mieux rejeter le milieu papiste dans lequel il se trouve immergé. Il dresse en effet un portrait guère reluisant des colons portugais, réduits à un ramassis de repris de justice dirigés par une aristocratie frivole et intrigante, la palme de la duplicité revenant à Dona Teresa, une métis dont Andrew s’entiche et qui lui fera payer chèrement son infidélité. C’est paradoxalement au contact des indigènes que l’anglais s’enrichit et, de cette altérité, il ressort grandi, acquérant auprès des sauvages une compréhension du monde détachée de sa naïveté initiale.

Bien loin de se cantonner à un exercice de relativisme sociétal, Le Seigneur des Ténèbres se révèle enfin un formidable roman d’aventures, certes un tantinet longuet au début, mais dont la progression dramatique ne se dément pas, atteignant son point d’orgue durant la confrontation avec les Jaqqas. Imbé Calandola apparaît en effet comme la figure du Mal absolu aux yeux de l’Européen. Un monstre imprévisible surpassant même en cruauté les Portugais. Pour autant, le personnage fascine l’Anglais, au point de le pousser à adopter ses coutumes infâmes, jusqu’à souhaiter voir se réaliser son rêve de destruction régénérateur. Au terme d’un véritable voyage au bout de l’enfer, Andrew aura au moins appris autant sur lui-même que sur ses compagnons, accomplissant des actes qu’il aurait réprouvé en d’autres temps.

Au final, Le Seigneur des Ténèbres se révèle une œuvre majeure de Robert Silverberg, un roman longuement mûri, où se dévoile son goût pour l’aventure et pour des thématiques plus sombres. Bien loin des fadaises de Majipoor, il déploie tout son talent d’écrivain dans un roman à la fois intense et intime. En somme, la marque des grands auteurs.

seigneur_tenebresLe Seigneur des Ténèbres (Lord of Darkness, 1983) de Robert Silverberg – Réédition Anne Carrière, mai 2016 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Nathalie Zimmermann

 

Hank Shapiro au pays de la récup’

pulp-o-mizer_cover_imageAvec cette deuxième participation au Défi Lunes d’encre, voici l’occasion de rappeler l’existence de ce roman injustement oublié.

Dans le jargon de son métier, Hank Shapiro est un roi de la récup’. N’allez pas voir dans cette activité un quelconque loisir pratiqué en dilettante. Au contraire, Hank est un fonctionnaire consciencieux et efficace du Bureau des Arts & Divertissements [le BAD] dont la raison d’être consiste à effacer les anciennes créations artistiques ou distractives, afin de laisser les nouveaux talents s’épanouir au soleil de la célébrité sans craindre l’ombrage des grands anciens. Car en ce XXIe siècle, les choses sont claires. Le gouvernement a décrété l’effacement, par vagues de proscriptions successives, des œuvres postérieures à 1900. Car, l’ennemi de l’artiste n’est pas la massification de la culture mais bien sa pérennisation. Nul prescripteur ne doit pouvoir trier le bon grain de l’ivraie. Ceci est trop compliqué et, en l’absence de critères incontestables, empreint d’une subjectivité malvenue. En conséquence, nulle exception ne doit exister. Tout doit disparaître. Dans ce contexte, Hank apparaît comme un rouage essentiel de la machinerie d’effacement. Il doit fonctionner, inflexible et sans état d’âme, accomplissant son devoir sans que rien ne vienne gripper son fonctionnement. Mais, le rouage est humain…

Depuis qu’il vit seul au domicile de sa mère décédée, Hank n’a pour seule compagnie que de sa chienne Homer. Lorsque celle-ci tombe malade, une maladie qui se révèle rapidement être une tumeur incurable, un premier pan de son existence conformiste s’écroule. Le deuxième pan de son univers s’effondre lorsqu’il s’attarde sur un album vinyl de Hank Williams, découvert au cours d’une saisie. La photo de la pochette lui rappelle irrésistiblement un père aux abonnés absents, dont il ne connaissait l’existence que par l’intermédiaire de sa défunte mère. En dépit des instructions du BAD, il met le disque de côté avant de finalement décider de l’écouter. Ne lui reste plus qu’à trouver un tourne-disque. Pour cela, il commence à fréquenter un Club de malfaiteurs (un lieu où on écoute et visionne clandestinement des œuvres prohibées), y côtoyant Henry, une documentaliste enceinte depuis huit ans dont le pull reflète l’humeur. Elle le met en contact avec Bob, un trafiquant susceptible de lui fournir l’objet. Au moment de le récupérer, un duo de tueurs débarque dans le club et mitraille à l’aveugle le public. Hank est blessé et, dans la confusion, Bob lui subtilise son disque, avant d’être liquidé par les tueurs. Voilà Hank contraint de partir à la poursuite du disque, plein Ouest, en compagnie de Henry, du cadavre de Bob et de Homer.

« Chacun de nous possède une chose qu’il garde et à laquelle il tient plus que tout. La vie n’est qu’un processus d’élimination qui sert à comprendre qu’elle est cette chose. Parfois, elle ne devient évidente qu’à la dernière minute, au moment où on la perd. Et encore, uniquement si on a de la chance. »

Sur un ton faussement léger, Terry Bisson aborde des questions essentielles. Qu’est-ce une œuvre artistique immortelle ? A l’aune de quel étalon juge-t-on l’immortalité ? Quelle autorité peut se targuer d’opérer le tri ? Ces questions sont d’autant plus importantes, qu’au regard des progrès des techniques de communication et de la saturation générée par le consumérisme, l’espace permettant à une œuvre d’exister tend à se restreindre comme une peau de chagrin.

Sans entrer dans un débat philosophique interminable et sans faire œuvre de militantisme réducteur, que celui-ci soit égalitariste ou élitiste, il faut convenir que le roman de Terry Bisson relève un point important : celui de l’échelle des valeurs. Si l’on se place du point de vue du récepteur, une œuvre d’Art s’estime au moins à trois niveaux. Sa valeur d’achat qui appelle une satisfaction à court terme, sa valeur esthétique qui fait appel à des éléments de comparaison – une Culture comme on dit dans les cercles bien éduqués mais peu partageurs – et sa valeur affective, critère non quantifiable puisque intime.

Entre la culture et la valeur affective, la société « futuriste » (précisons qu’à aucun moment, Terry Bisson n’indique une date précise) a choisi la rentabilité. Une culture de l’immédiateté sans aucune mise en perspective. Des œuvres jetables auxquelles il est déconseillé de s’attacher.

On peut évidemment regretter – c’est le seul bémol de ce roman – que l’auteur entremêle deux intrigues, une centrée sur le périple de Hank Shapiro et une autre procédant à un flash-back « historique » sur les tenants et les aboutissants de la procédure d’effacement. Ceci a tendance – c’est une impression personnelle, je le répète – à casser le rythme nonchalant et l’atmosphère qui mélange la dinguerie douce et la mélancolie. Heureusement, ceci n’affaiblit pas le propos qui reste plus que jamais d’actualité.

« Il n’y a pas de feu sans bibliothèque. De vie sans mort, de liberté sans prison, de commencement sans fin. […] Un Immortel n’est que quelqu’un à qui on offre une seconde chance. »

hank-shapiroHank Shapiro au pays de la récup’ (The Pickup Artist, 2001) de Terry Bisson – Éditions Denoël, collection Lunes d’encre, 2003 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Gilles Goullet)

L’amour au temps des dinosaures

pulp-o-mizer_cover_imageSelon l’expression consacrée, Owen Vannice est né avec une cuillère en argent dans la bouche. Unique héritier de la cinquième plus grosse fortune d’Amérique du Nord, le jeune homme se pique de paléontologie, au point de soustraire de son environnement natal un dinosaure du Crétacé. Car au XXIe siècle, le passé est devenu un gisement à exploiter pour les grandes transnationales. Certaines d’entre-elles proposent même des voyages pour explorer les multiples moments-univers composant le nuage formé par le continuum spatio-temporel. De quoi séduire le chaland désireux d’assister à l’un des événements cruciaux de l’Histoire humaine. D’autres ont ouvert le passé à la colonisation, bouleversant l’existence des Historiques, contraints de subir un choc au moins aussi déstabilisant que l’arrivée des Européens dans le Nouveau Monde. En dépit des esprits chagrins, tout le monde feint de considérer cela comme un moindre mal. Et de ce mal, Gene et son père essaient de tirer un bien, escroquant sans vergogne les voyageurs temporels fortunés, avec un art de l’esbroufe qui confine au génie. Jusqu’au jour où Genevieve tombe amoureuse d’Owen. D’un amour sincère, celui qui défie le temps.

Premier roman inscrit dans le défi « Lunes d’encre » initié par A. C. de Haenne, L’amour au temps des dinosaures se révèle une excellente surprise. Connu sous nos longitudes pour deux autres romans (Bonnes Nouvelles de l’espace et Lune et l’autre), John Kessel revisite le voyage dans le passé à l’aune d’un humour délicieux, flirtant avec le burlesque n’étant pas sans rappeler le meilleur de Connie Willis, d’ailleurs créditée dans les remerciements, en moins bavard.

L’amour au temps des dinosaures abonde en trouvailles drolatiques. Et, John Kessel n’a pas besoin de beaucoup forcer sur les effets pour nous arracher un sourire. À commencer par cette collision entre le passé et le futur, débouchant sur un melting-pot absurde et cruel qui voit Hérode regagner sa villa, où l’attend un jacuzzi réparateur, au volant d’un 4×4 rutilant et anachronique circulant sur une rocade construite entre les taudis de la Jérusalem de l’an 40. Et pendant que le prince goûte aux plaisirs des nouveaux riches, les légions romaines, armées de fusils d’assaut, répriment les révoltes endémiques de Juifs résolus à chasser l’occupant, qu’il soit romain ou voyageur temporel.

Car le passé, du moins certains moments-univers du passé, fait l’objet d’une exploitation acharnée de la part de grandes entreprises qui y voient un moyen d’accroître leurs profits. On importe ainsi des temps anciens les ressources désormais épuisées dans le présent. On enlève des personnages historiques célèbres pour mettre à profit leur talent, créant des situations cocasses ou dramatiques. On ouvre surtout l’Histoire au tourisme, déclinant une multitude de circuits pour une clientèle avide en divertissement. Et tout cela sans se soucier un seul instant de l’avis des Historiques, ou en préférant se convaincre avec hypocrisie que l’on agit pour leur bien.

John Kessel déroule ainsi un propos plus politique qu’il n’y paraît au premier abord, mêlant avec brio l’art de la facétie et l’ironie. Le futur qu’il imagine puise en effet ses racines dans notre présent, se contentant de décaler les problématiques issues de notre relation ambiguë avec le tiers-monde sur un plan science-fictif. Société des loisirs, manipulation de l’opinion publique par l’émotion, privatisation du vivant, hyper-médiatisation, l’avenir de John Kessel ne fait qu’extrapoler des faits qui sont déjà établis à notre époque. Fort heureusement, il le fait sans trop se montrer didactique, usant du registre de la comédie sentimentale pour faire passer ses idées. Et si l’histoire d’amour de Genevieve et Owen sert de ligne directrice au récit, elle n’occulte pas complètement le destin poignant de Simon le Zélote, dont l’existence et la foi ont été fracassées sur l’autel des manipulations temporelles. Un calvaire culminant au moment de son procès, évidemment retransmis sur tous les canaux d’information, qui voit Abraham Lincoln et Yeshu s’improviser accusateur et défenseur.

Bref, L’amour au temps des dinosaures se révèle un moments-univers réjouissant, empreint d’humour et d’une bonne dose d’humanité, happy-end y compris.

dinosaureL’amour au temps des dinosaures (Corrupting Dr. Nice, 1997) de John Kessel – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2002 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Patrick Marcel)

Pêcheur de la mer Intérieure

Les éditions ActuSF reprennent trois nouvelles extraites du recueil Pêcheur de la mer Intérieure chroniqué jadis par mézigue dans les pages de Bifrost, la revue de révérence. Profitons de l’occasion pour en rappeler l’existence, il le vaut bien.

Ursula K. Le Guin fait partie des auteurs n’ayant plus rien à prouver et dont on attend pourtant avec angoisse chaque publication. Les microéditions Souffle du Rêve, sises dans l’Orléanais, nous gratifient de huit nouveaux textes de l’auteure américaine. Nouveau au sens d’inédit dans l’Hexagone, car, à l’exception de « La Première pierre », déjà publié chez le même éditeur, les autres titres sont des inédits parus entre 1983 et 1994.

Après « Ailleurs & demain » puis l’Atalante, nous n’en finissons pas de découvrir et d’explorer l’œuvre d’un auteur s’aventurant avec un égal bonheur dans les domaines de la fantasy — le cycle de Terremer —, de la S-F — L’Ekumen —, et de la littérature générale. Un auteur à l’aise dans la forme courte comme longue.

Pêcheur de la mer Intérieure regroupe des textes illustrant le versant science-fictif de Le Guin. Le recueil révèle également un aspect de sa personnalité que d’aucuns ont trop souvent tendance à ignorer : l’humour. « Première Rencontre avec les Gorgonides » et « L’Ascension de la face nord » témoignent de cette veine et, dans le genre surprenant, la dame ne fait pas les choses à moitié. On se trouve en effet devant deux blagues dont on peut juger l’effet raté, surtout pour la seconde, mais donnant une image plus légère de leur auteur.

Les choses redeviennent plus habituelles et intéressantes avec « Le Sommeil de Newton ». Le titre de cette histoire fait référence à une phrase du poète William Blake mettant en garde les hommes contre le danger de la vision unique. On est immergé au sein d’une microsociété, quelque peu sectaire dans ses prémisses, dont les membres/adeptes se sont réfugiés dans l’espace pour échapper aux turpitudes terrestres d’une humanité qu’ils observent avec condescendance. Hygiénistes, technophiles et scientistes, les membres de cette communauté rejettent le sentimentalisme qui les rattache à la Terre. Mais, si le sommeil de la raison engendre des monstres, celui de Newton est hanté d’apparitions bien peu cartésiennes qui mettent à dure épreuve les certitudes de l’un d’entre eux. Au-delà du drame personnel, Ursula Le Guin écorche aussi quelque peu une certaine vision élitiste de la S-F. Si l’avenir de l’homme se trouve dans l’espace, il demeure toutefois une créature enracinée dans la boue de sa Terre natale.

Continuant dans l’excellence avec « La Première pierre », on touche cette fois-ci à la question de la rébellion, sujet récurrent dans l’œuvre de la dame. A l’université d’Obling, les nurolb sont les serviteurs. Ils préparent les repas, nettoient les bâtiments, les réparent à la fin des crues et rangent les objets que laissent traîner les obls, leurs maîtres. Ils subissent également leurs sévices, viol et violence, en silence, car il serait tout à fait inconvenant de se révolter. Bu vit pour servir les obls, accomplissant sa besogne avec zèle. Un jour, elle découvre que les galets, utilisés pour composer les mosaïques ornant les terrasses de l’université, dessinent un message coloré. Un message forcément écrit par les nurolbs l’ayant précédée puisque les olbs ne distinguent pas les couleurs. Mais avoir connaissance d’un tel secret, n’est-ce pas déjà chercher à s’émanciper ? Usant du procédé de la parabole, Ursula Le Guin évoque ici un sujet universel : celui de l’oppression et du processus qui mène à la révolution. Le tout avec une économie de moyens admirable. On en redemande.

Passons rapidement sur « Le Kerastion », court texte dramatique sur les méfaits du conformisme social, pour chroniquer plus longuement « L’Histoire des Shobies », « La Danse de Ganam » et « Pêcheur de la mer Intérieure », un trio se rattachant à « L’Ekumen ». En concevant ce cycle, Ursula Le Guin n’a suivi aucun plan ou schéma directeur préétabli. Planifier une histoire du futur de l’humanité n’a que peu d’intérêt à ses yeux. Elle préfère mettre en scène des destins individuels et des sociétés, optant pour un point de vue anthropologique. Visiteurs étrangers au monde qu’ils observent ou plus simplement autochtones en rupture de ban, les personnages de Le Guin sont les médiateurs d’une réflexion éthique, voire politique. Ils mettent en scène l’altérité et se frottent aux limites de la liberté. Une succession de romans et de nouvelles est ainsi née des efforts de l’auteur, comme une série de motifs brodés sur une trame générale. Un pseudo univers qui a des trous aux coudes, selon ses propres dires, mais jouissant au final d’une grande cohérence interne.

Ayant résolu la question de la communication, via l’ansible, un raccourci narratif pratique, Ursula Le Guin imagine avec « L’Histoire des Shobies » un moyen de voyage instantané. Une sorte de téléportation trichant avec la théorie d’Einstein et dénommée effet churten. Un équipage est réuni pour effectuer le premier transit. Les plans sont dressés, il ne reste plus qu’à expérimenter. Mais la transilience a une conséquence imprévue. L’équipage ne parvient pas à réintégrer la réalité consensuelle, une fois arrivé à destination. Confusion des sens, sentiment d’irréalité, l’expérience manque de lui être fatale. S’amusant beaucoup de la situation, Le Guin dénoue le drame d’une manière originale. En convoquant l’art du conteur plutôt que celui du scientifique. Une manière de dire que pour exister, il faut raconter son histoire à autrui. Une conclusion qui n’est pas sans rappeler le propos du Dit d’Aka.

« La Danse de Ganam » fait un peu penser à L’Homme qui voulut être roi de Kipling. Un groupe de Mobiles se rend sur un monde nouvellement contacté, via la transilience. Une planète morcelée entre plusieurs cités préindustrielles respectant le principe du matriarcat. Le groupe s’intègre sans faire de vagues, conformément à l’éthique de l’Ekumen, mais son meneur devient l’époux de la reine, position lui promettant un destin funeste. Sous couvert d’étude ethnologique, Le Guin traite surtout ici de la divergence des points de vue par rapport à un événement, ajoutant comme paramètre supplémentaire la disharmonie résultant du churten.

Point d’orgue du recueil, « Pêcheur de la mer Intérieure » s’impose comme un des textes majeurs de la dame. Finesse de la psychologie des personnages, usage subtil de métaphores encapsulées dans le récit, tension dramatique admirable et construction narrative impeccable, le texte conjugue de nombreux points forts. L’histoire prend place sur la planète O, un monde ayant déjà servi de décor à deux nouvelles figurant au sommaire du recueil L’Anniversaire du Monde (disponible au Livre de Poche). C’est l’occasion de goûter à nouveau au mariage sedoretu, union complexe à quatre personnes, et de voir Ursula Le Guin réaliser un vieux rêve : permettre à un de ses personnages de mener une double vie simultanément. Au final, on ressort impressionné par ce récit recyclant avec brio un des plus vieux thèmes de la S-F : le voyage temporel.

Par sa vitalité, son ampleur, la précision de son imagination, son aspect ludique, la richesse et la puissance de ses métaphores, le recueil Pêcheur de la mer Intérieure illustre idéalement le propos tenu par Ursula Le Guin dans la préface. Voici une lecture indispensable pour ceux appréciant la beauté des idées, des mots et des émotions.

pecheur-mer-interieurePêcheur de la mer Intérieure de Ursula Le Guin – Éditions Souffle du Rêve, 2011 (nouvelles traduites de l’anglais [États-Unis] par Anne-Judith Descombey)