La Ballade de Black Tom

Peu d’auteurs ont suscité autant d’admirateurs et de continuateurs que Howard Phillips Lovecraft. De son vivant déjà, ses écrits ont marqué les esprits, initiant un premier cercle lovecraftien avec lequel l’écrivain de Providence a entretenu une correspondance suivie, mêlant hommages réciproques et jeux littéraires. Par synergie créatrice, le corpus lovecraftien a inspiré ensuite d’autres auteurs qui ont souhaité en poursuivre les motifs, voire les enrichir avec de nouveaux mythes. Ces post-lovecraftiens, épigones besogneux et autres continuateurs ont dénaturé l’œuvre originale, travestissant peu-à-peu ses thématiques et contribuant à façonner le « mythe de Cthulhu ». Ils ont également déformé nos représentations sur l’auteur, participant à la légende du reclus de Providence.

Droit d’inventaire oblige, on en revient désormais à une image plus fidèle, plus conforme à l’époque où a vécu Lovecraft, ne délaissant pas les aspects les plus problématiques de sa personnalité et de ses écrits, notamment un antisémitisme latent et un racisme patent, devenus bien encombrants après la Shoah et à l’heure du Black Lives Matter. D’aucuns ont pu juger du sort réservé aux « Contrées du rêve » dans La Quête onirique de Vellitt Boe de Kij Johnson, suite subtile et féministe du périple de Randolf Carter. Pour sa part, Victor LaValle nous livre la réécriture d’une nouvelle très médiocre (Horreur à Red Hook), adoptant le point de vue de ces basanés cosmopolites dont Lovecraft nous dresse un portrait nauséabond que ne désavoueraient pas les tenants du grand remplacement… oups ! De la grande submersion cthulhuesque.

« à H.P. Lovecraft, avec tous mes sentiments contradictoires. »

La dédicace de Victor LaValle ne laisse pas planer le doute sur ses intentions. La Ballade de Black Tom est un hommage à l’œuvre de Howard Phillips Lovecraft, du moins à l’état d’esprit inspirant ses textes les plus célèbres, mais débarrassé de ses oripeaux les plus outrés. Si le racisme reste évidemment très présent, il est cependant édulcoré des aspects caricaturaux et fantasmatiques de la nouvelle Horreur à Red Hook. À vrai dire, LaValle propose un récit ambivalent qui tient à la fois du roman noir, de l’hommage critique et du récit horrifique.

Sous la plume de H. P. Lovecraft, Red Hook est le nom d’une partie de Brooklyn particulièrement misérable et inquiétante, située près de l’ancien port. Jadis, des marins aux yeux clairs (sans blague !) habitaient les lieux. Cette époque est désormais révolue. Le quartier n’est plus qu’un dédale de taudis malpropres où la population, arrivée ici illégalement, affiche tous les stigmates du péché sur sa face basanée (eh oui !). Tous les dialectes de la Terre semblent prospérer dans ce cul de basse fosse, entretenant la confusion et la dissimulation. Les pires imprécations et blasphèmes résonnent dans les rues, poussant la police new-yorkaise à ériger des barrières autour du quartier afin de protéger les banlieues limitrophes. Le lieu semble ainsi condenser toutes les peurs du gentleman de Providence face à une immigration massive.

Victor LaValle remet les choses dans leur contexte et à leur juste place. Principale porte d’entrée pour l’immigration, New York n’a jamais eu la réputation d’être une ville paisible. Théâtre de plusieurs émeutes violentes, la cité tient davantage du patchwork que du Melting pot. La délinquance, le vice et la misère n’y sont que le résultat de l’exclusion, de la peur et des préjugés. En introduisant le personnage de Charles Thomas Tester, LaValle entend restituer cet aspect des choses. Musicien médiocre, cet Afro-américain vit de débrouille dans le quartier de Harlem, assurant la subsistance d’un père mourant qui s’est ruiné la santé sur les chantiers de construction de la ville. Le bougre sait comment il doit se comporter lorsqu’il circule dans les quartiers blancs. Il sait ce qu’il en coûte de ne pas baisser les yeux lorsqu’un policier ou un contrôleur du métro s’adresse à lui. Il cherche surtout à se faire oublier, avec son étui à guitare, histoire de passer pour un de ces musiciens que l’on voit à tous les coins de rue. Il n’oublie pas enfin que sa propre communauté n’est pas exempt de préjugés, méjugeant les Afro-caribéens et leur étranges coutumes. À vrai dire, Tester n’aspire qu’à une seule chose : l’indifférence. Qu’on oublie la couleur de sa peau. Qu’on lui laisse vivre sa vie à sa guise.

Si Victor LaValle respecte globalement l’histoire de Horreur à Red Hook, il en inverse la perspective, n’hésitant pas à élaguer l’intrigue et à l’enraciner dans le corpus plus large des textes relevant du mythe de Chtulhu, comme les exégèses l’on définit a posteriori. Il le fait sans doute de manière trop appuyée, convoquant l’image du Grand Ancien, le Roi endormi, de façon explicite. De même, il donne sa propre interprétation au petit jeu que se livraient Robert Bloch et H.P. Lovecraft, sous la forme de deux clins d’œil, d’abord en conférant au détective privé associé à Malone, un sale type raciste et sans scrupule, l’identité d’Ervin Howard, puis en informant un homme originaire de Rhode Island qui habitait Brooklyn avec sa femme qu’il n’était pas le bienvenu à New York et que sa santé s’accommoderait mieux de Providence. Ceci dit, voilà bien la seule critique que l’on peut émettre car, pour le reste, la réécriture de la nouvelle de Lovecraft est à tous points de vues supérieure au texte original, tant en terme d’atmosphère, de tension dramatique, avec quelques belles scènes horrifiques, que pour le traitement des personnages, en particulier celui de Charles Thomas Tester/Black Tom.

Treizième volume de la collection « Une Heure-Lumière », La Ballade de Black Tom est donc une excellente novella, acquittant sans honte son tribut à Howard Phillips Lovecraft, tout en exerçant un droit d’inventaire malin et salutaire. On comprend qu’elle ait été primée à deux reprises, recevant le prix Shirley Jackson et le British Fantasy).

La Ballade de Black Tom (The Ballad of Black Tom, 2016) de Victor LaValle – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », 2018 (novella traduit de l’anglais [États-Unis] par Benoît Domis)

Hier, les oiseaux

« Il n’y a pas d’individus, il n’y a qu’une communauté. Ce qui est bon pour la communauté est bon pour l’individu, même jusqu’à la mort. L’unique n’existe pas, il n’y a que le tout. »

Couronné par les prix Hugo et Locus, Hier, les oiseaux, version allongée de la novella éponyme parue en 1974 dans l’anthologie Orbit, relève d’une science fiction plus intéressée par la psychologie et le spectacle de la nature que par le technoblabla et le sense of wonder. Le roman de Kate Wilhelm enracine en effet son propos dans le terroir d’une vallée des Appalaches où les Sumner, une riche famille de propriétaires terriens, décident de se retrancher en attendant l’effondrement de la civilisation, résolus à y survivre en usant de méthodes scientifiques quelque peu hétérodoxes.

Pollution de l’atmosphère, de la terre et des eaux, multiples guerres provoquées par la raréfaction des ressources, famine, pandémies meurtrières et stérilité des mammifères, humains y compris, l’avenir dépeint par l’autrice offre un condensé des peurs contemporaines. Pour autant, Kate Wilhelm n’écrit pas un roman catastrophe, dispensant une leçon de morale ou nourrissant une fascination pour le désastre esquissé. Passé la première partie qui installe le cadre du récit, elle porte son attention sur le devenir de la petite communauté autarcique, née des œuvres partagées de la science et de la misanthropie. Face à l’effondrement, les Sumner ont en effet opté pour le replis autour de la cellule familiale, choisissant le clonage comme moyen de perpétuer l’espèce et la civilisation. Un clonage dont l’échantillonnage se réduit aux membres de leur famille élargie et qui aboutit à un résultat imprévu dont les manifestations vont poser de graves problèmes psychologiques aux descendants de cette expérience.

Kate Wilhelm déroule ainsi un récit que n’aurait pas désavoué Robert Silverberg, celui de la période faste des années 1970, déclinant un questionnement éthique et philosophique autour des notions de liberté, d’individualité et de communauté. Elle pose également la question du devenir et de la viabilité d’un tel modèle sociétal. En conséquence, l’autrice se place davantage dans le champs des sciences humaines, montrant son appétence pour les paysages intérieurs de l’esprit humain et l’introspection. Elle flirte ainsi avec la dystopie et le roman post-apocalyptique, dévoilant la logique clinique d’une micro-société où l’uniformisation et la reproduction sociale priment sur l’individu et l’invention. Un processus découlant de l’eugénisme qui n’est pas sans rappeler celui de Brave New World d’Huxley et dont quelques personnages marginaux mesurent le caractère finalement dévolutif.

En compagnie de David, Molly et Mark, on assiste à la naissance dans la douleur de la communauté puis, on s’attache aux problèmes moraux posés par ses membres, s’interrogeant sur leur humanité. Les clones semblent en effet se complaire dans les limites psychologiques étroites, issues d’une sorte d’empathie immédiate les uns pour les autres, les poussant à ignorer l’individualité au profit d’un collectif totalitaire. Ils se contentent ainsi de reproduire leur modèle sans chercher à créer, à innover ou à sortir de leur zone de confort, ignorant l’épuisement des ressources matérielles présidant au bon fonctionnement des machines qui adoucissent leur vie et rendent possible la duplication des gènes et l’élevage des êtres vivants. Bref, sans se montrer trop démonstrative, avec subtilité et mesure, Kate Wilhelm décrit une oppression douce, où toute attitude différente est considérée comme une dangereuse marginalité à proscrire certes sans pitié, mais avec une compassion inquiétante. Un avenir où l’on cherche à éliminer toute alternative. Ça ne vous rappelle rien ?

Hier, les oiseaux n’usurpe donc pas son statut de classique, témoignant également de l’évolution des goûts et des centres d’intérêt du lectorat participant à la remise des prix littéraires. Pourtant, son propos continue à nous interpeller à cause de l’intemporalité de ses thématiques, mais aussi du fait de la sourde mélancolie qui nous étreint lorsque l’on prend conscience de notre mortalité. Un fait souligné par une nature très présente, indifférente aux gesticulations et tourments des personnages, et qui, finalement, nous survivra.

Ps : J’ai mis par dépit la couverture de la réédition au Livre de poche. Mais, faut avouer que la pauvre Kate Wilhelm n’est décidément pas gâtée en matière d’illustration de couverture.

Hier, les oiseaux (Where late the sweet birds sang, 1976) de Kate Wilhelm – réédition Le livre de poche, 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Sylvie Audoly)

Aux limites de l’infini

Les amateurs de rétro-futurs trouveront sans doute leur bonheur dans ce recueil de Stanley G. Weinbaum paru aux éditions de l’Arbre vengeur. Aux limites de l’infini a en effet de quoi séduire le lecteur curieux, celui ne craignant pas la patine de l’âge d’or de la Science-fiction. Stanley G. Weinbaum fait partie de ces petits maîtres de la SF dont l’œuvre, s’il n’était pas mort prématurément, aurait sans doute brillé davantage, du moins dans un des mondes du Si qu’il met joliment en scène dans une nouvelle au sommaire de cette anthologie. Le texte porte en germe toutes les potentialités de la Science-fiction, vertige spéculatif, souci de rationalité et aventure débridée, pimentée d’une touche humoristique malicieuse.

Le recueil proposé par l’Arbre vengeur compte sept nouvelles parues entre 1934 et 1936 dans les pulps Wonder Stories, Fantasy Magazine et Thrilling Wonder Stories. Sept textes oscillant entre la dizaine et la cinquantaine de pages. Du court donc, abordant des registres variés sans se départir d’un ton résolument optimiste et d’une ironie parfois vacharde. Du récit d’exploration spatiale où l’on découvre des écosystèmes étrangers, aux univers hors du temps puisque jamais advenus, en passant par le récit catastrophe ou par la résolution d’un problème de mathématiques sous la menace d’un tueur revanchard, Stanley G. Weinbaum dévoile des trésors d’imagination. Si l’on est loin du pulp échevelé, on reste cependant dans une SF fondée sur les connaissances scientifiques de l’époque, flirtant avec la fantasy, les stéréotypes et le sense of wonder, sans oublier une petite touche de modernité qui n’est pas sans évoquer les exigences de John W. Campbell.

Aux limites de l’infini propose un sommaire éclectique permettant de découvrir les différentes facettes de l’auteur américain. Si l’on apprécie le récit d’exploration et la rencontre avec d’autres formes de vie, « Odyssée martienne » et « Les Lotophages » décrivent deux aventures sur Mars et Vénus qui ont le bon goût d’imaginer des extraterrestres échappant à l’anthropomorphisme habituel. Auréolé d’une assertion dithyrambique d’Isaac Asimov l’un des trois textes qui ont bouleversé la SF. », excusez du peu), la première nouvelle raconte le périple étrange et amusant accompli par le chimiste d’une expédition terrienne, en compagnie d’un autochtone à l’apparence d’autruche. Le second, plus inquiétant au premier abord, nous emmène sur la face nocturne de Vénus (*authentique), en compagnie d’un couple à la recherche d’espèces vivantes inconnues. Ils y rencontrent une forme d’intelligence radicalement autre, hélas condamnée du fait de sa nature. Indépendamment de leur aspect aventureux, les deux récits se distinguent par leur volonté de mettre en scène des extraterrestres crédibles, du moins suffisamment pour susciter quelques questions autour des notions d’intelligence et de conscience.

Plus court, « Aux limites de l’infini » confronte un statisticien à son ravisseur, un dangereux psychopathe ayant décidé de l’épargner s’il résout un problème mathématique. On s’amusera ou pas de la logique du raisonnement du bonhomme.

Avec « Les Mondes du Si », on touche au vertige conceptuel des mondes conditionnels, autrement dit les mondes du subjonctif. Et si ? La question recoupe bien entendu les champs respectifs de la SF et de l’uchronie personnelle. L’auteur choisit ici l’ironie cruelle, faisant de Dixon Wells, un retardataire maladif, le malheureux cobaye du subjonctiviseur, un appareil permettant de jauger sa situation présente au regard de ce qui aurait pu être si l’on avait agit autrement.

Après ces textes, il paraît évident que « Graphe », apparaît comme la déception de l’anthologie, en dépit d’un twist final que n’auraient pas désavoué Fredric Brown ou Robert Sheckley.

Si les récits de Stanley G. Weinbaum apparaissent datés, il arrive cependant que leur propos entre en résonance avec l’actualité. C’est la cas de « Dérive des Mers » où un cataclysme géologique entraîne la disparition du Gulf Stream, provoquant une glaciation du climat en Europe et un bouleversement géopolitique majeur. Le dénouement qui voit les États-Unis devenir une hyperpuissance dans un monde ayant échappé à une guerre mondiale causée par l’afflux de réfugiés climatiques, n’est pas sans nous renvoyer à des problématiques actuelles. De même, « Les Lunettes de Pygmalion », sous couvert d’une histoire d’amour, imagine un procédé de cinéma immersif faisant paraître la 3D ou la réalité virtuelle bien terne.

En dépit de son âge, Aux limites de l’infini dévoile donc une Science-fiction au charme certes désuet, mais témoignant de quelques belles pages d’anticipation intelligente et amusante. À découvrir.

Additif : On notera la belle illustration de couverture de Richard Guérineau, tout à fait dans l’esprit des nouvelles de cette anthologie.

Aux limites de l’infini et autres nouvelles choisies de Stanley G. Weinbaum – Éditions de l’Arbre vengeur, 2019 (nouvelles traduites de l’anglais [États-Unis] par Catherine Delavallade)

Les Coureurs d’étoiles

Faisant suite Aux comptoirs du cosmos, Les Coureurs d’étoiles est le troisième tome consacré à la « Hanse galactique », autrement dit la Ligue polesotechnique, premier segment historique de la « Civilisation technique ». Sur le modèle de « Fondation » de Isaac Asimov ou de « L’Histoire du futur » de Robert Heinlein, Poul Anderson dessine une vaste fresque de l’avenir de l’humanité, sous-tendue par une vision cyclique où l’initiative individuelle, pour ne pas dire individualiste, importe davantage que le processus de composition et de décomposition des structures étatiques.

On se passera ici du résumé, renvoyant les éventuels curieux aux tomes 1 et 2 de la série, voire à la chronologie de la « Civilisation technique » établie par Sandra Miesel et figurant en postface. Optons plutôt pour une analyse rapide de l’ouvrage. Celui-ci rassemble quatre textes relevant des formats de la novella (« Les Tordeurs de troubles ») et de la nouvelle, précédés pour deux d’entre-eux d’un prélude et d’un interlude. En-cela Les Coureurs d’étoiles ne se distingue pas du tome précédent, d’autant plus qu’on y retrouve les personnages de Van Rijn, Falkayn et Adzel, le Wodenite à l’apparence reptilienne de la nouvelle « L’Ethnicité sans peine ». Bref, on se retrouve en terrain connu, trop sans doute pour empêcher une certaine lassitude de s’installer.

Les péripéties vécues par les associés de Van Rijn et le prince-marchand lui-même cachent en effet à grand peine les redondances de leurs aventures. En quête de nouveaux marchés et de clients à filouter, sur le dos des autres membres de la Ligue polesotechnique si possible, la Compagnie Solaire des Épices et Liqueurs tente de nouer des relations commerciales avec des mondes inconnus, peuplés en règle générale de sophontes primitifs. À vrai dire, si l’on fait abstraction de la nouvelle « Le Jour du Grand Feu », et encore faut-il nuancer le désintéressement de l’intervention, Les Coureurs d’étoiles révèle surtout le goût du profit et le cynisme incroyable, à faire dresser les dreadlocks sur la tête d’un militant altermondialiste, de Van Rijn et Falkayn. Confrontés à des écologies et des civilisations étrangères, ils ne s’embarrassent pas en effet de salamalecs, usant sans vergogne de leur connaissance sommaire des us et coutumes des sophontes pour leur imposer les vertus de l’économie de marché, non sans provoquer quelques réactions fâcheuses. Les quatre récits mettent ainsi en scène les démêlés de Van Rijn, de Falkayn ou d’autres employés de la Compagnie, contraints de faire feu de tout bois pour se sortir du guêpier où les ont poussés l’incompréhension et l’hostilité des autochtones.

Sans surprise, Van Rijn reste un personnage imbuvable, dont l’emphase théâtrale, pour ne pas dire l’art du cabotinage, la roublardise, la propension à l’arrogance et l’attitude très rentre-dedans avec la gente féminine, pèsent sur des récits se voulant pourtant plus orientés vers l’ethnologie exotique, même si l’on ne s’écarte pas de l’esprit du pulp. Le bonhomme reste également un redoutable logicien, apte à résoudre tous les casse-têtes, même par procuration comme dans la nouvelle « La Clé des maîtres ». Sans doute un peu trop rusé pour être crédible d’ailleurs, Poul Anderson préférant sacrifier la vraisemblance sur l’autel de la démesure et de la grandiloquence du personnage. Par contre, il se confirme que David Falkayn apparaît bien comme un personnage falot, heureusement contrebalancé par son association avec deux sophontes, Chee Lan, une Cynthienne dont l’apparence de peluche cache un tempérament caustique, et Adzel, le Wodenite mi-centaure mi-saurien, qui fait ici office de caution humoristique. Bref, le trio affiche tous les tics d’un buddy movie, impulsant une touche de décontraction à leurs aventures.

Si la légèreté, l’aventure et l’humour prévalent toujours, le tableau du futur dépeint par Poul Anderson perd un peu en naïveté et en optimisme. La Ligue polesotechnique dévoile sa vraie nature : un panier de crabes bien plus intéressés par leurs intérêts privés que par le collectif. Un struggle for life où l’individualisme tend à prendre le dessus sur les bienfaits promis par la croissance du commerce. On touche ainsi aux limites du système, même si l’auteur américain se garde bien de le dénoncer, se contentant de donner une leçon de capitalisme décomplexé dans la nouvelle « Territoire », par l’intermédiaire d’un Van Rijn très en verve. Il pose également les jalons de la chute à venir, titillant l’esprit de revanche des Merséiens dans « Le Jour du Grand Feu ». Par la voix de Chee Lan, il achève enfin les ultimes illusions que l’on pouvait nourrir à l’endroit de la Ligue.

« Ma programmation stipule que notre objectif premier est de nature humanitaire, dit l’ordinateur. Mais je ne trouve ce concept nulle part dans ma banque de données. Peu importe, La Débrouille. L’humeur de Chee avait viré au bénin. Si tu veux le savoir, ce concept a trait aux contraintes classées dans la rubrique Loi et éthique. Mais ce voyage ne nous concerne pas. Oh ! Les âmes sensibles se réjouissent à l’idée de Sauver une Civilisation Prometteuse, comme si la Galaxie ne grouillait pas déjà de civilisations issues du chaos. Enfin, s’ils ont envie de payer la note, c’est leurs impôts et ils en font ce qui leur chante. Ils sont obligés de travailler avec la Ligue parce que c’est elle qui possède le plus gros des astronefs et qu’elle ne les louera pas gratis. »

Sur cette touche plus sombre, achevons donc notre chronique des Coureurs des étoiles, en précisant que si l’on a bien apprécié ce troisième tome de la « Hanse galactique », on n’en attend pas moins la suite avec l’espoir de voir celle-ci faire montre d’un peu plus d’originalité.

Les Coureurs d’étoiles – La Hanse galactique T. 3 de Poul Anderson – Éditions Le Bélial’, 2018 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] et présenté par Jean-Daniel Brèque)

Les Faucheurs sont les Anges

La réédition des Faucheurs sont les Anges semble une opportunité à saisir si l’on est friand d’histoires de morts vivants. Une fois n’est pas coutume, l’illustration de couverture transcrit idéalement l’ambiance de fin du monde prévalant dans ce récit porté par un personnage féminin magnifique.

La civilisation s’est effondrée. Vingt-cinq ans plus tard, les rares survivants parcourent des routes et des cités tombées en jachère. D’autres ont formé des communautés protégées par des murs, des enceintes improvisées ou des clôtures dérisoires. Bref, tout ce qui peut les mettre à l’abri des sacs à viande, limaces et autres zombies errants en quête de chair fraîche. Parmi les anciens, beaucoup restent des proies craintives requérant la protection des plus forts. Enferrés dans la nostalgie du monde d’avant, ils se lamentent de leur déchéance, nourrissant pourtant l’espoir de rebâtir ce passé mythifié. Pour les jeunes, ceux nés après la catastrophe, les temps jadis ne sont qu’une chimère dont les vestiges servent à leur subsistance. Temple appartient à cette génération. Elle n’a que faire de la nostalgie, Dieu l’a fait naître dans un monde à la fois dangereux et beau. À elle d’y trouver sa place et d’y faire ce qu’il faut pour survivre.

Ce qui distingue Les Faucheurs sont les Anges de la masse des histoires de zombies tient à deux choses : le ton et le point de vue. Même si Alden Bell reprend les lieux communs du genre, la qualité de l’écriture, le traitement des personnages et la justesse du propos hissent son roman trois bons crans au-dessus des récits bas de plafond produits en quantité industrielle sur le même sujet.

Faux road-novel, mais vraie réflexion sur la civilisation et les éléments concourant à la transmission des valeurs, Les Faucheurs sont les Anges oscille entre introspection et violence sèche. On y suit le périple de Temple, adolescente poursuivie par un homme dont elle a tué le frère par nécessité. Avec son tempérament entier, offrant un point de vue sans état d’âme sur ce monde différent, Temple se révèle le point fort du roman. Ce personnage féminin complexe tranche par son attitude ni trop nunuche, ni trop masculine. La sincérité de ses pensées, sa faculté à s’émerveiller de la nature et à aller de l’avant contrebalancent le désir de rédemption qui la hante et dont on découvre les racines au cours de sa fuite. Avec Moïse Todd, sa némésis masculine, elle forme un duo que l’on n’est pas prêt d’oublier.

En écrivant La Route, Cormac McCarthy a démontré que l’on pouvait faire de la grande littérature avec les motifs du récit post-apocalyptique. Alden Bell fait de même avec le roman de zombies, proposant un récit mâture, empreint de mysticisme, dont les images imprègnent la mémoire pour longtemps. En somme, une lecture très recommandable.

Les Faucheurs sont les Anges (The Reapers are the Angels, 2010) de Alden Bell – Réédition Gallimard, collection Folio SF, août 2013 (roman traduit de l’anglais [Etats-Unis] parTristan Lathière)

Aux comptoirs du cosmos

Deuxième tome de la Hanse galactique, aka la Ligue polesotechnique, Aux comptoirs du cosmos nous permet de renouer avec l’histoire du futur imaginée par Poul Anderson. Dans un univers foisonnant, bigger than life, où abondent des extraterrestres appelés sophontes à l’apparence aussi exotique que dans un épisode de Starwars, la galaxie se révèle un vaste terrain de jeu pour les esprits aventureux, a fortiori s’ils savent imposer leur intérêt (égoïsme) bien compris. Dans ce domaine, les marchands de la Hanse galactique n’ont plus rien à prouver. Leurs astronefs sillonnent les étoiles, à la recherche de nouveaux marchés à conquérir, quitte à faire sauter les réticences avec quelques bombes atomiques larguées depuis l’espace. Mais, en dépit de quelques incidents fâcheux, ils restent convaincus que le seul credo valable consiste à défendre le libre marché où peuvent s’épanouir les personnalités ambitieuses.

« Sky’s the limit ! »

Si le prince-marchand Nicholas van Rijn apparaît dans deux des nouvelles du recueil, d’abord en guise de faire-valoir dans « Essaü », puis en sparring-partner dans « Cache-cache », le bonhomme cède cependant la place à d’autres employés de la Compagnie Solaire des Épices et Liqueurs. D’abord David Falkayn, dont on suit les premières missions réussies dans deux textes, « La Roue triangulaire » et « Un soleil invisible », mais aussi Emil Dalmady, Bahadur Torrance et Adzel, l’extraterrestre mi-centaure mi-saurien adepte de whisky et de bouddhisme. Une belle galerie de personnages, même si l’on ne peut s’empêcher de les trouver ternes comparé au prince-marchand, dont la roublardise innée n’a d’égale que le langage fleuri (réservons cependant notre jugement avec Adzel que l’on ne fait qu’entrevoir).

À la lecture du sommaire, un premier fait s’impose. En dépit du prélude et des interludes contextuels qui tentent de créer une continuité, les cinq nouvelles accusent leur âge, relevant d’une science-fiction héritée de l’Âge d’or américain et de l’esprit pulp. D’aucuns qualifieraient l’ensemble de old-school. Ils n’auraient pas tort, même si Poul Anderson affecte de prendre un peu de recul avec les stéréotypes et autres ficelles narratives. Bref, si l’on se contente d’une lecture au premier degré, la banalité, voire l’aspect daté des récits, peuvent apparaître entachés de lourdeur. Fort heureusement, l’auteur américain ne se départit pas d’une touche d’humour, s’amusant à l’occasion de ses personnages et de l’aspect caricatural des stéréotypes qu’ils incarnent. Cela confère un peu de légèreté à l’ensemble et fait passer un peu mieux le traitement navrant infligé aux personnages féminins. Mais bon, c’est parfois aussi raté.

Poul Anderson montre aussi dans ce recueil son goût pour l’énigme, une contrainte dictée par la parution initiale des textes dans la revue Astounding selon Jean-Daniel Brèque. Les nouvelles ici rassemblées sont donc essentiellement des problem stories, si l’on fait abstraction du texte « L’Ethnicité sans peine » dans lequel le principe est moins flagrant. L’auteur élabore des intrigues fondées sur des situations problèmes dont la résolution repose sur la mise en pratique d’un postulat scientifique et sur l’astuce des employés de la Compagnie Solaire des Épices et Liqueurs. « Cache-cache » propose ainsi une variation autour du thème de l’enquête en chambre close, allusion à Sherlock Holmes y comprise. « La roue triangulaire » réinvente une roue différente, histoire de ne pas froisser la susceptibilité des théocrates du cru. Quant à la nouvelle « Un soleil invisible », son dénouement repose sur la localisation de la planète d’où proviennent les envahisseurs néo-germaniques qui entendent bouter la Ligue hors de ses voies commerciales.

Sans faire des princes-marchands des parangons du néolibéralisme, quoique l’on soit tenté quand même de dresser un parallèle avec le libertarianisme, on doit se rendre à l’évidence. Les empires, les structures sociales trop rigides et autres carcans étatiques n’ont pas bonne presse auprès de la Ligue polesotechnique. Poul Anderson leur préfère l’esprit d’entreprise des négociants, leur faculté à s’adapter à l’imprévu et à se montrer inventifs pour résoudre les défis d’un quotidien, loin d’être routinier. Mais surtout, il n’oublie pas de louer les bienfaits de la liberté et de la tolérance, seules valeurs aptes à contenir l’entropie et la déchéance des civilisations.

Lecture légère et divertissante, Aux comptoirs du cosmos convaincra donc sans peine l’amateur de science-fiction surannée et maline. Voici de quoi approfondir sa connaissance de l’œuvre d’un auteur faisant partie des classiques, au même titre que Robert Heinlein, Isaac Asimov ou Edmond Hamilton. A suivre avec Les Coureurs d’étoiles

Aux comptoirs du cosmos – La Hanse galactique T. 2 de Poul Anderson – Éditions Le Bélial’, 2017 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] et présenté par Jean-Daniel Brèque)

Les femmes de Stepford

Stepford. Charmante banlieue pavillonnaire, non loin de New York. Joanna, Walter et leurs deux enfants y emménagent un beau jour pour échapper à l’agitation de la métropole. Il travaille dans une grande entreprise, elle occupe son temps libre en pratiquant la photographie en semi-professionnelle, militant également pour le MLF. À bien des égards, ils forment un couple moderne, discutant de tout ensemble et partageant les tâches ménagères. Mais, sont-ils bien à leur place à Stepford où les femmes passent leur temps à récurer leur foyer, tout en soignant leur apparence pour plaire à leurs époux ? Sont-ils prêts à accepter un milieu où les hommes se retrouvent le soir dans un club leur étant réservé pendant que leurs épouses s’échinent à briquer le parquet, le corps corseté et la poitrine pigeonnante comme une illustration échappée d’un carnet de Norman Rockwell ?

L’œuvre de Ira Levin appartenait aux angles morts de ma culture livresque. Certes, j’avais déjà visionné (et apprécié) l’adaptation de deux romans de l’auteur américain, en l’occurrence Un bébé pour Rosemary par Roman Polanski et le moins connu Ces garçons qui venaient du Brésil, mais jusque-là je n’avais pas sauté le pas de l’écrit. Je confesse avoir opté pour ce court roman de 150 pages en raison d’un préjugé favorable. Les histoires où les apparences révèlent une toute autre réalité me plaisent bien, en général. Le choix s’avère au final heureux puisqu’il me tarde désormais de poursuivre l’exploration de son œuvre.

D’entrée de jeu, Les femmes de Stepford en impose par son efficacité et son économie de moyens. Sur une situation de départ somme toute anodine, pour ne pas dire simpliste, Ira Levin brode un récit irrésistible, dont le crescendo habilement déroulé ne ménage guère de faiblesses. À Stepford, l’American Way of life a toutes les apparences de l’utopie réalisée. Un paradis consumériste et sociétal que l’on croirait issu d’une publicité pour Moulinex (insérez ici toute autre marque de produits électro-ménagers), à l’époque où le fabriquant souhaitait libérer la femme sans bouleverser l’ordre « naturel » des tâches domestiques. Toutes les voisines de Joanna semblent en effet avoir trouvé leur accomplissement dans les corvées de lessive, dans la préparation de petits plats pour leur mari chéri ou dans le cirage acharné des parquets. Pas une pour rechigner ou pour sombrer dans la dépression. Et toujours en cherchant à rester pimpante et aimante. De quoi rendre dingue une militante féministe. Pour Joanna, la petite ville contredit les positions du MLF en matière d’émancipation, ravalant son progressisme au statut d’attitude excentrique, voire hystérique.

Efficace, plus malin qu’on ne le pense au premier abord et surtout intelligent, Les femmes de Stepford joue avec les représentations du corps social et du corps féminin, sans rien perdre de son acuité en dépit de ses presque cinquante années au compteur. On se félicitera également du choix de la nouvelle illustration de couverture qui ne spoile pas l’histoire, tout en se délectant des doutes et de l’effroi de Joanna lorsqu’elle découvre le pot aux roses. Mais, l’essentiel se trouve dans le malaise provoqué par cet univers où le bonheur surjoué cède peu à peu la place au cauchemar.

Les femmes de Stepford n’usurpe donc pas sa réputation de petit classique de la Science fiction. Voici un titre qui n’aurait pas dépareillé dans une série comme The Twilight Zone, mais dont l’actualité ne ne peut guère être démentie.

Les femmes de Stepford [The Stepford wives, 1972] de Ira Levin – Réédition J’ai Lu, novembre 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Norman Gritz et Tanette Prigent, traduction révisée par Sébastien Guillot)