Le Diable en personne

Parce qu’elle a entendu et retenu des secrets inavouables, Maya se retrouve dans le coffre d’une voiture, avec deux parpaings et une chaîne aux solides maillons. De quoi se débarrasser d’un cadavre encombrant dans les marais et faire la joie d’un alligator. Pourtant, la jeune prostituée échappe à son destin, brûlant la politesse aux deux malabars qui devaient l’exécuter. L’un d’entre-eux finit d’ailleurs mal, ses restes jetés en pâture aux fourmis rouges. Car, en la traquant, il a violé la propriété de Leonard Moye, un marginal ne tolérant pas qu’on pénètre chez lui, surtout pour y tuer une femme. Adopté par le reclus, Maya découvre un univers gardé par une armée d’épouvantails et une ribambelle de chats, avec pour seule compagnie un mannequin de couture habillé d’une robe du dimanche. Mais Mexico, la brute épaisse lui servant de souteneur et maître ne l’entend pas de cette oreille, d’autant plus qu’il est en affaire avec le maire et le Cartel.

« On racontait qu’il avait un jour coupé son whiskey avec du sirop d’ipéca pour le vendre à tous ses débiteurs, événement relaté par la grand-mère de Ronelle comme la nuit où le vomi a coulé à flots dans les rues de Trickum. Leonard, disait-on n’avait plus débiteurs. »

Retour aux États-Unis, au fin fond de la Géorgie du Sud, dans les coulisses de l’American Way of Life. Avec Dernier appel pour les vivants, Peter Farris nous avait décrit une Amérique en proie à la déprise, peuplée de pauvres types obligés de travailler dur pour survivre dans un climat de désespérance généralisé. Une nation confrontée à ses démons, violence latente, alcoolisme, racisme et criminalité. Le Diable en personne renoue avec ce paysage social, déroulant une intrigue classique oscillant entre thriller et roman noir.

Peter Farris oppose ici deux mondes et deux types de criminalité. D’abord celle prévalant en ville, dominée par les gangs violents, la collusion entre les organisations criminelles et les politiques accros au sexe et à la drogue. Une criminalité contemporaine d’hommes d’affaires, sans état d’âme, où les ressources humaines sont gérées à grand renfort de menaces et de tueries. A cet univers, l’auteur américain oppose une criminalité relevant plus de la tradition, voire du folklore, celle au charme légèrement suranné des gagne-petits, bootleggers roublards jouant à cache-cache avec la police.

Il relève son récit d’une touche insolite, mettant en scène la rencontre improbable entre une fille perdue, travailleuse du sexe réduite en esclavage, et un vieil original, solitaire et travaillé par la misanthropie. D’aucun diraient un plouc, mais conformément au dicton qui dit qu’il faut se méfier des apparences, le bougre réserve quelques surprises aux agresseurs de Maya.

De cette rencontre découle une histoire attachante et sans chichis, s’amusant des codes du roman noir avec une certaine maîtrise et un plaisir manifeste, Peter Farris ne s’interdisant pas un happy-end qui évite heureusement l’écueil de la nunucherie. Bref, voici de quoi passer un bon moment en mauvaise compagnie.

Le Diable en personne (Ghost in the Fields, 2017) de Peter Farris – Éditions Gallmeister, collection « néonoir », 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Anatole Pons)

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Le chanteur de gospel

Ayant découvert Harry Crews, via son autobiographie quelque peu romancée Des mules et des hommes, l’envie de fouiller dans l’œuvre du bonhomme m’a saisi. L’aperçu qu’il y livre en effet de son enfance m’a cueilli sans prévenir. Une claque, comme on dit. Du genre qui vous retourne les tripes tout en flattant les cellules grises. Bref, il me tardait de découvrir la part romancée de l’auteur. Chose faite avec Le Chanteur de gospel, son premier roman si je ne m’abuse.

Le Chanteur de gospel se fonde sur une attente insoutenable. Celle des habitants d’Enigma, petite bourgade de Géorgie. Qu’attendent-ils exactement ? Le retour du chanteur de gospel, l’enfant chéri du pays, une voix d’or, qui dit-on, accompli aussi des miracles. Et pendant que la ferveur populaire monte en puissance, Willalee Bookatee croupit dans une cellule, pour être jugé dans le meilleur des cas, mais plus sûrement pour être lynché après avoir subit quelques sévices gratinés issus de l’imagination de la populace. Car on ne plaisante pas à Enigma avec la vertu des blanches, surtout lorsqu’un nègre se permet d’en violer et d’en assassiner une.

« Harry Crews est le Jérôme Bosch du roman noir. »

La formule n’est pas de moi, mais de Jean-Bernard Pouy. Elle prend d’ailleurs toute sa saveur à la lecture du Chanteur de gospel. Le roman s’apparente d’abord à une incroyable et longue liste de freaks, d’illuminés, d’estropiés, de rednecks, d’affreux, de dingues, de criminels… Et pourtant, Harry Crews évoque cette cour des miracles avec suffisamment d’humour pour nous les rendre tous attachants et magnifiques, malgré leur abjection intrinsèque. J’avoue avoir beaucoup jubilé devant la monstruosité de tous ces personnages dont l’auteur nous brosse la trogne et les vices avec une gouaille réjouissante.

Avec un art de la narration irrésistible, Harry Crews nous dépeint la ferveur religieuse qui s’empare des esprits à l’annonce du retour du fils prodigue, Le Chanteur de gospel, un type banal dont l’apparence de beau gosse et la voix d’or cachent une culpabilité indicible, une répulsion totale pour sa bourgade natale et des sentiments ambigus. Crews déroule ainsi un récit d’une noirceur absolue, faisant monter progressivement la pression et la folie homicide, jusqu’à un dénouement explosif nous laissant rincé et tout chose. Respect ! Et croyez-moi, je ne ménage pas mes mots. A suivre, avec La foire aux serpents

Le chanteur de gospel (The Gospel Singer, 1968) de Harry Crews – Réédition Folio/Policier (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Nicolas Richard)

Le Sultan des nuages

Vénus. Ses nuages éthérés, son panorama vertigineux, sa pression atmosphérique infernale, ses cité volantes. Les lieux pourraient inspirer la mélancolie. Ils sont juste l’enjeu d’une lutte feutrée, au moins aussi létale que la température au niveau du sol de la planète.

Invités par le satrape local pour y faire montre de leur expertise en matière de terraformation, David Tinkerman et le Dr Léa Hamakawa arrivent sur Hypatie, l’une des cités contribuant à la réputation de Vénus. En sa qualité d’homme le plus riche du système solaire, Carlos Fernando Delacroix Ortega de la Jolla y Nordwald-Gruenbaum suscite en effet les convoitises, d’autant plus qu’il a 21 ans (12 ans en temps terrestre), âge requis pour un haut-mariage. De quoi provoquer quelques remous dans la société vénusienne.

Lecture d’images et d’idées, la science-fiction n’est jamais meilleure que lorsqu’elle conjugue ces deux enjeux. Geoffrey A. Landis convoque ses connaissances scientifiques pour projeter une nébuleuse de cités volantes au milieu des nuages acides de l’astre sœur de la Terre. À l’altitude idéale pour coloniser la planète, elles flottent entre la pression mortelle de la surface et l’espace hostile, donnant vie à une société originale, notamment en matière matrimoniale. Car voilà bien la grande trouvaille du récit, ce système matrimonial où les différents époux tressent leur union sur la longue durée, le plus âgé partageant son expérience avec le plus jeune, avant que celui-ci ne fasse la même chose avec un conjoint plus jeune.

Hélas, le récit pèche par ses personnages au moins aussi peu consistants que les nuages de Vénus, en particulier David, narrateur de ce séjour empreint de mystère et de sense of wonder. Amoureux du Dr Hamakawa, sans que ses sentiments ne soient partagés par la séduisante femme, il se contente d’accompagner le mouvement, témoin des luttes qui se livrent en coulisse autour de la fortune de Carlos Fernando. Un bien piètre rôle lui permettant de découvrir une société où le sexe, la famille et l’amour ne sont que les variables d’ajustement d’un monde des affaires impitoyables.

Bref, sans être complètement bouleversant, Le Sultan des nuages se révèle une lecture dépaysante qui n’est pas sans rappeler James Patrick Kelly, même si l’on peut regretter sa brièveté et la faiblesse du traitement des personnages.

Le Sultan des nuages (The Sultan of the Clouds, 2010) de Geoffrey A. Landis – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », septembre 2017 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)

Le Don – L’Ultime héritage

Sur le pont d’un bateau encalminé en pleine mer, un conteur évoque devant l’équipage désœuvré l’histoire de Simon et de Tim. Les deux garçons pourraient être l’aîné et le cadet d’une même famille. Ils ne le sont pas. Le premier gouverne un petit royaume à l’ombre des Monts de la Lune Blanche. Il aurait pu y vivre heureux, en compagnie de nombreux enfants nés de ses œuvres, s’il n’avait été sourd. Guéri par un magicien, une espèce rare, il n’a pas le temps de se réjouir. Le remède s’avère pire que le mal, le contraignant à fuir la Cour où la moindre des pensées résonne désormais douloureusement dans son crâne. Le second goûte une enfance paisible au cœur de la forêt, partagé entre des parents affectueux et le désir de voler au milieu des nuages. Une existence brusquement interrompue le jour où un incendie ravage son foyer et tue ses parents. Comme il l’apprend par la suite, un magicien, espèce rare on le sait, ne serait pas étranger à ce méfait. Bien qu’inconnus l’un de l’autre, Simon et Tim sont désormais unis par une quête commune : traquer et détruire l’Huissier de la Nuit, ce magicien maléfique dont ils ont pu goûter à leur grand dam les sortilèges.

Et le conteur de narrer à l’équipage captivé et au capitaine plus réticent leur quête jalonnée de rencontres merveilleuses : grenouille sage et malicieuse, docte aigle, géant rigolard et généreux… Bravant les dangers, les deux garçons vont domestiquer leur don et apprendre au moins autant sur eux-mêmes que sur le monde. Chaque épreuve et rencontre leur permettant ainsi de grandir davantage.

Récit d’apprentissage que ce roman de Patrick O’Leary ? Pas seulement. Rythmé par le deuil, la perte et un ineffable spleen, Le Don est aussi fort drôle. Humour subtil et léger d’un auteur abordant des questions qui n’incitent pas vraiment à la franche rigolade. Précédant de quelques années l’écriture de L’Oiseau impossible, Le Don appartient à ces romans qui ne livrent pas toutes leurs clés de lecture d’entrée de jeu. Le roman emprunte beaucoup à l’univers des contes et à celui de la fantasy, laissant croire que l’on se trouve devant une énième quête lambda. Magicien, sorcière, chevalier, orphelin, princesse, quête, lutte manichéenne, Patrick O’Leary semble user et abuser de tous les archétypes et motifs inhérents à ce type de récit. Impression fausse puisque l’auteur délaisse ce folklore pour se focaliser sur une intrigue de nature plus intimiste. Difficile aussi de ne pas penser à Ursula Le Guin. Le ton comme certains thèmes, en particulier l’usage d’une magie élémentaire dans le respect d’une éthique, font irrésistiblement penser au cycle de Terremer. Mais surtout, les habitués songeront à Gene Wolfe, un auteur pour lequel O’Leary avoue son admiration, et dont on se permettra de recommander la lecture de l’œuvre, en commençant peut-être par le diptyque du Chevalier. Même s’il est peu probable qu’il ait lu le livre de Michel Pagel, on se permettra aussi d’établir un parallèle avec Les Flammes de la nuit. Comme l’auteur français, Patrick O’Leary laisse entendre que la vie est tissée d’histoires. Celles-ci égaient l’existence, lui donnent un sens, et, d’une certaine manière, répondent à des questions intimes, apportant éventuellement la tranquillité d’esprit. A la condition d’éviter d’accorder trop d’importance aux chimères qu’elles génèrent.

Même si Le Don manque parfois de fluidité, même si l’on peut juger énervante la candeur apparente des personnages, il serait toutefois dommage de s’en tenir à ces impressions négatives. Le lecteur accoutumé à la BCF s’agacera et pestera contre cette histoire nonchalante au dispositif narratif complexe, une manière de récits enchâssés s’assemblant progressivement comme les pièces d’un puzzle. Tant pis pour lui. Car Le Don recèle des trésors d’émotion sincère, de pudeur et de drôlerie, le plaçant immédiatement parmi les lectures indispensables, celles imprimant à l’imaginaire une marque indélébile. Au final, voici bien la seule magie qui importe.

Le Don – L’Ultime héritage de Patrick O’Leary – Éditions Mnémos, collection Dédales, mai 2010 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Nathalie Mege)

Le dernier chant d’Orphée

Parmi les mythes hérités de la culture gréco-romaine, celui d’Orphée fait sans doute figure de vedette. Qui n’a en effet pas entendu parler, au moins une fois dans sa scolarité, voire en d’autres circonstances, de cette histoire d’amour contrariée par la mort, du périple aux Enfers d’Orphée et de son dénouement tragique ?

Je vous le demande ! Qui ?

Même moi, qui n’est pourtant pas un rat de bibliothèque cacochyme hantant les rayonnages consacrés à la Grèce antique, j’en conserve un souvenir ému sans jamais avoir vraiment lu le texte d’Ovide, du moins dans sa traduction française. Pour tout dire, je crois l’avoir effleuré pour la première fois en lisant un épisode de Thorgal. À une époque où j’avais encore le poil vif et frétillant. Mais baste, passons sur ces considérations nombrilistes. Je sais, nous sommes sur un blog, mais quand même…

Cela faisait belle lurette que je n’avais pas lu un texte de Robert Silverberg. La faute à une succession de mauvaises expériences avec ses derniers romans (et je ne parle même pas de ce truc anecdotique, paru aussi chez ActuSF, censé rendre hommage à l’âge d’or de la SF américaine, et s’intitulant Hanosz Prime s’en va sur Terre). La faute aussi au monsieur, guère prolixe textuellement puisque n’ayant plus vraiment besoin de prouver quoi que ce soit… Pour ces raisons, je confesse avoir nourri quelques craintes avant de commencer ce Dernier chant d’Orphée. Eh bien, que nenni ! Je me suis régalé du début jusqu’à la fin avec cette réécriture du mythe, assez semblable dans sa manière, à celle de l’épopée de Gilgamesh (Gilgamesh, roi d’Ourouk).

Peut-être paraît-il superflu de résumer l’histoire d’Orphée ? Dans le doute, ne nous abstenons pas. Fils supposé du roi Oeagre de Thrace et de la muse Calliope, Orphée reçoit en cadeau du dieu Apollon, dont il devient ainsi le protégé, une lyre divine. Musicien émérite, aède réputé, on le dit capable de charmer les animaux et d’émouvoir jusqu’aux éléments de la nature. Bref, Orphée a toutes les caractéristiques de l’archétype. Jusque dans les péripéties de ses errances dont le voyage aux Enfers n’est qu’une aventure parmi d’autres.

«  Ce sera mon dernier chant. Il est pour toi, Musée, mon fils. Il te dira tout ce qu’il y a à savoir sur ma vie. Mon dernier chant, mais aussi le premier, car la fin est le commencement et, pour moi, il n’y a ni fins ni commencements ; seulement le cercle de l’éternité. »

Le dernier chant d’Orphée conjugue à la fois le mythe, le voyage et la mort. Trois des principaux thèmes traversant l’œuvre de l’auteur américain, comme le rappelle l’excellente courte préface de Pierre-Paul Durastanti.

Héros voyageur, souverain respecté de ses sujets, argonaute courageux mais dont la lucidité n’obscurcit pas le jugement lorsqu’il s’agit d’évoquer les exploits de ses compagnons, poète révéré dont on loue la science secrète, la figure d’Orphée traverse plusieurs récits, nourrissant au passage une sorte de dévotion à mystères.

De ce personnage, Robert Silverberg fait quelqu’un de conscient de sa condition, convaincu qu’il ne peut guère influer sur son destin puisque tout est écrit à l’avance. Il réécrit le mythe, ajoutant sa propre vision aux précédentes versions.

Il restitue ainsi, à la première personne, le périple du héros thrace, entre son royaume natal, les Enfers ténébreux, l’Égypte mystérieuse et la lointaine Colchide, redistribuant les épisodes selon ses propres choix narratifs. Et pourquoi s’en priver d’ailleurs ? Un mythe n’est-il pas la réécriture de motifs anciens dans un dessein précis ?

Sous la plume de l’auteur américain, les aventures d’Orphée semblent marquées par le sceau de la fatalité, le fatum grec, ou de sa variante judéo-chrétienne : la prédestination. Qui sait, peut-être même peut-on déceler dans son récit une part de stoïcisme. Car, à l’instar de Zénon de Cition, Orphée ne craint pas le destin. Il considère appartenir à un projet cosmique et rationnel, où tout ce qui est et tout ce qui sera demeure régi par une loi nécessaire excluant le hasard et se répétant éternellement.

Évidemment, l’exercice paraîtra peut-être vain aux connaisseurs du mythe. Il faut bien avouer que Le dernier chant d’Orphée ne recèle pas des trésors d’inventivité ou d’exubérance. Toutefois, on peut y voir aussi un exercice de style parfaitement maîtrisé, non dénué d’humour.

Et puis, au crépuscule de sa carrière et de son existence, Robert Silverberg n’est-il pas un peu comme Orphée, conscient d’avoir charmé du mieux qu’il pouvait des foules de lecteurs désormais dévoués aux louanges et à l’interprétation de ses écrits ? C’est un secret qu’il se garde bien de nous révéler.

Un dernier mot pour dire qu’Eric Holstein a bien eu du courage d’interviewer Robert Silverberg. Les réponses laconiques de l’auteur le confirment, s’il le fallait encore, mieux vaut se contenter de lire ses romans et nouvelles…

Le dernier chant d’Orphée [The Last Song of Ophéus, 2010] de Robert Silverberg – Éditions ActuSF, collection Perles d’épice (novella inédite traduite de l’anglais [US] par Jacqueline Callier et Florence Dolisi)

Les Marches de l’Amérique

Parce qu’il n’a pas eu le courage de reprendre la ferme familiale, après la mort de sa femme, Pigsmeat Spense a tout abandonné, préférant s’aventurer sur la Frontière, histoire d’y prendre un nouveau départ. Après tout, l’Ouest n’est-il pas le territoire de toutes les promesses pour les déclassés et les marginaux, mais aussi pour le gouvernement américain, de plus en plus soucieux de l’intégrer dans l’Union afin de le découper en petits morceaux pour le vendre au plus offrant. Pour Tom Hawkins, la Frontière apparaît comme un refuge, un lieu où échapper à une carrière de tueur, inaugurée par le meurtre de son père. Amis depuis l’enfance, les deux hommes parcourent les terres encore vierges de l’Ouest américain, vivant de petits boulots sans parvenir à se fixer définitivement quelque part. Poursuivis par leurs nombreux crimes, ils désespèrent d’échapper à leur destin.

Jusqu’au jour où leur chemin croise celui de Flora, une esclave métisse, prostituée par le fils de son propriétaire. La belle leur offre l’opportunité de racheter leur existence criminelle, en accomplissant sa vengeance.

« Tu te souviens d’eux inquiets en permanence. Ils avaient peur de se perdre, puis ils avaient peur de se retrouver ailleurs que là où ils voulaient aller. Ils avaient peur du pays devant eux – l’immense horizon rouge sang vers lequel ne s’étendait rien d’autre que de l’herbe et un ciel si bleu qu’il leur faisait mal – mais ils continuaient à marcher, et toi, qui était si jeune, tu marchais avec eux.

Tu te souviens encore de ce ciel implacable. Parfois morcelé par des nuages et parfois non. Tu te souviens de ce vaste désert d’herbe qui n’était même plus l’Amérique, mais quelque autre pays, tu te souviens que le vent était sans saveur, et tu ne te souviens pas de grand-chose d’autre. Des étoiles la nuit, peut-être. »

La Frontière appartient aux mythes fondateurs, creuset de l’identité américaine. Déclinée sous diverses formes au cinéma et dans la littérature, elle a longtemps contribué à cette image de liberté incarnée par la jeune nation, fondée au départ sur la côte Est. Au point de masquer la réalité et ses angles morts, guère reluisant. Mais, que voulez-vous, quand la légende dépasse la réalité, on imprime la légende.

Avec Les Marches de l’Amérique, second roman de l’auteur paru en France, Lance Weller écorne quelque peu la légende. Délaissant le champs de bataille de la Wilderness, il porte son regard sur les étendues encore vierges de l’Ouest américain. Une immensité loin d’être encore complètement cartographiée, recelant des dangers de toutes sortes, maladie, déserts hostiles, cimes enneigées, indiens et desperados. Une terre de dispute, entre Mexicains et Américains, sillonnées par des bandes ensauvagées de chasseurs de scalps, par des prostituées, des trappeurs et autres ermites fuyant la « civilisation », toute une foule de va-nu-pieds à l’existence sordide. Un espace de conquête où débarque un flot continu de colons bien mal armés pour y survivre. Des pauvres gens, durs à la peine, portant dans leurs maigres bagages l’espoir de recommencer une existence sur des bases meilleures, avec comme seul avenir une vie de labeur et la certitude de finir enterré dans ce sol qu’ils convoitent tant.

Cette thématique traverse Les Marches de l’Amérique, comme un arrière-plan en technicolor, fournissant les composantes du destin de Tom, Pigsmeat et Flora. Une destinée implacable que le trio s’efforce de faire mentir et qui pourtant finit par les rattraper. Car en effet, à l’instar de Méridien de sang de Cormac McCarthy, l’Ouest de Lance Weller n’a rien d’un décor en carton pâte, posé là pour faire joli. La majesté de ses paysages s’oppose au triste spectacle de l’humanité, dont les manifestations composent les chapitres violents de l’histoire de sa conquête. Un récit bien éloigné de l’imagerie naïve du légendaire de la Frontière.

Déconstruction critique du mythe de la Frontière, Les Marches de l’Amérique se révèle un récit empreint d’un fatalisme dépourvu de toute nostalgie, et pourtant, au-delà de la flamboyance des faiseurs de légende et des politiques, le roman de Lance Weller dévoile des trésors d’humanité. Et, pas toujours là où on le croit.

« Je suis en train de te dire qu’un homme qui va là-bas, dans l’Ouest, maintenant, il pourrait y prendre un bon départ dans la vie. Ou y prendre un nouveau départ. Un homme pourrait laisser derrière lui tout ce qu’il était. Peut-être se faire un jardin dans tout ce désert. Pars pour l’ouest. Et raconte-toi une nouvelle petite histoire sur toi-même. »

Les Marches de l’Amérique (American Marchlands, 2017) de Lance Weller – Éditions Gallmeister, collection « Nature Writing », 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par François Happe)

Les Nuits du Boudayin

Un temps projetée chez Denoël, dans la collection Lunes d’encre, puis abandonnée au profit de titres plus faisables, l’intégrale des aventures du privé Marîd Audran paraît finalement chez Mnémos. Un livre massif, relié, à la couverture rigide cartonnée, mais malheureusement gâchée par une illustration que l’on qualifiera poliment de moche. Même si les trois romans de la série demeurent disponibles en poche, on peut se réjouir de trouver désormais dans nos contrées l’ensemble des aventures du personnage créé par George Alec Effinger. Les nouvelles rassemblées dans le recueil posthume Budayeen Nights figurent en effet au sommaire de cet ouvrage, à l’exception cependant de «  Marîd Changes his Mind  ». Mais, ceci n’est pas bien grave vu qu’il s’agit des six premiers chapitres du roman Privé de désert. Par contre, on peut déplorer que la traduction de Jean Bonnefoy, surtout les calembours piteux des titres, n’ait pas été un tantinet remaniée. Tant pis  !

À la croisée de la science-fiction et du roman noir, le quartier du Boudayin s’apparente à un coupe-gorge fréquenté par quelques touristes téméraires, en quête de frisson ou d’autres activités beaucoup plus illicites. Pour les habitués, prostituées, souteneurs et michetons, sexchangistes, policiers véreux et autres ruffians prompts au maniement du couteau ou du pistolet à aiguilles, ce lieu représente un havre de tranquillité pour mener à bien leurs combines. À la condition de respecter la hiérarchie criminelle et les règles établies par Friedlander bey, aka Papa, le caïd des caïds de la Cité. Dans ce futur balkanisé, où les anciennes nations ont cédé la place à une multitude d’entités politiques en conflit perpétuel, où la civilisation musulmane semble avoir pris le dessus, où les modifications corporelles ont pignon sur rue, se faire câbler le cerveau est devenu une opération banale si l’on possède les fonds nécessaires à l’intervention. Ceci permet d’accroître considérablement ses capacités ou de bénéficier d’autres personnalités. Ainsi, il suffit de brancher sur son implant un MAMIE (module mimétique enfichable) pour devenir quelqu’un d’autre, personnage réel ou fictif. Et si l’on ajoute un PAPIE (périphérique d’apprentissage intégré), on gagne des connaissances supplémentaires, voire une résistance accrue à la douleur, la faim ou les retours de beuverie. Bref, on flirte avec une sorte de posthumanité.

Si Les Nuits du Boudayin s’inscrivent dans les archétypes du roman noir, le contexte science-fictionnel rappelle bien entendu celui du courant cyberpunk. Dans le futur de George Alec Effinger, le changement de sexe n’exige qu’une opération chirurgicale pour adapter son anatomie. Le câblage neuronal apparaît monnaie courante, permettant toutes les fantaisies. La consommation de drogues adoucit la dureté de la vie et des cuites. Mais, l’esthétique cybernétique est ici teintée de culture musulmane. Le décalage apporte un zeste d’exotisme propice au dépaysement, même si le récit demeure ancré dans le registre hard boiled.

Au cours de ses pérégrinations livresques, le lecteur s’attache aux pas de Marîd Audran, sorte de Philip Marlowe avec keffieh, dans un décor des mille et une nuits de la déglingue. Dans Gravité à la manque, le bougre doit affronter un dangereux tueur, aux MAMIES multiples, sur fond de machination politique. Ce volet des enquêtes d’Audran se détache très nettement du lot, car si Privé de désert et Le Talion du Cheikh comptent quelques épisodes amusants, on n’y retrouve hélas pas la même fraîcheur. Devenu en effet l’homme de main de Friedlander bey, Marîd change de statut n’évoluant plus qu’à la marge du quartier du Boudayin.

À l’exception des trois textes déjà parus en France, les huit nouvelles ne sont que fonds de tiroir frustrants et histoires fragmentaires, inachevées du fait de la mort d’Effinger. En conséquence, on retiendra surtout «  La ville sur le sable  », matrice du Boudayin et récit teinté d’uchronie baignant dans la solitude, l’alcool et les regrets, mais aussi «  Le cyborg sur la montagne  » et «  Le Chat de Schrödinger  », intéressante variation sur le thème des univers multiples. Parmi les inédits, on se contentera de signaler l’excellent «  Le vampire du Boudayin  » où l’on retrouve le décalage jubilatoire de Gravité à la manque.

On le voit, toutes les nouvelles rassemblées dans cette intégrale ne semblent pas indispensables, loin s’en faut. Certes, le fan de Marîd Audran y trouvera sans doute de quoi contenter sa curiosité, notamment en découvrant les premiers chapitres du quatrième roman de la série et un texte fragmentaire, situé bien après l’action de la trilogie, à une époque où les PAPIES et les MAMIES ont été supplantés par une technologie plus moderne. Mais, tout cela procure également un sentiment de tristesse. Celui des projets inaboutis.

Les Nuits du Boudayin – L’intégrale des enquêtes de Marîd Audran de George Alec Effinger – Éditions Mnémos, 2015 (Omnibus traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean Bonnefoy, Denise Hersant, Pierre-Paul Durastanti, Jean-Pierre Pugi et Adeline Durand, se composant des romans Gravité à la manque, Privé de désert, Le Talion du Cheikh et de huit nouvelles)