Capitaine Futur : À la rescousse

L’horizon bleuté tremblait comme une créature gélatineuse de Tau Ceti. Affalé dans la chaise longue, il tenta de se relever pour échapper à cette vision d’horreur. Mais l’air lourd et moite lui pesait sur la carcasse, entravant les mouvements de sa musculature avachie par l’oisiveté. Sur la table basse, les mouches pompaient les traces circulaires laissées par les cocktails dont il avait abusé toute la matinée. Et le soleil dardait ses rayons meurtriers sur sa caboche, aggravant sa migraine. Putain de vacances ! Il n’avait même pas envie d’appeler le Capitaine Futur à la rescousse. Et pourtant…

Un nouveau danger menace la quiétude des neuf mondes, laissant le gouvernement interplanétaire impuissant. À l’aide d’une onde mystérieuse, le Dr Zarro est parvenu à pirater les émissions télévisuelles du système solaire, provoquant l’effroi jusque dans les chaumières de Pluton. Selon ses dires, un astre fou, une comète infernale s’apprête à ravager les neufs mondes. Cette étoile noire* (*authentique) suit une trajectoire implacable et funeste. Pour la dévier, Zarro exige que les autorités lui cède le pouvoir sans conditions. D’abord incrédule, le gouvernement se résout finalement à faire appel au Capitaine Futur et aux Futuristes, ses fidèles acolytes.

Lire À la rescousse, c’est un peu comme enfiler une paire de chaussons. On sait par avance que l’histoire n’outrepassera pas sa zone de confort. Et en effet, très rapidement, on retrouve ses marques. Le récit fait assaut de superlatifs. Les menaces sont implacables, les plans fomentés par le Dr Zarro sont abominables et ses sbires restent d’une intelligence inversement proportionnelle à leur malfaisance. Bref, on demeure en territoire archétypé, pour ne pas dire stéréotypé.

Atmosphère kitsch, rythme survolté, cliffhangers à foison, la série « Capitaine Futur » incarne la quintessence du pulp et du space opera, un peu à l’image de « Ceux de la Légion » de Jack Williamson ou de « Doc » E.E. Smith. On y retrouve la fraîcheur de ces récits naïfs, perclus de poncifs empruntés à d’autres genres littéraires, n’ayant d’autre ambition que de divertir le lectorat en flattant son goût pour une aventure, ici un tantinet surannée.

D’aucuns trouveront sans doute ce second volume un peu répétitif, l’intrigue rejouant une partition assez proche de celle de L’empereur de l’espace. D’autres reprocheront à Edmond Hamilton le rôle dévolu à l’héroïne, la pauvre se contentant de se pâmer à chaque irruption du Capitaine. Mais, ces facilités ne prêtent qu’à sourire. Elles relèvent juste de l’application de recettes d’écriture et correspondent sans doute aux représentations de l’époque. Elles n’empêchent cependant pas l’imagination de l’auteur de trouver des échos jusque dans les découvertes astronomiques récentes.

Alors, essayons de relâcher notre esprit critique, au moins le temps de renouer avec l’Âge d’or qui, comme tout le monde le sait, correspond à 14 ans.

Capitaine Futur : À la rescousse (Calling Captain Future, 1940) de Edmond Hamilton – Éditions Le Bélial’, collection « Pulps », 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)

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Dilvish le Damné

Défi Lunes d’encre, suite, avec un cycle de Roger Zelazny. Il faudra d’ailleurs que je reparle de cet auteur.

Rassemblés dans un fort volume de presque 500 pages, les onze nouvelles et le roman Terres Changeantes forment une geste héroïque autour du personnage de Dilvish. Libérateur des territoires de l’Est issu de l’antique famille de Sélar, une lignée ayant frayé avec les elfes, le chevalier botté de vert elfique a subit le bannissement en enfer, son corps transformé en statue, après avoir affronté le redoutable magicien Jélérak. Deux siècles de supplice qu’il a mis à profit pour apprendre la magie noire et s’attacher la fidélité d’un démon devenu sa monture sous le nom de Ténèbres, un destrier métallique au regard de braise et à la force surnaturelle. Revenu de la Géhenne à l’occasion d’une nouvelle guerre, Dilvish désormais surnommé le Damné, parcourt sans répit les hautes terres désolées, les cols glacés entre deux sommets enneigés, en quête des moyens d’accomplir sa vengeance contre Jélérak. De quoi alimenter sa légende. Pour autant, y trouvera-t-il matière à rédemption ?

En trois nouvelles et un roman, écrits entre 1965 et 1981, le lectorat français avait lié connaissance avec le personnage de Dilvish, de son retour dans les terres de l’Est pour les libérer du joug de ses voisins de l’Ouest, au terme de sa vengeance contre Jélérak dans un château situé en-dehors du temps, en proie aux caprices d’un Dieu Très Ancien, aussi dément qu’imprévisible.

L’intégrale proposée ici par la collection « Lunes d’encre », en restituant les sept nouvelles inédites, permet de juger de la progression du personnage, composant une manière de fix-up informel, ellipses y comprises.

Des premiers textes anecdotiques et répétitif au dénouement frénétique, Roger Zelazny donne de l’épaisseur à Dilvish, le faisant passer du statut de simple archétype à celui de véritable être humain, un tantinet bravache et borné. Parmi les nouvelles, « La Tour de glace », « Le démon et la danseuse » et « Le jardin de sang » témoignent un réel bond qualitatif. Les interactions entre Ténèbres et son cavalier se teintent d’humour et de sarcasme, sans pour autant renoncer aux ressorts de l’aventure. Le Dilvish de Roger Zelazny n’usurpe pas sa réputation Sword and sorcery. Le cycle abonde en effet en sorcières, magiciens, démons, dieux antédiluviens et sortilèges, préférant le mystère à l’épopée. On se croirait presque dans une aventure de Robert Howard tant le monde du demi-elfe exhale un air de déjà-vu hyborien. Et pourtant, sans renier ses classiques, Roger Zelazny parvient à les transcender pour accoucher d’une geste au final décalée, voire moderne, acquittant son tribut à Lovecraft et Hodgson sans flagornerie.

Bref, voici de quoi (re)découvrir une part de l’œuvre de Roger Zelazny, occultée par ses romans majeurs et le trop long cycle d’ « Ambre ».

Dilvish le Damné de Roger Zelazny – Denoël, collection « Lunes d’encre », février 2011 (roman et nouvelles traduits de l’anglais [États-Unis] par Michelle Charrier)

Maître de l’espace et du temps

Ayant maintes fois différé sa lecture, le défi Lunes d’encre m’a remis en mémoire l’omnibus consacré par la collection à l’auteur américain Rudy Rucker. Un ouvrage épais composé de deux romans, Maître de l’espace et du temps et Le Secret de la vie, mais aussi d’un recueil inédit rassemblant huit nouvelles écrites en solo ou avec la collaboration de Bruce Sterling, Paul Di Filippo et Marc Laidlaw. Bref, de quoi occuper le temps à défaut de le maîtriser.

Éminemment science-fictif mais surtout complètement hilarant, le propos de Rudy Rucker oscille entre hard SF et burlesque bigger than life, sans que cela ne tourne à la pochade. En fait, on s’amuse beaucoup des situations décalées et des saillies drolatiques qui rappellent celles d’un John Varley, d’un Robert Scheckley et sans doute aussi d’un Fredric Brown, invoqué justement en quatrième de couverture.

Concernant Fredric Brown, Maître de l’espace et du temps acquitte sa dette à l’auteur natif de l’Ohio sans faire de chichis. L’intrigue et son déroulé ne sont d’ailleurs pas sans évoquer L’Univers en folie. Avec son invasion de cerveaux issus d’un monde parallèle et son duo de savants farfelus, triturant la constante de Planck pour plier le monde à leurs caprices, le récit nous propulse dans une succession de situations abracadabrantesques, sur un rythme endiablé, même si un tantinet lassant sur la longueur. À grand renfort de blonzeur, fonctionnant avec des gluons, Harry Gerber et Joe Fletcher exaucent leurs vœux personnels et ceux de leurs proches, provoquant une rafale de catastrophes, les désamorçant ensuite avec une nonchalance à proprement parlé insolente.

Dans ce roman, Rudy Rucker se livre à un petit cours de vulgarisation scientifique amusante, saupoudrant les concepts mathématiques d’une pincée de pataphysique. Bref, Maître de l’espace et du temps se lit sans déplaisir, comme un hommage transparent aux séries B, flirtant pas qu’un peu avec un esprit potache décomplexé et délicieusement régressif.

Avec Le Secret de la vie, on change de registre, adoptant celui du roman d’apprentissage, mais avec des extraterrestres… Depuis qu’il a lu La nausée et découvert l’existentialisme, Conrad Bunger est obsédé par la mort et le néant. Un fait fâcheux lorsque l’on est un adolescent des années 1960 habitant Louisville. Pour échapper à la dépression, il ne lui reste plus qu’à trouver le secret de la vie, une quête sur laquelle une multitude de philosophes et de scientifiques se sont cassés les dents. Qu’à cela ne tienne, le mystère ne résistera pas longtemps, surtout en multipliant les beuveries, les coucheries et en utilisant la pharmacopée des sixties. On s’attache ainsi à Conrad, le suivant de la fin de ses études au lycée jusqu’à sa scolarité à l’université. Une période où il se soulage beaucoup de ses frustrations en compagnie de ses colocataires. Cet aspect du roman, très bien rendu, a un traitement mainstream, n’étant pas dépourvu d’humour. Pourtant, Rudy Rucker instille quelques bizarreries dans le récit, notamment lorsque Conrad se découvre des pouvoirs dans des situations de danger immédiat. Le procédé laisse progressivement penser que le jeune homme n’est peut-être pas ce qu’il croit être. Quant à son obsession du secret de la vie, elle peut-être puise ses origines dans tout autre chose qu’une simple crise existentielle. Bref, une nouvelle fois, Rudy Rucker se montre malin, livrant ici un roman gigogne où le mainstream un tantinet nostalgique s’intrique à la science-fiction, sans solution de continuité.

À l’assaut du Cosmos m’a beaucoup moins enthousiasmé. Je retiendrai surtout parmi la sélection deux textes coécrits avec Bruce Sterling, en particulier la nouvelle donnant son titre au recueil, le reste m’ayant profondément ennuyé, en particulier la série de trois nouvelles autour du surf et des maths, écrite à quatre mains avec Marc Laidlaw. Bref, inégal mais loin d’être honteux.

Au final, cet omnibus publié dans la collection « Lunes d’encre », hélas seulement disponible en « Présence du futur » sur le marché de l’occasion, se révèle un must-read pour les adeptes d’hommage décalé, de déglingue, d’histoires bizarres à base de série B et de physique quantique. C’est possible, si si !

Maître de l’espace et du temps de Rudy Rucker – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2005 (omnibus traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean Bonnefoy et Jean-Pierre Pugi)

Le Verger de marbre

Nouveau venu chez Gallmeister, Alex Taylor semble faire l’unanimité chez les divers chroniqueurs de la blogosphère. La quatrième de couverture ne tarit pas non plus d’éloges, comparant l’auteur américain à Cormac McCarthy, excusez du peu, voire à Daniel Woodrell. Et ne parlons pas du blurp tonitruant de Donald Ray Pollock. Stop, n’en jetez plus ! J’avoue que ce concert de louanges a titillé ma curiosité autant qu’il a aiguisé mon mauvais esprit. Fort heureusement, je peux d’ores-et-déjà affirmer que la première a été pleinement satisfaite, au point de propulser ce roman parmi mes coups de cœur.

Pourtant, Alex Taylor ne fait pas dans l’originalité, du moins si l’on se fie aux prémisses. Le récit s’enracine dans la tradition du Deep South, plus intéressée par les petites gens usés par la vie qui n’hésitent pas à s’arranger avec la loi et la moralité pour adoucir leur condition, que par les frasques des golden boys cocaïnés. Bref, le socle de nombreux romans noirs américains.

Alex Taylor nous immerge d’emblée au fin fond du Kentucky, dressant le portrait de quelques uns de ses habitants. À commencer par une branche de la lignée Sheetmire. Il y a d’abord Clem, le père, qui gagne sa vie en faisant traverser la Gasping River dans son bac et arrondit ses maigres revenus en faisant à l’occasion les poches des ivrognes qu’il transborde d’une rive à l’autre. Puis il y a Derna, son épouse, ancienne prostituée désormais rangée des galipettes tarifées. Il y a enfin Beam, le fils, dix-sept ans de naïveté et guère de perspective de sortir de ce trou perdu. La routine du trio dérape le jour où Beam tue par accident un passager du bac qui voulait voler la caisse. En découvrant son identité, Clem lui conseille de déguerpir. Mieux vaut en effet ne pas rester dans les parages lorsque l’on fait du tort à Loat Duncan, a fortiori si l’on a refroidi son fils. Mais, il semble très difficile de quitter le coin, surtout lorsque tous les chemins ramènent le voyageur au verger de marbre, havre de paix éternelle aux pierres tombales décrépites.

Le Verger de marbre oscille entre tragédie et roman noir, lorgnant vers une sorte de fantastique gothique n’étant pas sans rappeler celui de La Nuit du chasseur de Davis Grubb, et plus près de nous celui des romans de William Gay. Le récit baigne en effet dans une atmosphère mortuaire, pour ne pas dire sépulcrale, où ne brille aucune lueur d’espoir. Les personnages semblent tous accablés par un destin implacable, incarné ici par la figure inquiétante d’un conducteur de poids-lourd. Psychopompe au costard de croque-mort et au propos déjanté, il veille à arrondir les angles pour faciliter l’accomplissement du fatum pesant sur les uns et les autres, un autre genre de passage, vers un ailleurs dépouillé de toute connotation paradisiaque.

Le roman d’Alex Taylor est truffé d’allusions symboliques relevant de la culture chrétienne et païenne. Combat de la vie, incarnée ici par le shérif Elvis Dunne mais aussi par le vieux solitaire Pete Dougherty, contre la mort représentée par Loat Duncan et Daryl, le tenancier de bar doublement manchot, obsédé par son désir de vengeance, Le Verger de marbre navigue ainsi entre fantasme et réalisme cru, faisant monter l’angoisse, entre deux envolées lyriques.

Le roman apparaît enfin comme une ode bucolique à la nature du Sud des États-Unis dont les micocouliers, les sycomores, les cèdres, les cornouillers et autres pacaniers ou robiniers servent de contrepoint au triste spectacle offert par l’humanité.

Avec Le Verger de marbre, la collection neonoir tape très fort, au point de me laisser penser que l’on se trouve ici devant un futur classique. Le temps nous le dira…

verger-marbreLe Verger de marbre (The Marble Orchard, 2014) de Alex Taylor – Éditions Gallmeister, collection « neonoir », 2016 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Anatole Pons)

Volt

Ce n’est sans doute pas un hasard si Donald Ray Pollock a rédigé la préface et le blurb (ça devient une habitude) de ce recueil. On ne peut s’empêcher en effet de faire un parallèle entre Knockemstiff et Krafton, la « charmante » bourgade imaginaire servant de décor aux huit nouvelles qui composent Volt. Ces histoires apparaissent comme une série d’instantanés, dévoilant les existences fracassées de ses habitants.

Il y a d’abord Winslow, le fermier dur à la tâche, que la mort de son fils unique jette sur la route, le cœur alourdi par la culpabilité. Et puis Vernon, le fils obéissant, poussé par son paternel à cacher le cadavre d’un conducteur tué dans une bagarre absurde. Sans oublier Helen, élue shérif par hasard et se faisant de sa fonction une drôle d’idée. Il y a Jorgen, jeune homme à jamais marqué par la guerre, entraîné par ses compagnons d’armes sur un bien sinistre chemin. Et enfin Miriam, rendue folle de chagrin par la mort violente de sa mère et qui ne trouve son salut que dans un labyrinthe tracé dans un champs de maïs. Tout ce petit monde se connaît de vue, se croisant à l’épicerie du coin ou au bar. On s’apprécie ou on se déteste, mais on se résout à vivre ensemble, bon an mal an. Car à Krafton, patelin oublié des hommes mais pas de Dieu, on sait ce qu’il en coûte de vivre et on s’abandonne à ses névroses ou à ses vices. L’éminence divine s’ingénie d’ailleurs à frapper la communauté de son courroux, rappelant à ses habitants leurs péchés et l’effort permanent qu’il exige d’eux pour obtenir la rédemption. Peine perdue…

Les nouvelles sont ainsi pétries de religiosité, Bible Belt oblige, au point d’apparaître comme des paraboles modernes prenant pour sujet l’Amérique profonde et ses habitants, mais aussi les traumatismes de ses enfants. Hélas, il n’y guère d’enseignement ou de morale à retenir de ces tranches de vie en miettes, si ce n’est la perte des repères, les rancœurs haineuses et la violence ordinaire.

Parmi les huit textes de Alan Heathcock, retenons « Le train de marchandise », récit halluciné et hallucinant, qui voit un homme se muer peu-à-peu en phénomène de foire pour échapper à sa culpabilité. Relevons aussi « Fumée » qui rappelle qu’il faut vivre avec ses crimes et ceux des autres, si l’on souhaite faire la paix avec soi-même. « Permission » apparaît comme une romance délicieusement tordue, où les bourreaux des cœurs œuvrent au couteau. Quant à la « La Fille », on y flirte avec la folie et le sordide en se disant que la vie doit continuer, malgré tout.

Bref, les louanges de Donald Ray Pollock ne paraissent pas usurpées. Volt se révèle un recueil à l’atmosphère étrange et dérangeante, où l’humanité dévoile toute la noirceur de son âme, en toute connaissance de cause.

alan-heathcock-voltVolt (Volt, 2011) de Alan Heathcock – Éditions Albin Michel, collection « Terres d’Amérique », 2013, réédition poche 10/18, 2015 (recueil de nouvelles traduit de l’anglais [États-Unis] par Olivier Colette)

En des Cités désertes

Défi Lunes d’encre, toujours et encore, avec une quinzième contribution. On avance, c’est une évidence…

« Je me demande ce qui se serait passé si nous n’avions pas renoncé à nos idéaux dans les années soixante-dix. Si nous avions continué dans la même voie et changé le monde.

–  Il n’est pas trop tard pour le faire.

– Tu plaisantes ?  Ronald Reagan a été élu président. Ils veulent expurger l’évolutionnisme des livres de classe et renvoyer les femmes dans leur foyer, pour qu’elles se cantonnent à leur rôle de reproductrices. On ne peut plus acheter Rolling Stone en Caroline du Nord. Ils laissent les Noirs crever de faim et polluent l’eau et l’atmosphère. Ils creusent le déficit national pour fabriquer des missiles et fomenter des guerres en Amérique centrale . »

Au Mexique, entre jungle et ville, passé et présent, quatre Américains accomplissent une quête personnelle. Trois hommes et une femme unis par des liens tenus, qui recherchent des raisons de continuer à vivre alors que tout s’effondre autour d’eux. Quatre existences contraintes de puiser aux tréfonds de leur cœur les ressources nécessaires pour briser le cycle des renoncements et des échecs.

Deuxième roman de Lewis Shiner, En des Cités désertes reflète bien son époque, ces années Reagan cyniques et triomphantes. La Guerre froide, un temps mise en sourdine, semble connaître un regain d’activité, ultime soubresaut de violence avant sa mutation sous une autre forme. En Amérique centrale, les États-Unis défendent le pré carré établi depuis la doctrine Monroe, la CIA soutenant mouvements contre-révolutionnaires et gouvernements minés par la corruption contre une guérilla communiste, elle-même fragilisée par ses divisions internes. Sur fond d’Irangate, Lewis Shiner met ainsi en scène les pratiques douteuses de la démocratie américaine, mêlant aux éléments géopolitiques les mythes de la civilisation maya. Il convoque le passé précolombien, donnant une explication à l’effondrement de l’Empire maya sans doute discutable, mais convenant idéalement au parallèle dressé avec les révoltes zapatistes et sandinistes contre l’Empire américain. Ce n’est pas un hasard d’ailleurs si l’affrontement final se déroule dans les ruines de Na Chan, une ancienne cité maya.

En des Cités désertes incarne également le désenchantement de la génération hippie, tiraillée entre le consumérisme et la tentation de l’extrémisme. On y retrouve quelques motifs développés par la suite dans Fugues, même si l’histoire du rock se cantonne à un titre emprunté à la discographie de Cream et à l’apparition un tantinet hors de propos de Hendrix. Hélas, on a un peu de mal à s’attacher aux personnages, ce quatuor d’Américains plongés au cœur de l’insurrection zapatiste, d’autant plus qu’ils semblent totalement déconnectés des événements. Entre Eddie, dépressif et dépendant à la drogue, Carmichael, sans cesse en quête du reportage qui lui permettra de booster sa carrière de journaliste, et Thomas dont la vie sentimentale s’apparente à un ratage complet, seule Lindsey émerge, lumineuse et porteuse d’espoir. Je sais, ça fait cliché.

Le roman de Lewis Shiner reprend enfin à son compte quelques unes des pseudo-sciences, très tendance dans les années 80. Champignons hallucinogènes, régression dans la mémoire collective et voyage dans le passé, les amateurs du film Au-delà du réel retrouveront sans difficulté les marottes d’une génération obsédée par la théorie jungienne et les paradis lysergiques. C’est d’ailleurs le seul argument fantastique de cette histoire.

Bref, En des Cités désertes apparaît encore comme une œuvre de jeunesse d’un auteur qui depuis ce roman a affiné sa plume et ses thématiques. Et de la plus belle façon qui soit.

En des Cités désertes (Deserted Cities of the Heart, 1988) de Lewis Shiner – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2001 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean-Pierre Pugi)

Les Aventures de Northwest Smith

Dans un système solaire pas si lointain, il y a fort, fort longtemps… Attablé dans un bar louche, sur Mars, Northwest Smith rêve. La nostalgie lui étreint le cœur et lui voile le regard, altérant le reflet métallique de ses yeux clairs. Son visage au teint halé, couturé de cicatrices, se crispe au souvenir des vertes collines de la Terre. Un paysage, une quiétude lui étant désormais interdits par la patrouille interplanétaire. Dans l’attente d’une hypothétique amnistie, il traîne le cuir de sa tenue d’astronaute aux quatre coins du système. Le pistolet thermique lui battant la cuisse, il fréquente les lieux interlopes en quête d’un bon plan, n’accordant qu’un bref répit à sa carcasse athlétique, le temps d’avaler un verre de segir.

En des temps médiévaux incertains, quelque part en France, entre le règne de Charlemagne et la Renaissance, Jirel guerroie sans cesse, traquant les barons félons et autres magiciens retors. La châtelaine de Joiry a fort à faire pour défendre son domaine. De tempérament volcanique, elle tient la dragée haute aux hommes d’arme, portant le fer en terre étrangère lorsque l’occasion se présente, ou recherchant l’aventure et quelque trésor à piller. Les courbes aguicheuses de son corps agréablement mises en valeur par une cotte de mailles très seyante, Jirel n’est pas du genre à laisser un homme prendre son destin en main. Femme de tête, diront certains. Furie à la chevelure rousse, diront d’autres. Juste une question de point de vue…

La parution conjointe des Aventures de Northwest Smith et de Jirel de Joiry provoquera sans doute chez les lecteurs chenus quelques réminiscences nostalgiques. Celles de l’âge d’or des pulps, où les auteurs ne se préoccupaient guère de creuser leur intrigue, se contentant de décliner de manière répétitive les mêmes récits d’aventure. Dans ce domaine, Catherine Lucille Moore (elle signe C. L. Moore pour cacher son sexe) excelle rapidement, attirant l’attention de son futur mari Henri Kuttner, avec lequel elle collaborera entre autres sous le pseudonyme de Lewis Padgett, produisant quelques-unes des nouvelles les plus marquantes de la S-F américaine.

Revenons à Northwest Smith et Jirel de Joiry. Parues entre 1933 et 1938 dans le magazine Weird Tales (à l’exception d’un texte), les nouvelles de C. L. Moore relèvent bien du pulp. Aventure, exotisme, atmosphère flirtant avec le fantastique, personnages réduits à des archétypes, nombreuses références aux mythes et à l’Histoire, Les aventures de Northwest Smith et Jirel de Joiry ne se soucient guère de longues scènes d’exposition ou de digressions psychologiques. On entre direct dans le vif du sujet, se distrayant des rebondissements ou s’effrayant de l’étrangeté des situations vécues par Northwest et son alter ego féminin. En somme tout le charme d’une époque, mais une époque exhalant l’odeur du papier jauni, car pour découvrir et apprécier ces deux séries en 2011, il faut faire montre d’une bienveillante indulgence, les replaçant dans une perspective historique.

Difficile en effet de ne pas tiquer devant l’aspect désuet de l’imaginaire. Gorgone esseulée, vampire guettant sa proie, spectre effrayant, femme-garou amoureuse, les intrigues échafaudées par C. L. Moore recyclent les thèmes classiques du fantastique en les saupoudrant d’une pincée de S-F. L’auteure s’inscrit dans cette science-fiction sans science remontant à Edgar Rice Burroughs (dixit Serge Lehman à propos Des Aventures de Northwest Smith dans sa préface). Elle se coule dans une fantasy encore héroïque. Vénus, Mars, le système solaire, le monde médiéval ne sont que des lieux littéraires. Un décorum dans lequel se déploie l’imagination de C. L. Moore. Pas de quoi énerver le plus fervent fan de Star Wars, qui n’est après tout qu’un pulp filmé complètement anachronique, quand bien même celui-ci serait allergique aux dandinements des Ewoks. Toutefois, il faut une bonne dose de patience ou une abnégation confinant au sacrifice pour lire toutes les nouvelles d’une seule traite, ce que déconseille Patrick Marcel à propos de Jirel de Joiry.

Difficile aussi de ne pas s’agacer du caractère répétitif des intrigues et du déroulé prévisible des récits.Mais alors, pourquoi s’intéresser à ces deux rééditions, nous demandera-t-on ? Peut-être pour signaler le travail éditorial soigné, restituant les nouvelles dans leur ordre de parution originel et nous gratifiant de deux inédits. Sans doute pour les paratextes de Serge Lehman (in Les aventures de Northwest Smith) et de Patrick Marcel (in Jirel de Joiry) apportant leur point de vue sur l’auteur et son œuvre. Par curiosité enfin, histoire de découvrir l’esprit d’une époque, en prenant la précaution de lire les textes à petite dose. Dans tous les cas, il ne faut cependant pas s’attendre à un choc, surtout si l’on est déjà un lecteur accoutumé à la S-F (on n’ose imaginer l’effet produit chez un néophyte). Pour faire un parallèle osé, c’est un peu comme découvrir les temples de Grèce après avoir visité ceux de Sicile. Même si les nouvelles de C. L. Moore révèlent des qualités narratives indéniables, même si l’auteur démontre sa capacité à tisser une atmosphère, même si son œuvre appartient à l’histoire du genre, on ne peut s’empêcher de juger l’ensemble vieillot et lassant. On préfèrera à bon droit les nouvelles de Lewis Padgett. Une réédition serait d’ailleurs la bienvenue.

 

moore-aventures-northwest-smithJirel de Joiry (Jirel of Joiry, 1969) – Réédition Folio SF, septembre 2010 (traduit de l’anglais [États-Unis] par Sophie Collombet & Georges H. Gallet, traduction révisée par Sophie Collombet)Les Aventures de Northwest Smith (Shambleau and others / Northwest of Earth, 1953) – Réédition Folio SF, septembre 2010 (traduit de l’anglais [États-Unis] par Sophie Collombet & Georges H. Gallet, traduction révisée par Sophie Collombet)