La Troisième Griffe de Dieu

Aussitôt arrivée sur Xana, Andrea Cort est ciblée par une tentative d’assassinat, attentat aussi répugnant que l’arme utilisée pour le commettre. Il s’agit en effet d’une griffe de Dieu, artefact létal hérité des K’cenhowtens à l’époque où cette race extraterrestre se montrait très vindicative. Une fois activé, l’objet produit une harmonique puissance provoquant la liquéfaction des organes internes de la victime. De quoi assouplir la résistance la plus déterminée. Si le fait n’étonne guère Andrea, n’est-elle pas l’être vivant le plus détesté de ce coin de la galaxie, la jeune femme finit pas douter d’être la cible principale de l’action. Les faits sont en effet têtus, y compris sur le monde privé de la puissante famille Bettelhine, le plus gros fournisseur d’armes et colifichets meurtriers de l’homsap, et les coïncidences sont ici légion, multipliant les pistes. De quoi éprouver le légendaire sens de la logique et de la déduction de l’enquêtrice, tout en la sortant de la zone de confort de sa misanthropie légendaire.

Deuxième volet des enquêtes d’Andrea Cort, La Troisième Griffe de Dieu continue de dévoiler la personnalité de la toute nouvelle Procureure extraordinaire du Corps diplomatique de la Confédération homsap. Une promotion n’étant pas sans rapport avec les arcanes de la géopolitique galactique et le passé de l’enquêtrice. Composé du roman titre et d’une novella, l’ouvrage s’inscrit dans la continuation du précédent volet Émissaires des Morts, poursuivant le dévoilement d’un futur ayant entrepris de pousser à l’extrême les pires dérives et travers du modèle libéral-capitaliste. Une opportunité évidemment à saisir, d’autant plus vivement que l’auteur renoue avec une science fiction, certes classique dans sa forme et son fond, mais ici transcendé par le personnage d’Andrea Cort dont le charisme n’a d’égal que l’antipathie qu’elle attise par sa simple présence.

Si la procureure et le duo qu’elle forme avec la gestalt composée des inseps Oscin et Skye Porrinyard, ses gardes du corps et amants, constitue le morceau de choix d’un roman jouant avec les codes de la science fiction et du whodunit, le ton sarcastique et le rythme soutenu de l’intrigue n’engendrent pas non plus la morosité. Bien au contraire, le regard désabusé et ironique d’Andrea Cort, sa froide logique, contribuent toujours autant à animer une intrigue par ailleurs fertile en rebondissements et révélations. Bref, on ne s’ennuie pas un seul instant, poursuivant notre découverte d’un futur bien éloigné des lendemains qui chantent et des utopies technicistes. Le monde privé de la famille Bettelhine réalise en effet le rêve d’un capitalisme décomplexé en rendant l’esclavage désirable. Par l’entremise du personnage de la Procureure extraordinaire, Adam-Troy Castro questionne ainsi la notion de libre-arbitre, mettant en scène la propension de l’espèce humaine à s’autodétruire et la volonté des plus forts à prospérer sur la misère des plus faibles. Rien de neuf sous le soleil.

La Troisième Griffe de Dieu continue donc de distiller le charme d’une science fiction classique jusque dans ses tropes les plus rebattus, non sans une certaine dose d’éthique et de nuance. Porté à l’incandescence par un personnage que l’on aime détester, ce deuxième volet des enquêtes d’Andrea Cort se lit avec grand plaisir.

La Troisième Griffe de Dieu (The Third Claw of God, 2009) – Adam-Troy Castro – Éditions Albin Michel Imaginaire, mai 2021 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Benoît Domis)

Les Mangeurs d’argile

Le Sud profond des États-Unis est une source d’inspiration intarissable. Peter Farris en témoigne une fois de plus avec un roman n’étant pas sans rappeler le Mud de Jeff Nichols. Jesse vient de perdre son père, une chute accidentelle selon le shérif Kirbo. Désormais sous la coupe de sa belle-mère et d’un oncle chrétien régénéré prêchant la parole de Dieu, non sans un certain succès d’ailleurs auprès des évangélistes assoiffées de rédemption à peu de frais, il sent pourtant comme un malaise poindre dernière leur compassion. Et si son père n’était pas mort accidentellement ? Et si les barreaux de l’échelle permettant d’accéder à l’affût de chasse, qu’il bricolait pour son fils, avaient été délibérément sabotés ? Et si la réponses à toutes ces questions étaient connue de Billy, le vagabond qui vit caché près des ruines de Cheeverville, l’ancien camp de détention remontant à la guerre civile ? Le bonhomme cache de nombreux secrets, notamment un passé trouble le faisant fuir tout ce qui porte un uniforme où semble prêt à empocher un insigne du FBI. Le genre de faits encouragés par C, le porte-parole des patriotes chrétiens et autres survivalistes suprémacistes. Un mentor pour beaucoup, mais surtout un agitateur usant de ces droits constitutionnels pour semer les germes de la sédition et de la haine. Entre le gamin déboussolé et le soldat perdu, le courant passe pourtant. Billy a de la sympathie pour le gosse qu’il envisage comme un petit frère, sollicitant son aide en échange de sa protection. Les bois autour de la propriété de son père recèle en effet des mystères, y compris aux tréfonds de son sol. De quoi réveiller les convoitises de nombreux fâcheux guère enclins à la bienveillance.

Les Mangeurs d’argile relève de la tradition du roman noir, celle prenant racine jusque dans la sociologie américaine contemporaine. L’Amérique de Peter Farris va mal. Elle reste tiraillée entre les mythes du pays de la liberté et la réalité plus frustre d’un lumpenprolétariat en proie aux discours extrémistes. Religion, racisme, acculturation démagogie et criminalité restent en effet plus que jamais les moteurs de l’évolution d’un monde prospérant sur l’illusion frelatée de l’American Way of life. Et si rédemption il y a, il ne s’agit pas de celle promise par les faiseurs de miracles, bonimenteurs au bagou faisandé, promoteurs de la haine, celle de l’autre sous son incarnation fédérale ou raciale pour le plus grand profit des malins. En dépit du propos désabusé et des archétypes qui jalonnent le récit, Peter Farris ne parvient cependant pas complètement à renoncer à une certaine empathie pour les personnages.

Les Mangeurs d’argile acquitte donc son tribut au roman noir contemporain sans déshonneur, mais également sans véritable éclat. Peter Farris rejoue l’éternelle comédie d’une humanité médiocre, illuminée pourtant fugitivement par quelques lueurs d’espoir. Une forme de rédemption vite étouffée par le retour à l’ordinaire. En dépit de son aspect un tantinet « fabriqué » et même s’il se situe un cran en-dessous de Dernier Appel pour les vivants et surtout de l’excellent Le Diable en personne, Les Mangeurs d’argile reste toutefois un honnête roman noir.

Les Mangeurs d’argile (The Clay Eaters, 2019) – Peter Farris – Éditions Gallmeister, collection « Totem », 2021 (roman traduit de l’anglais [Etats-Unis] par Anatole Pons-Reumaux)

Eifelheim

Paru au sein de la vénérable collection « Ailleurs & Demain », Eifelheim était auréolé d’une réputation flatteuse, celle d’avoir été sélectionné pour le Hugo en 2007. Hélas, une illustration de couverture vomitive lui a sans doute fait rater son lectorat. Dommage car le roman de Michael J. Flynn méritait plus qu’un coup d’œil distrait, même s’il a reçu le prix Julia Verlanger dans nos contrées. Peut-être l’annonce de la réactivation de la collection permettra-t-elle de corriger cette erreur ?

Tom Schwoering et Sharon Nagy partagent un appartement à Philadelphie. Il est cliologue, son univers se cantonnant aux données qui lui permettent de modéliser l’Histoire afin de la rendre scientifiquement acceptable. Elle est physicienne, du genre à s’immerger des heures durant dans la théorie des branes multiples ou à jongler avec la théorie générale de la relativité et la physique quantique. En somme, deux passions exclusives qui arrivent pourtant à cohabiter et qui vont achopper sur un même problème : Eifelheim.
La petite communauté de la Forêt-Noire est en effet le pivot du roman. Jadis appelée Oberhochwald, avant sa disparition totale au terme de la Grande Peste Noire, elle demeure dans les mémoires sous le nom de maison du diable (Teufelheim), toponyme ayant mué avec le temps en Eifelheim. Si l’abandon du site d’Oberhochwald est indiscutable, les raisons en restent nébuleuses. De l’événement, il ne subsiste en effet que des témoignages lacunaires, déformés par les superstitions, les légendes et des documents dispersés aux quatre vents du temps. Bref, rien de véritablement probant, a fortiori à une époque où la Grande Peste noire a tout du coupable idéal. Car, si l’Histoire est bavarde, elle peut aussi être une redoutable muette qu’il convient de questionner avec tact.

À l’instar du Grand Livre de Connie Willis, Eifelheim est une chronique s’attachant à l’ordinaire, c’est-à-dire au quotidien des habitants d’un village médiéval. Loin des archétypes et des clichés, les habitants d’Oberhochwald prennent vie sous nos yeux dans un environnement que Michael J. Flynn s’approprie progressivement dans une restitution quasi-pointilliste du champ et du hors-champ historique, du détail et du global, de l’individuel et de l’universel. L’exercice relève sans conteste de la gageure tant les façons de penser, de se comporter et les us et coutumes de nos ancêtres peuvent paraître aussi éloignés de nous que ceux des hypothétiques habitants de Proxima du Centaure. Et puis, il y a le filtre de l’Histoire qui, pendant longtemps, a figé l’image du Moyen âge entre un nationalisme teinté de romantisme et la légende noire d’une époque propice à tous les obscurantismes. Dans Eifelheim, rien de tel. L’existence des habitants d’Oberhochwald nous paraît crédible car Michael J. Flynn parvient à rendre familier ce qui demeure définitivement lointain et révolu de notre point de vue.
Eifelheim est aussi l’histoire d’une rencontre extraordinaire, celle de l’autre dans son acception la plus étrangère : l’extraterrestre. Le premier contact est un thème classique de la Science-fiction. Il a permis à des auteurs, plus ou moins inspirés, de se frotter à l’altérité radicale, à l’incompréhension mutuelle, voire à l’incommunicabilité. Sans aller jusqu’à gloser sur l’extrême originalité du premier contact imaginé par Michael J. Flynn ou sur l’apparence des Krenken, reconnaissons que leur naufrage en terre étrangère a un air de déjà-vu. De plus, leur traducteur fleure bon la SF à papa, même s’il provoque quelques malentendus cocasses. En revanche, le ton adopté par l’auteur, son propos humaniste, pour ne pas dire empreint de morale chrétienne, tranche singulièrement apportant une forme de sincérité au récit. L’asymétrie des rapports et la divergence des natures humaine et krenken n’empêchent ainsi aucunement l’émotion de sourdre peu à peu. Des relations amicales, voire de complicité se nouent entre les visiteurs et leurs hôtes humains, sans que l’ensemble ne bascule dans la caricature et le grotesque. On en vient même à considérer comme naturelle la communauté d’esprit qui émerge au fil des moments de joie et de malheur qui rythment l’année 1348-1349. On se surprend aussi à se passionner pour les controverses nées des discussions entre Dietrich, le curé érudit, et Johannes Sterne, le krenken baptisé. Enfin, L’émotion nous étreint lorsque la peste se déclare dans le village, entraînant la mort dans d’atroces tourments des uns et des autres.
Vous me demanderez, que deviennent Tom et Sharon dans tout cela ? Leur histoire sert à la fois d’ouverture et de terme à un récit dont ils deviennent, en quelque sorte, les dépositaires. Et de pivot du roman, Eifelheim devient un pont entre des mondes et des époques différentes.

Parvenu au terme de cette chronique, rendons nous à l’évidence. Eifelheim abonde en questionnements essentiels. La valeur du témoignage face à l’Histoire, la définition de l’humain et de son rapport à l’autre, le rôle de la foi et de la science dans la connaissance, la part du destin dans l’existence… De quoi s’interroger et discourir sur les multiples niveaux de lecture d’un texte qui se caractérise autant par la richesse de la réflexion que par la limpidité de sa narration, admirablement retranscrite par Jean-Daniel Brèque. Sans oublier la dignité poignante des émotions qui imprègne les pages d’un roman dont on aimerait qu’il rencontre un plus ample lectorat. Qui sait ?

Plein d’autres avis ici.

Eifelheim [Eifelheim, 2006] de Michael J. Flynn – Éditions Robert Laffont, collection « Ailleurs & Demain », octobre 2008 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean-Daniel Brèque)

La Tour du Freux

Si Nietzsche a prédit la mort de Dieu, Ann Leckie la met en scène dans un roman de fantasy qui, s’il ne s’écarte pas des conventions du genre, n’en demeure pas moins suffisamment singulier pour susciter l’intérêt, du moins le mien.

L’Iradène prospère sur les rives du détroit séparant l’Océan du Nord et la Mer d’Épaulement, prélevant un droit de passage sur le commerce. Mais, de l’autre côté de l’eau, le port d’Ard Vukstia entretient une rancune tenace contre le Freux, depuis que le dieu tutélaire de Vastaï a vaincu ses propres protecteurs divins. En compagnie de Mawat, l’héritier légitime du Bail du Freux, seigneur de l’Iradène, Éolo chevauche vers la capitale, laissant les terres du Sud exposées aux incursions des Tells qui convoitent les terres de leurs voisins. L’aide de camp dévoué découvre bientôt une cité en proie à l’incertitude, où le pouvoir semble avoir été usurpé, en dépit du respect des apparences. À l’ombre de la tour du Freux, siège du pouvoir séculaire du dieu désormais aux transcendants absents, le combattant mutique se familiarise avec les coutumes locales, se fondant dans le paysage afin d’élucider l’énigme de la disparition du précédent Bail du Freux.

La lassitude me pousse de plus en plus à délaisser la fantasy. Sans doute la propension du genre à décliner des cycles interminables n’est-elle pas étrangère à ce fait. Et, ce ne sont pas les variations supposées plus « hard » qui ont contribué à me réconcilier avec cette occurrence des littératures de l’Imaginaire. Bref, j’ai sans doute vieilli, élevant mon niveau d’exigence au fur et à mesure que j’ai pris de l’âge. Mais, pas au point de négliger les signaux d’alerte positifs qui ponctuent le net, entre deux publications photos de chatons. Ma curiosité a ainsi été titillé récemment par les prolétaires du kolkhoze Abdaloff, à l’occasion d’une émission où était chroniqué le dernier roman d’Ann Leckie traduit en France. Et, j’avoue que ma vigilance a été récompensée.

La tour du Freux est en effet un roman très original qui, au-delà de la sempiternelle intrigue d’usurpation de pouvoir, parvient tout de même à sortir des sentiers battus. D’abord, parce que l’affrontement se joue en sourdine, décalé dans un passé antique, voire antédiluvien, ou dans les coulisses de l’intrigue principale, via un point de vue étranger à l’action. Ann Leckie a de surcroît le bon goût d’éviter l’écueil du manichéisme, sans verser pour autant dans le tous pourri ou l’inversion des archétypes. À vrai dire, La Tour du Freux est surtout une histoire de manipulation où les manipulés ne sont finalement pas ceux que l’on croit.

Le roman adopte ainsi un point de vue extérieur, celui d’un narrateur s’exprimant à la première ou à la troisième personne, omniscient de surcroît, dont on découvre progressivement la nature et l’histoire. Celui-ci apparaît finalement comme le principal protagoniste d’un récit focalisé sur un duo de personnages qui ne sont finalement que les victimes d’un destin qui leur échappe. Le ton, le point de vue et l’arrière-plan contribuent pour beaucoup à l’attrait éprouvé pour le roman, constituant l’un des principaux ressorts d’une intrigue par ailleurs assez efficace. Pour terminer, la psychologie des personnages, notamment le duo formé par Mawat et son aide camp Éolo, est brossé avec suffisamment de finesse, de mystère et de complexité pour susciter l’intérêt. Un fait qui ne gâche rien, bien au contraire.

Plus connue pour ses romans de science fiction, Ann Leckie parvient ici à instiller une once de rationalité à un récit où se côtoient créatures divines, magie et destin. C’est subtil, bien mené et finalement passionnant, avec une touche tragique finalement pas désagréable. Bref, La Tour du Freux me paraît être une grande réussite qui me pousse désormais à lire la part science-fictive de l’autrice, en commençant par « Les Chroniques du Radch ». Un gros morceau me souffle mon petit doigt.

La Tour du Freux (The Raven Tower, 2019) de Ann Leckie – Éditions J’ai lu, collection « Nouveaux Millénaires », janvier 2021 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Patrick Marcel)

La Parabole du Semeur

Comme l’avait prédit T.S. Heliot, le monde s’est achevé dans un murmure. Un effondrement lent et inexorable de la civilisation. Lauren a eu la malchance de naître dans ce contexte, contrainte de renoncer au confort, aux certitudes et à la sécurité de ses aînés. Elle a trouvé refuge à Robledo, une petite ville non loin de Los Angeles, où l’on entretient encore l’illusion du monde d’avant derrière des murs. Jamais assez hauts. Son père pasteur est devenu l’un des piliers de la petite communauté, assurant la protection de sa famille en attachant beaucoup d’importante à préserver le secret de sa fille. Lauren souffre en effet d’hyperempathie, ressentant jusque dans sa chair la souffrance d’autrui. Une malédiction à une époque où prévaut la violence et la cruauté et où le moindre squatteur ou junkie, voire le vagabond le plus inoffensif, lorgne avec convoitise le bien d’autrui, prêt à tuer pour s’en emparer. Il lui a appris l’usage des armes et ce qu’il convient de faire avec si l’on est menacé. Elle a suivi son enseignement, délaissant dans le secret de son cœur la foi paternelle pour écrire un évangile personnel, forgé sur l’autel du monde d’après. Car, Dieu est changement, et il convient de l’épouser si l’on veut survivre.

À l’heure du dérèglement climatique, du racisme systémique et de l’individualisme généralisé, lire La Parabole du Semeur donne l’impression de découvrir une prophétie en voie de réalisation. Certes, nous n’en sommes pas encore au morcellement de la nation américaine, même si le mandat de Donald Trump a jeté de l’huile sur le feu de la division. Mais, le décor post-apocalyptique imaginé par Octavia E. Butler comporte suffisamment d’éléments familiers pour susciter un sentiment d’inquiétude. À vrai dire, tout semble tellement proche de nous que l’on ne serait pas étonné de voir dans La Parabole du Semeur une description à peine fantasmée de la dissolution de la nation américaine.

L’effondrement passe en effet par la disparition du lien social, ou du moins par sa réduction au plus petit échelon : le voisinage. La nation et son émanation institutionnelle se trouvent ainsi réduits à la portion congrue, les décisions du gouvernement ne faisant qu’accélérer le processus. L’État n’existe plus que sous la forme d’une fiction dont la population se détourne, consciente qu’il n’est plus en mesure d’assurer ses missions régaliennes. La police subsiste pourtant, même si elle rançonne plus qu’elle protège, et l’éducation perdure. On se demande toutefois pour qui ? Quant au système de santé, on ne sait pas, même si on se doute qu’il devient un privilège accessible seulement aux plus riches, ceux en mesure de se payer des miliciens pour assurer leur protection.

Paradoxalement, l’économie monétaire subsiste, il est d’ailleurs vital d’avoir un travail pour gagner les dollars nécessaires à l’achat des biens vitaux, notamment l’eau potable. Pour le reste, on compte sur son potager ou son verger, pratiquant ce que d’aucuns appellent l’autarcie. On compte aussi beaucoup sur la chance, essayant de la gagner à sa cause en offrant le moins possible de prise à plus pauvre que soi, ils sont légion dehors, derrière le mur, ou en priant pour échapper à la cruauté des drogués à la pyro, ces fous furieux qui ne rêvent que de mettre le feu au monde entier. La guerre de tous contre tous, surtout les plus pauvres, semble être devenu la seule règle, les laissés pour compte guettant la moindre occasion ou la moindre faiblesse pour prolonger leur existence misérable.

L’alternative existe pourtant. Il suffit pour cela de se mettre sous la protection des grandes entreprises qui privatisent des villages entiers, un peu partout. À la condition de renoncer à ses armes et d’accepter de payer pour tout : la nourriture, le logement, l’eau et la sûreté. Tout cela n’est pas sans rappeler l’époque féodale, l’effacement de l’autorité publique au profit de seigneurs aptes à défendre la population. Un retour au servage ou à sa variante plus corporate, l’esclavage, considéré comme le prolongement naturel du changement.

Tout ceci est suggéré, amené progressivement en lisant le journal intime de Lauren dont le récit sensible, entrecoupé de mysticisme, contribue à faire monter la tension dramatique et laisse entendre que le changement peut être multiple et plus humain. La jeune femme noire atteinte par un syndrome d’hyperempathie qui la prédestine à souffrir pour les autres, fait montre d’une maturité troublante, se faisant la prophétesse d’un futur plus bienveillant, mais pas naïf. L’homme reste en effet un loup pour l’homme, surtout en période de crise, et si l’on souhaite survivre dans l’immédiat, on ne peut hélas faire l’impasse sur la légitime défense. On doit également façonner son propre dieu en s’adaptant aux bouleversements sociaux et économiques, sans renoncer pour autant à la compassion et à la nécessaire entraide qui rendent l’existence finalement supportable.

Lauréate du prix Génie de la Fondation MacArthur Grant pour La Parabole du Semeur et sa suite La Parabole des Talents, Octavia E. Butler n’usurpe pas cette récompense. Au-delà du contexte post-apocalyptique ou de l’anticipation socio-politique, le présent roman se veut en effet un message volontariste, appelant à dépasser l’égoïsme et la barbarie pour aller porter les « Semences de la Terre » en d’autres mondes.

La Parabole du Semeur (Parable of the Sower, 1993) de Octavia E. Butler – Au diable vauvert, réédition « Les Poches du Diable », octobre 2020 (roman traduit de l’anglais [Etats-Unis] par Philippe Rouard)

Demain et le Jour d’après

Demain et le Jour d’après est le premier roman de Tom Sweterlitsch. Paru bien avant Terminus, nul doute qu’il pâtira de l’enthousiasme soulevé par ce titre postérieur, sentiment partagé sur ce blog. Mais comparaison n’est pas raison car, s’il faut reconnaître que l’on n’atteint pas le même niveau de sidération, cette première œuvre n’en demeure pas moins un honnête page turner où science fiction et thriller font bon ménage.

À la différence de Terminus, l’apocalypse n’est pas une promesse funeste menaçant le devenir de l’Amérique. Elle s’est déjà produite, effaçant de la carte la ville de Pittsburg. Une bombe nucléaire déclenchée par un terroriste a en effet plongé le pays dans la paranoïa, infléchissant le cours de la démocratie, au plus grand bénéfice de la présidente Meecham. D’un point de vue plus personnel, l’événement a ruiné la vie de John Dominic Blaxton, l’entraînant sur la voie d’une dépression insurmontable, la culpabilité chevillée au corps pour avoir survécu à son épouse enceinte. Depuis, il a abandonné la poésie et le métier d’éditeur pour se réfugier dans le paradis artificiel de l’Archive, reconstitution virtuelle composée à partir de toutes les images et vidéos passées de Pittsburg. Une sorte de streetview animé et personnalisable, devenu un havre mémoriel pour les familles en deuil, mais hélas aussi un réservoir à sensations malsaines pour les voyeurs et autres prédateurs du Flux. Blaxton fréquente l’Archive pour le compte des sociétés d’assurance qui l’emploient, traquant les traces des disparus afin d’attester de leur présence le jour de la catastrophe. Un prétexte bien commode pour arpenter parcs et avenues de la cité défunte/défaite afin de revivre sans cesse quelques moments privilégiés avec sa femme, magnifiés de surcroît par le recours à la drogue. Car, dix ans après l’apocalypse, Blaxton n’est toujours pas parvenu à tourner la page et il sombre peu-à-peu, perdant le contact avec la réalité et le présent. Jusqu’au jour où l’une de ses missions l’amène à croiser une image du mal absolu.

Ne tergiversons pas. Demain et le Jour d’après est un thriller classique, augmenté d’un habillage science-fictif. Le futur de Tom Sweterlitsch lorgne vers la dystopie, dépeignant une Amérique en proie aux pires vices de la société de transparence et des réseaux. Câblé et doté des lentilles adéquates, chaque individu dispose de la possibilité d’enrichir la réalité avec des textures supplémentaires ou de s’immerger dans le Flux. Un brouet de spams incessants et de flashs intrusifs paramétrés pour flatter les plus bas instincts. Achetez Américains, baisez Américain, vendez Américain !! scande l’émission vedette de CNN, à grands renforts de teasers racoleurs. La moindre sextape de starlette ou de femme politique se retrouve ainsi sur le devant de l’actualité. Le crime le plus sordide, surtout lorsqu’une femme est impliquée, suscite naturellement de multiples commentaires sur son indice de baisabilité, y compris post-mortem. Blaxton n’en peut plus de ce monde obscène, aussi préfère-t-il se réfugier dans l’Archive et dans la nostalgie d’un passé désormais inatteignable puisque fantomatique, privé de substance si ce n’est celle que lui procure la drogue. Il revit ainsi ses souvenirs, débarrassés de leur gangue douloureuse, ignorant les conseils de ses rares amis qui l’incitent à achever son deuil afin de faciliter la résilience.

La grande force du roman de Tom Sweterlitsch se fonde dans ce regard désabusé, dans cette tristesse indicible s’incarnant dans la volonté irrésistible de rendre justice aux disparus, de faire émerger la vérité, même si le monde n’en ressort pas transfiguré. Loin de la figure héroïque, John Dominic Blaxton se distingue surtout par sa fragilité, sa sensibilité à fleur de peau et la profonde empathie qu’il ne peut s’empêcher d’éprouver pour autrui. Ces traits de caractère font de lui une anomalie, mais aussi le vecteur idéal pour découvrir ce monde du jour d’après, où le sentiment de péché prévaut finalement plus que jamais.

En cela Demain et le Jour d’après partage bien des points communs avec le roman noir, même s’il demeure aussi marqué par les routines du thriller, accusant quelques faiblesses au niveau du rythme. En dépit de ce bémol, on ne rencontre cependant guère de difficultés pour suivre John Dominic Blaxton dans sa quête de vérité. Un cheminement jalonné de chausse-trapes offrant par ailleurs une vision sombre de la société, y compris dans son usage des outils technologiques qui composent d’ores et déjà notre quotidien.

Pour les curieux et indécis, plein d’autres avis ici et

Demain et le Jour d’après (Tomorrow and Tomorrow, 2014) – Tom Sweterlitsch – Éditions Albin Michel Imaginaire, avril 2021 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Michel Pagel)

Vigilance

Dans un avenir proche, dopé à l’adrénaline, Robert Jackson Bennett brosse le portrait d’une Amérique devenue complètement paranoïaque à force de vivre dans la peur. Une peur institutionnalisée, prenant le visage d’une altérité forcément suspecte. Qu’il soit étranger, noir, latino, jeune ou tout simplement non armé, l’autre constitue une menace contre laquelle le citoyen ne doit pas relâcher sa vigilance comme le scande le jeu de télé-réalité éponyme de la chaîne One Nation’s Truth. Le principe de l’émission a le mérite de la simplicité. Des candidats postulent pour faire partie d’une équipe des tueurs lâchés dans un environnement public aléatoire. Ils s’efforcent d’y faire le maximum de victimes, tout en restant vivant le plus longtemps possible. S’ils survivent, un jackpot récompense leur faculté de nuisance. Mais, si l’une des victimes/cibles les élimine, c’est elle qui touche le pactole. Dans tous les cas, le showrunner passe à la caisse, engrangeant le cash des annonceurs. Ils sont légion en ce bas monde.

Principal concepteur et producteur du programme vedette de ONT, John McDean est lui-même un tueur. Il sait que l’Amérique n’est plus un endroit où l’on vit, mais un lieu où l’on survit. Il connaît le goût pour le sang et pour la sécurité de la Personne Idéale, son concitoyen, cible privilégiée de l’émission Vigilance. Un profil dont il tire d’ailleurs un maximum de profit, capitalisant sur son angoisse afin de placer des publicités ciblées. McDean n’a aucun scrupule. Pourquoi en aurait-il ? Il ne fait que suivre le mouvement, l’accompagner, toujours avec un train d’avance, celui que lui procure la technologie et la neuro-psychologie. Et, s’il lui venait des états d’âme, les investisseurs se chargeraient de lui botter les fesses pour l’expédier parmi les rebuts. De toute façon, qui est-il pour prétendre infléchir la volonté de la Personne Idéale ? Ce soir, les réseaux sociaux bruissent de rumeurs astucieusement distillées par les algorithmes générés par les services marketing de la chaîne. Une atmosphère de violence latente électrise les habitués avides d’hémoglobine. Ils sont armés, prêts à défourailler ou à échanger des commentaires sur le direct concocté par les créatifs de ONT. Qui va se faire massacrer ? Qui va survivre ? Qui sera assez vigilant pour remporter le pactole ?

Sur un sujet n’étant pas sans rappeler Jack Barron et l’éternité ou Le prix du danger (Il faut relire Robert Sheckley), Robert Jackson Bennett dresse un portrait au vitriol d’une nation en roue libre, en proie aux démons de l’individualisme, au fantasme de l’auto-défense et persuadée que sa destinée manifeste s’incarne dans la guerre de tous contre tous. Dans Vigilance, les tueries de masse ne sont en effet plus un fléau réprouvé par une morale impuissante face au lobby des armes à feu, mais un spectacle tout public, servant de réceptacle aux passions malsaines d’une population déclassée. Un entertainment sordide dont tire profit des investisseurs cyniques, où tout est fait pour garder le téléspectateur captif, y compris de ses plus bas instincts. Le propos de l’auteur américain exhale une colère froide et généreuse contre tout une frange de la société américaine. Celle ayant voté sans sourciller pour Donald Trump, celle qui voue un véritable culte aux vétérans de la Seconde Guerre mondiale, mais curieusement, n’est pas dérangée de côtoyer les vrais nazis de l’alt-right au quotidien. Il réserve à cette engeance ses meilleures cartouches, ne tirant pas à blanc. Bien au contraire, il fait mouche car en Amérique in gun we trust and we die.

Entre les studios de One Nation’s Truth, où se déroulent les préparatifs du prochain Vigilance, et un bar de nuit miteux où patiente son public cible, Robert Jackson Bennett tisse sa toile, resserrant progressivement les mailles d’une intrigue en forme de crescendo glauque et inexorable. Et, même s’il ne brille pas pour son originalité, le twist final de Vigilance n’affaiblit cependant pas l’aspect satirique et grinçant de la charge.

Autre avis ici.

Vigilance (Vigilance, 2019) de Robert Jackson Bennett – Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », 2020 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Gilles Goullet)

La Chose

La Chose est la réédition d’une novella de Science-fiction horrifique, parue en 1938 aux États-Unis. Dans nos contrées, elle figurait au sommaire du recueil Le Ciel est mort dans une traduction pour le moins datée. En reprenant le travail à zéro, Pierre-Paul Durastanti rend justice à la modernité d’un texte qui n’accuse finalement pas son âge (plus de 80 ans, excusez du peu). Plus connu pour l’adaptation de John Carpenter que pour celle du duo Nyby/Hawks, au grand dam de Dan Simmons, La Chose suscite évidemment une multitude de réminiscences visuelles. Ce processus mental ne s’embarrasse pas du paradoxe faisant illico de Kurt Russell, Wilford Brimley et Donald Moffat les incarnations textuelles de McReady, Blair ou Garry. On a connu pire pour des archétypes réduits dans la novella à quelques traits physiques et psychologiques. Lire La Chose en 2020, après avoir vu le film, provoque en conséquence un curieux sentiment de déjà-vu, même si la fin est plus radicale chez le réalisateur américain.

Sur une trame simple et solide, John W. Campbell propose un texte ne s’embarrassant guère de psychologie ou d’horreur organique. À vrai dire, l’angoisse n’apparaît pas au centre des préoccupations d’un auteur bien plus intéressé par la vraisemblance scientifique de la chose, pas celle à laquelle vous pensez, l’autre. Le sujet n’est donc pas qui est l’ennemi, mais comment le démasquer avant qu’il ne soit trop tard ? Pour y arriver, John W. Campbell mobilise les connaissances de la biologie, en particulier la sérologie, afin de venir au secours d’une humanité menacée par le péril insidieux de la subversion biologique. Le cauchemar ! Sur ce point, Carpenter respecte à la lettre l’intrigue de la novella, mais là où le réalisateur en fait un argument du suspense, Campbell se contente de démontrer que, grâce à sa faculté à réfléchir et grâce à son agressivité, l’être humain est sans doute la créature la plus dangereuse dans cette station de l’Antarctique, démontrant par la même occasion son aptitude à survivre dans un environnement hostile.

En dépit de son âge, La Chose demeure donc un huis-clos polaire efficace, d’une modernité étonnante, où le Struggle for life et le nihilisme s’effacent devant l’enquête scientifique et la froideur des faits. On relira maintenant avec plaisir Les Choses, histoire de goûter à toute l’ironie mordante de Peter Watts qui correspond finalement bien à l’esprit du texte de Campbell.

La Chose (Who Goes There ?, 1938) de John W. Campbell – Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », novembre 2020 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)

Trop semblable à l’éclair

Après une période de troubles ayant failli entraîner sa disparition, l’humanité a opté pour un changement de paradigme aussi brutal que radical. États-nations et religions ont été ainsi remplacés par une oligarchie composée de sept Ruches qui dirigent le monde, redessinant la société à la lumière de la philosophie du XVIIIe siècle. Sept Ruches pour les gouverner tous, et peut-être sept Ruches pour les lier tous… Parce qu’il a commis un crime effroyable, Mycroft Canner a été condamné à une forme d’esclavage. Instrument du pouvoir des Sept, mais aussi principal souffre-douleur de leurs éminences grises, il est chargé d’enquêter sur le vol et la falsification d’une liste de noms dont l’ordre importe beaucoup dans l’équilibre du pouvoir. Et, comme si cela ne suffisait pas, le voilà bombardé protecteur d’un enfant capable de donner vie à l’inanimé et apte à ressusciter les défunts…

Ne tergiversons pas. Trop semblable à l’éclair a fait partie des nouveautés très attendues, paru en 2019 à l’occasion du festival des Utopiales (où l’autrice était d’ailleurs présente). De ce fait découle une légitime curiosité, titillée davantage encore par les louanges d’une blogosphère portée à ébullition, par une critique élogieuse et quelques récompenses, notamment le prix Compton Crook et un Campbell Astounding Award. Bref, avec la parution du premier opus de la tétralogie «  Terre Ignota », le Bélial’ fait le pari de l’audace, de l’exigence et de la sidération. Dès les premiers chapitres, le lecteur se retrouve en effet immergé dans un futur où le meilleur des mondes possibles, issu du creuset de la philosophie des Lumières, a abouti à l’émergence d’une utopie aussi étrangère à nos yeux que pourrait paraître notre présent à un homme ayant vécu à la Renaissance. Ada Palmer n’a cependant pas oublié les leçons d’Ursula Le Guin, pour laquelle toute utopie recèle une part d’ambiguïté. Dans ce futur ultra-connecté, unis par un réseau centralisé de voitures volantes, où chaque individu est tracé, où le genre est considéré comme un archaïsme ou un objet de fétichisme, y compris dans la langue, où les religions sont proscrites au profit de directeurs de conscience chargés des questions métaphysiques (les sensayers), où les nations ont cédé la place à des organisations communautaires librement constituées, où les familles ne sont plus fondées sur les liens du sang mais sur les affinités, il y a tout de même quelque chose de pourri, pour paraphraser Shakespeare – qui donne par ailleurs son titre au roman. Et il ne faut guère compter sur le narrateur, Mycroft Canner lui-même, pour contester cette impression. Bien au contraire, il aurait même plutôt tendance, en bon narrateur non fiable, à brouiller les pistes, interpellant régulièrement le lecteur d’une manière très théâtrale afin de susciter adhésion ou réprobation.

À n’en pas douter, Trop semblable à l’éclair est un roman clivant, d’une densité confinant au repoussoir pour les uns, d’une érudition foisonnante et d’une ambition incroyable pour les autres. Le premier volume de la tétralogie «  Terra Ignota » n’est pas en effet un livre facile d’accès. L’autrice ne s’embarrasse pas de didactisme pour livrer au lecteur les clés de son univers. Le roman d’Ada Palmer demande que l’on s’accroche, que l’on persévère afin d’aller au-delà de la linéarité apparente de son double arc narratif. Il demande que l’on s’intéresse à la philosophie et à la pensée des Lumières, sans renoncer à une certaine dose de sense of wonder. Pourvu de l’illustration de couverture originale de Victor Mosquera déployée sur de larges rabats, et d’une interview de l’autrice américaine en guise de postface, Trop semblable à l’éclair se pare au final des vertus d’une science-fiction complexe et stimulante, formant une sorte de diptyque avec Sept Redditions.

Un avis plus mitigé ici.

Trop semblable à l’éclair (Too Like The Lightning, 2016) de Ada Palmer – Le Bélial’, octobre 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Michelle Charrier)

Lamb

« Elle s’avançait vers lui dans un bustier violet mal taillé, un short bouffant et des sandales couleur bronze ornées de faux diamants. Elle portait un énorme sac en cuir rose, et elle était sûrement la pire chose qu’il ait croisée de la journée. Des petits bras et des jambes maigres jaillissant de sous ses habits. Son short descendait sur ses hanches, laissant dépasser son ventre qui jurait comme un drap blanc souillé. C’était grotesque. C’était adorable. Des taches de rousseur s’amassaient sur ses pommettes, le long de l’arrête de son nez et sur la courbe bombée de son front, juste au-dessus des sourcils. Certaines étaient énormes, pareilles à des pois, et d’autres plus petites. Certaines étaient pâles, d’autres sombres, s’empilant comme des confettis brûlés sur ses épaules dénudées, son nez, ses joues. Il l’observa. Il n’avait jamais rien vu de semblable. »

La cinquantaine grisonnante, David Lamb est le genre de type banal sur lequel le regard ne s’attarde pas. Comme son père qu’il vient d’ailleurs d’enterrer, son épouse a décidé de le quitter suite peut-être à l’aventure de trop avec une jeunette. Sur un parking non loin d’un arrêt de bus, un peu par défi auprès de ses copines, Tommie l’aborde pour lui demander une cigarette. En dépit de ses onze ans qu’elle cherche à travestir en se vieillissant avec maladresse, la gamine le séduit par sa fraîcheur, sa naïveté et les taches de rousseur qui colonisent son visage. Ils se revoient à plusieurs reprises et il finit par lui proposer de l’emmener avec lui, loin de la banlieue monotone de Chicago, histoire de saisir le monde tant qu’il est encore possible de le faire. Après tout, même si ce qu’il s’apprête faire est condamnable, quel mal y a-t-il à procurer à une fillette une expérience formatrice, loin de son quotidien morne ?

« À la longue, elle viendrait à le considérer comme un caprice, une erreur, une période étrange de sa vie à laquelle elle avait survécu quand elle avait onze ans. Dans ses souvenirs à lui, elle serait tous les jours plus belle, plus précieuse. Dans les siens, il deviendrait un monstre. »

Lamb se révèle d’emblée comme un roman ambiguë, jouant avec les limites de notre zone de confort. Comment en effet ne pas se sentir mal à l’aise en découvrant l’histoire de David et Tommie, l’adulte à la cinquantaine bien sonnée et l’enfant de onze ans. Une relation frappée du sceau de l’interdit.

Bien qu’il s’en défende avec aplomb, Lamb flirte avec le tabou de la pédophilie, étant parfaitement conscient du fait que sa virée dans l’Ouest, en compagnie de la fillette enlevée à sa mère, est une transgression sévère et un crime au regard de la loi. Il se cherche pourtant constamment des excuses, des raisons de dédramatiser ce qu’il considère comme une expérience profitable à la gamine. Elle en ressortira grandie, plus mûre et sûre d’elle. Et puis, il ne fait rien de mal, du moins il n’en a pas l’intention. Bien au contraire, il se montre protecteur, paternel, attentif à son éducation.

En dépit de l’aspect bienveillant du bonhomme, on ne peut s’empêcher de pointer le côté manipulateur de son propos, sans oublier ses mensonges et son baratin. Mais aussi, une certaine dose de sincérité qui nous contraint à lui laisser le bénéfice du doute. Mais, les choses se corsent peu-à-peu. La tendresse qu’il manifeste à l’endroit de la fillette se mue en effet progressivement en amour, une attirance trouble ignoble. Certains gestes et mots ne trompent pas. Mais, cet amour reste du domaine de l’impossible, de l’impensable et surtout de l’immoral. Lamb est bien conscient de ce fait, donnant une fausse identité à la gamine, inventant avec elle une parenté fictive pour désamorcer les soupçons des autres adultes et s’empressant de faire redescendre la pression sous couvert d’humour ou en s’adressant à elle comme à une enfant. À plusieurs reprises, on sent pourtant que les choses pourraient prendre une autre tournure et verser dans le sordide et l’innommable.

Bonnie Nadzam évite cet écueil. Elle ne lorgne pas davantage du côté du Lolita de Nabokov. Bien au contraire, elle suggère sans jamais trop insister ou se montrer démonstrative, adoptant le point de vue de Lamb. Le bonhomme est parfaitement conscient de l’anormalité de la situation. Il est conscient que tout peut déraper à tout moment et que cet amour qui gronde dans son sang pourrait trouver un exutoire répugnant. Sur ce dernier point, l’autrice laisse planer le doute. Un non-dit subtil, une zone d’ombre sur laquelle on n’aura aucune information vraiment fiable, mais qui au final, se révèle plus asphyxiant que la réalité crue.

Jusqu’au bout, Lamb demeure donc un roman dérangeant sur un sujet pour le moins sensible, celui d’une enfant manipulée par un adulte. Mais, si le propos dérange, la forme que lui donne Bonnie Nadzam se révèle bien plus troublante puisqu’elle manipule notre propre ressenti sur l’histoire.

Aparté : le roman de Bonnie Nadzam a été adapté au cinéma en 2015 par Ross Partridge.

Lamb (Lamb, 2011) de Bonnie Nadzam – Réédition Points/roman noir, juin 2015 (roman traduit de l’anglais [Etats-Unis] par Cécile Chartres)