La Maison des damnés

Sept jours. C’est le temps exact dont dispose le Dr Barrett, un célèbre parapsychologue, pour élucider le mystère de la maison Belasco. Une semaine pour purger la demeure de l’entité meurtrière qui la hante et ainsi donner davantage de substance à sa théorie sur les radiations électromagnétiques.

Auparavant, il lui faut convaincre l’équipe de spirites qui l’accompagne. Un choix dont il se serait bien passé mais imposé par le commanditaire de la mission, un riche magnat que la perspective de mourir effraie et qui espère prouver scientifiquement la survie de l’âme. Mais, a-t-on jamais vu équipe plus désunie que ces investigateurs attirés par la réputation sinistre de la maison Belasco ? Lionel Barrett est persuadé que les manifestations paranormales sont issues du subconscient humain, comme une sorte de moi subliminal à l’origine des phénomènes psychiques. De son côté, Florence Tanner est convaincue d’agir dans l’intérêt des âmes damnées afin de leur apporter le secours spirituel dont elles sont privées dans l’au-delà. Quant à Benjamin Fischer, seul survivant d’un précédent séjour dans la maison Belasco, il a accepté d’y revenir contre la promesse d’une récompense de 100 000 dollars. Une somme dont il compte faire bon usage, ses talents de médium ayant été définitivement ruinés après cette précédente expérience traumatisante. Bref, pour le trio de spécialistes et l’épouse de Barrett, l’ingénu du groupe, la semaine ne s’annonce pas de tout repos.

En dépit de ses qualités, on ne peut guère nier l’aspect daté de La Maison des damnés. La mode était à la maison hantée, aux pouvoirs parapsychologiques (ne dîtes pas paranormaux, cela manque de sérieux) et à l’ectoplasme baladeur. Toutefois, le constat ne nuit pas fâcheusement à l’aura de classique dont se pare le récit, adapté au cinéma en 1973 par Richard Matheson lui-même, pour le compte de John Hough. Les inconditionnels de l’auteur américain retrouveront ainsi son goût pour les intrigues psychologiques et un tantinet déviantes. L’horreur se cantonne en effet aux tréfonds de la psyché humaine, sévissant de manière perverse et retorse pour pousser à la folie et à la mort le Dr Barrett et les membres de son équipe. Et lorsque la terreur se déchaîne, elle agit de façon indirecte et convenue, se passant des effets horrifiques, voire gores, auxquels les ouvrages ultérieurs, et le cinéma, nous ont habitués.

De la même façon, Richard Matheson tend à rationaliser les phénomènes surnaturels, s’intéressant à l’explication de leurs causes et délaissant l’exploration de toutes les nuances horrifiques de leurs manifestations, même si certaines scènes se révèlent très anxiogènes, notamment celle du sauna. Il s’attache surtout à la psyché des personnages, nous invitant à un voyage au centre de la tête. Car, l’horreur est ici tapie dans les tréfonds de l’esprit humain. Celui de l’inventeur de la maison des damnés lui-même, Belasco, un être dépravé aux mœurs imprégnées par un sadisme mortifère. Elle affleure aussi dans l’esprit des membres du groupe qui semblent avoir tous un passif psychologique chargé, offrant un terrain favorable aux manipulations d’outre-tombe d’un maître des lieux acharné à les perdre.

Finalement, au bout de plus de trois pages au rythme sans faille, cliffhangers y compris, le dénouement de l’intrigue tient plus de la résolution d’une énigme policière, genre dans lequel a œuvré également l’auteur américain. On est bien loin du festival gothique ou horrifique attendu. De même, on repassera pour avoir sa dose de frisson cathartique. À vrai dire, Richard Matheson nous convie à une thérapie de groupe empreinte de perversité, puisque libérés de leurs refoulements, de leurs névroses et de leur fantasmes déviants, les survivants de La Maison des damnés peuvent poursuivre leur chemin, apaisés, avec de surcroît le sentiment du devoir accompli. Maintenant, comme on dit, un lecteur averti vaut deux ectoplasmes.

La Maison des damnés (Hell House, 1971) de Richard Matheson – Réédition J’ai lu, juillet 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Patrick Reumaux)

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Là où les lumières se perdent

Jacob McNeely aurait sans doute rêvé d’une autre vie. Il doit hélas se contenter de supporter un destin tout tracé, entre un père violent et une mère toxicomane. Dans le comté de Jackson, au cœur des Appalaches, Charlie McNeely domine en effet le marché de la méthamphétamine. De nombreuses complicités, achetées à peu de frais dans la police locale et le voisinage, lui garantissent une certaine impunité. Mais, comme on n’est jamais complètement à l’abri des bavards, il n’a jamais hésité à user de l’intimidation et de la violence. Il aimerait bien que Jacob prenne sa suite. Il lui confie d’ailleurs de plus en plus de tâches, histoire de gommer la tendresse qui émousse le tempérament de son fils. Mais, Jacob ne sait pas encore s’il est prêt à assumer l’atavisme familial. Il aime Maggie, dont le destin semble aussi tout tracé. À la prochaine rentrée, elle quittera la vallée pour poursuivre ses études et sortir de ce cul de basse fosse d’où rien ne ressort indemne. Elle est son seul espoir, lui offrant une échappatoire par procuration, en quelque sorte.

Dans la lignée de Ron Rash ou de Daniel Woodrell, David Joy ausculte les angles morts du prolétariat rural américain. Un milieu frustre où l’on tire le diable par la queue, entre déprise économique, alcoolisme et délinquance. Là où les lumières se perdent s’attache ainsi au point de vue d’un jeune homme, à peine sorti de l’adolescence, pas vraiment taillé pour prendre la suite de l’entreprise criminelle de son père. Jacob est à la fois le révélateur de ce microcosme délétère et sa victime expiatoire. Pas assez pourri pour accomplir sans état d’âme toutes les missions commanditées par son père, mais déjà trop engagé sur la voie du crime pour espérer s’en sortir sans cauchemarder, il oscille sans cesse entre le fatalisme et le sentiment qu’il peut conjurer le déterminisme social et familial. De cette infime lueur d’espoir, incarnée par un amour s’exprimant avec pudeur, Jacob tire le ressort nécessaire pour lui permettre de continuer à avancer, en dépit de l’adversité qui s’acharne contre lui.

Là où les lumières se perdent recèle également des moments de grâce, empreints d’un lyrisme inspiré par les émotions simples et le spectacle de la nature. Un coucher de soleil sur les montagnes, un torrent jaillissant dans la vallée, des relations sincères magnifiées par la naïveté de la jeunesse. Ces pauses bienvenues, instants contemplatifs arrachés à un quotidien sordide, sont hélas vite éclipsées par le retour au réalisme trivial et violent, mas aussi par la duplicité d’une humanité dont on peine à mesurer la noirceur. Et pourtant, c’est ainsi que les hommes vivent.

Même si les ressorts de Là où les lumières se perdent ont été lus et vus à de multiples reprises, David Joy en tire un sens du tragique dont le caractère inexorable nous laisse comme assommé. Born under a bad sign. Définitivement.

« Le moment de paix était désormais proche, et j’ai finalement compris qu’il n’y avait aucune différence entre ici et là-bas. Seuls comptaient la zone du milieu de ce monde pourri, le vaste espace qui s’étirait entre les deux, et ceux qui étaient nés avec assez de cran pour l’affronter. »

Là où les lumières se perdent (Where All Light tends to Go, 2015) de David Joy – Réédition 10/18, septembre 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Fabrice Pointeau).

Existence

David Brin s’était fait rare sous nos longitudes. La réédition de plusieurs de ses anciens romans et la parution d’un inédit chez Bragelonne semblent marquer un regain d’intérêt pour l’un des auteurs de hard SF les plus intéressants de la fin du XXe siècle. Un fait dont on ne se plaindra pas, tant ce briseur d’étagère (pas moins de 700 pages) intitulé Existence, malgré des prémisses un tantinet mollassonnes et une propension à tirer à la ligne, se révèle au final passionnant.

Fin du XXIe siècle. Dans son berceau natal, au fin fond du puits de gravité terrestre, l’humanité vit dans la hantise de sa propre extinction. Les États-Unis ont disparu, remplacés par plusieurs États de seconde zone, et la Chine, désormais promue superpuissance mondiale, ne semble pas en mesure d’imposer son leadership sur une planète divisée en clades, castes et zones de libre-échange. Dans ce monde ravagé par les catastrophes climatiques, en proie à la pénurie, aux migrations incontrôlées et aux inégalités criantes, où de vastes espaces côtiers sont engloutis par l’élévation des mers, ils sont bien peu encore à tourner leur regard vers des cieux désespérément déserts. L’espace profond est désormais dévolu aux sondes robotisées. Seul l’espace proche, à l’abri de la ceinture de Van Allen, attire encore l’humanité. Converti en terrain de jeu par les plus riches, il est parcouru aussi par des éboueurs qui le nettoient des déchets abandonnés après le boom de la course à l’espace. Pourtant, la découverte d’un artefact extraterrestre vient bousculer les routines de cette société de l’immédiateté où l’information, disponible en multiples couches de réalité augmentée, requiert l’assistance d’IA dévouées. La nouvelle inquiète la néoblesse, cette oligarchie attachée à ses privilèges pour qui la transparence ne va pas de soi. Elle remet en question la stratégie de conquête du pouvoir du mouvement des Renonciateurs, une secte prônant la rupture avec le progrès technologique. Elle attise enfin les convoitises, menaçant d’entraîner l’apocalypse tant crainte.

Existence illustre le versant purement spéculatif de l’œuvre de David Brin. S’inscrivant dans le registre de la hard SF, même s’il s’autorise un clin d’œil en direction du très séminal « cycle de l’Élévation », l’auteur américain amorce ici une multitude de pistes de réflexion qui titille le sense of wonder, tout en acquittant son tribut à la mémoire collective du genre. Le roman apparaît comme une sorte de boîte à outils pour un post-humanisme conçu comme seul débouché pour une humanité acculée au bord du gouffre par un progrès exponentiel. Entre Pandore et Prométhée, les hommes doivent ainsi se résoudre à se choisir un destin et une place dans l’univers, conscients que la vie est chose fragile et fugace.

À la question posée par le paradoxe de Fermi, Existence apporte ses réponses. Un foisonnement d’hypothèses, parfois exposées de manière trop didactiques, dévoilant des perspectives vertigineuses comme on les aime en science-fiction. En dépit de personnages fades et d’intrigues secondaires superflues, l’auteur américain trace sa route, compensant la faiblesse des uns et l’ennui suscité par les autres. Il explore ainsi les possibles, tissant avec habileté une trame dense et parfois confuse, où fort heureusement émergent des fulgurances saisissantes.

Bref, avec Existence, David Brin accomplit un retour gagnant dans nos contrées. De quoi réjouir les adeptes de prospective mais également de space opera, sans oublier les amoureux des dauphins. Ils sont légion chez les fans de l’auteur depuis le rafraîchissant Marées stellaires.

Existence (Existence, 2012) de David Brin – Éditions Bragelonne, collection Bragelonne SF, 2016 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Claude Mamier)

Les Cités englouties

Retour aux États désunis, fin du XXIe siècle. La nation américaine n’a en effet pas tenu le choc du changement global. Des portions entières de son territoire ont été submergées par l’élévation du niveau des océans, engloutissant les fières cités de verre et d’acier de l’ère accélérée, comme les survivants l’appellent. Elles sont devenues des terres contestées, ensanglantées par des conflits incessants menés par des milices d’enfants soldats commandées par des seigneurs de la guerre de pacotille. Des tigres de papier aux yeux des puissantes armées de mi-bêtes protégeant les intérêts des grandes compagnies, mais suffisamment nuisibles pour ravager les communautés qui survivent aux frontières des cités englouties par la jungle et les marécages. Née pendant la mission d’interposition chinoise, Mahlia est une bâtarde. Autrement dit, une cible de choix pour la haine des habitants de cette zone de guerre. Abandonnée par son père lors du reflux des casques jaunes, elle ne doit sa survie qu’à l’intervention de Mouse, un de ces innombrables vers de guerre. Recueillie par le Dr Mahfouz, elle apprend à soigner les gens, en dépit d’une main tranchée par les miliciens. Jusqu’à l’irruption d’un mi-bête fugitif et de ses poursuivants…

Si Ferrailleurs des mers initiait une série intelligente et divertissante destinée à un lectorat juvénile, Les Cités englouties enfonce le clou avec brio, dévoilant davantage le futur post-apocalyptique esquissé par Paolo Bacigalupi. Dans le précédent roman, on se focalisait sur les damnés de la Terre, usant leur force et leur santé sur les chantiers de démolition navale. Le présent ouvrage livre un tableau cru et réaliste des guerres civiles nées dans le tiers monde et transposées ici, avec une grande crédibilité, dans le contexte d’une Amérique future frappée par un effondrement civilisationnel total.

La guerre et les enfants soldats sont au cœur du roman. L’auteur y dévoile, avec un luxe de détails, le processus de déshumanisation mené par les adultes pour transformer de pauvres gosses en chair à canon, prête à se sacrifier au nom d’idéaux factices ou à user de cruauté contre l’ennemi ou le simple quidam contre une dose de drogue. En grattant sous la façade de monstruosité de ces combattants juvéniles, Paolo Bacigalupi révèle toute la complexité des relations humaines et l’ambivalence des allégeances en temps de guerre.

Les Cités englouties s’adressant avant tout à un lectorat adolescent, voire adulescent, on retrouve bien entendu la plupart des motifs (ou poncifs) inhérents au roman d’apprentissage, saupoudrés d’une bonne dose d’aventure. Paolo Bacigalupi brosse ainsi une galerie de personnages incarnant quelques archétypes bien connus des amateurs du genre. Il ne renonce pas pourtant à une certaine épaisseur psychologique, leur conférant un sens éthique bienvenu. Parmi eux, retenons surtout Malhia dont l’éducation s’accommode fort mal avec la réalité du terrain. Victime collatérale de la guerre et de l’échec de l’interposition chinoise, l’adolescente a fait l’apprentissage dans sa chair du racisme et de la haine d’autrui. Ocho est un autre genre de victime. Recrue forcée, l’enfant soldat a survécu au processus de conversion le transformant en combattant dévoué à la cause de son seigneur de la guerre. Il reste pourtant un gosse, mettant la camaraderie et les serments au-dessus de la duplicité des adultes. Enfin, n’oublions pas Tool, le mi-bête aperçu dans Ferrailleurs de la mer, dont le rôle prend ici une réelle importance. Loin de la chimère dotée des gènes d’une hyène, d’un tigre, d’un chien et d’un homme, véritable machine de guerre insensible à la douleur ou à la peur, on découvre un être sensible à l’empathie, en mesure de dépasser son conditionnement pour atteindre une certaine conscience de soi et d’autrui. Une évolution intéressante faisant fort heureusement l’économie de tout angélisme.

Même s’il relève du segment commercial du Young Adult, Les Cités englouties se montre bien plus intéressant que Ferrailleurs des mers. À la fois tragique et optimiste, le roman de Paolo Bacigalupi dévoile de surcroît une dimension éthique qui n’est pas déplaisante. À suivre donc avec Machine de guerre, troisième opus de la série.

Les Cités englouties (The Drowned Cities, 2012) de Paolo Bacigalupi – Réédition J’ai lu, mars 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Sara Doke)

Richard Matheson – Polars sous tension

Écrivain prolifique venu du journalisme, nouvelliste de talent et romancier efficace, Richard Matheson est considéré comme l’un des grands auteurs de la science-fiction, du fantastique et de l’épouvante. Une renommée qui éclipse sa contribution dans le polar, une part certes minime de sa bibliographie, mais que l’on aurait tort de négliger.

Si l’on fait abstraction de La Traque (Hunted Past Reason, 2002), un thriller tardif passablement raté, trois romans relèvent de ce mauvais genre. Toutes issues de la fin des années 1950, autant dire l’âge d’or de l’auteur, ces œuvres inscrivent leur trame criminelle dans l’univers urbain du roman noir, voire des pulp magazines. Parus en paperback chez Lions Books, une collection à bon marché où ce sont illustrés notamment Jim Thompson, Fredric Brown et David Goodis, Les Seins de glace et Jour de fureur ne s’embarrassent pas de descriptions interminables ou d’états d’âme superflus. Ils vont droit au but, déroulant leur intrigue nerveuse sans laisser aucun répit au lecteur. Pour autant, on aurait tort de considérer ces deux premiers roman, sans oublier De la part des copains, paru six ans plus tard, comme des récits simplistes, perclus de stéréotypes. Et si l’on peut trouver leur contexte un tantinet daté, on ne s’écarte guère en effet de la petite classe moyenne américaine des années 1950, l’atmosphère anxiogène et le suspense de ces trois titres pourraient cependant en remontrer à bien des faiseurs de thrillers psychologiques contemporains en matière de passion et de duplicité.

«  Je n’en étais pas certain, mais ça ressemblait à de la peur. L’effroi d’un enfant devant une menace qu’il ne comprend pas très bien, mais dont il s’écarte instinctivement.  »

Premier roman de Richard Matheson, Les Seins de glace (Someone is bleeding, 1953) est sans doute le plus connu dans nos contrée grâce à l’adaptation commise au cinéma par Georges Lautner avec Mireille Darc et Alain Delon. Malgré la plastique de l’actrice, le film n’est pas vraiment une réussite, du moins si l’on se fie à l’intrigue retorse du matériau original. L’auteur américain nous livre en effet un récit cauchemardesque peuplé de personnages torturés et ambigus. Tout commence sur une plage déserte de Los Angeles où David Newton est venu se baigner, histoire de trouver l’inspiration pour son roman. Il y rencontre Peggy Lister, une beauté candide dont il ne tarde pas à s’enticher. Fragile et timide, la jeune femme semble la proie idéale pour toute une foule de malfaisants ne songeant qu’à abuser d’elle, à commencer par le mari de sa logeuse dont les coups d’œil salaces en disent long sur ses pensées. Et puis, il y a aussi Jim Vaughan, l’avocat de Peggy, dont les services ne semblent pas se limiter à la défense de sa cliente. Le bougre a développé une passion tenace pour la jeune femme, n’hésitant pas à la harceler pour obtenir ses faveurs. Par un caprice du destin, il se trouve être aussi un ancien camarade d’université de David Newton. Pas question pour l’écrivain fauché de subir une nouvelle fois les mensonges de ce manipulateur vicelard, né avec une cuillère en argent dans la bouche. Cette fois-ci, Peggy sera sienne.

L’intrigue de Someone is bleeding, reprenons le titre original, plus conforme à l’histoire, développe une thématique familière dans l’œuvre de Matheson, y compris dans les romans comme Je suis une légende et L’Homme qui rétrécit. On y retrouve en effet cette logique d’affrontement, où le héros doit faire montre de caractère et de combativité pour déjouer le destin. Ici, David Newton doit se battre pour conquérir et posséder, au sens littéral du terme, la jeune femme. Mais, il y a quelque chose de pourri dans les rapports de Peggy Lister et la gente masculine. Ballotté entre sa raison et l’amour aveugle qu’il nourrit pour elle, David ne veut rien voir. Il accepte d’abord de mentir pour la protéger, prêt à endosser la responsabilité de ses actes, avant d’être victime des cruelles manipulations du couple qu’elle forme avec Jim Vaughan. Au terme d’un parcours mouvementé, teinté d’une pincée d’érotisme trouble, David Andrew finira par abandonner l’angélisme lui faisant travestir la vérité, renonçant à voir Peggy comme un simple pion, mais bien comme la pièce maîtresse d’un sanglant jeu de dupes.

«  Le monde est plein de cadavres de types qui ont désiré ce qu’ils n’auraient jamais dû avoir.  »

On l’aura noté au fil de ce premier roman, Richard Matheson affectionne les émotions fortes, flirtant souvent avec la violence et la folie. La dimension criminelle n’intervient qu’à la marge, comme la résultante des tensions psychologiques dont les secousses malmènent les personnages jusqu’à leur point de rupture. Jour de fureur (Fury on Sunday, 1953), le deuxième titre de l’auteur, paru d’abord sous nos longitudes en série noire avant d’être réédité chez 10/18 dans la collection «  Nuits blêmes  », pousse ce processus à son paroxysme. L’auteur américain nous y décrit la cavale d’un dément, évadé de l’asile où on l’avait interné pour un crime. Vincent n’a plus en effet toute sa raison comme l’on s’en rend compte assez rapidement. L’esprit laminé par des délires psychotiques, il est convaincu d’être la victime d’un complot fomenté par l’ensemble de ses semblables, du voisin de cellule au juge qui l’a condamné dans ce cul de basse fosse chimique où les les mœurs vicieuses des gardiens ne valent guère mieux que celles des détenus. Mais, ce ne sont pas ses conditions de détention qui le poussent à s’échapper, bien au contraire, Vincent a une vengeance à exécuter. Pour cela, il a échafaudé un plan périlleux dont il a répété le moindre détail jusqu’à le connaître par cœur. Ce soir, c’est sûr, il sera dehors, prêt à accomplir sa besogne. Et peu importe s’il sème la mort et l’effroi durant sa fuite, il doit libérer Ruth, son unique amour, de l’emprise de Bob, ce sinistre individu qui l’a subjuguée.

Avec Jour de fureur, on troque la rivalité amoureuse un tantinet perverse et macabre contre un récit de vengeance, échangeant un traumatisme contre un autre. En dépit d’une trame linéaire assez convenue, ce deuxième roman de Richard Matheson emporte finalement l’adhésion grâce à un crescendo magistral qui débouche sur un morceau de bravoure tenant tout entier entre les quatre murs d’un appartement new-yorkais. La quête obsessionnelle de Vincent sert de fil directeur à un récit survolté en forme de règlement de compte. Rien n’échappe à la vindicte de l’auteur américain, ni la fonction paternelle, ni les relations de couple. Le roman comporte quelques scènes sordides qui font paraître mièvres les pulsions violentes de Robert Neville, le héros de Je suis une légende, et bien anodin le voyeurisme de Scott Carey dans L’Homme qui rétrécit. Mais, elles permettent de comprendre ce que ces œuvres doivent au polar, notamment pour ce qui relève de la caractérisation des personnages.

«  La vie est un vaste manège. Chaque instant est le résultat de ceux qui l’ont précédé, et l’origine de ceux qui le suivront. On ne peut séparer un instant d’un autre, et attribuer des valeurs différentes à chaque partie de ce qui forme en réalité un tout –un grand courant où le meilleur et le pire se confondent sans qu’on puisse accepter l’un et refuser l’autre.  »

De la part des copains (Ride the Nightmare, 1959) a également fait l’objet d’une adaptation très médiocre au cinéma, avec Charles Bronson dans le rôle principal. Difficile pourtant de retrouver le personnage falot de Chris Martin dans le physique musculeux de l’acteur américain, rebaptisé pour l’occasion Joe. D’autant plus que le film semble se concentrer sur la course contre la montre de Bronson au volant d’un coupé Opel. Redoutable page-turner, sous-tendu par un suspense irrésistible qui permet d’oublier les ficelles grossières, De la part des copains se situe hélas un bon cran en-dessous des deux précédents titres. Richard Matheson y fait exploser le quotidien d’une famille d’américains moyens, apparemment sans histoire, jusqu’au jour où le mari est contacté par ses anciens complices, évadés de prison. En dépit de prémisses engageantes, l’action finit malheureusement par l’emporter sur la psychologie, conférant à l’ensemble l’apparence d’un script parfait pour le cinéma. Dont acte.

À la mort de Richard Matheson en 2013, la presse a insisté sur sa double carrière de scénariste et d’écrivain, surtout dans les domaines de la science fiction et du fantastique, oubliant sa modeste contribution à la littérature policière. Une contribution pourtant essentielle qui éclaire d’un jour inédit le reste de son œuvre. Car, en revisitant ces genres à l’aune d’un quotidien trivial et en usant des codes et stéréotypes du polar, l’auteur américain a élargit leur champs d’action, ouvrant la voie à la série The Twilight Zone, pour laquelle il a d’ailleurs écrit seize épisodes, et inspirant d’autres conteurs, tel Stephen King. De quoi donner envie de réévaluer cette partie de sa bibliographie.

Ferrailleurs des mers

Ayant déjà avoué toute mon admiration pour Paolo Bacigalupi ici et , je me trouve à présent à cours de louanges et de superlatifs. Que les lecteurs de ce blog interlope se rassurent néanmoins, si Ferrailleurs des mers se situe dans le haut du panier de la littérature Young adult, le récit de Paolo Bacigaluli est ici juste distrayant, mêlant les ressorts basiques de l’aventure à ceux du roman d’apprentissage. Je ne devrais donc pas faire preuve d’imagination pour redoubler d’enthousiasme.

Fin du XXIe siècle. Le monde va très mal, du moins pour sa frange la plus laborieuse et misérable, c’est-à-dire incapable de se payer un traitement génétique adéquat ou de s’offrir une vie de cocagne, à l’abri des excès du climat et de l’épuisement des ressources essentielles à la vie.

Nailer vit dans un bibonville côtier de Louisiane, dépouillant les tankers et cargos échoués de leurs composants recyclables. Main d’œuvre sacrifiable et corvéable à souhait, à la merci des moissonneurs, trafiquants d’organes sans scrupules, des accidents et des substances toxiques, fuel lourd et autre amiante, il récupère le cuivre dans les conduites des épaves. Tout ça pour un salaire de misère, mais avec l’espoir de faire une Lucky Strike, autrement dit le gros coup qui lui permettra de racheter son contrat de travail, échappant ainsi au servage et surtout à son père, un chef de gang un tantinet violent. Car Nailer rêve des grands espaces et de liberté. Une existence dont les clippers blancs naviguant au large, dressés sur leurs hydrofoils et propulsés par leurs paravoiles, lui livrent un aperçu fugitif à l’horizon.

Après la passage d’un « tueur de ville », un de ces cyclones surpuissants dont la régularité contribue à redessiner le trait de côte, l’adolescent découvre un clipper jeté à terre par les vents violents. Ragaillardi par la perspective de rafler les richesses qu’il recèle, il monte à bord en compagnie de Pima, sa cheffe d’équipe. Mais, le navire abrite une jeune fille ayant survécu au naufrage et un paquet d’ennuis…

Ferrailleurs des mers n’usurpe pas sa réputation de roman d’aventures dont on tourne les pages sans se prendre la tête. Des aventures dont le déroulé contribue à sortir les personnages de leur milieu respectif pour leur faire appréhender le monde et autrui avec un regard neuf, dépouillé de préjugés. Sur ce point, Paolo Bacigalupi ne déroge pas aux conventions du genre. Il remplit même toutes les cases avec un certain professionnalisme, livrant un récit non seulement divertissant, mais également propice à la réflexion.

L’auteur américain ne néglige pas en effet le décor futuriste. Les habitués se réjouiront de retrouver un worldbuilding cohérent, une sorte de présent décalé dans un avenir flirtant avec la dystopie, n’étant pas sans rappeler l’univers de La Fille automate ou de certaines nouvelles du recueil La Fille-flûte et autres fragments de futurs brisés. Ils se féliciteront également des thématiques abordées, perturbations climatiques liées au changement global, raréfaction des ressources, biotechnologie et lutte des classes renforcée. Bref, tous les maux d’une anthropocène à laquelle on doit se résoudre à s’adapter, du moins si l’on se fie au mantra libéral-capitaliste.

Des plages de Louisiane où grouille un quart-monde impitoyable aux espaces maritimes du Golfe du Mexique, en passant par les bas-fond des Orléans, déclinaisons successives de l’ancienne cité de l’embouchure du Mississippi, poussée au recul vers les hautes terres à cause de la montée des mers, la fuite de Nailer, Nita la « richarde » et de Tool, le mi-bête indépendant, dévoile un avenir dominé par une ségrégation sociale féroce. Un struggle for life où ne survivent que les plus forts. L’ancienne Louisiane est en effet devenue un havre de paix relative pour une populace ayant juré allégeance à l’un des clans ou l’un des syndicats ou gangs qui s’affrontent pour le contrôle des ressources. Une humanité portant le signe de sa servitude tatoué sur son épiderme et prête à défendre son pré carré coûte que coûte.

Paolo Bacigalupi élabore le décor de ce futur en empruntant ses composantes au présent dans les bidonvilles du tiers monde, slums et autres favelas. Il recycle la culture de la récupération qui y prévaut, transposant d’une façon très crédible les paysages des côtes du Bangladesh ou du Nigéria dans le sud des États-Unis.

Ferrailleurs des mers étant destiné à un public juvénile, Paolo Bacigalupi n’oublie pas d’articuler son récit autour de préoccupations intéressant l’adolescence, sans verser heureusement dans un idéalisme naïf. D’aucuns mettront à profit les aventures de Nailer, Tool et Nita, pour éprouver leur capacité à résoudre les dilemmes, à faire des choix moraux ou à s’émouvoir sur la condition des damnés de la Terre, dans un avenir sombre mais non dépourvu de quelque espoir. Car, après tout, la seule question qui importe n’est-elle pas quels enfants laisserons-nous à la Terre ? Nul doute qu’avec Nailer, il se trouve entre de bonnes mains.

Pas de surprise, Ferrailleurs des mers remplit amplement le contrat de lecture, donnant même envie de poursuivre l’aventure. Un vœu qui ne restera pas longtemps pieux avec Les Cité englouties, deuxième volume de la série « Ship Breaker ».

Ferrailleurs des mers (Ship Breaker, 2010) de Paolo Bacigalupi – Réédition J’ai lu, 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Sara Doke)

Qui a peur de la mort ?

Genre issu de l’Occident industrialisé, la Science fiction a longtemps délaissé les mondes émergents et pauvres. Ce fait semble désormais révolu en ce début de XXIe siècle, même si l’évolution reste encore timide. Des auteurs, nés dans ces territoires ou élevés dans ces cultures, alimentent ainsi avec leur imaginaire un genre rattrapé par la mondialisation. Des Liu Cixin, Ken Liu, Lauren Beukes, Nnedi Okorafor et autre Vandana Singh montrent que la Science fiction d’aujourd’hui, celle qui s’écrit, s’adresse plus que jamais au monde présent, celui qui surgit, né de la généralisation des échanges. On ne s’en plaindra pas, surtout lorsque cela nous donne à lire des romans comme Qui a peur de la mort ?

Pour son malheur, Onyesonwu est née ewu. Enfant du viol, elle a été élevée dans le désert par sa mère, après que celle-ci ait été obligée de fuir son village ravagé par une attaque des Nuru, le fléau craint par tous à l’Ouest. Jusqu’à l’âge de neuf ans, elle n’a connu que la solitude, accompagnant sa mère dans son errance de communautés en communautés. Puis, elle a été adoptée par Ogundimu, le forgeron respecté de tous à Jwahir. Elle a cru pouvoir s’intégrer à la communauté okeke et échapper ainsi aux superstitions attachées à sa couleur de peau différente, signe de sa condition de métis. Mais, pour son malheur, Onyesonwu est aussi une esha. Elle possède des pouvoirs magiques très puissants dont elle ne contrôle hélas pas les effets dévastateurs. Il faudrait qu’un sorcier expérimenté l’instruise sur les points mystiques qui lui permettront de maîtriser son don. Mais pour cela, il doit l’accepter comme apprentie. Peine perdue dans une culture où les femmes doivent se cantonner au rôle subalterne. Pour son malheur, Onyesonwu est enfin une jeune fille têtue, aux émotions à fleur de peau et au caractère bien trempé. Une adolescente persuadée qu’elle doit accomplir la prophétie annoncée dans le Grand Livre de Sola, maintes fois réécrit par les hommes.

Qui a peur de la mort ? mêle les ressorts du roman post-apocalyptique à ceux d’une fantasy métissée de conte africain. Dans un décor de fin du monde, où la technologie ne subsiste plus que sous la forme d’ordinateurs poussiéreux, de scooters polluants et d’armes à feu bricolées, Nnedi Okorafor met en scène la quête initiatique d’une jeune femme tiraillée entre le poids des traditions et un furieux désir d’émancipation. Si le traitement apparaît suffisamment original pour susciter la curiosité, voire un semblant d’enthousiasme, le récit pâtit de longueurs et d’un rythme inégal. Bavard et assez redondante, la quête de Onyesonwu ne surprend guère, même si l’imaginaire et les croyances africaines dépaysent une histoire au final très conventionnelle. Jujus (enchantements), panoplies (esprits) et esha (sorcières) confèrent ainsi au roman un surcroît d’intérêt, d’autant plus qu’ils sont utilisés avec discernement, sans abuser de la suspension d’incrédulité. Par contre, j’avoue avoir beaucoup souffert des relations amoureuses entre les différents personnages, au point de sauter quelques pages aux moments les plus moites.

Qui a peur de la mort ? peut se lire également comme une allégorie du Nigéria d’aujourd’hui, endeuillé par les conflits tribaux et religieux, où le viol des femmes est considéré comme une arme de purification ethnique. Sur ce point, le roman de Nnedi Okorafor semble une lecture salutaire, d’autant plus qu’il adopte le point de vue des femmes, traitant sans préjugés et sans fard des questions du patriarcat et de l’excision des adolescentes. L’autrice ne nous épargne rien des violences exercée à leur encontre, n’exonérant pas les femmes elles-mêmes de leur part de responsabilité dans cette mutilation. Pendant son périple, Onyesonwu se frotte à l’altérité, découvrant la haine et le racisme, y compris parmi ses victimes. Au-delà de la guerre entre Nuru et Okeke, il existe en effet toute une variété de parias, cibles du rejet et de la violence de ceux se considérant comme la norme. En guise d’antidote, Nnedi Okorafor distille un discours de paix et de tolérance, réservant les foudres de Onyesonwu aux êtres les plus détestables et irrécupérables. Car, on ne peut vaincre l’ignorance, la cruauté et la barbarie avec les armes de ses ennemis.

Cet aspect du roman emporte finalement l’adhésion, faisant oublier les faiblesses et le côté plan-plan de l’intrigue. Mais surtout, sous couvert de conte exotique, Qui a peur de la mort ? traite des fléaux qui plombent le développement du Nigéria, voire de toute l’Afrique, obérant hélas l’émancipation féminine. Pas sûr qu’un seul roman suffise à modifier la donne.

Qui a peur de la mort ? (Who Fears Death, 2010) de Nnedi Okorafor – Panini Books, collection « Eclipse », 2013 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Laurent Philibert-Caillat)