Abattoir 5

Le présent ouvrage n’est pas la première adaptation d’Abattoir 5, mais il s’agit sans doute de l’une des plus réussies, tant Ryan North et Albert Monteys ont su capter l’essence du roman de Kurt Vonnegut, ce mélange désespéré de fatalisme et de drôlerie irrésistible. Un condensé de Science fiction, d’autobiographie et d’Histoire, faisant de ce roman l’une de mes œuvres antimilitaristes préférées, avec le fameux Catch 22 de Joseph Heller.

À l’usage des étourdis qui seraient passés à côté de ce texte majeur du XXe siècle, quelques mots de l’histoire. Billy Pilgrim possède une étrange faculté depuis qu’il a été enlevé par les Tralfamadoriens, ce peuple extraterrestre à la curiosité insatiable. Devenu sur leur planète l’objet de toute leur attention, pour ne pas dire la vedette de leur zoo, il a acquis à leur contact le don de se détacher du temps, calquant son regard sur leur perception simultanée des événements. Les Tralfamadoriens ont en effet la connaissance de l’entièreté de la réalité, de son début à sa fin. À vrai dire, le début et la fin n’existent pas, le continuum n’étant qu’un ensemble de séquences qu’ils perçoivent simultanément et auxquelles ils ne peuvent rien changer. Pour eux, la notion de libre-arbitre est une bizarrerie, un caprice de lunatique, une exception à l’échelle de l’univers. Les faits se sont déroulés, se déroulent et se dérouleront toujours de la même façon. C’est comme ça.

« Voilà une question très terrienne. Pourquoi vous ? Pourquoi nous ? Pourquoi tout le reste ? Eh bien, nous sommes piégés, M. Pilgrim, dans l’ambre de cet instant. Il n’y a pas de pourquoi. »

De même, la mort n’est pas la fin de tout puisque qu’elle n’est qu’un moment de ce déroulement dont on peut se détacher pour revivre d’autres instants de son existence. Revivre des épisodes clés de sa propre vie, Billy sait le faire, tirant de cette expérience personnelle un regard désincarné sur son humaine condition. L’Histoire ne nous apprend rien. Elle n’est que le compte-rendu de grandes catastrophes humaines vécues par de simples individus. Billy est bien placé pour le savoir, ayant vécu lui-même l’un de ces événements : le bombardement de Dresde en 1945. Prisonnier de guerre à cette époque, il a échappé à la mort mais pas au traumatisme. Sans cesse, son errance détachée du temps le ramène à cet épisode vécu à l’abri de la chambre froide de l’abattoir 5.

Pour réussir à adapter en bande dessinée le roman de Kurt Vonnegut, il fallait une grande dose de talent et sans doute aussi un peu d’inconscience, toute chose que possèdent manifestement Ryan North et Albert Monteys. Leur adaptation de Abattoir 5 transpose en effet le propos de l’auteur américain avec une grande maîtrise, restituant les sauts temporels impulsés par la narration d’une façon admirable. On saute ainsi d’un épisode à un autre, sans véritable solution de continuité, découvrant peu-à-peu la vie de Billy et le regard qu’il porte sur son bref passage sur Terre. On accompagne son récit aux différentes époques de son existence, avec comme point d’ancrage dans le temps cette expérience traumatique à Dresde, dont les échos et les récurrences ne font que le poursuivre pendant son errance, apportant un contrepoint tragique aux moments plus heureux de sa vie. D’aucuns pourraient considérer Abattoir 5 comme un roman pessimiste, dépourvu de tout espoir. On ne niera pas le fait. On sourit pourtant, voire on rit beaucoup car Kurt Vonnegut confère au récit de Billy Pilgrim une drôlerie incontestable. Des moments où il laisse libre cours à l’ironie et à la satire, prenant pour cible les compagnons de Billy, mais n’épargnant cependant pas le narrateur. On y croise ainsi des types bas de plafond ou tout simplement haineux, l’avatar grotesque d’un écrivain de SF, un honnête professeur de lycée, une starlette du X, un propagandiste américain traître à son pays et Kurt Vonnegut lui-même.

La virtuosité du découpage et du graphisme font écho au récit atomisé de Pilgrim. Oscillant entre ligne claire quasi-réaliste et abstraction, Albert Monteys ne craint pas également de jouer avec différents registres graphiques, du pulp au simple crayonné, restituant à merveille la déconstruction de la narration et transposant avec brio le propos fataliste et existentialiste du roman de Vonnegut. De cette quête du bonheur flirtant avec l’absurdité et l’ironie grinçante, il tire une bande dessinée impressionnante dont les images nous accompagnent longtemps. Très longtemps. C’est comme ça.

Ryan North et Albert Monteys rendent donc justice au roman de Kurt Vonnegut, leur adaptation dessinée faisant écho au récit de Billy Pilgrim d’une manière touchante, dépourvue de toute sensiblerie, mais avec une justesse de ton indéniable. Un chef-d’œuvre !

Abattoir 5 ou La Croisade des enfants : une danse imposée avec la mort (Slaughterhouse-five or the children’s crusade, 2020) – Ryan North & Albert Monteys, adapté du roman de Kurt Vonnegut – Coédition Seuil et éditions du sous-sol, septembre 2022 (traduit de l’anglais [États-Unis] par Clément Baude)

L’Anneau-Monde

Parfois, on devrait se fier à son intuition, à la petite voix qui vous susurre dans un coin de votre caboche que vous avez fait le mauvais choix en saisissant ce bouquin sur une pile à lire. On devrait entendre qu’il mérite de continuer à prendre la poussière et tant pis si c’est un classique, un ouvrage fréquemment cité par les éminences, de surcroît primé (un Hugo, excusez du peu). Tant pis s’il échappe à votre culture livresque. Hélas, l’oisiveté estivale et la curiosité sont mauvaises conseillères, on le sait évidemment, même si l’on continue à céder à leurs injonctions répétées.

Donc, L’Anneau-Monde de Larry Niven.

Ce roman fait partie des récits ayant popularisé le thème du Big Dumb Object. À l’instar de Rendez-vous avec Rama de Arthur C. Clarke, L’Anneau-Monde met ainsi en scène un artefact de taille colossale, un anneau englobant un soleil dont la superficie gigantesque est en mesure de résoudre la question de la surpopulation dans plusieurs mondes. Pour examiner la chose, les Cavaliers, une espèce extraterrestre manipulatrice, s’adresse à un Kzin, sorte de félin agressif et tatillon sur l’honneur, et à un couple d’humains pour composer une équipe d’explorateurs téméraires. L’affaire est d’autant plus délicate et périlleuse que les Cavaliers ne leur ont pas tout dit. Un tel scénario ne pouvait que réjouir l’amateur de sense of wonder. Il faut malheureusement convenir que c’est raté.

Space opera et Hard SF font pourtant bon ménage dans ce roman au ton léger, pour ne pas dire primesautier, où l’auteur ne semble pas se départir d’une sorte d’humour décalé. Mais, l’humour est un ressort délicat à manier et Larry Niven est un gros lourd en cette matière. Ses saillies tombent à plat, ne suscitant qu’accablement, voire un agacement croissant au fil de péripéties dignes d’une comédie française des années 1970.

L’Anneau-Monde est de surcroît un véritable remède contre le sense of wonder. l’histoire est écrite (traduite ?) au fer à repasser, rendant la lecture pénible et ennuyeuse. Le traitement des personnages, y compris extraterrestres, se vautre dans les poncifs et la caricature, et ne parlons pas de l’unique personnage féminin qui n’est finalement présent que pour faire tapisserie, ou chambre à coucher, sous couvert de libération des mœurs.

Ne tergiversons pas, L’Anneau-Monde est une vraie purge. On pouffe en se disant qu’il s’agit du premier volet d’une série comportant au moins trois autres titres, sans compter les cycles annexes… Certains lecteurs aiment se faire mal.

L’Anneau-Monde (Ringworld, 1970) – Larry Niven – Réédition Mnémos, 2005 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Fabrice Lamidey, révision par Patrick Mallet)

Capitaine Futur : Les Sept Pierres de l’espace

Le temps passe aussi vite que le Comète en quête de nouveaux défis à relever. Voici déjà le cinquième opus des aventures du Capitaine Futur, le sémillant géant à la chevelure de feu et à l’intelligence remarquable. Sortez les midinettes, le héros est toujours un cœur à ravir, même si Joan le couve plus que jamais d’un regard jaloux. Mais, ne soyez pas trop impatient quand même, car la liste des ennemis de l’humanité est longue avant de pouvoir trouver le moment propice afin de compter fleurette. D’autant plus que le sorcier de la science a toujours une expérimentation sur le feu, histoire de ne pas rester oisif. Une fois de plus, il affronte un adversaire implacable, un véritable génie du mal, déterminé à dominer les neuf planètes pour en repousser les limites à son avantage exclusif. Un adversaire évidemment à la démesure de Curt Newton et de ses Futuristes, persuadé que l’univers, de l’infiniment petit au plus grand, lui appartient, prêt à être façonné à sa convenance. Face à Ul Quorn, l’hybride maléfique et à sa caravane de l’étrange, toutes les ressources athlétiques et intellectuelles du Capitaine ne seront pas de trop pour le mettre hors de nuire.

Lire Capitaine Futur, c’est un peu comme retrouver une paire de pantoufles auprès du feu. Périls terrifiants dont on sait que le héros parviendra à se dépêtrer à force de courage et de ténacité, sense of wonder suranné, voire kitschouille, décontraction et frisson sans prise de tête, les aventures de Curt Newton proposent un condensé de cet esprit pulp, cher à l’Âge d’or de la science fiction américaine. Dans l’univers du feuilleton ou plutôt du serial, Edmond Hamilton tire son épingle du jeu, en dépit de l’aspect répétitif des intrigues, de l’humour lourdingue du duo Otho/Grag et de rebondissements un tantinet téléphonés. Si les recettes d’écriture ne changent pas vraiment, l’auteur introduit pourtant une petite variante, dévoilant d’emblée l’identité de l’adversaire du Capitaine. Il s’agit donc moins de démasquer celui-ci que de le prendre en flagrant délit ou de le devancer afin de l’empêcher de mener son projet à terme. Le mano à mano entre Curt et Ul Quorn n’empêche pas le respect d’exister, voire même une certaine admiration mutuelle se développer entre les deux personnages, malgré l’antagonisme irréductible qui les oppose. Il en va souvent ainsi du héros et de son âme damnée.

Bref, Les Sept Pierres de l’espace s’apparente à un petit changement dans la continuité où l’ambivalence des motivations reste toujours exclue et où les poncifs constituent l’ordinaire d’un système solaire réduit aux dimensions d’une Amérique fantasmée.

Capitaine Futur  : Les Sept Pierres de l’espace – Edmond Hamilton – Le Bélial’, coll. «  Pulps  », juin 2020 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)

Superluminal

Un peu tombée dans l’oubli dans nos contrées, Vonda McIntyre a pourtant connu son moment de célébrité dans la SF américaine, notamment en étant récompensée par le Hugo et le Nebula. Depuis la traduction de La Lune et le roi-soleil en 1999, fantasy douce amère où se côtoient une sirène et Louis XIV, les romans de l’autrice avaient déserté les tables des librairies dans l’Hexagone. Aussi la réédition de Superluminal chez Mnémos, pour inaugurer leur collection « Stellaire » dédiée aux aventures spatiales, apparaît-elle comme une bonne surprise, du moins en attendant celle de Le Serpent du rêve.

Comme souvent dans le monde anglo-saxon, Superluminal trouve son origine dans la forme courte, plus précisément les nouvelles « Aztecs » et « Transit », si l’on se fie à l’isfdb. On y découvre un futur à la fois familier et étranger où l’espèce humaine semble avoir apprivoisé le voyage supraluminique, mais au prix du sacrifice d’une partie de son humanité. Impossible en effet pour les équipages humains de franchir le mur de la vitesse de la lumière sans être placés en sommeil artificiel, avec comme seule sauvegarde la vigilance d’un pilote, c’est-à-dire un homme ou une femme, capable de ralentir ou d’accélérer son flux sanguin grâce à un cœur mécanique implanté à la place de leur organe naturel. À la fois adulés et regardés avec crainte, les pilotes forment ainsi un corps à part, isolés dans la tour d’ivoire d’une transhumanité qui les coupe définitivement du commun des mortels. Laena Trevelyan a subit cette transformation chirurgicale sans se rendre compte qu’elle allait mettre un terme à sa passion naissante pour Radu Dracul. Elle le regrette amèrement, même s’il est plus facile pour elle de faire son deuil de sa relation avec Radu, cœur mécanique oblige. Pour son ex-partenaire, la rupture est moins facile à accepter, d’autant plus qu’il se découvre un don particulier de nature à remettre en question l’équilibre entre les pilotes et le reste de l’humanité. Mais, tout cela ne compte finalement pas. Le seul sujet qui importe vraiment se résume à une question : l’amour n’est-il pas le meilleur moyen de se rapprocher les uns des autres ?

Que les amateurs de science fiction se rassurent. Superluminal n’est pas seulement une romance contrariée sur fond d’aventures spatiales, comme la quatrième de couverture le laisse penser. Certes, la dimension psychologique, pour ne pas dire sentimentale, constitue un aspect important de l’intrigue. L’amour de Radu pour Laena, et vice-versa, apparaît comme le principal moteur d’un récit qui, fort heureusement, ne se cantonne pas à la bluette. Superluminal est surtout un roman sur l’altérité, mais aussi sur les conséquences des transformations corporelles, métaboliques et psychologiques rendues nécessaires par le voyage dans l’espace. Un roman sur la transhumanité en somme, mais avec un traitement que n’aurait pas désavoué Ursula Le Guin. Jouant de la temporalité différente impulsée par le voyage au-delà de la vitesse de la lumière, relativité oblige, Vonda McIntyre déroule une histoire d’amour nuancée et bienveillante, autour de la différence et de la nécessaire adaptation aux changements, brossant en creux le tableau d’un avenir empreint de lyrisme, de mystère et de choix moraux déchirants.

Selon qu’ils soient sensibles à la plume délicate et à la poésie de la prose de Vonda McIntyre, d’aucuns succomberont au charme de Superluminal ou trouveront insupportablement nunuche le présent roman. Les défenseurs acharnés de Cordwainer Smith ne manqueront cependant pas de relever une certaine communauté d’esprit avec le cycle des « Seigneurs de l’Instrumentalité ». On a connu pire comme comparaison.

Aparté : Je n’ai pas résisté à joindre à cet article la sublime illustration de Florence Magnin, réalisée pour le Club du livre d’anticipation chez Opta.

Superluminal (Superluminal, 1983) – Vonda McIntyre – Réédition Mnémos, collection « Stellaire », juin 2022 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Daniel Lemoine, révisée par Olivier Bérenval)

Unity

Dans un futur mortifère, où les apocalypses atomique, climatique et pandémique ont réduit la surface terrestre à une terre gâte, anéantissant au passage l’Europe et les autres continents, l’humanité a trouvé refuge autour de l’océan Pacifique dans des cités sous-marines apparemment pacifiées ou du moins soumises à l’autorité régulatrice des gangs criminels qui les gouvernent. Mais, toutes ces catastrophes ne lui ont pas appris la sagesse, bien au contraire une guerre froide implacable oppose Norpak et Epak, les deux superpuissances ennemies qui dominent chacune des rives de l’océan. Piégée à Bloom City, Danaë n’a pourtant pas perdu tout espoir. Elle n’a pas renoncé à restaurer la continuité avec son passé, rompue durant un épisode dont le souvenir la traumatise encore. Il lui suffit de reprendre pied sur la terre ferme, en déjouant la surveillance des maîtres des lieux, et de rallier Redhill, au cœur du néo-désert. Il lui suffit de renouer contact avec ses sœurs, en espérant ne pas subir leur réprobation. Un périple semé de chausse-trapes, avec la menace d’un conflit nanotechnologique en guise d’aiguillon, sans oublier une ribambelle d’enragés à ses trousses, prêts à toutes les violences pour l’attraper. Heureusement, elle peut compter sur Naoto, son amant, et Alexeï, mercenaire sans illusion, un tantinet suicidaire.

On l’avait cru définitivement enterré par l’individualisme forcené et le Moi absolu, remisé dans les enfers du totalitarisme. Et pourtant, Unity semble redonner de la couleur au rêve d’une conscience collective, intuitive et porteuse d’espoir, celui de la compréhension absolue, de la mutualisation des intelligences et de la fin des conflits. Quelque chose qui ne soit pas pour une fois un cauchemar posthumain, prélude au viol de l’identité et de l’intégrité physique. Bref, c’est un joli tour de force que nous propose Elly Bangs en nous livrant un récit au propos nuancé et au rythme soutenu.

Entre Waterworld et Mad Max, Unity est en effet une quête existentielle, survolant tous les aspects du récit post-apocalyptique, sans en épuiser complètement la matière. Sectes survivalistes, syndicat du crime aux pouvoirs régaliens, enfants soldats dépourvus d’allégeance, réfugiés ballottés entre le marteau climatique et l’enclume du chaos, nanobots autoréplicants et entités posthumaines formant littéralement Légion, tout ce beau monde peuple un territoire où le désastre fait le lien entre les uns et les autres. Un décor propice à tous les excès et toutes les spéculations catastrophistes, mais où pourtant il n’est pas interdit de renaître ou de laisser libre cours à la résilience.

Elly Bangs s’y entend en effet pour faire vivre des personnages tiraillés entre leur désir, leur instinct de survie et l’espoir d’une hypothétique rédemption, histoire d’effacer l’ardoise de leur passé. Oscillant entre road-trip et thriller, en passant par l’introspection, Unity donne ainsi à voir et à réfléchir, mariant l’esthétique post-apo à l’énergie cyberpunk.

Après l’apocalypse pop de Marguerite Imbert, Elly Bangs redonne donc un coup de fraîcheur au trope de la conscience collective. Comme le laisse entendre la quatrième de couverture, Danaë est à la fois unique et multiple, le tout étant plus grand que la somme des parties. Au collectif des lecteurs de donner sa chance à ce premier roman. Il le mérite.

Unity (Unity, 2021) – Elly Bangs – Éditions Albin Michel Imaginaire, septembre 2022 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Gilles Goullet)

Un an dans la Ville-Rue

Faisons court et efficace.

Un an dans la Ville-Rue est une novella de Paul Di Filippo, auteur américain que l’on n’avait plus guère croisé dans nos contrées depuis la traduction du sidérant et moite Langues étrangères chez Ailleurs & Demain. Habitué à l’expérimentation et à une certaine exigence sur la forme et le fond, autrement dit, dans le genre qui nous intéresse, les images et les idées, il faut croire que l’imagination débridée et décalée de l’auteur n’a pas rencontré son public. Dommage pour son recueil de biographies fictives Pages perdues et pour La trilogie steampunk. Si un éditeur pouvait les rééditer et proposer quelques inédits, il y a matière, ce serait cool.

La présente novella ne risque pas de remettre en cause cette réputation. Un an dans la Ville-Rue a le charme malin des films de cinéma bis. On pense forcément à Dark City pour le contexte urbain et l’étrangeté de l’atmosphère, même si l’intrigue s’en différencie beaucoup. Paul Di Filippo flirte aussi, et pas qu’un peu, avec la weird fiction chère à Jeff VanderMeer. Bref, autant ne pas vous cacher le gros coup de cœur suscité par cette lecture, d’autant plus enthousiaste que l’auteur ajoute une vraie exigence stylistique à son écriture.

Imaginez maintenant un monde réduit à une bande urbanisée, bordée d’un côté par le Fleuve et de l’autre par les voies ferrées. Une ville linéaire apparemment sans début ni fin, personne ne peut en témoigner de toute façon ou même envisager l’existence d’un bloc zéro. Une cité composée d’arrondissements aux noms délicieusement imagés et de blocs numérotés à l’infini, l’ensemble étant éclairé par un double soleil aux orbites orthogonales. Au-delà des limites de la ville, on aperçoit l’Autre rive et le Mauvais Côté des Voies, comme des abstractions géographiques inaccessibles. Au-dessus des têtes, des entités psychopompes, les Bouledogues et les Femmes des Pêcheurs, sillonnent les cieux, attendant leur heure, prêt à ravir les dépouilles des défunts pour les emporter vers un ailleurs indéterminé. En-dessous du métro et des égouts de la Cité, l’inconnu, pavé d’écailles vivantes et pas seulement de bonnes intentions.

La grande force de Un an dans la Ville-Rue réside dans ce cadre familier et dans un jeu d’emprunts à des références culturelles et topographiques en gros issues des années 1950, mais dont la configuration singulière et étrangère nous éloigne de notre quotidien. Paul Di Filippo ne force pas le trait pour faire émerger peu-à-peu ce monde des limbes de son imagination. Il n’assène pas, se contentant de le faire vivre et respirer au fil des pérégrinations de Diego Patchen, son double littéraire, résident de la Ville-Rue.

Habitant au cœur de l’arrondissement de Vilgravier, dans un appartement situé dans le 10 394 850e bloc de l’Avenue, le bougre se satisfait en écrivant des nouvelles de Cosmos-Fiction pour une revue à bon marché vendue en kiosque, activité pour laquelle il rencontre quelque succès, au point de se voir proposer par son éditeur la publication d’un recueil de ses textes. Mais Diego aspire à plus. Une reconnaissance critique, l’estime de ses pairs de la fiction quotidienne et une véritable exigence stylistique, toute chose qu’on lui refuse dans son milieu, ce qui lui vaut de passer pour un excentrique. Comme on le voit, Paul Di Filippo s’y entend pour établir, non sans malice, des parallèles avec notre propre monde. La Ville-Rue apparaît ainsi comme un miroir quelque peu décalé de notre réalité, puisant son inspiration à la source de l’interzone de William S. Burroughs et de la weird fiction.

Sublimé par la traduction de Pierre-Paul Durastanti (je flagorne si je veux, mais honnêtement, félicitations pour le boulot de dingue !), Un an dans la Ville-Rue est un texte malin et ambitieux, où le fond et la forme s’entremêlent en de multiples couches dont on se plaît à décortiquer l’architecture. Parcourir l’Avenue de la Ville-Rue, c’est l’adopter, à la condition d’aimer s’y perdre. Un peu.

Un an dans la Ville-Rue (A Year in the Linear City, 2002) de Paul Di Filippo – Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », mai 2022 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)

Un Puits dans les Étoiles

Il était une fois un vaisseau, grand comme une planète et vieux comme l’univers, qui errait dans l’espace intersidéral. Un jour, le mastodonte atteignit la voie lactée et tomba dans les mains industrieuses de l’humanité, qui s’empressa de le convertir en astronef de croisière pour extraterrestres voyageurs. Pour embarquer, une seule condition à remplir : payer sa place en information — transfert de technologie fructueux — ou en ressources sonnantes et trébuchantes. Mais le Mal couvait au cœur du Grand Vaisseau. Pendant une mission d’exploration, certains membres de l’équipage découvrirent la mystérieuse entité dénommée Marrow, incarcérée en son centre. S’étant proclamés Indociles, ils tentèrent alors de s’emparer du pouvoir pour imposer son culte et peut-être même, la libérer de sa prison en hyperfibres. Il en résulta une guerre impitoyable qui manqua de détruire entièrement le Grand Vaisseau. Au terme de cet épisode, on aurait pu croire qu’après avoir réprimé la révolte, préservé l’intégrité de la coque et échappé à l’engloutissement dans un trou noir, les capitaines survivants allaient pouvoir enfin goûter à une immortalité paisible durant des éons. C’est bien mal connaître l’imagination de Robert Reed et le goût du lectorat pour ce genre de saga. A peine ses plaies sont-elles pansées que le Grand Vaisseau voit son avenir dramatiquement hypothéqué. En effet, la nouvelle trajectoire qu’il a adoptée pour échapper au trou noir l’entraîne inexorablement au cœur d’une nébuleuse obscure où le guette… un danger peut-être — certainement — plus grand encore…

Voici donc la chronique de Un puits dans les étoiles qui pourrait aisément s’intituler Le Grand Vaisseau — saison 2. En effet, tous les ingrédients constitutifs, les tics narratifs et les poncifs du précédent volet sont une nouvelle fois convoqués pour en mettre plein la vue aux adeptes de NSO (acronyme désignant le New Space Opera, courant littéraire qui, a bien y réfléchir, ne se différencie de son ancêtre de l’âge d’or que par les trois premières lettres). Un puits dans les étoiles commence immédiatement au moment où l’action de Le Grand vaisseau s’était interrompue et le programme de la seconde saison peut se résumer en deux mots : encore plus. Encore plus de gigantisme, encore plus de combats titanesques et cataclysmiques, encore plus d’armes effroyables (insérez ici le cri d’effroi de votre choix), encore plus d’extraterrestres bizarres, encore plus de jargon technoscientifique, encore plus de sexe (eh non ! même pas…) ; l’ensemble se déroulant sur une échelle de temps qui s’étiiiiiiiire encore sur des centaines d’années.

Une nouvelle fois, la surenchère d’effets se fait au détriment de l’aspect humain de l’histoire. Ici, on pourrait également résumer le procédé promptement. C’est le règne du encore moins. Encore moins de psychologie, encore moins de chaleur humaine, encore moins d’interaction entre les individus. Capitaines, ingénieurs, post-humains, extraterrestres ne sont que les marionnettes d’événements qui les dépassent en ampleur. Ils évoluent en tâche de fond, immergés dans une intrigue, par ailleurs totalement balisée. Fort heureusement, Robert Reed pratique davantage l’ellipse, ce qui nous épargne des siècles de comptes-rendus minutieux sur l’avancement des réparations et sur l’approche de la nébuleuse. Cependant, la narration reste très lente, pour ne pas dire ennuyeuse. Il ne se passe rien ou presque, durant environ 130 pages.

Puis, le rythme s’accélère, les événements se précipitent jusqu’à l’offensive générale contre le Grand Vaisseau. C’est alors une toute autre sorte de lassitude qui s’impose. Celle générée par la répétition des combats qui mobilisent un arsenal toujours plus impressionnant. Celle suscitée par le ressassement des effets dévastateurs de l’assaut. Celle enfin, du rabâchage des contre-mesures déployées par les capitaines, Washen et Pamir, afin de repousser l’invasion ; manœuvres toutes successivement et implacablement déjouées. Des pages et des pages où il n’est plus question d’une S-F d’idées puisque l’enjeu se réduit à la question : Charybde (Marrow) va-t-il trouver son Scylla ? Il n’est pas davantage question d’une S-F d’images, même si certaines visions titillent de manière subliminale le sense of wonder. Non, nous nous trouvons ouvertement dans une S-F de comptabilité. Seul importe le nombre de morts, les outrages pyrotechniques infligés au Grand Vaisseau et, de manière de plus en plus lancinante, le compte à rebours des pages qu’il reste à tourner avant un dénouement, en forme de cliffhanger comme il se doit, dans une série interminable…

Un Puits dans les Étoiles (The Well of Stars, 2005) de Robert Reed – Éditions Bragelonne, collection Science-fiction, juin 2007 (roman traduit de l’anglais [Etats-Unis] par Olivier Debernard)

Cyberdreams 09

Paru en 1997, le numéro 9 de la revue Cyberdreams explore des mondes futurs volontiers dystopique où, sous couvert d’utopie et de bienveillance, on s’attache à dépouiller les relations humaines de cette part d’incertitude fâcheuse, propice à la tragédie mais aussi à l’empathie pour autrui. Avec un sous-titre en forme de jeu de mots, « Société sens dessus-dessous », Francis Valéry et Sylvie Denis nous proposent quatre nouvelles et un essai dont l’actualité résonne plus que jamais cruellement à nos oreilles en 2022.

Avec « L’ère de l’innocence », Brian Stableford imagine un avenir bien sombre, où l’allongement de la durée de la vie semble un fait incontesté dont on se félicite globalement, même si les différents âges de l’existence et leurs tracas restent une réalité biologique indépassable. L’innocence donnant son titre à la nouvelle n’est plus celle des enfants mais des aïeuls, arrière-arrière-arrière-arrière-grands-parents jouissant d’une existence prolongée, mais condamnés à l’étiolement inéluctable de leurs facultés cognitives. Dans une inversion de perspective malicieuse, la juvénile narratrice d’à peine onze ans nous fait part d’une sagesse acquise aux côtés d’aînés devenus esclaves de leurs pulsions, y compris sexuelles. Une situation la poussant à oublier sa propre insouciance, non sans tendresse pour ces vieilles choses.

« La Ballade de Sally NutraSweetTM » évolue dans un autre registre, celui de la satire. Guère enclin à la tendresse, Paul Di Filippo y met en scène une utopie consumériste totale où les êtres humains ne sont plus que les supports de grandes marques, partageant leur existence entre leur affiliation commerciale et leur crainte de déchoir dans l’échelle des valeurs consuméristes. Aussi absurde et sarcastique que l’intrigue du film Brasil, « La Ballade de Sally NutraSweetTM » raconte l’aventure banale et médiocre vécue par une consommatrice lambda, poussée à devenir agent infiltrée dans l’enfer du Bac-à-soldes. On sent que Paul Di Filippo s’amuse beaucoup des poncifs du genre, délivrant une réflexion vacharde sur la société de consommation et son mode de vie superficiel et frelaté.

« Plaidoyer pour les contrats sociaux » a été récompensé par un prix Nebula. On comprend pourquoi à la lecture de ce court texte implacable qui voit l’amour réglementé par un système de contrat supposé mettre un terme à l’aspect passionnel, voire obsessionnel de ce sentiment. On regrette de ne pas pouvoir lire d’autres nouvelles de Martha Soukup qui semble avoir définitivement disparu des radars.

Quant à Alain le Bussy, il nous invite dans un monde futur où le principe de l’obsolescence programmée et du tout jetable a été poussé à l’extrême, rendant impossible le marché de l’occasion. Pour qui a lu Hank Shapiro au pays de la récup, le texte peut apparaître cependant un tantinet frustrant.

Pour terminer, s’inspirant des idées de Greg Egan et de Joe Shout, Jean-Jacques Girardot nous propose une revigorant petit article sur l’immortalité, via la copie numérique de l’esprit et son téléchargement dans un univers virtuel, amorçant une réflexion quasi-philosophique sur la conscience, l’identité et sur l’impact d’une telle technologie sur la gouvernance de nos sociétés. De quoi finir bellement le présent numéro de feue la revue Cyberdreams.

Revue Cyberdreams n°09Société sens dessus-dessous – Collectif – DLM Éditions, janvier 1997

Traversée vent debout

Un auteur ne meurt pas, tant que l’on parle de son œuvre. Jim Nisbet vient de lâcher la rampe, ce n’est pas une raison pour l’oublier.

Grand lecteur et écrivain frustré, Charley Powell a trouvé dans la mer ce suprême refuge pour ceux ayant décidé de s’affranchir de l’humanité (dixit Rafael Sabatini). Abandonnant sa sœur cadette Tipsy, il a largué les amarres et opté pour une existence bohème. Pour autant, il n’a pas lâché ses mauvaises fréquentations, trafiquant à l’occasion pour leur compte. Chargé de convoyer en solitaire à bord de son voilier le Vellela Vellela un colis illégal, il fait naufrage dans la mer des Caraïbes après avoir heurté un conteneur. Fin de l’aventure.

Pendant ce temps, accoudée au zinc d’un bar de San Francisco, Tipsy écluse son shot de tequila avec Quentin, homosexuel notoire, maudissant son frère. Elle vient d’être en effet informée qu’il effectue une mission pour quelqu’un dont le commanditaire n’est autre qu’une organisation religieuse secrète manipulant le cours de l’histoire mondiale via la démocratie américaine. Comme si le trafic de cocaïne ne lui suffisait pas… Elle finit par rencontrer Red Means, avec qui Charley a fait affaire pour cette mission. Le bougre a ramené dans une glacière la tête coupée de son frère. Dans quelles circonstances ? Red compte bien lui raconter toute l’histoire. En échange de sa peine, il espère qu’elle lui révélera un indice sur le lieu où Charley a pu cacher le colis qu’il devait convoyer. Un paquet pour lequel son commanditaire est prêt à tuer.

Même s’il demeure un auteur confidentiel, au moins autant outre-Atlantique que dans l’Hexagone, on ne peut plus considérer Jim Nisbet comme un perdreau de l’année. L’écrivain américain a en effet déjà publié une dizaine de titres sous nos longitudes, exclusivement chez Rivages. Des livres disponibles parfois seulement en France, où Nisbet jouit de l’aura d’auteur culte. Si la plupart de ses romans relèvent du genre policier ou du thriller, ses textes mettent plutôt en scène des francs-tireurs et des marginaux, alcooliques et toxicomanes notoires, en passant par de dangereux psychopathes. Nisbet ne trouve son plaisir que dans le détournement des codes, écrivant des livres inclassables même si leurs ressorts s’inscrivent dans un genre ou un autre. Pas sûr qu’avec Traversée vent debout, les choses s’améliorent…

A vrai dire, il y a matière à rester perplexe en lisant ce nouveau roman. Jim Nisbet commence très fort avec un avertissement laissant entendre que son histoire ne serait qu’une transcription neuronale, du moins son prologue. Celui-ci constitue d’ailleurs une entrée en matière déroutante tant par son style — une sorte de SF qui ne déparerait pas dans l’anthologie Dangereuses visions. Complètement décontextualisé — est-on dans le futur ou un rêve ? — , ce prologue projette le lecteur dans une situation où tous ses repères sont brouillés. Des éléments familiers y côtoient une vision fantasmatique, sorte d’expérimentation SF truffée de mots valises abscons — dronifleur, holotorium et j’en passe…

Le récit qui suit ce morceau de bravoure n’en est pas moins perturbant. Mélange de thriller, d’intrigue conspirationniste et de roman maritime, Traversée vent debout bouscule le lecteur dans ses habitudes. Il l’agace au point qu’il se demande à plusieurs reprises si l’auteur ne se fiche tout simplement pas de lui. Au travers des circonvolutions de l’histoire, on distingue tout de même deux lignes narratives principales. L’une classique, la composante thriller du roman, et une autre plus expérimentale, sorte de méta-récit issu des transcriptions neuronales mentionnées par Nisbet, où le narrateur et sa narration sont, en quelque sorte, mis en abyme.

Roman ardu et exigeant, Traversée vent debout risque de laisser à quai beaucoup de lecteurs. Quant à savoir où se cache la Vraie Vérité, sujet abordé à plusieurs reprises dans le texte, il semble que tout soit question de point de vue et de perception. A chacun de se forger le sien.

Traversée vent debout (Windward Passage, 2010) – Jim Nisbet – Éditions Rivages/Thriller, octobre 2012 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Eric Chédaille & Catherine Richard)

Les Mémoires d’Elizabeth Frankenstein

Flicker (oublions l’affreuse traduction française de son titre) a propulsé Theodore Roszak au rang des auteurs attendus comme le messie. Les rares lecteurs de Puces [Bugs] pouvaient déjà témoigner de l’habileté littéraire de l’auteur. Avec Les Mémoires d’Elizabeth Frankenstein, il s’offre un flash-back gothique aux sources du fantastique et de la science-fiction.

On a beaucoup joué avec l’œuvre de Mary Shelley. Le cinéma s’est emparé promptement de la créature du comte Frankenstein en accentuant la dimension horrifique de celle-ci, dénaturant au passage les rapports entre le créateur et la créature. On a également beaucoup écrit et théorisé sur les circonstances de la création du roman, sur son autrice et son entourage. Certains ont vu dans Frankenstein ou le Prométhée moderne un texte précurseur du fantastique moderne. D’autres, notamment Brian Aldiss, en ont fait un roman de science-fiction avant la lettre. Sur ces sujets Theodore Roszak ne se prononce pas. Son roman s’ajoute à cette longue déclinaison d’œuvres de fiction qui s’inspirent du texte et du personnage de Mary Shelley et dans laquelle s’inscrivent déjà La villa des mystères de Federico Andahazi, Le fils de Prométhée de René Reouven, Le Prométhée invalide de Walter Jon Williams, Frankenstein délivré de Brian Aldiss et bien d’autres encore…

L’argument de départ de Les Mémoires d’Elizabeth Frankenstein est très simple. Après la mort de Victor Frankenstein, Robert Walton est resté persuadé que la confession du démiurge demeurait incomplète. Selon lui, il manquait encore des éléments pour analyser et appréhender scientifiquement l’histoire de la déchéance de ce Prométhée moderne. Cette conviction le pousse à se rendre sur le continent afin de poursuivre son enquête sur les lieux mêmes de la tragédie. Après une âpre négociation, il obtient du dernier membre vivant de la famille Frankenstein des documents rédigés de la main d’Elizabeth, la demi-sœur et fiancée de Victor. Il est ainsi informé de la partie demeurée secrète de l’histoire.

A l’évidence, le roman de Theodore Roszak se veut plus proche du roman originel dont il reprend le dispositif narratif. Robert Walton est à nouveau le porte-parole du récit, introduit ici sous la forme des lettres écrites par Elizabeth Frankenstein. L’auteur ne s’en tient cependant pas à un simple décalque en trompe-l’œil du roman gothique de Shelley. La confession de la jeune femme est encapsulée dans les commentaires de Walton qui se livre à une véritable dissection du récit d’Elizabeth. Par ailleurs, la connaissance de l’arrière-plan historique est irréprochable, procurant une épaisseur crédible au roman. Ainsi, Roszak restitue habilement, non seulement les événements, mais aussi le bouillonnement intellectuel et scientifique de l’époque des Lumières. Sa restitution n’est cependant ni d’un optimisme béat, ni d’un pessimisme réactionnaire. Elle se veut juste lucide et sans concession. « Nous vivons une ère de systèmes : le médium éthéré, les particules élastiques, les essences et les fluides subtils roulant et bondissant à travers le néant infini, le tout destiné à révéler la Grande Cause dont la maîtrise ferait de l’homme l’égal de Dieu. Le docteur Mesmer avait vécu sa vie en cherchant la clé qui révélerait le secret des secrets, et il l’avait trouvée, du moins le croyait-il. Mais combien cette quête peut rendre l’homme brutal, me dis-je. Combien l’amour de la vérité peut le pervertir, surtout quand il croit qu’elle est presque à portée. Que rien ne vienne alors lui barrer la route ! Il arracherait les portes du ciel pour ravir ce secret. Il trahirait sa bien-aimée. »

Ainsi à l’instar de Flicker, la réalité nourrit la fiction au point de flouter les contours de l’une et de l’autre. Hélas, le vertige suscité par le mélange des deux n’atteint pas les sommets de ce précédent roman, Theodore Roszak se contentant de respecter strictement la chronologie de l’histoire de Mary Shelley. L’auteur choisit cependant de pousser sur le devant de la scène Elizabeth, la demi-sœur et fiancée de Victor Frankenstein. Pour se faire, il utilise les trous du récit de Victor Frankenstein – ou de Mary Shelley… – afin d’y insérer une histoire secrète plus générale sur les rapports entre l’homme et la femme. Au fil de la confession d’Elizabeth, les références à des événements et à des personnages historiques se mélangent à une histoire de nature plus ésotérique. Les Mémoires de la jeune femme dévoilent ainsi un affrontement entre deux conceptions du monde, un affrontement de nature sexiste qui ne trouvera son terme que dans l’union parfaite, le mariage alchimique. Unir ce qui a été divisé. Faire Un de Deux. Telle est l’œuvre à accomplir pour les adeptes exclusivement féminins de cette conception du monde. L’érudition de l’auteur fait une fois de plus ses preuves pour authentifier cette histoire cachée. Il nous guide à travers les arcanes complexes de l’Alchimie et du Tantrisme, établissant des passerelles entre ces croyances. Il faut convenir cependant que l’hermétisme des symboles et le didactisme des explications finissent par lasser. Une partie entière (115 pages) consacrée à ce sujet quand même ! De quoi refroidir les ardeurs du plus méritant des lecteurs. Enfin, la quatrième de couverture présente le texte comme un roman gothique et féministe. Il n’est pas sûr qu’il soit si féministe que cela, en tout cas dans l’acceptation contemporaine du terme.

Les Mémoires d’Elizabeth Frankenstein est donc un étonnant roman qui, sous couvert de fiction et d’hommage à Mary Shelley, se veut un pamphlet contre l’aveuglement généré par la recherche de la vérité. Mais, plus qu’un brûlot féministe, le présent roman s’apparente surtout à un appel à la mesure afin de déchiffrer le monde et comprendre l’autre, sans en violer l’intégrité.

Les Mémoires d’Elizabeth Frankenstein (The Memoirs of Elizabeth Frankenstein, 1995) – Theodore Roszak – Rééditions Le Livre de poche, 2009 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Édith Ochs)