Arslan

Entre la Guerre du Vietnam et la prise d’otages de Téhéran, le roman de M. J. Engh s’inscrit dans une période de doute et de revers pour les États-Unis, au point de susciter l’inquiétude de ses habitants quant à la capacité de l’Oncle Sam à les défendre. Sur ce contexte, l’auteure américaine vient greffer l’intrigue de son roman, donnant corps au cauchemar d’une Amérique en proie à l’occupation, dépouillée de son destin de nation promise à un grand avenir.

La lecture d’Arslan réactive une figure de la mémoire collective. Celle incarnée par Gengis Khan ou Tamerlan, voire Attila. Autrement dit, le conquérant asiatique, le barbare dont la réputation de cruauté précède les ravages accomplis par ses armées et dont l’irruption sonne le glas de la civilisation. Du fin fond d’une Amérique rurale et chrétienne, Franklin Bond observe de loin l’irrésistible conquête de la Terre par un obscur dictateur asiatique issu d’un État tampon, entre Chine et URSS. Par un coup de bluff que l’on ne déflorera pas ici mais qui demande à avoir la suspension d’incrédulité bien accrochée, Arslan impose son autorité sur le gouvernement des États-Unis après avoir conquis l’Europe et l’Asie. Accompagné de sa « horde » de vétérans, il prend ses quartiers à Kraftville où habite Bond, ne tardant pas à mettre la petite ville en coupe réglée. D’emblée, le personnage fascine le directeur du collège. D’abord par sa banalité. Jeune, charismatique, sûr de lui, intelligent, le bonhomme se montre également implacable, imposant par le meurtre et la terreur son autorité. Mais sa banalité ne cache pas longtemps son goût pour le mal. Dès son arrivée, il viole une jeune fille et un garçon de 12 ans, avant de révéler un appétit sexuel dévoyé. Pourtant, Arslan n’est pas le barbare intégral. Il n’est pas davantage un psychopathe ou un mégalomane. Il a une vision, un plan pour sauver l’humanité d’elle-même, plan qu’il s’applique à mettre en œuvre sur une période de vingt années sous le regard de Franklin Bond, son seul opposant, et de Hunt Morgan, la victime consentante de son sadisme.

Autant le dire tout de suite, Arslan relève plus de l’allégorie que du roman de politique-fiction. Il ne faut pas chercher en effet une once de rationalité dans le plan du dictateur et dans la façon dont il conquiert le monde. M. J. Engh préfère focaliser son attention sur un trio de personnages dont on suit l’évolution au fil des aller et retour du conquérant dans la communauté de Kraftville. Franklin Bond tient tête au dictateur, optant pourtant pour la collaboration afin d’éviter le pire pour sa communauté. Ceci ne l’empêche pas d’entretenir un double-jeu, organisant en coulisse un réseau de résistance. La personnalité de Hunt apparaît beaucoup plus complexe. Violé par Arslan à l’âge de 12 ans, le jeune garçon éprouve des sentiments ambigus envers son bourreau. Partagé entre la haine et l’amour, il attache ses pas à ceux du dictateur pour conserver sa dignité. Quant à Arslan, loin de rester un tyran tout au long du roman, il programme sa propre disparition, confiant son sort aux mains de ceux qu’il a opprimés.

Image du monde et des États-Unis en réduction, le microcosme de la petite ville permet à l’auteure de mettre en scène l’occupation de son propre pays par une force étrangère, dévoilant une comédie humaine guère éloignée de celle vécue par les Européens pendant la Seconde Guerre mondiale. Entre résistance et collaboration, les concitoyens de M. J. Engh s’y révèlent d’une mesquinerie et d’une veulerie assez détestable.

Si l’on se fie à ses seuls éléments, Arslan se rattache donc davantage au mainstream, proposant un point de vue amoral qui agace, voire dérange. En auscultant les zones d’ombre de la psyché, le roman de M. J. Engh confine à une certaine universalité qui n’est pas sans susciter quelques échos, encore à notre époque. Bref, voici de quoi réfléchir et débattre.

Arslan de M.J. Engh – Éditions Denoël, collection «  Lunes d’encre  », mai 2016 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jacques Collin)

La Crête des damnés

Le monde est vraiment petit (constatation à prendre dans tous les sens du terme, surtout le pire). Morgane Saysana, traductrice des deux premiers romans de Joe Meno dans nos contrées, a été écartée d’une manière très inélégante de la traduction du présent opus pour des raisons n’ayant rien à voir avec la qualité de son travail. N’épiloguons pas sur ce fait, constatons juste qu’elle demeure la véritable voix de l’auteur américain dans l’hexagone. Pour le reste, et bien que je ne sois pas naïf, je ne peux que déplorer ce genre de pratique émanant d’une petite structure éditoriale qui me paraissait jusque-là fort sympathique. Tant pis. ps : Il va sans dire que je publierai tout droit de réponse si cela se révèle nécessaire.

En cette rentrée littéraire…

Non, vous ne rêvez pas, sur ce blog interlope, je vais me joindre à un événement dont la portée commerciale est inversement proportionnelle aux vertus de la bienveillance. Un machin guère compensé carbone, il faut le reconnaître, où l’on trouve surtout les parutions annuelles destinées aux rombières et autres blogueur.ses en mal de reconnaissance. Bref, en cette rentrée littéraire disais-je, La Crête des damnés n’usurpe pas sa réputation de roman punk rock, porte-parole énervé et pourtant perclus de tendresse, d’une jeunesse en rut et prête à conquérir le monde. Mouais, surtout en rut pour être tout à fait sincère.

Le livre de Joe Meno se veut en effet un roman d’apprentissage, une sorte de teen novel exsudant la sueur, le cheveux gras, l’acné et le sperme, où l’on s’attache à un adolescent de Chicago, obsédé à l’idée de le faire avant de passer pour le naze intégral, et qui au final, découvre une forme de sagesse, du moins un regard plus mature sur la vie et le monde. Bref, bienvenue dans l’âge ingrat, une période que l’on regrette tous, avec un frisson rétrospectif d’horreur.

« ce serait toujours de la frime, lycée ou pas, pour le reste du monde et pour le restant de nos vies. On ne pouvait jamais deviner qui étaient vraiment les gens en se basant sur leur apparence, parce que leur apparence, bonne ou mauvaise, n’était toujours qu’un costume ou un rôle. C’était Halloween tous les jours pour la plupart des gens, en tout cas, simplement pour ne pas se sentir seul, pour avoir ce sentiment d’appartenance, peut-être tout simplement pour continuer d’être heureux. »

Début des années 1990, Chicago. Brian et Gretchen forment un duo improbable, traînant leur adolescence du côté de South Side dans un lycée privé catholique. En surpoids, les mèches teintées en rose après un traitement capillaire maison qui ferait passer l’irradiation des liquidateurs de Tchernobyl pour une cure de jouvence, Gretchen a l’habitude de régler ses comptes avec ses poings. Dernièrement, elle a refait le portrait de Stacy Bensen, l’élève modèle du lycée, ce qui lui a valu une exclusion de quelques jours. Quand elle ne va pas en cours, Gretchen zone au volant de sa Ford Escort en compagnie de Brian, écoutant les compilations punk rock maison (aussi), glissées dans l’autoradio pourrave du véhicule. L’épiderme rongé par l’acné jusque dans le dos, le cheveu gras, Brian nourrit pour sa camarade une passion dévorante qu’il n’ose pas lui avouer. Pas le truc hormonal provocant illico une érection et suscitant des visions moites bruyantes le contraignant à rejoindre les toilettes aussi vite que possible, non un truc plus sincère, du genre amour. Mais en attendant, le voilà condamné au rôle de confident, car Gretchen, c’est pour Tony Degan, un suprémaciste blanc, vieux de vingt-cinq, qu’elle en pince, rêvant de lui offrir sa virginité sur une banquette arrière de voiture.

La Crête des damnés ne fait guère dans la dentelle. Joe Meno nous immerge sans préambule dans la peau d’un jeune en proie au blitzkrieg hormonal de l’adolescence. La puberté envahissante, louant des séries-Z, VHS d’horreur flirtant (euphémisme) avec le porno soft, nudité full frontale y comprise, Brian est le parfait guide pour pénétrer les arcanes de cet âge de la vie. Il reluque sans vergogne les décolletés des filles ou les attaches de leurs soutifs, s’imaginant en Dr Fang, l’inventeur d’un rayon pour forcer les filles à coucher avec lui. Bref, le parfait loser, même s’il s’efforce d’y échapper avec plus ou moins de succès. Entre les couloirs du lycée où il doit subir les railleries des gros bras monosourcils qui y traînent, et les caves des pavillons de banlieue où s’improvisent des fêtes en l’absence des parents, Brian côtoie un échantillon d’adolescents pas tristes. Geeks férus de Donjons & Dragons, la honte totale, filles soit-disant faciles, néandertaliens de l’équipe de foot du lycée, skateurs roublards, camés et autres punks. Une véritable comédie humaine boutonneuse, sur un fond musical composé par les Damned, Clash, AC/DC, les Ramones, Misfits, Descendents , Dead Kennedy, et autres Black Flag.

Tour à tour hilarant, vachard et touchant, La Crête des damnés est à l’image de l’adolescence, excessive, révoltée, à fleur de peau, mais surtout obsédée par la transgression et la manière d’assouvir ses pulsions. Tout ceci se traduit par un roman attachant, plus profond qu’il n’y paraît au premier abord, nous renvoyant à nos responsabilités d’adultes. Sur ce point, on a encore du boulot pour grandir.

La Crête des damnés (Hairstyles of the damned, 2004) de Joe Meno – Éditions Agullo, collection « Fiction », septembre 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Estelle Flory)

D’autres Royaumes

Fuyant un père autoritaire et sadique, Alexander White s’engage dans l’armée américaine pour aller combattre les Allemands en France. Blessé sur le champs de bataille, il poursuit sa convalescence à Gatford, un petit village anglais, histoire d’honorer également une promesse faite à un camarade n’ayant pas survécu. Bien des années plus tard, alors qu’il est désormais un écrivain âgé, réputé sous le nom de plume d’Arthur Black pour la série Minuit, il décide de livrer en guise de testament littéraire, le récit de son séjour à Gatford.

Poursuivons l’exploration de l’œuvre de Richard Matheson avec un titre écrit sur la fin de sa carrière. Pas vraiment une réussite, hélas. Après la science fiction, le fantastique, le western et le roman noir, D’autres Royaumes aborde le genre de la fantasy, lorgnant ici davantage du côté de la féerie et du conte. Ce roman tardif de l’auteur américain n’a en effet rien du récit de Sword and Sorcery. Bien au contraire, Matheson enracine son histoire dans le terroir britannique, vers la fin de la Première Guerre mondiale, acquittant ainsi son tribut à Shakespeare, Lord Dunsany et Conan Doyle. La quatrième de couverture invoque de manière un tantinet putassière l’imaginaire de Robert Holdstock. D’emblée, écartons tout malentendu. Les bois évoqués dans D’autres Royaumes, ce Royaume du Milieu et ce Neverland hanté par les esprits primordiaux, les elfes, fées et autres sorcières, relève plus d’une conception stéréotypée que d’une mise en scène de figures archétypales.

L’agacement ne se cantonne pas bien sûr à ce parallèle malheureux. D’autres Royaumes apparaît rapidement comme un mauvais roman, une purge faisant regretter la curiosité. Le problème n’est en effet pas tant dans le choix du contexte que dans la propension de Matheson à d’auto-interpeller via un narrateur âgé faisant profession d’écrivain à succès, une série médiocre de romans horrifiques, nourrissant sans doute son homme mais pas les annales du genre. Conscient de la platitude intrinsèque de son œuvre et de son aspect strictement alimentaire, le narrateur ne cesse de se tancer pour son style et la tournure de ses phrases, tout en assenant l’authenticité de son récit. Bref, le dispositif narratif a la fâcheuse tendance à introduire une distanciation fatale avec le récit. À vrai dire, on n’arrive pas à croire un seul instant à l’histoire racontée par Matheson, fait d’autant plus gênant qu’il ne semble pas lui-même très convaincu par celle-ci. Et, si l’on s’accroche au récit d’Arthur Black, alter-ego et pseudonyme d’Alexander White, c’est plus par charité pour l’auteur de Je suis une légende que par vraie passion. D’autant plus que Matheson charge sa barque avec une intrigue percluse de clichés et pour tout dire grotesque.

Pas grand chose ne fonctionne en effet dans D’autres Royaumes, ni le narrateur, un personnage falot et ridicule, ni l’atmosphère bâclée flirtant avec le carton pâte, ni même des personnages ravalés au rang de stéréotypes dépourvus d’épaisseur psychologique. Et, ne parlons pas des interminables coucheries qui jalonnent une bonne partie de l’histoire. L’esprit transgressif et violent de l’auteur américain semble s’être mué en poudre de perlimpinpin, juste bonne à réveiller mollement la libido d’un vieillard cacochyme.

Si par mégarde vous tombez par hasard sur D’autres Royaumes dans une librairie ou dans une bouquinerie, un seul conseil : fuyez, pauvres fous !

D’autres Royaumes (Other Kingdoms, 2011) de Richard Matheson – Éditions J’ai lu, collection « Nouveaux Millénaires », janvier 2013 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Patrick Imbert)

La Ballade de Black Tom

Peu d’auteurs ont suscité autant d’admirateurs et de continuateurs que Howard Phillips Lovecraft. De son vivant déjà, ses écrits ont marqué les esprits, initiant un premier cercle lovecraftien avec lequel l’écrivain de Providence a entretenu une correspondance suivie, mêlant hommages réciproques et jeux littéraires. Par synergie créatrice, le corpus lovecraftien a inspiré ensuite d’autres auteurs qui ont souhaité en poursuivre les motifs, voire les enrichir avec de nouveaux mythes. Ces post-lovecraftiens, épigones besogneux et autres continuateurs ont dénaturé l’œuvre originale, travestissant peu-à-peu ses thématiques et contribuant à façonner le « mythe de Cthulhu ». Ils ont également déformé nos représentations sur l’auteur, participant à la légende du reclus de Providence.

Droit d’inventaire oblige, on en revient désormais à une image plus fidèle, plus conforme à l’époque où a vécu Lovecraft, ne délaissant pas les aspects les plus problématiques de sa personnalité et de ses écrits, notamment un antisémitisme latent et un racisme patent, devenus bien encombrants après la Shoah et à l’heure du Black Lives Matter. D’aucuns ont pu juger du sort réservé aux « Contrées du rêve » dans La Quête onirique de Vellitt Boe de Kij Johnson, suite subtile et féministe du périple de Randolf Carter. Pour sa part, Victor LaValle nous livre la réécriture d’une nouvelle très médiocre (Horreur à Red Hook), adoptant le point de vue de ces basanés cosmopolites dont Lovecraft nous dresse un portrait nauséabond que ne désavoueraient pas les tenants du grand remplacement… oups ! De la grande submersion cthulhuesque.

« à H.P. Lovecraft, avec tous mes sentiments contradictoires. »

La dédicace de Victor LaValle ne laisse pas planer le doute sur ses intentions. La Ballade de Black Tom est un hommage à l’œuvre de Howard Phillips Lovecraft, du moins à l’état d’esprit inspirant ses textes les plus célèbres, mais débarrassé de ses oripeaux les plus outrés. Si le racisme reste évidemment très présent, il est cependant édulcoré des aspects caricaturaux et fantasmatiques de la nouvelle Horreur à Red Hook. À vrai dire, LaValle propose un récit ambivalent qui tient à la fois du roman noir, de l’hommage critique et du récit horrifique.

Sous la plume de H. P. Lovecraft, Red Hook est le nom d’une partie de Brooklyn particulièrement misérable et inquiétante, située près de l’ancien port. Jadis, des marins aux yeux clairs (sans blague !) habitaient les lieux. Cette époque est désormais révolue. Le quartier n’est plus qu’un dédale de taudis malpropres où la population, arrivée ici illégalement, affiche tous les stigmates du péché sur sa face basanée (eh oui !). Tous les dialectes de la Terre semblent prospérer dans ce cul de basse fosse, entretenant la confusion et la dissimulation. Les pires imprécations et blasphèmes résonnent dans les rues, poussant la police new-yorkaise à ériger des barrières autour du quartier afin de protéger les banlieues limitrophes. Le lieu semble ainsi condenser toutes les peurs du gentleman de Providence face à une immigration massive.

Victor LaValle remet les choses dans leur contexte et à leur juste place. Principale porte d’entrée pour l’immigration, New York n’a jamais eu la réputation d’être une ville paisible. Théâtre de plusieurs émeutes violentes, la cité tient davantage du patchwork que du Melting pot. La délinquance, le vice et la misère n’y sont que le résultat de l’exclusion, de la peur et des préjugés. En introduisant le personnage de Charles Thomas Tester, LaValle entend restituer cet aspect des choses. Musicien médiocre, cet Afro-américain vit de débrouille dans le quartier de Harlem, assurant la subsistance d’un père mourant qui s’est ruiné la santé sur les chantiers de construction de la ville. Le bougre sait comment il doit se comporter lorsqu’il circule dans les quartiers blancs. Il sait ce qu’il en coûte de ne pas baisser les yeux lorsqu’un policier ou un contrôleur du métro s’adresse à lui. Il cherche surtout à se faire oublier, avec son étui à guitare, histoire de passer pour un de ces musiciens que l’on voit à tous les coins de rue. Il n’oublie pas enfin que sa propre communauté n’est pas exempt de préjugés, méjugeant les Afro-caribéens et leur étranges coutumes. À vrai dire, Tester n’aspire qu’à une seule chose : l’indifférence. Qu’on oublie la couleur de sa peau. Qu’on lui laisse vivre sa vie à sa guise.

Si Victor LaValle respecte globalement l’histoire de Horreur à Red Hook, il en inverse la perspective, n’hésitant pas à élaguer l’intrigue et à l’enraciner dans le corpus plus large des textes relevant du mythe de Chtulhu, comme les exégèses l’on définit a posteriori. Il le fait sans doute de manière trop appuyée, convoquant l’image du Grand Ancien, le Roi endormi, de façon explicite. De même, il donne sa propre interprétation au petit jeu que se livraient Robert Bloch et H.P. Lovecraft, sous la forme de deux clins d’œil, d’abord en conférant au détective privé associé à Malone, un sale type raciste et sans scrupule, l’identité d’Ervin Howard, puis en informant un homme originaire de Rhode Island qui habitait Brooklyn avec sa femme qu’il n’était pas le bienvenu à New York et que sa santé s’accommoderait mieux de Providence. Ceci dit, voilà bien la seule critique que l’on peut émettre car, pour le reste, la réécriture de la nouvelle de Lovecraft est à tous points de vues supérieure au texte original, tant en terme d’atmosphère, de tension dramatique, avec quelques belles scènes horrifiques, que pour le traitement des personnages, en particulier celui de Charles Thomas Tester/Black Tom.

Treizième volume de la collection « Une Heure-Lumière », La Ballade de Black Tom est donc une excellente novella, acquittant sans honte son tribut à Howard Phillips Lovecraft, tout en exerçant un droit d’inventaire malin et salutaire. On comprend qu’elle ait été primée à deux reprises, recevant le prix Shirley Jackson et le British Fantasy).

La Ballade de Black Tom (The Ballad of Black Tom, 2016) de Victor LaValle – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », 2018 (novella traduit de l’anglais [États-Unis] par Benoît Domis)

Hier, les oiseaux

« Il n’y a pas d’individus, il n’y a qu’une communauté. Ce qui est bon pour la communauté est bon pour l’individu, même jusqu’à la mort. L’unique n’existe pas, il n’y a que le tout. »

Couronné par les prix Hugo et Locus, Hier, les oiseaux, version allongée de la novella éponyme parue en 1974 dans l’anthologie Orbit, relève d’une science fiction plus intéressée par la psychologie et le spectacle de la nature que par le technoblabla et le sense of wonder. Le roman de Kate Wilhelm enracine en effet son propos dans le terroir d’une vallée des Appalaches où les Sumner, une riche famille de propriétaires terriens, décident de se retrancher en attendant l’effondrement de la civilisation, résolus à y survivre en usant de méthodes scientifiques quelque peu hétérodoxes.

Pollution de l’atmosphère, de la terre et des eaux, multiples guerres provoquées par la raréfaction des ressources, famine, pandémies meurtrières et stérilité des mammifères, humains y compris, l’avenir dépeint par l’autrice offre un condensé des peurs contemporaines. Pour autant, Kate Wilhelm n’écrit pas un roman catastrophe, dispensant une leçon de morale ou nourrissant une fascination pour le désastre esquissé. Passé la première partie qui installe le cadre du récit, elle porte son attention sur le devenir de la petite communauté autarcique, née des œuvres partagées de la science et de la misanthropie. Face à l’effondrement, les Sumner ont en effet opté pour le replis autour de la cellule familiale, choisissant le clonage comme moyen de perpétuer l’espèce et la civilisation. Un clonage dont l’échantillonnage se réduit aux membres de leur famille élargie et qui aboutit à un résultat imprévu dont les manifestations vont poser de graves problèmes psychologiques aux descendants de cette expérience.

Kate Wilhelm déroule ainsi un récit que n’aurait pas désavoué Robert Silverberg, celui de la période faste des années 1970, déclinant un questionnement éthique et philosophique autour des notions de liberté, d’individualité et de communauté. Elle pose également la question du devenir et de la viabilité d’un tel modèle sociétal. En conséquence, l’autrice se place davantage dans le champs des sciences humaines, montrant son appétence pour les paysages intérieurs de l’esprit humain et l’introspection. Elle flirte ainsi avec la dystopie et le roman post-apocalyptique, dévoilant la logique clinique d’une micro-société où l’uniformisation et la reproduction sociale priment sur l’individu et l’invention. Un processus découlant de l’eugénisme qui n’est pas sans rappeler celui de Brave New World d’Huxley et dont quelques personnages marginaux mesurent le caractère finalement dévolutif.

En compagnie de David, Molly et Mark, on assiste à la naissance dans la douleur de la communauté puis, on s’attache aux problèmes moraux posés par ses membres, s’interrogeant sur leur humanité. Les clones semblent en effet se complaire dans les limites psychologiques étroites, issues d’une sorte d’empathie immédiate les uns pour les autres, les poussant à ignorer l’individualité au profit d’un collectif totalitaire. Ils se contentent ainsi de reproduire leur modèle sans chercher à créer, à innover ou à sortir de leur zone de confort, ignorant l’épuisement des ressources matérielles présidant au bon fonctionnement des machines qui adoucissent leur vie et rendent possible la duplication des gènes et l’élevage des êtres vivants. Bref, sans se montrer trop démonstrative, avec subtilité et mesure, Kate Wilhelm décrit une oppression douce, où toute attitude différente est considérée comme une dangereuse marginalité à proscrire certes sans pitié, mais avec une compassion inquiétante. Un avenir où l’on cherche à éliminer toute alternative. Ça ne vous rappelle rien ?

Hier, les oiseaux n’usurpe donc pas son statut de classique, témoignant également de l’évolution des goûts et des centres d’intérêt du lectorat participant à la remise des prix littéraires. Pourtant, son propos continue à nous interpeller à cause de l’intemporalité de ses thématiques, mais aussi du fait de la sourde mélancolie qui nous étreint lorsque l’on prend conscience de notre mortalité. Un fait souligné par une nature très présente, indifférente aux gesticulations et tourments des personnages, et qui, finalement, nous survivra.

Ps : J’ai mis par dépit la couverture de la réédition au Livre de poche. Mais, faut avouer que la pauvre Kate Wilhelm n’est décidément pas gâtée en matière d’illustration de couverture.

Hier, les oiseaux (Where late the sweet birds sang, 1976) de Kate Wilhelm – réédition Le livre de poche, 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Sylvie Audoly)

Aux limites de l’infini

Les amateurs de rétro-futurs trouveront sans doute leur bonheur dans ce recueil de Stanley G. Weinbaum paru aux éditions de l’Arbre vengeur. Aux limites de l’infini a en effet de quoi séduire le lecteur curieux, celui ne craignant pas la patine de l’âge d’or de la Science-fiction. Stanley G. Weinbaum fait partie de ces petits maîtres de la SF dont l’œuvre, s’il n’était pas mort prématurément, aurait sans doute brillé davantage, du moins dans un des mondes du Si qu’il met joliment en scène dans une nouvelle au sommaire de cette anthologie. Le texte porte en germe toutes les potentialités de la Science-fiction, vertige spéculatif, souci de rationalité et aventure débridée, pimentée d’une touche humoristique malicieuse.

Le recueil proposé par l’Arbre vengeur compte sept nouvelles parues entre 1934 et 1936 dans les pulps Wonder Stories, Fantasy Magazine et Thrilling Wonder Stories. Sept textes oscillant entre la dizaine et la cinquantaine de pages. Du court donc, abordant des registres variés sans se départir d’un ton résolument optimiste et d’une ironie parfois vacharde. Du récit d’exploration spatiale où l’on découvre des écosystèmes étrangers, aux univers hors du temps puisque jamais advenus, en passant par le récit catastrophe ou par la résolution d’un problème de mathématiques sous la menace d’un tueur revanchard, Stanley G. Weinbaum dévoile des trésors d’imagination. Si l’on est loin du pulp échevelé, on reste cependant dans une SF fondée sur les connaissances scientifiques de l’époque, flirtant avec la fantasy, les stéréotypes et le sense of wonder, sans oublier une petite touche de modernité qui n’est pas sans évoquer les exigences de John W. Campbell.

Aux limites de l’infini propose un sommaire éclectique permettant de découvrir les différentes facettes de l’auteur américain. Si l’on apprécie le récit d’exploration et la rencontre avec d’autres formes de vie, « Odyssée martienne » et « Les Lotophages » décrivent deux aventures sur Mars et Vénus qui ont le bon goût d’imaginer des extraterrestres échappant à l’anthropomorphisme habituel. Auréolé d’une assertion dithyrambique d’Isaac Asimov l’un des trois textes qui ont bouleversé la SF. », excusez du peu), la première nouvelle raconte le périple étrange et amusant accompli par le chimiste d’une expédition terrienne, en compagnie d’un autochtone à l’apparence d’autruche. Le second, plus inquiétant au premier abord, nous emmène sur la face nocturne de Vénus (*authentique), en compagnie d’un couple à la recherche d’espèces vivantes inconnues. Ils y rencontrent une forme d’intelligence radicalement autre, hélas condamnée du fait de sa nature. Indépendamment de leur aspect aventureux, les deux récits se distinguent par leur volonté de mettre en scène des extraterrestres crédibles, du moins suffisamment pour susciter quelques questions autour des notions d’intelligence et de conscience.

Plus court, « Aux limites de l’infini » confronte un statisticien à son ravisseur, un dangereux psychopathe ayant décidé de l’épargner s’il résout un problème mathématique. On s’amusera ou pas de la logique du raisonnement du bonhomme.

Avec « Les Mondes du Si », on touche au vertige conceptuel des mondes conditionnels, autrement dit les mondes du subjonctif. Et si ? La question recoupe bien entendu les champs respectifs de la SF et de l’uchronie personnelle. L’auteur choisit ici l’ironie cruelle, faisant de Dixon Wells, un retardataire maladif, le malheureux cobaye du subjonctiviseur, un appareil permettant de jauger sa situation présente au regard de ce qui aurait pu être si l’on avait agit autrement.

Après ces textes, il paraît évident que « Graphe », apparaît comme la déception de l’anthologie, en dépit d’un twist final que n’auraient pas désavoué Fredric Brown ou Robert Sheckley.

Si les récits de Stanley G. Weinbaum apparaissent datés, il arrive cependant que leur propos entre en résonance avec l’actualité. C’est la cas de « Dérive des Mers » où un cataclysme géologique entraîne la disparition du Gulf Stream, provoquant une glaciation du climat en Europe et un bouleversement géopolitique majeur. Le dénouement qui voit les États-Unis devenir une hyperpuissance dans un monde ayant échappé à une guerre mondiale causée par l’afflux de réfugiés climatiques, n’est pas sans nous renvoyer à des problématiques actuelles. De même, « Les Lunettes de Pygmalion », sous couvert d’une histoire d’amour, imagine un procédé de cinéma immersif faisant paraître la 3D ou la réalité virtuelle bien terne.

En dépit de son âge, Aux limites de l’infini dévoile donc une Science-fiction au charme certes désuet, mais témoignant de quelques belles pages d’anticipation intelligente et amusante. À découvrir.

Additif : On notera la belle illustration de couverture de Richard Guérineau, tout à fait dans l’esprit des nouvelles de cette anthologie.

Aux limites de l’infini et autres nouvelles choisies de Stanley G. Weinbaum – Éditions de l’Arbre vengeur, 2019 (nouvelles traduites de l’anglais [États-Unis] par Catherine Delavallade)

Les Coureurs d’étoiles

Faisant suite Aux comptoirs du cosmos, Les Coureurs d’étoiles est le troisième tome consacré à la « Hanse galactique », autrement dit la Ligue polesotechnique, premier segment historique de la « Civilisation technique ». Sur le modèle de « Fondation » de Isaac Asimov ou de « L’Histoire du futur » de Robert Heinlein, Poul Anderson dessine une vaste fresque de l’avenir de l’humanité, sous-tendue par une vision cyclique où l’initiative individuelle, pour ne pas dire individualiste, importe davantage que le processus de composition et de décomposition des structures étatiques.

On se passera ici du résumé, renvoyant les éventuels curieux aux tomes 1 et 2 de la série, voire à la chronologie de la « Civilisation technique » établie par Sandra Miesel et figurant en postface. Optons plutôt pour une analyse rapide de l’ouvrage. Celui-ci rassemble quatre textes relevant des formats de la novella (« Les Tordeurs de troubles ») et de la nouvelle, précédés pour deux d’entre-eux d’un prélude et d’un interlude. En-cela Les Coureurs d’étoiles ne se distingue pas du tome précédent, d’autant plus qu’on y retrouve les personnages de Van Rijn, Falkayn et Adzel, le Wodenite à l’apparence reptilienne de la nouvelle « L’Ethnicité sans peine ». Bref, on se retrouve en terrain connu, trop sans doute pour empêcher une certaine lassitude de s’installer.

Les péripéties vécues par les associés de Van Rijn et le prince-marchand lui-même cachent en effet à grand peine les redondances de leurs aventures. En quête de nouveaux marchés et de clients à filouter, sur le dos des autres membres de la Ligue polesotechnique si possible, la Compagnie Solaire des Épices et Liqueurs tente de nouer des relations commerciales avec des mondes inconnus, peuplés en règle générale de sophontes primitifs. À vrai dire, si l’on fait abstraction de la nouvelle « Le Jour du Grand Feu », et encore faut-il nuancer le désintéressement de l’intervention, Les Coureurs d’étoiles révèle surtout le goût du profit et le cynisme incroyable, à faire dresser les dreadlocks sur la tête d’un militant altermondialiste, de Van Rijn et Falkayn. Confrontés à des écologies et des civilisations étrangères, ils ne s’embarrassent pas en effet de salamalecs, usant sans vergogne de leur connaissance sommaire des us et coutumes des sophontes pour leur imposer les vertus de l’économie de marché, non sans provoquer quelques réactions fâcheuses. Les quatre récits mettent ainsi en scène les démêlés de Van Rijn, de Falkayn ou d’autres employés de la Compagnie, contraints de faire feu de tout bois pour se sortir du guêpier où les ont poussés l’incompréhension et l’hostilité des autochtones.

Sans surprise, Van Rijn reste un personnage imbuvable, dont l’emphase théâtrale, pour ne pas dire l’art du cabotinage, la roublardise, la propension à l’arrogance et l’attitude très rentre-dedans avec la gente féminine, pèsent sur des récits se voulant pourtant plus orientés vers l’ethnologie exotique, même si l’on ne s’écarte pas de l’esprit du pulp. Le bonhomme reste également un redoutable logicien, apte à résoudre tous les casse-têtes, même par procuration comme dans la nouvelle « La Clé des maîtres ». Sans doute un peu trop rusé pour être crédible d’ailleurs, Poul Anderson préférant sacrifier la vraisemblance sur l’autel de la démesure et de la grandiloquence du personnage. Par contre, il se confirme que David Falkayn apparaît bien comme un personnage falot, heureusement contrebalancé par son association avec deux sophontes, Chee Lan, une Cynthienne dont l’apparence de peluche cache un tempérament caustique, et Adzel, le Wodenite mi-centaure mi-saurien, qui fait ici office de caution humoristique. Bref, le trio affiche tous les tics d’un buddy movie, impulsant une touche de décontraction à leurs aventures.

Si la légèreté, l’aventure et l’humour prévalent toujours, le tableau du futur dépeint par Poul Anderson perd un peu en naïveté et en optimisme. La Ligue polesotechnique dévoile sa vraie nature : un panier de crabes bien plus intéressés par leurs intérêts privés que par le collectif. Un struggle for life où l’individualisme tend à prendre le dessus sur les bienfaits promis par la croissance du commerce. On touche ainsi aux limites du système, même si l’auteur américain se garde bien de le dénoncer, se contentant de donner une leçon de capitalisme décomplexé dans la nouvelle « Territoire », par l’intermédiaire d’un Van Rijn très en verve. Il pose également les jalons de la chute à venir, titillant l’esprit de revanche des Merséiens dans « Le Jour du Grand Feu ». Par la voix de Chee Lan, il achève enfin les ultimes illusions que l’on pouvait nourrir à l’endroit de la Ligue.

« Ma programmation stipule que notre objectif premier est de nature humanitaire, dit l’ordinateur. Mais je ne trouve ce concept nulle part dans ma banque de données. Peu importe, La Débrouille. L’humeur de Chee avait viré au bénin. Si tu veux le savoir, ce concept a trait aux contraintes classées dans la rubrique Loi et éthique. Mais ce voyage ne nous concerne pas. Oh ! Les âmes sensibles se réjouissent à l’idée de Sauver une Civilisation Prometteuse, comme si la Galaxie ne grouillait pas déjà de civilisations issues du chaos. Enfin, s’ils ont envie de payer la note, c’est leurs impôts et ils en font ce qui leur chante. Ils sont obligés de travailler avec la Ligue parce que c’est elle qui possède le plus gros des astronefs et qu’elle ne les louera pas gratis. »

Sur cette touche plus sombre, achevons donc notre chronique des Coureurs des étoiles, en précisant que si l’on a bien apprécié ce troisième tome de la « Hanse galactique », on n’en attend pas moins la suite avec l’espoir de voir celle-ci faire montre d’un peu plus d’originalité.

Les Coureurs d’étoiles – La Hanse galactique T. 3 de Poul Anderson – Éditions Le Bélial’, 2018 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] et présenté par Jean-Daniel Brèque)