La Reine de Pomona

Baladé d’un bout à l’autre de la vallée de Pomona – la vallée du Marasme accéléré –, Earl Dean vend des aspirateurs. Le plus vieux métier du monde de la consommation. Des Cyclones, fine fleur de la technologie domestique, dotés de surcroît d’une puissance d’aspiration pouvant leur servir à purifier l’air ambiant.

Si la malchance pouvait se porter comme un étendard, Dean incarnerait le porteur idéal. La quarantaine bien frappé, il n’a jamais fait grand chose de son existence. Ultime héritier d’une famille de riches planteurs d’orangers, il se cantonne désormais à des petits boulots sans attrait. De quoi manger et payer ses factures, l’ambition dans les chaussettes.

Aussi loin qu’il se souvienne, les choses ont commencé à mal tourner avec son arrière-grand-père, abattu d’une balle dans le poumon à un endroit où il n’aurait pas dû se trouver. Depuis ce drame, les événements ont viré en eau de boudin pour sa famille. Et, il faut croire que la poisse n’en a pas fini avec lui.

Envoyé faire une démonstration du fabuleux Cyclone chez un client potentiel, il tombe sur une connaissance remontant à ses années lycée. Dan Brown, parfaite image du mauvais garçon des films pour teenagers. Un taré à la réputation de cogneur. Un psychopathe capable d’expédier ad patres n’importe qui pour n’importe quoi. Comble de malchance, la brute est en deuil. Le corps de son frère gît raide mort dans une glacière au milieu du séjour, le bide ouvert par un coup de couteau. L’heure n’est plus aux démonstrations commerciales. L’heure est aux représailles. Une vengeance à laquelle Dean se voit contraint de participer.

Comme pour Surf City, La reine de Pomona suit une trame classique. Mauvaise rencontre au mauvais endroit, périple chaotique ponctué de violence, les ressorts utilisés par Kem Nunn ne flattent pas l’amateur de nouveauté.

La différence apparaît plutôt au niveau du traitement. L’auteur californien prend son temps, écartant toute velléité de suspense ou de rythme haletant, comme on dit chez les adeptes du thriller. Il alterne les digressions, parsème son récit de détails d’apparence anodines, détails contribuant pourtant à définir les personnages. Au travers des descriptions et des plongées dans le passé, il laisse infuser l’histoire de la vallée de Pomona, privilégiant davantage l’intuition, l’introspection et ne se souciant guère des scènes d’action. Toutefois, lorsqu’elles surviennent, Kem Nunn ne ménage pas leur traitement. Sèche, viscérale, dépourvue de toute théâtralisation, la violence marque les corps et les esprits.

Prétexte à un long voyage au cœur de la vallée de Pomona, l’argument de La Reine de Pomona sert aussi de passerelle avec le passé et les rêves manqués. Le temps passe, broyant les hommes et leurs projets, car rien ne dure éternellement. Il gâche les espoirs et use les résolutions. Pourtant, il faut bien continuer à avancer. Ainsi, la vallée de Pomona offre comme un écho à l’histoire personnelle de Dean et la longue nuit qu’il passe en compagnie de Dan Brown, lui permet de faire le bilan de son existence.

D’une certaine façon, La reine de Pomona suit le même schéma que Surf City. Un passé mythique provoquant la nostalgie. Des hommes ballottés entre ce passé mythifié et un présent désenchanté, déroulant la relation compliquée entre les pères spirituels et leurs héritiers. Kem Nunn semble affirmer que l’on ne vit pas dans le passé mais, que l’on ne vit pas non plus en se coupant de son passé.

« Le Marasme accéléré avait fait son apparition, manifestation à la fois physique et prophétique d’un malaise bien plus important. Le virus s’attaquait aux racines. L’arbre ainsi coupé de la base de son existence mourait rapidement, souvent en quelques jours. On comprenait comment ça fonctionnait. Avec l’aide de la Old English 800. »

Au final, même si j’ai eu plus de mal à entrer dans ce roman, je ne regrette pas le bout de chemin accompli avec Earl Dean dans la vallée de Pomona. À suivre, avec Le sabot du Diable. Un roman dont j’ai entendu dire grand bien.

reine-pomonaLa reine de Pomona [Pomona Queen, 1992] de Kem Nunn – Réédition Gallimard, collection Folio/Policier, 2004 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean Esch)

L’Homme qui rétrécit

homme_retrecitPoursuivant ma découverte de l’œuvre de Richard Matheson, un auteur que je n’ai guère pratiqué jusque-là, me voilà confronté à L’Homme qui rétrécit, un des titres majeurs de sa bibliographie. D’emblée, le roman n’usurpe pas sa réputation de classique incontournable. Je serais même tenté de parler de chef-d’œuvre n’ayant guère de critique à émettre sur l’objet. Certes, l’argument de départ peut paraître léger. Ce rideau d’embruns radioactif, facteur déclencheur du processus de rétrécissement, et surtout son explication flirtent un tantinet avec l’invraisemblable. Fort heureusement, Richard Matheson a le bon goût de ne pas s’étendre sur le sujet, optant pour la description de ses effets sur la vie du héros, un Américain lambda, ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale. Tout l’intérêt du roman se trouve d’ailleurs dans ce récit à hauteur d’homme. Un homme diminué (euphémisme !) contraint de s’adapter à un décor familier devenant progressivement hostile, perdant au passage son identité.

Alternant les flash-back comme autant de jalons dans le rétrécissement de Scott Carey, Matheson met en place un huis-clos angoissant. Enfermé dans la cave de sa maison, dans l’impossibilité d’avertir ses proches, Carey doit faire face au désespoir, puisant au fond de lui-même l’énergie et l’intelligence nécessaires à sa survie. Il rapetisse chaque jour. D’après ses calculs, il ne lui reste plus que six jours avant de disparaître complètement. Réduit à néant.

Dans ces conditions, pourquoi continuer à se battre ? La question le taraude mais, il préfère écarter la réponse, se consacrant à entretenir un instinct vital extraordinaire, qui semble croître à mesure qu’il diminue. Il n’a pourtant pas la tâche aisée car la cave abrite une menace implacable. Une araignée prenant peu-à-peu des proportions monstrueuses et dont il devient bien sûr la proie.

En dépit des apparences, L’Homme qui rétrécit ne se limite pas à ce struggle for life cher aux Américains. Bien au contraire, le roman de Richard Matheson explore le microcosme, ouvrant des perspectives vertigineuses vers l’infiniment petit. La transformation de Scott Carey bouleverse son point de vue sur le monde. Les lieux familiers de son univers deviennent petit-à-petit inhospitaliers et le moindre des actes du quotidien se transforme en exploit périlleux. Mais surtout, ce changement de paradigme influe sur les relations avec ses proches générant frustration et colère. Et puis, il y a le regard d’autrui. Carey est un cobaye, objet de la curiosité des scientifiques et un phénomène de foire suscitant une presse malsaine, avant de devenir la proie d’un adulte dévoyé, puis d’adolescents cruels ayant décidé d’en faire leur souffre-douleur. De quoi le vacciner définitivement d’une espèce humaine qui, à la différence de l’araignée de la cave, n’a même pas l’excuse de l’impératif vital pour justifier sa conduite.

Le récit recèle enfin quelques moments délicieusement transgressifs, étonnants pour l’époque, tel ce chapitre où Scott Carey joue au voyeur avec la baby-sitter embauchée par son épouse pour garder leur fille, fantasmant plus que de raison sur l’adolescente. Le passage laisse affleurer une perversité troublante, les pulsions sexuelles du héros contribuant à accentuer sa frustration. Lolita n’a qu’à bien se tenir…

Bref, L’Homme qui rétrécit se révèle un roman formidable au ton très moderne. Un classique, je me répète, au meilleur sens du terme. Voilà qui augure bien du prochain titre que je dois lire, Le jeune Homme, la Mort et le Temps. Bientôt.

par delà la légendeL’Homme qui rétrécit (The Incredible Shrinking Man, 1956) de Richard Matheson – Réédition Folio « SF », omnibus Par-delà la légende, septembre 2014 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jacques Chambon)

Quatre chemins de pardon

La science-fiction aime créer des mondes étrangers. Elle aime décrire minutieusement des écosystèmes entiers et s’amuse à y mettre en scène, avec la rigueur de l’ethnologue, des humanités apparemment autres. Souvent, ces cadres somptueux n’offrent qu’un décor à des aventures exotiques et dépaysantes — mondes en kit pour planet opera distrayant. Il arrive aussi que ces mondes soient le lieu imaginaire d’expérimentations sociales ou environnementales ; encore que l’une et l’autre soient fréquemment liées. Parfois, l’auteur fait œuvre de démiurge afin de faire jaillir de la différence des psychologies — de l’étrangeté apparente des êtres — la touchante sincérité et l’unicité des sentiments humains.

Quatre chemins de pardon appartient à cette dernière catégorie. Organisé à la façon d’une suite de nouvelles interconnectées les unes aux autres, ce livre se rattache à l’Ekumen, « cet univers pseudo-cohérent qui a des trous aux coudes », comme le dit Ursula Le Guin elle-même. Ici l’auteur se focalise sur les planètes Werel et Yeowe. Le lecteur Le Guinophile connaît forcément Werel depuis qu’il a lu la nouvelle « Musique ancienne et les femmes esclaves », paru dans le recueil Horizons lointains (disponible chez J’ai Lu), puis plus récemment réédité dans le recueil L’Anniversaire du monde. En fait, cette nouvelle est postérieure à Quatre chemins de pardon et ne pas l’avoir lue ne constitue pas un handicap. Pour revenir à Werel et Yeowe, ces deux planètes sont inextricablement liées depuis que la première a colonisé et mis en exploitation la seconde. Quatre corporations capitalistes se sont partagées Yeowe qui a été littéralement pillée et saccagée. Naturellement, on a reproduit sur la planète coloniale le modèle social dominant de Werel ; une société esclavagiste où la ségrégation repose sur la couleur de peau. Malicieusement, Ursula Le Guin a fait des mobiliers — les esclaves — les habitants à la peau claire, et des propriétaires, ceux à la peau sombre. Naturellement, elle ne ménage pas son imagination pour accoucher de deux mondes ethnologiquement et historiquement cohérents. L’ouvrage est, à ce propos, doté d’appendices très détaillés à destination des lecteurs que la multitude des références aux rites religieux, aux hiérarchies et rapports sociaux, au mode de fonctionnement de l’esclavage, aux relations géopolitiques qui émaillent les textes, n’a pas rassasié. Chaque nouvelle est racontée par un ou deux narrateurs/acteurs différents. Le procédé est habituel chez l’auteur, pour qui apprendre à connaître l’autre n’est pas qu’une posture de circonstance. L’interaction des subjectivités suscite ainsi des échos qui se répondent harmonieusement et contribuent à l’humaine complexité des sentiments car ce sont bien les relations entre hommes et surtout entre hommes et femmes qui composent les œuvres vives de cet ouvrage.

« Trahisons », qui ouvre le livre, prend place sur Yeowe peu de temps après la révolution et la guerre de trente années qui a chassé de la planète les corporations et les propriétaires. Le personnage narrateur est une vieille femme, Yoss, qui a fait le choix de se retirer dans les marais afin d’entrer dans le silence, comme elle le dit ; un silence propice à l’oubli ; oubli du départ de ses enfants vers un autre monde de l’Ekumen ; oubli des années de guerre de libération et des déchirements que n’a pas manqué de susciter l’indépendance. Son plus proche voisin, Abberkam, vit ce silence comme un purgatoire. Leader révolutionnaire puis chef du parti politique le plus influent de Yeowe, il a été déchu de tout son pouvoir après avoir trahi. Désormais, les remords l’empêchent de trouver la paix intérieure. Une longue maladie et des soins attentifs vont pourtant le rapprocher de Yoss et l’on va se rendre compte que la convalescence la plus longue n’est sans doute pas celle du corps. Le deuxième texte, « Jour de pardon », met encore en scène un homme et une femme que tout contribue à séparer. Solly, une jeune femme mobile — comprendre, un agent de l’Ekumen non attachée à un monde —, réprouve l’esclavage qui lui apparaît comme une intolérable pratique barbare. Malgré cette réprobation et son inexpérience, elle est envoyée pour prendre contact avec le divin Royaume de Gatay, une des puissances secondaires de Werel. Le gouvernement de Voe Deo, la puissance dominante de Werel, lui affecte pour l’accompagner, comme garde du corps, un individu rigide et peu loquace qu’elle a tôt fait de mépriser, le surnommant par dérision le major. Elle ne sait évidemment pas que celui-ci a une longue et dramatique histoire à raconter. Dans cette nouvelle, ce n’est pas la maladie qui provoque la confrontation, puis le rapprochement des deux personnages, mais une prise d’otage. À l’intrigue intimiste s’ajoute une machination de nature plus géopolitique. Cependant, c’est sans doute l’itinéraire personnel de Teyeo — le major — qui s’impose comme le plus bouleversant.

« Un homme du peuple » et « Libération d’une femme » sont les deux facettes d’un même récit et constituent le point culminant de Quatre chemins de pardon. Nous épousons d’abord le point de vue d’un Hainien, Havzhiva, qui a rompu tous les ponts avec sa communauté natale et ses traditions ancestrales. Formé à l’école de l’Ekumen, spécialisé en Histoire, Havzhiva apprend à jauger les diverses cultures avec le recul de l’historien. Au terme de sa formation, il choisit d’être affecté sur Yeowe, qui vient d’être libérée. Il y découvre la persistance du sexisme. Refusant de hiérarchiser les cultures, Ursula Le Guin démontre à travers le trajet de Havzhiva que les savoirs traditionnels peuvent et doivent coexister avec le savoir universel auquel ils ne s’opposent pas nécessairement. Évidemment, l’éducation et l’Histoire ont un rôle déterminant à jouer dans cette cohabitation, semant par la même occasion les germes de l’avenir car : « Tout savoir est local, toute vérité est partielle. Nulle vérité ne peut rendre fausse une autre vérité. Tout savoir est une partie du savoir global. Vraie ligne, vraie couleur. Quand on a vu le motif général, on ne peut plus prendre la partie pour l’ensemble. » Ce premier point de vue ouvre la voie à la nouvelle suivante, « Libération d’une femme », qui est le récit poignant et dur de Rakam, une femme-liée appartenant à un grand domaine de Werel. Grâce à son témoignage, nous pénétrons au cœur du système esclavagiste de ce monde, système dans lequel la femme — si elle n’a pas la chance d’être protégée par un maître — est considérée comme moins que rien. Ballottée entre des mains peu recommandables — Ursula Le Guin ne nous épargne rien des viols successifs que subit l’ancienne esclave —, Rakam finit par faire reconnaître son affranchissement et migrer sur Yeowe, d’où personne ne revient jamais, chante-t-on, mais où les mobiliers viennent d’arracher leur liberté. Une nouvelle désillusion et un nouveau combat l’attendent car, lorsque l’on est un immigrant et de surcroît une femme, il n’est pas aisé d’être traité dignement. Dans cette nouvelle, Ursula Le Guin n’énonce pas de jugement à l’emporte-pièce et n’assène pas de discours revanchard. C’est avec une grande retenue qu’elle laisse entendre qu’il ne sert finalement à rien de ressasser les outrages passés car « c’est dans nos corps que nous perdons ou découvrons la liberté. C’est dans nos corps que nous acceptons ou abolissons l’esclavage ».

quatre-chemins-pardonQuatre chemins de pardon (Four Ways to Forgiveness, 1995) de Ursula Le Guin – Éditions l’Atalante, collection La dentelle du cygne, juin 2007 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] par Marie Surgers)

La cité des oiseaux

En un pays imaginaire à la géographie ramassée, l’Oklahoma jouxtant la Hongrie et la Chine, une contrée se relevant à peine d’un conflit meurtrier et destructeur, Morgan fait l’objet d’un culte de la part des parias qui peuplent le ghetto et les souterrains de la cité capitale. D’aucuns voient en lui une sorte de messie libérateur, ceci d’autant plus facilement que le jeune homme est pourvu d’un pouvoir impressionnant, celui de contrôler les oiseaux — une faculté dont il use pour vivre, amusant les passants dans la rue, mais qui lui sert également à laisser éclater sa colère contre l’injustice du monde, au grand dam de son père Zvominir, qui préfèrerait se faire oublier. D’autres estiment qu’il est une menace pour l’équilibre précaire de la cité. Après avoir envisagé de les tuer, lui et son père, le Juge Giggs, despote sous-éclairé et souverain héréditaire autoproclamé du pays, songe désormais à utiliser Morgan pour repousser l’invasion de la ville par des nuées volatiles devant lesquelles même les RougesNoirs se trouvent désarmés. Un comble pour cette milice retorse et violente habituée à l’impunité. Pour ce désoisellement, le juge est prêt à payer. Une dépense qui ne lui coûte pas grand-chose et dont il compte tirer profit. Et quand bien même Morgan et son père échoueraient, le juge pourrait toujours se consoler en les torturant avant de les faire exécuter. Ce ne serait pas une grosse perte, les deux bougres n’étant à ses yeux que des « gitans », autrement dit des sous-hommes à peine dignes de vivre, à l’instar de la plèbe qui habite le ghetto.

Après quelques déboires éditoriaux sur lesquels on ne s’étendra pas, les éditions Inculte nous gratifient d’un nouvel objet littéraire non identifié. La Cité des oiseaux, premier roman d’Adam Novy, a en effet toutes les apparences d’une œuvre monstre, à la fois tragique et satirique. Un reflet déformé, mais si peu, de notre monde, porté par un souffle quasi-prométhéen. Apportant le feu de la sédition et de la déviance, l’auteur propulse le lecteur dans un univers fantasque marqué par des maux bien réels qui puisent leurs origines dans la chronique navrante de l’Histoire contemporaine. Si le ramage et le plumage de ce roman ont de quoi séduire, voire ravir, l’amateur de lectures insolites, l’aspect baroque de cette fresque picaresque et cruelle peut toutefois rebuter l’habitué de sujets plus rationnels ou prosaïques. A l’image d’une part non négligeable de la littérature actuelle, La Cité des oiseaux se nourrit des genres pour mieux les cannibaliser. Difficile en effet de cataloguer cette fresque épique et bouffonne dont les ressorts s’apparentent à ceux de la fantasy, mais qui oscille sans cesse entre l’absurde et le drame. Peu importe, il suffit de se laisser porter par une prose empreinte de fougue et de panache, pétrie d’oralité et de poésie, où l’intrigue faussement foutraque n’est pas sans rappeler la démesure et l’exubérance des films d’Emir Kusturica (on pense à Underground, entre autres).

L’injustice et le renversement des codes sont les moteurs de La Cité des oiseaux. Une injustice vécue comme un crime auxquels d’autres crimes répondent dans un crescendo tout bonnement nihiliste. Un renversement des codes perceptible jusque dans celui du caractère des personnages qui se muent en leur exact opposé au fil du récit. Ainsi, dans le bruit et la fureur, on assiste à la lente agonie, puis à la désintégration d’une ville et d’un pays, dans une folie meurtrière et barbare. « Individuellement, les gens semblaient vouloir les mêmes choses : une famille, la sécurité, un foyer, mais organisez-les en nations, et ils fomenteront la ruine de tout ce qu’ils aimaient, au nom de ce qu’ils aimaient. Il y avait chez les êtres humains un élément, un aspect inconnu qui semblait désirer le chaos. »

De ce tropisme fatal, Adam Novy nourrit une farce macabre dont le propos se densifie et se complexifie au gré de l’évolution des interactions entre les personnages. Évangile désespéré, La Cité des oiseaux happe ainsi le lecteur en jouant sur ses émotions. Celui-ci ressort accablé par ce gospel funèbre, chanté par le chœur d’une humanité désenchantée, et émerveillé par la faculté de l’auteur américain à créer un monde foisonnant où rien ne semble stable ou définitivement acquis. Un peu comme dans la vie. Bref, voici un auteur prometteur, à suivre à n’en pas douter.

la-cite-des-oiseauxLa cité des oiseaux de Adam Novy – Éditions Inculte, collection « Afterpop », 2013 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Maxime Berrée)

Surf City

« Lorsque l’étranger vint s’enquérir de lui, Ike Tucker était en train d’ajuster la chaîne de la Knuckle. C’était une journée ensoleillée, et derrière la station Texaco, la terre était chaude sous ses pieds. Le soleil lui tombait droit sur la tête et dansait dans le métal poli. »

Ike Tucker a décidé d’abandonner son existence morne au bord du désert, autant dire au bord de nulle part. Un vaste espace minéral balayé par les vents. Partagé entre une moto qu’il bichonne sans oser la chevaucher, et une famille d’adoption le considérant comme un moins que rien, Ike ne semble pas destiner à finir ses jours dans cette impasse. Dépourvu de toute attache, il remonte la piste laissée par sa sœur, partie tenter sa chance ailleurs, à Huntington Beach.

Entre les déferlantes glacées du Pacifique et la plage où batifolent d’insouciantes ingénues, entre les surfeurs affûtés et les bikers massifs, Ike se cherche une place. Il s’incruste, s’entête malgré les déconvenues, persévère à retrouver sa sœur disparue. Et, ce qui semblait être un roman noir se mue peu-à-peu en roman d’apprentissage.

Avec cette histoire classique du petit gars montant à la ville, avec un minimum de bagages, vrai candide découvrant un milieu qu’il ne connaît pas, on ne peut pas dire que Kem Nunn fasse dans l’originalité. Pourtant, Surf City se distingue par son style, à défaut d’un terme plus adéquat. Mélange de désenchantement – on visite l’envers du rêve américain – et de parler familier, celui de la rue, Surf City se fiche comme d’une guigne des intrigues rodées, calibrées pour cartonner. Kem Nunn prend son temps pour poser le décor, puis déroule le récit avec nonchalance, se focalisant sur les personnages. Les rêves brisés de Hound Adams et de Preston Marsh sont au cœur d’une intrigue où la patience maternelle de Barbara, mais aussi sa résignation, offrent un contrepoint à leur rivalité. La présence pesante des disparus hante également les lieux. Un passé pesant, comme un boulet rivé à la cheville.

L’insouciance, la liberté, la jeunesse, le fun chanté par les Beach Boys semblent évaporés. Tropisme des années 1960 relégué au rang d’imagerie mythique. L’insouciance est désormais plombée par la drogue et la jeunesse rejoue dans une parodie de liberté le rêve de ses aînés, le fun flirtant avec la désespérance.

Reste l’océan – un personnage à part entière du roman – et les vagues. Reste le surf.

« Ce qu’il faisait n’était pas fractionné en plusieurs séquences : ramer, prendre les vagues, se mettre debout. Tout à coup ce n’était plus qu’un acte unique, une fluide série de mouvements, un seul mouvement, même. Tout se mélangeait jusqu’à n’être plus qu’un : les oiseaux, les marsouins, les algues, reflétant le soleil à travers l’eau, une seule et même chose dont il faisait partie. Il ne se branchait pas seulement à la source, il était la source. »

surf-citySurf City [Tapping the source, 1984] de Kem Nunn, Réédition Gallimard, collection Folio/Policier, 1995 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Philippe Paringaux)

La vallée de l’éternel retour

Longtemps difficile à trouver, ou à des prix prohibitifs sur le marché de l’occasion, La Vallée de l’éternel retour bénéficie enfin d’une réédition digne de sa place centrale dans l’œuvre d’Ursula Le Guin. Couverture à rabats, illustrations soignées, pages au grammage conséquent et teintes chaleureuses — un camaïeu de beige et d’ocre, présent jusque dans la police de caractère —, on ne peut pas dire que Mnémos ait mégoté sur la qualité du traitement. Tout au plus regrettera-t-on le choix d’une couverture souple, une option sans doute privilégiée afin de diminuer un prix déjà élevé. Bref, on ne tarit guère d’éloge devant l’apparence de cet objet, écrin somptueux pour un véritable livre-univers écrit à hauteur d’homme à la manière d’une étude ethnologique.

En effet, voici un OLNI. Un livre conçu comme une sorte d’archéologie du futur aux dires de son auteure. « Ce qui fut, ce qui pourrait être, repose, tel des enfants dont nous ne pouvons voir les visages, dans les bras du silence. »

Ainsi, La Vallée de l’éternel retour dévoile en ses pages une culture imaginaire, celle du peuple Kesh. Un peuple vivant dans un futur indéterminé, quelque part dans une Californie transfigurée, devenue île suite à une catastrophe — The Big One étant sans doute passé par là — et dans laquelle infusent encore les pollutions et toxines du passé, celles de notre présent.

L’approche d’Ursula Le Guin se veut complexe et transversale. Il n’est pas question ici de s’attacher au destin d’une seule personne, proclamée héros d’aventures fictives, mais plutôt de découvrir une terre, un peuple et le lien intime, voire viscéral, unissant l’un à l’autre. L’auteure américaine opère une mise en abîme, nous invitant à prendre connaissance des informations rassemblées par une équipe de chercheurs. Un assemblage hétéroclite se composant de chants, de poèmes, de biographies, de contes, de mythes, de recettes de cuisine, de descriptions de rituels, auxquels elle adjoint un glossaire — appelé l’arrière du livre — où sont rassemblés les éléments de nature plus descriptive et explicative. Ce flux d’informations, en apparence dépourvu de ligne directrice, fait surgir par touches successives une culture entière, censée vivre dans un futur éloigné de notre époque, et pourtant enracinée dans le passé des chercheurs qui l’étudient.

D’aucuns pourraient juger le dispositif rébarbatif, pour ne pas dire ennuyeux. Ils n’auraient pas complètement tort car La Vallée de l’éternel retour n’est pas le genre d’ouvrage qui se laisse lire sans faire un peu d’effort. A l’instar d’un J.R.R. Tolkien ou d’un Jeff Vandermeer (en moins délirant tout de même), Ursula Le Guin crée un monde en nous distillant ses clés. Chaque fragment, chaque information entre en résonance, réveillant des échos familiers, et suscite une sorte de nostalgie. Et on s’immerge au sein de cette communauté, à la fois autre et pourtant si proche…

A lire cette chronique, on pourrait croire que la partie romancée se trouve réduite à la portion congrue. Toutefois, enchâssée au cœur de l’ouvrage figure l’histoire de Roche Qui Raconte, récit biographique fournissant une accroche plus intime au livre de Le Guin. Il nous permet de sortir de la vallée et d’appréhender d’autres cultures, en particulier celle du Condor. Et au travers de l’histoire de Roche Qui Raconte, l’auteure construit une opposition entre la voie suivie par les Kesh et celle du Condor. A l’instar des Dépossédés, le peuple de la vallée a élaboré une culture se fondant sur une éthique. Économie démonétisée, besoins superflus évacués, libre accès à la connaissance, via le système de l’Échange, égalité entre hommes et femmes, même si l’organisation sociale semble clairement matriarcale, interactions avec l’environnement plus respectueuses pour celui-ci, la culture Kesh a toutes les apparences de l’utopie réalisée. On reconnaît bien là une des thématiques principales d’Ursula Le Guin, aux côtés de celle de l’altérité.

Réflexion sur la mémoire et le caractère éphémère des cultures, La Vallée de l’éternel retour s’avère l’œuvre la plus personnelle et sans doute la plus difficile d’Ursula Le Guin. C’est aussi la plus passionnante, à la condition d’accepter son parti-pris.

vallee-eternel-retourLa vallée de l’éternel retour (Always Coming Home, 1985) de Ursula K. Le Guin – Éditions Mnémos, collection Ourobores, avril 2012 (Réédition traduite de l’anglais [États-Unis] par Isabelle Reinharez)

Fugues

pulp-o-mizer_cover_imageTrop longtemps absent de mon programme de lecture, si l’on fait abstraction des quelques nouvelles de la série « Wild Cards » sur laquelle j’ai préféré passer mon tour, Lewis Shiner profite du défi Lunes d’encre pour remonter dans ma pile à lire.

Son quatrième roman, Fugues, s’apparente à un long récit introspectif, teinté de fantastique, centré sur le personnage de Ray Shackleford. Un Américain moyen, habitant Austin, au Texas. Réparateur de matériel hi-fi et fin connaisseur du rock des années 1960, le bonhomme semble arrivé à un moment crucial de son existence. Jusque-là, il a courbé l’échine, laissant son couple s’enfoncer dans la routine, puis la déprime. Mais, le décès de son père, avec lequel les relations étaient orageuses, ravive les mauvais souvenirs, ceux de son enfance ballottée d’un lieu à un autre. Il fait également resurgir les projets avortés ayant jalonné son parcours professionnel et sentimental de futur quadragénaire.

Ray appartient en effet à la génération des baby-boomers. Comme de nombreux autres jeunes de son âge, il a cru que la musique pourrait changer le monde, le rendre meilleur. Il a espéré que les expérimentations du rock seraient le vecteur d’un changement sociétal et politique, ouvrant les portes à une nouvelle weltanschauung qui mettrait un terme au vieux monde, à ses divisions et ses guerres. Las, il a vu ses espoirs et ceux de sa génération se fracasser sur le mur du réel.

En pleine crise matrimoniale et familiale, il s’aperçoit qu’il lui suffit de s’imprégner du contexte et des ambiances de l’époque pour faire surgir des enregistrement inédits de disques devenus mythiques. Il extrait ainsi des brumes nébuleuses de son cerveau, passablement envapé par l’alcool, l’enregistrement de Get Back, l’album avorté des Beatles, attirant l’attention d’un producteur de disques de Los Angeles, qui lui propose aussitôt de réaliser les albums inachevés des Doors, de Brian Wilson et Jimi Hendrix. Mais bientôt, à force de baigner dans les années 1960, il se projette physiquement dans le passé, au risque de se perdre.

« Les gens ont besoin de rêver, pas d’être confrontés à la réalité. Ils cherchent quelque chose à quoi se raccrocher. Ils voudraient que je sois encore en vie parce qu’ils refusent d’assumer les conséquences de leurs actes. Les conséquences de leurs actes, Ray. Tu sais de quoi je parle, pas vrai ? »

Fugues aurait pu être une uchronie personnelle, se résumant à un unique questionnement énoncé comme un leitmotiv : et si ? Et si Brian Wilson avait achevé l’enregistrement de Smile, le monde aurait-il été meilleur, plus apaisé  ? Et si les Doors avait réalisé Celebration of the Lizard, Ray aurait-il pu faire la paix avec son père et lui-même ? Et si Hendrix n’était pas mort avant de graver First Rays of the New Rising Sun, aurait-il achevé sa métamorphose ouvrant de nouveaux territoires sonores à l’esprit humain ?

Mais le roman de Lewis Shiner se réduit à une étude psychologique, celle d’un homme confronté à ses échecs et qui, pour y échapper, se réfugie dans le passé, essayant de revivre quelques moments clés de son panthéon musical personnel. Au fil des plongées dans le passé, l’argument fantastique se réduit peu-à-peu à la portion congrue. À bien des égards, le don de Ray ressemble surtout à une sorte de thérapie personnelle, en grande partie fantasmée. Les albums choisis semblent ainsi composer la bande son de ses états d’âme, accompagnant chacune de ses décisions dans la vie réelle. Et si, l’intrigue donne parfois l’impression de s’enliser dans ses problèmes intimes, ce choix n’empêche pas le roman d’être traversé par des moments de grâce, laissant infuser un vibrant et touchant hommage à quelques unes des idoles du Summer of Love.

Fugues se révèle enfin le portrait d’une génération. Celle de Lewis Shiner, mais aussi de George R.R. Martin (on renverra les curieux vers Armageddon Rag). Une génération ayant troqué l’utopie contre la nostalgie et le confort prosaïque de la société de consommation. D’aucuns diraient à raison : ils voulaient changer le monde, le monde les a changés… Mais, pour continuer à avancer, il faut savoir faire le deuil de ses échecs.

Bref, le charme opère à tous les niveaux, servi par une écriture (et traduction) impeccable. On est happé sans coup férir dans les méandres de la mémoire de Ray, au point d’en retrouver un écho dans l’écoute de Smile (finalement publié en 2003). Ce n’est pas le moindre des miracles accompli par ce roman documenté et empreint d’empathie. J’ai maintenant très envie de lire En des Cités désertes, second roman de l’auteur paru chez « Lunes d’encre ». Bientôt…

shiner1Fugues (Glimpses, 1993) de Lewis Shiner – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », octobre 2000 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean-Pierre Pugi)