Saint-Germain, l’Égyptien

Voici une antiquité exhumée du fin fond de ma bibliothèque. À vrai dire, il a fallu une séance de rangement intensif pour redécouvrir la chose, sans doute achetée dans la foulée de ma lecture émerveillée d’Ariosto Furioso. Faudra d’ailleurs que je le relise.

Chelsea Quinn Yarbro a beaucoup donné avec le personnage récurrent du comte de Saint-Germain, figure historique auréolée de tout un fatras légendaire, associant l’élixir de longue vie à d’autres fadaises ésotériques. On renverra les curieux ici.

Si les aventures du comte de Saint-Germain appartiennent à l’une des plus prolifiques séries de l’autrice, il n’en va pas de même en France où seuls deux romans ont fait l’objet d’une traduction. D’abord, Le Comte de Saint-Germain, vampire, réédition au Fleuve noir sous un titre différent de Hôtel Transylvania, a Novel of Forbidden Love, jadis paru chez Arda. Et, Out of the House of Life, ici coupé en deux de manière honteuse, histoire d’extorquer davantage d’argent au lecteur.

Sans entrer outre mesure dans les détails, mais pour satisfaire quand même la curiosité insatiable des lecteurs de ce blog, Chelsea Quinn Yarbro a fait de l’aristocrate un vampire porté sur le bien, donnant libre cours à son goût pour l’Histoire afin d’imaginer ses aventures à travers les âges. Certes, le comte reste une créature assoiffée de sang, pouvant convertir des disciples. Un monstre qui s’épanouit au contact de sa terre natale, prenant bien garde d’en faire provision avant d’entamer un voyage. Mais, le soleil n’entraîne pas sa destruction irrémédiable. Certes, il en souffre beaucoup, mais pas au point de se consumer de manière spectaculaire, comme on peut le voir dans certains films. Et surtout, il n’est plus attaché au mal, en tout cas beaucoup moins que certains des hommes qu’il est amené à côtoyer. Bref, Saint-Germain apparaît comme un vampire atypique.

Si Le Comte de Saint-Germain, vampire mettait directement en scène le personnage, il n’en va pas de même pour Saint-Germain, l’Égyptien. Bien au contraire, l’aristocrate pointe aux abonnés absents, laissant place à une de ses converties, Madeleine de Montalia. Rien de surprenant puisqu’il s’agit ici d’un arc narratif différent. Autrement dit, une sous-série à l’intérieur de la série. Le comte apparaît tout de même de manière indirecte, soit par l’intermédiaire de flash-back, soit au travers de quelques lettres issues de sa correspondance avec Madeleine. La matière épistolaire compose d’ailleurs une partie non négligeable du récit, faisant en quelque sorte le lien avec ses parties plus narratives.

Bien plus âgée que son apparence ne le laisse penser, la jeune femme se rend en Égypte, terre jadis arpentée par son mentor, afin d’élucider certains détails de son passé. Elle s’y retrouve confrontée aux préjugés machistes de ses compatriotes européens et à la méfiance des musulmans, guère favorables à l’émancipation féminine à cette époque. Elle y affronte également une menace de nature plus occulte.

Si Saint-Germain, l’Egyptien apparaît comme un roman historique fort honorable, restituant de manière documentée et crédible les débuts de l’archéologie, qualifiées d’antiquités à l’époque, en gros les années 1825-26, il ne soulève guère l’enthousiasme du point de vue de la tension dramatique. On ne frissonne guère et on s’ennuie beaucoup, du fait de l’entrelacement entre la forme épistolaire et narrative, mais aussi en raison d’un rythme mollasson qui ne parvient même pas à susciter l’adhésion.

Bref, Saint-Germain, l’Egyptien rejoint illico la liste de mes rendez-vous manqués. Pas sûr d’avoir envie de lire le tome 2, voire Le Comte de Saint-Germain, vampire. Quoique, sur un malentendu…

Saint-Germain, l’Égyptien (Out of the House of Life, 1990) de Chelsea Quinn Yarbro – Fleuve noir, collection « Thriller fantastique », 2005 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Édouard Kloczko)

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Dans les angles morts

Les angles morts. Ils échappent à la perception consciente et pourtant ils demeurent une composante essentielle de la réalité dans laquelle nous baignons. Les angles morts. Ils sont le refuge des âmes brisées au destin tourmenté, un lieu échappant à l’Histoire et faisant pourtant le sel de toutes les histoires. On y remise les faits et pensées que l’on veut oublier, tout ce que l’on se refuse à voir, négligeant leur caractère implicite et la part de nuisance qu’ils représentent.

Fin des années 1970, la petite ville de Chosen a connu des jours meilleurs. Sur les anciens champs de bataille de la Guerre civile, les fermes ont poussé, nourrissant des familles enracinées là depuis des générations. Mais, cette époque est désormais révolue. Les éleveurs laitiers de la région mettent tous la clé sous la porte, les uns après les autres, remplacés par des lotissements où s’installent des new-yorkais à la recherche d’un lieu de villégiature plus paisible, mais pas trop éloigné des centres urbains. Les Clare ont ainsi racheté pour une bouchée de pain la ferme des Hale, laissée à l’abandon après un drame familial. Seuls trois orphelins ont survécu au suicide de leurs parents, recueillis ensuite par leur oncle. Mais, la vie est rude pour une femme seule et sa petite fille, surtout lorsque le couple vacille. Aussi Catherine Clare finit-elle par se lier d’amitié avec les frères Hale, venus proposer leurs services pour repeindre la grange et la maison, voyant là une occasion de renouer par procuration avec leur maison natale. Mais, à force de fréquenter les Clare, ils perçoivent les tensions secrètes qui déchirent le couple. Un fait que tout le voisinage et la plupart des habitants de Chosen pressentent sans pour autant pouvoir le prouver. Sait-on vraiment ce qui se passe dans l’intimité d’une famille lorsque la porte se referme ? Un soir, George Clare retrouve dans la chambre parentale le cadavre de son épouse, une hache plantée dans la tête.

«  La beauté dépend de ce qu’on ne voit pas, le visible de l’invisible. »

Ne tergiversons pas. Dans les angles morts m’a cueilli sans coup férir. L’atmosphère immersive et l’écriture dépourvue de toxines de surface d’Elizabeth Brundage m’ont happé, déroulant le récit d’un drame dont le dénouement est exposé sans surenchère gore dès le premier chapitre. Un meurtre épouvantable qui nous fait aussitôt épouser la douleur et le deuil du mari, George Clare, d’autant plus qu’il devient immédiatement le principal suspect de ce crime. Avec de telles prémisses, un auteur lambda aurait décliné un énième thriller « haletant », faisant frissonner le lectorat jusqu’au fin fond de la couette (cliché éprouvé). Fort heureusement, Elizabeth Brundage déjoue les pronostics, entraînant le lecteur dans une autre direction. Elle dévoile petit-à-petit les différents éléments du drame, en procédant à un flash-back où se multiplient les points de vue.

Dans les angles morts met ainsi en lumière les faux semblants d’une Amérique supposée prospère, rattrapée par la crise, l’alcoolisme, la désillusion et la violence. Le rêve américain a ainsi sombré, sans que quiconque ne soit capable de cerner le moment exact du basculement. Mais, cet idéal n’a-t-il d’ailleurs jamais existé autre part que dans l’imaginaire ?

Rien n’échappe au travail d’élucidation de l’autrice qu’il s’agisse de la cellule familiale, de la société, de la réussite professionnelle ou de la foi. Les angles morts engloutissent tout. On y cache les secrets inavouables, une somme de petites trahisons quotidiennes qui contribuent aux grands malheurs. On y lâche la bride aux frustrations et aux transgressions, rejetant le conformisme social. On y jette le masque pour épouser un comportement censé correspondre à sa nature profonde, pour le meilleur ou pour le pire. On y fait le deuil de sa foi et de son ambition, trichant avec autrui et soi-même. On y lâche prise, trouvant a posteriori des arguments rationnels et moraux pour justifier ses pulsions criminelles.

Inutile d’en rajouter, Dans les angles morts d’Elizabeth Brundage est donc incontestablement un thriller littéraire qui malmène l’esprit et suscite des émotions contrastées. Un coup de cœur, pas moins.

« Il faillit en rire, parce qu’une ferme, c’était tout sauf ça. Il n’y avait aucune vérité dans cette pièce pittoresque. Ce n’était qu’un chapitre parmi d’autres du grand conte de fées qu’était l’Amérique. Si on voulait voir une vraie ferme, il faudrait des fermiers ruinés et alcooliques, des animaux affamés craignant pour leur vie. Il faudrait des épouses amères, des enfants au nez morveux et des vieux brisés après avoir donné leur cœur et leur âme à la terre. »

Dans les angles morts (All things cease to appear, 2016) de Elizabeth Brundage – Réédition, Le Livre de Poche, janvier 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Cécile Arnaud)

Acceptation

Au terme d’une enquête fertile en faux semblants et chausse-trappes, Control, le nouveau directeur du Rempart Sud, s’est trouvé confronté à l’effondrement des barrières de sécurité de l’agence gouvernementale face à l’assaut de la Zone X. Une subversion aussi imprévue qu’implacable, dont l’irruption brutale l’a contraint à prendre la fuite. À moins qu’il ne soit mort durant le cataclysme, condamné désormais à vivre un simulacre de vie hors des frontières du monde connu, voire à accepter de changer pour se conformer à la nouvelle donne ?

« Vous n’avez pas pas encore compris que ce qui cause tout ça peut manipuler le génome, effectue des miracles de mimétisme et de biologie ? Sait y faire au niveau molécules et membranes, eut voir à travers les choses, surveiller puis se replier. Pour cette chose, un smartphone, par exemple, est aussi grossier qu’une pointe de flèche en silex, elle possède des sens si fins et si complexes que les outils auxquels nous nous sommes liés, nos manières d’enregistrer l’univers, sont sans doute la preuve de notre nature primitive. Peut-être ne nous pense-t-elle même pas doués de conscience ou de libre arbitre… pas de la manière dont elle-même les mesure. »

Ne tergiversons pas, à ces questions Jeff VanderMeer n’apporte pas de réponse franche et directe, comme s’il préférait repousser la résolution de son univers dans un entre-deux propice à toutes les suppositions. Avec la conclusion de la trilogie du « Rempart Sud », il faut en effet accepter de rester impuissant face à une vérité insaisissable et par nature incompréhensible. Voilà où se niche la grande force de la trilogie et sans doute aussi sa faille, source de grandes frustrations pour une partie du lectorat. Pour autant, si l’on se plie au pacte de lecture proposé par l’auteur, Acceptation se révèle une nouvelle fois fascinant. Le récit est sous-tendu par une puissance d’évocation incontestable qui se déploie ici dans des registres aussi différents que ceux de la science-fiction, du fantastique et de l’horreur.

On suit en effet trois arcs narratifs qui cassent le déroulé linéaire de l’intrigue, déployant trois temporalités situées à des moments clés de l’histoire de la Zone X. On découvre ainsi les origines de l’anomalie topographique surveillée par le Rempart Sud, en compagnie du gardien de phare aperçu fugitivement sur une photo dans Annihilation et Autorité, à l’époque où les lieux n’étaient qu’un bout de côte abandonné, au rivage balayé par les tempêtes et parsemés des déchets amenés là par les marées. Un bout du monde en-dehors de la marche de la modernité, propice à la méditation et au ressourcement. Puis, l’on renoue avec la directrice du Rempart Sud, partie prenante de l’expédition décrite dans Annihilation. Le flash-back est l’occasion de faire connaissance plus longuement avec le personnage et d’apprécier ses relations empreintes de duplicité avec Lowry, la Voix dans Autorité mais aussi l’unique survivant de la première expédition. Enfin, on s’attache aux pas de Control et d’Oiseau fantôme pendant leur périple au sein de la Zone X, immédiatement après l’effondrement du Rempart Sud. Un voyage sans retour possible dans un territoire où ils se sentent étrangers, privés des outils permettant de maîtriser leur destin.

Si l’entrelacement des temporalités permet de relier les personnages entre eux afin de donner du sens aux événements et d’ouvrir des perspectives restées jusque-là nébuleuses, il offre également une grande variété d’ambiances, oscillant entre le genre post-apocalyptique, la science-fiction et l’horreur psychologique. Sur ce dernier point, Jeff VanderMeer se montre très convaincant, distillant le malaise par des détails anodins, une luminosité rayonnant de l’intérieur, quelques créatures monstrueuses dont les mots échouent à décrire l’apparence et une impression d’angoisse diffuse dont on ressent avec effroi les sursauts imprévisibles.

Enfin, en tournant de manière vicieuse et extrêmement dérangeante autour de l’inexprimable, Acceptation laisse affleurer un sous-texte subversif, guère flatteur pour l’humanité et sa propension à vouloir dominer son écosystème. Un propos dont l’Oiseau fantôme, copie transfigurée de la biologiste dans Annihilation, se fait le vecteur.

« L’abandon est la seule solution pour l’environnement, ce pour quoi notre effondrement est nécessaire. »

La trilogie du « Rempart Sud » se conclut donc sur ce qui s’apparente à une apothéose, mais une apothéose ambiguë où chacun sera libre de se faire sa propre opinion sur les pistes proposées par Jeff VanderMeer. Une apogée en forme de genèse, où la fin ne semble qu’un commencement, sous une forme qui n’est pas encore décidée. Une apothéose ne rejetant pas les vertus de l’insurrection, celle où l’on nous invite à abandonner le vieux monde, avec son cortège de vices, de manipulations et de relations toxiques avec autrui ou avec l’environnement. En somme, une apocalypse pour le meilleur. Ou pas.

« l’acceptation l’emporte sur le déni, et peut-être y a-t-il aussi là-dedans un acte de résistance »

Acceptation – La trilogie du Rempart Sud 3/3 (Acceptance, 2014) de Jeff VanderMeer – Éditions Au diable vauvert, 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Gilles Goullet)

Autorité

En dépit d’une taille plus conséquente (près de 400 pages quand même), Autorité n’a pas résisté longtemps. A vrai dire, je l’ai littéralement dévoré. Et même si Jeff VanderMeer a eu tendance à étirer l’intrigue de manière exagérée, je ne peux affirmer avoir complètement détesté ce deuxième volet de la trilogie du « Rempart Sud », comme on va le voir.

Autorité aurait pu être l’occasion d’élucider un petit peu l’énigme de la Zone X, de répondre aux nombreuses interrogations jalonnant le périple de la douzième expédition dont le dénouement nous est désormais connu, du moins le pense-on. D’emblée, l’auteur américain déjoue les attentes en décalant son récit vers d’autres horizons. Les rares réponses que Jeff VanderMeer livre en effet ne suscitent que d’autres questions, accentuant le sentiment d’incompréhension prévalant dans le premier volet de la trilogie. En fait, les arcanes de l’organisation Rempart Sud remplacent ici les mystères de la Zone X, et la mission de Control, l’agent antiterroriste envoyé par Central, le cerveau bureaucratique de l’organisation dont dépend Rempart Sud, semble frappée du sceau de la méfiance, voire de la paranoïa, en dépit d’apparences prosaïques, du moins au départ. Mais, rembobinons un peu le fil des événements.

« Comment une superstition pouvait-elle être vraie ? Control y réfléchit plus tard, en commençant à s’intéresser à son déplacement jusqu’à la frontière tout en parcourant un dossier que Whitby lui avait sorti, simplement intitulé Théories. Peut-être superstition était ce qui se glissait dans les interstices, les fissures, quand on travaillait dans un endroit où le moral baissait et où les ressources s’épuisaient. »

Par atavisme familial, du côté maternel surtout, John Rodriguez a choisi l’antiterrorisme comme profession, optant pour le secret et l’ingratitude de l’anonymat. Par l’entremise de sa mère, il est missionné pour reprendre en main Rempart Sud, l’agence gouvernementale créée pour enquêter sur la Zone X et éviter toute intrusion malvenue. Sa directrice est en effet portée disparue depuis le retour de la douzième expédition dont seules la géologue, l’anthropologue et la biologiste sont revenues, à jamais transformées. Des coquilles vides, dépourvues des souvenirs de leurs originaux et pourtant en tout point semblables à eux. Pour Rodriguez ou plutôt Control, comme il se présente auprès du personnel du Rempart Sud, le défi ne semble pas insurmontable. Il en fait même une affaire déjà réglée, espérant ainsi regagner la confiance de la Voix, à qui il téléphone ses rapports.

Mais, son expertise psychologique en matière d’espionnage se délite progressivement devant la résistance passive du personnel. Le siège de l’agence gouvernementale, dont les installations jouxtent la frontière de la Zone X située au-delà d’un no man’s land retournant peu à peu à l’état de nature, lui apparaît comme un lieu truffé d’angles morts et de faux semblants, à la normalité aléatoire, voire illusoire, où la seule personne sincère semble être la biologiste, ou du moins l’être vivant se faisant passer pour elle et qui répond désormais au nom d’Oiseau fantôme. Un sentiment d’angoisse imprègne ainsi les couloirs labyrinthiques de l’institution et les salles d’examen transformées en mausolées, poussant les individus vers une sorte de folie latente, hors du contrôle de Central, hors de toute logique.

La folie a contaminé Grace, la directrice-adjointe, dont la dévotion inébranlable à la directrice disparue se conjugue à une hostilité rédhibitoire envers Control. Elle n’a pas épargné Whitby, qui nourrit des théories bizarres et farfelues sur la Zone X. Sans oublier Cheney, le physicien qui masque sa peur de l’inconnu sous une logorrhée verbale intarissable. En fait, l’ensemble du personnel du Rempart Sud, scientifiques y compris, vit dans l’attente d’un désastre ou d’une révélation imminente, dont les motivations échappent à l’entendement, revêtant l’apparence d’une nature immaculée, vous transformant sans rémission possible.

Jeff VanderMeer parsème son récit de détails inquiétants et de fausses pistes, poussant à l’extrême l’atmosphère bizarre et effrayante prévalant entre les murs du Rempart Sud. Il le fait sans se presser, rejetant la tentation du coup de théâtre qui agace, optant à la place pour un suspens tranquille qui accroît le malaise. D’aucuns trouveront le propos ennuyeux, lent et soporifique. D’aucuns dresseront des parallèles avec les œuvres d’autres auteurs, notamment les frères Strougatski ou Stanislaw Lem. En dépit de ces quelques réserves, on ne parvient pas pourtant à lâcher le roman. L’écriture et le rythme contribuent en effet beaucoup à une fascination incontestable, distillant une horreur subtile, tout en retenue et en tension. Quant au sens, il échappe encore à la raison. Mais, peut-être est-ce le but final de la trilogie ? A suivre donc avec Acceptation, troisième tome de la trilogie du « Rempart Sud ».

Autorité – La trilogie du Rempart Sud 2/3 (Authority, 2014) de Jeff VanderMeer – Éditions Au diable vauvert, 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Gilles Goullet)

Journal des années de poudre

« Quand la légende dépasse la réalité, alors on publie la légende ! » Les amateurs de western auront reconnu ici sans mal la réplique du film L’Homme qui tua Liberty Valance. Une citation qui correspond idéalement au roman de Richard Matheson. Journal des années de poudre s’attache en effet à l’itinéraire de Clay Halser, une de ces légendes dont les aventures enjolivées composent l’ordinaire des dime novels, contribuant à forger le mythe du Far West. Surnommé par la presse le Prince des Pistoliers, Clay n’était pourtant au départ qu’un jeune homme plein d’espoir, parti chercher l’aventure à l’Ouest après avoir participé à la Guerre civile. Sans véritables qualités, si ce n’est celle de donner la mort sans coup férir, une tâche dont il s’est acquitté avec talent pour le compte de l’Union, il flirte d’abord avec l’illégalité avant d’endosser le costume funèbre de marshal. En dépit de la faible espérance de vie des gardiens de l’ordre, Clay se découvre très vite des dispositions pour la fonction, profitant d’être du bon côté de la loi pour régler ses comptes.

Faux roman fantastique mais authentique western, Journal des années de poudre n’aurait que peu d’intérêt si Richard Matheson se contentait de raconter le parcours violent et tragique d’un as de la gâchette. On renverra d’ailleurs les amateurs de noir et d’Ouest sauvage vers Deadwood de Pete Dexter, amplement plus convaincant sur ces deux points.

Individu ordinaire, un brin naïf, Clay Halser ressemble beaucoup à Wild Bill Hickok dont il croise la route à deux reprises. Matheson reviendra par la suite sur cette figure emblématique de l’Ouest avec The Memoirs of Wild Bill Hickok. En attendant, les aventures de Clay pillent sans vergogne quelques épisodes de l’histoire de la « frontière » américaine, notamment la guerre du comté de Lincoln. Fort heureusement, le récit profite d’un dispositif narratif astucieux, peut-être un tantinet lassant sur la longueur, présentant la mythification de Clay comme un processus de déshumanisation implacable. Récupéré après sa mort, le récit du pistolero, couché par écrit dans son journal intime, fait ainsi l’objet d’une publication posthume. Une version corrigée et retouchée (toutes les bordées d’injures sont coupées) qui, selon son ami le journaliste Frank Leslie, tente de rendre justice au pistolero en rétablissant la vérité sur sa vie. Bien entendu, la vérité se dessine entre les lignes, conférant à ce Journal des années de poudre une dimension introspective inattendue.

Mais le cœur du récit de Matheson se situe autour des notions de fiction et de réalité. Littéralement vampirisé par sa légende, dépossédé de son identité, Clay n’est finalement qu’un pantin, victime de ses pulsions, qui nourrit avec la fiction une relation exclusive et ambiguë.

Avec Journal des années de poudre, Richard Matheson nous livre donc un western dépourvu de toute vision archétypale, cherchant surtout à atteindre une forme de démystification, celle du Far West et de ses héros de papier.

Journal des années de poudre (Journal of the gun years, 1991) de Richard Matheson – Éditions Denoël, collection «  Lunes d’encre  », 2002 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Brigitte Mariot)

Annihilation

À bien des égards, Annihilation fait figure d’OLNI. Un objet littéraire science-fictif, mais dont l’étrangeté peut rebuter l’amateur de sense of wonder. Et pourtant, l’effet de sidération provoqué par la lecture du premier volet de la trilogie du « Rempart Sud » paraît difficilement contestable. C’est sans doute très personnel, mais Jeff VanderMeer m’a cueilli sans préambule, suscitant dans mon esprit une fascination trouble et troublante. Tout est foutu !

« C’est ainsi que la folie du monde essaie de vous coloniser : de l’extérieur, en vous forçant à vivre dans la réalité. »

Elles sont quatre. Un quatuor féminin sélectionné et formé par Rempart Sud afin de participer à la douzième expédition chargée d’élucider les mystères de la Zone X, un bout de terre bordé par l’océan, à la superficie et aux contours indéterminés, théâtre de phénomènes étranges et dangereux. Jusqu’à quel point ? Nul ne le sait exactement ou nul ne semble pouvoir en révéler la vérité. Pour décrire la Zone X, il semble en effet nécessaire d’en faire l’expérience. Car, ce bout de terre ne se dit pas. Tenter ne serais-ce qu’un embryon de verbalisation intelligible semble voué à l’échec. Il faut le ressentir dans sa chair et tenter d’en revenir.

Elles sont quatre femmes, donc. La psychologue, la géologue, l’anthropologue et la biologiste, la linguiste ayant fait défection dès la frontière franchie. Quatre expertes réduites à leur fonction auxquelles l’agence gouvernementale a inculqué un minimum d’information sur les lieux, tentant de compenser cette méconnaissance par un entraînement strict et quelques suggestions hypnotiques. Privées d’identité, avec une poignée d’armes obsolètes dans leurs bagages, juste ce qu’il faut de provisions pour tenir un laps de temps suffisant, aucun appareil de communication et un simple carnet imperméable pour consigner leurs observations, elles doivent réussir là où toutes les précédentes expéditions ont échoué. Hélas, si ce dispositif est censé rendre leur témoignage plus neutre, réduisant au maximum les échanges entre elles, il ne favorise guère l’empathie. De toute façon, ce sentiment est à proscrire dans l’intérêt de l’expédition.Arrivées au camp de base bâtit par leurs prédécesseurs, le quatuor découvre une nature immaculée, pour ainsi dire débarrassée des stigmates de l’activité humaine. Celle-ci est d’ailleurs réduite aux vestiges d’un village et à un phare érigé sur la côte. Une forêt de pins, un marécage de roseaux où gémit une créature invisible, un pré salé et une plage. Voilà de quoi se compose le paysage confiné dans les limites intangibles de la Zone X. Sans oublier un édifice circulaire s’enfonçant dans le sol qu’aucune carte ne mentionne, sorte de tunnel ou de tour souterraine, dont les profondeurs recèlent une présence incompréhensible que la biologiste surnomme le Rampeur. Cette nature inviolée, familière et inoffensive au premier regard, se fait pourtant peu-à-peu anxiogène. Surtout parce que l’on ne sait pas grand chose à son sujet. Les lieux comportent bien des zones d’ombre dans lesquelles prospèrent les monstres issus de l’inconscient humain.

Pourquoi la Zone X a-t-elle été mise en quarantaine ? Catastrophe environnementale ? Accident technologique ? Fruit d’une expérience ayant échappé à tout contrôle ? Invasion extraterrestre ? Les questions fusent et restent sans réponses, les exploratrices se contentant de décrire les lieux et de prélever des échantillons dont l’analyse ne révèle rien d’anormal. Mais, les sens sont trompeurs et les certitudes semblent illusoires. L’expédition se révèle surtout frustrante, renforçant l’impression d’évoluer à l’aveugle, sous le regard de quelqu’un ou de quelque chose. Une présence qui ne doit rien à l’imagination et dont les motivations restent de l’ordre de l’inconnaissable, de l’inintelligible et avec laquelle prévaut une incommunicabilité insurmontable. Cette atmosphère pesante transforme la lecture en attente inquiète et impatiente, contribuant à la fascination pour ce premier tome de la trilogie.

« J’ai conscience que toutes ces conjectures sont incomplètes, inexactes, imprécises et inutiles. Si je n’ai pas de véritables réponses, c’est parce que nous ne savons toujours pas quelles questions poser. Nos instruments sont inutiles, notre méthodologie fautive, nos motivations égoïstes. »

Récit d’exploration, Annihilation apparaît également comme une confession, celle de la biologiste. Unique narratrice des événements, elle a toujours préféré l’observation silencieuse des écosystèmes aux relations sociales. Son récit pose pourtant immédiatement la question de sa fiabilité. On peut en effet juger son témoignage empreint de fausseté, considérer ses observations mensongères ou soumises à une influence occulte. Contaminée dès le début de l’expédition par une souche inconnue de spores, elle échappe aux injonctions hypnotiques de la psychologue, prenant conscience des manipulations du Rempart Sud. Cette transformation lui confère un autre regard sur la Zone X, mais est-il plus proche de la vérité ? N’est-elle pas tombée sous la coupe de la présence étrangère qui hante les lieux et sur laquelle l’esprit humain peine à mettre des mots ? Une présence radicalement autre, de l’ordre de l’indicible, de l’inconcevable et que Jeff VanderMeer met en scène d’une manière sublime au moment de la rencontre avec le Rampeur, la créature tapie dans les profondeurs souterraines de la tour/tunnel.

Annihilation m’a donc littéralement happé dans les boucles captivantes de son dispositif narratif, attisant le vertige de l’inconnu. Je reste d’ailleurs encore imprégné d’impressions floues et intenses, impatient désormais de lire Autorité, le deuxième volet de la trilogie du « Rempart Sud ».

Annihilation – La trilogie du Rempart Sud 1/3 ( Annihilation, 2014) de Jeff VanderMeer – Éditions Au diable vauvert, 2016 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Gilles Goullet)

Miro Hetzel

Septième titre de Jack Vance publié aux éditions Le Bélial’, Miro Hetzel rassemble dans un même ouvrage L’Agence de voyage de Terrier et « Le Tour de Freitzke », textes figurant déjà au sommaire de deux recueils différents, Crimes et enchantements et «  Le Livre d’Or » consacré à l’auteur américain. D’aucuns diront : rien de neuf sous les multiples soleils de l’Aire Gaéane. Ils auront raison. L’ouvrage a toutefois l’intérêt de remettre en mémoire les enquêtes de l’effectueur terrien, inscrivant son personnage dans la continuité des héros vanciens tels Glawen Clattuc, Gastel Etzwane ou Kirth Gersen. Miro Hetzel n’est en effet guère différent. Roublard, calculateur, débrouillard et sans état d’âme, à l’instar des durs à cuire du roman noir auxquels il emprunte beaucoup des traits, l’effectueur fait payer ses services très cher. De quoi lui garantir un niveau de vie enviable et obtenir une juste contrepartie aux enquêtes périlleuses qu’il mène sur les mondes lointains et désolés.

Avec L’Agence de voyage de Terrier et « Le Tour de Freitzke », Jack Vance laisse libre cours à son imagination, nous immergeant sur deux des mille et une planètes de l’Aire Gaéane. L’occasion de découvrir leur société exotique mais mortelle pour celui qui n’en maîtrise pas les arcanes. Dans le premier récit, Miro débarque sur Maz, monde habité par les Gomaz, une espèce humanoïde fière et belliqueuse ayant jadis menacé l’Étendue Gaéane et les empires Liss et Olefract. Le commerce des armes étant désormais prohibé, la planète est dépourvue d’attrait, si ce n’est pour les touristes en quête de frissons. Il semblerait pourtant que la société Istagam ait obtenu d’une façon inavouable les services de quelques clans autochtones afin de produire des composants microniques à un coût défiant toute concurrence… Dans la seconde histoire, plus courte, Miro accepte de traquer un ancien camarade de classe jusque sur sa planète natale, manière pour lui de replonger dans son passé et d’assouvir une vengeance trop longtemps laissée de côté. Délaissant la veine socio-ethnologique pour laquelle l’écrivain est beaucoup apprécié, ce récit met surtout en exergue la capacité de Miro à déjouer les faux-semblants et les non-dits, dévoilant au passage le goût de Jack Vance pour les intrigues alambiquées. En dépit de cet aspect plus policier, « Le Tour de Freitzke » met en scène une figure de sociopathe n’ayant rien à envier aux Princes-Démons de la série éponyme, voire à Ronald, le triste héros adolescent de Méchant garçon.

Bref, vous l’aurez compris, si Miro Hetzel ne figure pas au rang des œuvres majeures de Jack Vance, les aventures de l’effecteur n’en demeurent pas moins une lecture divertissante et faussement naïve – du pur Jack Vance, en somme.

Miro Hetzel de Jack Vance – Éditions Le Bélial’, mai 2017 (roman et novella traduits par E.C.L. Meistermann et Jean-Pierre Pugi, révisés par Pierre-Paul Durastanti)