Vulnérables

Le nom de Richard Krawiec ne soulève sans doute pas l’enthousiasme des foules attachées au polar et autres littératures faisant haleter le lectorat d’effroi. Et pourtant, à l’instar de Julius Horwitz, le bonhomme me semble faire œuvre salutaire dans le domaine du roman noir et social, éclairant les angles morts de la société américaine pour susciter une légitime prise de conscience.

Vulnérables nous immerge dans la petite classe moyenne américaine, ne nous épargnant rien de l’âpreté de ces working poors, comme les sociologues ont pris l’habitude de les nommer, coincés entre deux ou trois emplois précaires leur permettant tout juste d’entretenir l’illusion consumériste et un statut social décent. Une population fragile, oubliée de tous, dirigeants économiques et politiques, exposée à la violence du marché et pour ainsi dire passée par perte et profit par la mondialisation triomphante.

« Ce dont ma famille voulait être protégée, ce dont elle voulait que je la protège, c’était des gens comme moi. »

Sans complaisance mais avec beaucoup de tendresse, Richard Krawiec dresse le portrait des Pike, une famille dysfonctionnelle issue de ce milieu sinistré. Les parents d’abord, Jake, le père, personnage falot et perclus de préjugés, usé par le travail et l’incertitude du lendemain. Puis Phyllis, la mère, alignant cigarettes sur cigarettes pour se donner le courage de continuer. Les enfants ensuite, Carol, enceinte jusqu’aux dents, Randy enferré dans ses problèmes de couple, et Billy, le plus vieux, dont la vie s’apparente à un ratage complet, oscillant entre les petits boulots sans lendemain, la délinquance et la fuite permanente de son passé.

C’est pourtant à l’aîné de leurs enfants que les Pike font appel, faute de mieux, lui demandant de revenir dans sa ville natale pour les protéger d’autres malfaisants, ceux qui ont transformé leur domicile en décharge, souillant les lieux et massacrant le chien de la famille. Vu son passif de malfrat violent, ils espèrent ainsi obtenir vengeance d’autant plus rapidement que leurs soupçons se portent sur un ex-ami de Billy, ancien compagnon de sa sœur. Un sale type à tous point de vue qui crèche dans un immeuble insalubre, occupant son temps à dealer et à se saouler. Débarrasser la communauté de cette engeance serait en somme une bonne action.

Écrit à la fin des années 1980, Vulnérables n’a rien perdu de son actualité, les pauvres de l’ère Clinton ayant désormais élu un président à leur convenance, c’est-à-dire vulgaire, inculte et grande gueule. Inédit aux États-Unis pour le prétexte fallacieux que les histoires de pauvres n’intéressent pas les lecteurs, Vulnérables se révèle une lecture indispensable et poignante. Un véritable cri d’angoisse et de désespoir, celui d’une population dépourvue de repères, tiraillée entre la peur du déclassement et la peur de l’autre, et sans cesse à la recherche d’un bouc émissaire pour expliquer la déchéance de son petit monde.

Maintenant, m’est avis que Dandy, le précédent roman de Richard Krawiec, ne va pas faire long feu dans ma bibliothèque. On en causera, c’est certain.

Vulnérables (At the Mercy, 2017) de Richard Krawiec – Éditions Tusitala, 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Charles Recoursé)

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L’Incendie de la maison de George Orwell

Pour fuir un divorce qui menace de le mettre sur la paille, Ray Welter s’exile sur l’île de Jura, en Écosse. Six mois au vert, dans tous les sens du terme, loin du rythme trépidant de Chicago, sur les traces de George Orwell dont il s’est inspiré pour faire fortune dans la publicité. Arrivé sur les lieux, en plein jet-lag, le quadragénaire teste immédiatement l’hospitalité rustique et les mœurs rugueuses des habitants de l’île. De curieux spécimens aux habitudes cancanières. De quoi décompenser sans préambule. Heureusement, la qualité du whisky distillé sur place lui fait oublier la dureté de la greffe. La cure alcoolisée apparaît même un viatique salutaire pour supporter son séjour au milieu des moutons, des ploucs et de leurs superstitions. Un remède souverain pour soigner son doute existentiel et moral. Il en fait d’ailleurs bonne provision avant de se faire conduire dans la demeure où a résidé l’auteur de 1984. Sise au Nord de l’île, loin de tout, même des voisins ombrageux, Barnhill tient toutes ses promesses. Dépourvue d’électricité ou de chauffage autre qu’un double foyer alimenté avec des briques de tourbe, la propriété est également coupée du réseau mondial, ce fil à la patte omniprésent que Ray assimile à une version moderne de Big Brother. Bref, la maison lui semble le lieu idéal pour soigner son spleen. À la condition de survivre à la haine de Pitcairn, un connard rancunier et violent, surtout si l’on approche de sa fille Molly. À la condition aussi d’échapper à la curiosité des habitants et à leur bizarrerie, en particulier celle faisant affirmer à Farkas, le plus amical d’entre-eux, qu’il est un loup-garou.

« ORWELL ETAIT UN OPTIMISTE. Il s’arrêta. Le spectacle était si beau – et si vrai. L’état des choses était bien ce que décrivait 1984. Orwell lui-même n’aurait pu prédire une désintégration si absolue de la vie privée. Ou l’émergence des médias sociaux comme moyens de contrôle. À la place de télécrans, on avait des smartphones. À la place du crime par la pensée, le politiquement correct. Qu’était donc Internet, sinon une façon pour Big Brother de traquer nos moindres réflexions ? »

En commençant à lire L’incendie de la maison de George Orwell, je ne nourrissais aucun préjugé. Attiré par le titre et quelques avis glanés ici ou là, je ne savais pas à quoi je m’engageais. Ma curiosité a été satisfaite au-delà de toute idée préconçue. D’ailleurs, ne tergiversons pas, s’il est question de George Orwell, l’auteur britannique intervient à la marge, via la novlangue, la double-pensée et l’omnipotence de Big Brother, incarné ici dans les réseaux sociaux et l’Internet.

Andrew Ervin transpose en effet astucieusement ces concepts dans l’univers du marketing et de la publicité. Lecteur passionné de Eric Blair, Ray Welter s’est inspiré de 1984 afin de concevoir une stratégie pour altérer les habitudes consuméristes. Il parvient ainsi à faire décoller les ventes d’un 4×4 extrêmement polluant et énergivore à une époque où les préoccupations environnementales prévalent, transformant l’acte d’achat en geste militant, celui d’un vandalisme écologique revendiqué comme tel. Grâce à cela, il amasse une fortune, ne faisant pas l’économie d’une profonde crise morale et existentielle, son succès venant confirmer de manière sinistre la véracité de l’intuition de l’auteur britannique. Ray en est désormais convaincu, il vit dans un monde orwellien, où le b.a.-ba de la communication politique et commerciale consiste à user d’éléments de langage simples pour conditionner la pensée, affirmant le contraire de ce que l’on fait ou va faire. Un art dont il constate les méfaits au quotidien.

« Pas vraiment visible, de l’autre côté du bras de mer et de la pluie, l’Écosse continentale faisait signe, avec toutes les commodité que Ray avait laissées derrière lui. Le bas de son dos lui causait des élancements, son estomac faisait la guerre à son système nerveux, depuis les haut-parleurs de la voiture, les cornemuses – les putains de cornemuses – comme un porc de foire qu’on mène à l’abattoir hurlaient des stridences, mais le peu de paysage que la brume laissait voir était comme un rêve. »

Le portrait des habitants de l’île de Jura et leur interaction avec Ray, un vrai choc culturel, constitue l’autre point fort du roman. Andrew Ervin brosse une galerie de personnages truculents, à la gouaille ravageuse, oscillant sans cesse entre la farce et un récit plus porté vers l’angoisse. Toutefois l’ensemble brille par sa légèreté, son souci de ne pas paraître trop pesant tout en brassant quelques réflexions sociétales et intimes stimulantes.

On ne peut donc guère reprocher à L’incendie de la maison de George Orwell de manquer d’entrain ou de profondeur, si ce n’est peut-être un dénouement un tantinet faiblard. Mais, ceci apparaît comme un vétille au regard du plaisir de lecture.

L’Incendie de la maison de George Orwell (Burning Down George Orwell’s House, 2015) de Andrew Ervin – Éditions Joëlle Losfeld, collection « Littérature étrangère », 2016 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Marc Weitzmann)

Mystic River

Boston, quartier de East Buckingham, 1975. Trois gosses se chamaillent dans la rue, trois gamins issus du petit prolétariat irlandais de la ville. Les pères de Sean et Jimmy travaillent dans la même usine, le premier comme contremaître et le second comme simple manutentionnaire, faisant mentir l’adage qui veut que les habitants du Point, où réside l’aristocratie ouvrière du coin, ne fréquentent pas ceux des Flats, un sous-prolétariat à problème, flirtant avec légalité. Comme leurs pères, Sean, Jimmy et Dave, la pièce rapportée du trio, n’ont cure de cette ligne de partage scindant le quartier en deux. Inséparables jusqu’au jour où passe une voiture dont le conducteur et le passager prétextent un contrôle de police pour embarquer Dave. Quatre jours durant, il disparaît. Quatre jours d’angoisse pendant lesquels la vraie police le recherche, ne se faisant guère d’illusion. Par miracle, il réapparaît après avoir réussi à échapper à ses ravisseurs, marqué à jamais par leurs sévices. L’événement sonne la fin de leur amitié et sans doute la fin de l’enfance pour les trois gosses. Vingt-cinq ans plus tard, Sean a rejoint la police. Il doit enquêter sur l’assassinat de la fille aînée de Jimmy qui désormais tient une épicerie après avoir fait de la prison. Il croise la route de Dave qui ne s’est jamais vraiment remis de son traumatisme.

En lisant Mystic River, je répare une lacune qui m’a conduit à négliger pendant longtemps Dennis Lehane, auteur de polar très bankable comme en témoignent les adaptations au cinéma de plusieurs de ses romans et son activité de scénariste pour la télévision. Cette situation n’est sans doute pas étrangère à ma frilosité, mais il ne faut jamais laisser un préjugé faire obstacle à sa curiosité. Je peux désormais affirmer qu’elle a été satisfaite. L’auteur montre en effet qu’il a du métier. Il sait s’y prendre pour bâtir une intrigue, caractériser les personnages, et son écriture se prête très bien au cinéma, au détriment hélas de la narration, dont les ficelles grossières m’ont un tantinet agacé, entre deux assoupissements.

Mystic River plonge dans les méandres de l’esprit humain. Noire, très noire, l’intrigue ne laisse percer que bien peu d’espoir et joue de façon évidente avec les ressorts de la tragédie, mettant en scène des passions tristement humaines. On sent par avance que les événements vont tourner très mal, l’auteur préférant explorer le passé et le passif de ses personnages plutôt que de ménager le suspense, histoire de nous faire frissonner. Le roman de Lehane se focalise ainsi surtout sur la fatalité, sur l’enchaînement irrésistible des faits qui pousse les êtres humains à accomplir leur destin. Sean, Jimmy et Dave ne sont que les jouets d’un déterminisme social qui les dépasse et les pousse à agir. Face à cela, leur amitié passée, sans oublier le traumatisme originel qui les réunis, ne compte pas ou si peu…

Mystic River apparaît aussi comme un roman sur la vie et la mort, sur le temps qui passe, nourrissant une mélancolie tenace. À vrai dire, l’entropie me paraît être le seul véritable criminel dans l’histoire. Un tueur implacable, sans âme, qui n’hésite pas à faire et défaire les liens humains, transformant les amis d’hier en ennemis d’aujourd’hui, voire de demain. Un planificateur qui remodèle le paysage urbain, bouleversant les repères de ses anciens habitants pour les pousser au départ afin de satisfaire une gentrification assumée. Il nourrit enfin d’illusion les personnages du roman et n’oublie pas de leur envoyer la facture à la fin.

Mystic River est donc un honnête page-turner. Un roman fleuve (ahah!) qui se laisse lire sans déplaisir. Mais, même si Dennis Lehanne a du métier, on a quand même du mal à s’enthousiasmer. Reste le portrait fort bien troussé d’un quartier de Boston et une immersion dans les tréfonds de la psyché humaine.

Mystic River (Mystic River, 2001) de Dennis Lehane – Réédition Payot, collection « Rivages/Noir », mai 2004 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Isabelle Maillet)

Le Complot contre l’Amérique

Chronique publiée en hommage à Philip Roth, bien entendu.

« C’est la peur qui préside à ces Mémoires, une peur perpétuelle. Certes, il n’y a pas d’enfance sans terreurs, mais tout de même : aurais-je été aussi craintif si nous n’avions pas eu Lindbergh pour président, ou si je n’étais pas né dans une famille juive ? »
Les enfants adorent se faire peur. Dans Le Complot contre l’Amérique, Philip Roth transpose sur le papier une crainte enfantine à l’aide de l’uchronie. Et si Charles Lindbergh, le sympathique et réputé aviateur états-unien, avait battu Franklin Delano Roosevelt au cours de l’élection présidentielle de novembre 1940 ? Quel aurait été le devenir de la démocratie américaine et le destin d’un monde en guerre ? Et si ce héros américain emblématique, marqué par un deuil éprouvant, celui de son enfant enlevé et assassiné en 1932, était devenu le trente neuvième président des États-Unis, quelle aurait été la vie du jeune Philip Roth et de sa famille ?

La question est d’importance, surtout lorsque l’on sait que Lindbergh exprimait des idées franchement puantes qui suscitaient un écho favorable dans l’opinion publique de son époque. Militant charismatique au sein de l’organisation isolationniste America First, l’Aigle solitaire, comme on le surnommait, s’était laissé aller, et pas qu’une fois, à affirmer sa sympathie pour Adolf Hitler : « C’est sans doute un grand homme, et je suis convaincu qu’il a fait beaucoup pour le peuple allemand. » Le même Lindbergh décoré par le régime nazi, une décoration qu’il ne reniera jamais, sans même parler de la rendre… Enfin, ce Lindbergh auteur de propos racistes, pour le moins : « Nous devons nous protéger des attaques des armées étrangères, et de la dilution par les races étrangères… ainsi que de l’infiltration d’un sang inférieur », et indéniablement antisémites : « Il n’y a que trop de Juifs à New York dans l’état actuel des choses. En petit nombre, ils donnent de la force et du caractère à un pays, mais quand ils sont trop nombreux, ils engendrent le chaos ; or il nous en arrive trop. » Tout ceci, Philip Roth le rapporte dans un post-scriptum pédagogique en fin d’ouvrage, ce qui permet de resituer les personnages de son roman et leurs propos dans le vrai contexte historique.

Revenons au récit. Narré au rythme d’une autobiographie en partie imaginée, Le Complot contre l’Amérique est la chronique d’une famille juive ordinaire habitant Newark pendant les temps difficiles et incertains du premier mandat de Charles Lindbergh. On y perçoit la part des souvenirs personnels à travers les détails du quotidien — la collection de timbres, la description du quartier et de son voisinage — et les réflexions intimes de l’auteur. Naturellement, le contexte historique divergent génère des conséquences inédites sur la vie et l’entourage du petit Philip. Le cousin — une vraie tête brûlée — va s’engager dans l’armée au Canada pour combattre en Europe. Il en reviendra d’ailleurs mutilé et finira comme homme de main pour un parrain de la mafia juive. Face à la montée des périls, certains notables de la communauté juive — et le frère aîné de Philip Roth — , s’engagent dans le Bureau d’Assimilation créé par Lindbergh et participent à la politique de relocalisation, méthode douce pour déporter les familles juives dans l’Amérique profonde. Autour de la famille Roth, la communauté juive s’émeut, se replie puis s’inquiète. Certains de ses membres fuient le pays tandis que d’autres résistent, usant et abusant de la liberté d’expression que leur octroie la Constitution américaine. Des figures d’exception se détachent, et les souvenirs uchroniques de l’auteur se teintent d’une vraisemblable et émouvante authenticité. Malheureusement, Philip Roth ne pousse pas la logique de l’uchronie jusqu’au bout, à tel point que l’on peut affirmer que Le Complot contre l’Amérique n’est autre qu’une uchronie avortée. Certes, on est loin du ratage ridicule proposé par Daniel Easterman dans K (chez Pocket), pseudo récit d’espionnage se fondant sur la même divergence sans se démarquer du thriller grossier et ridicule. Cependant, on réalise rapidement, par des détails que Philip Roth laisse échapper ça et là, que l’épisode Lindbergh n’est en fin de compte qu’une passade, une parenthèse fictive. Ce que viennent confirmer ensuite l’escamotage abrupt du président, la rupture introduite par le chapitre 8 dans le récit autobiographique, le supposé complot exonérant Lindbergh de toutes ses responsabilités et la restauration de la ligne historique telle que nous la connaissons (retour de Franklin Delano Roosevelt, attaque surprise de Pearl Harbor à la fin de 1942, entrée en guerre des États-Unis…). Comme si Philip Roth n’avait pas voulu faire d’infidélité à la véritable Histoire. Comme s’il avait voulu démontrer que la structure de la démocratie américaine était plus forte que les aléas de la conjoncture historique.

En conséquence, Le Complot contre l’Amérique est un roman résolument optimiste et attachant, mais pourvu d’une conclusion bien décevante d’un point de vue uchronique. Quant au fameux complot du titre : « Il y a bien un complot, en effet, […] et je vais me faire un plaisir de vous nommer les forces qui l’animent : ce sont l’hystérie, l’ignorance, la malveillance, la bêtise, la haine et la peur. » A méditer par les temps qui courent.

Le Complot contre l’Amérique (The Plot against America, 2004) de Philip Roth – Édition Gallimard, collection « Du monde entier », mai 2006 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Josée Kamoun)

24 vues du Mont Fuji, par Hokusai

Avec ce dixième titre de la collection « Une Heure-Lumière », Le Bélial’ est allé pêcher une novella primée en 1986. Un Hugo, excusez du peu, pour un auteur surtout réputé sous nos longitudes pour ses cycles interminables. Pourtant, les connaisseurs savent déjà que Roger Zelazny se montre également talentueux dans la forme courte. Le recueil Une Rose pour l’Ecclésiaste témoigne de cette appétence pour un format dont on ne louera jamais assez l’importance pour la science-fiction.

24 vues du Mont Fuji, par Hokusai fait directement allusion à l’artiste japonais du XVIIIe siècle, en particulier à la série d’estampes qu’il a consacré au Mont Fuji. Loin de se cantonner au clin d’œil à Hokusai, Roger Zelazny impulse ici une synergie poétique entre le texte et l’image, opposant deux formes d’immortalité.

Pour parvenir à faire le deuil de son époux, Mari a entamé un pèlerinage au Japon, terre avec laquelle elle semble par ailleurs liée. Nous n’en serons pas davantage sur son existence, même si, au fil des 24 étapes (stations?) de son voyage autour du Mont Fuji, elle paraît jouer un scénario calqué sur le sommaire d’un livre contenant une sélection de 24 estampes du célèbre artiste nippon Hokusai. Le livre en poche, elle entame ainsi une circumnavigation contemplative, essayant de retrouver l’endroit exact choisi par Hokusai pour peindre chacune de ses estampes. Une tâche ardue, bien entendu, car même si la masse du Mont Fuji semble inaltérée, anthropocène oblige, les paysages qui l’environnent ont par contre beaucoup changé depuis son époque. Mais peu importe, Mari ne s’embarrasse pas de ces détails prosaïques. Elle met littéralement (et littérairement) ses pas dans ceux de l’artiste, dont elle semble suivre l’ombre fantomatique, harcelée par d’autres fantômes peut-être plus réels, les épigones de son époux défunt (mais est-il vraiment mort ?), manifestations numériques belliqueuses qui remontent sa piste dès qu’elle approche d’un ordinateur ou d’un terminal électronique.

Pressée par le temps et la menace sourde de ces épigones lancées à ses trousses, Mari prend pourtant le parti de goûter à chaque instant qui lui reste avant de mourir, puisant en elle-même la ressource nécessaire pour nourrir sa contemplation de la majesté du volcan enneigé. D’abord, grâce à des réminiscences plus personnelles, prenant la forme de souvenirs heureux et malheureux. Puis, par des réflexions de nature plus philosophiques, lui rappelant que le temps est un luxe dans un monde en mutation rapide, le réseau informatique mondial effaçant inexorablement la singularité des individus et les distances, tout en permettant une traçabilité implacable. Enfin, elle espère toujours contrecarrer le plan imaginé par son défunt mari.

En nous conviant à ce voyage au centre de la tête de sa narratrice, Roger Zelazny livre ainsi une méditation sur la fugacité du présent, nous encourageant à ne pas en laisser échapper une seule parcelle. Et, à la transcendance technologique, lorgnant vers le transhumanisme, il oppose une autre forme d’immortalité, celle composée par l’artiste et son œuvre. Une manière séduisante de s’affranchir de l’entropie, via le regard d’autrui.

Additif : Pour les amateurs, voici de quoi prolonger la méditation en fort bonne compagnie, celle des estampes de Hokusai.

24 vues du Mont Fuji, par Hokusai (24 Views of Mt. Fuji, by Hokusai, 1985) de Roger Zelazny – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », 2017 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Laurent Queyssi)

Images fantômes

La vocation de Cass Neary reste un mystère, même pour elle-même. Devenue photographe pour tenter de fixer sur la pellicule les visions indicibles qui impressionnaient sa rétine durant son enfance, et dont elle était la seule à percevoir les étranges motifs, elle a connu ensuite une brève notoriété dans le milieu punk new-yorkais. Depuis, plus d’une vingtaine d’années s’est écoulée. Cass a renoncé à la photographie, mais pas à ses diverses addictions. Alcool et drogue ont adouci son existence et fait le vide autour d’elle. Aussi, lorsque Phil, une vague relation de l’époque où elle écumait les clubs new-yorkais, lui propose d’interviewer Aphrodite Kamestos, une figure de la contre-culture des années 60 à laquelle elle voue un culte, elle ne réfléchit pas longtemps, quitte à braver le climat du Maine au mois de novembre pour rejoindre l’île où l’artiste vit en recluse depuis des décennies. Elle ressort son vieux konica, chausse des santiags et revêt son blouson de moto élimé, faisant route vers ce bout du monde, une flasque de Jack Daniel’s dans la boîte à gants, histoire de se donner du courage.

La parution dans l’Hexagone d’un roman d’Elizabeth Hand est une excellente nouvelle, d’autant plus que depuis la traduction de L’Ensorceleuse (un chef-d’œuvre, assertion non négociable), l’amateur en était réduit à la portion congrue, ou du moins devait se contenter de la version originale. On ne peut donc que se féliciter de l’initiative de la maison sœur des éditions Sonatine qui, en publiant Images fantômes, permet au néophyte comme au connaisseur de s’immerger dans une œuvre foutrement addictive.

Comme le laisse deviner le titre américain (Generation Loss), un terme technique en photographie ou vidéo pour désigner une perte de qualité de l’image à force de copies répétées, l’auteure se focalise, non sans une certaine nostalgie, sur deux époques marquées par l’anticonformisme, deux périodes brèves et denses dont l’énergie créatrice, à force de ressassements mortifères, s’est finalement dispersée.

Images fantômes apparaît un peu comme le Armageddon Rag d’Elizabeth Hand. L’auteure y fête les noces macabres de l’underground et de la contre-culture, lorgnant juste de façon subliminale du côté du fantastique. Elle y dévoile une galerie de personnages insolites et inquiétants, s’attachant à révéler les zones d’ombre des avant-gardes déviantes dont ils sont issus. Au fil de son séjour dans l’île de Paswegas, Cass la féroce bascule de l’autre côté de l’objectif, appréhendant le monde et ses arcanes selon un angle de vue où le sublime confine au macabre. Une perspective faussée et meurtrière que n’aurait pas désavoué Charles Manson. Le décor hivernal et sauvage des côtes du Maine se prête idéalement à sa quête. Elizabeth Hand confère aux forêts de pins, aux rivages rocheux recouverts de varech, aux plages de sable abandonnées par les estivants et jusqu’à la mer menaçante, une réelle substance, offrant ainsi un contrepoint tangible aux tourments de Cass. La photographe se révèle le véritable point fort du roman. Écorchée vive, prête à tout pour obtenir une réponse, au risque de se faire voler son âme, à l’instar de ces croyances indiennes qui réprouvaient la photographie, elle guide le lecteur sur les voies de la transgression jusqu’à un dénouement pouvant paraître hélas un peu faible au regard des prémisses.

En dépit de ce bémol, saluons cependant encore une fois les éditions Super 8 pour leur choix assumé, en espérant lire Available Dark et Hard Light, les deux séquelles de ce roman.

Images fantômes (Generation Loss, 2007)de Elizabeth Hand – Super 8 éditions, août 2016 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Brigitte Mariot)

Chronique des années noires

En préambule, une question obsédante se pose. Pourquoi cette étrange traduction du titre original du roman de Kim Stanley Robinson ? Pourquoi ces Chroniques des années noires au lieu d’un titre approchant celui voulu par l’auteur ? Face à ce mystère, le lecteur ne peut faire que des suppositions, la pire étant de considérer qu’une Histoire où la civilisation judéo-chrétienne n’existe pas ne peut qu’être noire ! Cette interrogation est d’autant plus lancinante que le titre original convenait idéalement au contenu du récit, consistant à nous narrer l’évolution historique d’un monde dominé par deux grandes civilisations orientales : celle du sel (l’islam) et celle du riz (la Chine). Bref, passons.

En lisant ce roman, le lecteur doit se préparer à faire un long voyage balayant environ 700 années d’une épopée historique dense, au rythme nonchalant, car The years of rice and salt ne se dévore pas, il faut faire des sacrifices pour en apprécier intégralement la profondeur.

Comme tout le monde le sait, la population européenne a été anéantie par la grande peste en 792 du calendrier musulman (ajoutez 622 ans pour la datation chrétienne). Vengeance divine, cataclysme naturel, nul ne s’explique les raisons d’une telle pandémie et nul de comprend pourquoi le reste de l’Humanité a été épargné.
C’est à partir de ce point de divergence que Kim Stanley Robinson bâtit son roman et l’on sent poindre là l’uchronie. Cependant, le terrain n’est peut-être pas balisé aussi clairement qu’on le croit, car assez rapidement le récit se démarque du classicisme uchronique.

Tout d’abord, on se rend compte que les personnages principaux apparaissent à chaque époque, se réincarnant au fil du récit. Identifiables grâce à l’initiale de leurs prénoms successifs, ils endossent l’enveloppe corporelle d’hommes ou de femmes, voire d’animaux, dans la plus parfaite illustration des religions bouddhiste/hindouiste. Sous cet angle, The years of rice and salt apparaît comme une quête individuelle, thème que l’on retrouve d’ailleurs lorsque ces personnages se retrouvent dans le bardo (sorte de limbes bouddhistes) pour y être jugés par les dieux.

Ensuite, au lieu de se cantonner à une date précise de cette histoire parallèle, KSR prend le parti de nous raconter son évolution. Ainsi, le support historique n’est pas un prétexte pour le récit, mais la fin ultime, l’objectif principal de l’auteur. Il nous livre ainsi ses réflexions sur l’Histoire et sur le devenir des civilisations, en usant d’une approche axée à la fois sur le temps individuel et sur le temps long, celui des permanences sociales et mentales, écartant le temps court, celui des révolutions, des événements et des guerres.

Au passage, signalons que les spéculations de KSR se frottent au concept de choc des civilisations, n’hésitant pas à dénoncer les schémas déterministes qui obscurcissent nos réflexions. Dans cette démarche, la part accordée au rôle des femmes est d’ailleurs exemplaire.

Finalement, c’est cette réflexion ambitieuse sur l’Histoire qui permet d’affirmer que The Years of Rice and Salt a tout à fait sa place aux côtés de livres d’historiographie sérieuse, ce dont les littératures de l’imaginaire ne peuvent que s’enorgueillir.

Aparté : Pour qui désire s’informer sur les différents temps de l’Histoire (temps individuel, temps court, temps long, temps immobile), il existe un excellent ouvrage de Fernand Braudel : Écrits sur l’Histoire. Cet auteur s’inscrit dans la lignée de l’École des annales qui propose de repenser l’espace-temps de l’Histoire.

Chroniques des Années Noires (The Years of Rice and Salt, 2002) de Kim Stanley Robinson – Réédition Pocket, collection « SF », 2006 (roman traduit de l’anglais [États-Unis par David Camus et Dominique Haas)