Dino

Icône des années 50 et 60, Dean Martin apparaît comme l’incarnation du rêve américain et de l’entertainment. Dino Paul Crocetti est né à Steubenville dans une famille d’immigrés italiens, au cœur de ce qui deviendra la Rust Belt, d’un père coiffeur et d’une mère au foyer. Dino n’a guère fait d’études, préférant l’école de la rue et la culture des night-Clubs où il a commencé comme chanteur. Entre la belle vie sous les sunlights des casinos, des plateaux télés et des studios de cinéma et les coulisses crapuleuses, mercantiles, voire crapoteuses de l’industrie du rêve, Dino Crocetti, aka Dean Martin, a traversé ainsi une grande partie de l’histoire des États-Unis, de la Prohibition aux années de la prospérité, un âge d’or insolent masquant difficilement les fractures nées de la Grande Dépression de 1929, de la Seconde Guerre mondiale, de la ségrégation raciale, de la chasse aux sorcières et de la guerre du Vietnam. Taillant sa route, imperturbable, il donne l’illusion que rien ne peut l’atteindre, ni les dettes abyssales qu’il sème durant son parcours, ni les contrats faits et défaits à coup de millions de dollars, ni sa proximité avec la mafia, ni les coups bas du show-biz, ni les divorces et infidélités. A vrai dire, Dean Martin est un menefreghista, un type qui n’en a rien à foutre, diffusant une certaine image du cool, mélange de vulgarité, de dilettantisme et de détachement, tout en brûlant la vie par tous les bouts avec tout ce qu’elle lui propose.

« Le début des années 50 leur appartint. C’était l’ère de la télévision, de l’insouciance des pneus à flancs blancs et des ailerons profilés : un monde ivre de médiocrité. William Faulkner, lauréat du prix Nobel de littérature en 1950, ne voulait pas en entendre parler : la télévision, déclara-t-il, c’est pour les nègres. Ernest Hemingway, qui remporta le même prix quatre ans plus tard, était un personnage créé pour la télé. Bientôt, ça n’aurait même plus d’importance. À l’instar de Dean et de Jerry, la plupart des gens ne liraient même plus. Ajax n’était plus un héros homérique ; il était devenu le nettoyant moussant du sponsor de la Comedy Hour, il n’affrontait plus Ulysse pour les bras d’Achille, c’était le compagnon de Fab, qui avait lui-même remplacé les réflexions de Melville sur la blancheur de la baleine par le slogan : un blanc plus blanc sans eau de javel. »

Avec Dino, Nick Tosches nous livre ici son opus majeur, une biographie magistrale, disséquant au scalpel d’une écriture précise, entre lyrisme et description crue, voire violente, la figure de la légendaire vedette américaine. On suit la lente ascension du petit gars de Steubeville, toujours prêt à fricoter avec l’illégalité, jusqu’à la fin de sa vie où riche à millions, revenu de tout, il se détache définitivement des autres et de la conduite du monde, consacrant chaque instant à profiter de l’existence et de ses plaisirs. De son duo avec Jerry Lewis, association à succès s’étant muée progressivement en rivalité puis en détestation réciproque, aux shows télévisés en prime time dans lesquels il offre une image de je-m’en-foutisme alcoolisé, en passant par le Rat Pack de Sinatra et le Camelot de pacotille des Kennedy, Nick Tosches fait le récit méticuleux de la vie de Dino, puisant à la source d’une riche documentation les éléments d’une biographie en forme de véritable roman.

« De toutes les nations, seule l’Amérique avait envisagé sa destinée comme un rêve. Elle avait appelé ça le rêve américain. Désormais, les rêves, comme l’acier, étaient devenus son industrie. La réalité en acier trempé et l’imaginaire tremblotant et mélodieux constituaient l’inspiration et l’expiration de tout son être. C’était à travers ses stars du pays des rêves, et non pas à travers ses hommes d’État ou ses poètes, qu’elle s’exprimait. »

Chemin faisant, il dresse aussi le portrait d’une Amérique livrée en pâture aux publicitaires, aux politiciens corrompus et autres faiseurs du show-biz dont les actes et diktats marquent le tempo de l’histoire culturelle des États-Unis au XXe siècle. À la radio, à la télévision, au cinéma ou dans les maisons de disques, les magnats alimentent ainsi la machine à rêves, à grand renfort de contrats négociés par agents ou avocats interposés, s’accommodant des mœurs de politiques versatiles, plus préoccupés par leur devenir que par l’intérêt général, et de l’omniprésence de la mafia, jamais très loin lorsque l’argent jaillit sans tarir. Sur ce point, Dino apparaît comme un réquisitoire implacable, ne ménageant personne, ni les moralistes, ni les héraults/héros du cool.

Sur fond d’alcool, de fric, de sexe et de corruption, Nick Tosches déroule sur plus de cinq cent pages, une histoire passionnante des coulisses de la machine à rêve, via l’un de ses plus célèbres représentants, un type qui n’en a rien à foutre, mais dont la belle vie, clinquante comme un miroir de bordel, renvoie au public l’illusion du bonheur. Au moins un instant.

Dino – La belle vie dans la sale industrie du rêve (Dino, 1992) de Nick Tosches – Éditions Payot, collection Rivages/Noir, 2003 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean Esch)

La Ménagerie de Papier

Le cœur de la SF bat au rythme de la nouvelle. Je n’ai de cesse de le répéter sur ce blog et Ken Liu vient confirmer mes dires. Auteur américain d’origine chinoise, le bonhomme s’est taillé en effet une solide réputation dans le domaine de la nouvelle, raflant au passage quelques prix. La Ménagerie de Papier rassemble dix-neuf textes, une sélection n’ayant aucun équivalent outre Atlantique. D’aucuns trouveront peut-être à redire sur le choix opéré par les Quarante-Deux, à la manœuvre sur ce recueil, mais s’il est un reproche que l’on ne peut leur adresser, c’est celui d’avoir occulté un aspect de l’œuvre de l’auteur américain.

Pour ne rien cacher, les dix-neuf nouvelles, dont beaucoup sont inédites, survolent une grande variété de registres, de la science fiction bien entendu, à la fantasy historique, au fantastique, voire au policier, en passant par l’exercice de style, affichant la volonté indéfectible de l’auteur de mettre l’humain au centre de ses préoccupations. Sur ce point, Ken Liu se montre très clair dans l’avant-propos du recueil. Peu importe le genre de fiction où il écrit. Pour lui, seul compte l’état d’esprit qu’il cherche à transmettre au lecteur, ce petit miracle inhérent à tout acte de communication qui permet de traduire en terme d’émotions humaines le cheminement complexe de la pensée. De cette rencontre cognitive plus ou moins improbable, Ken Liu espère tirer un sentiment de compréhension mutuelle avec le lecteur.

En lisant La Ménagerie de Papier, j’avoue avoir été touché à plusieurs reprises par une étrange impression d’affinité, en dépit de l’éloignement culturel ou du contexte prévalant au moment de ma découverte du recueil. Toutes les nouvelles n’ont pas suscité le même émoi, loin de là. J’avoue même être resté complètement imperméable à certaines d’entre-elles. Mais, lorsque Ken Liu est parvenu à toucher l’esprit du lecteur que je suis, il a su le faire de manière très juste et très intense.

Inutile de dresser un inventaire circonstancié des dix-neuf textes du recueil, l’exercice me semble un tantinet vain puisque ne rendant pas justice à l’écriture simple et pourtant extrêmement évocatrice de l’auteur. Aussi, me contenterai-je de décliner les raisons pour lesquelles j’ai apprécié plus fortement certaines nouvelles. Au-delà du lieu commun science-fictif de l’invasion extraterrestre, « Renaissance » propose une intéressante réflexion sur la mémoire et le pardon, nous renvoyant au propos de L’Homme qui mit fin à l’Histoire. La possibilité d’exciser une partie de sa mémoire pour modeler la personnalité d’un individu apparaît également comme un instrument de domination bien pratique que n’aurait pas désavoué Big Brother, car il est beaucoup plus grave d’oublier que de se rappeler trop bien.

« Les algorithmes de l’Amour » comme « Faits pour être ensemble » explorent les tréfonds de l’esprit via les neurosciences, disséquant notamment la notion de libre-arbitre. Le premier texte me paraît beaucoup plus abouti, avec sa double trame et son dénouement dramatique, que le second dont la réflexion teintée de politique autour du système des recommandations se révèle au final un tantinet trop didactique.

Changement de ton et de registre avec « Le Golem au GMS », une nouvelle fantastique dans le décor d’un vaisseau de croisière en route pour une exoplanète balnéaire. Le texte flirte ici avec une malice et un humour délicieux. Une pause bienvenue, sans prétention et divertissante. En tout cas, je ne suis pas prêt d’oublier Rebecca Lau et ses lubies.

Avec « L’Erreur d’un seul bit », on revient aux choses sérieuses. Réflexion autour de l’amour et de la foi, après tout l’amour n’est-il pas aussi un acte de foi, ce texte fait se côtoyer le coup de foudre et l’épiphanie religieuse. Il pose en tout cas un postulat vertigineux : et si la foi en l’être aimé ou adoré n’était qu’une illusion induite par un dysfonctionnement neuronal ? Voici sans aucun doute le texte qui m’a le plus marqué.

Indépendamment du registre fantastique de l’un et du caractère science-fictif de l’autre, « La Ménagerie de papier » et « Mono no aware » partage une thématique commune. Les deux textes renvoient aux notions de déracinement, de mémoire et sans doute aussi à l’histoire. Ces courts récits sont aussi des petits chefs-d’œuvre de délicatesse et de pudeur, surtout le premier qui, pour le coup, n’a pas usurpé ses multiples récompenses.

Dans le registre de la fantasy historique, dans un style n’étant pas sans rappeler les enquêtes du juge Ti de Robert van Gulik ou les aventures de Maître Li et Bœuf Numéro Dix de Barry Hughart, « La Plaideuse » est un récit policier qui prend place en Chine pendant la période des Cinq dynasties et des Dix Royaumes. Enfant unique du célèbre plaideur Far, il incombe à la jeune Sui-Wei de faire toute la lumière sur la mort d’un marchand, tout en écartant les pistes les plus évidentes. Bref, le texte conjugue les plaisirs du récit de détective et de fantômes.

Avec ses dix-neuf nouvelles d’un éclectisme rare, La Ménagerie de papier tente de restituer un peu de chaleur humaine au sein d’un univers froid, insensible et privé de libre-arbitre. En nous racontant des histoires du futur, de l’ailleurs ou du passé, Ken Liu essaie de susciter un écho de sa propre sensibilité dans l’esprit du lecteur. Il oppose enfin le temps long des équilibres géologiques, génétiques et physiques, à celui beaucoup plus éphémère de l’histoire humaine. A suivre avec Jardins de poussière, second recueil paru dans nos contrées.

Autre avis ici.

La Ménagerie de Papier de Ken Liu – Coédition Le Bélial’ & Quarante-Deux, 2015 (recueil proposé par Ellen Herzfeld & Dominique Martel, traduit et harmonisé par Pierre-Paul Durastanti)

La Note américaine

1921-1925. L’époque de Custer et des guerres indiennes semble révolue en ce début du XXe siècle. Avec la Première Guerre mondiale, les États-Unis sont entrés de plain-pied dans la modernité et la tuerie de masse, troquant les mythes de la Conquête de l’Ouest contre d’autres marottes. Mais, une série de crimes atroces commis contre le peuple osage vient remettre à la une de l’actualité la condition choquante (ou pas) des Amérindiens.

Avec La Note américaine, le journaliste David Grann explore une page oubliée de l’histoire américaine. Dans un roman reportage fouillé, relevant de cette littérature non-fictionnelle chère à Truman Capote, il restitue le climat de terreur prévalant dans la réserve osage au début des années 1920, retraçant également les étapes d’une enquête placée d’emblée sous le signe de la corruption, de la peur et de la duplicité.

Comme de nombreux peuples amérindiens, les Osages ont été saoulés de belles promesses par un gouvernement fédéral plus enclin à céder aux revendications des colons, des hommes d’affaires et autres self made men, qu’à la défense d’un idéal de justice. Repoussés hors de leurs terres tribales, contraints de se réfugier sur un territoire hostile appelé à devenir une part de l’Oklahoma, les Osages ont cru trouver la paix, loin de la convoitise des Blancs. Peine perdue, les termes du traité passé avec le gouvernement les ont placés à la tête d’une fortune inimaginable lors de sa signature. Le sous-sol recelait en effet du pétrole, un or noir dont ils sont devenus les détenteurs des droits d’exploitation. Dans une société foncièrement raciste, le fait ne pouvait que déplaire aux Blancs, obligés de travailler pour enrichir des peaux-rouges qui se sont retrouvés millionnaires. De là, à imaginer une stratégie criminelle visant à les dépouiller de leur fortune, quitte à les éliminer par le poison ou d’autres moyens, le pas semble avoir été franchi. Mais, à qui profite le crime ?

« L’Histoire est un juge impitoyable. Elle expose au grand jour nos erreurs les plus tragiques, nos imprudences et nos secrets les plus intimes ; elle jouit de son recul sur les événements avec l’arrogance d’un détective qui détiendrait la clé du mystère depuis le début. »

Avec La Note américaine, David Grann décline trois chroniques centrées sur les points de vue de Mollie Burkhart, l’une des victimes osages, de l’agent spécial Tom White et sur son propre regard de journaliste. Il reconstitue ainsi la chronologie des crimes commis contre les Amérindiens, dressant en même temps un portrait précis de la société de l’époque et des motivations des différents acteurs du drame. Considérés comme des citoyens de seconde zone, poussés à l’acculturation par l’assimilation forcée de leurs enfants, les Osages restent en effet des bêtes curieuses aux yeux des Blancs, des sauvages imperméables par nature à la civilisation et incapables de gérer eux-mêmes la fortune qui leur est tombée dessus. Une manne providentielle qui contribue à leur malheur, attirant une foule de profiteurs, foreurs âpres au gain, affairistes cauteleux, fonctionnaires corrompus, dangereux bootleggers et curateurs véreux. Un condensé de cette Amérique prédatrice guère préoccupée par le devenir des Amérindiens.

Vécu par les Osages comme un profond traumatisme, le « Règne de la terreur » prend place à un moment charnière dans l’histoire du FBI, à l’époque où le Bureau Of Investigation, comme il s’appelait encore, n’était pas encore l’institution omnipotente que l’on connaît. Le jeune Edgar J. Hoover compte en effet beaucoup sur la résolution de cette affaire pour prouver la nécessité d’une police fédérale et ainsi forger l’outil de son emprise sur la politique américaine jusqu’aux années 1970.

David Grann nous décrit ainsi une Amérique oscillant encore entre le vieux Far-West et la nation moderne, les anciens desperados cédant peu-à-peu la place à une criminalité liée au capitalisme et à la politique. Dans ce contexte, l’ex Texas Ranger Tom White apparaît comme le héros méconnu de cette très sale histoire. Inflexible et tenace, il s’investit totalement dans l’enquête pour démasquer les auteurs des crimes. À l’aide d’une équipe d’agents infiltrés, en dépit des menaces, des manipulations et sous la pression constante de Hoover, il parvient pourtant à faire émerger une vérité sinistre dont David Grann découvre les ultimes stigmates lorsqu’il rencontre les descendants des victimes.

Agrémenté de nombreuses photos d’époque et de copieuses notes, La Note américaine se révèle à tous points de vue passionnant, disséquant sans concession les tenants et aboutissants d’un système d’expropriation criminel dont les racines s’étendent jusqu’au sein de la société américaine. D’aucuns pourraient tirer de ce récit un roman noir. Mais, il ne s’agit ici que de la sordide réalité, une part de l’histoire américaine que Martin Scorsese compte bientôt adapter au cinéma, sous le titre original de Killers of the Flowers Moon.

La Note américaine (Killers of the Flower Moon. The Osage Murders and the Birth of the FBI, 2017) de David Grann – Globe, l’école des loisirs, 2018 (traduit de l’anglais [Etats-Unis] par Cyril Gay)

La chance vous sourit

« Elle se penche vers Kurt Cobain comme si elle voulait l’enlacer et le serrer contre elle, comme si elle avait oublié que ces bras ne fonctionnent pas et qu’il n’y a devant elle personne à étreindre. »

Depuis qu’il a lu Des parasites comme nous, le tenancier de ce blog est un fan invétéré de Adam Johnson. Sa manière subtile et fort drôle de mettre en scène l’être humain dans son inclination au drame et dans son absurde condition, me réjouissent toujours fortement. Mais, l’auteur est sans doute à son meilleur dans le format de la nouvelle/novella, livrant en pâture à notre appréciation éclairée, le spectacle de quelques existences criantes de vérité.

La chance vous sourit est le titre du second recueil de l’auteur paru dans nos contrées, mais aussi celui du sixième texte inscrit à son sommaire. Organisé autour du deuil et de la séparation, l’ouvrage ausculte l’intimité de quelques individus dont l’apparente banalité recèle des trésors d’émotions. Deuil de l’être aimé, disparu ou diminué, deuil d’une époque révolue où l’on croyait toucher au bonheur et qui n’a sans doute jamais existé ailleurs que dans sa tête, deuil du pays natal ou deuil d’une innocence irrémédiablement souillée, La chance vous sourit est aussi un recueil sur la fragilité de l’être humain et sur sa propension à la résilience. Ou pas.

On l’a dit, La chance vous sourit recèle en son sein des textes devant lesquels on ne peut rester imperturbable. Difficile en effet de ne pas compatir à la détresse de cet homme face à la maladie de sa femme et face à sa volonté de mourir, ne trouvant finalement le réconfort que dans le simulacre holographique plus vrai que nature du président récemment assassiné. Difficile de ne pas éprouver de l’empathie pour ce livreur évoluant en territoire zéro, longtemps après le passage de l’ouragan Katrina, avec un nourrisson sur les bras et un avenir à reconstruire. Difficile de ne pas être troublé par le récit de cette épouse atteinte du cancer, obsédée par les seins des  autres femmes qu’elle croise, s’interrogeant sur la fidélité de son mari après sa mort. Difficile de supporter le déni de cet ancien directeur d’une prison de la Stasi, dont l’existence étriquée se réduit à l’espoir de voir revenir sa femme et les jours heureux de la dictature. Difficile de côtoyer l’ambiguïté de ce pédophile, lui-même victime durant son enfance, ayant décidé de rompre avec sa criminelle addiction en dépit des pulsions inavouables qu’il contient à grand peine. Difficile enfin de juger ces deux réfugiés Nord-Coréens, confrontés à une liberté dont ils ne savent quoi faire, au point de constituer un handicap pour leur devenir.

Entre Louisiane post-Katrina et Allemagne post-communiste, en passant par Séoul, Adam Johnson nous brosse le portrait de quelques individus, hommes et femmes, un peu perdus, confrontés au malheur, à l’inconnu, à leurs responsabilités, voire à leurs démons intérieurs. Tour à tour ironiques, bouleversantes, provocantes ou absurdes, même sur le sujet scabreux de la pédophilie, les histoires de La chance vous sourit ne paraissent jamais anodines, atteignant une qualité d’émotion authentique par leur justesse et leur intelligence.

Adam Johnson flirte ainsi avec l’indicible et la part irrationnelle de l’esprit humain. Il teste par la même occasion nos propres certitudes, éprouvant nos limites et suscitant le trouble. Bref, ruez-vous sur ce recueil indispensable, sans doute passé inaperçu pour cause de confinement et de fermeture des librairies. ET PLUS VITE QUE ÇA ! L’injonction vous est offerte gracieusement.

La chance vous sourit (Fortune smiles, 2015) de Adam Johnson – Éditions Albin Michel, collection « Terres d’Amérique », mars 2020 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] par Antoine Cazé)

Player One

Adapté au cinéma par Steven Spielberg, Ready Player One (devenu Player One par le miracle de sa transposition en France) a tout de la friandise acidulée. Destiné à un large public, mais pourvu d’arguments aptes à séduire un lectorat de quadragénaires, voire de quinquas à la culture geek assumée, le roman d’Ernest Cline déroule plus de six cent pages d’aventures survoltées, en forme de chasse au trésor, déclinant au passage un vague message moral consensuel.

2044, l’écosystème poursuit sa lente et inexorable courbe d’effondrement, entraînant paupérisation, guerres et inégalités scandaleuses. Rien de neuf sous le soleil de la dystopie, même si ici Ernest Cline se contente du service minimum. Fort heureusement, l’OASIS offre un havre de paix pour qui s’acquitte de son abonnement et des coûts inhérents à l’accès aux multiples simulations ludiques ou éducatives hébergées par les serveurs de Gregarious Simulation Systems. Ainsi l’a voulu James Donovan Halliday, son créateur et maître, au grand dam des actionnaires de Innovative Online Industries, son concurrent direct qui aurait bien voulu transformer l’OASIS en pompe à fric, privant ses utilisateurs du sentiment de liberté qui leur fait défaut dans la réalité.

Wade est un adolescent issu des milieux défavorisés. Un white trash, dirait-on dans un roman noir, dont la seule famille vit dans une pile, autrement dit un entassement de caravanes, en marge de la ville d’Oklahoma City. A force d’astuce, l’OASIS est devenu pour ainsi dire sa seconde maison. Il a contribué à son épanouissement personnel et lui a permis de réaliser tous ses désirs, y compris en trouvant son âme sœur. Mais, la mort de Halliday vient rebattre les cartes. Face aux Sixters, l’armée innombrable stipendiée par IOI, Wade est contraint de s’exposer afin de couper l’herbe numérique sous le talon de fer de la société prédatrice. L’enjeu n’est pas anodin en effet puisqu’il s’agit d’être le premier à dénicher l’œuf de Pâques ultime qui fera de son possesseur l’héritier de Halliday et le maître absolu de l’OASIS.

Ne tergiversons pas. Player One ne dément pas sa réputation de lecture séminale, sympathique divertissement pour adulescent nostalgique. Ernest Cline convoque la pop culture et l’esprit geek pour broder une intrigue balisée qui ne connaît guère de temps morts. En dépit de ficelles grossières et de personnages stéréotypés à outrance, l’auteur remplit son contrat sans honte mais sans éclat aussi, cochant toutes les cases d’une quête placée sous les signes de la tolérance, de la liberté et de l’amitié. Mais, bien plus qu’un roman young adult à l’intrigue convenue, Player One apparaît comme le mmorpg ultime. Une plate-forme éducative, commerciale et ludique, mélange de Minecraft, de World of warcraft et de réseau social, où l’on peut vendre aux enchères les artefacts trouvés au cours de ses aventures, taper la discussion via son avatar dans un salon virtuel privé, aménagé selon ses goûts ou marottes, suivre des cours, animer sa propre chaîne vidéo, devenir une vedette et vendre son image à une société commerciale. Tout est possible dans l’OASIS pour peu que l’on se montre créatif et volontaire. Sur ce point, Player One met en scène une gamification de la société tout à faite crédible et dont on vit déjà les prémisses.

A la fois différent et plus riche que le film de Steven Spielberg, le roman d’Ernest Cline n’usurpe donc pas le qualificatif de lecture distrayante. Mais, au-delà de l’aspect nostalgique et récursif de Player One, la liberté figure au cœur du propos de l’auteur. La liberté et ce qu’il convient d’en faire.

Player One (Ready Player One, 2011) de Ernest Cline – Réédition Pocket,  (roman traduit de l’anglais [Etats-Unis] par Arnaud Regnauld)

Rêve de fer

Si Rêve de fer n’est sans doute pas le meilleur roman de Norman Spinrad, c’est sans conteste l’un des plus controversés, controverse dont la réédition nous a confirmé amèrement la véracité.
Rêve de fer vaut en effet davantage pour son procédé provocateur que pour son histoire fort linéaire et totalement crétine. C’est en l’occurrence cette provocation, ciblée sur un aspect politiquement sensible, qui a causé quelque retard à la précédente réédition chez Folio « SF ». Vous ne verrez donc pas les svastikas de l’illustration d’Eric Scala initialement prévue en couverture, puisque les ouvrages ont été envoyés au pilon. La faute à un climat politique délétère dans lequel résoudre un problème consiste à l’éluder. La faute aussi à des commerciaux trop frileux qui n’ont sans doute pas lu/compris (cochez la bonne réponse) ce roman. Bref, c’est une réédition pourvue d’une nouvelle illustration d’une laideur affligeante et avec une quatrième de couverture complètement retouchée, histoire de gommer toute ambiguïté, qui a finalement paru. Revenons maintenant à l’objet de toutes ces attentions, procès d’intention et frayeurs proto commerciales.
Rêve de fer s’annonce comme une uchronie. Et si… Tout le monde connaît le questionnement initial qui préside à ce domaine de l’imaginaire. Et si Adolf Hitler avait émigré aux États-Unis, l’ultime terre de liberté dans un monde dominé par le Communisme. Et si il y avait fait carrière dans les pulps, débutant dans l’illustration puis rédigeant et éditant du texte au kilomètre. Et si il y était devenu l’objet de l’adulation du fandom au point d’être commémoré par ses fan(atique)s au cours de réunions costumées. Et si ses pairs avaient salué son talent, et si la convention mondiale de science-fiction l’avait récompensé à titre posthume d’un Hugo en 1954. Et si Folio « SF » nous proposait la réédition de Le Seigneur du Svastika, son chef-d’œuvre d’heroic fantasy post-apocalyptique.
Rêve de fer… pardon, Le Seigneur du Svastika est donc l’œuvre majeure de l’auteur culte Adolf Hitler. Mais oui, vous connaissez certainement ! L’auteur de Le Triomphe de la volonté, du non moins célèbre L’Empire de mille ans, pour ne citer que quelques titres de sa prolifique bibliographie dont vous possédez certainement un exemplaire chez vous. Ce roman nous narre le destin du Purhomme Feric Jaggar, appelé à restaurer la fierté et la grandeur du peuple de la Grand République de Helden, menacé à la fois par la contagion cosmopolite des mutants et des métis et asservi par les Dominateurs.
La farce est grinçante. Bien sûr, sous ce récit transparaît l’itinéraire historique réel d’Adolf Hitler. Sous le masque de l’heroic fantasy binaire et musclée suinte l’idéologie raciste et belliciste nazie. Évidemment, rien n’est exactement identique à notre Histoire, mais tout est évoqué d’une manière décalée et assez proche pour être reconnaissable. On peut d’ailleurs — manière de trouver le temps moins long — s’amuser à pointer les références et les ressemblances avec la véritable histoire du dictateur nazi et de sa sinistre clique.
Fort heureusement, derrière le livre dans le livre et l’uchronie prétexte se profile une toute autre intention que l’on ne peut passer sous silence : Rêve de fer est un roman gigogne diablement affûté et furieusement iconoclaste.
Écrit à dessein dans un style exécrable, Le Seigneur du Svastika est doté d’une postface assez critique attribuée à un universitaire nommé Homer Whipple. Ce personnage fictif y livre une analyse acerbe de la psychologie tordue de Hitler. Il y relève l’homosexualité latente qui culmine avec le clonage des Soldats du Svastika et ridiculise l’adoration dont fait l’objet l’auteur et son œuvre. Vous l’aurez compris, Rêve de fer est aussi une machine de guerre tournée vers une certaine conception de la science-fiction. De celle que l’on affectionnait pendant l’Âge d’or.
Reste un problème. Mettre en exergue Adolf Hitler et son idéologie, même de manière voilée, ne risque-t-il pas de prêter le flanc à ce que l’on dénonce ? Je suis tenté de penser, à l’instar de Roland C. Wagner, qui préface d’une manière fort juste cette réédition, qu’il faut être soit complètement crétin, soit totalement néo-nazi pour prendre au premier degré ce roman. On pourrait même ajouter que le style adopté, volontairement mauvais et outrancier, contribue à discréditer son auteur auprès d’éventuels individus décérébrés désireux d’utiliser l’ouvrage. D’ailleurs, jusqu’à preuve du contraire, les organisations d’extrême droite n’ont pas inscrit Le Seigneur du Svastika à leur programme de lecture.
En l’attente d’un démenti, contentons-nous d’affirmer que Rêve de fer n’est pas un roman. C’est un bras d’honneur envoyé à la face de l’Etablisment science-fictif états-unien, anticipant d’une certaine façon Il est parmi nous, autre titre de Norman Spinrad. C’est une ordalie punk (avant la lettre) menée à un train d’enfer. C’est un exorcisme personnel, comme le souligne là aussi Roland C. Wagner. Bref, une expérience que le lecteur reçoit de plein fouet et accepte ou rejette avec violence.
Rêve de fer (The Iron Dream, 1972) de Norman Spinrad – Réédition Gallimard, collection Folio SF, mai 2006 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean-Michel Boissier)

Un Bonheur insoutenable

Sous la gouvernance d’UniOrd, l’avenir semble uniformément radieux. L’humanité Les membres de la famille prospèrent sur Terre et dans les étoiles, rejouant chaque jour le spectacle d’une société harmonieuse et pacifiée, débarrassée de tous ses travers, agressivité, passions, concurrence et ambition. À l’ombre de Jésus, Marx, Wood et Wei, l’existence se déroule désormais sans heurts jusqu’à 62 ans, âge où il faut céder la place aux générations suivantes avec le sentiment d’avoir mené une vie utile à tous.

Li a toujours préféré être appelé par le surnom que lui a donné son grand-père. Il n’a jamais pu se satisfaire de l’existence normalisé à laquelle le prédestine UniOrd. En dépit de la chimiothérapie imposée à tous, d’entretiens fréquents avec son conseiller psychologue, de pauses récréatives avec diverses partenaires sexuelles choisies par UniOrd et d’une existence réglée jusque dans le moindre détail, il ne s’est jamais réjouit du consensus. Loin de se contenter du bonheur homogène dispensé à tous les membres de la famille, il s’interroge sans cesse, optant pour un comportement à risque bien peu recommandable qui le porte à revendiquer davantage de liberté. Au point de rejoindre les incurables, ceux que la société n’est pas parvenue à guérir.

« Qu’est-ce qui est souhaitable ? Vivre avec un bracelet, un conseiller et un traitement mensuel, loin de la violence, l’agressivité, l’avidité, l’hostilité, la concurrence ? Ou connaître la vérité ? Peut-être est-ce surtout d’être privé de la possibilité de choisir qui demeure problématique. »

Lorsque l’on évoque la dystopie, on ne peut guère faire l’impasse sur George Orwell, Aldous Huxley ou Evgueni Zamiatine tant leur œuvre a marqué durablement de son empreinte l’imaginaire du totalitarisme. Pourtant à côté de ces classiques, quelques autres titres méritent toute notre attention empreinte de pessimisme. D’abord, Kallocaïne de Karin Boye dont vous pouvez lire la recension ici-même. Et puis, Un Bonheur insoutenable de Ira Levin qui a l’avantage de s’achever par un happy-end, du moins l’espère-t-on.

Avec cette anti-utopie normalisée, l’auteur américain reprend à son compte bien des thèmes présents dans Brave New World. Les pratiques d’un eugénisme, non plus programmé à la conception, mais intégré comme norme sociale, la castration chimique des désirs, l’endiguement des pulsions et passions, la surveillance permanente des individus et le maintien de zones d’exclusion pour y enfermer de leur plein gré les réfractaires, on retrouve dans Un Bonheur insoutenable bien des motifs de l’œuvre d’Aldous Huxley. Mais, Ira Levin ne se contente pas d’une redite, il adapte le sujet à son époque. D’abord, en plaçant l’humanité sous le joug d’un super-ordinateur omnipotent, omniscient et surtout infaillible dans ses choix. Signe des temps, la cybernétique remplace ici les bonnes vieilles méthodes de la dictature, grandement aidée dans ses desseins par les bienfaits de la camisole chimique. Puis, en réactivant l’archétype du rebelle, prêt à sacrifier son confort au nom d’un idéal bien plus convaincant, l’auteur s’inscrit dans l’air du temps. À l’époque de la contre-culture et du rejet du système consumériste, le propos ne pouvait que susciter un écho favorable parmi les baby-boomers épris de liberté. Difficile pour eux de ne pas s’identifier à Matou, dont l’éveil progressif, la prise de conscience, la fuite puis la révolte figurent au cœur de l’intrigue du roman. Un processus lent qui nous permet de découvrir de l’intérieur le fonctionnement de ce meilleur des mondes (bis), nous interpellant sur ses réels bienfaits, sur ses méfaits et nous confrontant à nos propres choix d’individus jouissant de la liberté. Pour le meilleur et le pire, pour notre bonheur ou/et notre malheur.

Si l’on fait abstraction d’une scène de viol assez insoutenable (ahem…) et injustifiable, Un Bonheur insoutenable interroge notre faculté à nous satisfaire de notre encombrant besoin de liberté. À l’heure où l’on manipule l’émotion de l’opinion pour lui faire accepter son sort, où l’on prétend faire œuvre de pédagogue avec un électorat infantilisé, où de nombreux malades soignent leurs troubles avec des tranquillisants, où la vidéosurveillance et la biométrie se répandent partout dans le monde, l’histoire de Matou ne paraît pas un seul instant désuète. Bien au contraire, elle semble même plus que jamais d’actualité.

Un Bonheur insoutenable (This Perfect Day, 1969) – Éditions J’ai lu, collection « Nouveaux Millénaires », novembre 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Sébastien Guillot)

Ballet de sorcières

Titre moins connu que les aventures du « Cycle des Épées » ou que Le Vagabond, voire « La Guerre uchronique », du moins dans le cercle des lecteurs de Science fiction, Ballet de sorcières (un jeu de mots coupable que je n’aurais jamais osé, quoique… ) ne dépare finalement pas du tout dans la bibliographie de Fritz Leiber, où ce court roman dégage un petit parfum désuet, loin d’être désagréable.

Lorsque le roman commence, la carrière de Norman Saylor, dont la réputation repose en grande partie sur l’étude des analogies entre superstitions primitives et névroses modernes, semble sur le point de prendre un tournant capital. La chaire de sociologie d’une université convoitée lui semble enfin promise. L’affaire est d’importance pour Norman car il a connu bien des difficultés afin de se faire accepter au sein du monde universitaire de la petite ville où il travaille. Fort heureusement, il a bénéficié de l’influence de son épouse Tansy, gagnant peu-à-peu la confiance d’un milieu où l’avis des femmes importe davantage que le savoir et les compétences.

« Norman Saylor n’était pas homme à aller fouiner dans le boudoir de sa femme. Et c’est en partie pour cette raison-là qu’il le fit. »

Dans ce court roman, Fritz Leiber introduit d’emblée l’événement déstabilisateur, ne s’embarrassant pas d’un préambule longuet ou d’un chapitre d’exposition fastidieux. D’entrée de jeu, le raisonnable Norman Saylor est amené à reconsidérer ses certitudes sur la conduite du monde moderne. Sa stupéfaction est en effet grande lorsqu’il découvre que sa femme pratique la sorcellerie à son insu. Mais, Tansy n’est pas un cas particulier puisque toutes les femmes sont des sorcières. Réprouvant l’aspect irrationnel de sa trouvaille, il rejette le phénomène et convainc son épouse d’abandonner des pratiques que la raison réprouve. Puis, le doute fait irruption dans son esprit, renforcé par des faits qu’il aurait considéré comme anodins sans cette connaissance obtenu par hasard. Le malaise s’installe, fait son nid à son domicile et sur son lieu de travail pour finalement éclater au grand jour, bouleversant sa routine bien ordonnée.

« La magie est une science pratique. Il y a une différence énorme entre une formule de physique et une formule magique, bien qu’elles portent le même nom. La première décrit, en brefs symboles mathématiques, des relations générales de cause à effet. Mais, une formule magique est une façon d’obtenir ou d’accomplir quelque chose. Elle prend toujours en considération la motivation ou le désir de la personne invoquant la formule : avidité, amour, vengeance ou autres. Tandis que l’expérience de physique est essentiellement indépendante de l’expérimentateur. En bref, il n’y a pas, ou presque pas, de magie pure comparable à la science pure. »

Ballet de sorcières a le charme suranné des récits classiques des années 1940. Le surnaturel est prétexte à une étude de mœurs et une analyse sociale empreinte d’une ironie feutrée. Le récit s’enchaîne sobrement, sans effusion pyrotechnique, poussant la logique fictive jusqu’à son terme, avec en prime une petite pirouette finale. Bref, pour les amateurs de récits fantastiques classiques, Ballet de sorcières est un plaisir coupable, n’étant pas sans évoquer la série Bewitched avec Elizabeth Montgomery. Avis aux curieux.

Ballet de sorcières (Conjure wife, 1943) de Fritz Leiber – Librairie des Champs-Elysées, collection « Le Masque Fantastique », 1976 (roman traduit de l’anglais [Etats-Unis] par Mary Rosenthal)

Ben-Hur

Je m’étais fait depuis belle lurette la promesse de lire ce classique (euphémisme) inspiré par l’Antiquité. Un roman de littérature historique édifiante acquittant davantage son tribut aux pères de l’Église qu’à l’histoire antique, taillé pour Hollywood qui n’a pas manqué de l’adapter à plusieurs reprises, la moins connue des transpositions au cinéma n’étant pas celle de William Wyler en 1959, avec Charlton Heston dans le rôle titre. C’est désormais chose faite.

Rien n’est moins romanesque que la vie de son auteur Lewis Wallace. Né dans l’Indiana, le bonhomme a exercé plusieurs professions avant de rejoindre l’armée de l’Union pendant la guerre civile où il a combattu pour défendre Washington. Il embrasse ensuite la carrière politique, devenant notamment gouverneur du Nouveau-Mexique. C’est à cette occasion qu’il négocie l’amnistie sans lendemain de Billy the Kid. Passionné par la littérature et l’Histoire, il écrit plusieurs romans historiques, en particulier Ben-Hur qui devient un best-seller au point de surpasser le plus grand succès de l’époque : La Case de l’oncle Tom de Harriet Beetcher Stowe. Il est enfin nommé ambassadeur dans l’Empire ottoman, fonction qui lui permettra de visiter Jérusalem et ses environs.

Inutile de résumer l’intrigue du roman. Qui ne connaît pas l’histoire de Judah Ben-Hur, déclinée ad nauseam sur le grand écran ? Héritier d’une riche famille de l’aristocratie israélite, il est trahi par son ami d’enfance, l’ambitieux Messala, mais grâce à sa détermination et à la pureté de sa foi, il obtient finalement justice, amour et la promesse de la vie éternelle prêchée par Jésus de Nazareth. On se contentera surtout de pointer les quelques différences entre le film et le roman dont la moindre n’est pas le sur-texte religieux imprégnant chaque page. Certes, le fait n’était pas absent du péplum, mais ici l’histoire de Ben-Hur s’efface à plusieurs reprises derrière la geste hagiographique. Cela commence d’ailleurs en beauté avec le récit de la Nativité qui voit Jésus naître dans une étable, entouré de la ferveur prophétique des rois mages guidés par la lueur d’une étoile postée au firmament. Ouch ! Un vrai livre d’images pieuses pour catéchumènes frénétiques, reprenant sans aucun recul critique le récit des Évangiles et de ses laudateurs, miracles y compris.

En bons contemporains de la vie du Christ, Ben-Hur et sa famille sont ainsi amenés à croiser à plusieurs reprises le messie, le personnage ayant une influence non négligeable sur leur destin. Par charité, il donne à boire à Ben-Hur lors de son exil aux galères. Il guérit miraculeusement sa mère et sa sœur de la lèpre qui les défigure (beaucoup plus fortement que dans le film, bien sage sur ce point), inspire le prince israélite lorsque celui-ci rassemble une armée pour rejeter les Romains hors de Judée et finalement le pousse à la conversion au moment de sa crucifixion. Seule la résurrection échappe à la plume de Lewis Wallace, mais pour le reste, on ne s’écarte pas du credo de la religion chrétienne.

Bien documenté sur le contexte géopolitique de l’époque, Ben-Hur n’usurpe donc pas sa réputation de roman d’aventures et de classique, mêlant les morceaux de bravoure, batailles navales et courses de chars, aux descriptions d’un Orient imaginaire. Mais, un classique dont le prosélytisme, empreint de théâtralité et d’emphase, se révèle à la longue un tantinet saoulant, surtout lorsqu’il est porté par une nation se considérant également élue et supérieure aux autres. Qui a dit que l’Histoire ne se répétait pas ?

Ben-Hur (Ben-Hur : A Tale of the Christ, 1880) de Lewis Wallace – Réédition Archipoche, 2015 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Joseph Authier, traduction révisée par Jacques Bourdonnais)

Abimagique

Un texte de Lucius Shepard ne se raconte pas sans en amoindrir la puissance d’évocation. Il est en effet très difficile de restituer, au moins partiellement, une histoire narrée par l’auteur, tant celui-ci apprécie explorer les territoires textuels mouvants dont se nourrit le fantastique. On se contentera donc de dire que Abimagique est l’histoire d’une mauvaise rencontre, mais aussi d’une passion fusionnelle totale, sacrifiée sur l’autel de l’irrationnel et de la sorcellerie. Ou pas.

« La vie est l’exercice raisonné de la passion. Quand elle cesse de l’être, c’est la mort. »

Abimagique est le surnom d’une jeune femme mystérieuse, bien dans sa chair, dont les assauts de sensualité prennent racine au sein du terreau fertile du mysticisme et des pseudo-sciences. Séduit par la personnalité et la volupté exubérante de l’inconnue, le narrateur tombe avec délice sous sa coupe, au point de délaisser ses fréquentations adulescentes et de négliger ses études. Il renonce également à la rationalité, épousant le point de vue de son amante, mais aussi ses marottes ésotériques. Ce processus inexorable, rendu plus aisé par sa faiblesse de caractère, est décrit par Lucius Shepard comme un glissement progressif, non exempt de périodes de doute vite évacuées. Au fil des chapitres, on observe la conversion pleine et entière du narrateur à la weltanschauung de la jeune femme. Il tombe ainsi sous son charme, avant de succomber à ses lubies alimentaires et puis de se plier, avec un plaisir coupable, aux rituels sexuels auxquels elle l’initie. Progressivement, Abi devient l’alpha et l’oméga de son existence, l’amenant à reconsidérer ses certitudes cartésiennes et le poussant à participer à la lutte de cette Vénus de Willendorf wiccane contre le péril d’ampleur cosmique qui, selon ses dires, menace l’humanité.

Lucius Shepard joue ainsi constamment sur l’ambivalence implicite des sentiments d’un narrateur partagé entre le « bon coup » représentée par Abi et le goût inquiétant pour le secret de la jeune femme. Rédigé à la deuxième personne du singulier, Abimagique use du registre de la mystification, voire de l’auto-mystification. En s’adressant à lui-même, le narrateur nous renvoie en effet à notre propre interprétation et à notre subjectivité face à la fiabilité problématique de ses dires. Écrit un peu sur un coup de tête, comme le confesse Lucius Shepard dans une postface un tantinet autobiographique, Abimagique se targue ainsi d’un second niveau de lecture qui rend son dénouement ouvert encore plus intriguant.

On retrouve aussi dans la novella toutes les qualités d’écriture qui nous font tant apprécier l’auteur, en particulier sa faculté à susciter l’étrangeté dans un contexte des plus prosaïques et familiers. Le surnaturel y apparaît comme un filtre appliqué à la réalité, se superposant au quotidien pour en révéler des aspects occultes ou pour conférer aux faits une signification ambiguë. On se plaît enfin à déchiffrer les allusions aux mauvais genres, qu’elles soient cinématographiques, littéraires ou autre, parsemées au fil d’un récit ne faisant pas l’économie de fulgurances stylistiques empreintes d’un existentialisme discret.

« Quand les gens meurent, tout ce qui arrive en apparence, c’est qu’ils sont exclus du rêve que nous faisons du monde. »

Longtemps après avoir terminé la novella, Abimagique continue à peupler l’imaginaire d’images dérangeantes, renforçant le tropisme irrésistible exercé par la prose elliptique de Lucius Shepard. Explorateur des marges et des angles morts de l’esprit humain, l’auteur ne déçoit pas, une fois de plus, l’amateur de merveilleux et d’horreur qui sommeille en chaque lecteur.

ps : On cause de cette novella ici aussi.

Abimagique (Abimagique, 2007) de Lucius Shepard – Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », août 2019 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Jean-Daniel Brèque)