Kaboul et autres souvenirs de la Troisième Guerre mondiale

Avec ce Kaboul et autres souvenirs de la Troisième Guerre mondiale, Denoël Graphic nous propose un bel ouvrage. Certes, l’objet n’est pas une nouveauté complète, du moins pour trois de ces nouvelles, mais il offre un écrin attirant avec sa couverture souple à rabat et les illustrations pleine page de Miles Hyman. D’aucun trouveront peut-être ces dernières anecdotiques. Il est vrai que les dessins de l’illustrateur n’apportent pas grand chose, si ce n’est une plus-value esthétique, histoire de décorer sa bibliothèque. Par contre, du point de vue textuel, il se dégage de l’assemblage des nouvelles de Michael Moorcock une continuité thématique et une atmosphère qui n’est pas pour déplaire à l’amateur de récits introspectifs et contemplatifs. Pour ne rien cacher, Kaboul et autres souvenirs de la Troisième Guerre mondiale relève du meilleur de l’auteur anglais. Assertion non négociable.

« Elle avait un sens plaisant du mélodrame romantique, élevée par des parents qui avaient lu Kipling et les histoires d’espionnage du début du XXe siècle à propos du Grand Jeu. L’endroit lui donnait l’occasion de savourer les souvenirs du Raj. Elle savait très bien que l’Empire britannique n’était plus, et n’entretenait aucune illusion sur ses méfaits, mais la nostalgie pure lui plaisait, raison pour laquelle elle lisait de vieux romans d’Agatha Christie, tout en jugeant déplaisants leurs stéréotypes et leurs positions politiques. »

Dans un monde parallèle très proche du nôtre, la Troisième Guerre mondiale a éclaté, ravageant des continents entiers sous des bombardements aussi aléatoires que destructeurs. L’Afrique et l’Australie ont été ainsi effacés de la carte par des frappes nucléaires massives. Ailleurs, la Russie et les États-Unis se sont ligués contre la Chine et les Slammies, islamistes radicaux engagés dans une lutte à mort contre la culture occidentale. Dans ce monde aux allégeances fluctuantes, Semyon Krechenko, aka Tom Dubrowski, est un agent dormant du FSB. Avant la guerre, il vivait à Londres sous l’identité d’un antiquaire, fréquentant la bonne société britannique et expatriée, pour collecter des informations pour le compte de son supérieur à l’ambassade russe. Rappelé sous les drapeaux, il a combattu dans une unité d’irréguliers et de cavaliers cosaques, avant de retourner à la vie civile en Ukraine, la santé irrémédiablement détériorée par les radiations et les poussières toxiques. Kaboul et autres souvenirs de la Troisième Guerre mondiale se veut le témoignage elliptique de son existence en temps de guerre.

On ne trouve guère de science-fiction dans l’œuvre de Michael Moorcock. Tout au plus des OLNI flirtant davantage avec les ressorts de la fiction spéculative telle qu’elle s’écrivait dans la revue New Worlds. C’est de ce genre que relève Kaboul et autres souvenirs de la Troisième Guerre mondiale. Certaines scènes de l’ouvrage semblent même s’inscrire dans une poésie du désastre que n’aurait sans doute pas désavoué J.G. Ballard. Tom Dubrowski y incarne un nouvel avatar du champion éternel, cette créature/création livresque livrée aux caprices d’un destin auquel elle a renoncé de contribuer. Dans une des innombrables itérations du multivers moorcockien, l’agent dormant du FSB emprunte en effet beaucoup de ses traits aux archétypes anti-héroïques prisés par l’auteur britannique. Privé d’identité authentique puisqu’il évolue sous couverture, impuissant à agir, le bougre semble condamné à vivre une existence d’emprunt, dépourvue de passé et sans lendemain. Assez semblable en cela finalement au monde dans lequel il vit, où les incidents de frontières se multiplient entre les grands ensembles géopolitiques, jusqu’à l’apocalypse prévue. Un conflit absurde ou du moins dénué de sens pour le commun des mortels exclus des lieux de décision.

Les six nouvelles dessinent trois arcs narratifs. D’abord l’avant-guerre, période de légèreté un tantinet superficielle où domine un sentiment de solitude (« Danse à Rome », « Escale au Canada » et « Rupture à Pasadena »). Ensuite, le chaos de la guerre vécue sur le terrain, au sein d’une unité combattante dépareillée (« Kaboul » et « Incursion au Cambodge »). Enfin, l’après-guerre où Dubrowski renoue avec sa ville natale, du moins provisoirement (« Le retour d’Odysseus »). Entre l’Europe et l’Asie, en passant par les États-Unis, il accomplit sans état d’âme son devoir, oublieux des origines juives de sa famille, avec juste une once de culpabilité pour son ex-épouse et deux filles grandies loin de lui, croisant la route d’autres femmes, rencontrées durant ses voyages. Des femmes qu’il a aimé ou cru aimer. Des femmes dont la souffrance et la résolution suscitent son admiration, mais qu’il sait ne pas mériter, même si elles lui procurent un répit, ou une illusion de répit. Kaboul et autres souvenirs de la Troisième Guerre mondiale est tout entier animé par un sentiment de gâchis tragique, une sourde et lancinante nostalgie. Celle des occasions ratées pour Dubrowski. Des vies multiples qu’il aurait pu poursuivre et qu’il a pourtant laissé tomber, entretenant un spleen nourri de regrets auquel il préfère s’abandonner. Celle d’un monde en proie au chaos, si proche du nôtre que l’on peut en retrouver les grands traits. L’ouvrage recèle aussi des moments intenses, tant pour ses morceaux de bravoure, comme cette charge cosaque contre un convoi de fuyards au pied d’un champignon atomique, renvoyant les gesticulations du baron von Ungern au rang de jeux de récréation, que pour ses moments intimes, propice à l’introspection et à l’empathie.

En six courts récits, Michael Moorcok convoque ainsi toute l’absurdité humaine, suscitant des visions dantesques et livrant des portraits féminins empreints de délicatesse. Bref, voici un titre très recommandable qui se pare même de la qualité d’incontournable pour les fans absolus de l’auteur. J’en suis, c’est dire si tout est foutu.

Kaboul et autres souvenirs de la Troisième Guerre mondiale de Michael Moorcock et Miles Hyman – Éditions Denoël, collection « Denoël Graphic », septembre 2018

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Nu dans le jardin d’Éden

Dire que Garden Hills a connu des jours meilleurs confine à l’euphémisme. La cité champignon n’est désormais plus qu’un trou paumé, au sens littéral du terme, nimbé par l’atmosphère jaunâtre de la poussière soulevée par le vent, reliquat de l’exploitation minière dont elle a été le théâtre jadis. Pour les habitants, une douzaine de familles au bas mot, la vie n’est plus qu’une longue journée morose, bercée d’illusions de grandeur, vécue à l’ombre de la demeure monstrueuse de Fat Man, le Gargantua présidant aux destinées de la bourgade. Le bougre entretient en effet le seul magasin-bar du coin, fournissant du travail aux éclopés échoués dans les parages. Avec la fermeture de l’usine et grâce à sa fortune, il est devenu le seigneur incontesté de la petite cité. Un potentat débonnaire faisant bien des envieux.

À Garden Hills, le boom du phosphate appartient en effet au passé. Les machines de la plus grosse usine de la région se sont tues. On a coupé l’électricité et les convoyeurs métalliques, chargés de ramener la caillasse pour tamiser le minerai, n’en finissent plus de rouiller pendant que les pneumatiques des engins de chantier se délitent sous l’effet de la pourriture sèche. Pourtant, la ville n’a pas encore rejoint la longue cohorte de ses sœurs fantômes. Bien au contraire, elle semble même connaître un regain d’intérêt étonnant. Une foule de badauds, débarquée de leur voiture garées à Reclamation Park, l’aire de repos jouxtant l’autoroute à quatre voies, fait la queue dès le matin pour observer les lieux, versant son écot au télescope-à-un-quater installé là par Miss Dolly. Et cette cinglée de garce, aux dires de Iceman et Jester, a bien d’autres projets pour rendre à la petite cité sa splendeur d’antan. Sur ce point, Fat Man ne semble pas prêt à les contredire, finançant sans sourciller les initiatives de la vieille fille.

Séduit par Le Chanteur de gospel, charmé par La foire aux serpents, me voici désormais conquis par Nu dans le jardin d’Éden et son microcosme de bras cassés, de phénomènes de foire dont les mœurs et motivations relèvent bien sûr de la plus banale comédie humaine. Le propos de Harry Crews se teinte une nouvelle fois d’une religiosité populaire, un tantinet déviante et païenne. Chassés de leur Éden industriel et consumériste, les habitants de Garden Hills vivent en effet dans l’espoir du retour de leur dieu entrepreneur, à l’ombre de son disciple ventru, entretenant un culte monstrueux à l’égard de ce passé révolu. Mais, le gisement de phosphate est épuisé, rien ne semble en mesure de ressusciter les machines, foreuses et autres trieuses de minerai. Confrontés à cette Chute définitive, ils attendent donc un signe du ciel pour renouer avec la prospérité. Ou un signe de l’Enfer. Après tout, on n’est pas très regardant sur la nature de la main qui vous nourrit.

Harry Crews ne se prive pas pour dresser le portrait d’un échantillon d’humanité insolite. Il force le trait, se plaît à caricaturer les personnages pour laisser affleurer leur humanité au travers de leurs vices. Il livre ainsi une véritable galerie de freaks dont l’apparence ne doit pas masquer le prosaïsme des comportements et les fêlures intimes. Né des œuvres d’une bigote morte en couches et d’un père fou devenu riche par un absurde concours de circonstances, Fat Man a longtemps incarné le messie pour la communauté rassemblée au pied de sa demeure. Mais un messie obèse dont la graisse cache un vide abyssal que les repas ne parviennent pas à combler. Jester lui sert de chauffeur, au volant de l’unique véhicule en état de fonctionner, une vieille Buick Sedan aux commandes et siège aménagés pour compenser sa petite taille. Jester est en effet un ancien jockey, un nain et un moricaud ayant joué de malchance après avoir enfourché un cheval suicidaire pendant un derby. Vêtu de soie verte et de bottes à talonnettes, il sert d’homme à tout faire. Quant à miss Dolly, l’ancienne Reine du Phosphate de Garden Hill, elle semble bien décidée à redonner son lustre d’antan à la petite cité, à grand renfort de sexe et de voyeurisme. La vieille fille a un max d’idées et d’expérience sur le sujet, mais également des intentions guère louables.

De ce microcosme fruste et singulier, Harry Crews tire un récit bizarre et sombre, animé de moments de grâce admirables. Bref, à l’image d’une humanité bien éloignée de son innocence édénique, sans cesse tiraillée entre ses désirs et une propension maladive à trahir contre un peu de pouvoir, de considération ou pour satisfaire son goût des spectacles malsains.

Nu dans le jardin d’Éden (Naked in Garden Hills, 1969) de Harry Crews – Éditions Sonatine, septembre 2013 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Patrick Raynal)

La foire aux serpents

Le Chanteur de gospel m’a permis de découvrir Harry Crews. A cette occasion, j’ai d’ailleurs maudit la pusillanimité m’ayant fait repousser à plusieurs reprises la lecture d’un auteur majeur de la littérature américaine, n’ayons pas peur des mots. Avec fébrilité, l’estomac noué, je n’ai attendu guère longtemps pour attaquer un deuxième roman, espérant ne pas être déçu. J’ai opté pour La foire aux serpents dont j’avais ouï grand bien. Bonne pioche. Ce roman est même un cran au-dessus. Si si !

Certes, les points communs avec Le chanteur de gospel abondent. Une propension à mettre en scène, sans voyeurisme aucun, une galerie de rednecks truculents. Une atmosphère empreinte de dinguerie à l’occasion d’un événement important, ici la fameuse foire aux serpents. Un humour omniprésent, oscillant entre grotesque et absurde. Et surtout, une peinture sans concession de l’envers de l’american dream of life, avec juste ce qu’il faut d’exagération pour rendre l’ensemble authentique.

Mais cette fois-ci, Harry Crews développe un tantinet la psychologie des personnages, leur conférant davantage d’épaisseur, histoire de stimuler notre empathie. Il aménage une véritable progression dramatique débouchant sur un dénouement sec comme un coup de trique, mais au final très logique. Car La foire aux serpents est un roman noir dans la meilleure acception du terme. Une chronique de la misère humaine, à la fois sociale et culturelle, dont il temps de donner un aperçu.

Joe Lon est une pointure dans la communauté qui l’a vu naître. Une sommité parmi les ratés, les malchanceux et les brutes qu’il côtoie au quotidien. Abruti intégral, un fait dont il est hélas conscient, il végète dans son mobile home, choyé par une épouse ravagée par les grossesses successives. Violent, raciste, alcoolique, frustré et inculte, le bougre a toutes les apparences du sale type et pourtant on ne peut s’empêcher de compatir pour la détresse profonde du personnage.

Sur le fil du rasoir, Joe Lon menace en effet d’exploser à tout moment, menaçant son entourage d’une furie incontrôlée et incontrôlable. Pas sûr qu’on lui jette la pierre pour cela, vu les circonstances atténuantes (et exténuantes) dont il bénéficie. Pas sûr qu’on le plaigne non plus (faut pas pousser mémé dans les orties).

Le retour de Bérénice, l’amour de jeunesse de Joe Lon, avec laquelle il a fait de surcroît les 400 coups, avant que la belle ne le quitte pour poursuivre ses études à l’université, ne risque pas de modifier la donne, bien au contraire. Retrouver un(e) ami(e) du passé ayant poursuivi son bonhomme de chemin lorsqu’on est resté au bord de la route, les deux pieds dans la gadoue, n’encourage guère à la tranquillité d’esprit.

La foire aux serpents relate ainsi la lente et irrésistible montée en puissance d’une violence refrénée à grand peine, jusqu’à dépasser la masse critique… Personnellement, m’est avis que je vais continuer à jubiler en lisant du Harry Crews.

La foire aux serpents (A Feast of snakes, 1976) de Harry Crews – Réédition Folio/policier (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Nicolas Richard

Le Dernier chant des Sirènes

Si l’on connaît surtout Poul Anderson pour son œuvre science-fictive, l’auteur américain n’a pas pour autant dédaigné la fantasy, recherchant son inspiration du côté de l’histoire médiévale et de la mythologie scandinave. Le Dernier Chant des Sirènes ne figure pas parmi ses titres les plus mémorables. Du moins, s’il faut chercher un peu, des romans comme Trois Cœurs, trois lions, La Saga de Hrolf Kraki ou encore Tempête d’une nuit d’été viennent plus facilement à l’esprit. Paru jadis au Fleuve noir dans sa collection « Les Best-sellers », le roman est issu de la novella The Merman’s Children, disponible dans nos contrées sous le titre Les enfants du nixe (cf Le Manoir des Roses, Le livre d’or de la science-fiction), et de la nouvelle The Tupilak.

Passé un prologue faisant un peu pièce rapportée, le récit débute au Danemark dans la cité sous-marine de Liri où vivent paisiblement des nixes, variante scandinave de nos ondins. Suite à l’exorcisme d’un religieux trop zélé, ses habitants sont dispersés. La majorité des survivants suit son roi dans un périple qui les fait échouer sur la côte dalmate. Les autres, les quatre enfants du roi, des hybrides nés de l’union avec une humaine, restent en arrière, le temps de trouver à la cadette un refuge. Confiée aux bons soins d’un prêtre, elle accepte finalement le baptême, troquant aussitôt ses origines et souvenirs contre une âme immortelle. L’irréversibilité du processus oblige sa fratrie à lui procurer l’argent nécessaire pour faire un bon mariage, lui évitant ainsi le célibat et la réclusion monacale. Ils s’embarquent alors dans une chasse au trésor avec l’aide d’une femme de petite vertu.

Si la thématique du Dernier Chant des Sirènes n’est pas sans rappeler la manière de Thomas Burnett Swann, transposée bien sûr ici dans l’Europe chrétienne des XIIIe et XIVe siècle, le ton se veut beaucoup moins sensuel et nostalgique. Poul Anderson se place résolument du côté de l’Histoire, nous racontant le crépuscule d’un âge où le merveilleux côtoyait la civilisation. Et si l’atmosphère se fait plus sombre, lorgnant vers une fantasy héroïque, nul manichéisme ne vient entacher le propos. Les créatures de la féerie ne doivent pas s’effacer, comme un archaïsme ou un reliquat de superstition à éradiquer. Elles peuvent jouer leur rôle sans se poser de questions, ou opter librement pour la fusion au sein de l’humanité, contribuant ainsi à son évolution. Un cheminement dont l’un des personnages pressent qu’il conduira l’homme à élucider tous les mystères, jusqu’à ceux de la foi, et à dépasser les limites du globe terrestre pour atteindre les étoiles.

Toutefois, malgré le progressisme du propos, on ne peut s’empêcher de trouver le récit un tantinet décousu. On sent bien que l’auteur américain a voulu donner plus d’ampleur à la novella éponyme, lui adjoignant des épisodes supplémentaires qui mettent en scène d’autres créatures issues des mythologies scandinave, slave et inuit. Le périple des survivants de Liri et des enfants de son roi sert par conséquent de prétexte à une juxtaposition d’aventures, entre Groenland, Danemark et Dalmatie, marquées par les rencontres avec l’ultime selkie, un tupilak et une variante de roussalka. Malheureusement, le fil directeur unissant les deux arcs narratifs apparaît pour le moins tenu, quand il ne semble pas un peu forcé. Ajoutons à cela une traduction guère convaincante, où l’on mélange notamment les souverains danois.

Bref, si à bien des égards Le Dernier Chant des sirènes s’apparente à une lecture distrayante, on ne le retiendra pas parmi les indispensables de l’auteur américain. Ou alors, on se contentera de lire la novella Les enfants du nixe.

Le Dernier Chant des Sirènes (The Merman’s Children, 1979) de Poul Anderson – Éditions Fleuve noir, collection Les Best-sellers n°1 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Michel Lodigiani)

Héros secondaires

« Nous sommes un peu les fantassins de l’industrie pharmaceutique, nous qui combattons en première ligne sur le front de la recherche médicale pour défendre vos droits inaliénables, parmi lesquels se trouvent la vie, la liberté et la recherche des antidépresseurs. »

Ouvrons en préambule de cet article une parenthèse égotique. Si l’on fait exception de Alan Moore, je ne prise guère les aventures de super-héros. Au pire, je trouve qu’il s’agit d’un substitut aux tendances fascistes tapies en chaque être humain, au mieux une distraction un tantinet immature. Je sens que je vais me faire des amis, mais j’assume. Tant pis. Comprenez donc bien qu’il m’a fallu puiser dans mes ressources de bienveillance, encouragé en-cela par quelques commentaires positifs, pour me lancer dans la lecture de Héros secondaires de S. G. Browne. Bon, je ne regrette pas un seul instant cette entorse à mes préjugés. Le roman de l’auteur américain apparaît en effet comme une histoire hilarante, sous-tendu par un esprit critique et caustique de première bourre. C’est simple, j’ai eu à plusieurs reprises le sentiment de lire du Terry Pratchett, dans la meilleure acception de la comparaison.

Quid de l’histoire ? Lloyd, Vic, Charlie, Frank, Rand et Isaac forment un groupe atypique malgré leur apparence anodine. Les Super six comme ils aiment à se considérer, même si la presse les a affublés de surnoms pour le moins ridicules. Depuis peu, ils se sont en effet découverts des capacités surnaturelles. Llyod plonge les passants dans une irrésistible somnolence, Randy déclenche des crises d’eczéma cauchemardesques, Charlie provoque des convulsions, Vic des vomissements, Frank une prise de poids express, faisant péter toutes les coutures des vêtements, enfin Isaac suscite des érections inopinées et prolongées. Ce phénomène est-il un effet secondaire des divers tests médicamenteux auxquels il prêtent leur concours contre rémunération ? Peu importe, les voici dotés de super-pouvoirs d’un genre particulier.

Après une période d’effroi, nos apprentis super-héros se piquent au jeu, décidant d’entamer des rondes nocturnes dans les parcs de New-York, afin de faire perdre leur goût pour la malfaisance aux fâcheux qui enquiquinent les clodos et le citoyen lambda. Une activité qui leur permet également de regonfler leur estime de soi. Mais bon, tout cela reste quand même petit joueur comparé aux exploits des super-héros de papier. Ils en sont d’ailleurs bien conscients. Et, si de grands pouvoirs entraînent de grandes responsabilités, ils suscitent aussi de grands périls, comme nos piteux redresseurs de torts vont le découvrir.

Héros secondaires détourne avec un mauvais esprit jubilatoire les codes des récits de super-héros et super-méchants. Le traitement mi-vachard, mi-attendri des personnages contribue pour beaucoup au plaisir de lecture. S.G. Browne met en scène une belle galerie de bras cassés, frappés du sceau du nonsense et du burlesque. Parmi ceux-ci, on retient surtout le narrateur, Llyod Prescott, qui lorsqu’il ne vit pas de la charité d’autrui, sa grande trouvaille consistant à inviter les badauds à l’insulter contre quelques pièces ou billets, se contente d’encaisser l’argent versé pour ses prestations médicamenteuses expérimentales. En sa compagnie, on en apprend ainsi beaucoup sur l’existence des cobayes professionnels, mais également sur la nature des essais, souvent d’une absurdité étonnante, et enfin sur la palette des effets secondaires auxquels il s’expose. On découvre également un marché des médicaments gangrené par la recherche du profit forcenée, sous prétexte d’améliorer la qualité de vie de la population.

À ce sujet, le regard de S.G. Browne sur la société américaine et l’industrie pharmaceutique oscille entre le sarcasme et un certain accablement, dont il prend ici le parti de se moquer. Le récit est ainsi jalonné de piques satiriques sur la sur-médicamention contemporaine, mais on s’amuse aussi beaucoup des interactions entre les personnages, un parfait échantillon de losers finalement très ordinaires. L’auteur américain accouche enfin de trouvailles drolatiques très réjouissantes, notamment le jeu Hé, doc’, c’est quoi ce médoc ? dont on ne peut que goûter l’humour grinçant de la plus belle eau.

Sans vouloir faire dans l’auto-médicamentation, on ne peut au final que conseiller Héros secondaires, une lecture divertissante dont le seul effet secondaire connu, consiste en une inflammation des zygomatiques. On a connu pire…

Héros secondaires (Less Than Hero, 2015) de S. G. Browne – Éditions Agullo, 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Morgane Saysana)

Vulnérables

Le nom de Richard Krawiec ne soulève sans doute pas l’enthousiasme des foules attachées au polar et autres littératures faisant haleter le lectorat d’effroi. Et pourtant, à l’instar de Julius Horwitz, le bonhomme me semble faire œuvre salutaire dans le domaine du roman noir et social, éclairant les angles morts de la société américaine pour susciter une légitime prise de conscience.

Vulnérables nous immerge dans la petite classe moyenne américaine, ne nous épargnant rien de l’âpreté de ces working poors, comme les sociologues ont pris l’habitude de les nommer, coincés entre deux ou trois emplois précaires leur permettant tout juste d’entretenir l’illusion consumériste et un statut social décent. Une population fragile, oubliée de tous, dirigeants économiques et politiques, exposée à la violence du marché et pour ainsi dire passée par perte et profit par la mondialisation triomphante.

« Ce dont ma famille voulait être protégée, ce dont elle voulait que je la protège, c’était des gens comme moi. »

Sans complaisance mais avec beaucoup de tendresse, Richard Krawiec dresse le portrait des Pike, une famille dysfonctionnelle issue de ce milieu sinistré. Les parents d’abord, Jake, le père, personnage falot et perclus de préjugés, usé par le travail et l’incertitude du lendemain. Puis Phyllis, la mère, alignant cigarettes sur cigarettes pour se donner le courage de continuer. Les enfants ensuite, Carol, enceinte jusqu’aux dents, Randy enferré dans ses problèmes de couple, et Billy, le plus vieux, dont la vie s’apparente à un ratage complet, oscillant entre les petits boulots sans lendemain, la délinquance et la fuite permanente de son passé.

C’est pourtant à l’aîné de leurs enfants que les Pike font appel, faute de mieux, lui demandant de revenir dans sa ville natale pour les protéger d’autres malfaisants, ceux qui ont transformé leur domicile en décharge, souillant les lieux et massacrant le chien de la famille. Vu son passif de malfrat violent, ils espèrent ainsi obtenir vengeance d’autant plus rapidement que leurs soupçons se portent sur un ex-ami de Billy, ancien compagnon de sa sœur. Un sale type à tous point de vue qui crèche dans un immeuble insalubre, occupant son temps à dealer et à se saouler. Débarrasser la communauté de cette engeance serait en somme une bonne action.

Écrit à la fin des années 1980, Vulnérables n’a rien perdu de son actualité, les pauvres de l’ère Clinton ayant désormais élu un président à leur convenance, c’est-à-dire vulgaire, inculte et grande gueule. Inédit aux États-Unis pour le prétexte fallacieux que les histoires de pauvres n’intéressent pas les lecteurs, Vulnérables se révèle une lecture indispensable et poignante. Un véritable cri d’angoisse et de désespoir, celui d’une population dépourvue de repères, tiraillée entre la peur du déclassement et la peur de l’autre, et sans cesse à la recherche d’un bouc émissaire pour expliquer la déchéance de son petit monde.

Maintenant, m’est avis que Dandy, le précédent roman de Richard Krawiec, ne va pas faire long feu dans ma bibliothèque. On en causera, c’est certain.

Vulnérables (At the Mercy, 2017) de Richard Krawiec – Éditions Tusitala, 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Charles Recoursé)

L’Incendie de la maison de George Orwell

Pour fuir un divorce qui menace de le mettre sur la paille, Ray Welter s’exile sur l’île de Jura, en Écosse. Six mois au vert, dans tous les sens du terme, loin du rythme trépidant de Chicago, sur les traces de George Orwell dont il s’est inspiré pour faire fortune dans la publicité. Arrivé sur les lieux, en plein jet-lag, le quadragénaire teste immédiatement l’hospitalité rustique et les mœurs rugueuses des habitants de l’île. De curieux spécimens aux habitudes cancanières. De quoi décompenser sans préambule. Heureusement, la qualité du whisky distillé sur place lui fait oublier la dureté de la greffe. La cure alcoolisée apparaît même un viatique salutaire pour supporter son séjour au milieu des moutons, des ploucs et de leurs superstitions. Un remède souverain pour soigner son doute existentiel et moral. Il en fait d’ailleurs bonne provision avant de se faire conduire dans la demeure où a résidé l’auteur de 1984. Sise au Nord de l’île, loin de tout, même des voisins ombrageux, Barnhill tient toutes ses promesses. Dépourvue d’électricité ou de chauffage autre qu’un double foyer alimenté avec des briques de tourbe, la propriété est également coupée du réseau mondial, ce fil à la patte omniprésent que Ray assimile à une version moderne de Big Brother. Bref, la maison lui semble le lieu idéal pour soigner son spleen. À la condition de survivre à la haine de Pitcairn, un connard rancunier et violent, surtout si l’on approche de sa fille Molly. À la condition aussi d’échapper à la curiosité des habitants et à leur bizarrerie, en particulier celle faisant affirmer à Farkas, le plus amical d’entre-eux, qu’il est un loup-garou.

« ORWELL ETAIT UN OPTIMISTE. Il s’arrêta. Le spectacle était si beau – et si vrai. L’état des choses était bien ce que décrivait 1984. Orwell lui-même n’aurait pu prédire une désintégration si absolue de la vie privée. Ou l’émergence des médias sociaux comme moyens de contrôle. À la place de télécrans, on avait des smartphones. À la place du crime par la pensée, le politiquement correct. Qu’était donc Internet, sinon une façon pour Big Brother de traquer nos moindres réflexions ? »

En commençant à lire L’incendie de la maison de George Orwell, je ne nourrissais aucun préjugé. Attiré par le titre et quelques avis glanés ici ou là, je ne savais pas à quoi je m’engageais. Ma curiosité a été satisfaite au-delà de toute idée préconçue. D’ailleurs, ne tergiversons pas, s’il est question de George Orwell, l’auteur britannique intervient à la marge, via la novlangue, la double-pensée et l’omnipotence de Big Brother, incarné ici dans les réseaux sociaux et l’Internet.

Andrew Ervin transpose en effet astucieusement ces concepts dans l’univers du marketing et de la publicité. Lecteur passionné de Eric Blair, Ray Welter s’est inspiré de 1984 afin de concevoir une stratégie pour altérer les habitudes consuméristes. Il parvient ainsi à faire décoller les ventes d’un 4×4 extrêmement polluant et énergivore à une époque où les préoccupations environnementales prévalent, transformant l’acte d’achat en geste militant, celui d’un vandalisme écologique revendiqué comme tel. Grâce à cela, il amasse une fortune, ne faisant pas l’économie d’une profonde crise morale et existentielle, son succès venant confirmer de manière sinistre la véracité de l’intuition de l’auteur britannique. Ray en est désormais convaincu, il vit dans un monde orwellien, où le b.a.-ba de la communication politique et commerciale consiste à user d’éléments de langage simples pour conditionner la pensée, affirmant le contraire de ce que l’on fait ou va faire. Un art dont il constate les méfaits au quotidien.

« Pas vraiment visible, de l’autre côté du bras de mer et de la pluie, l’Écosse continentale faisait signe, avec toutes les commodité que Ray avait laissées derrière lui. Le bas de son dos lui causait des élancements, son estomac faisait la guerre à son système nerveux, depuis les haut-parleurs de la voiture, les cornemuses – les putains de cornemuses – comme un porc de foire qu’on mène à l’abattoir hurlaient des stridences, mais le peu de paysage que la brume laissait voir était comme un rêve. »

Le portrait des habitants de l’île de Jura et leur interaction avec Ray, un vrai choc culturel, constitue l’autre point fort du roman. Andrew Ervin brosse une galerie de personnages truculents, à la gouaille ravageuse, oscillant sans cesse entre la farce et un récit plus porté vers l’angoisse. Toutefois l’ensemble brille par sa légèreté, son souci de ne pas paraître trop pesant tout en brassant quelques réflexions sociétales et intimes stimulantes.

On ne peut donc guère reprocher à L’incendie de la maison de George Orwell de manquer d’entrain ou de profondeur, si ce n’est peut-être un dénouement un tantinet faiblard. Mais, ceci apparaît comme un vétille au regard du plaisir de lecture.

L’Incendie de la maison de George Orwell (Burning Down George Orwell’s House, 2015) de Andrew Ervin – Éditions Joëlle Losfeld, collection « Littérature étrangère », 2016 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Marc Weitzmann)