Les Mémoires d’Elizabeth Frankenstein

Flicker (oublions l’affreuse traduction française de son titre) a propulsé Theodore Roszak au rang des auteurs attendus comme le messie. Les rares lecteurs de Puces [Bugs] pouvaient déjà témoigner de l’habileté littéraire de l’auteur. Avec Les Mémoires d’Elizabeth Frankenstein, il s’offre un flash-back gothique aux sources du fantastique et de la science-fiction.

On a beaucoup joué avec l’œuvre de Mary Shelley. Le cinéma s’est emparé promptement de la créature du comte Frankenstein en accentuant la dimension horrifique de celle-ci, dénaturant au passage les rapports entre le créateur et la créature. On a également beaucoup écrit et théorisé sur les circonstances de la création du roman, sur son autrice et son entourage. Certains ont vu dans Frankenstein ou le Prométhée moderne un texte précurseur du fantastique moderne. D’autres, notamment Brian Aldiss, en ont fait un roman de science-fiction avant la lettre. Sur ces sujets Theodore Roszak ne se prononce pas. Son roman s’ajoute à cette longue déclinaison d’œuvres de fiction qui s’inspirent du texte et du personnage de Mary Shelley et dans laquelle s’inscrivent déjà La villa des mystères de Federico Andahazi, Le fils de Prométhée de René Reouven, Le Prométhée invalide de Walter Jon Williams, Frankenstein délivré de Brian Aldiss et bien d’autres encore…

L’argument de départ de Les Mémoires d’Elizabeth Frankenstein est très simple. Après la mort de Victor Frankenstein, Robert Walton est resté persuadé que la confession du démiurge demeurait incomplète. Selon lui, il manquait encore des éléments pour analyser et appréhender scientifiquement l’histoire de la déchéance de ce Prométhée moderne. Cette conviction le pousse à se rendre sur le continent afin de poursuivre son enquête sur les lieux mêmes de la tragédie. Après une âpre négociation, il obtient du dernier membre vivant de la famille Frankenstein des documents rédigés de la main d’Elizabeth, la demi-sœur et fiancée de Victor. Il est ainsi informé de la partie demeurée secrète de l’histoire.

A l’évidence, le roman de Theodore Roszak se veut plus proche du roman originel dont il reprend le dispositif narratif. Robert Walton est à nouveau le porte-parole du récit, introduit ici sous la forme des lettres écrites par Elizabeth Frankenstein. L’auteur ne s’en tient cependant pas à un simple décalque en trompe-l’œil du roman gothique de Shelley. La confession de la jeune femme est encapsulée dans les commentaires de Walton qui se livre à une véritable dissection du récit d’Elizabeth. Par ailleurs, la connaissance de l’arrière-plan historique est irréprochable, procurant une épaisseur crédible au roman. Ainsi, Roszak restitue habilement, non seulement les événements, mais aussi le bouillonnement intellectuel et scientifique de l’époque des Lumières. Sa restitution n’est cependant ni d’un optimisme béat, ni d’un pessimisme réactionnaire. Elle se veut juste lucide et sans concession. « Nous vivons une ère de systèmes : le médium éthéré, les particules élastiques, les essences et les fluides subtils roulant et bondissant à travers le néant infini, le tout destiné à révéler la Grande Cause dont la maîtrise ferait de l’homme l’égal de Dieu. Le docteur Mesmer avait vécu sa vie en cherchant la clé qui révélerait le secret des secrets, et il l’avait trouvée, du moins le croyait-il. Mais combien cette quête peut rendre l’homme brutal, me dis-je. Combien l’amour de la vérité peut le pervertir, surtout quand il croit qu’elle est presque à portée. Que rien ne vienne alors lui barrer la route ! Il arracherait les portes du ciel pour ravir ce secret. Il trahirait sa bien-aimée. »

Ainsi à l’instar de Flicker, la réalité nourrit la fiction au point de flouter les contours de l’une et de l’autre. Hélas, le vertige suscité par le mélange des deux n’atteint pas les sommets de ce précédent roman, Theodore Roszak se contentant de respecter strictement la chronologie de l’histoire de Mary Shelley. L’auteur choisit cependant de pousser sur le devant de la scène Elizabeth, la demi-sœur et fiancée de Victor Frankenstein. Pour se faire, il utilise les trous du récit de Victor Frankenstein – ou de Mary Shelley… – afin d’y insérer une histoire secrète plus générale sur les rapports entre l’homme et la femme. Au fil de la confession d’Elizabeth, les références à des événements et à des personnages historiques se mélangent à une histoire de nature plus ésotérique. Les Mémoires de la jeune femme dévoilent ainsi un affrontement entre deux conceptions du monde, un affrontement de nature sexiste qui ne trouvera son terme que dans l’union parfaite, le mariage alchimique. Unir ce qui a été divisé. Faire Un de Deux. Telle est l’œuvre à accomplir pour les adeptes exclusivement féminins de cette conception du monde. L’érudition de l’auteur fait une fois de plus ses preuves pour authentifier cette histoire cachée. Il nous guide à travers les arcanes complexes de l’Alchimie et du Tantrisme, établissant des passerelles entre ces croyances. Il faut convenir cependant que l’hermétisme des symboles et le didactisme des explications finissent par lasser. Une partie entière (115 pages) consacrée à ce sujet quand même ! De quoi refroidir les ardeurs du plus méritant des lecteurs. Enfin, la quatrième de couverture présente le texte comme un roman gothique et féministe. Il n’est pas sûr qu’il soit si féministe que cela, en tout cas dans l’acceptation contemporaine du terme.

Les Mémoires d’Elizabeth Frankenstein est donc un étonnant roman qui, sous couvert de fiction et d’hommage à Mary Shelley, se veut un pamphlet contre l’aveuglement généré par la recherche de la vérité. Mais, plus qu’un brûlot féministe, le présent roman s’apparente surtout à un appel à la mesure afin de déchiffrer le monde et comprendre l’autre, sans en violer l’intégrité.

Les Mémoires d’Elizabeth Frankenstein (The Memoirs of Elizabeth Frankenstein, 1995) – Theodore Roszak – Rééditions Le Livre de poche, 2009 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Édith Ochs)

Le Sang ne suffit pas

1748. L’hiver au fin fond des Cumberland Mountains n’a pas la réputation d’être clément pour les Pieds-tendres, a fortiori s’il s’embarrassent avec les valeurs chrétiennes prônées sur la côte Est, dans la colonie de Virginie. Entre sauvages et Français, l’existence est même plutôt courte et âpre, y compris pour le trappeur accoutumé à survivre dans la montagne, auprès des ours et des loups. À Bannock, le poste pionnier implanté par la Couronne britannique pour revendiquer quelques arpents de terre supplémentaires, se perpétue une drôle de tradition. On y achète la paix avec les Shawnees contre quelques nourrissons tirés au sort. Et, ce n’est pas le docteur Integer Crabtree qui trouvera à y redire. Le nouveau commandant du fort a bien d’autres sujets de préoccupation, comme par exemple oublier le bannissement dont il est victime. A défaut d’assurer la sécurité de la triste population du fort, un ramassis d’ivrognes et de filles de joie, avec le sens du devoir que l’on attend de lui, il préfère les vertus consolatrices de l’ironie amère, négligeant l’oubli procuré à peu de frais par l’alcool et une partie de jambe en l’air. Mais, la fuite de la dernière élue, avec le fruit de ses entrailles, vient remettre en cause l’arrangement avec les peaux-rouges. Une mésaventure d’autant plus fâcheuse que leur chef Blacktooth n’est pas du genre patient. Assailli par l’hiver, menacé par la famine, la maladie, la sédition et les braves de la tribu qui empêchent tout ravitaillement, Crabtree ne voit le salut que dans la personne des frères Autry. Un duo de pisteurs Écossais aussi crasseux que vénal dont tout le monde au fort connaît les aptitudes criminelles et le peu de scrupules.

Le Sang ne suffit pas n’est pas le genre de roman dont on ressort avec un sentiment mitigé. Alex Taylor ne prise guère l’eau tiède, démontrant une fois de plus, après Le Verger de marbre, la puissance d’évocation de sa prose impitoyable. Dès la première page, on est saisi par la sauvagerie et la brutalité de son univers. L’auteur ne ménage pas sa plume, nous immergeant au plus près du quotidien des pionniers de ce coin perdu d’Amérique. Une existence précaire, ne tenant plus souvent qu’à un fil, celui entre la vie et la mort. Les paysages restent d’ailleurs muet devant tant de misère et bestialité, offrant un contrepoint majestueux aux passions tristes de l’engeance humaine. Alex Taylor ne fait en effet pas les choses à moitié lorsqu’il dépeint le microcosme de Fort Bannock. La crapulerie y côtoie la convoitise sans que rien ne vienne tempérer notre jugement. L’auteur nous en dresse un tableau imagé, ne lésinant pas sur les détails, y compris olfactif. Dans une prose dense, pétrie d’archaïsmes, il croque ainsi les trognes des personnages avec une ironie gourmande dont on s’amuse avec une horreur mêlée de jubilation. D’aucuns trouveront sans doute qu’il en fait trop, ne craignant pas de faire dans la surenchère, notamment lorsqu’il convoque une ourse en furie, histoire de pimenter la course-poursuite des personnages. D’aucuns jugeront la langue employée parfois un tantinet pesante, à force d’afféteries. Les lecteurs des récits oraux consacrés à Jeremiah Johnson, collectés puis mis en forme par Raymond W. Thorp et Robert Bunker, apprécieront toutefois cette histoire, y retrouvant comme un écho des épisodes de la saga du géant montagnard qui, en matière de brutalité, de rusticité et d’exploit surhumain, est plus propre du roman d’Alex Taylor que de l’imagerie proprette des Davy Crockett et autre Daniel Boone dont Disney s’est fait un colporteur chevronné.

Vous l’aurez compris à la lecture de cette chronique, Le Sang ne suffit pas est un nouveau coup de cœur. Alex Taylor confirme sa capacité à restituer dans un style effarant de crudité et de cruauté, la violence brute de l’existence humaine sur la Frontière.

Le Sang ne suffit pas (Blood speeds the traveler, 2019) – Alex Taylor – Éditions Gallmeister, collection « Totem », mars 2022 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par anatole Pons-Reumaux)

La Cité des nuages et des oiseaux

Annoncé sur les réseaux sociaux et la blogosphère comme la sensation forte de la rentrée dans le domaine de l’imaginaire, La Cité des nuages et des oiseaux se révèle au final à la hauteur de ce buzz très favorable, au point de réveiller chez les plus chenus des lecteurs des réminiscences empruntées à leur connaissance de l’œuvre de David Mitchell et son fameux Cartographie des nuages paru en 2004. Déjà presque vingt ans, autant dire une éternité à notre époque où priment le volatil et l’éphémère. Un fait qui n’est pas sans rejoindre, malicieusement, le propos du livre d’Anthony Doerr.

« Certaines histoires peuvent être vraies et fausses en même temps. »

Roman fleuve irrésistible, La Cité des nuages et des oiseaux nous happe dans les méandres tumultueux de l’Histoire, partagé entre un passé tragique, un présent inquiet et un futur non moins douloureux, mais pourtant porteur d’espoir. Roman puzzle, il s’attache au personnage d’Antoine Diogène, auteur grec de l’Antiquité dont ne nous connaissons les écrits que par l’intermédiaire du résumé qu’en a fait Photius dans sa Bibliothèque. Récit de voyages fabuleux, Les merveilles d’au-delà de Thulé, pour le peu que l’on en connaît, semble avoir inspiré l’Histoire vraie de Lucien de Samotase, ce que n’a pas manqué de pointer Photius lui-même. Anthony Doerr choisit d’en faire la matrice et le fil conducteur de son roman, entremêlant les époques et les existences infimes, sur fond d’Histoire, de visions eschatologiques et de catastrophe environnementale. Des sujets bien de notre temps qui voit le spectre de l’effondrement agiter de plus en plus fort ses chaînes, ne suscitant que sidération et inaction.

À la différence de David Mitchell, il opte pour une construction plus sage, faisant s’entremêler les récits au lieu de chercher à les enchâsser avec une maestria forcée. Il ne cherche pas davantage à mélanger les registres littéraires, préférant un style plus neutre qui n’affaiblit en rien la narration. On saute ainsi d’une époque à l’autre sans solution de continuité, retraçant l’itinéraire du conte d’Antoine Diogène à travers les histoires personnelles de ses différents possesseurs et les péripéties d’une Histoire qui, si elle n’épargne par les hommes et les civilisations, n’en demeure pas moins cruelle avec leurs écrits.

« Mais les livres meurent, de la même manière que les humains. »

La Cité des nuages et des oiseaux apparaît aussi comme un roman de consolation où les histoires se révèlent un viatique salutaire, prompt à réconcilier les personnages avec le monde et les aidant à endurer les aléas de l’existence. Des histoires qui permettent à Anna, une orpheline hébergée avec sa sœur dans un atelier de broderie de Constantinople, de supporter la tyrannie de son maître et d’oublier l’armée du sultan Mehmet II, dont les contingents innombrables s’apprêtent à franchir les murailles de la « Reine des villes », pourtant réputée inexpugnable. Elles sont le secret qu’elle partage avec Omeir, fondant leur amour après que le garçon solitaire, regardé par tous avec effroi en raison de son bec de lièvre, ait déserté l’armée du sultan suite à la mort d’épuisement des bœufs jumeaux qu’il a vu naître. Elles sont l’unique passion qui reste à Zeno, un vétéran de la Guerre de Corée en butte aux préjugés de son milieu, après qu’une déception amoureuse lui ait rappelé son isolement. Elles offrent la rédemption à Seymour, jeune écoterroriste par défaut, poussé au crime par une enfance misérable et retirée, loin du fracas et de l’agitation d’un monde dont il se sent exclu. Elles sont enfin le salut de Konstance, embarquée dans une croisière sans escale vers une exoplanète, hypothétique paradis pour une espèce humaine menacée d’extinction.

La Cité des nuages et des oiseaux est donc un formidable roman sur le pouvoir des mots, l’art de raconter, sur l’extraordinaire faculté de la lecture à nous consoler avec le monde et à nous sortir de nos routines illusoires. Mais, c’est aussi un récit de transmission entre les générations, un roman de passeur d’histoires, finalement assez proche du Morwenna de Jo Walton. En cela, il se révèle précieux.

La Cité des nuages et des oiseaux (Cloud Cuckoo Land, 2021) – Anthony Doerr – Éditions Albin Michel, collection « Terres d’Amérique », septembre 2022 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Marina Boraso)

La Guerre des marionnettes

C’est à un véritable voyage en terre étrangère que nous convie Adam-Troy Castro. Si l’on fait en effet abstraction de la nouvelle « Les Lames qui sculptent les marionnettes », où l’auteur nous livre quelques clés sur la planète Vlhan et surtout sur ses habitants, il nous immerge sans préambule au cœur d’un monde à l’étrangeté aussi radicale qu’incompréhensible.

Peuplé d’extraterrestres intelligents mais inaccessibles à l’entendement du commun des mortels composant le concert dissonant des espèces sentientes, Vlhan reste un mystère fascinant, résistant jusque-là à toutes les tentatives de déchiffrement de sa civilisation. Réduit à observer le ballet des tentacules supportant le corps sphérique massif et dépourvu de traits des Vlhanis, à tâtonner pour comprendre leur langage corporel, les scientifiques se contentent de singer laborieusement quelques mèmes, l’essentiel de leur pensée demeurant de l’ordre de l’incompréhensible. Un seul fait semble cependant certain. Une fois par an, les Vlhanis se livrent à un rituel sanglant : 100 000 d’entre eux s’affrontent en suivant une chorégraphie qui s’achève par l’anéantissement de tous. Un spectacle mortel n’étant pas sans susciter la curiosité de la communauté scientifique, pressée d’en comprendre le dessein, mais aussi le voyeurisme des habituels déviants, au point de pousser certains humains à se joindre au suicide collectif, après avoir subit auparavant des modifications corporelles radicales et définitives.

Pour faire face à ce qui s’apparente de plus en plus à un comportement sectaire toxique, Andrea Cort est dépêchée sur Vlhan pour enquêter sur ces pèlerins et démanteler les filières contribuant à leur transformation. Sa mission rejoint sa qualité d’agent secret des IA-Source car la planète est par ailleurs au cœur de la lutte les opposant à leur faction renégate, les Démons Invisibles, à l’origine du drame personnel d’Andrea. Très rapidement, la Procureure Extraordinaire du corps diplomatique de l’Homsap comprend que la situation lui échappe. Contrainte de fuir dans un monde devenu hostile afin de sauver sa vie, elle doit en même temps ménager une porte de sortie à l’Homsap, en dépit des velléités génocidaires des va-t’en guerre de toute race, et tenter de restaurer la confiance vacillante de ses amants, les Porrinyard. De quoi éprouver sévèrement son estime personnelle et sa (maigre) confiance en autrui.

Délaissant les ressorts de l’enquête, du whodunit ou du crime en chambre close, Adam-Troy Castro opte pour une intrigue plus resserrée, teintée de body horror, ne ménageant guère de répit à ses personnages et au lecteur. Dès l’entame de La Guerre des marionnettes, Andrea Cort ne cesse en effet de fuir, tiraillée entre son attachement viscéral aux Porrinyard et la fin funeste que lui réservent des puissances occultes résolues à sa perte. Elle passe ainsi de surprise en vision horrifique, ou du moins psychologiquement déstabilisante, glanant les indices qui lui permettent de déjouer les pièges d’un cheminement accompli dans l’urgence permanente. Les déconvenues succèdent aux épreuves contribuant à la malmener ou à la faire douter de ses capacités, d’autant plus aisément qu’elle suscite toujours l’animosité d’autrui par ses remarques acerbes et une antipathie forçant le respect.

Le personnage d’Andrea continue ainsi son lent travail de résilience, même si ses doutes demeurent, notamment concernant sa relation avec les Porrinyard. Elle n’a pas la tâche facile d’autant plus qu’autour d’elle le monde semble s’enfoncer dans le chaos et l’horreur. Si toutes les civilisations sont mortelles, l’Homsap semble en effet plus douée que les autres pour précipiter sa date d’expiration.

Émissaires des morts et La Troisième Griffe de Dieu ne brillaient par pour leur optimisme, il faut le reconnaître. La Guerre des marionnettes s’apparente à un voyage au cœur des ténèbres, une plongée étouffante aux tréfonds du mal, jalonnée de tueries de masse, d’actes d’une cruauté odieuse, où des corps sont littéralement démembrés, parfois de manière un peu gratuite, et où la violence s’exerce aussi d’une manière psychologique. On est très loin de l’univers policé d’un Star Trek et sans doute beaucoup plus proche de la vision nihiliste d’un libertarien forcené (pléonasme).

Pour terminer, un mot de « La Cachette », ultime enquête d’Andrea Cort (même si la porte ne semble pas complètement fermée) et sans doute point d’orgue du présent ouvrage, où la Procureure est confronté à un trio d’Inceps impliqué dans un meurtre sordide. Inutile de dire que le dilemme juridique posé par cette affaire va susciter quelques échos intimes funestes auprès d’Andrea. N’en disons pas davantage, de peur de déflorer le sujet.

La Guerre des marionnettes tient donc toutes les promesses largement exposées dans les deux précédents romans. Sans crier au chef-d’œuvre, ne craignons cependant pas d’affirmer que les enquêtes d’Andrea Cort méritent leur place aux côtés d’autres classiques de la Science fiction.

La Guerre des marionnettes (War of the Marionnettes, 2019) – Adam-Troy Castro – Éditions Albin Michel Imaginaire, juin 2022 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Benoît Domis)

Zephyr, Alabama

Zephyr, Alabama exhale le parfum des jours d’été et d’automne, une nostalgie douce empreinte des couleurs acidulées de l’enfance. Paru dans nos contrées chez Albin Michel sous le titre Le Mystère du lac, un parfait faux ami, le roman de Robert McCammon fait l’objet d’une réédition soignée chez Monsieur Toussaint Louverture ; ouvrage cartonné et superbe illustration de Alex Green, excusez du peu. Un bien bel écrin pour (re)découvrir cette œuvre très personnelle dont l’atmosphère et le propos lorgne du côté des mauvais genres.

Comme la Castle Rock de Stephen King, la petite ville de Zephyr est un condensé de cette Amérique rurale des années 1960, contrée idéalisée par la mémoire où la réalité flirte avec une certaine forme de mythe. Dans ce monde paisible où chaque habitant est pour ainsi le voisin de tout le monde, le quotidien se pare d’une magie puissante, omniprésente, apportant à la réalité un surcroît de substance. Une magie hélas appelée à s’évanouir avec l’âge adulte. En cela, Zephyr, Alabama ne se distingue pas des romans racontés à hauteur d’enfant, dont le narrateur se souvient avec une sourde nostalgie, éprouvant dans sa chair la conscience que « la vie ne s’arrête jamais. »

Il en va ainsi de Cory Mackenson, onze ans à l’époque où le plonge sa mémoire. Il est à la fois le narrateur et le guide dans ce roman construit comme un véritable toboggan émotionnel, où l’on s’attache à explorer Zephyr, ne négligeant aucun de ses angles morts ni aucune des personnalités habitant cette petite localité de l’Amérique profonde. Une communauté banale, guère susceptible de figurer sur un prospectus touristique, mais pourtant magnifiée par le regard de l’enfance. Zéphyr, c’est LA ville de Cory, celle dans laquelle s’enracinent ses souvenirs et à laquelle il doit ce qu’il est devenu.

Certes, tout n’est pas rose. En dépit de l’abolition des lois Jim Law, on y prône toujours une ségrégation latente, encouragée par les quelques encagoulés du coin. Les Noirs vivent à l’écart, dans un quartier composé en grande partie de bicoques exposées aux crues de la rivière. Ils sont regardés avec méfiance par tous, a fortiori lorsque leurs agissements se teintent de mystère vaudou. Mais de cela, on évite de parler. D’autres aimeraient les rappeler à leur soumission traditionnelle, voire les contraindre à déguerpir ailleurs. Heureusement, les mœurs évoluent, même si pas toujours à la vitesse voulue.

À Zephyr, certains habitants tiennent le haut du pavé pendant que d’autres se contentent du caniveau, non sans en tirer profit. Sur l’artère principale, entre le salon de coiffure de Monsieur Dollar, l’épicerie Piggle-Wiggly, la cafétéria Bright Star ou le cinéma le Lyric, on peut croiser Vernon Thaxter, les bijoux de famille à l’air depuis qu’il a opté pour la nudité. Étant le fils du plus gros propriétaire local, ne dit-on pas qu’une grande partie de la ville lui appartient, il ne craint cependant pas le shérif, le maire ou ses administrés. Le nudiste lunatique ne suscite tout au plus qu’une gêne légère et quelques ricanements enfantins. Pas grand chose comparé aux exactions commises par les Blaylock, les truands du coin, dont la simple mention du nom terrifie le quidam. Et, la relève semble déjà assurée à l’école où les frères Branlin terrorisent Cory et sa bande.

Mais, c’est surtout la magie qui prévaut, un charme entêtant qui transforme chaque fait en aventure extraordinaire. À l’amorce de l’été, on y fête le retour des vacances en s’envolant dans le ciel, l’esprit étourdi par la sensation de liberté. Les balles des gangsters se transforment en orvets, grouillant dans leur sacoche à la place des munitions. Les chiens fidèles s’affranchissent de la mort, non sans quelques déboires corporels. Les vélos font office de guides, surveillant l’horizon de la pupille de leur phare pour préserver leur conducteur des embûches qui les menacent. La magie n’est hélas pas que bénéfique. Aux tréfonds de la rivière, le vieux Moïse, un monstre insatiable, guette le nageur égaré, prête à lui tailler des croupières. Plus loin dans les marais, une créature antédiluvienne échappée d’une attraction foraine, défend son territoire contre les autocars et les autres véhicules, rendant la vie dure aux chauffeurs passant par là. Et que dire de Lucifer, le singe enragé dont la mâchoire effraie autant le badaud que les effluents nauséabonds relâchés par ses sphincters intarissables.

Au-delà des circonvolutions nostalgiques du roman d’apprentissage, Zephyr, Alabama laisse peu-à-peu entrevoir la dureté sous-jacente du monde adulte. Un univers où le progrès irrésistible fait disparaître le métier de laitier au profit du mirage de la société de consommation, récipients en plastique y compris. Un monde où les créatures du cinéma fantastique et de la Science-fiction apparaissent comme une consolation ou un avertissement pour atténuer la violence inhérente de la société. Un monde où il faut se résoudre à grandir, à se frotter aux tragédies, à l’injustice et à la répression. Un monde où heureusement il n’est pas interdit de faire montre d’optimisme et de résilience face aux malheurs. Ainsi va la vie… À chacun de se forger son avis et de tracer sa route.

Zephyr, Alabama est donc un formidable roman sur le temps qui passe et les souvenirs qui contribuent à définir l’identité d’un individu. À la fois ode à l’enfance et portrait d’un lieu, le roman de Robert McCammon est aussi un hommage à l’imaginaire grâce auquel le réel devient plus supportable, transmutant le sordide en aventures merveilleuses, sans occulter pour autant les aléas de la vie.

Zephyr, Alabama (Boy’s Life, 1991) – Robert McCammon – Éditions Monsieur Toussaint Laventure, 2022 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Stéphane Carn et Hélène Charrier.

La Conspiration des ténèbres

Dans le microcosme universitaire, Jonathan Gates doit sa renommée à Max Castle, faiseur de nanars à la chaîne et réalisateur maudit, disparu tragiquement en 1941. Clarissa « Clare » Swann connaît bien aussi le bonhomme. La propriétaire du Classic, une salle miteuse sise dans une cave de Los Angeles a initié Jonathan, le poussant sur la piste de Max Castle et nourrissant sa fascination pour le réalisateur. Un attrait qui confine à la répulsion auprès d’un public d’amateurs. Quelque chose d’indicible qui ne laisse absolument personne indifférent.


Bon, on laisse tout de suite tomber le titre La Conspiration des ténèbres, hein ? Tellement hors de propos qu’il nous arrache plus un ricanement qu’un cri d’effroi. Flicker apparaît comme un roman sur le pouvoir exercé par le cinéma. Fascination pour le meilleur et pour le pire. Balayant de manière érudite mais non académique l’histoire cinématographique, Theodore Roszak mêle habilement réalité et fiction. On croise ainsi au détour de l’enquête menée par Jonathan quelques noms mythiques qui témoignent directement (Orson Welles) ou indirectement (Alfred Hitchcock, Samuel Fuller, John Huston) de l’impact de Castle sur leur carrière. On y règle également quelques comptes. Sous la plume de l’auteur, le cinéma, art d’ombre et de lumière, devient le révélateur d’un dessein caché, l’enjeu d’une lutte qui puise sa source auprès du catharisme. A l’instar du flicker, terme technique faisant référence au « scintillement », c’est-à-dire à la succession de l’ombre et de l’image (24 fois par seconde) sur l’écran, la persistance rétinienne créant l’impression de mouvement, Theodore Roszak se joue de notre perception de la réalité. Ombre… lumière… La totalité supérieure à la succession des impressions.

Avec humour, érudition et passion, il nous livre un thriller malin dont le contenu hautement addictif fait oublier allègrement ses 750 pages bien tassées.

La Conspiration des ténèbres (Flicker, 1991) – Theodore Roszak – Réédition Le Livre de poche, 2006 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Édith Ochs)

Émissaires des morts

Andrea Cort se considère comme un monstre. Objet de fascination et de répulsion aux yeux de sa propre espèce, depuis sa plus sanglante enfance, elle l’est également pour les interlocuteurs extraterrestres avec lesquels l’Homsap est amenée à entrer en contact. Liée par un contrat ressemblant davantage à une forme de servitude à vie, elle sert les intérêts du Corps diplomatique, accomplissant la mission délicate d’aplanir les angles avec les autres êtres sentients lorsqu’un humain se rend coupable de crime. Le plus souvent, on lui demande de déterminer ses mobiles ou de trouver son auteur en procédant à une enquête indépendante. Autant dire un travail délicat, où la vérité est souvent suspendue à la compréhension des mœurs étrangères et aux ressorts plus tortueux de la politique. La Confédération humaine doit en effet maintenir l’illusion de l’unité si elle veut continuer à peser dans le concert des nations extraterrestres, du moins sans avoir recours à l’argument hasardeux de la guerre. Elle doit prouver qu’elle est capable de régler sans compromission les problèmes causés par ses ressortissants, en dépit d’une histoire humaine troublée et d’un contexte présent non exempt de chicaneries et de cruauté. Bref, Andrea est un outil, utile mais évidemment sacrifiable, dont l’efficience n’a jusqu’à présent jamais fait défaut, y compris dans les cas les plus épineux.

Émissaires des morts se compose de quatre novellas et du roman donnant son titre à ce fort volume de plus de sept-cent pages. Comme le précise Gilles Dumay en avant-propos, le sommaire résulte plus d’un choix éditorial que d’un calcul commercial. Il s’agit en effet de restituer l’évolution psychologique d’Andrea Cort dont la personnalité constitue l’un des points forts du récit. La représentante du Procureur général du Corps diplomatique se dévoile en effet progressivement au fil d’enquêtes imaginées par Adam-Troy Castro avec plus ou moins de bonheur. Si l’on peut juger anecdotiques «  Les lâches n’ont pas de secret  » ou «  Une défense infaillible  », «  Avec du sang sur les mains  » et «  Démons invisibles  » se révèlent très stimulants du point de vue de l’intrigue et de l’exo-psychologie. Mention spéciale sur ce dernier point au second texte où l’auteur déjoue avec brio un problème apparemment insoluble d’incommunicabilité. En dépit de son aspect classique, tant du point de vue policier que du point de vue science-fictif, Émissaires des morts ne manque cependant pas de fraîcheur, apportant un petit coup de jeune à des motifs old school que n’auraient pas désavoué des auteurs de l’âge d’or américain comme Poul Anderson. Dans un univers dominé par la libre entreprise, la loi du plus fort et la concurrence acharnée, y compris avec les extraterrestres, l’ironie empreinte d’amertume d’Andrea fait écho au traumatisme qu’elle a vécu, ne faisant finalement pas d’elle l’être le plus monstrueux du lot. Bien au contraire, son point de vue apparaît comme un coup de pied mental salutaire, où la science-fiction semble être un outil pour mieux interroger le présent. En cela, Émissaires des morts peut être lu comme un roman noir où l’enquête se mue progressivement en quête plus personnelle, la collecte des faits cédant la place à l’introspection. Une enquête qui ne néglige pas l’aspect science-fictif, proposant quelques belles figures d’altérité radicale, notamment avec les Catarkhiens et les Brachiens, mais aussi, sous couvert des poncifs habituels du space opera, quelques passionnantes réflexions, peut-être un tantinet sur-explicatives, notamment sur le libre-arbitre et la perception de la réalité.

Entre enquête et quête intime, roman noir et science-fiction, Émissaires des morts déploie toute une palette d’arguments en mesure de séduire l’amateur de science-fiction, mais aussi le lecteur attiré par un questionnement flirtant avec la philosophie et la politique. De quoi réjouir les tenants d’une science-fiction divertissante, axée sur les images autant que les idées.

Émissaires des morts (Emissaries from the Dead, 2008) – Adam-Troy Castro – Éditions Albin Michel Imaginaire, janvier 2021 (roman traduit de l’anglais par Benoît Domis)

À la pointe de l’épée

Bien connue dans nos contrées pour la réinterprétation du conte de Thomas le Rimeur (faudra que j’y revienne), titre n’étant pas son premier roman, loin sans faut, Ellen Kushner est également l’autrice d’une série intitulée « The World of Riverside » relevant du récit de cape et d’épée dont le présent ouvrage marque l’ouverture. Traduit initialement pour la collection « Interstices » des éditions Calmann-Lévy, il a bénéficié d’une réédition augmentée de quelques nouvelles chez ActuSF. Ne disposant pas de la chose, je me contenterais de chroniquer la première édition, dans sa version poche.

Levons immédiatement tout éventuel malentendu. Si À la pointe de l’épée est paru dans une collection dédiée à la Fantasy, l’ouvrage n’offre que peu d’éléments surnaturels ou magiques. Point de dragon, d’elfe ou de sortilège dans les aventures de Richard Saint-Vière, le bretteur réputé du faubourg de Bords-d’eau, quartier malfamé aux rues trop étroites et tortueuses pour les carrosses de l’aristocratie de la Colline. À la place, on doit se contenter du décor d’une ville anonyme, empruntant pour beaucoup aux mœurs des XVIIe et XVIIIe siècles européens. Dans ce microcosme urbain où la richesse scandaleuse côtoie la misère la plus sordide, on se croise beaucoup sans vraiment se voir, ou du moins on croise beaucoup le fer pour des questions d’honneur, sur des sujets éminemment politiques ou dérisoires. Chacun semble vivre dans son monde, de son côté du fleuve, entretenant l’illusion d’un équilibre précaire qui ne repose finalement que sur le mépris des uns pour les autres et le maintien du statu-quo.

À Bords-d’eau, on fait commerce du vice, tavernes et auberges offrant un havre suffisamment discret aux voleurs à la tire, prostituées et aristocrates descendus incognito de la Colline pour s’encanailler. À Bords-d’eau, on ne vit pas vieux, les lieux nourrissant les fosses communes des carcasses des malheureux n’ayant pas trouvé un protecteur. À Bords-d’eau, on trouve enfin des bretteurs et d’autres épéistes, en mesure de défendre l’honneur des puissants ou d’accomplir leurs basses œuvres contre rétribution. Richard Saint-Vière n’est pas le moins connu d’entre eux, au point de susciter une curiosité malsaine auprès des dépravés peuplant le conseil de la cité, même si le bougre a la réputation de vendre chèrement ses services et d’imposer ses propres conditions.

En découvrant les aventures de Saint-Vière, d’aucuns penseront immédiatement à Benvenuto Gesufal, le héros de Jean-Philippe Jaworski. On peut en effet relever une certaine parenté entre les personnages de l’auteur français et ceux d’Ellen Kushner, notamment dans leur propension à évoluer en marge de la politique, jouant un rôle actif dans les complots et manigances des puissants, l’honneur ne servant finalement que de prétexte dans des luttes intestines pour le pouvoir et l’argent. Mais, À la pointe de l’épée se distingue surtout des récits tirés du Vieux Royaume par la nonchalance de son rythme, par son attachement à l’ambiguïté des mœurs, par ses joutes verbales où la préciosité de la langue se conjugue à la décadence des sous-entendus. Pas étonnant que la bisexualité ne fasse guère de vague dans ce monde, du moins beaucoup moins que les trahisons et les querelles pour des broutilles. Le roman se caractérise aussi par l’aspect expéditif des duels, nous éloignant du registre épique et truculent des classiques du récit de cape et d’épée. Pas sûr que l’amateur d’Alexandre Dumas y trouve son compte.

À la pointe de l’épée n’en demeure pas moins un roman de très bonne tenue, incitant le lecteur conquis par l’univers de l’autrice à en poursuivre l’exploration. Cela tombe bien, Le Privilège de l’épée vient de paraître. Auréolé du Prix Locus du meilleur roman de Fantasy en 2007, ce troisième titre de la série « The World of Riverside » se révèle prometteur.

À la pointe de l’épée : Un mélodrame d’honneur (Swordspoint, 1987) – Ellen Kushner – Réédition Folio « SF », mars 2010 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Patrick Marcel)

Unlocking the Air

Inédit dans nos contrées, Unlocking the Air est un recueil rassemblant dix-huit textes qui, en dépit de leurs différences, forment un patchwork d’histoires propices à l’introspection. Des histoires, encore des histoires, comme affectionnait d’en raconter Ursula Le Guin, avec un art du pointillisme, du détail qui fait ressortir ici avec davantage d’acuité l’indicible des conflits intimes, des dilemmes moraux et de l’émotion.

Ce n’est certes pas l’urgence qui prévaut dans ce recueil, une hyperactivité vaine et stérile, mais plutôt l’observation de l’humain, de sa relation avec sa liberté mais aussi avec celle d’autrui. En anthropologiste, l’autrice scrute ainsi les habitudes, les biais cognitifs et tout ce que nous tenons pour acquis. Elle confronte ses personnages à l’altérité, à l’extraordinaire ou à l’inhabituel, convoquant à l’occasion l’histoire contemporaine, comme dans la nouvelle éponyme « La Clef des airs » (traduction du titre du présent recueil), ou mettant à l’épreuve son propre jugement.

L’amateur d’imaginaire ne retrouvera cependant pas les horizons lointains de la Science Fiction et les mondes secondaires de la fantasy auxquels l’autrice du « Cycle de L’Ekumen » et de « Terremer » l’a habitué. Ces genres n’interviennent en effet qu’à la marge, voire pas du tout. Ursula Le Guin semble ici plus intéressé par une forme de poésie inspirée d’auteurs, que l’on qualifiera poliment de mainstream, un peu dans la manière du « Cycle d’Orsinia ». On devra donc se contenter des nouvelles « Les Cuillères de la cave », de « Ether, ou », de « La Grande Fille à son papa », de « Anciens » ou de « Le Braconnier » pour satisfaire son penchant coupable.

L’ensemble des textes ressort toutefois d’un regard affûté et d’une réflexion l’étant tout autant sur l’humain et sa faculté à se redéfinir au quotidien dans sa relation à l’autre. Pour le meilleur comme pour le pire. L’autrice appelle ainsi à la tolérance, à la compréhension mutuelle, ne renonçant pas à son combat pour le féminisme, pour la liberté et le respect des différences

Au final, si tout cela peut paraître peu enthousiasmant pour le lecteur d’Imaginaire, Unlocking the Air n’en demeure pas moins un recueil empreint de bienveillance et d’un humour subtil. Un recueil bien dans la manière des derniers écrits d’Ursula Le Guin et où résonne encore cette petite musique que l’on apprécie tant chez l’autrice, même en mode mineur.

Unlocking the Air (Unlocking the Air and other stories, 1996) – Ursula K. Le Guin – Éditions ActuSF, collection « Perles d’épice », janvier 2022 (recueil de nouvelles traduit de l’anglais [États-Unis] par Hermine Hémon & Erwan Devos)

La Reine des Mers – La Saga des Vikings, Livre II

La Reine des Mers fait suite au roman Ragnvald et le Loup d’or, reprenant à son compte la matière des Orkneyinga et Heimskringla sagas pour tisser une vaste fresque historique. Linnea Hartsuyker y met en scène les personnages de Svanhild et Ragnvald Eysteinsson, appelés à jouer un rôle de premier plan dans l’unification de la Norvège sous la bannière du roi Harald à la Belle Chevelure.

Inutile de nier la légèreté et le caractère répétitif d’une histoire où les rebondissements sentimentaux ou guerriers comptent plus que la psychologie des personnages. Le lecteur sait par avance ce qu’il va lire, il a même accepté d’avaler sans sourciller toutes les ficelles, y compris les plus grossières, d’un récit foisonnant qui ne ménage pas sa peine pour entretenir la tension.

Séparés à l’issue du précédent livre, frère et sœur se retrouvent en terre norvégienne, parties prenantes dans la conquête du souverain Harald. Après son escapade islandaise, Svanhild a dû se faire une raison. L’ambition de son compagnon Solvi importe plus que le bonheur de son couple. Délaissant épouse et enfant, il leur préfère la rébellion, projetant de revenir en Norvège à la tête d’une coalition composée de bannis et autres ennemis du souverain à la Belle Chevelure. Elle rompt donc avec Solvi pour la plus grande joie de son frère Ragnvald, devenu entretemps le bras armé d’Harald. Désormais seigneur légitime de la terre de Sogn, le bougre a dû en effet se résoudre à épouser la cause du souverain du Vestfold, accomplissant pour son compte les plus basses œuvres. Louée comme une vertu cardinale, la renommée s’acquiert chèrement en pays norse, contribuant à enrichir la famille des jarls et autres roitelets ; à leur attacher la fidélité de serviteurs zélés. À la condition de s’acquitter des obligations liées à l’allégeance due à son souverain, pour peu qu’elle serve son propre destin.

Rien de neuf sous le soleil de Minuit. Passion, complot, trahison et vengeance composent l’ordinaire du deuxième livre d’une saga renouant avec les recettes éprouvées du roman historique. Sur ce point, La Reine des mers n’offre que peu de surprises. Linnea Hartsuyker y déploie sa grande connaissance du monde scandinave et de l’histoire de la Norvège, sans que l’on puisse relever quelque anicroche fâcheuse. Sur cet aspect, on ne la critiquera pas, tant la reconstitution paraît vraisemblable et documentée. Pourtant, on ne peut s’empêcher de considérer le présent volet de la « Saga des Vikings » comme un ventre mou dans lequel on s’enlise, s’ennuyant ferme entre deux faits d’armes. On enquille donc les chapitres, sautant souvent les pages lorsque les bavardages deviennent par trop envahissants. On se désespère aussi à trouver un quelconque intérêt à ce Dallas des fjords, qui ne manque cependant pas de glaçons pour rafraîchir le bourbon. On s’agace enfin de la nunucherie du propos car, si La Reine des Mers prône la liberté féminine, la quatrième de couverture vantant leurs talents de guerrières et de stratèges, les femmes restent surtout des mères, faiseuses d’enfants et de rois, soumises à leurs injonctions et caprices, ne trouvant la liberté que dans l’abandon du domicile…

Sans vouloir trop charger le longship de Linnea Hartsyuker, reconnaissons tout de même à La Reine des Mers quelques qualités. Nul doute que l’amateur de romance et d’épopée à l’eau de rose trouvera ici matière à s’enthousiasmer. Personnellement, je préfère retourner à la lecture de Snorri Sturluson.

La Reine des MersLa Saga des Vikings, Livre II (The Sea Queen, 2018) – Linnea Hartsuyker – Presse de la cité, octobre 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Marion Roman