Armageddon Rag

 

« Armageddon, la guerre de tous contre tous.

La guerre se justifie quand la cause est juste. Si tu ne fais pas partie de la solution, tu es un élément du problème.

Nul n’a raison, quand tous ont tort. »

Façonné par les mythes, l’humain oscille sans cesse, maladroit, entre passé et futur, entre nostalgie et espoir. Quelque part, en un autre temps, à venir ou révolu, il sait que se trouve un monde meilleur.

Parmi les baby-boomers, nombreux sont ceux à se rappeler les années 1966-1971. Un lustre de tous les possibles. Un instant d’exception où l’utopie semblait à portée de main et à un battement de cœur. Par le truchement des drogues, de l’amour et du rock, le rêve hippie se déployait dans toute son exubérance juvénile et fraternelle. En apparence irrésistible.

Sans doute s’en trouve-t-il encore quelques uns à considérer cette époque comme un temps béni. Celui de leur jeunesse. Une jeunesse nombreuse, montante, colonisant peu à peu la culture via l’underground. Une jeunesse élevée durant la prospérité des trente Glorieuses, prompte à s’insurger contre l’injustice, à bousculer le carcan mis en place par ses aînés, sensible aux expériences nouvelles et encore insouciante aux lendemains du Summer of Love. Un Âge d’Or pour George R.R. Martin et son héros Sandy Blair.

Depuis quelque temps le bonhomme végète, en rade devant sa machine à écrire où l’attend la page trente-sept d’un roman mort né. Sandy a perdu la foi et il ne sait que faire pour la retrouver. Un appartement dans un quartier huppé, un succès d’estime dans la littérature et une compagne, working girl dans l’immobilier. Sa situation a toutes les apparences de la réussite. Et pourtant, qu’il lui semble loin ce temps où, en compagnie de Lark, Slum, Maggie, Bambi et Froggy, il comptait refaire le monde…

Sorti de son spleen par le coup de fil du rédacteur en chef de Hedgehog, journal auquel il a contribué avant de se faire virer comme un malpropre quand celui-ci est devenu une feuille de chou à sensation, Sandy accepte d’écrire un article sur une affaire atroce. Le meurtre du manager des Nazgûl. Un crime qui n’est pas sans lui en rappeler un autre : celui du leader du groupe pendant le concert de West Mesa en 1971…

Prenant prétexte de l’écriture de cet article, il s’embarque pour un périple, d’Est en Ouest, sur les traces des survivants des Nazgûl, en quête de sa jeunesse et de ses espoirs déchus.

En phase de réconciliation avec George R.R. Martin, j’aborde le morceau de bravoure de sa bibliographie. Inutile de chercher à me faire changer d’avis : Armageddon Rag est son chef-d’œuvre. Difficile de poursuivre après une telle assertion sans prêter le flanc à la controverse. Essayons tout de même. L’angle d’attaque de Martin n’est pas celui de l’anecdote ou de la confession de fond de coulisse. Bien au contraire, il s’agit de celui de la nostalgie et des rêves brisés.

Au cours de son voyage, Sandy se coltine à ses souvenirs. Sa participation au mouvement contre la guerre du Vietnam. Son implication dans le bouillonnement musical de la fin des années 1960. Son désir de faire table rase du vieux monde, non dans une orgie de violence, mais dans l’amour. Les rencontres avec le trio des survivants du Nazgûl et ses amis de jeunesse lui offrent l’opportunité de les confronter à la réalité. Amer constat. Les baby-boomers ont rejoint les cohortes de leurs prédécesseurs, communiant dans le consumérisme et le conformisme. Les vieux rockers se sont rangés des voitures quand ils ne sont pas morts en pleine gloire. Et tout le monde se dit que l’histoire n’a pas bifurqué sur la bonne voie au moment propice. Qu’il eût fallu de peu de choses pour que les événements prennent une tournure différente.

Toutefois, peut-on encore tout changer ? Peut-on échapper à la radicalisation, voie sans issue empruntée par des groupuscules comme par exemples le Wheather Underground et les Black Panthers ? Peut-on, et surtout doit-on ressusciter le passé ? Sandy ne se fait pas d’illusion. Il court de désenchantement en désenchantement, découvrant que le temps qui passe, n’a apporté guère de bonheur à ses amitiés d’antan. Jusqu’à ce que resurgissent quatre cavaliers de l’Apocalypse, armés de leurs instruments, prêts à électriser les foules. Le Nazgûl réincarné, reformé par la volonté de Edan Morse, un homme au passé trouble.

Et c’est reparti pour une tournée d’enfer, en réponse à une prophétie. Un long crescendo électrique où se déchaîne le rock. Des concerts hallucinants, au propre comme au figuré, où Martin parvient à nous faire ressentir la frénésie provoquée par Music to Wake the Dead, l’opus majeur des Nazgûl. Et l’on vibre en même temps que les spectateurs, on communie en leur compagnie, écoutant les paroles de Rage, de Prelude to Madness, de Napalm love et du Rag. On est ensorcelé par la basse de Faxon, la batterie de Gopher, la guitare de Di Maggio et la voix lancinante du Hobbit. Et même si les Nazgûl n’existent pas, même s’ils évoquent bien d’autres groupes et chanteurs, on ne peut s’empêcher d’éprouver un sentiment de familiarité à leur égard. Martin dépeint avec brio la dimension religieuse de ces grandes messes païennes, où le public se prosterne devant ses idoles, où il entre littéralement en transe, transporté par leurs scansions.

Au final, George R.R.Martin réussit parfaitement son invocation. À la fois tragique, nostalgique mais jamais larmoyant, Armageddon Rag nous dévoile la force brute de l’utopie sans cesse entrevue, jamais atteinte et pourtant toujours désirable. Et l’on reste longtemps hanté par les riffs rageurs des Nazgûl. J’étais à leurs concerts. Pas vous ?

armageddon_ragArmageddon Rag (The Armageddon Rag, 1983) de George R.R. Martin – Éditions Denoël, février 2012 (réédition traduite de l’anglais [États-Unis] par Jean-Pierre Pugi)

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Grendel

Défi Lunes d’encre, toujours… Avec un roman qu’il FAUT LIRE ! (mais, pourquoi est-ce que je crie ?)

grendelConnu comme le loup blanc dans le monde anglo-saxon, Beowulf figure au rang des grandes œuvres de la littérature médiévale, au même titre que la geste du roi Arthur, la Chanson de Roland, l’Edda et bien d’autres sagas scandinaves. On ne reviendra pas sur le contexte historique de ce poème épique, de crainte de paraphraser l’excellente préface de John Gardner lui-même. On se contentera juste de renvoyer les éventuels curieux à l’édition d’André Crépin (Le Livre de poche, collection « Lettres gothiques »), s’ils souhaitent se confronter au texte original. Que les néophytes ne s’inquiètent toutefois pas. La lecture de Beowulf n’est pas un préalable à la lecture de Grendel. La méconnaissance de l’œuvre originale ne constitue pas un obstacle à la compréhension du roman de John Gardner. Qu’ils sachent cependant que le poème a influencé des auteurs tels que Tolkien et Michael Crichton (Les Mangeurs de morts), et qu’il a fait l’objet d’une adaptation regardable au cinéma (La Légende de Beowulf de Robert Zemeckis).

Dans la postface, Xavier Mauméjean estime que le Grendel de Gardner est une complète trahison, au même titre que l’Ulysse de James Joyce. Pour l’auteur français, le roman est un acte de recréation. John Gardner ne trahit en effet pas la légende, ayant en tête l’intention d’écrire une variation du texte de Beowulf. Bien au contraire, s’il aborde le mythe du point de vue du monstre, c’est pour essayer de toucher par ce biais à des notions essentielles : le sens de la vie, l’altérité, la différence, le destin.

Roman iconoclaste, conte philosophique et fable ricanante, Grendel imprègne la mémoire de façon durable. Non sans malice, l’auteur américain mène jusqu’à son terme le destin inexorable — tout est écrit — du monstre. Observateur attentif, Grendel s’irrite au moins autant qu’il s’attache aux gesticulations des hommes. Une humanité grossière et dépourvue de morale, enferrée dans les songes creux de la foi et des exploits héroïques chantés lors des veillées. A la fois naïf et lucide, le monstre dresse un portrait douloureux et sans concession de l’existence. Ainsi, Grendel apparaît teinté d’un nihilisme désespéré. Le destin des hommes est soumis au hasard. La violence, la cruauté, l’appât du gain ou du pouvoir président au moindre de leurs actes. Le monde ressemble à un mécanisme odieux dont l’horloger pointe aux abonnés absents. Et Grendel peine à trouver sa place dans tout cela. A peine sorti du ventre de sa mère, du refuge de la grotte maternelle, il cherche un sens à la vie, à sa vie. Un questionnement universel rendu plus impérieux encore par sa condition de réprouvé, de créature des marges, échappant à la civilisation, et lui servant même de repoussoir.

« Le monde n’est qu’un accident sans signification, dis-je. Je crie maintenant, les poings serrés. J’existe, un point c’est tout. »

Si la Weltanschauung dispensée par John Gardner n’incite guère à l’optimisme, elle ne mène cependant pas à l’abandon pur et simple de la vie. Grendel ne trouve son salut, si l’on peut dire, que dans la création, ici œuvre de destruction. Il tue, massacre, dévore, jouant le rôle que la légende lui a dévolu. Il jubile même de ce rôle, se moquant de la crainte, de la résistance de Hrothgar et des Scyldings. Démon farceur, sans cesse sur le fil, entre ironie et détresse, il tient sa place jusqu’au dénouement : l’arrivée de Beowulf, autre monstre, individu froid dépourvu d’affect, à peine évoqué par John Gardner qui ne le nomme d’ailleurs à aucun moment. Et lorsque Grendel meurt, ce n’est pas à l’issue d’un combat épique jalonné d’actes de bravoure. C’est bien d’une manière grotesque, ultime pied de nez du destin et du hasard.

Bref, Grendel impressionne par la fulgurance de son propos et son humour désespéré. John Gardner concilie et réconcilie l’art de la tragédie et de la satire. Ainsi, son roman hante durablement la mémoire. Les livres capables de susciter ce genre de réaction sont rares et précieux.

grendel-frGrendel (Grendel, 1971) de John Gardner – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2010 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par René Daillie, édition établie par Thomas Day et Xavier Mauméjean)

Petite sœur la mort

Paru à titre posthume, Petite sœur la mort nous plonge dans ce Southern Gothic que William Gay affectionnait tant. De quoi me remettre en mémoire Twilight (aka La Mort au crépuscule) et patienter avant de lire son premier roman, La Demeure éternelle, toujours en stand-by dans ma pile à lire.

Année 80, au cœur du Tennessee. David Binder, jeune auteur en quête d’inspiration, s’installe pour six mois dans la maison qu’il a loué au fin fond de la campagne. Loin de l’univers urbain auquel son épouse et sa fille sont habituées, il a été attiré ici par la perspective d’habiter une demeure hantée. Quoi de mieux pour titiller la muse, surtout lorsque l’on a l’intention d’écrire un roman d’horreur. À la condition de ne pas succomber à l’atmosphère d’étrangeté qui imprègne les lieux et de ne pas se laisser influencer par les souvenirs des précédents propriétaires. Peu à peu, ce qui demeurait un simple objet de curiosité, se mue en obsession, contaminant la perception de Binder, le poussant à se détacher de sa famille et de son identité pour réactiver des caractéristiques dormantes de sa personnalité. Sans doute pas les meilleures…

« Ce que je veux dire, c’est que vous, ces choses-là, vous les laissez entrer. »

Avec Petite sœur la mort, William Gay invoque quelques uns des lieux communs du fantastique. Maison hantée, malédiction antédiluvienne, sorcière, possession maléfique, poltergeist, il reprend à son compte des poncifs déjà vus et lus à de multiples reprises, parvenant à distiller un frisson fugitif. Ne nous attachons pas aux personnages, ce sont surtout les lieux qui comptent, la maison et ses environs s’imposant comme le nœud narratif d’une intrigue flirtant avec la culture populaire. Un topos hanté par les histoires dramatiques de ses habitants successifs. Des récits sanglants où petite et grande mort se côtoient, chargées des vices, des rancœurs et des fantasmes entretenus par leurs propriétaires. D’où l’aspect apparemment décousu de l’intrigue, un patchwork sinistre composé de plusieurs histoires qui semblent issues des recherches de Binder, et dont l’aspect dépareillé peut dérouter le lecteur en quête d’un récit linéaire, pourvu d’un début et d’une fin.

Inspiré en partie de l’histoire de la maison hantée des Bell, Petite sœur la mort rappelle également The Shining de Stephen King, l’hôtel vide et l’hivernage laissant la place à une ancienne maison et au paysage inquiétant des bois qui l’environne. Mais, au-delà de sa trame fantastique, le roman de William Gay démontre surtout le fascinant pouvoir de suggestion de l’imagination et de l’écriture sur l’esprit humain.

Petite sœur la mort (Little sister Death, 2015) de William Gay, Éditions du seuil, collection « Cadres noirs », 2017(roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean-Paul Gratias)

Le Regard

Devenue une détective dure-à-cuire par le truchement de ses bio-améliorations, Ruth Law traîne également une solide réputation d’efficacité auprès de ses clients. D’abord, il y a le Régulateur, un dispositif enfiché sur son système limbique afin de filtrer ses émotions qu’elle laisse fonctionner 23 heures sur 24, au risque de se griller les neurones, comme une sorte de camisole électronique pour contenir les mauvais souvenirs. Et puis, elle est équipée de toute une panoplie de gadgets, aux limites de la légalité, pistons pneumatiques dans les jambes, tendons composites, batteries pour stimuler ses muscles et os renforcés, faisant de sa personne un cyborg. Et tout cela, pour oublier un drame personnel, vécu au temps où elle travaillait encore dans la police. Confrontée au meurtre d’une jeune prostituée, elle voit là une opportunité de se racheter et de retrouver la paix, peut-être.

Neuvième volume d’« Une Heure-Lumière », Le Regard confirme l’intérêt porté par les éditions du Bélial’ à Ken Liu dont voici la seconde novella traduite dans cette collection. Roman noir de l’avenir, le récit flirte avec le cyberpunk et la littérature policière d’une manière empreinte d’un indéniable classicisme. Sur ce point, Ken Liu respecte à la lettre les conventions du genre : détective se définissant par ses actes et non par ses états d’âme, tueur sadique, pègre impitoyable et policiers fatigués, le tout immergé dans un univers urbain où tout se marchande. Rien ne manque dans ce qui s’apparente à un polar solide.

Et pourtant, Ken Liu parvient à tirer son épingle du jeu. D’abord, en introduisant un personnage féminin blessé à la place du sempiternel privé désabusé. Ensuite, en usant de manière mesurée de la technologie et des poncifs du genre. Enfin, en distillant ses informations petit-à-petit sans chercher à se montrer trop démonstratif. Certes, comparé à L’Homme qui mit fin à l’histoire, Le Regard se situe un bon cran en-dessous d’un point de vue strictement spéculatif. On peut regretter que les motivations du Surveillant, la Némésis de Ruth, ne soient pas davantage développées. On peut s’agacer aussi du caractère prévisible du dénouement et de la linéarité d’une intrigue où l’on ne frissonne guère.

En dépit de ces remarques, Le Regard reste une novella efficace, tant par son atmosphère que pour l’intégration des technosciences dans la trame classique d’un roman noir. Bref, voici un texte mineur, mais cependant bien maîtrisé.

Le Regard (The Regular, 2014) de Ken Liu – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », avril 2017 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)

Des parasites comme nous

Challenge Lunes d’encre, encore et toujours. Ne lâchons rien de crainte d’être taxé de dilettantisme…

À l’apogée d’une carrière riche de promesses non accomplies, Hank Hannah végète désormais à l’université du Dakota du Sud, donnant des cours d’anthropologie à des étudiants anonymes, tout en suivant le projet farfelu de son plus brillant doctorant qui s’est mis en tête de vivre comme un homme préhistorique.

Auteur d’un essai controversé sur les Clovis, première peuplade humaine ayant colonisé l’Amérique en franchissant le détroit de Béring au moment de la glaciation, le professeur Hannah nourrit un spleen tenace, le bureau encombré par une masse de données minérales censées lui permettre de corroborer sa théorie. Qu’est-ce qui pourrait bien le décider à reprendre ses recherches ? Évidemment pas son père, vieux beau sautant sur tous les jupons de passage dans une crise de jeunisme exacerbée. Encore moins sa mère, aux abonnés absents depuis la rupture d’avec son père, il y a bien des années. Et pas davantage sa belle-mère dont il porte encore le deuil après son décès prématuré. En fait, rien ne semble vouloir réveiller l’enthousiasme de Hank, même la perspective de renouer avec un train de vie dispendieux dont il garde en héritage une corvette jaune tape à l’œil. De toute façon, ses réflexions personnelles et la solitude le portent surtout à jeter un regard désenchanté sur l’absurdité de son quotidien, voire même de la civilisation humaine. Et pourtant, il se retrouve aux premières loges pour en raconter la fin.

Témoignant pour les générations futures, en particulier celles issues des rangs de l’anthropologie, Hank Hannah nous raconte ainsi, d’une manière un tantinet pathétique, le déroulement des ultimes jours d’une humanité sur le point de s’éteindre comme de nombreuses autres espèces avant elle.

« De nouveau, un frisson d’effroi m’a parcouru. C’était comme d’entrer en contact avec votre plus grande peur : que les êtres humains puissent vivre, aimer et mourir sans laisser de traces, en s’évanouissant comme s’ils venaient de glisser hors de la mémoire de la Terre. Mais bien sûr, c’est tout l’opposé : le sol n’oublie jamais. Il n’y a que les humains pour se punir les uns les autres à coups d’amnésie. Ne pas se rappeler le nom et l’histoire d’une personne est un passe-temps strictement humain. Seuls les humains ont appris que si l’on veut vraiment avoir le dernier mot, il faut se taire. »

Des parasites comme nous ne brille pas pour la virtuosité vertigineuse de ses concepts ou pour son rythme échevelé. Bien au contraire, Adam Johnson opte pour la chronique et l’introspection. Sur un ton grinçant et vachard, il ne nous épargne rien des états d’âme de Hank Hannah, s’attachant à nous restituer l’intégralité de la grave crise existentielle qu’il traverse. Peut-être un peu trop d’ailleurs. Confronté à la futilité de son mode de vie et à sa propre mortalité, Hank Hannah ne trouve rien de mieux que de s’épancher longuement sur sa mollesse et la banalité de ses tracas quotidiens. Si l’exercice donne lieu à quelques mésaventures fortement drolatiques, il se révèle également un tantinet ennuyeux, l’auteur ayant tendance à tirer à la ligne.

Fort heureusement, Adam Johnson retrouve le sens du tragique sur la fin du roman. L’intime se mêle alors à l’universel, se focalisant sur la pérennité d’une humanité ayant oublié sa nature de vie parasitaire, exploitant sans vergogne les ressources terrestres. En dépit d’un niveau de technicité élevé, qu’est-ce que l’homme peut offrir aux découvreurs de l’avenir qui fouilleront ses poubelles, échafaudant leurs propres hypothèses sur sa culture et les raisons de sa disparition ? Pas grand chose, mais faut-il le déplorer ?

En multipliant les détails prosaïques du quotidien calamiteux de Hank Hannah, Adam Johnson met en scène une apocalypse lente, avec une ironie délicieuse et un goût affirmé pour le tragique et l’absurde. Bref, gros coup de cœur malgré le défaut signalé plus haut.

Des parasites comme nous (Parasites Like Us, 2003) de Adam Johnson – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2006 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Florence Dolisi)

Capitaine Futur : À la rescousse

L’horizon bleuté tremblait comme une créature gélatineuse de Tau Ceti. Affalé dans la chaise longue, il tenta de se relever pour échapper à cette vision d’horreur. Mais l’air lourd et moite lui pesait sur la carcasse, entravant les mouvements de sa musculature avachie par l’oisiveté. Sur la table basse, les mouches pompaient les traces circulaires laissées par les cocktails dont il avait abusé toute la matinée. Et le soleil dardait ses rayons meurtriers sur sa caboche, aggravant sa migraine. Putain de vacances ! Il n’avait même pas envie d’appeler le Capitaine Futur à la rescousse. Et pourtant…

Un nouveau danger menace la quiétude des neuf mondes, laissant le gouvernement interplanétaire impuissant. À l’aide d’une onde mystérieuse, le Dr Zarro est parvenu à pirater les émissions télévisuelles du système solaire, provoquant l’effroi jusque dans les chaumières de Pluton. Selon ses dires, un astre fou, une comète infernale s’apprête à ravager les neufs mondes. Cette étoile noire* (*authentique) suit une trajectoire implacable et funeste. Pour la dévier, Zarro exige que les autorités lui cède le pouvoir sans conditions. D’abord incrédule, le gouvernement se résout finalement à faire appel au Capitaine Futur et aux Futuristes, ses fidèles acolytes.

Lire À la rescousse, c’est un peu comme enfiler une paire de chaussons. On sait par avance que l’histoire n’outrepassera pas sa zone de confort. Et en effet, très rapidement, on retrouve ses marques. Le récit fait assaut de superlatifs. Les menaces sont implacables, les plans fomentés par le Dr Zarro sont abominables et ses sbires restent d’une intelligence inversement proportionnelle à leur malfaisance. Bref, on demeure en territoire archétypé, pour ne pas dire stéréotypé.

Atmosphère kitsch, rythme survolté, cliffhangers à foison, la série « Capitaine Futur » incarne la quintessence du pulp et du space opera, un peu à l’image de « Ceux de la Légion » de Jack Williamson ou de « Doc » E.E. Smith. On y retrouve la fraîcheur de ces récits naïfs, perclus de poncifs empruntés à d’autres genres littéraires, n’ayant d’autre ambition que de divertir le lectorat en flattant son goût pour une aventure, ici un tantinet surannée.

D’aucuns trouveront sans doute ce second volume un peu répétitif, l’intrigue rejouant une partition assez proche de celle de L’empereur de l’espace. D’autres reprocheront à Edmond Hamilton le rôle dévolu à l’héroïne, la pauvre se contentant de se pâmer à chaque irruption du Capitaine. Mais, ces facilités ne prêtent qu’à sourire. Elles relèvent juste de l’application de recettes d’écriture et correspondent sans doute aux représentations de l’époque. Elles n’empêchent cependant pas l’imagination de l’auteur de trouver des échos jusque dans les découvertes astronomiques récentes.

Alors, essayons de relâcher notre esprit critique, au moins le temps de renouer avec l’Âge d’or qui, comme tout le monde le sait, correspond à 14 ans.

Capitaine Futur : À la rescousse (Calling Captain Future, 1940) de Edmond Hamilton – Éditions Le Bélial’, collection « Pulps », 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)

Dilvish le Damné

Défi Lunes d’encre, suite, avec un cycle de Roger Zelazny. Il faudra d’ailleurs que je reparle de cet auteur.

Rassemblés dans un fort volume de presque 500 pages, les onze nouvelles et le roman Terres Changeantes forment une geste héroïque autour du personnage de Dilvish. Libérateur des territoires de l’Est issu de l’antique famille de Sélar, une lignée ayant frayé avec les elfes, le chevalier botté de vert elfique a subit le bannissement en enfer, son corps transformé en statue, après avoir affronté le redoutable magicien Jélérak. Deux siècles de supplice qu’il a mis à profit pour apprendre la magie noire et s’attacher la fidélité d’un démon devenu sa monture sous le nom de Ténèbres, un destrier métallique au regard de braise et à la force surnaturelle. Revenu de la Géhenne à l’occasion d’une nouvelle guerre, Dilvish désormais surnommé le Damné, parcourt sans répit les hautes terres désolées, les cols glacés entre deux sommets enneigés, en quête des moyens d’accomplir sa vengeance contre Jélérak. De quoi alimenter sa légende. Pour autant, y trouvera-t-il matière à rédemption ?

En trois nouvelles et un roman, écrits entre 1965 et 1981, le lectorat français avait lié connaissance avec le personnage de Dilvish, de son retour dans les terres de l’Est pour les libérer du joug de ses voisins de l’Ouest, au terme de sa vengeance contre Jélérak dans un château situé en-dehors du temps, en proie aux caprices d’un Dieu Très Ancien, aussi dément qu’imprévisible.

L’intégrale proposée ici par la collection « Lunes d’encre », en restituant les sept nouvelles inédites, permet de juger de la progression du personnage, composant une manière de fix-up informel, ellipses y comprises.

Des premiers textes anecdotiques et répétitif au dénouement frénétique, Roger Zelazny donne de l’épaisseur à Dilvish, le faisant passer du statut de simple archétype à celui de véritable être humain, un tantinet bravache et borné. Parmi les nouvelles, « La Tour de glace », « Le démon et la danseuse » et « Le jardin de sang » témoignent un réel bond qualitatif. Les interactions entre Ténèbres et son cavalier se teintent d’humour et de sarcasme, sans pour autant renoncer aux ressorts de l’aventure. Le Dilvish de Roger Zelazny n’usurpe pas sa réputation Sword and sorcery. Le cycle abonde en effet en sorcières, magiciens, démons, dieux antédiluviens et sortilèges, préférant le mystère à l’épopée. On se croirait presque dans une aventure de Robert Howard tant le monde du demi-elfe exhale un air de déjà-vu hyborien. Et pourtant, sans renier ses classiques, Roger Zelazny parvient à les transcender pour accoucher d’une geste au final décalée, voire moderne, acquittant son tribut à Lovecraft et Hodgson sans flagornerie.

Bref, voici de quoi (re)découvrir une part de l’œuvre de Roger Zelazny, occultée par ses romans majeurs et le trop long cycle d’ « Ambre ».

Dilvish le Damné de Roger Zelazny – Denoël, collection « Lunes d’encre », février 2011 (roman et nouvelles traduits de l’anglais [États-Unis] par Michelle Charrier)