Un Océan de rouille

Avec Un Océan de rouille, C. Robert Cargill imagine le monde après la révolte des machines, une guerre totale perdue par l’humanité, dont les ultimes rescapés ont été traqués comme des rats jusque dans les trous où ils se terraient. Taillé pour le cinéma, le roman de l’auteur américain met en scène un futur impitoyable que n’aurait pas désavoué Skynet. Un avenir sans fin heureuse pour les hommes, où nulle Sarah Connor ne vient redonner l’espoir. Mais, peu importe, les adeptes de la mémétique ne trouveront rien à redire sur ce successeur de pierre, vecteur idéal d’une nouvelle évolution. Après avoir déjoué sa programmation et éliminé son créateur, la machine est-elle pour autant apte à remplacer l’humanité, s’exonérant de ses pires travers et de sa propension à l’auto-destruction ? Rien n’est moins sûr, surtout face aux Intelligence-Mondes qui semblent vouloir mettre un terme définitif à l’Histoire.

Un Océan de rouille de manque pas de qualités, surtout si on ne cherche pas autre chose qu’un divertissement rugueux. Le roman de C. Robert Cargill n’est pas en effet un manifeste transhumaniste, prônant le dépassement de l’homme par l’intelligence artificielle et ses processeurs (et frères). Il n’est pas davantage une réflexion philosophique autour de l’émergence d’une conscience algorithmique, faisant appel aux sciences cognitives ou à la neurobiologie computationnelle pour étayer son propos. À vrai dire, les robots de l’auteur ne sont pas complètement mécaniques. Bien au contraire, ils empruntent leurs motivations, leurs schémas psychologiques et leurs éventuels états d’âme, au genre humain, se référant à sa représentation romanesque dans les mauvais genres. Bref, les robots de C. Robert Cargill font appel aux archétypes les plus triviaux, ceux que l’on croise au détour des pages d’un roman noir. En conséquence, Un Océan de rouille ne fait appel à la science fiction que pour étoffer un décor post-apocalyptique et fournir un background à une histoire tenant plus du hard-boiled que de la hard SF, nous donnant à lire un récit farci de techno-blabla où les durs à cuire n’ont pas le cœur uniquement fait de silicium. À plusieurs reprises, les robots de C. Robert Cargill se frottent ainsi à des dilemmes moraux qui les poussent à faire des choix, oubliant un instant leur nature désabusée et leur regard cynique. Ils montrent des émotions bien peu compatibles avec leur nature artificielle, faisant même montre d’une empathie fâcheuse. Bref, ils demeurent humains, voire américains, souffrant d’un anthropomorphisme fâcheux jusque dans leur propension au libre-arbitre, même s’ils demeurent conscients des limites de leur système.

Une fois précisé ces points, on peut mettre son cerveau en pause pour laisser infuser les images. Un Océan de rouille est en effet un roman trépidant, une longue course-poursuite jalonnée de fusillades cathartiques, de morceaux de bravoure hollywoodiens dans un univers calciné et hostile. Un road-novel que l’on accomplit en bonne compagnie, celle de Fragile, un robot humanoïde programmé pour le service à la personne. De cette époque, elle ne garde que des souvenirs nébuleux, liés à son éveil progressif à la conscience. Mais surtout, elle se souvient de la guerre et de la part sinistre qu’elle y a prise. Entre réminiscences, un tantinet téléphonées, et course-poursuite au cœur de l’océan de rouille, on n’a pas le temps de s’ennuyer, en dépit d’une alternance entre le passé et le présent parfois un peu artificielle. Ceci ne vient fort heureusement pas remettre en question le plaisir régressif que l’on prend à lire le roman de C. Robert Cargill, sans parler du malin plaisir que l’on ressent à le voir défier les routines de la science fiction classique.

Un Océan de rouille n’usurpe donc pas le qualificatif de roman de gare, idéal pour se défouler, surtout si l’on manque de blockbusters dans sa pile à visionner. Dans le genre, il tient même toutes ses promesses, comme un « bon mauvais livre » se doit de le faire, au sens orwellien de l’expression.

Un Océan de rouille (Sea of Rust, 2017) de C. Robert Cargill – Éditions Albin Michel Imaginaire, janvier 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Florence Dolisi)

l’âge de la déraison

Le procédé de l’uchronie a donné lieu, ces derniers temps, à une floraison d’ouvrages hybrides, à mi-chemin entre l’uchronie pure — celle dont la vraisemblance s’évalue à l’aune de la connaissance historique — et la fantasy. L’historicité la plus orthodoxe semble de plus en plus déserter les pages de l’autre Histoire, remplacée plus ou moins habilement par la fantasmagorie et les pseudosciences. Il n’y a pas là, forcément, matière à se lamenter. Des romans comme L’Age des Lumières de Ian R. MacLeod par exemple démontrent qu’il est possible, même avec des textes au carrefour de la fantasy et de l’uchronie, de traiter ce qui reste le véritable enjeu littéraire : l’Histoire, le devenir des civilisations et de l’individu. Cependant, force est de constater également que cette hybridation a généré une quantité non négligeable de romans, parfois tout à fait superflus. En rééditant « L’Age de la déraison » de Greg Keyes, jadis paru dans la défunte collection « Imagine » de Flammarion, Pocket fournit une parfaite illustration de cette littérature au rythme soutenu, pas forcément ennuyeuse, mais dans laquelle la divergence historique n’offre qu’un prétexte, une toile de fond à des aventures qui tiennent davantage du roman de cape et d’épée (de cape et de punk ?). Bref, tout ça pour dire que « L’Age de la déraison » est une série de romans pop-corn à déguster sans aucune autre intention que celle de s’amuser. Mais il est peut-être temps de voir en quoi consiste cet amusement qui se compose, quand même, de quatre volumes, et pas petits.

Comme vous ne le savez sans doute pas, Isaac Newton a découvert, en 1681, le mercure philosophal. Cette découverte a imprimé un tournant décisif à l’histoire de l’humanité telle que nous la connaissons et, en conséquence, les progrès scientifiques sont désormais liés à l’utilisation alchimique de l’éther. L’effort de rationalisation déployé par Greg Keyes pour rendre cohérent et crédible sa physique alchimique est malin. Il choisit d’introduire un décalage dans les lois physiques qui président au fonctionnement de l’univers. Ceci nous change des sortilèges, des raccourcis métaphoriques et autres fadaises qu’on nous assène habituellement en fantasy. Cependant, ce système demeure fondamentalement magique, les invocations étant juste remplacées par des équations mathématiques. Grâce à l’éther, la communication à longue distance est beaucoup plus facile et rapide. Il suffit d’avoir un éthérographe en harmonie avec son jumeau — une paire d’éthérographes, donc — et le tour est joué. De même, la matière en ce monde étant enveloppée dans des ferments éthériques, on peut, en agissant sur ceux-ci, provoquer des transmutations bien utiles. Hélas, la science est une arme à double tranchant dans les mains de l’humanité. De nouvelles armes toujours plus destructrices (kraftpistole, fervefactum, farenheit, etc…), ont ainsi été conçues, offrant des possibilités supplémentaires de se nuire aux grands royaumes européens. Ce dont ne vont pas se priver leurs monarques respectifs, même s’ils ne comprennent pas du tout le principe exact qui régit l’éther.

C’est dans ce contexte de bouleversements que commence le roman Les Démons du Roi-Soleil (lauréat du Grand Prix de l’Imaginaire 2002, catégorie meilleur roman étranger, rappelons-le). Nous sommes en 1720, la guerre de succession d’Espagne, loin d’être achevée, se poursuit en ravageant le royaume de France. Petit à petit, les armées anglaises grignotent forteresses et places fortes d’un Roi-Soleil sauvé miraculeusement du trépas par un mystérieux élixir persan. Le monarque absolu, désormais aux abois, met tous ses espoirs dans une arme suprême qu’un transfuge de la Royal Society, fâché avec son maître Newton, est sur le point de lui offrir car, évidemment, il reste quelques détails à régler… Le roman d’ouverture de la série de Greg Keyes est donc un texte complètement balisé, coulé dans le moule d’une fantasy qui use des ressorts bien connus de la quête initiatique et de l’affrontement manichéen. L’initiation est ici double puisqu’il s’agit, d’une part, de celle de Benjamin Franklin, à peine sorti de l’adolescence mais déjà génial, et, d’autre part, de celle de Adrienne de Montchevreuil, jeune femme de tête dotée, de surcroît, d’un cerveau. Ces deux personnages principaux, autour desquels orbitent une multitude de personnages secondaires, ont comme point commun de s’intéresser énormément à la science. Ce qui ne va pas manquer de les plonger au cœur des événements déterminants de cet âge de la déraison naissant. Bien entendu, le romanesque l’emporte rapidement sur l’historique. Les clins d’œil, notamment à Alexandre Dumas par le biais d’un d’Artagnan, ici prénommé Nicolas, sont transparents. Complots, sociétés secrètes, aristocrates pervers et magiciens, ici nommés philosophes, se liguent pour rythmer le récit. Nous sommes en territoire connu, celui de l’aventure, au demeurant d’assez bonne tenue, et il y a même un potentiel romanesque qui ne demande qu’à prendre davantage d’ampleur. Cela tombe bien, car Greg Keyes est un conteur qui sait communiquer son enthousiasme. Aussi est-on heureux d’avoir le deuxième volume sous la main pour poursuivre l’aventure.

Deux années se sont écoulées lorsque commence L’Algèbre des anges. La cité de Londres a été effacée (damned !) de la carte et le royaume de France (foutre !) est en proie à la guerre civile. Fort heureusement, Isaac Newton a pu s’échapper avec Benjamin Franklin avant le cataclysme. Nous retrouvons donc nos héros indemnes à Prague, dans un Empire Habsbourg en sursis. Pendant ce temps, les armées du Tsar Pierre déferlent sur l’Europe de l’Ouest pour occuper le vide politique. Leur conquête est grandement facilitée par une flotte aérienne et de nombreux sorciers… pardon, philosophes. C’est le chaos, et Adrienne de Montchevreuil, son bébé et ses amis ont fort à faire pour échapper aux bandes armées qui sillonnent l’ancien royaume de France. Pendant ce temps (bis), dans le Nouveau Monde, les colons britanniques et français s’unissent pour organiser une expédition afin de comprendre les raisons de l’interruption des communications avec leurs métropoles respectives. Un chaman indien, Red Shoes, les accompagne afin de vérifier si les perturbations, qu’il a perçues à l’Est, ne sont pas un coup des mauvais esprits. Quels esprits ? Justement, ce volume va répondre à la question. En effet, comme le titre l’indique, l’enjeu général de ce deuxième épisode de « L’Age de la déraison » se déplace vers les anges. C’est par l’intermédiaire de ces créatures, qui peuplent l’éther, que les philosophes agissent sur les ferments éthériques qui composent la matière, pour accomplir mille prodiges. Mais Isaac Newton se méfie d’elles et voit dans le progrès qu’elles permettent une forme d’asservissement pour l’humanité et une aliénation de la méthode scientifique. Bref, les certitudes des uns et des autres sont mises à rude épreuve. En attendant, l’action ne ralentit pas. Les intrigues et les personnages secondaires se multiplient et Greg Keyes n’hésite pas à convoquer quelques célébrités truculentes, ici Edward Teach, alias Barbe-Noire, pour attiser l’intérêt du lecteur. Le récit, lui, continue d’alterner les points de vue, ce qui permet de suivre l’action dans les différents camps et d’introduire un effet de suspense. Avec une maîtrise impressionnante, Keyes le resserre progressivement jusqu’au bouquet final : ici une bataille dans le ciel de Venise avec blitz et abordage aérien. Bref, on ne s’ennuie pas un instant. C’est donc sous d’excellents auspices que l’on entame le troisième volet : L’Empire de la déraison.

L’action se déplace cette fois dans le Nouveau Monde. Dix années sont passées et Benjamin Franklin est devenu député du Commonwealth. Marié à la belle Lenka (rencontrée à Prague, pendant son exil), il a fondé la Junte, une organisation scientifique secrète qui met son savoir en œuvre pour garder la guerre et ses horreurs éthériques loin des terres américaines. Mais voilà, un prétendant à la Couronne d’Angleterre débarque avec le soutien de la Russie et de quelques tories nostalgiques. L’heure semble être venue de livrer une guerre d’indépendance sans l’appui des forces des Malakim, ces créatures de l’éther, qui ont fait des hommes leurs marionnettes. Pendant ce temps, Adrienne et sa garde rapprochée fuient Saint-Pétersbourg et ses complots à bord d’une flottille aérienne. L’intention de la sorcière est aussi de retrouver son enfant que lui ont dérobé les Malakim de la faction opposée à ceux qui la soutiennent. Elle ne sait pas encore que celui-ci est devenu un être surpuissant, l’Enfant-Soleil, qui a débarqué en Amérique à la tête d’une armée pour entreprendre sa conquête par l’Ouest. Averti de l’approche de cette menace, le chaman Red Shoes part à la rencontre de son destin. On sent à la lecture du troisième volet de « L’Age de la déraison » que l’apothéose est proche. La guerre humaine devient totale. On se bat sur terre, sur mer et dans le ciel. Des armes toujours plus terrifiantes sont utilisées : submersibles et créatures éthériques enchâssées dans des armures mues par des muscles alchimiques. Les actes de bravoure succèdent aux trahisons sans laisser un instant de répit. La guerre matérielle se double d’un conflit de nature plus métaphysique, entre les Malakim eux-mêmes, et se teinte d’une touche de prophétie. C’est désormais le devenir de l’humanité qui est en jeu et non plus celui des monarques. Le grand bazar de la fantasy s’impose définitivement. Et pourtant, le lecteur est conquis… Reste un tome avant la délivrance.

Inutile de résumer L’Ombre de Dieu puisque cet ultime volume s’inscrit totalement dans la continuité du précédent. En fait, à sa lecture, on ne peut s’empêcher de songer qu’un élagage de l’histoire n’aurait pas fait de mal à la série. Le rythme, déjà débridé dans les précédents tomes, s’accélère encore, échappant manifestement au contrôle de l’auteur. La déraison n’est plus uniquement dans le titre. Elle est dans l’accumulation des rebondissements et des points de vue. Elle est aussi dans la multiplication des batailles et des défis héroïques ; multiplication qui finit par lasser. Et lorsque le dénouement se produit (on le voyait venir depuis le début du troisième tome), on soupire de soulagement. Reste que, au regard des trois précédents tomes, force est de constater qu’on a finalement passé un agréable moment de lecture. Alors pourquoi se priver ?

« L’âge de la déraison », série se composant de quatre romans : Les Démons du Roi-Soleil (Newton’s cannon, 1998), L’Algèbre des Anges (A calculus of Angels, 1999), L’Empire de la déraison (Empire of Unreason, 2000) et Les Ombres de Dieu (The Shadow of God, 2001) – Greg Keyes, réédition Pocket, Science fiction/Fantasy, mars 2007 – (Romans traduits de l’anglais [États-Unis] par Olivier Deparis, Jacques Chambon).

Dans la Colère du Fleuve

Écrit à quatre mains, en compagnie de son épouse la poétesse Beth Ann Fennely, Dans la Colère du Fleuve fait œuvre romanesque en épousant une page de l’histoire américaine, comme dans La Culasse de l’enfer. On se pose en effet en 1927, au moment de la grande crue du Mississippi, événement catastrophique qui causa la mort de deux cent personnes et provoqua l’exode de plus de 500 000 autres. Suite aux pluies diluviennes de l’été, le fleuve menace de sortir de son lit, en dépit des digues qui ont été patiemment érigées pour le contenir. Pendant que le gouvernement dépêche sur place la garde nationale, les autorités locales réquisitionnent toute la main d’œuvre disponible, noirs y compris, pour renforcer les ouvrages. Dans la ville de Hobnob comme ailleurs, la perspective de l’inondation effraie. Les nouvelles alarmantes affluent, poussant ses habitants à mettre leurs meubles à l’abri dans les étages lorsqu’ils le peuvent, ou à tout abandonner pour rejoindre les camps d’hébergement provisoire. On s’agite dans les rues, on colporte les rumeurs de sabotage des digues et on boit un coup, en dépit de la Prohibition, parce que c’est dur. L’eau comme l’alcool coulent en effet à flot, le second n’attirant que très peu l’attention d’autorités locales plus préoccupées par le débordement du fleuve et qui, aux dires des uns et des autres, touchent leur part dans le très fructueux trafic. Seuls deux agents du fisc, envoyés sur place sous une fausse identité par le futur président Herbert Hoover, celui-là même qui devra affronter une autre crise, économique cette fois-ci, semblent disposés à mettre hors d’état de nuire les bootleggers du coin.

Sur cette trame de roman noir, Tom Franklin et Beth Ann Fennely déroulent une intrigue romanesque, où l’enquête policière et le contexte historique apparaissent comme les composantes d’une dramaturgie, empreinte de religiosité, finalement très classique. Le récit ne tarde pas à se focaliser sur deux personnages, avec comme trait d’union un nourrisson orphelin recueilli après une tuerie dans une épicerie. On s’intéresse à leur passé, mêlant l’intime à l’universel sur fond de catastrophe imminente. On fait ainsi la connaissance de Dixie Clay Holliver, jeune femme de vingt ans, mariée au sortir de l’adolescence à Jesse, un malfaisant sans scrupules qu’elle a idéalisée avant de subir sa violence. Éprouvée par la mort de son premier enfant, la scarlatine ne pardonnant pas à l’époque, elle est devenue ensuite la cheville ouvrière du commerce de son mari, distillant un alcool de contrebande très recherché dans la région. Pour Ted Ingersoll, elle apparaît comme la mère adoptive idéale. Mais, l’agent du fisc, orphelin lui-même et ancien combattant de la Première Guerre mondiale, se rend compte très vite que son choix le met en porte-à-faux par rapport à son collègue Ham, un dur-à-cuire qui l’a commandé au front. De surcroît, ce choix place Dixie dans une position délicate vis-à-vis de son mari, alimentant la jalousie de celui qui se voit déjà comme le futur gouverneur de l’État. Dans ces conditions, la rédemption est-elle encore possible pour la jeune femme ? Ingersoll peut-il rester fidèle à son intuition première sans trahir sa mission ? Face au dilemme du policier, le déluge ne paraît pas superflu pour faire table rase du passé et rebâtir une vie sur de meilleures bases.

Magnifique histoire dans la plus pure acception du roman américain, Dans la Colère du fleuve pèche sans doute un peu en raison de son manque d’originalité et son trop grand classicisme. Il n’en demeure pas moins un récit puissant dont le flot romanesque nous fait toucher du doigt la fragilité de l’existence humaine et sa capacité de résilience.

Dans la colère du fleuve (The Tilted World, 2013) de Tom Franklin & Beth Ann Fennely – Réédition LGF, collection « Le Livre de poche », 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Michel Lederer)

Une Cosmologie de Monstres

Il semble que les fées du fantastique se soient penchées avec bienveillance sur le premier roman de Shaun Hamill. Pourvu d’un blurb élogieux de Stephen King en guise de quatrième de couverture et promis à l’adaptation en série télévisée, Une Cosmologie de Monstres jouit d’une aura médiatique le propulsant illico dans la catégorie des must-read. De quoi attiser la curiosité déviante de l’amateur de monstruosité, surtout si l’on ajoute la citation de Howard Phillips Lovecraft placée en exergue du roman.

Si l’on fait abstraction de l’aspect flatteur de la chose, le double patronage de l’écrivain du Maine et du maître de Providence a l’inconvénient de placer les attentes très haut. Fort heureusement, Une Cosmologie de Monstres ne déçoit pas celles-ci, même si je serais loin de crier au chef-d’œuvre comme on a pu le lire ici ou là. Pour son premier roman, Shaun Hamill dévoile cependant un imaginaire intéressant et une connaissance de la culture fantastique fort honorable qui, loin de servir de simple faire valoir, donne corps à un univers solide dont on découvre les tenants et aboutissants en prenant son temps, au fil d’une chronique familiale déroulée sur quelques décennies. La cellule familiale demeure en effet un univers clos, propice aux non-dits et autres traumatismes. Un lieu intime où peuvent prévaloir l’ambivalence et le secret, à l’image de la société et de ses relations souvent toxiques. Il n’est donc guère étonnant de voir le fantastique investir ce trope pour en faire le lieu privilégié et le moteur de nombreuses intrigues.

Des années 1960 à nos jours, on accompagne en effet les Turner, une famille d’Américains moyens vivant au fin fond du Texas. Tout commence avec l’union de Harry, geek obsédé par les comics et les pulps, et de Margaret, surgeon féminin d’une famille WASP. Rien ne prédestinait ces deux-là à se marier. Et pourtant, suite à un concours de circonstances, ils fondent ensemble une famille, donnant naissance à deux filles et un garçon. Ces prémisses banales auraient pu donner lieu à un scénario de soap opera, avec son comptant de coups durs et de retrouvailles, si ce n’était la propension de Harry pour le macabre, une tendance se manifestant davantage lorsqu’il décide de mettre en péril l’équilibre financier de sa famille pour bâtir, dans le jardin de leur pavillon, une maison hantée pour fêter Halloween. Emporté ensuite par une tumeur au cerveau, Harry laisse sa famille dans la déveine, contraignant sa femme à faire commerce dans le divertissement, investissant la fortune rassemblée par la vente de la collection de pulps de son mari dans une attraction horrifique, au grand dam de son aîné Sydney, adolescente rebelle et querelleuse, et de sa cadette Eunice, adepte des lettres de suicide.

Et puis il y a Noah, le petit dernier, né après le décès de son père, narrateur un tantinet non fiable du récit. Noah aime le secret, surtout lorsqu’il concerne son ami imaginaire, un monstre poilu, tout en griffes et dents, dont les yeux oranges percent l’obscurité de la nuit. Une sorte de maximonstre, même si cette amitié ne fait pas de Noah un tyran caractériel. Bien au contraire, la créature lui sert de confident et l’emmène à l’occasion vagabonder dans les cieux. En grandissant, elle se mue en petite amie, ouvrant ses cuisses aux assauts moites de sa juvénile exubérance, mais aussi les portes d’un monde caché, dominé par la skyline menaçante d’une cité cyclopéenne. Cette amitié devenue relation charnelle l’amène peu-à-peu à se poser des questions sur les silences de Leannon, comme il choisit de l’appeler, notamment sur sa parenté avec d’autres créatures beaucoup moins débonnaires, mais aussi sur la proximité qu’elle entretient avec les disparitions qui frappent le voisinage et sa propre famille. Elles le poussent enfin à se poser des questions sur la nature de sa relation à autrui et sur sa fascination pour le bizarre.

Entre cosmologie et cosmogonie, Shaun Hamill revisite en partie l’imaginaire lovecraftien, même si ses personnages n’ont rien en commun avec ceux de l’écrivain de Providence. À vrai dire, s’il faut chercher une parenté avec Lovecraft, ce n’est pas du côté de l’horreur indicible qu’on la trouvera. Le surnaturel reste assez léger, un peu hors cadre, comme une menace latence dont le dévoilement brutal n’a rien de transcendant. Pour tout dire, on se doute un peu de la nature de la révélation, même si Shaun Hamill distille l’information avec maîtrise, acquittant son tribut à son prédécesseur par un découpage en sept parties dont les titres sont autant d’allusions appuyées à son œuvre. Sur ce point et bien d’autres, l’auteur ne manque par de professionnalisme. Mais, en dépit de ses réelles qualités de page-turner, Une Cosmologie de Monstres est dépourvu de ce supplément de style conférant à l’intrigue et à l’atmosphère l’aura des grands récits fantastiques.

Contentons-nous donc de l’histoire touchante d’une famille dysfonctionnelle, frappée par un destin tragique dont elle parvient à se sortir par un happy-end, certes en demi-teinte, mais dans la plus parfaite tradition des vertus consolatrices de la famille.

On parle de cet article ici.

Une Cosmologie de Monstres (A Cosmology of Monsters, 2019) de Shaun Hamill – Éditions Albin Michel Imaginaire, octobre 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Benoît Domis)

Aurora

Bien connu des amateurs de science fiction pour ses romans exigeants, Kim Stanley Robinson nous revient avec un titre aux vertus hard SF évidentes. Les lecteurs de la trilogie martienne apprécieront, de même que ceux qui ont aimé Years of rice and salt, l’auteur américain dévoilant ici aussi quelques réflexions sur le sens de l’Histoire. Les autres, on leur recommande tout de même de tenter l’expérience, tant Aurora se lit avec plaisir et un intérêt non dépourvu d’arrière-pensées politiques, dans la meilleure acception du terme.

En route depuis presque deux cent ans vers le système de Tau Ceti, une arche stellaire emmène vers une hypothétique seconde Terre les descendants d’un groupe de pionniers. Depuis des générations, ces passagers d’un voyage sans escale mènent une existence routinière, veillant à l’équilibre de l’écosystème de leur nef avec l’aide de robots et de l’IA embarquée, un ordinateur quantique susceptible d’évolution pour s’adapter à l’incertitude du voyage. Un équilibre fragile, en dépit de toutes les précautions prises par les concepteurs de la nef, le vide de l’espace, pas complètement vide en fait, ne pardonnant aucune faille dans les dispositifs de sécurité. Un équilibre comportant enfin une marge d’erreur maitrisée, mais suffisante pour hypothéquer le devenir des colons. Au fil du temps, l’arche se détériore, même si les imprimantes produisent les pièces nécessaires à la réparation des avaries, et les biomes restent soumis aux problèmes inhérents à un système conçu pour interagir en autarcie, avec une quantité de ressources limitées qu’il convient de recycler sans cesse. La rupture des échanges métaboliques à l’intérieur du vaisseau interstellaire multigénérationnel devient ainsi une des obsessions des ingénieurs, un processus au moins aussi préoccupant que le syndrome de l’insularité agissant insidieusement sur les organismes de ses passagers, provoquant une dangereuse dévolution de l’intelligence. Fort heureusement, la mise en orbite imminente autour d’Aurora, la lune unique de la planète E du système de Tau Ceti, ouvre des perspectives d’avenir prometteuses. En théorie.

« Vivre comme si on était déjà mort. Tous les êtres vivants cherchent à rester en vie. La vie veut vivre. »

Avec Aurora, Kim Stanley Robinson nous propose un formidable voyage de douze années-lumière. Un périple crédible jusque dans le moindre détail. Pour cela, il convoque la physique des particules, la biologie, la génétique, l’écologie, l’astrophysique et l’astronautique, sans oublier la physique quantique appliquée à la conscience artificielle. Il nous entretient aussi de mécanique sociale à l’échelle d’un microcosme et d’Histoire dans son acception la plus conceptuelle, celle du temps long, voire immobile, qui façonne nos existence et échappe à notre emprise.

« Qu’en est-il de la fonction logistique appliquée à l’Histoire ? L’humanité est-elle en train de subir une régression vers la moyenne ? Redevient-elle inférieure, dans une certaine mesure, à ce qu’elle a été brièvement ? Est-elle en train de vivre le paradoxe de Jevons, qui énonce qu’avec l’augmentation de sa puissance l’humanité augmente également sa capacité de destruction ? L’Histoire est-elle une parabole et aurait-elle abordé sa phase descendante, comme on le prétend si souvent ? Autrement dit : tourne-t-elle en rond avec des hausses et des baisses qui se succèdent sans espoir ou possibilité d’en sortir ? Ou est-ce une sinusoïde en phase descendante depuis deux siècles, traversant une mauvaise saison historique qui reste invisible aux humains ? Ou, de façon plus optimiste, peut-on l’envisager comme une spirale montante ? Nous distinguons mal la forme de l’Histoire. »

Fort heureusement, Kim Stanley Robinson n’oublie pas de raconter une histoire, celle de Freya et de ses parents, Devi l’ingénieure en chef, et Badim le scientifique optimiste et débonnaire. En leur compagnie, on accomplit un long voyage, entre la Terre et Tau Ceti, confronté à des problèmes en apparence insolubles. A plusieurs reprises, l’auteur américain ose le parallèle avec les expéditions des explorateurs des pôles, en particulier l’odyssée de l’Endurance de Shackleton. Une comparaison faite à dessein, tant le courage et l’ingéniosité ne semblent pas faire défaut à ces explorateurs des marges de l’Eucumène. Récit passionnant, sous-tendu par un suspense ne se relâchant guère, Aurora nous rappelle enfin le caractère négligeable de l’humanité face à l’immensité et l’indifférence de l’univers, apportant au passage une réponse, certes discutable, au paradoxe de Fermi.

Excellent roman de science fiction, Aurora rejoint donc la meilleure part de l’œuvre de Kim Stanley Robinson, n’oubliant pas le paramètre humain dans une équation hard scientifique passionnante et optimiste, même si l’auteur ne semble pas partager les rêves d’exploration des exoplanètes. Dans un univers hostile à la vie humaine, ne convient-il pas de préserver la seule planète à notre disposition plutôt que de chercher ailleurs d’hypothétiques mondes à surexploiter ?

Aurora (Aurora, 2015) de Kim Stanley Robinson – Éditions Bragelonne SF, 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Florence Dolisi)

 

Waldo

Le monde est au bord du chaos. Les moteurs de la North American Power-Air tombent en panne les uns après les autres, sans qu’aucun ingénieur ne soit en mesure de l’expliquer et encore moins de trouver une solution pour parer au désordre qui s’amorce partout sur Terre et au-delà. Le trafic aérien ne tarde pas à sombrer dans la panique et l’approvisionnement en énergie est lui-même menacé. Pour les dirigeants de la NAPA, seul le Capitaine Futur Waldo peut les sauver de la panade. Mais, le bougre n’a pas la réputation d’être commode et il a de surcroît un sérieux contentieux avec la compagnie.

Dix-neuvième opus de la collection « Une Heure-Lumière », Waldo nous projette illico au cœur de l’âge d’or américain, nous permettant de découvrir un inédit de Robert A. Heinlein, l’un des Big Three de la science-fiction. Entré dans le langage courant pour désigner un dispositif de télémanipulation, le terme waldo s’applique à l’origine au personnage principal de la novella de l’auteur américain, Waldo Farthingwaite-Jones. Un type guère aimable, pour tout dire misanthrope, handicapé et obèse. Mais, un génie, habitué à résoudre les problèmes scientifiques ou techniques qu’on lui soumet.

Inédit dans nos contrées, le texte illustre bellement cette science-fiction classique, pour ne pas dire campbellienne, où la technologie figurait au cœur des préoccupations du genre, impulsant des transformations sociétales pour le meilleur de l’humanité. Volontiers didactique, Waldo se révèle aussi sarcastique, singeant l’attitude du personnage titre. Poussé à la misanthropie par une maladie incapacitante, le bougre ne décolle plus de Franc-Alleu, son domaine réservé en orbite autour de la Terre, dispensant son savoir-faire à ceux qui osent requérir son aide. Loin des singes nus, comme il surnomme ses contemporains, entouré par les multiples dispositifs de téléassistance de son invention, Waldo toise et méprise en effet l’humanité, ne supportant que la compagnie de son mastiff et d’un canaris.

Si l’on ne peut effacer complètement l’aspect daté du récit et les poncifs, force est de reconnaître qu’il offre quand même quelques motifs de satisfaction. Robert A. Heinlein imagine le concept d’un réseau sans fil pour le transport de l’énergie et les applications concrètes qui en découlent, objets connectés, véhicules autonomes et une version, certes rudimentaire, du smartphone. Heinlein imagine en partie ainsi ce qui compose désormais notre quotidien, y compris dans ses préoccupations médicales, notamment pour ce qui concerne les effets de cette énergie rayonnante sur nos organismes. Mais, si les prémisses se veulent rationnelles, le déroulé de l’histoire bascule ensuite vers le surnaturel, voire la fantasy, introduisant un autre monde avec lequel il convient d’entrer en résonance, avec le concours d’un rebouteux, pour accomplir des miracles. Dommage pour les règles de la thermodynamique et bien d’autres lois de la physique. Dommage aussi pour un récit qui verse dans le blabla et le grotesque.

Waldo me laisse donc un sentiment mitigé, me remettant en mémoire d’autres rendez-vous manqués avec Robert A. Heinlein. Il faudra peut-être que je parle un jour de la déconvenue de L’Homme qui vendit la Lune. Ou pas.

Waldo (Waldo, 1942-1950) de Robert A. Heinlein – Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », juin 2019 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)

Les Loups des étoiles

La galaxie a peur. La galaxie tremble devant les déprédations des Varnans, ceux que tous surnomment les Loups des étoiles. Sans doute inspirés par les méfaits des vikings, ce peuple sauvage déclenche régulièrement des raids, mettant à sac les richesses des empires et royaumes de la Voie lactée. Usant de leur force physique et de leurs réflexes inouïs, acquis sur leur planète natale où la gravité est écrasante, ils affrontent sans peur les croiseurs de leurs victimes, raflant les trésors des mondes qui les craignent. Parmi les Loups des étoiles, Morgan Chane fait figure d’exception. Élevé sur Varna après la mort de ses parents missionnaires terriens, il s’est adapté à la gravité, développant des capacités physiques exceptionnelles et une indépendance d’esprit insolente. Fuyant la vendetta d’un des plus puissants clans de la planète, il ne doit la vie qu’à John Dilullo. Ayant démasqué le loup blessé, le capitaine mercenaire décide d’utiliser ses capacités pour achever une mission compliquée. Des confins de Vhol (L’Arme de nulle part), d’où est exhumée une arme antédiluvienne invincible, au monde natal des loups (Le Monde des loups), en passant par le système d’Allubane où l’autarcie jalouse de ses ha-bitants cache une technologie dangereuse (Les Mondes interdits), Dilullo et Chane apprennent petit à petit à se connaître au cours d’aventures périlleuses, n’hésitant pas à échanger à fleuret moucheté railleries et sarcasmes divers.

Lorsqu’il écrit la série des « Loups des étoiles », Edmond Hamilton n’est plus vrai-ment un perdreau de l’année. Père du space opera, auteur chenu dont la carrière a dé-buté quarante ans plus tôt, à l’époque des pulps, le bonhomme fait figure de dinosaure lorsque paraît en 1967 le premier tome des aventures de Morgan Chane. Et effectivement, on ne peut s’empêcher de trouver anachroniques les trois romans qui composent cette série, même si leur caractère épique et le world-building pseudo-scientifique démontrent une grande maîtrise de la narration. Car Edmond Hamilton a du métier. Il sait y faire pour provoquer la suspension d’incrédulité et titiller le sense of wonder. Ses descriptions de la galaxie réjouissent les yeux par leur lyrisme un tantinet pompier. La caractérisation de ses personnages, qui tiennent plus de l’archétype que d’un portrait psychologisant, prône l’efficacité et suscite la complicité du lecteur. Bref, « Les Loups des étoiles » détonne quelque peu à une époque où le prix Hugo récompense Dune, Révolte sur la Lune, Seigneur de lumière, Tous à Zanzibar, et où 2001, l’Odyssée de l’espace s’apprête à sortir au cinéma.

Pourtant, pour peu qu’on se laisse porter par les péripéties des aventures de Morgan Chane, le seul Loups des étoiles non natif de Varna – le monde d’origine de cette espèce adepte du pillage –, et pour peu que l’on soit séduit par la connivence quasi-filiale qu’il entretient avec John Dilullo, le dur-à-cuire de la vieille Terre, « Les Loups des étoiles » se révèle une lecture divertissante. Au moins autant que le visionnage d’un épisode de Star Wars dont l’univers puise sans vergogne dans l’œuvre d’Hamilton. Sachant que Leigh Brackett a contribué au scénario de L’Empire contre-attaque, il n’est guère étonnant de voir Han Solo com-me un émule de Morgan Chane, wookie y compris. Tout ceci n’empêche cependant pas l’auteur américain de rechercher une certaine vraisemblance, en reprenant à son compte la thématique de la panspermie et la théorie de l’évolution pour remplir la galaxie de peuples à la couleur de peau chatoyante et à la constitution adaptée à leur environnement. Et même s’il ne se montre guère féministe dans sa représentation de la femme, il laisse infuser quelques préoccupations des années 1960, notamment dans Les Mondes interdits, où l’on peut percevoir l’Errance Libre comme une allusion à peine voilée à la consommation de drogue.

Petit plaisir de lecture, « Les Loups des étoiles » amusera sans doute les amateurs d’une science-fiction confite dans les clichés du space opera. Une acception du genre datée, popularisée sur le grand écran par Star Wars, et dont on ne peut pas renier le plaisir sentimental qu’elle suscite.

« Les Loups des étoiles » de Edmond Hamilton – Rééditions Folio SF, 2003 (ouvrage se composant de L’Arme de nulle part, Les Mondes interdits et Le Monde des loups, traduit de l’anglais [États-Unis] par Richard Chomet)