Rose profond

It’s a Small world ! Tout le monde connaît la ritournelle. Une scie pour l’esprit critique et un sirop pour l’intelligence. La chanson pourrait servir d’hymne au pays rose, cette contrée enchanteresse où tout le monde s’aime d’une passion platonique et sème les graines de la joie sans aucune arrière-pensée. Une utopie enfantine asexuée ayant pour seule religion le bonheur.

capture_decran_2015-03-24_a_18.59.48A près de cinquante ans, Malcolm commence à trouver le temps long. Le héros du pays rose, alter ego de Mickey, accuse en effet une sérieuse fatigue morale, même s’il ne le montre pas. Du reste, on peut le comprendre, car un demi-siècle consacré exclusivement à des enfantillages, petites farces cruelles de Crotella y comprises, cela contribue incontestablement à laminer, même le caractère le plus équilibré. Avec comme seule perspective d’avenir les promesses répétées de Mimi la bergère. Pas de quoi se réjouir… Et pourtant, il lui faut continuer à entretenir l’illusion, un sourire vissé au visage, pour le plus grand plaisir des enfants. Mais voilà, le jour de son anniversaire, une fois n’est pas coutume, l’alcool coule à flot. Malcolm boit plus que de raison et emmène Mimi à l’orée de la forêt. Et arrivé à cet endroit, comme elle résiste à ses propositions, il lui fait subir les derniers outrages après lui avoir au préalable tabassé le joli minois. Terminé le pays rose, Malcolm est banni, direction le pays gris, autrement dit une version moins lénifiante du monde.

Rose_profondLa réédition de Rose profond de Michel Pirus et Jean-Pierre Dionnet m’a permis de découvrir une bande dessinée qui anticipe à bien des égards Winshluss. On y retrouve en effet l’esprit transgressif de Pinocchio ou du Welcome to the Death Club. Rose profond se veut un pastiche de l’univers de Disney, mais un pastiche punk qui passe au mixeur tous les poncifs des petits mickey. les auteurs optent pour une approche résolument iconoclaste, pervertissant ce monde lisse, aseptisé, dépourvu d’affect, bref trop beau pour être honnête, avec une bonne dose de mauvais esprit.

Le trait de Pirus, tout en rondeur et candeur enfantine, fait merveille. Il met en image le pays rose suscitant moult réminiscences avec une ribambelle de créatures animalières à l’allure bucolique. On pense bien sûr à ces histoires lues dans Le Journal de Mickey, mais aussi à Calvo. Le dessinateur introduit un décalage entre la forme et le fond, permettant à Dionnet de s’en donner à cœur joie. Le scénariste dévoile l’envers du décor, mettant en lumière la part d’ombre, longtemps refoulée, de Malcolm, mais également celle de tout ce petit monde hypocrite. Sous la plume  de Dionnet et le crayon de Pirus, le pays rose et ses habitants perdent de leur superbe. L’univers guimauve et tout sourire se révèle une utopie factice, bridant la liberté des personnages et prospérant sur l’exploitation du pays gris. Un leurre pour l’innocence enfantine.

r_pAu final, je suis bien content de cette réédition, assortie pour l’occasion d’un bonus sous la forme d’un dossier canular illustré par quelques courts récits de Pirus (Stup, Dog and Sniff Mouse et Champagne & gâteaux secs). Je regrette juste la couverture redessinée de manière à atténuer le caractère irrévérencieux du contenu.

Rose_profond_castermanRose profond de Michel Pirus (dessin), Jean-Pierre Dionnet (scénario) et Véronique Dorey (couleurs) – Réédition Casterman, avril 2015

 

Du grabuge chez les insectes

J’entame un cycle consacré à un auteur me semblant digne d’intérêt. Vous êtes prévenus, les semaines à venir seront destinées à satisfaire ma monomanie du moment.

L’envie de lire et de relire des livres de William Kotzwinkle m’a d’abord aiguillé vers un recueil qui dormait dans ma pile à lire depuis un lustre. Un choix déterminé également par la curiosité car, s’il est connu dans la littérature adulte, l’auteur américain a commis aussi de quelques livres à destination de la jeunesse. Délaissant la série « Walter le chien qui pète », écrit en collaboration avec Glenn Murray et dont seul le premier tome a été traduit dans nos contrées, ou les novélisations de E.-T. L’extra-terrestre, j’ai opté pour un pastiche holmésien assez insolite.

grabuge3Comme le titre l’indique, Du grabuge chez les insectes se déroule dans le monde minuscule des petites bêtes. Cinq nouvelles où le lecteur découvre l’inspecteur La Mante et son compagnon le Dr Grillon, un duo célèbre auquel on fait appel régulièrement pour élucider les mystères les plus nébuleux.
Bon, soyons honnête. L’ouvrage n’a pas l’attrait d’une œuvre incontournable, même dans le domaine de la littérature animalière où domine l’anthropomorphisme. Il n’en demeure pas moins une curiosité sympathique, tout à fait recommandable pour les enfants, mais également pour les adultes. D’autant plus que les gimmicks des deux insectes sont très amusants et leurs enquêtes fort bien racontées.
La légèreté prévaut, à la fois dans le ton et l’atmosphère, William Kotzwinkle n’hésitant pas à saupoudrer les énigmes d’une pincée d’humour. Le Dr Grillon, parfaite incarnation du bourgeois pantouflard, appréciant plus que de raison un bon feu avec un plat de pop-corn ou de caramels à portée de patte, et La Mante, aventurier frétillant d’impatience à la seule perspective d’une énigme à élucider, composent un duo mémorable.

Bref, le contrat est rempli. On se distraie en compagnie des personnages, glanant au passage quelques connaissances dans le domaine des sciences naturelles. Si l’on ajoute à cela que le recueil est illustré avec goût par Joe Servello, pourquoi se priver d’un petit plaisir régressif ? On pourra toujours arguer qu’il s’agit d’une acquisition pour ses enfants…

grabuge_insectesDu grabuge chez les insectes (Trouble in Bugland, 1983) de William Kotzwinkle – Éditions Rivages, 2000 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] par Mathilde Martin et illustré par Joe Servello)