Le Roi d’août

Voici sans doute le chef d’œuvre de Michel Pagel. Oui, je sais, cette entrée en matière paraît totalement partiale et subjective. J’assume, ne pouvant résister à afficher mon enthousiasme d’emblée. Pour en juger, veuillez lire ce qui suit…

Michel Pagel aime l’Histoire. Cela tombe bien, Le roi d’août est un roman historique avec de vrais morceaux de fantastique dedans. L’argument de départ ressemble aux leçons que l’on faisait autrefois dans les écoles primaires sur ces souverains qui ont fait la France. Le roi, ici, c’est Philippe II, futur Auguste. Pour ceux qui ont oublié leur leçon d’Histoire, mais j’avoue que ce type d’Histoire n’est plus pratiqué de nos jours, voici un bref rappel.

A la jonction du XIe et XIIe siècle, la France se réduit à un domaine royal étriqué, c’est-à-dire quelques fiefs autour de Paris. Le nouveau roi, couronné par précaution avant la mort de son père Louis VII faute d’une autorité suffisamment établie, doit composer avec de grands feudataires et des vassaux aux mœurs pour le moins sanguines. Flandre, Champagne et Artois se disputent le contrôle de son pouvoir naissant.

De surcroît à l’Ouest, le royaume est flanqué d’un voisin encombrant : l’empire Plantagenêt dont le souverain Henri II doit l’hommage à la France pour ses terres continentales. Si le roi de France considère son voisin comme son parent, il n’est pas dupe de l’allégeance apparente d’un vassal bien plus puissant que lui.

Malgré cette situation défavorable, le Capétien va pourtant imposer définitivement le règne de sa lignée, renforcer l’embryon de la monarchie française, se débarrasser de l’empire Plantagenêt, associant son nom à la victoire de Bouvines. Voilà pour la leçon d’Histoire, revenons maintenant au roman.

Écrit par le roi Philippe II lui-même, Le Roi d’août se veut le récit romancé, par le petit bout de la lorgnette, de son règne. Rassurons immédiatement les lecteurs. Cette histoire est tout sauf une leçon édifiante et soporifique. En fait, ce que raconte Michel Pagel, par le biais du souverain français, est à tout point de vue passionnant et documenté. Ainsi, il ne nous épargne rien des mœurs, des liens féodaux et des luttes politiques de l’époque. Une page d’Histoire se dévoile, servie par un auteur nous régalant de moult détails qui contribuent à rendre vivantes et beaucoup moins épiques, les frasques des princes et souverains de l’époque.

Michel Pagel n’oublie cependant pas que l’on peut violer l’Histoire, à la condition de lui faire de beaux enfants. Il le fait ici par le biais du fantastique. Dès le début du roman, on découvre un épisode secret de la vie de Philippe II, ignoré, et pour cause, de toutes les chroniques de l’époque. Il éclaire ainsi d’un jour singulier l’ascendance du souverain et explique un certain nombre de croyances attachées à la personne royale en France.

De cette révélation, le futur roi ressort définitivement marqué. Il doit désormais vivre avec cette connaissance. Une malédiction à ses yeux de chrétien. Elle influe sur ses actes, sur son règne, affecte ses relations avec son entourage, sa femme et sa propre conscience. Elle explique quelques bizarreries de son règne, l’Histoire étant à la fois une grande menteuse et taiseuse sur ce sujet et bien d’autres. Et le lecteur relit le règne du souverain à la lumière de cette révélation, la suspension de l’incrédulité stimulée par un sentiment de vraisemblance historique soigneusement entretenu par l’auteur.

Au final, Le Roi d’août réussit la synthèse entre l’Histoire et le fantastique. Un syncrétisme que l’on retrouve aussi d’une autre manière chez Jean-Louis Fetjaine. Faudra que j’en parle, à l’occasion.

Le Roi d’août de Michel Pagel – Réédition J’ai Lu, février 2005, avec la couverture de l’édition originale (que je préfère à celle de J’ai Lu)

L’Océan au bout du chemin

« Je vais te confier quelque chose d’important. Les adultes non plus, ils ressemblent pas à des adultes, à l’intérieur. Vu de dehors, ils sont grands, ils se fichent de tout et ils savent toujours ce qu’ils font. Au-dehors, ils ressemblent à ce qu’ils ont toujours été. A ce qu’ils étaient lorsqu’ils avaient ton âge. La vérité, c’est que les adultes existent pas. Y en a pas un seul, dans tout le monde entier. »

Il était un fois, quelque part en Angleterre…

A la quête de son âme d’enfant, le narrateur revient dans la région de sa jeunesse, s’immergeant dans ce passé qui lui colle aux semelles comme de la glaise. Un temps et un lieu où l’on faisait d’une simple mare un océan infini et où le voisinage avait connaissance de secrets remontant à un âge antédiluvien, avant la Création même de l’univers. Une époque où les mauvais rêves pouvaient faire irruption dans le quotidien pour le transformer en cauchemar et où l’on pouvait servir de porte à des monstres venus des limbes pour plier la réalité à leurs noirs desseins. Un âge d’or, pas encore déserté par la magie et dépourvu de duplicité. Mais la mémoire est chose fuyante, malléable et fragile. Elle alimente la nostalgie ne retenant du passé que les meilleures choses, et parfois les pires…

On devrait surnommer le roman de Neil Gaiman, l’Emmerdement au bout du chemin. La faute à une intrigue mollassonne, dépourvue de véritable tension dramatique. La faute aussi à un imaginaire à l’étiage, dont les motifs semblent tous empruntés à Coraline. En fait, L’Océan au bout du chemin ne transgresse pas grand chose, du moins pas grand chose que l’on ait déjà lu chez l’auteur anglais. L’émerveillement cède le pas au déjà-vu et l’horreur à un ennui gêné, celui de l’ami obligé de supporter les mêmes blagues éculées pendant un repas de fête.

D’aucuns pourraient juger mon avis amer, voire excessif. Il est à la mesure de la déception éprouvée en lisant ce conte que je me suis forcé de terminer, certes en sautant un tantinet les pages. Avec L’Océan au bout du chemin, Neil fait du Gaiman, sans véritable éclat, pour ainsi dire en pilotage automatique. Il applique sa sempiternelle recette, une pincée de nostalgie ici, des réminiscences de l’enfance là, le tout saupoudré de cet humour décalé propre aux Anglais. Il compose un conte certes sympathique, se voulant accessoirement effrayant, sans parvenir à aucun moment à susciter un embryon d’émotion. J’ai pourtant essayé de creuser la trame du récit pour y déceler la pépite, la trouvaille langagière apte à stimuler mon intérêt. Je n’ai trouvé que du sable, celui m’irritant la pupille et me poussant dans les bras de Morphée.

Bref, après avoir longtemps abandonné l’univers du romancier, Coraline avait su trouver les mots et l’atmosphère pour réveiller mon enthousiasme. L’Océan au bout du chemin risque de l’assoupir à nouveau. Définitivement ? Qui sait, d’autant plus qu’un nouveau roman doit paraître prochainement dans nos contrées…

ocean_bout_cheminL’Océan au bout du chemin (The Ocean at the end of the lane, 2013) – Réédition J’ai lu, février 2016 (roman traduit de l’anglais par Patrick Marcel)

Fugues

pulp-o-mizer_cover_imageTrop longtemps absent de mon programme de lecture, si l’on fait abstraction des quelques nouvelles de la série « Wild Cards » sur laquelle j’ai préféré passer mon tour, Lewis Shiner profite du défi Lunes d’encre pour remonter dans ma pile à lire.

Son quatrième roman, Fugues, s’apparente à un long récit introspectif, teinté de fantastique, centré sur le personnage de Ray Shackleford. Un Américain moyen, habitant Austin, au Texas. Réparateur de matériel hi-fi et fin connaisseur du rock des années 1960, le bonhomme semble arrivé à un moment crucial de son existence. Jusque-là, il a courbé l’échine, laissant son couple s’enfoncer dans la routine, puis la déprime. Mais, le décès de son père, avec lequel les relations étaient orageuses, ravive les mauvais souvenirs, ceux de son enfance ballottée d’un lieu à un autre. Il fait également resurgir les projets avortés ayant jalonné son parcours professionnel et sentimental de futur quadragénaire.

Ray appartient en effet à la génération des baby-boomers. Comme de nombreux autres jeunes de son âge, il a cru que la musique pourrait changer le monde, le rendre meilleur. Il a espéré que les expérimentations du rock seraient le vecteur d’un changement sociétal et politique, ouvrant les portes à une nouvelle weltanschauung qui mettrait un terme au vieux monde, à ses divisions et ses guerres. Las, il a vu ses espoirs et ceux de sa génération se fracasser sur le mur du réel.

En pleine crise matrimoniale et familiale, il s’aperçoit qu’il lui suffit de s’imprégner du contexte et des ambiances de l’époque pour faire surgir des enregistrement inédits de disques devenus mythiques. Il extrait ainsi des brumes nébuleuses de son cerveau, passablement envapé par l’alcool, l’enregistrement de Get Back, l’album avorté des Beatles, attirant l’attention d’un producteur de disques de Los Angeles, qui lui propose aussitôt de réaliser les albums inachevés des Doors, de Brian Wilson et Jimi Hendrix. Mais bientôt, à force de baigner dans les années 1960, il se projette physiquement dans le passé, au risque de se perdre.

« Les gens ont besoin de rêver, pas d’être confrontés à la réalité. Ils cherchent quelque chose à quoi se raccrocher. Ils voudraient que je sois encore en vie parce qu’ils refusent d’assumer les conséquences de leurs actes. Les conséquences de leurs actes, Ray. Tu sais de quoi je parle, pas vrai ? »

Fugues aurait pu être une uchronie personnelle, se résumant à un unique questionnement énoncé comme un leitmotiv : et si ? Et si Brian Wilson avait achevé l’enregistrement de Smile, le monde aurait-il été meilleur, plus apaisé  ? Et si les Doors avait réalisé Celebration of the Lizard, Ray aurait-il pu faire la paix avec son père et lui-même ? Et si Hendrix n’était pas mort avant de graver First Rays of the New Rising Sun, aurait-il achevé sa métamorphose ouvrant de nouveaux territoires sonores à l’esprit humain ?

Mais le roman de Lewis Shiner se réduit à une étude psychologique, celle d’un homme confronté à ses échecs et qui, pour y échapper, se réfugie dans le passé, essayant de revivre quelques moments clés de son panthéon musical personnel. Au fil des plongées dans le passé, l’argument fantastique se réduit peu-à-peu à la portion congrue. À bien des égards, le don de Ray ressemble surtout à une sorte de thérapie personnelle, en grande partie fantasmée. Les albums choisis semblent ainsi composer la bande son de ses états d’âme, accompagnant chacune de ses décisions dans la vie réelle. Et si, l’intrigue donne parfois l’impression de s’enliser dans ses problèmes intimes, ce choix n’empêche pas le roman d’être traversé par des moments de grâce, laissant infuser un vibrant et touchant hommage à quelques unes des idoles du Summer of Love.

Fugues se révèle enfin le portrait d’une génération. Celle de Lewis Shiner, mais aussi de George R.R. Martin (on renverra les curieux vers Armageddon Rag). Une génération ayant troqué l’utopie contre la nostalgie et le confort prosaïque de la société de consommation. D’aucuns diraient à raison : ils voulaient changer le monde, le monde les a changés… Mais, pour continuer à avancer, il faut savoir faire le deuil de ses échecs.

Bref, le charme opère à tous les niveaux, servi par une écriture (et traduction) impeccable. On est happé sans coup férir dans les méandres de la mémoire de Ray, au point d’en retrouver un écho dans l’écoute de Smile (finalement publié en 2003). Ce n’est pas le moindre des miracles accompli par ce roman documenté et empreint d’empathie. J’ai maintenant très envie de lire En des Cités désertes, second roman de l’auteur paru chez « Lunes d’encre ». Bientôt…

shiner1Fugues (Glimpses, 1993) de Lewis Shiner – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », octobre 2000 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean-Pierre Pugi)

Anno Dracula

Londres, 1888. La cité est en proie à la terreur. Celle du Prince consort Vlad Tepes dont les pals et les décrets d’internement frappent aveuglément la population. Mais depuis peu, un mystérieux tueur massacre les prostituées du quartier de Whitechapel, s’en prenant exclusivement à celles ayant subit la transformation. Surnommé Scalpel d’Argent, puis Jack, il les égorge, les éviscère puis les décapite avec une sauvagerie qui fait frisonner d’horreur jusqu’à la canaille des bas-fonds. Sommé d’arrêter le monstre, Scotland Yard fait appel à Geneviève Dieudonnée pour l’aider dans son enquête. Il ne faudrait pas en effet provoquer le Prince consort dont le mariage avec la Reine Victoria a déjà entraîné des troubles entre les non-morts et les sang-chauds. Un vampire à la tête de l’Empire où le soleil ne se couche jamais ! La situation a de quoi agacer et attiser la colère des plus rétifs. Déjà, tout ce que Londres compte comme agitateurs, esprits libres et radicaux recommence à s’agiter. La rumeur des méfaits de ce Jack inquiète également les membres du Diogene’s Club, au point de les faire dépêcher leur meilleur agent sur les lieux pour en explorer les zones d’ombre.

Anno Dracula a la saveur d’une madeleine de Proust pour l’amateur de littérature fantastique et policière, de roman feuilleton et de fantaisie historique. Kim Newman transforme la cité de Londres en un creuset foisonnant où des personnages fictifs et réels se côtoient avec le plus grand naturel. Il nous offre ainsi un précipité référencé et ludique, revisitant, un peu à la manière de Philip José Farmer, le mythe vampirique et quelques icônes littéraires classiques.

anno-dracula-weddingL’argument de départ du roman de l’auteur anglais a le mérite d’être simple. Le Comte Dracula n’ayant pas été vaincu par Van Helsing et ses sbires, il imagine que le voïvode maléfique a conquis le cœur de la Reine Victoria et le titre de Prince consort. Le vampirisme n’étant plus un mythe relevant du folklore passéiste, ses nombreux congénères s’affichent désormais sans complexe, des caniveaux de l’East End aux palais orgueilleux de l’Empire, suscitant de nombreuses conversions parmi les sang-chauds, au grand dam des fanatiques religieux qui pullulent dans la capitale britannique. Pourtant aux yeux des diverses lignées de non-morts, Vlad Tepes n’est qu’un parvenu. Un rustre décadent dont le sang vicié ne conduit qu’à la déchéance.

Pour autant, le vampirisme ne bouleverse pas la hiérarchie de la société. Embrasser la condition de non-mort ne permet aucune ascension sociale. L’alcoolisme continue de faire des ravages chez les vampires issus des plus basses couches de la population et les prostituées de l’East End proposent un autre genre d’extase, contre un peu de sang. Dans certaines ruelles, il est même habituel de voir des misérables promener leurs enfants en laisse, comme une confiserie offerte aux nosferatus en échange de quelques guinées. Mais surtout, le vampirisme ne garantit pas l’immortalité absolue. Un vampire peut mourir, tué par une balle en argent ou toute autre arme recouverte de ce métal. Il peut aussi trépasser très rapidement par imprudence, surtout dans les premières années de sa transformation. Enfin, le Baiser des ténèbres ne restaure pas la jeunesse. Il fige la personne à l’âge de son initiation, vices et mauvaise hygiène de vie (peut-être devrais-je dire de non-vie) y compris.

Sur cette trame inventive, Kim Newman déploie toute son érudition pour animer une intrigue tordue, fertile en rebondissements et fausses pistes. Il s’amuse beaucoup, distillant les clins d’œil et les allusions, sans oublier à aucun moment de garder une certaine cohérence, même s’il tire un tantinet à la ligne.

En dépit de ce léger bémol, on ne s’ennuie pas un instant en lisant Anno Dracula. Par son originalité et sa culture, le roman de Kim Newman se révèle une lecture sympathique et distrayante. De quoi éprouver quelques réminiscences agréables, en attendant de découvrir sa suite avec Le Baron rouge sang.

Additif : On recommandera aux éventuels curieux, l’édition augmentée d’un copieux paratexte et d’une nouvelle intitulée « Les morts voyagent vite ».

anno_draculaAnno Dracula (Anno Dracula, 1992) de Kim Newman – Réédition Livre de poche, avril 2014 (Roman traduit de l’anglais par Thierry Arson et Maxime Le Dain)

Infinités

Vandana Singh n’est pas complètement une inconnue dans nos contrées, du moins si l’on a lu les numéros de Fiction et de la revue numérique Angle mort.

Écrivain d’origine indienne, elle cumule deux traits faisant d’elle un citoyen de seconde zone dans son pays natal : son goût pour la SF et son sexe. Car dans la plus peuplée des démocraties du monde, le chemin vers l’égalité demeure un vœu pieux quand il ne s’apparente pas à un chemin de croix (que Shiva me tripote). Certes, l’Inde fait partie des nations ayant porté au pouvoir une femme (appartenant au clan Gandhi, un détail comptant sans doute pour beaucoup dans ce choix), mais le fait ne doit pas escamoter ces milliers d’autres femmes victimes au quotidien, au mieux de harcèlement, au pire de viol. Il ne doit pas faire oublier aussi le poids de la tradition qui pèse comme un joug sur la liberté du sexe féminin.

Ce statut inférieur ressort dans la plupart des dix nouvelles publiées ici par Denoël. La majorité d’entre-elles se focalise en effet sur un personnage féminin, décrivant le carcan familial et sociétal qui s’oppose à la réalisation de ses désirs et projets personnels. À deux exceptions près, Infinités prend pour cadre l’Inde des classes moyennes vivant à Delhi, cette Shining India insolente, conquérante, optimiste et pourtant toujours enracinée dans le passé. Les tensions religieuses, les relations dans le couple, la famille, la barrière des castes et la misère omniprésente composent ainsi un portrait nuancé, coloré et au final très critique de l’Inde.

Si le fantastique et la science-fiction interviennent à la marge, Vandana Singh ne se montre toutefois pas avare avec les tropes du genre. Les univers parallèles, la physique quantique, le voyage dans le temps, l’exploration spatiale et les extra-terrestres servent d’arguments de départ dans plusieurs textes sans pour autant en constituer le cœur. On est loin des abîmes de sidération provoqués par l’irruption d’un novum science-fictif ou du techno blabla dans lequel trop d’auteurs semblent se complaire. L’auteure indienne reste résolument ancrée dans les registres de l’intime et de l’altérité qui, comme l’amateur le sait, demeurent une thématique privilégiée de la Science-fiction.

Si l’on devait faire un parallèle (soyons fou), on pourrait comparer Infinités à l’œuvre de Kate Wilhelm ou plus près de nous à Kelly Link (et j’en oublie sans doute), deux auteurs dont la plume très travaillée nous emmène très loin sur les pistes d’une poésie teintée de mélancolie et de fantastique.

Parmi les dix textes de ce recueil, je me permettrais juste de citer mes préférés, un choix très subjectif, je le concède. D’abord « La femme qui se croyait planète », texte dont la drôlerie et la cruauté du dénouement suscitent encore un ricanement nerveux lorsque je me le remémore. Bien entendu, je ne peux écarter la nouvelle titre, un récit subtil sur l’infinité des possibles et la triste prévisibilité de la nature humaine. Enfin, « Le Tétraèdre » me semble réussir l’équilibre parfait entre l’argument science-fictif et les préoccupations plus sociétale de Vandana Singh. Trois, ce n’est déjà pas si mal, même si « Delhi » rate de peu le podium.

Bref, Infinités se révèle un recueil tout en retenue et sensibilité, dont l’atmosphère imprègne pour longtemps l’esprit. Louons le choix de « Denoël Lunes d’encre » et réjouissons-nous de la qualité de la traduction de Jean-Daniel Brèque, sans oublier l’illustration d’Aurélien Police.

ps : En bonus, on trouvera également en fin d’ouvrage un court essai spéculatif et un glossaire fort instructif.

infinites-singh-couvertureInfinités [The Woman Who Thought She Was a Planet and Others Stories, 2008]de Vandana Singh – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », mai 2016 (recueil traduit de l’anglais [Inde] par Jean-Daniel Brèque)

Sur des mers plus ignorées…

Début du XVIIIe siècle dans les Caraïbes. John Chandagnac, un saltimbanque marionnettiste fauché, fait voile à bord du Vociferous Carmichael en direction de Kingston. Ce port n’est cependant qu’une escale dans le voyage qui doit le mener à Haïti, où il se fait fort de dénoncer son oncle planteur aux autorités, afin de récupérer l’héritage que celui-ci a détourné. Sur le point d’arriver à destination, le Carmichael est abordé par une goélette de pirates qui s’emparent du navire, quasiment sans coup férir, grâce à la complicité de quelques sorciers cachés parmi ses passagers. Après un bref duel à l’épée, John blesse le capitaine pirate d’une botte inattendue. Il est alors obligé de choisir — telle est la loi des frères de la côte — entre la mort immédiate ou l’enrôlement dans l’équipage des forbans sous une nouvelle identité : Jack Shandy Ainsi débutent les tribulations d’un candide — sacrement débrouillard quand même — au pays des créoles, de la piraterie, du vaudou et d’un autre mythe rajeunissant.

Après l’intermède post-apocalyptique de son roman Le Palais du déviant, Sur des mers plus ignorées… marque le retour de Tim Powers à la fantaisie historique — improprement qualifiée de steampunk — à laquelle il s’est déjà adonné avec ses deux compères, K. W Jeter et surtout James Blaylock. On Stranger Tides [sur des marées plus étranges] — reprenons le titre anglais, plus approprié —, rythmé et facétieux, fait la démonstration, s’il en est encore besoin, du talent de conteur de l’auteur californien. L’intrigue elle-même ne casse pas trois pattes à un canard. Pourtant, à force de rebondissements farfelus, d’allusions documentées au vaudou et à la piraterie, Powers arrive à capter l’attention, voire l’adhésion du lecteur, tout en évitant soigneusement le risque d’écrire une histoire totalement grotesque.

On Stranger Tides délaisse donc le contexte edwardien, les légendes urbaines londoniennes et les dieux de l’Égypte, pour aborder l’univers tumultueux de la mer des Caraïbes, tout aussi riche en légendes et magie qu’animé historiquement. Il invoque — ce verbe convient idéalement au propos — un beau ramassis de canailles dont il ressuscite, avec un souci de vraisemblance, la fraternité rugueuse, la camaraderie chamailleuse et versatile. Au passage, signalons la participation — que l’on aurait souhaité plus franche — de la figure la plus emblématique de cette coterie de malfaiteurs : Edward Barbe noire Teach (nommé Thatch dans le livre, ce qui correspond à une orthographe possible de son patronyme).

Néanmoins, cantonner ce roman à une banale reconstitution historique, c’est se mettre le crochet dans l’œil jusqu’au moignon. Dans On Stranger Tides, la connaissance historique joue un rôle tout aussi important que les stéréotypes et la magie. Pour la seconde, Tim Powers use du folklore vaudou pour lui donner corps. Il fait des lwas, bocors, vévé, poisons, sortilèges et amulettes, des éléments narratifs qui participent aussi naturellement à l’atmosphère et au déroulement du récit, que les personnalités et événements issus de notre Histoire. On pense à plusieurs reprises à l’imagerie de l’attraction disneyenne Pirates des Caraïbes, voire même à celle du jeu Monkey Island’s. Ce n’est évidemment pas du tout un hasard puisque Powers puise avec gourmandise aux mêmes sources ; celles de l’Histoire et de sa représentation mythifiée dans l’imaginaire collectif. Et puis, il y a peut-être aussi la volonté de déshabiller l’Histoire afin de la vêtir différemment, voire de l’embellir avec des artifices empruntés au fantastique et avec un humour délicieusement macabre. De toute manière, Tim Powers n’est pas avare lorsqu’il s’agit de dépenser son énergie pour amuser et s’amuser, comme en témoignent les citations en référence à sa propre œuvre qu’il insère au début de chaque partie : William Ashbless — dont un vers donne d’ailleurs son titre à la traduction française du roman — et Jack Shandy. Nulle cuistrerie dans cette démarche. Juste la volonté de brouiller davantage les frontières entre la réalité et la fiction. Juste la poursuite du jeu entamé, il y a longtemps, avec James Blaylock.

Bref, On Stranger Tides se révèle un récit fantaisiste joliment troussé ; un melting-pot à la gouaille réjouissante, sans doute pas un texte incontournable, mais au final nullement honteux.

mers-ignoreesSur des mers plus ignorées… (On stranger Tides, 1987) de Tim Powers – Réédition Bragelonne, 2011 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par France-Marie Watkins)

Parmi les tombes

Dans la famille Rossetti, on se plait à taquiner la muse. Auteur de The Vampyre, l’oncle John Polidori a fréquenté les Shelley et Byron au temps de sa jeunesse. Les sœurs Marie et Christina composent des poèmes et leur frère Dante Gabriel ajoute la peinture à ce talent. Mais, si la muse est favorable au clan, elle se montre aussi jalouse. Une jalousie mortelle.

Qu’est-ce qui rapproche cette illustre famille du couple formé par John Crawford et Adelaïde McKee ? Qu’est-ce qui unit leur destin à celui d’un obscur vétérinaire et d’une prostituée ? Les nephilims, ces créatures antédiluviennes, bien plus vieilles que l’humanité, nées des plus anciennes strates de la Terre. Un mythe pour le commun des mortels, une malédiction pour ceux qu’elles ont choisi. Comment se libérer de leur emprise ? Comment briser leur malédiction ? Pour le clan Rossetti comme pour Crawford et McKee, la question se pose avec acuité.

Avec Parmi les tombes, Tim Powers reprend la recette qui lui avait si bien réussi avec Le Poids de son regard (attention, chef-d’œuvre !). L’occasion de revenir à l’époque où le soleil ne se couchait jamais sur l’Empire britannique, dans le milieu des poètes romantiques anglais. L’auteur californien porte cette fois-ci son regard sur des représentants éminents du mouvement préraphaélite, témoignant une nouvelle fois de sa passion pour cette période de l’histoire.

Hélas, on ressort avec une impression mitigée de cette immersion. Certes, la qualité de l’atmosphère n’est pas en cause, bien au contraire, elle brille encore par sa vivacité et son humour. A grand renfort de détails prosaïques et truculents, Tim Powers invoque une image picaresque de la capitale britannique. Nous sillonnons ainsi ses angles morts, des zones interlopes hantées par des fantômes, les coquilles creuses d’existences passées. Des lieux cachés et souterrains, pourtant situés à deux pas de l’agitation des grands boulevards, où vivent des créatures issues d’un imaginaire fantasque et folklorique.

Tout ceci n’est pas sans rappeler Neverwhere de Neil Gaiman, voire Les Voies d’Anubis pour rester chez Tim Powers. Et tout ceci agace et ennuie, tant l’impression de lire une redite du Poids de son regard prévaut, malgré les circonvolutions d’une intrigue fertile en rebondissements, mais ne faisait pas l’économie de quelques longueurs.

Bref, loin d’atteindre l’acmé du Poids de son regard, Parmi les tombes se contente de rejouer avec paresse une partition déjà entendue. Dommage…

parmi-tombes_orgParmi les tombes (Hide Me Among the Graves, 2012) de Tim Powers – Éditions Bragelonne, 2013 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Maxime Le Dain)