Armageddon Rag

 

« Armageddon, la guerre de tous contre tous.

La guerre se justifie quand la cause est juste. Si tu ne fais pas partie de la solution, tu es un élément du problème.

Nul n’a raison, quand tous ont tort. »

Façonné par les mythes, l’humain oscille sans cesse, maladroit, entre passé et futur, entre nostalgie et espoir. Quelque part, en un autre temps, à venir ou révolu, il sait que se trouve un monde meilleur.

Parmi les baby-boomers, nombreux sont ceux à se rappeler les années 1966-1971. Un lustre de tous les possibles. Un instant d’exception où l’utopie semblait à portée de main et à un battement de cœur. Par le truchement des drogues, de l’amour et du rock, le rêve hippie se déployait dans toute son exubérance juvénile et fraternelle. En apparence irrésistible.

Sans doute s’en trouve-t-il encore quelques uns à considérer cette époque comme un temps béni. Celui de leur jeunesse. Une jeunesse nombreuse, montante, colonisant peu à peu la culture via l’underground. Une jeunesse élevée durant la prospérité des trente Glorieuses, prompte à s’insurger contre l’injustice, à bousculer le carcan mis en place par ses aînés, sensible aux expériences nouvelles et encore insouciante aux lendemains du Summer of Love. Un Âge d’Or pour George R.R. Martin et son héros Sandy Blair.

Depuis quelque temps le bonhomme végète, en rade devant sa machine à écrire où l’attend la page trente-sept d’un roman mort né. Sandy a perdu la foi et il ne sait que faire pour la retrouver. Un appartement dans un quartier huppé, un succès d’estime dans la littérature et une compagne, working girl dans l’immobilier. Sa situation a toutes les apparences de la réussite. Et pourtant, qu’il lui semble loin ce temps où, en compagnie de Lark, Slum, Maggie, Bambi et Froggy, il comptait refaire le monde…

Sorti de son spleen par le coup de fil du rédacteur en chef de Hedgehog, journal auquel il a contribué avant de se faire virer comme un malpropre quand celui-ci est devenu une feuille de chou à sensation, Sandy accepte d’écrire un article sur une affaire atroce. Le meurtre du manager des Nazgûl. Un crime qui n’est pas sans lui en rappeler un autre : celui du leader du groupe pendant le concert de West Mesa en 1971…

Prenant prétexte de l’écriture de cet article, il s’embarque pour un périple, d’Est en Ouest, sur les traces des survivants des Nazgûl, en quête de sa jeunesse et de ses espoirs déchus.

En phase de réconciliation avec George R.R. Martin, j’aborde le morceau de bravoure de sa bibliographie. Inutile de chercher à me faire changer d’avis : Armageddon Rag est son chef-d’œuvre. Difficile de poursuivre après une telle assertion sans prêter le flanc à la controverse. Essayons tout de même. L’angle d’attaque de Martin n’est pas celui de l’anecdote ou de la confession de fond de coulisse. Bien au contraire, il s’agit de celui de la nostalgie et des rêves brisés.

Au cours de son voyage, Sandy se coltine à ses souvenirs. Sa participation au mouvement contre la guerre du Vietnam. Son implication dans le bouillonnement musical de la fin des années 1960. Son désir de faire table rase du vieux monde, non dans une orgie de violence, mais dans l’amour. Les rencontres avec le trio des survivants du Nazgûl et ses amis de jeunesse lui offrent l’opportunité de les confronter à la réalité. Amer constat. Les baby-boomers ont rejoint les cohortes de leurs prédécesseurs, communiant dans le consumérisme et le conformisme. Les vieux rockers se sont rangés des voitures quand ils ne sont pas morts en pleine gloire. Et tout le monde se dit que l’histoire n’a pas bifurqué sur la bonne voie au moment propice. Qu’il eût fallu de peu de choses pour que les événements prennent une tournure différente.

Toutefois, peut-on encore tout changer ? Peut-on échapper à la radicalisation, voie sans issue empruntée par des groupuscules comme par exemples le Wheather Underground et les Black Panthers ? Peut-on, et surtout doit-on ressusciter le passé ? Sandy ne se fait pas d’illusion. Il court de désenchantement en désenchantement, découvrant que le temps qui passe, n’a apporté guère de bonheur à ses amitiés d’antan. Jusqu’à ce que resurgissent quatre cavaliers de l’Apocalypse, armés de leurs instruments, prêts à électriser les foules. Le Nazgûl réincarné, reformé par la volonté de Edan Morse, un homme au passé trouble.

Et c’est reparti pour une tournée d’enfer, en réponse à une prophétie. Un long crescendo électrique où se déchaîne le rock. Des concerts hallucinants, au propre comme au figuré, où Martin parvient à nous faire ressentir la frénésie provoquée par Music to Wake the Dead, l’opus majeur des Nazgûl. Et l’on vibre en même temps que les spectateurs, on communie en leur compagnie, écoutant les paroles de Rage, de Prelude to Madness, de Napalm love et du Rag. On est ensorcelé par la basse de Faxon, la batterie de Gopher, la guitare de Di Maggio et la voix lancinante du Hobbit. Et même si les Nazgûl n’existent pas, même s’ils évoquent bien d’autres groupes et chanteurs, on ne peut s’empêcher d’éprouver un sentiment de familiarité à leur égard. Martin dépeint avec brio la dimension religieuse de ces grandes messes païennes, où le public se prosterne devant ses idoles, où il entre littéralement en transe, transporté par leurs scansions.

Au final, George R.R.Martin réussit parfaitement son invocation. À la fois tragique, nostalgique mais jamais larmoyant, Armageddon Rag nous dévoile la force brute de l’utopie sans cesse entrevue, jamais atteinte et pourtant toujours désirable. Et l’on reste longtemps hanté par les riffs rageurs des Nazgûl. J’étais à leurs concerts. Pas vous ?

armageddon_ragArmageddon Rag (The Armageddon Rag, 1983) de George R.R. Martin – Éditions Denoël, février 2012 (réédition traduite de l’anglais [États-Unis] par Jean-Pierre Pugi)

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Petite sœur la mort

Paru à titre posthume, Petite sœur la mort nous plonge dans ce Southern Gothic que William Gay affectionnait tant. De quoi me remettre en mémoire Twilight (aka La Mort au crépuscule) et patienter avant de lire son premier roman, La Demeure éternelle, toujours en stand-by dans ma pile à lire.

Année 80, au cœur du Tennessee. David Binder, jeune auteur en quête d’inspiration, s’installe pour six mois dans la maison qu’il a loué au fin fond de la campagne. Loin de l’univers urbain auquel son épouse et sa fille sont habituées, il a été attiré ici par la perspective d’habiter une demeure hantée. Quoi de mieux pour titiller la muse, surtout lorsque l’on a l’intention d’écrire un roman d’horreur. À la condition de ne pas succomber à l’atmosphère d’étrangeté qui imprègne les lieux et de ne pas se laisser influencer par les souvenirs des précédents propriétaires. Peu à peu, ce qui demeurait un simple objet de curiosité, se mue en obsession, contaminant la perception de Binder, le poussant à se détacher de sa famille et de son identité pour réactiver des caractéristiques dormantes de sa personnalité. Sans doute pas les meilleures…

« Ce que je veux dire, c’est que vous, ces choses-là, vous les laissez entrer. »

Avec Petite sœur la mort, William Gay invoque quelques uns des lieux communs du fantastique. Maison hantée, malédiction antédiluvienne, sorcière, possession maléfique, poltergeist, il reprend à son compte des poncifs déjà vus et lus à de multiples reprises, parvenant à distiller un frisson fugitif. Ne nous attachons pas aux personnages, ce sont surtout les lieux qui comptent, la maison et ses environs s’imposant comme le nœud narratif d’une intrigue flirtant avec la culture populaire. Un topos hanté par les histoires dramatiques de ses habitants successifs. Des récits sanglants où petite et grande mort se côtoient, chargées des vices, des rancœurs et des fantasmes entretenus par leurs propriétaires. D’où l’aspect apparemment décousu de l’intrigue, un patchwork sinistre composé de plusieurs histoires qui semblent issues des recherches de Binder, et dont l’aspect dépareillé peut dérouter le lecteur en quête d’un récit linéaire, pourvu d’un début et d’une fin.

Inspiré en partie de l’histoire de la maison hantée des Bell, Petite sœur la mort rappelle également The Shining de Stephen King, l’hôtel vide et l’hivernage laissant la place à une ancienne maison et au paysage inquiétant des bois qui l’environne. Mais, au-delà de sa trame fantastique, le roman de William Gay démontre surtout le fascinant pouvoir de suggestion de l’imagination et de l’écriture sur l’esprit humain.

Petite sœur la mort (Little sister Death, 2015) de William Gay, Éditions du seuil, collection « Cadres noirs », 2017(roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean-Paul Gratias)

L’Organisation

URSS, 1979. Alors que le pays s’apprête à accueillir les Jeux Olympiques, d’étranges événements se produisent dans une cité portuaire. On retrouve un cadavre mutilé d’une manière épouvantable et une ombre hante le stade jouxtant les installations, y instillant une terreur indicible. Bientôt, la situation s’aggrave davantage attirant l’attention des autorités de Moscou, au grand dam du SSE-2, bureau chargé de contrôler les navires pour les purger des éventuelles menaces occultes.

Retour en Russie pour les éditions Agullo, pour le meilleur une fois de plus. Après Anna Starobinets, dont on a pu jauger l’imaginaire angoissant aux éditions Mirobole avant qu’elle ne passe chez Agullo, nous découvrons à présent Maria Galina avec, il faut l’avouer, un enthousiasme presque surnaturel. Certes, L’Organisation ne brille pas pour son exubérance ou sa franche gaîté. Il ne se distingue pas non plus par son souffle romanesque, bien au contraire, l’univers du roman de Maria Galina se révèle froid, enferré dans les routines monotones du quotidien d’une population en proie à une dépression tenace. Bref, à l’image de cette Russie soviétique finissante, sur le point de s’engager dans le bourbier afghan, ultime manifestation de la Guerre froide.

Tristesse et désespoir hantent les pages d’un récit ne mégotant pas non plus sur l’absurdité de la condition humaine et ses failles psychologiques. Dans ce contexte, le fantastique évolue à la marge, comme une menace sourde, mettant en péril la santé mentale et l’orthodoxie idéologique de l’homo soviéticus.

« Qui te parle de Dieu, ici ? s’étonna Vassili. Que nous apprend la dialectique marxisto-léniniste ? Que la pensée est matière ! Et si la pensée est matière, qu’engendre-t-elle ? »

Au pays du matérialisme historique, dieu est en effet mort. Pourtant, les superstitions continuent à s’accrocher, comme les matérialisations parasites d’un esprit humain toujours tenté par l’irrationnel et sa part d’ombre. Le SSE-2 apparaît ainsi comme l’antidote à ce travers, préservant le paradis du prolétariat contre les atteintes surnaturelles de ces créations mentales. Son équipe hétéroclite, composée d’une secrétaire adepte du tarot et du tricot, d’un ethnologue usant de ses connaissances sur le chamanisme pour exorciser les cargaisons douteuses, d’une stagiaire toute fraîche fan des romans à l’eau de rose d’Anne Golon, et d’une responsable embourbée dans des problèmes familiaux insolubles, œuvre à leur éradication sur le sol soviétique avant qu’ils ne puissent y prendre racine. Une tâche ingrate et pourtant nécessaire qui ne leur apporte guère de gratifications.

Sur fond de pénurie, L’Organisation raconte leur combat contre une entité retorse issue du légendaire amérindien. Saga triste au rythme lent, au point parfois de susciter l’ennui, le roman de Maria Galina ne nous épargne rien des détails du quotidien du citoyen soviétique, décrivant la dissolution de l’utopie communiste dans les files d’attente, la paupérisation, la corruption et un climat de suspicion anxiogène. Un pays où la jeunesse a renoncé à porter le rêve de ses aînés, préférant se réfugier dans la fiction des romances à bon marché.

Au final, L’Organisation se révèle une œuvre singulière, témoignant de la vitalité d’une littérature russe contemporaine n’ayant rien à envier à ses prédécesseurs et ne craignant pas d’user des ressorts du fantastique. À lire pour assouvir sa curiosité.

L’Organisation – Saga triste et fantastique de l’époque de la stagnation (SES-2, 2009) de Maria Galina – Agullo Éditions, février 2017 (roman traduit du russe par Raphaëlle Pache)

Crimes apocryphes

Le Défi Lune d’encre a encore frappé. Que fait la police !

La quatrième de couverture des Crimes apocryphes présente René Reouven comme un « trésor national ». Bigre ! Une telle assertion mérite qu’on s’y arrête, même si ses récits holmésiens, déjà publiés chez « Lunes d’encre » sous le titre de « Histoires secrètes de Sherlock Holmes » puis réédités en poche, n’usurpent pas leur excellente réputation.

Science Fiction, non ! Imaginaire, oui !

Le lecteur de science-fiction peut sans doute être étonné par la parution dans la collection « Lunes d’encre » de deux ouvrages qui – en fin de compte – n’appartiennent pas à ce genre. Néanmoins, avant de pousser des cris d’orfraie, puis de se lamenter sur la décadence supposée de ce champs de l’Imaginaire (la SF est morte !), voire sur le manque d’inspiration des éditeurs (ils ne prennent plus de risques ces sauvageons !), le lecteur serait bien avisé de lire ce qui suit.

Déjà connu dans la collection « Lunes d’encre » pour deux livres, La Partition de Jéricho et Histoires secrètes de Sherlock Holmes, René Reouven fait partie de ces écrivains populaires disposant de plusieurs nuances à leur plume. Ayant lu le second titre, je n’ai pu que me réjouir de la publication des deux volumes de ces Crimes apocryphes, où se révèlent une fois de plus les qualités d’écriture, d’érudition et d’imagination d’un véritable conteur. Je l’affirme d’ailleurs sans ambages : je suis désormais fan de l’auteur, la pire espèce qu’il soit en ce bas monde après celle de l’écrivain prolifique de Fantasy.

Pour les amateurs de faits, Crimes apocryphes rassemble sept romans, dont un inédit, et deux novellas. Les deux volumes sont enrichis d’une préface et d’une bibliographie bien informée de Jacques Baudou, chaque texte étant de surcroît commenté par René Reouven lui-même. A tout ceci, il convient d’ajouter des illustrations de couverture de Guillaume Sorel du meilleur effet.

Les confections d’un érudit du crime.

Le crime fournit le fil directeur, un fil évidemment rouge sang, à ces deux volumes composés par René Reouven. L’auteur semble d’ailleurs intarissable sur ce point. Rien d’étonnant lorsque l’on sait qu’il est à l’origine du roboratif Dictionnaire des assassins. Il ne s’agit néanmoins pas ici de nous décrire par le menu les investigations d’infatigables enquêteurs au prise avec des crimes insolubles ou des énigmes mystérieuses. Même s’il dresse en creux leur portrait, René Reouven fait du crime, ici conçu comme un des beaux-arts, le cœur de ses récits. Des crimes élaborés comme des œuvres d’art et imaginés par des esthètes criminels. Ainsi, au cours d’un jeu de rôle où les participants doivent proposer un scénario de crime parfait, les membres du Cercle de Quincey se laissent prendre au jeu du boulevard du crime. De la même façon, dans « Souvenez-vous de Monte-Cristo », le meurtrier imagine une vengeance en s’inspirant des Mémoires de Jacques Peuchet, œuvre réelle ayant elles-même fournie la matière du roman d’Alexandre Dumas, Le comte de Monte-Cristo. Bien entendu, ces belles mécaniques échappent au contrôle de ces artisans du crime pour la plus grande joie du lecteur qui ne peut qu’admirer, l’implacable enchaînement des événements conduisant au châtiment.

Romancier et écrivain.

Dans plusieurs interviews, René Reouven avoue avoir développé le goût pour la lecture dans les pages des feuilletonistes plutôt que dans celles des auteurs des belles lettres. Paul Féval, Pierre Souvestre et surtout Zevaco figurent dans son panthéon personnel. Voyage au centre du mystère est à la fois un véritable roman feuilleton et un hommage au roman feuilleton (ce n’est pas par hasard si Pierre Souvestre lui-même apparaît dans ce roman). Affrontement ontologique entre deux personnages, l’un personnifiant le crime et l’autre la justice, ce roman alterne dans deux parties les points de vue du criminel et du policier. Le lecteur suit ainsi cette lutte du glaive et du poignard des deux côtés de la barrière. En dépit du mépris des partisans des belles lettres pour le roman feuilleton et toutes les manifestations de la littérature populaire, René Reouven écrit ici d’une plume que pourrait lui envier beaucoup de ces chantres de la grande littérature. Il enlumine ses intrigues complexes et documentées, en usant de la subtilité des tournures et de la richesse du vocabulaire comme un maître orfèvre. De surcroît, avec un humour délicieux et un certain goût pour le calembour.

Imaginaire littéraire et historique revisités.

La littérature et l’Histoire irriguent l’imagination de René Reouven, lui offrant l’opportunité de restituer l’esprit et le contexte d’une époque avec une économie de moyens et une érudition historique et littéraire impressionnante. Que ce soient la Mésopotamie antique (Tobie or not Tobie), la France des Lumières (Le grand sacrilège), le XIXe siècle victorien (Les grandes profondeurs) ou français (Les confessions d’un enfant du crime et Voyage au centre du mystère), le Far West de la conquête américaine (Le rêveur des plaines), René Reouven investit l’Histoire et l’enrichit par son imagination au point de flouter les contours de la réalité et de la fiction. N’avoue-t-il pas d’ailleurs en commentaire des Confessions d’un enfant du crime : « c’est un roman dont on peut dire que si je ne peux prouver que tout ce qui est dedans est vrai, personne ne pourra prouver que ce qui est dedans est faux. » Bref, au viol de l’Histoire, il préfère le consentement mutuel.

La narration à la première personne, en forme de témoignage, et la multiplication des points de vue par l’utilisation d’extraits de journaux ou de correspondances intimes, faisant entrer le lecteur dans la confidence, renforcent cette impression de réel. De même, les nombreuses références ou hommages à des auteurs classiques et moins classiques (René Reouven ne faisant pas de discrimination, la liste de ses références est longue), l’implication des auteurs eux-mêmes et de leurs créatures dans l’intrigue participent fortement au processus, créant une connivence ludique avec le lecteur (voir le patchwork, composé de citations empruntées à des personnages renommés, inséré dans l’intrigue de Tobie or not Tobie). Avec un grand plaisir, on retrouve ainsi Jules Verne, Mary Godwin, Lord Byron, le docteur Polidori, la bête du Gevaudan, John Chisum, Pat Garret, Billy the Kid, Gérard de Nerval, Lautréamont, William Crookes, Robert-Louis Stevenson, Jack l’éventreur et bien d’autres au détour des pages de ces deux impressionnants volumes.

Arrivé au terme de cette longue chronique, difficile d’afficher une préférence. Tous les textes présentés ont des qualités indiscutables. Peut-être peut-on signaler deux axes pour guider la lecture, l’un nettement plus policier (Tobie or not Tobie, Les confessions d’un enfant du crime, Voyage au centre du mystère, Le cercle de Quincey et Souvenez-vous de Monte-Cristo) et l’autre mêlant Histoire et fiction teintée de fantastique (Le grand sacrilège, Un fils de Prométhée, Le rêveur des plaines et Les grandes profondeurs).

Dans tous les cas, ces Crimes apocryphes proposent quelques longues heures de lecture et de plaisir car, contrairement à de nombreux autres auteurs, René Reouven ne laisse pas le lecteur sur le bord de la route.

Crimes apocryphes de René Reouven – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2006

La Reine en jaune

Les adeptes de Anders Fager (Iä, Iä, Cthulhu fhtagn !) n’auront sans doute pas manqué le second ouvrage paru en ce début d’année dans nos contrées. Les éditions Mirobole sont en effet allées pêcher quelques inédits au sein du vivier des textes horrifiques de l’auteur suédois. De quoi ravir d’extase ses zélotes et entretenir son culte pour des éons, que dis-je, pour l’éternité !

Ahem…

Composé de cinq nouvelles entrelardés de fragments d’histoire servant de liens, La Reine en jaune n’usurpe pas sa qualité d’évangile noire et fantastique (Iä, Iä, Cthulhu fhtagn !). Loin de l’image de sociale-démocratie policée, le recueil dessine le portrait d’une Suède occulte où agissent des sectes aux croyances antédiluviennes toutes entières dévouées à leurs dévotions impies.

À bien des égards, la Suède de Anders Fager se révèle inquiétante, du moins pour le commun des mortels. Des créatures anciennes, hybrides monstrueux d’humains et de choses innommables, côtoient l’humanité, se cachant de celle-ci pour continuer à accomplir leurs rituels sanglants. Dans ce paysage éminemment lovecraftien, les Tcho-Tcho y sont d’ailleurs crédités comme peuple immigrant, on suit l’élévation vers un autre plan de l’existence d’une performeuse sado-maso poussant son art dans une direction moins inoffensive. On s’attache au quatrième étage d’une maison de retraite où les pensionnaires ne meurent jamais en ayant recours à des rites païens puisés dans le légendaire pré-chrétien. On participe à l’invasion d’une île perdue avec un commando des forces spéciales pensant agir contre une base secrète russe. On accompagne enfin le voyage d’une grand-mère à travers le continent européen, de l’ex-Yougoslavie à la Suède, vers sa famille aimante.

Sans chercher à déflorer le recueil, reconnaissons immédiatement à Anders Fager une imagination fantasque fort réjouissante. Les récits de La Reine en jaune oscillent entre l’irrévérence et l’horreur. Mais, ils sont surtout drôles, d’un humour noir flirtant parfois avec l’absurde.

Parmi les textes, trois se détachent très nettement. Pour commencer, « Cérémonies », où nous pénétrons l’univers feutré, parfumé aux effluves de choux, de détergent et de merde, d’une maison de retraite. L‘auteur suédois transfigure le quotidien mortifère des pensionnaires du quatrième étage de l’institution en fête paillarde et cruelle, où l’on sacrifie des chiens abandonnés, avant de s’asperger de leur sang, où l’on participe à des orgies, déambulateurs et Alzheimer y compris, et où l’on charge un bouc émissaire de tous les maux.

« Quand la mort vint à Bodskär » intègre illico ma bibliothèque idéale de nouvelles fantastiques. Rien que pour son magnifique incipit : « C’est lors d’une nuit d’automne éclairée par un fin croissant de lune que la mort arriva à Bodskär. C’est une forme de mort inconnue qui s’y présenta. Elle était en acier et renvoyait des reflets métalliques. Elle avait été pensée dans les moindres détails, avait fait l’effet de nombreux exercices… La mort qui débarqua à Bodskär était humaine et moderne. […] Le problème était que la mort se trouvait déjà à Bodskär. Celle là était noire et terrifiante. Elle était séculaire, boursouflée et empestait le poisson pourri, la graisse de phoque et le bois vermoulu. » Tout est dit, le reste n’étant plus qu’un lent crescendo de violence et d’angoisse, débouchant sur un dénouement impeccable.

Mais, c’est incontestablement « Le voyage de Grand-Mère » qui apparaît comme le point d’orgue du recueil. En lisant ce road-novel déjanté, on hésite entre le ricanement nerveux et la franche hilarité, avant de céder au second sans regret.

Bref, après Les Furies de Borås, La Reine en jaune n’apparaît pas comme un rendez-vous manqué, bien au contraire cette nouvelle variation autour des mythes de Chtulhu se révèle tout aussi déviante et empreinte de folie furieuse.

Ah ! J’allais oublier : Iä, Iä, Cthulhu fhtagn !

reine_jauneLa Reine en jaune de Anders Fager – Éditions Mirobole, collection « Horizons pourpres », 2017 (textes extraits de l’ouvrage Samlade svenska kulter, traduit du suédois par Carine Bruy)

En des Cités désertes

Défi Lunes d’encre, toujours et encore, avec une quinzième contribution. On avance, c’est une évidence…

« Je me demande ce qui se serait passé si nous n’avions pas renoncé à nos idéaux dans les années soixante-dix. Si nous avions continué dans la même voie et changé le monde.

–  Il n’est pas trop tard pour le faire.

– Tu plaisantes ?  Ronald Reagan a été élu président. Ils veulent expurger l’évolutionnisme des livres de classe et renvoyer les femmes dans leur foyer, pour qu’elles se cantonnent à leur rôle de reproductrices. On ne peut plus acheter Rolling Stone en Caroline du Nord. Ils laissent les Noirs crever de faim et polluent l’eau et l’atmosphère. Ils creusent le déficit national pour fabriquer des missiles et fomenter des guerres en Amérique centrale . »

Au Mexique, entre jungle et ville, passé et présent, quatre Américains accomplissent une quête personnelle. Trois hommes et une femme unis par des liens tenus, qui recherchent des raisons de continuer à vivre alors que tout s’effondre autour d’eux. Quatre existences contraintes de puiser aux tréfonds de leur cœur les ressources nécessaires pour briser le cycle des renoncements et des échecs.

Deuxième roman de Lewis Shiner, En des Cités désertes reflète bien son époque, ces années Reagan cyniques et triomphantes. La Guerre froide, un temps mise en sourdine, semble connaître un regain d’activité, ultime soubresaut de violence avant sa mutation sous une autre forme. En Amérique centrale, les États-Unis défendent le pré carré établi depuis la doctrine Monroe, la CIA soutenant mouvements contre-révolutionnaires et gouvernements minés par la corruption contre une guérilla communiste, elle-même fragilisée par ses divisions internes. Sur fond d’Irangate, Lewis Shiner met ainsi en scène les pratiques douteuses de la démocratie américaine, mêlant aux éléments géopolitiques les mythes de la civilisation maya. Il convoque le passé précolombien, donnant une explication à l’effondrement de l’Empire maya sans doute discutable, mais convenant idéalement au parallèle dressé avec les révoltes zapatistes et sandinistes contre l’Empire américain. Ce n’est pas un hasard d’ailleurs si l’affrontement final se déroule dans les ruines de Na Chan, une ancienne cité maya.

En des Cités désertes incarne également le désenchantement de la génération hippie, tiraillée entre le consumérisme et la tentation de l’extrémisme. On y retrouve quelques motifs développés par la suite dans Fugues, même si l’histoire du rock se cantonne à un titre emprunté à la discographie de Cream et à l’apparition un tantinet hors de propos de Hendrix. Hélas, on a un peu de mal à s’attacher aux personnages, ce quatuor d’Américains plongés au cœur de l’insurrection zapatiste, d’autant plus qu’ils semblent totalement déconnectés des événements. Entre Eddie, dépressif et dépendant à la drogue, Carmichael, sans cesse en quête du reportage qui lui permettra de booster sa carrière de journaliste, et Thomas dont la vie sentimentale s’apparente à un ratage complet, seule Lindsey émerge, lumineuse et porteuse d’espoir. Je sais, ça fait cliché.

Le roman de Lewis Shiner reprend enfin à son compte quelques unes des pseudo-sciences, très tendance dans les années 80. Champignons hallucinogènes, régression dans la mémoire collective et voyage dans le passé, les amateurs du film Au-delà du réel retrouveront sans difficulté les marottes d’une génération obsédée par la théorie jungienne et les paradis lysergiques. C’est d’ailleurs le seul argument fantastique de cette histoire.

Bref, En des Cités désertes apparaît encore comme une œuvre de jeunesse d’un auteur qui depuis ce roman a affiné sa plume et ses thématiques. Et de la plus belle façon qui soit.

En des Cités désertes (Deserted Cities of the Heart, 1988) de Lewis Shiner – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2001 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean-Pierre Pugi)

Les continents perdus

Gilles Dumay venant de laisser sa place à Pascal Godbillon à la tête de la collection Lunes d’encre, profitons du défi initié par A. C. de Haenne pour rappeler qu’il y a aussi été publié sous le pseudonyme de Thomas Day (non non, je ne vais pas parler de Resident Evil)

Pourvue d’une illustration de couverture suggestive (je ne sais pas vous, mais moi, je kiffe!), l’anthologie Les continents perdus prolonge l’expérience entamée par Thomas Day dans la défunte collection « Présence du futur » (Aventures lointaines 1 et 2). L’ouvrage présente une sélection de nouvelles et novelettes dont la publication s’étale de 1986 à 2002. Formats de prédilection de la science-fiction, la nouvelle et la novella demeurent hélas les grandes oubliées de l’édition, si l’on fait abstraction de la récente collection « Une Heure-lumière ». Un fait regrettable lorsque l’on constate la grande qualité des textes réunis ici. Walter Jon Williams, Ian R. MacLeod, Michael Bishop, Lucius Shepard et Geoff Ryman, leurs histoires se révèlent époustouflantes par leur justesse, leur imagination et leur sensibilité. Rassurez-vous, je pèse mes mots.
Dans un avant-propos concis et un tantinet polémique, Thomas Day (aka Gilles Dumay, directeur de la collection Lunes d’encre) dévoile sa conception des littératures de l’Imaginaire. Compte tenu de sa liste d’auteurs préférés, je ne peux que le suivre… Mais, revenons au sommaire de l’anthologie où il nous propose cinq destinations à cinq époques différentes. Une invitation au voyage alléchante, mais pas seulement.

« Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui même. On croit qu’on va faire un voyage mais bientôt c’est le voyage qui vous fait ou vous défait. »

Nicolas Bouvier

Premier texte de l’anthologie, « Le Prométhée invalide » relève de l’uchronie. Walter Jon Williams met en scène les personnages de Lord Byron, Percy et Mary Shelley dans une réalité historique alternative, où l’écriture du roman Frankenstein ou le Prométhée moderne ne se déroule pas dans les conditions que nous connaissons. A l’instar de Brian Aldiss (voir le roman Frankenstein délivré), l’auteur américain s’amuse avec le genre et l’une de ses œuvres maîtresses. Il le fait en prenant comme décor l’Europe au lendemain des boucheries napoléoniennes, empruntant à l’époque son style sans trop alourdir le récit. Bref, voici, une lecture agréable et engageante pour la suite.

« Tirkiluk » n’a pas été étranger à mon envie de découvrir les romans de Ian MacLeod (pour mémoire, Les Îles du soleil chez Folio SF et L’âge des Lumières chez DLE). Cette nouvelle raconte l’arrivée et l’installation d’un jeune météorologue dans une station de l’Arctique. Le contexte est celui de la Seconde Guerre Mondiale et bien entendu les informations que le jeune scientifique doit collecter sont vitales au bon déroulement des opérations militaires. Que les lecteurs réfractaires aux histoires militaires se rassurent, ce texte s’éloigne très vite de ces prémisses guerrières. On assiste en effet à la découverte par un occidental d’un milieu et d’une culture (celle des Inuits) qui lui sont totalement étrangers. Et progressivement, cette étrangeté finit par contaminer le récit, nimbant les contours de la réalité d’une aura de fantastique. Inutile de préciser que la rédaction de l’histoire sous forme de journal intime convient idéalement à l’atmosphère.

« Apartheid, Supercordes et Mordecai Thubana » est sans doute le texte que je préfère dans cette anthologie (encore que mon cœur balance avec la nouvelle suivante). Michael Bishop n’est pas totalement inconnu en France puisque les amateurs de Philip K. Dick ont sans doute lu son hommage au Maître du Haut Château (Requiem pour Philip K. Dick). Néanmoins, je souhaiterais en lire davantage de cet auteur, surtout au regard de ce superbe récit. En effet, celui-ci est à la fois audacieux et engagé. Relier physique quantique et discrimination raciale, tout en dénonçant l’Apartheid, ce système ségrégationniste institué en Afrique du Sud jusqu’à la fin des années 1990, n’est pas une mince affaire. Abordé selon le point de vue d’un descendant de Boers, Afrikaner bon teint, l’histoire ne bascule à aucun moment dans la caricature et Michael Bishop s’en sort, je trouve, de façon fort satisfaisante. Coup de cœur et coup de maître.

Bien connu dans nos contrées grâce au Bélial’ et à Jean-Daniel Brèque, on aimerait que le talent de Lucius Shepard soit reconnu plus largement. Ici, l’auteur américain force une nouvelle fois l’admiration avec un texte à mi-chemin du fantastique et de la Science-Fiction. Ne tergiversons pas, j’avoue m’être régalé en découvrant le Delà, cette contrée singulière peuplée de vagabonds et de leurs chiens, un territoire traversé par des trains mystérieux et sillonné de monstruosités mortelles. Une invitation au voyage en forme d’aventure au cœur des Ténèbres. Bref, « Le train noir » apparaît comme mon second coup de cœur.

Geoff Ryman restera connu dans nos contrées pour une poignée de nouvelles. Primé à plusieurs reprises (British Science Fiction Award et World Fantasy Award, pour ceux que ça intéresse), « Le pays invaincu. Histoire d’une vie » se révèle un texte fort émouvant où l’on découvre la vie d’une petite fille (puis jeune femme) dans un pays qui n’est pas tout à fait le Cambodge, mais qui y ressemble fortement quand même. Un univers assez singulier, teinté de fantasy, qui pour cette raison pourrait peut-être décourager les lecteurs cartésiens. S’inspirant d’une réalité tragique, la nouvelle n’en demeure pas moins empreinte d’une justesse touchante.

Seule anthologie publiée dans la collection Lunes d’encre, Les continents perdus nous font regretter la faible appétence du lectorat pour les nouvelles. Un fait que l’on peut regretter au regard de la qualité des textes sélectionnés ici.

Les continents perdus – Anthologie proposée par Thomas Day – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », septembre 2005 (recueil traduit de l’anglais par Jean-Daniel Brèque)