La Peau froide

L’argument de départ de La Peau froide brille par sa simplicité élémentaire. Un homme est débarqué sur une île perdue dans l’Atlantique sud pour y accomplir une mission de climatologie d’un an. Très rapidement, on apprend que cet exil volontaire est motivé par un passé marqué du sceau de la violence et de la trahison et qu’il a saisi cette occasion de se tenir au large et en marge du monde pour lire et méditer, entre deux relevés climatologiques. Et, encore plus vite, il est obligé d’abandonner tous ses projets devant l’assaut de créatures marines acharnées à sa perte. Face à la menace, il ne trouve alors le salut qu’en extorquant la protection du seul autre habitant de l’île, un être fruste et mutique, vivant reclus dans un phare, dont il ne connaît que le nom: Batís Caffó.

Sur cette trame minimaliste que l’on pourrait craindre répétitive, Albert Sánchez Piñol brode un huis clos oppressant où l’assaut incessant des vagues de l’Atlantique contre les murs du phare s’efface devant la fureur et le caractère incompréhensible des attaques de créatures issues des abysses. Des êtres semblables à l’homme à bien des égards, mais dont l’étrangeté, voire la monstruosité, repousse toute tentative de communication.

Inlassablement, nuit après nuit, les deux hommes s’opposent ainsi aux offensives des crapauds, comme Batís les surnomme, retranchés dans le phare transformé en bunker. À coups de carabine, avec des explosifs ou plus simplement dans un corps à corps sauvage, ils luttent d’arrache-pied pour leur survie, massacrant les vagues d’assaut ennemies avec une application dénuée de sentiment. Et, peu-à-peu, le spectacle de la tuerie renvoie le compagnon de Batís, narrateur des événements, à l’image de sa propre condition, à ses préjugés et à l’absurdité d’un conflit dont les enjeux lui échappent.

Tout au long du récit, on pense évidemment à Howard P. Lovecraft, mais également à William Hope Hodgson. Les vastes espaces maritimes, les profondeurs océaniques et l’effroi de l’inconnu nous y poussent inexorablement. Mais, il y a la mascotte, une créature marine de sexe féminin adoptée par Batís, dont il abuse sans vergogne pour assouvir sa libido. Elle exhale une sensualité trouble, dépourvue de tabou, introduisant le doute dans l’esprit du narrateur. À son contact, pendant que la rage des combats se transforme en lassitude, il développe un étrange sentiment de proximité le poussant à s’interroger. L’affrontement avec les crapauds est-il inévitable ? L’incommunicabilité avec ces créatures est-elle vraiment définitive ? Ne pourrait-on pas trouver un terrain d’entente avec elles, même si Batís s’y oppose ? Ces questions le taraudent jusqu’à un dénouement, en forme de mise en abyme qui calme tout net.

Roman à l’atmosphère prenante, La Peau froide use des ressorts du fantastique pour confronter l’homme à lui-même, dévoilant à sa raison la monstruosité de son esprit. À moins que dans un réflexe salutaire, il ne surmonte cette noirceur intrinsèque. Pas facile.

La Peau froide (La pell freda, 2002) de Albert Sánchez Piñol – Réédition Actes Sud, collection « Babel », 2007 (roman traduit de l’espagnol [catalogne] par Marianne Millon)

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Les Visages de Mars

À l’instar de Jean-Jacques Girardot ou de Serge Lehman (même si celui-ci a effectué un retour comme scénariste BD), Jean-Jacques Nguyen figure parmi les étoiles filantes de la science-fiction francophone. Venu au genre via l’astronomie et le fanzinat, il s’est illustré notamment avec « L’Amour au temps du silicium », nouvelle multi-primée inscrite au sommaire de l’anthologie Escale sur l’Horizon. Pour autant, en dépit d’un réel talent, les promesses esquissées par la trentaine de nouvelles dont il est crédité, ne se sont pas concrétisées par un roman, l’auteur délaissant complètement l’écriture. Mais, peut-être effectuera-t-il un come-back, qui sait ? En attendant, Les Visages de Mars, coédités par Orion et Le Bélial’, demeure son seul recueil. Une rareté dont il convient de mesurer la qualité, tant du point de vue du traitement des personnages que de ses vertus spéculatives.

Les visages de Mars oscille entre fantastique et science-fiction, acquittant son tribut à Lovecraft, Egan et Ballard , mais aussi aux auteurs de la speculative fiction britannique, sans céder un seul instant à la facilité du pastiche. Si « Rêve de Chine » et « Swing, puzzle, Harlow » jouent avec les ressorts de l’œuvre de l’auteur de Providence, on sent que les références ne sont pas encore complètement digérées. Anticipant la Croisière jaune, le premier texte décrit la traversée de l’Himalaya par une expédition automobile en quête du col qui lui permettra d’atteindre la Chine. Le périple des aventuriers se mue progressivement en une interminable ascension, traversant des villages abandonnés, cernés par des abîmes insondables et des cimes glaciales balayées par un vent d’ailleurs. Une longue course, hélas dépourvue de véritable tension dramatique, où l’on ne sent pas vraiment la folie s’emparer de l’esprit du narrateur. Inspiré également du corpus lovecraftien, le second texte se révèle surtout comme un portrait caustique de l’univers des studios hollywoodiens pendant les années 1930. Le dénouement, au demeurant très sage, pâtit malheureusement de son caractère prévisible. Mais le meilleur est à venir.

Avec « Incident de villégiature », on atteint le premier point d’orgue du recueil. Dans cette excursion au bord du golfe du Morbihan, l’auteur produit un superbe texte fantastique, fustigeant au passage le conformisme de nos modes de vie avec une gouaille vacharde et réjouissante.

Dans un registre différent, « Nos anges sont de fiel » pose la question de la mort de Dieu, y répondant par un récit étrange, maniant d’une manière très visuelle la métaphore et une certaine forme d’humour. Les amateurs de Moebius apprécieront.

« Temps mort, morte saison » se révèle un excellent texte d’inspiration ballardienne. La fiction spéculative chère à l’oracle de Shepperton, mais aussi à Christopher Priest, s’y marie avec bonheur à un récit empreint de nostalgie, tout entier porté par le deuil et la mort. Deuxième point d’orgue du recueil, assertion non négociable.

Vertige science-fictif garanti avec « L’Homme singulier », où nous découvrons les capacités d’un homme dont le cerveau héberge un trou noir. Un fait lui donnant un réel avantage sur ses contemporains, mais dont il éprouve également les conséquences dans sa relation à autrui. Ce court texte de hard science qui ne déparerait pas dans un recueil de Greg Egan, révèle aussi d’étonnantes qualités humaines, témoignant de l’intérêt de l’auteur pour « ce qui se passe entre les gens ».

Avec « L’Ultime réalité », on franchit un nouveau cap, Jean-Jacques Nguyen n’hésitant pas à mêler la physique fondamentale à la géométrie impie de H.P. Lovecraft. Ici, l’exploration de l’infiniment petit des particules subatomiques ne conduit pas à la révélation des paramètres cachés de la physique quantique, mais bien au dévoilement d’une réalité insupportable à l’entendement humain. Avec ce récit malin et extrêmement bien construit, Jean-Jacques Nguyen opère ainsi un glissement vers la science-fiction à laquelle il convient finalement de rattacher Lovecraft.

Avec « Les Architectes du rêve », on s’aventure du côté des univers virtuels. Dans un Paris futuriste ayant subit une refonte totale de son paysage, la ségrégation socio-spatiale néo-libérale apparaît comme la norme. Pour distraire les élites oisives, on capte dans la mémoire des habitants les plus âgés et les plus pauvres, les souvenirs de leur enfance. Le matériau sert ainsi à modéliser pour les plus riches un Paris virtuel où ils peuvent se distraire, tout en consommant au prix fort les services offerts par la multinationale commercialisant ce produit. Mais, la revanche des losers se cache dans les recoins du programme… Ce texte révèle en creux les préoccupations politiques de l’auteur et son angoisse de l’avenir néo-libéral dont on devine déjà les évolutions dans les années 1990. Une tendance amplifiée et confirmée depuis cette époque, sans que rien ne soit venu l’infléchir.

Pour terminer, « Les Visages de Mars » nous ramène aux premières amours de Jean-Jacques Nguyen : l’exploration de l’espace. L’auteur reprend ici à son compte l’un des lieux communs de la science-fiction, la planète Mars. S’inspirant de la célèbre photo de la sonde Viking, où l’on croyait distinguer une face humanoïde sculptée à la surface d’un rocher martien, il ressuscite quelques uns des fantasmes de l’humanité concernant la planète rouge. Voici un excellent texte qui permet de terminer la lecture de ce recueil sur une touche de nostalgie, celle d’une science-fiction privilégiant le sense of wonder.

Hétéroclite et pourtant brillant, Les Visages de Mars dévoile toute l’étendue de la palette d’un auteur prometteur dont on aurait aimé continuer à lire les histoires. À défaut de cela, contentons nous de ce recueil disponible en numérique ici.

Les Visages de Mars de Jean-Jacques Nguyen – Orion éditions & Le Bélial’, « Étoiles Vives/Bifrost », 1998

Refuge 3/9

Transfuge des éditions Mirobole, Nadège Agullo a rejoint Estelle Flory, Sébastien Wespiser et Sean Habig pour fonder sa propre maison au début de l’année 2016. Parmi les premières publications, on y retrouve naturellement une partie du catalogue de l’éditeur bordelais, à commencer par Anna Starobinets. L’auteure russe n’est pas vraiment une inconnue, on lui doit notamment le recueil Je suis la reine et le roman Le Vivant. Avec Refuge 3/9, titre plus ancien dans sa bibliographie, elle accouche d’un récit insolite qui, sans doute, désarçonnera plus d’un lecteur par son étrangeté – n’étant pas sans rappeler ENtreFER de Iain Banks.

Résumer l’intrigue de Refuge 3/9 relève d’un exercice de haute voltige qui au final ne contribuerait qu’à l’amoindrir. Que le lecteur potentiel sache tout de même qu’on y suit le périple d’une photographe transformée en clochard mourant, de Paris à la frontière russe, alors que le monde s’apprête à succomber à une apocalypse d’ampleur cosmique. On y côtoie également un garçon de sept ans, kidnappé dans un train fantôme par un mort-vivant qui l’emmène dans une isba perdue au fond d’une forêt sans fin. À moins qu’il n’ait été hospitalisé dans une clinique après une chute grave. Les faits nous glissent entre les mains comme une savonnette, et l’irruption de son père, transformé en araignée, et d’une ribambelle de créatures issues du folklore russe (l’Osseuse, la Dormeuse, l’Immortel, le Sylvain, le Paludéen pour n’en citer que quelques-unes) n’arrangent pas la situation.

Avec Refuge 3/9, Anna Starobinets a écrit un roman puissant et inquiétant. Le thriller y croise le conte fantastique et le roman catastrophe sur fond de surréalisme. L’auteure russe ne ménage en effet pas sa peine pour instiller l’angoisse et l’horreur, s’amusant à changer de registre sans transition au détour d’un chapitre ou même d’une page. Elle mêle l’effroi du fantastique à une atmosphère globalement anxiogène, multipliant les effets comiques, voire grotesques. Elle joue enfin avec les limites des genres, poussant le jeu jusqu’à bousculer les frontières entre le réel et la fiction. Le récit oscille ainsi entre le cauchemar éveillé, le road novel bizarre et la prophétie apocalyptique réalisée, mélangeant le délire des augures du Net aux motifs traditionnels des contes.

Bref, voici un roman étonnant, bien dans la veine du recueil Je suis la reine. De quoi aborder l’imaginaire russe contemporain avec l’univers d’un auteur qui s’impose d’emblée comme un incontournable. Assertion non négociable.

ps : le roman vient de paraître en poche. L’occasion de se rattraper.

Refuge 3/9 de Anna Starobinets – Éditions Agullo, mai 2016 (Roman traduit du russe par Raphaëlle Pache)

Certains ont disparu et d’autres sont tombés

Joel Lane n’est pas très connu dans nos contrées où ses textes n’ont été publiés qu’à trois occasions. Figurant au sommaire de l’excellente anthologie La Petite mort, « La grille de la douleur » fait d’ailleurs partie de la sélection de son traducteur Jean-Daniel Brèque dont on peut louer ici le travail de passeur passionné.

« Quand l’environnement change, les instincts doivent changer, eux aussi. Donc, si le monde extérieur devient destructeur, les instincts doivent aussi devenir destructeurs. Je ne sais pas ce qui se passe en ce moment, mais je pense que ça en fait partie. Les gens n’apprennent plus les uns des autres. Il n’y a plus que l’individu et le monde extérieur. Plus l’environnement devient surpeuplé, pollué et insensé, plus les instincts doivent être dévoyés. »

Œuvrant pour l’essentiel dans le fantastique et la nouvelle, l’auteur britannique est mort en 2013, laissant derrière lui plusieurs recueils, des poèmes et deux romans. Certains ont disparu et d’autres sont tombés rassemble trente courts textes qui impressionnent par leur qualité et l’homogénéité de leurs thématiques.

Joel Lane enracine en effet ses récits dans le Black Country, autrement dit ces territoires industriels qui ont grignoté la campagne autour de Birmingham. Un décor sinistre composé de voies express enchevêtrées, de zones commerciales sans âme, de friches désolées et de banlieues en voie de taudification. Le parfait reflet d’une société malade, en proie au chômage et à la précarité, dont les solidarités ont cédé la place à une société de consommation névrosée, avide de plaisirs à bon marché. En ces lieux désertés par la chaleur humaine, habités par des familles dysfonctionnelles et des couples préférant le sexe sans lendemain à l’amour, le fantastique ne se manifeste qu’à la marge, comme un signe supplémentaire de crise et dépression. Un peu comme une mauvaise herbe poussant entre les briques disjointes d’un mur lépreux.

L’univers dépeint par Joel Lane semble ainsi ancré dans une interzone née du thatchérisme, du post-thatchérisme et du spleen de ses habitants. Des flics, témoins d’événements bizarres, des marginaux rongés par le deuil et la culpabilité, des solitaires cherchant à donner du sens à leur existence ou s’efforçant d’oublier leur passé… Bien peu ressortent grandi du marasme et de l’atmosphère macabre baignant les friches ouvrières, les cités déliquescentes aux ouvertures murées et les grands ensembles bétonnés en attente d’une hypothétique rénovation. D’appartements vides, en pubs poussiéreux fréquentés par une clientèle fatiguées de vivre, en passant par des boîtes de nuit puant la sueur triste, on arpente un topos hanté par des fantômes. Ceux de la prospérité désormais révolue, mais aussi des créatures de la nuit antédiluviennes, vampires et goules, qui semblent elles-mêmes avoir renoncé à diffuser la terreur. Elles se fondent dans la grisaille monotone, condamnées à végéter sous la lueur d’éclairages urbains blafards.

D’une plume diablement évocatrice, Joel Lane nous cueille sans coup férir, acquittant son tribut à ses illustres devanciers – Edgar Allan Poe, Ramsey Campbell, H.P. Lovecraft – avec une classe et un talent admirable. Il nous immerge dans une portion du territoire anglais qui semble échapper à l’emprise du temps, presque métaphorique, déroulant des nouvelles comme une série d’instantanées oscillant entre le conte, le roman noir ou le fantastique plus horrifique, qui cible avec une amère lucidité la déshumanisation de la région des Midlands de l’Ouest.

Parmi les trente nouvelles du recueil, difficile de dire lesquelles apparaissent les plus remarquables. Il en ira sans doute selon les affinités des uns ou des autres. Mais une chose demeure certaine. On ne trouve aucun déchet, aucun texte qui ne laisse insensible ou dubitatif.

Justesse du ton, sobriété du style, tristesse délétère des thématiques et critique politique sous-jacente, voici un recueil qu’aucun amateur de littérature fantastique, voire de roman noir, ne doit négliger, au risque de passer à côté d’une voix marquante du genre.

ps : A commander ici.

Certains ont disparu et d’autres sont tombés de Joel Lane – Nouvelles choisies, présentées et traduites par Jean-Daniel Brèque, Dreampress.com, 2017

Armageddon Rag

 

« Armageddon, la guerre de tous contre tous.

La guerre se justifie quand la cause est juste. Si tu ne fais pas partie de la solution, tu es un élément du problème.

Nul n’a raison, quand tous ont tort. »

Façonné par les mythes, l’humain oscille sans cesse, maladroit, entre passé et futur, entre nostalgie et espoir. Quelque part, en un autre temps, à venir ou révolu, il sait que se trouve un monde meilleur.

Parmi les baby-boomers, nombreux sont ceux à se rappeler les années 1966-1971. Un lustre de tous les possibles. Un instant d’exception où l’utopie semblait à portée de main et à un battement de cœur. Par le truchement des drogues, de l’amour et du rock, le rêve hippie se déployait dans toute son exubérance juvénile et fraternelle. En apparence irrésistible.

Sans doute s’en trouve-t-il encore quelques uns à considérer cette époque comme un temps béni. Celui de leur jeunesse. Une jeunesse nombreuse, montante, colonisant peu à peu la culture via l’underground. Une jeunesse élevée durant la prospérité des trente Glorieuses, prompte à s’insurger contre l’injustice, à bousculer le carcan mis en place par ses aînés, sensible aux expériences nouvelles et encore insouciante aux lendemains du Summer of Love. Un Âge d’Or pour George R.R. Martin et son héros Sandy Blair.

Depuis quelque temps le bonhomme végète, en rade devant sa machine à écrire où l’attend la page trente-sept d’un roman mort né. Sandy a perdu la foi et il ne sait que faire pour la retrouver. Un appartement dans un quartier huppé, un succès d’estime dans la littérature et une compagne, working girl dans l’immobilier. Sa situation a toutes les apparences de la réussite. Et pourtant, qu’il lui semble loin ce temps où, en compagnie de Lark, Slum, Maggie, Bambi et Froggy, il comptait refaire le monde…

Sorti de son spleen par le coup de fil du rédacteur en chef de Hedgehog, journal auquel il a contribué avant de se faire virer comme un malpropre quand celui-ci est devenu une feuille de chou à sensation, Sandy accepte d’écrire un article sur une affaire atroce. Le meurtre du manager des Nazgûl. Un crime qui n’est pas sans lui en rappeler un autre : celui du leader du groupe pendant le concert de West Mesa en 1971…

Prenant prétexte de l’écriture de cet article, il s’embarque pour un périple, d’Est en Ouest, sur les traces des survivants des Nazgûl, en quête de sa jeunesse et de ses espoirs déchus.

En phase de réconciliation avec George R.R. Martin, j’aborde le morceau de bravoure de sa bibliographie. Inutile de chercher à me faire changer d’avis : Armageddon Rag est son chef-d’œuvre. Difficile de poursuivre après une telle assertion sans prêter le flanc à la controverse. Essayons tout de même. L’angle d’attaque de Martin n’est pas celui de l’anecdote ou de la confession de fond de coulisse. Bien au contraire, il s’agit de celui de la nostalgie et des rêves brisés.

Au cours de son voyage, Sandy se coltine à ses souvenirs. Sa participation au mouvement contre la guerre du Vietnam. Son implication dans le bouillonnement musical de la fin des années 1960. Son désir de faire table rase du vieux monde, non dans une orgie de violence, mais dans l’amour. Les rencontres avec le trio des survivants du Nazgûl et ses amis de jeunesse lui offrent l’opportunité de les confronter à la réalité. Amer constat. Les baby-boomers ont rejoint les cohortes de leurs prédécesseurs, communiant dans le consumérisme et le conformisme. Les vieux rockers se sont rangés des voitures quand ils ne sont pas morts en pleine gloire. Et tout le monde se dit que l’histoire n’a pas bifurqué sur la bonne voie au moment propice. Qu’il eût fallu de peu de choses pour que les événements prennent une tournure différente.

Toutefois, peut-on encore tout changer ? Peut-on échapper à la radicalisation, voie sans issue empruntée par des groupuscules comme par exemples le Wheather Underground et les Black Panthers ? Peut-on, et surtout doit-on ressusciter le passé ? Sandy ne se fait pas d’illusion. Il court de désenchantement en désenchantement, découvrant que le temps qui passe, n’a apporté guère de bonheur à ses amitiés d’antan. Jusqu’à ce que resurgissent quatre cavaliers de l’Apocalypse, armés de leurs instruments, prêts à électriser les foules. Le Nazgûl réincarné, reformé par la volonté de Edan Morse, un homme au passé trouble.

Et c’est reparti pour une tournée d’enfer, en réponse à une prophétie. Un long crescendo électrique où se déchaîne le rock. Des concerts hallucinants, au propre comme au figuré, où Martin parvient à nous faire ressentir la frénésie provoquée par Music to Wake the Dead, l’opus majeur des Nazgûl. Et l’on vibre en même temps que les spectateurs, on communie en leur compagnie, écoutant les paroles de Rage, de Prelude to Madness, de Napalm love et du Rag. On est ensorcelé par la basse de Faxon, la batterie de Gopher, la guitare de Di Maggio et la voix lancinante du Hobbit. Et même si les Nazgûl n’existent pas, même s’ils évoquent bien d’autres groupes et chanteurs, on ne peut s’empêcher d’éprouver un sentiment de familiarité à leur égard. Martin dépeint avec brio la dimension religieuse de ces grandes messes païennes, où le public se prosterne devant ses idoles, où il entre littéralement en transe, transporté par leurs scansions.

Au final, George R.R.Martin réussit parfaitement son invocation. À la fois tragique, nostalgique mais jamais larmoyant, Armageddon Rag nous dévoile la force brute de l’utopie sans cesse entrevue, jamais atteinte et pourtant toujours désirable. Et l’on reste longtemps hanté par les riffs rageurs des Nazgûl. J’étais à leurs concerts. Pas vous ?

armageddon_ragArmageddon Rag (The Armageddon Rag, 1983) de George R.R. Martin – Éditions Denoël, février 2012 (réédition traduite de l’anglais [États-Unis] par Jean-Pierre Pugi)

Petite sœur la mort

Paru à titre posthume, Petite sœur la mort nous plonge dans ce Southern Gothic que William Gay affectionnait tant. De quoi me remettre en mémoire Twilight (aka La Mort au crépuscule) et patienter avant de lire son premier roman, La Demeure éternelle, toujours en stand-by dans ma pile à lire.

Année 80, au cœur du Tennessee. David Binder, jeune auteur en quête d’inspiration, s’installe pour six mois dans la maison qu’il a loué au fin fond de la campagne. Loin de l’univers urbain auquel son épouse et sa fille sont habituées, il a été attiré ici par la perspective d’habiter une demeure hantée. Quoi de mieux pour titiller la muse, surtout lorsque l’on a l’intention d’écrire un roman d’horreur. À la condition de ne pas succomber à l’atmosphère d’étrangeté qui imprègne les lieux et de ne pas se laisser influencer par les souvenirs des précédents propriétaires. Peu à peu, ce qui demeurait un simple objet de curiosité, se mue en obsession, contaminant la perception de Binder, le poussant à se détacher de sa famille et de son identité pour réactiver des caractéristiques dormantes de sa personnalité. Sans doute pas les meilleures…

« Ce que je veux dire, c’est que vous, ces choses-là, vous les laissez entrer. »

Avec Petite sœur la mort, William Gay invoque quelques uns des lieux communs du fantastique. Maison hantée, malédiction antédiluvienne, sorcière, possession maléfique, poltergeist, il reprend à son compte des poncifs déjà vus et lus à de multiples reprises, parvenant à distiller un frisson fugitif. Ne nous attachons pas aux personnages, ce sont surtout les lieux qui comptent, la maison et ses environs s’imposant comme le nœud narratif d’une intrigue flirtant avec la culture populaire. Un topos hanté par les histoires dramatiques de ses habitants successifs. Des récits sanglants où petite et grande mort se côtoient, chargées des vices, des rancœurs et des fantasmes entretenus par leurs propriétaires. D’où l’aspect apparemment décousu de l’intrigue, un patchwork sinistre composé de plusieurs histoires qui semblent issues des recherches de Binder, et dont l’aspect dépareillé peut dérouter le lecteur en quête d’un récit linéaire, pourvu d’un début et d’une fin.

Inspiré en partie de l’histoire de la maison hantée des Bell, Petite sœur la mort rappelle également The Shining de Stephen King, l’hôtel vide et l’hivernage laissant la place à une ancienne maison et au paysage inquiétant des bois qui l’environne. Mais, au-delà de sa trame fantastique, le roman de William Gay démontre surtout le fascinant pouvoir de suggestion de l’imagination et de l’écriture sur l’esprit humain.

Petite sœur la mort (Little sister Death, 2015) de William Gay, Éditions du seuil, collection « Cadres noirs », 2017(roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean-Paul Gratias)

L’Organisation

URSS, 1979. Alors que le pays s’apprête à accueillir les Jeux Olympiques, d’étranges événements se produisent dans une cité portuaire. On retrouve un cadavre mutilé d’une manière épouvantable et une ombre hante le stade jouxtant les installations, y instillant une terreur indicible. Bientôt, la situation s’aggrave davantage attirant l’attention des autorités de Moscou, au grand dam du SSE-2, bureau chargé de contrôler les navires pour les purger des éventuelles menaces occultes.

Retour en Russie pour les éditions Agullo, pour le meilleur une fois de plus. Après Anna Starobinets, dont on a pu jauger l’imaginaire angoissant aux éditions Mirobole avant qu’elle ne passe chez Agullo, nous découvrons à présent Maria Galina avec, il faut l’avouer, un enthousiasme presque surnaturel. Certes, L’Organisation ne brille pas pour son exubérance ou sa franche gaîté. Il ne se distingue pas non plus par son souffle romanesque, bien au contraire, l’univers du roman de Maria Galina se révèle froid, enferré dans les routines monotones du quotidien d’une population en proie à une dépression tenace. Bref, à l’image de cette Russie soviétique finissante, sur le point de s’engager dans le bourbier afghan, ultime manifestation de la Guerre froide.

Tristesse et désespoir hantent les pages d’un récit ne mégotant pas non plus sur l’absurdité de la condition humaine et ses failles psychologiques. Dans ce contexte, le fantastique évolue à la marge, comme une menace sourde, mettant en péril la santé mentale et l’orthodoxie idéologique de l’homo soviéticus.

« Qui te parle de Dieu, ici ? s’étonna Vassili. Que nous apprend la dialectique marxisto-léniniste ? Que la pensée est matière ! Et si la pensée est matière, qu’engendre-t-elle ? »

Au pays du matérialisme historique, dieu est en effet mort. Pourtant, les superstitions continuent à s’accrocher, comme les matérialisations parasites d’un esprit humain toujours tenté par l’irrationnel et sa part d’ombre. Le SSE-2 apparaît ainsi comme l’antidote à ce travers, préservant le paradis du prolétariat contre les atteintes surnaturelles de ces créations mentales. Son équipe hétéroclite, composée d’une secrétaire adepte du tarot et du tricot, d’un ethnologue usant de ses connaissances sur le chamanisme pour exorciser les cargaisons douteuses, d’une stagiaire toute fraîche fan des romans à l’eau de rose d’Anne Golon, et d’une responsable embourbée dans des problèmes familiaux insolubles, œuvre à leur éradication sur le sol soviétique avant qu’ils ne puissent y prendre racine. Une tâche ingrate et pourtant nécessaire qui ne leur apporte guère de gratifications.

Sur fond de pénurie, L’Organisation raconte leur combat contre une entité retorse issue du légendaire amérindien. Saga triste au rythme lent, au point parfois de susciter l’ennui, le roman de Maria Galina ne nous épargne rien des détails du quotidien du citoyen soviétique, décrivant la dissolution de l’utopie communiste dans les files d’attente, la paupérisation, la corruption et un climat de suspicion anxiogène. Un pays où la jeunesse a renoncé à porter le rêve de ses aînés, préférant se réfugier dans la fiction des romances à bon marché.

Au final, L’Organisation se révèle une œuvre singulière, témoignant de la vitalité d’une littérature russe contemporaine n’ayant rien à envier à ses prédécesseurs et ne craignant pas d’user des ressorts du fantastique. À lire pour assouvir sa curiosité.

L’Organisation – Saga triste et fantastique de l’époque de la stagnation (SES-2, 2009) de Maria Galina – Agullo Éditions, février 2017 (roman traduit du russe par Raphaëlle Pache)