Les Contes de la Pieuvre

Il m’aura fallu du temps pour décider de chroniquer « Les Contes de la Pieuvre ». Non parce que la série dessinée et écrite par Gess ne le méritait pas, mais parce que je ne pensais pas avoir d’avis pertinent et suffisamment informé pour disserter sur le projet de l’auteur. La parution du troisième épisode me pousse finalement à sortir de ma zone de confort.

Sans doute plus connu pour sa contribution à Carmen McCallum, cyber-polar vitaminé que j’ai suivi au début avec une certaine constance avant de me lasser, Gess a surtout attiré mon regard avec La Brigade Chimérique, fresque superhéroïque bien de chez nous, coécrite par Serge Lehman et Fabrice Colin. « Les Contes de la Pieuvre » n’est d’ailleurs pas sans évoquer cette seconde œuvre, même si l’atmosphère tient davantage du fantastique que du merveilleux scientifique. Gess ne cache pas avoir investi le fruit de ses recherches pour La Brigade Chimérique, notamment la documentation rassemblée sur le Paris de la Belle Époque et du début du XXe siècle, dans cette série prévue pour comporter six épisodes.

À la manière d’un roman feuilleton, chaque volume retrace l’histoire d’un personnage doté d’un talent lui conférant le pouvoir surnaturel d’agir sur son existence et celle d’autrui. Mais, si un grand pouvoir implique une grande responsabilité chez Marvel, dans le Paris de la Pieuvre, les choses sont un tantinet différentes. L’organisation criminelle tentaculaire qui donne son nom à l’auberge lui servant de quartier général, veille en effet à conserver son emprise malfaisante sur la ville, en contrôlant les talents et en les détournant à son profit.

Inscrit dans un décor populaire et fantastique, « Les Contes de la Pieuvre » s’attache dans chaque épisode à un personnage particulier, brossant petit-à-petit un portrait impressionniste et interlope de la capitale française. Des destins souvent contrariés et tragiques. La malédiction de Gustave Babel nous confronte ainsi au destin d’un tueur polyglotte voyant les cibles de ses contrats mourir avant qu’il ne puisse les exécuter. Ce coup du sort incompréhensible le pousse à l’introspection, le confrontant à ses propres démons. Un destin de trouveur permet de lier connaissance avec Émile Farges, un policier à qui il suffit de jeter un caillou sur un plan pour trouver la personne ou la chose à laquelle il pense. Un talent bien utile que La Pieuvre va s’empresser de détourner en enlevant épouse et enfants afin de contraindre l’inspecteur à l’obéissance. Dernier épisode en date de la série, Célestin et le Cœur de Vendrezanne nous plonge au plus près de l’organisation criminelle, en compagnie d’un jeune serveur au cœur pur, capable de voir au-delà des apparences et de ressentir les désirs de ses interlocuteurs. Autrement dit un discerneur. Un talent qui le place dans une situation périlleuse dans un milieu où prévalent le secret et la paranoïa.

Si chaque volume propose une histoire indépendante, la somme de leurs parties contribue à construire un univers de polar fantastique finalement très cohérent, gagnant même en épaisseur au fil des aventures. On retrouve ainsi des personnages communs à chaque épisode, les uns comme les autres revêtant une plus ou moins grande importance selon le récit où ils interviennent en arrière-plan. L’ombre de l’Histoire, la grande, plane également sur ces contes, notamment les traumatismes de la Commune insurrectionnelle et de la Première Guerre mondiale. Mais surtout, Gess redonne vie à tout un imaginaire populaire, puisant son inspiration dans l’univers criminel du roman feuilleton et dans les dangereuses visions du fantastique. Il peuple les angles morts de Paris avec une faune inquiétante de personnages attachées au crime ou à la Justice, montrant une certaine prédilection pour le premier. Les bandes d’Apaches prêts à suriner sur ordre, les anarchistes complotant pour renverser la bourgeoisie et petit peuple parisien des banlieues côtoient des personnalités aux talents extraordinaires. Le dangereux hypnotiseur dont la voix fait perdre toute volonté à ses victimes, les poussant au meurtre ou au suicide. Les Sœurs de l’Ubiquité, attachée à protéger les prostituées de leur maquereau et des clients trop violents. Les Coriaces, reconnaissables à leurs yeux rouges lorsque la rage destructrice s’emparent d’eux. Mais aussi des enjôleurs, des rebouteux, des renifleurs, des visionneurs et j’en passe. Sans oublier les maîtres de la Pieuvre : l’Œil, l’Ouïe, la Bouche et le Nez. Une multitude de personnages truculents, inquiétants, sans morale ou au caractère ambivalent contribue à l’étrangeté du récit mais aussi à sa contemporanéité, les thématiques sociales et politiques évoquées au détour des contes demeurant au final plus que jamais actuelles.

Série-concept habile, réfléchie et respectueuse de son matériau populaire, « Les Contes de la Pieuvre » se renouvelle avec bonheur à chaque épisode, proposant une alternative tout en nuance à la geste superhéroïque américaine. Un constat qui me rend de plus en plus impatient de lire la suite.

« Les contes de la Pieuvre » – Gess – Éditions Delcourt, collection « Machination » – 1. La malédiction de Gustave Babel, janvier 2017 – 2. Un destin de trouveur, avril 2019 – 3. Célestin et le Coeur de Vendrezanne, avril 2021

Au Bal des absents

Alors qu’elle s’apprête à sombrer définitivement dans un précariat aussi angoissant que honteux, Claude répond à un dernier message sur son profil Linkedin. Se fondant sur son expérience furtive dans la gendarmerie, un quidam lui propose de mener une enquête contre 1000 euros. Sans réfléchir, elle accepte. Après tout : un sou est un sou. La quarantaine bien sonnée, sans attache autre qu’une paire de chaussons bleus décorés d’un petit cœur en peluche rose, la vieille fille rallie « Tante Colline », un manoir loué sur Airbnb avec l’argent versé par son commanditaire américain. Une famille d’outre-Atlantique est en effet venue là avant disparaître, corps, véhicule et biens. Promue Ghostbuster, en proie aux méfaits indicibles d’esprits frappeurs, l’enquête de Claude prend une direction insolite, la contraignant à redoubler de pugnacité et de courage afin de domestiquer cette bande de poltergeists connectés. Au moins le temps de dompter le spectre de la dèche qui hante son avenir.

Catherine Dufour est une véritable touche à tout. Le fantastique, la fantasy, la science fiction, la vulgarisation historique, rien de semble résister à son ironie mordante, son goût pour l’absurde et son art du portrait vachard, tempéré par une certaine tendresse pour les figures fracassées par l’existence. Au Bal des absents flirte ainsi avec le roman policier, certes fortement mâtiné de fantastique. Une enquête très référencée, peuplée de réminiscences macabres, de ploucs malveillants, de clowns effrayants, de grands-mères bavardes et inquiétantes, de créatures monstrueuses puisées dans une psyché nourrie à l’horreur livresque et cinématographique.

Durant son séjour à la campagne, Claude se trouve confrontée à des sensations désagréables, celles issues d’outre-tombe bien entendu, mais aussi celles des marges aveugles de notre société. La honte du déclassement, le chômage, la précarité, préalables à la mort sociale et son cortège d’indignités : hygiène défaillante, prison glaciale du froid, repas frugaux et mauvaise piquette pesant sur l’estomac avant d’en détraquer la tuyauterie. Bref, Claude endure le quotidien des SDF, avec comme seuls compagnons les ombres d’un manoir hanté.

Pour autant, Catherine Dufour n’oublie pas de nous faire frissonner, au détour d’un chapitre, montrant qu’elle maîtrise les codes du roman d’horreur. Elle nous cueille avec des passages littéralement flippants, jouant sur les ressorts classiques de l’épouvante et du surnaturel. Elle parvient pourtant à marier l’angoisse à un second degré assez salutaire, histoire de dédramatiser l’atmosphère.

Entre veine horrifique et roman social, Au Bal des absents séduit donc le lecteur par sa prose revancharde, déroulant un humour noir salutaire, où Claude se mue progressivement en héroïne vengeresse, déterminée à solder tous ses comptes avec une société ne s’embarrassant guère des existences inadaptables à sa « Work for your welfare ». En cela, elle venge de belle façon les solitaires, les démunis, chômeurs ou travailleurs pauvres, les femmes battues et les enfants en souffrance. Toutes ces ombres rendues responsables de leurs malheurs, abandonnées dans des marges autrement plus infernales que les limbes effrayantes du fantastique.

Au Bal des absents – Catherine Dufour – Éditions du Seuil, collection « Cadre noir », octobre 2021

Zoo City

Zinzi est une animalée. Autrement dit une paria condamnée à porter sa culpabilité aux yeux de tous, sous la forme d’un paresseux attaché à sa personne, marque infâmante du crime dont elle s’est jadis rendue coupable. Si le phénomène reste en grande partie inexpliqué, résistant à toutes tentatives de rationalisation, il se révèle également un handicap pour les zoos, comme on les surnomme familièrement. Devenu la cible de la réprobation générale, systématiquement soupçonnés en cas de crime, les zoos en sont réduits à vivre d’expédients, confinés dans un quartier ghetto à Johannesburg. Promise à une brillante carrière dans le journalisme, Zinzi a vu ainsi son avenir s’effondrer et son existence basculer dans les petites combines et arnaques. Aux yeux de beaucoup, elle est pourtant celle qui retrouve les choses perdues, mettant à contribution le talent magique que lui confère sa relation privilégiée avec le paresseux. Un talent bien pratique, monnayable, mais qui lui attire aussi des problèmes imprévus, comme elle va bientôt le constater.

Avec Zoo City, on a découvert Lauren Beukes dans l’Hexagone. Une découverte suivie d’effets puisque tous ses romans, à l’exception du prometteur Afterland qui vient de paraître à l’étranger (et dont on nous promet bientôt la traduction), ont fait l’objet d’une publication dans nos contrées. On renverra les curieux à l’article concernant l’excellent Moxyland. Pour les autres, patience.

Deuxième roman de l’autrice sud-africaine, Zoo City prend pour décor Johannesburg, ville natale de Lauren Beukes, qu’elle choisit de revisiter à l’aune de la transfiction. Le roman apparaît en effet comme un mélange de fantastique et d’esthétique cyberpunk, s’attachant surtout à explorer les marges de la mégapole sud-africaine. Les repères ne sont pas clairs et l’autrice ne s’embarrasse pas d’éclaircissements pour lever l’incertitude, notamment pour tout ce qui concerne la nature des animalés. Matérialisation surnaturelle de leur culpabilité, réincarnation de l’esprit du défunt, mutation résultant d’une catastrophe technologique, les hypothèses foisonnent sans jamais déboucher sur une élucidation.

Mais, peu importe. Lauren Beukes sait se montrer très efficace lorsqu’il s’agit de mettre en scène cette symbiose entre l’animal et l’humain, conférant à la relation un caractère naturel, voire familier, assez bluffant. De cette union gagnant-gagnant, puisqu’en échange de soins, l’animal dote son maître d’un talent, certes pas toujours très impressionnant et jamais en rapport avec la puissance supposé de l’animal, naît une collaboration ambiguë entre l’homme et la créature. Une relation pétrie d’amour et de haine pour soi-même, rendant la réinsertion dans la société compliquée. Le sujet aposymbiote subit en effet la méfiance et la défiance de ses concitoyens, processus conduisant inéluctablement à son exclusion. Le zoo devient ainsi la victime d’un apartheid social qui ne dit pas son nom. En somme, un bouc émissaire bien pratique pour évacuer toutes les tensions d’une société restée à bien des égards violente et inégalitaire.

Indépendamment de sa dimension fantastique, Zoo City est aussi un thriller nerveux, une enquête fertile en fausses pistes, jalonnée de crimes sordides et de violence. Sur ce point hélas, le roman pèche un peu, le dénouement se révélant un tantinet précipité et forcé. Mais, cela n’enlève rien à la qualité du portrait hallucinant de Johannesburg, Joburg la « cité des rêves », y compris dans ses détails les plus triviaux, dont Lauren Beukes nous dévoile le paysage, des entrailles méphitiques au sommet des gratte-ciel orgueilleux, en passant par ses ghettos populeux et périlleux, sans occulter aucun aspect, même le plus répugnant.

En dépit de la faiblesse narrative de son intrigue, Zoo City n’en demeure pas moins un roman marquant, porté par une écriture évocatrice, bien restituée par la traduction. Une œuvre pétrie de trouvailles langagières empruntée au tsotsi-taal, le jargon des gangsters, dressant un tableau sans concession d’une cité oscillant entre tiers-monde et monde dit « développé ». Une réussite dans le genre.

Zoo City (Zoo City, 2011) de Lauren Beukes – Réédition Pocket/Science-Fiction, avril 2016 (roman traduit de l’anglais [Afrique du Sud] par Laurent Philibert-Caillat)

Souviens-toi des monstres

Nés dans une modeste famille de pêcheurs et contrebandiers, Raphaël et Gabriel ont été marqués dès leur naissance du sceau de la monstruosité. Deux esprits dans un seul corps, ils ont surgi au monde dans un grand cri, celui de leur mère lorsqu’elle a découvert leur condition de frères siamois. Leur survie n’a tenu à pas grand-chose, la solidarité d’une fratrie belliqueuse et l’attention de tous les instants d’une sœur aînée aux instincts maternels. Mais surtout, Raphaël et Gabriel ont tracé leur route dans l’existence grâce à leurs voix enchanteresses et aux relations entretenues avec un inframonde à la fois merveilleux et effrayant. De quoi accomplir des miracles.

Le chroniqueur confesse avoir beaucoup apprécié le travail d’éditeur de Jean-Luc A. D’Asciano, notamment pour les traductions d’Efroyabl Ange1 et de Un Chant de Pierre de Iain Banks, mais aussi pour les rééditions de Mark Twain. On renverra les éventuels curieux vers le catalogue des éditions de L’Œil d’Or pour obtenir de plus amples informations. Avec Souviens-toi des monstres, on découvre désormais l’auteur et, le moins que l’on puisse affirmer d’emblée, c’est qu’il mérite bien plus qu’un regard distrait.

Roman d’apprentissage, celui de deux frères hors norme, et récit picaresque où l’on court d’émerveillement en horreur indicible, Souviens-toi des monstres nous emmène en terre d’Italie. Mais, une Italie imaginaire n’étant pas sans rappeler celle de Carlo Collodi, de Dante ou d’Italo Calvino. Une Italie truculente, réduite à un archipel d’îles peuplées de pirates ombrageux, de pêcheurs superstitieux, de prêtres refroqués, d’athées généreux, d’assassins impitoyables, de démons échappés de l’enfer, de carbonari prêts à en découdre et autres anarchistes rêvant d’un monde idéal. Une Italie pétrie de religiosité, où les querelles politiques se résolvent au café ou au bordel, voire par un coup d’État dans les situations les plus extrêmes.

Dans sa manière de raconter des histoires, puisant dans les contes ou les mythes, voire dans les pages de l’Ecclésiastique et de l’imaginaire livresque, Jean-Luc A. D’Ascanio n’est pas sans rappeler Jean-Claude Marguerite et son Vaisseau ardent. Le récit digresse, sans cesse, multipliant les parenthèses en forme d’hommage aux grands conteurs. Il nous émerveille de ses sursauts romanesques, où la cocasserie des personnages côtoie l’agitation picaresque. On suspend de bonne grâce son incrédulité au foisonnement bigger than life de l’univers de Raphaël et Gabriel dont les boucles narratives se déploient sur un mode autobiographique mêlé de préoccupations politiques, au meilleur sens du terme. Le vulgaire se frotte ainsi à l’extravagance, le pittoresque côtoie le prosaïsme d’un quotidien attaché à la survie et le surnaturel affronte les ressorts terre à terre de la trahison et de l’envie, sur fond d’aventures, sans que jamais ne se relâche la tension dramatique.

À bien des égards, Souviens-toi des monstres se révèle un roman exigeant et dense, véritable livre-monde mâtiné de récit d’apprentissage, dont les circonvolutions dévoilent des trésors d’inventivité, de sensibilité et de drôlerie. En parcourant ses pages, on est littéralement subjugué par l’ambition d’un auteur qui semble vouloir nous transporter ailleurs, dans un univers où sont invoquées à bon escient les mânes d’une littérature foisonnante et d’une imagination monstrueuse. Il serait impardonnable de ne pas se laisser tenter par ce formidable roman, doté de surcroît d’une illustration très inspirée d’Elena Vieillard. Vous savez maintenant ce qu’il vous reste à faire.

Souviens-toi des monstres de Jean-Luc A. D’Ascanio – Aux Forges de Vulcain, collection « Fiction », mars 2019

La Ménagerie de Papier

Le cœur de la SF bat au rythme de la nouvelle. Je n’ai de cesse de le répéter sur ce blog et Ken Liu vient confirmer mes dires. Auteur américain d’origine chinoise, le bonhomme s’est taillé en effet une solide réputation dans le domaine de la nouvelle, raflant au passage quelques prix. La Ménagerie de Papier rassemble dix-neuf textes, une sélection n’ayant aucun équivalent outre Atlantique. D’aucuns trouveront peut-être à redire sur le choix opéré par les Quarante-Deux, à la manœuvre sur ce recueil, mais s’il est un reproche que l’on ne peut leur adresser, c’est celui d’avoir occulté un aspect de l’œuvre de l’auteur américain.

Pour ne rien cacher, les dix-neuf nouvelles, dont beaucoup sont inédites, survolent une grande variété de registres, de la science fiction bien entendu, à la fantasy historique, au fantastique, voire au policier, en passant par l’exercice de style, affichant la volonté indéfectible de l’auteur de mettre l’humain au centre de ses préoccupations. Sur ce point, Ken Liu se montre très clair dans l’avant-propos du recueil. Peu importe le genre de fiction où il écrit. Pour lui, seul compte l’état d’esprit qu’il cherche à transmettre au lecteur, ce petit miracle inhérent à tout acte de communication qui permet de traduire en terme d’émotions humaines le cheminement complexe de la pensée. De cette rencontre cognitive plus ou moins improbable, Ken Liu espère tirer un sentiment de compréhension mutuelle avec le lecteur.

En lisant La Ménagerie de Papier, j’avoue avoir été touché à plusieurs reprises par une étrange impression d’affinité, en dépit de l’éloignement culturel ou du contexte prévalant au moment de ma découverte du recueil. Toutes les nouvelles n’ont pas suscité le même émoi, loin de là. J’avoue même être resté complètement imperméable à certaines d’entre-elles. Mais, lorsque Ken Liu est parvenu à toucher l’esprit du lecteur que je suis, il a su le faire de manière très juste et très intense.

Inutile de dresser un inventaire circonstancié des dix-neuf textes du recueil, l’exercice me semble un tantinet vain puisque ne rendant pas justice à l’écriture simple et pourtant extrêmement évocatrice de l’auteur. Aussi, me contenterai-je de décliner les raisons pour lesquelles j’ai apprécié plus fortement certaines nouvelles. Au-delà du lieu commun science-fictif de l’invasion extraterrestre, « Renaissance » propose une intéressante réflexion sur la mémoire et le pardon, nous renvoyant au propos de L’Homme qui mit fin à l’Histoire. La possibilité d’exciser une partie de sa mémoire pour modeler la personnalité d’un individu apparaît également comme un instrument de domination bien pratique que n’aurait pas désavoué Big Brother, car il est beaucoup plus grave d’oublier que de se rappeler trop bien.

« Les algorithmes de l’Amour » comme « Faits pour être ensemble » explorent les tréfonds de l’esprit via les neurosciences, disséquant notamment la notion de libre-arbitre. Le premier texte me paraît beaucoup plus abouti, avec sa double trame et son dénouement dramatique, que le second dont la réflexion teintée de politique autour du système des recommandations se révèle au final un tantinet trop didactique.

Changement de ton et de registre avec « Le Golem au GMS », une nouvelle fantastique dans le décor d’un vaisseau de croisière en route pour une exoplanète balnéaire. Le texte flirte ici avec une malice et un humour délicieux. Une pause bienvenue, sans prétention et divertissante. En tout cas, je ne suis pas prêt d’oublier Rebecca Lau et ses lubies.

Avec « L’Erreur d’un seul bit », on revient aux choses sérieuses. Réflexion autour de l’amour et de la foi, après tout l’amour n’est-il pas aussi un acte de foi, ce texte fait se côtoyer le coup de foudre et l’épiphanie religieuse. Il pose en tout cas un postulat vertigineux : et si la foi en l’être aimé ou adoré n’était qu’une illusion induite par un dysfonctionnement neuronal ? Voici sans aucun doute le texte qui m’a le plus marqué.

Indépendamment du registre fantastique de l’un et du caractère science-fictif de l’autre, « La Ménagerie de papier » et « Mono no aware » partage une thématique commune. Les deux textes renvoient aux notions de déracinement, de mémoire et sans doute aussi à l’histoire. Ces courts récits sont aussi des petits chefs-d’œuvre de délicatesse et de pudeur, surtout le premier qui, pour le coup, n’a pas usurpé ses multiples récompenses.

Dans le registre de la fantasy historique, dans un style n’étant pas sans rappeler les enquêtes du juge Ti de Robert van Gulik ou les aventures de Maître Li et Bœuf Numéro Dix de Barry Hughart, « La Plaideuse » est un récit policier qui prend place en Chine pendant la période des Cinq dynasties et des Dix Royaumes. Enfant unique du célèbre plaideur Far, il incombe à la jeune Sui-Wei de faire toute la lumière sur la mort d’un marchand, tout en écartant les pistes les plus évidentes. Bref, le texte conjugue les plaisirs du récit de détective et de fantômes.

Avec ses dix-neuf nouvelles d’un éclectisme rare, La Ménagerie de papier tente de restituer un peu de chaleur humaine au sein d’un univers froid, insensible et privé de libre-arbitre. En nous racontant des histoires du futur, de l’ailleurs ou du passé, Ken Liu essaie de susciter un écho de sa propre sensibilité dans l’esprit du lecteur. Il oppose enfin le temps long des équilibres géologiques, génétiques et physiques, à celui beaucoup plus éphémère de l’histoire humaine. A suivre avec Jardins de poussière, second recueil paru dans nos contrées.

Autre avis ici ou .

La Ménagerie de Papier de Ken Liu – Coédition Le Bélial’ & Quarante-Deux, 2015 (recueil proposé par Ellen Herzfeld & Dominique Martel, traduit et harmonisé par Pierre-Paul Durastanti)

Cochrane vs Cthulhu

1815. L’Europe frémit d’horreur. L’ogre s’est échappé, rejoignant le territoire français afin d’y faire renaître l’Empire. Partout, on fourbit les armes, on rassemble la troupe. Les nations coalisées s’empressent de réunir leurs forces pour couper l’herbe sous le pied à cet Attila en puissance. Trop de mauvais souvenirs hantent la mémoire des laudateurs de la liberté, y compris chez les adeptes de l’absolutisme et de la monarchie éclairée. Pourtant, un autre danger menace l’humanité toute entière. Un péril indicible aux desseins insondables dont les tentacules s’étendent déjà sous les eaux de l’Atlantique jusqu’aux côtes des Charentes, près de Fort Boyard. Mais, face à celui qui ne peut mourir, la Garde ne se rend pas. Elle combat avec le secours de son pire ennemi, Lord Cochrane.

Sur une trame simple et inventive, Gilberto Villarroel fait revivre l’esprit d’une certaine littérature populaire, avec pour seul objectif de livrer un récit léger et fun. Sur ces points, le contrat est rempli bellement et nul doute que les amateurs de romans feuilletons trouveront ici matière à satisfaire leur goût pour l’aventure et les archétypes, à commencer par Lord Cochrane himself. Aristocrate déchu, membre du Parlement, inventeur de génie et capitaine de vaisseau dans la Royal Navy, le bonhomme apparaît en effet comme un caractère bigger than life. Et pourtant, il a réellement existé, ayant même droit à sa tombe dans l’abbaye de Westminster. Considéré par ses pairs comme un aventurier toujours à l’affût d’un exploit à accomplir, le militaire n’en est pas moins un stratège inspiré dont la contribution ne se réduit pas à avoir détruit une partie de la flotte impériale amarrée dans la rade des Basques en usant de brûlots et d’explosifs. Bien au contraire, on le retrouve plus tard aux côtés des Chiliens puis des Grecs en lutte pour leur indépendance. On lui prête même l’intention d’avoir voulu libérer Napoléon de son exil à Sainte-Hélène afin de participer à la libération du Chili. Bref, Cochrane correspond bien à l’image de l’aventurier dans toute sa splendeur, inspirant les personnages fictifs d’Horatio Hornblower et de Jack Aubrey.

C’est donc naturellement qu’il devient la figure héroïque, libre de toute allégeance, aux côtés d’une belle galerie de personnages fictifs et historiques, du fidèle grognard au courageux officier des Dragons, en passant par le fourbe commissaire politique. Et tout cela dans le respect des mauvais genres littéraires et du cinéma populaire. Bref, on n’a guère le temps d’être déçu par une distribution haute en couleur, taillée pour une intrigue survitaminée, oscillant entre fantastique et uchronie discrète. Inspirée par l’œuvre de Lovecraft et ses conventions horrifiques, en particulier L’appel de Cthulhu, Cochrane vs Cthulhu ne néglige pas en effet le contexte historique, n’oubliant pas d’appliquer par la démonstration la citation de Dumas : il est permis de violer l’histoire, à condition de lui faire un bel enfant.

Inutile de dire que Cochrane vs Cthulhu atteint cet objectif sans coup férir, procurant quelques heures de lecture réjouissante et débridée. Et comme Sandokan et ses Tigres de Malaisie, comptons sur Lord Cochrane pour revenir.

Cochrane vs Cthulhu (Cochrane vs. Cthulhu, 2016) de Gilberto Villarroel – Aux Forges de Vulcain, collection « Fiction », janvier 2020 (roman traduit de l’espagnol [Chili] par Jacques Fuentealba)

Vita Nostra

Pour Sacha, la fin de l’adolescence résonne comme une suite de mots, en apparence dépourvue de sens concret. Tout commence dans une station balnéaire paisible, où la foule anonyme vient prendre les eaux de la Mer Noire, et s’achève dans un amphithéâtre poussiéreux dont les zones obscures abritent des mondes mystérieux en gestation. Entre les deux termes de ce parcours initiatique, la jeune femme doit accomplir une mue douloureuse, guidée par un tuteur omnipotent et omniscient, sous la férule de professeurs dont l’enseignement cryptique cache une réalité ésotérique échappant au commun des mortels.

« Vita nostra brevis est, brevi finietur. »

Récit d’apprentissage, voire de transformation, mâtiné de fantastique, Vita Nostra s’annonce comme le premier opus du triptyque des « Métamorphoses » initié par le couple Diatchenko, dont les éditions de l’Atalante nous promettaient la parution du deuxième volet pendant l’année 2020, du moins avant l’irruption de la covid-19 dans notre quotidien. La quatrième de couverture évoque la « saga d’Harry Potter » et le roman Les Magiciens de Lev Grossman, histoire d’aguicher l’éventuel lecteur. N’ayant lu ni l’un ni l’autre, je ne m’aventurerai pas à confirmer ou contester la validité du parallèle. Confirmons pas contre sans ambages tout le bien exprimé ici ou sur la blogosphère pour ce roman littéralement bouleversant pour lequel l’intérêt croît à mesure que progresse l’apprentissage de son personnage principal.

Marina et Sergueï Diatchenko proposent une intrigue faussement linéaire, convoquant les ressorts classiques du récit d’apprentissage. On s’attache en effet à l’itinéraire d’Alexandra Samokhina, une jeune fille banale se destinant à des études supérieures dans un institut universitaire de philosophie. Mais, sa route croise celle d’un mystérieux inconnu, vêtu de noir, au regard caché par une paire de lunettes de soleil. Titillée par l’aiguillon d’une peur irrationnelle, elle tombe sous sa coupe, acceptant de rejoindre l’institut des technologies spéciales où il l’a inscrite d’autorité. À partir de cet instant, son destin est scellé et rien ne pourra plus venir interférer dans le processus commencé au bord de la rue Qui-mène-à-la-mer. Sacha va se révéler à elle-même et découvrir la réalité du monde, tel qu’il est en Vérité.

En lisant ces quelques lignes, d’aucuns pourraient juger Vita Nostra guère original. Bien au contraire, l’univers imaginé par le couple Diatchenko est beaucoup plus complexe et angoissant que ne le laisse supposer ses apparences. Au-delà de l’aspect répétitif et absurde des exercices, au-delà du côté coercitif de l’éducation dans les murs de l’Institut, au-delà de l’incompréhension intrinsèque suscitée par un enseignement considéré comme abscons, les épreuves subies par Sacha et ses condisciples nous plongent dans les affres de la crise de l’adolescence, comme on l’appelle pudiquement dans nos contrées. À bien des égards, une période périlleuse du point de vue physiologique comme psychologique, où l’enfant opère une transformation qu’il convoite mais qui également l’effraie car elle ne tolère aucun retour en arrière. Sur ce point, Vita Nostra n’usurpe pas le qualificatif de roman d’apprentissage. Mais, jamais éducation n’a été plus éprouvante, plus viscérale que celle décrite par Marina et Sergueï Diatchenko. Le couple nous fait littéralement vivre de l’intérieur la mue de Sacha pendant ses trois années d’études. Une métamorphose violente, traversée d’émotions excessives, de pulsions créatrices ou destructrices et d’expériences transgressives, au terme de laquelle la jeune adulte pourra se réaliser et trouver enfin sa place dans le monde, se projeter vers l’avenir, libérée de ses peurs. Ou pas.

Roman à l’atmosphère fantastique indéniable, Vita Nostra propose également une vision du monde singulière, débarrassée des artifices de la poudre de merlin-pinpin de la plupart des romans de fantasy. Une vision fondée sur une véritable réflexion philosophique, empruntant ses motifs à l’allégorie de la caverne de Platon, mais nous renvoyant aussi à la faculté démiurgique de l’écrivain, cet inconnu capable de mettre en mots des mondes entiers afin de nous transformer durablement. Ce créateur apte à projeter sur le papier un reflet du monde.

Vita Nostra est donc un roman fascinant qui ne se contente pas de nous bousculer dans notre zone de confort. Bien au contraire, sous couvert d’un roman initiatique travesti en fantasy, il nous renvoie une image complexe et anxiogène de l’adolescence, cette période interlope riche en potentiel et pourtant frappée du sceau de l’incertitude et du mal être. J’avoue maintenant attendre avec grande impatience le deuxième volet de ces « Métamorphoses ».

Autre avis ici.

« Les Métamorphoses » Vita Nostra (Vita Nostra, 2007) de Marina & Sergueï Diatchenko – Éditions l’Atalante, collection « La dentelle du cygne », octobre 2019 (roman traduit du russe par Denis E. Savine)

Ballet de sorcières

Titre moins connu que les aventures du « Cycle des Épées » ou que Le Vagabond, voire « La Guerre uchronique », du moins dans le cercle des lecteurs de Science fiction, Ballet de sorcières (un jeu de mots coupable que je n’aurais jamais osé, quoique… ) ne dépare finalement pas du tout dans la bibliographie de Fritz Leiber, où ce court roman dégage un petit parfum désuet, loin d’être désagréable.

Lorsque le roman commence, la carrière de Norman Saylor, dont la réputation repose en grande partie sur l’étude des analogies entre superstitions primitives et névroses modernes, semble sur le point de prendre un tournant capital. La chaire de sociologie d’une université convoitée lui semble enfin promise. L’affaire est d’importance pour Norman car il a connu bien des difficultés afin de se faire accepter au sein du monde universitaire de la petite ville où il travaille. Fort heureusement, il a bénéficié de l’influence de son épouse Tansy, gagnant peu-à-peu la confiance d’un milieu où l’avis des femmes importe davantage que le savoir et les compétences.

« Norman Saylor n’était pas homme à aller fouiner dans le boudoir de sa femme. Et c’est en partie pour cette raison-là qu’il le fit. »

Dans ce court roman, Fritz Leiber introduit d’emblée l’événement déstabilisateur, ne s’embarrassant pas d’un préambule longuet ou d’un chapitre d’exposition fastidieux. D’entrée de jeu, le raisonnable Norman Saylor est amené à reconsidérer ses certitudes sur la conduite du monde moderne. Sa stupéfaction est en effet grande lorsqu’il découvre que sa femme pratique la sorcellerie à son insu. Mais, Tansy n’est pas un cas particulier puisque toutes les femmes sont des sorcières. Réprouvant l’aspect irrationnel de sa trouvaille, il rejette le phénomène et convainc son épouse d’abandonner des pratiques que la raison réprouve. Puis, le doute fait irruption dans son esprit, renforcé par des faits qu’il aurait considéré comme anodins sans cette connaissance obtenu par hasard. Le malaise s’installe, fait son nid à son domicile et sur son lieu de travail pour finalement éclater au grand jour, bouleversant sa routine bien ordonnée.

« La magie est une science pratique. Il y a une différence énorme entre une formule de physique et une formule magique, bien qu’elles portent le même nom. La première décrit, en brefs symboles mathématiques, des relations générales de cause à effet. Mais, une formule magique est une façon d’obtenir ou d’accomplir quelque chose. Elle prend toujours en considération la motivation ou le désir de la personne invoquant la formule : avidité, amour, vengeance ou autres. Tandis que l’expérience de physique est essentiellement indépendante de l’expérimentateur. En bref, il n’y a pas, ou presque pas, de magie pure comparable à la science pure. »

Ballet de sorcières a le charme suranné des récits classiques des années 1940. Le surnaturel est prétexte à une étude de mœurs et une analyse sociale empreinte d’une ironie feutrée. Le récit s’enchaîne sobrement, sans effusion pyrotechnique, poussant la logique fictive jusqu’à son terme, avec en prime une petite pirouette finale. Bref, pour les amateurs de récits fantastiques classiques, Ballet de sorcières est un plaisir coupable, n’étant pas sans évoquer la série Bewitched avec Elizabeth Montgomery. Avis aux curieux.

Ballet de sorcières (Conjure wife, 1943) de Fritz Leiber – Librairie des Champs-Elysées, collection « Le Masque Fantastique », 1976 (roman traduit de l’anglais [Etats-Unis] par Mary Rosenthal)

Abimagique

Un texte de Lucius Shepard ne se raconte pas sans en amoindrir la puissance d’évocation. Il est en effet très difficile de restituer, au moins partiellement, une histoire narrée par l’auteur, tant celui-ci apprécie explorer les territoires textuels mouvants dont se nourrit le fantastique. On se contentera donc de dire que Abimagique est l’histoire d’une mauvaise rencontre, mais aussi d’une passion fusionnelle totale, sacrifiée sur l’autel de l’irrationnel et de la sorcellerie. Ou pas.

« La vie est l’exercice raisonné de la passion. Quand elle cesse de l’être, c’est la mort. »

Abimagique est le surnom d’une jeune femme mystérieuse, bien dans sa chair, dont les assauts de sensualité prennent racine au sein du terreau fertile du mysticisme et des pseudo-sciences. Séduit par la personnalité et la volupté exubérante de l’inconnue, le narrateur tombe avec délice sous sa coupe, au point de délaisser ses fréquentations adulescentes et de négliger ses études. Il renonce également à la rationalité, épousant le point de vue de son amante, mais aussi ses marottes ésotériques. Ce processus inexorable, rendu plus aisé par sa faiblesse de caractère, est décrit par Lucius Shepard comme un glissement progressif, non exempt de périodes de doute vite évacuées. Au fil des chapitres, on observe la conversion pleine et entière du narrateur à la weltanschauung de la jeune femme. Il tombe ainsi sous son charme, avant de succomber à ses lubies alimentaires et puis de se plier, avec un plaisir coupable, aux rituels sexuels auxquels elle l’initie. Progressivement, Abi devient l’alpha et l’oméga de son existence, l’amenant à reconsidérer ses certitudes cartésiennes et le poussant à participer à la lutte de cette Vénus de Willendorf wiccane contre le péril d’ampleur cosmique qui, selon ses dires, menace l’humanité.

Lucius Shepard joue ainsi constamment sur l’ambivalence implicite des sentiments d’un narrateur partagé entre le « bon coup » représentée par Abi et le goût inquiétant pour le secret de la jeune femme. Rédigé à la deuxième personne du singulier, Abimagique use du registre de la mystification, voire de l’auto-mystification. En s’adressant à lui-même, le narrateur nous renvoie en effet à notre propre interprétation et à notre subjectivité face à la fiabilité problématique de ses dires. Écrit un peu sur un coup de tête, comme le confesse Lucius Shepard dans une postface un tantinet autobiographique, Abimagique se targue ainsi d’un second niveau de lecture qui rend son dénouement ouvert encore plus intriguant.

On retrouve aussi dans la novella toutes les qualités d’écriture qui nous font tant apprécier l’auteur, en particulier sa faculté à susciter l’étrangeté dans un contexte des plus prosaïques et familiers. Le surnaturel y apparaît comme un filtre appliqué à la réalité, se superposant au quotidien pour en révéler des aspects occultes ou pour conférer aux faits une signification ambiguë. On se plaît enfin à déchiffrer les allusions aux mauvais genres, qu’elles soient cinématographiques, littéraires ou autre, parsemées au fil d’un récit ne faisant pas l’économie de fulgurances stylistiques empreintes d’un existentialisme discret.

« Quand les gens meurent, tout ce qui arrive en apparence, c’est qu’ils sont exclus du rêve que nous faisons du monde. »

Longtemps après avoir terminé la novella, Abimagique continue à peupler l’imaginaire d’images dérangeantes, renforçant le tropisme irrésistible exercé par la prose elliptique de Lucius Shepard. Explorateur des marges et des angles morts de l’esprit humain, l’auteur ne déçoit pas, une fois de plus, l’amateur de merveilleux et d’horreur qui sommeille en chaque lecteur.

ps : On cause de cette novella ici aussi.

Abimagique (Abimagique, 2007) de Lucius Shepard – Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », août 2019 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Jean-Daniel Brèque)

La Grande machine

« Juste avant qu’il n’aperçoive la fille effrayée, le monde aux yeux de Carr Mackay fut comme frappé de mort. Chacun a fait cette expérience. Brusquement, la vie semble déserter toute chose. Les visages familiers se réduisent à des dessins abstraits. Les objets usuels paraissent insolites. Les bruits prennent une résonance artificielle. Bien sûr, c’est une impression passagère, mais elle cause un malaise. »

Malaise. Voilà l’impression troublante et tenace ressentie par Carr Mackay lorsqu’une inconnue pénètre dans le bureau de l’agence de placement où il travaille. Employé besogneux, apprécié de ses collègues, le bonhomme fait l’unanimité autour de lui. Loin de s’effacer, ce malaise persiste après le départ de l’inconnue, l’amenant à considérer le monde d’un regard neuf. D’abord incrédule, puis soupçonneux, Mackay doit finalement se faire une raison. Le monde tel qu’il l’a toujours connu, n’est qu’une immense machine. Un fait avéré depuis la nuit des temps. Et dans ce monde, seuls quelques privilégiés – les éveillés – jouissent du droit d’être véritablement vivants.

« Quand des gens s’éveillent, ils ne savent pas s’ils doivent être bons ou mauvais. Ils balancent entre les deux. Et puis ils finissent par tomber d’un côté ou de l’autre, le plus souvent du mauvais côté… »

Le monde recèle toutefois mille dangers pour un éveillé. Il doit rester à sa place dans la machine, veillant à sa bonne marche afin d’éviter d’être broyé par ses engrenages. Mais surtout, il doit prendre garde à ne pas se révéler aux yeux des autres éveillés qui ne se montrent pas tous altruistes. Un fait dont Mackay va faire l’amère expérience.

Court roman, La Grande machine brille surtout par la simplicité de son argument de départ. Comme quoi, les recettes les plus simples semblent les meilleures lorsqu’un auteur habile tient la plume. Avec peu de mots et guère davantage d’effets, Fritz Leiber met en place une atmosphère étrange, pour ne pas dire inquiétante, prétexte à une intrigue ne ménageant guère de temps morts. La situation initiale se fonde sur un constat clair et pessimiste : le monde est une machine et les hommes sont les rouages de celle-ci. Point de libre-arbitre ou de prédestination. Juste l’accomplissement répétitif, jusqu’à l’usure finale, d’une fonction précise dans le mécanisme de la Grande machine. Bien entendu, les hommes ne contrôlent pas la distribution des rôles. Leur fonction se limite à énoncer un texte pré-écrit, à jouer une partition imposée par avance, à rejouer les mêmes gestes, les mêmes protocoles sociaux. Encore et encore…

Dans un tel monde, les possibilités sont multiples pour les êtres éveillés. Ils disposent d’un pouvoir immense, agissant à leur guise, en bien ou en mal, tout en s’amusant aux dépends des non-éveillés. Sous les yeux du lecteur, la normalité bascule ainsi progressivement vers le fantastique, un genre dans lequel Fritz Leiber excelle. Peu importe si l’on ne connaît pas les motivations des créateurs du monde. L’étrangeté de la situation, une intrigue quasi-théâtrale (un ressort récurrent dans l’œuvre de l’auteur) respectant unité de temps, de lieu et d’action, contribuent à capter l’attention. Une impression favorable renforcée par cet humour à froid si caractéristique chez Fritz Leiber. Un humour très réjouissant puisque sans illusion quant à la nature humaine.

Au final, La Grande Machine est un récit plaisant, suscitant une angoisse sourde, dont le style old-school et l’atmosphère fantastique, rappellent le meilleur des épisodes de la série The Twilight Zone. Une lecture pour la nostalgie en somme.

La Grande machine (You’re all alone, 1953) de Fritz Leiber – Casterman, collection « Autre temps, autres mondes », septembre 1978 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Alain Dorémieux)