Les continents perdus

Gilles Dumay venant de laisser sa place à Pascal Godbillon à la tête de la collection Lunes d’encre, profitons du défi initié par A. C. de Haenne pour rappeler qu’il y a aussi été publié sous le pseudonyme de Thomas Day (non non, je ne vais pas parler de Resident Evil)

Pourvue d’une illustration de couverture suggestive (je ne sais pas vous, mais moi, je kiffe!), l’anthologie Les continents perdus prolonge l’expérience entamée par Thomas Day dans la défunte collection « Présence du futur » (Aventures lointaines 1 et 2). L’ouvrage présente une sélection de nouvelles et novelettes dont la publication s’étale de 1986 à 2002. Formats de prédilection de la science-fiction, la nouvelle et la novella demeurent hélas les grandes oubliées de l’édition, si l’on fait abstraction de la récente collection « Une Heure-lumière ». Un fait regrettable lorsque l’on constate la grande qualité des textes réunis ici. Walter Jon Williams, Ian R. MacLeod, Michael Bishop, Lucius Shepard et Geoff Ryman, leurs histoires se révèlent époustouflantes par leur justesse, leur imagination et leur sensibilité. Rassurez-vous, je pèse mes mots.
Dans un avant-propos concis et un tantinet polémique, Thomas Day (aka Gilles Dumay, directeur de la collection Lunes d’encre) dévoile sa conception des littératures de l’Imaginaire. Compte tenu de sa liste d’auteurs préférés, je ne peux que le suivre… Mais, revenons au sommaire de l’anthologie où il nous propose cinq destinations à cinq époques différentes. Une invitation au voyage alléchante, mais pas seulement.

« Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui même. On croit qu’on va faire un voyage mais bientôt c’est le voyage qui vous fait ou vous défait. »

Nicolas Bouvier

Premier texte de l’anthologie, « Le Prométhée invalide » relève de l’uchronie. Walter Jon Williams met en scène les personnages de Lord Byron, Percy et Mary Shelley dans une réalité historique alternative, où l’écriture du roman Frankenstein ou le Prométhée moderne ne se déroule pas dans les conditions que nous connaissons. A l’instar de Brian Aldiss (voir le roman Frankenstein délivré), l’auteur américain s’amuse avec le genre et l’une de ses œuvres maîtresses. Il le fait en prenant comme décor l’Europe au lendemain des boucheries napoléoniennes, empruntant à l’époque son style sans trop alourdir le récit. Bref, voici, une lecture agréable et engageante pour la suite.

« Tirkiluk » n’a pas été étranger à mon envie de découvrir les romans de Ian MacLeod (pour mémoire, Les Îles du soleil chez Folio SF et L’âge des Lumières chez DLE). Cette nouvelle raconte l’arrivée et l’installation d’un jeune météorologue dans une station de l’Arctique. Le contexte est celui de la Seconde Guerre Mondiale et bien entendu les informations que le jeune scientifique doit collecter sont vitales au bon déroulement des opérations militaires. Que les lecteurs réfractaires aux histoires militaires se rassurent, ce texte s’éloigne très vite de ces prémisses guerrières. On assiste en effet à la découverte par un occidental d’un milieu et d’une culture (celle des Inuits) qui lui sont totalement étrangers. Et progressivement, cette étrangeté finit par contaminer le récit, nimbant les contours de la réalité d’une aura de fantastique. Inutile de préciser que la rédaction de l’histoire sous forme de journal intime convient idéalement à l’atmosphère.

« Apartheid, Supercordes et Mordecai Thubana » est sans doute le texte que je préfère dans cette anthologie (encore que mon cœur balance avec la nouvelle suivante). Michael Bishop n’est pas totalement inconnu en France puisque les amateurs de Philip K. Dick ont sans doute lu son hommage au Maître du Haut Château (Requiem pour Philip K. Dick). Néanmoins, je souhaiterais en lire davantage de cet auteur, surtout au regard de ce superbe récit. En effet, celui-ci est à la fois audacieux et engagé. Relier physique quantique et discrimination raciale, tout en dénonçant l’Apartheid, ce système ségrégationniste institué en Afrique du Sud jusqu’à la fin des années 1990, n’est pas une mince affaire. Abordé selon le point de vue d’un descendant de Boers, Afrikaner bon teint, l’histoire ne bascule à aucun moment dans la caricature et Michael Bishop s’en sort, je trouve, de façon fort satisfaisante. Coup de cœur et coup de maître.

Bien connu dans nos contrées grâce au Bélial’ et à Jean-Daniel Brèque, on aimerait que le talent de Lucius Shepard soit reconnu plus largement. Ici, l’auteur américain force une nouvelle fois l’admiration avec un texte à mi-chemin du fantastique et de la Science-Fiction. Ne tergiversons pas, j’avoue m’être régalé en découvrant le Delà, cette contrée singulière peuplée de vagabonds et de leurs chiens, un territoire traversé par des trains mystérieux et sillonné de monstruosités mortelles. Une invitation au voyage en forme d’aventure au cœur des Ténèbres. Bref, « Le train noir » apparaît comme mon second coup de cœur.

Geoff Ryman restera connu dans nos contrées pour une poignée de nouvelles. Primé à plusieurs reprises (British Science Fiction Award et World Fantasy Award, pour ceux que ça intéresse), « Le pays invaincu. Histoire d’une vie » se révèle un texte fort émouvant où l’on découvre la vie d’une petite fille (puis jeune femme) dans un pays qui n’est pas tout à fait le Cambodge, mais qui y ressemble fortement quand même. Un univers assez singulier, teinté de fantasy, qui pour cette raison pourrait peut-être décourager les lecteurs cartésiens. S’inspirant d’une réalité tragique, la nouvelle n’en demeure pas moins empreinte d’une justesse touchante.

Seule anthologie publiée dans la collection Lunes d’encre, Les continents perdus nous font regretter la faible appétence du lectorat pour les nouvelles. Un fait que l’on peut regretter au regard de la qualité des textes sélectionnés ici.

Les continents perdus – Anthologie proposée par Thomas Day – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », septembre 2005 (recueil traduit de l’anglais par Jean-Daniel Brèque)

Une autre saison comme le printemps

François Dorall vit dans le passé. Une relation de jeunesse achevée tragiquement, un mariage en déshérence et un nourrisson mort dans sa prime enfance, le bonhomme nourrit un spleen tenace, entretenu par un deuil dont il ne parvient pas à se dépêtrer. Écrivain à succès, il habite aux États-Unis et vit désormais par procuration, via le personnage de roman de gare qu’il a créé. C’est d’ailleurs cette série qui lui vaut l’honneur d’une invitation à un salon de polar, à Metz, pour participer à une conférence sur les disparitions. Et justement, à l’issue de sa prestation, une amie d’enfance vient le supplier de retrouver son fils de 9 ans, kidnappé à la sortie de l’école. De quoi donner du grain à moudre à l’enquêteur François Doralli. Mais François Dorall n’apprécie pas le synopsis qu’on lui sert. Trop de non-dits. Il finit pourtant par se laisser convaincre, même si on lui force un tantinet la main en ayant recours au chantage.

En compagnie d’une fille ramassée dans un hôtel, François Dorall/Doralli se lance à la recherche de cet enfant disparu. Et surtout, il entame une quête plus personnelle d’où émergent les souvenirs d’un amour passé.

Écrivain prolifique, Pierre Pelot a longtemps œuvré dans les marges, au cœur de cette littérature dite populaire. Il y a forgé son style et ses propres thématiques, acquérant au fil des années la stature d’auteur. De quoi remettre à leur place les faiseurs chichiteux de la littérature qui pose.

Ce goût pour les marges, d’aucuns diraient les mauvais genres, se retrouve dans Une autre saison comme le printemps. Le Vosgien y flirte, et pas qu’un peu, avec les ressorts du fantastique et du roman noir. Mais, le propos de l’auteur se focalise surtout sur le territoire de l’intime. L’amour, plus fort que la mort. Avec ce lieu commun, il brode une histoire triste, où une fois de plus, la fiction se met en scène pour tenter de se substituer à la vie.

Une autre saison comme le printemps ravira sans doute les inconditionnels (j’en suis) de Pierre Pelot. Certes, le roman ne figure pas parmi ses œuvres les plus marquantes. On sent que l’auteur a attendri sa plume pour distiller l’émotion, processus qui ne l’empêche pas de cogner sur les bas instincts de l’engeance humaine. Pas angélique pour deux sous, le Vosgien s’attache à cette humanité banale, apte au pire comme au meilleur, que ce soit pas nécessité ou par calcul. Dans une atmosphère nimbée de mystère, il laisse également infuser quelques fulgurances dont l’acuité crucifie littéralement l’imagination.

La figure de l’écrivain, à la fois démiurge et être faillible, hante le récit du voyage de François Dorall. Les fêlures intimes du bonhomme affleurent peu à peu au fil de ses pensées et de ses échanges avec sa passagère. Et derrière la fausse simplicité des apparences, Une autre saison comme le printemps dévoile un idéalisme qui ne se résout pas à accepter l’irrémédiable, l’absurdité de la vie et des occasions manquées.

Bref, voici un bien beau roman dont on se défait difficilement, une fois la dernière page tournée.

saison_comme_printempsUne autre saison comme le printemps de Pierre Pelot – Éditions Héloïse d’Ormesson, novembre 2016 (réédition du roman paru en 1995 chez Denoël, collection « Présences »)

Vostok

Lunes d’encre, suite. Septième roman chroniqué dans le cadre du défi proposé par le sympathique A.C. de Haenne.

Anamnèse de Lady Star ayant suscité mon enthousiasme, je n’ai guère attendu longtemps avant de commencer Vostok de Laurent Kloetzer. Plus que les promesses de la quatrième de couverture annonçant un roman situé dans le même futur que son prédécesseur, c’est la localisation en Antarctique qui a titillé mon intérêt. Amateur d’aventures polaires, Vostok ne pouvait que satisfaire ce plaisir coupable. Mais bon, on n’est jamais à l’abri d’une mauvaise surprise.

Futur proche. Le réchauffement climatique est désormais une réalité tangible dont les manifestations violentes de la météo témoignent. Orage, inondation, sécheresse, les épisodes climatiques se succèdent, ne laissant planer aucun doute. L’Anthropocène est bien l’âge des tempêtes promis, entre autres calamités.

Au Chili, le syndicat du crime a cédé la place à une entreprise maffieuse transnationale, le Cartel, engagée dans une guerre dévastatrice contre la Fédération des Andins, un mouvement d’obédience révolutionnaire. Sous le regard impuissant du gouvernement, le littoral vit à la merci des attaques de drones, tributaire de l’eau fournie par les Andins. Un chantage que ne supporte pas le Cartel.

Mais un des lieutenant de l’organisation criminelle pense avoir trouvé le moyen de prendre le contrôle du Vault, leur système de communication décentralisé, sécurisé, présent dans le monde entier. Il lui reste juste à recueillir la clé d’activation qui se trouve dans le lac enfoui sous les glaces de la base Vostok, en Antarctique.

Accompagné d’une équipe resserrée, composée de sa sœur, censée lui porter chance, de tueurs du Cartel et d’un vieux scientifique russe, il monte une expédition vers le complexe scientifique russe, laissé à l’abandon depuis plus de vingt ans.

Laurent Kloetzer n’aura pas mis longtemps à revenir dans le futur de Anamnèse de Lady Star. Écrit sans son épouse Laure, Vostok se révèle beaucoup plus abordable que son prédécesseur. L’intrigue s’inscrit toujours dans une géopolitique du chaos, où la guerre asymétrique a remplacé les conflits traditionnels. Un affrontement de basse intensité reposant sur la maîtrise des hautes technologies. Parallèlement, les dérèglements climatiques ont produit leurs premiers effets dévastateurs, frappant les sociétés les plus fragiles et modifiant les équilibres internes. Le phénomène a ainsi réactivé la guérilla sud-américaine, la technologie et la science pourvoyant à son armement. De son côté, la pègre ne reste pas à la remorque du progrès, optant pour la mondialisation de ses méfaits. En situation d’infériorité temporaire, elle cherche à reprendre l’ascendant grâce à ses « soldats », recrutés dans les bas-fonds des quartiers populaires. Bref, Laurent Kloetzer dresse le portrait crédible d’un avenir qui, s’il n’est pas réalisé, n’en demeure pas moins vraisemblable. Pour autant, Vostok ne se contente pas d’évoquer une image pessimiste du futur. L’intrigue se déplace vers le sixième continent, flirtant avec le survival polaire. Le roman donne ainsi sa pleine mesure, ne relâchant pas le lecteur un seul instant.

À bien des égard, l’Antarctique ressemble à un monde étranger et hostile. À quelques heures d’avion ou à quelques semaines de bateau de la civilisation, on débarque sur une autre planète, déserte, la faune se limitant aux côtes elles-mêmes, une banquise inhospitalière battue par les vents. Le centre de l’inlandsis ne vaut guère mieux. Il s’agit d’un désert glacial où les températures oscillent entre – 20° l’été et – 60° l’hiver, un lieu inhabitable, balayé par des vents abrasifs qui occultent la vue et tuent autant que le froid.

L’implantation humaine n’y est que provisoire. Des bases scientifiques, tributaires de l’extérieur pour leur ravitaillement, et qui offrent comme un avant-goût d’une mission d’exploration spatiale, fournissant un banc d’essai pour développer des technologies adaptées à des conditions extrêmes. Elles sont aussi un balcon ouvert sur l’inconnu, l’infiniment grand du ciel étoilé et l’infiniment petit, tapi sous la calotte glaciaire dans ce lac où survivent des bactéries antédiluviennes. Les carottes de glace extraites des divers forages permettent enfin d’étudier le va-et-vient de la vie sur Terre, remontant le temps, au fil des fluctuations du climat, contribuant au débat autour du réchauffement de l’atmosphère.

Mais surtout, les terres vierges de l’Antarctique paraissent le support idéal à l’imaginaire, comme une page blanche où le moindre fait se nimbe d’une aura de mystère. Après Howard Philip Lovecraft, John Carpenter ou Alan Moore, Laurent Kloetzer investit l’inlandsis, nous immergeant en terre étrangère, sans rendre sa documentation indigeste un seul instant. Et peu-à-peu, le huis clos angoissant se mue en expérience mystique, explorant la psyché de Juan et de sa sœur, Leonora. En proie à la solitude et à leurs démons intérieurs, contraints de puiser aux tréfonds de leur esprit les ressources nécessaires à leur survie, ils se révèlent à eux-mêmes et à l’autre, l’un transformé en christ sauvage, l’autre en pythie, habitée par un pouvoir surnaturel.

Thriller d’anticipation et trip hallucinatoire flirtant avec le fantastique, Vostok se révèle aussi un formidable hommage à l’aventure surhumaine de l’exploration de l’Antarctique. De quoi donner envie de lire La Lune est blanche, reportage graphique et photographique de François & Emmanuel Lepage en Terre-Adélie, mais aussi de suivre de plus près les débats sur le réchauffement du climat.

« L’Holocène, notre époque, ne ressemble à aucune autre. Au cours des derniers siècles, la quantité de gaz à effet de serre a augmenté bien au-dessus des maxima constatés lors des interglaciaires précédents, tout le monde le sait maintenant. Nous avons été parmi les premiers à le constater.

Louis avait de grandes visions… Nous avions découvert, disait-il, la fin de l’Holocène. Et notre épisode chaud n’allait pas basculer vers la nouvelle glaciation, oh non. Il y a deux siècles avait commencé notre épisode, celui des hommes. Louis l’a baptisé Anthropocène. Moi, je le nomme l’âge des tempêtes. »

Vostok de Laurent Kloetzer – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », mars 2016

Le Roi d’août

Voici sans doute le chef d’œuvre de Michel Pagel. Oui, je sais, cette entrée en matière paraît totalement partiale et subjective. J’assume, ne pouvant résister à afficher mon enthousiasme d’emblée. Pour en juger, veuillez lire ce qui suit…

Michel Pagel aime l’Histoire. Cela tombe bien, Le roi d’août est un roman historique avec de vrais morceaux de fantastique dedans. L’argument de départ ressemble aux leçons que l’on faisait autrefois dans les écoles primaires sur ces souverains qui ont fait la France. Le roi, ici, c’est Philippe II, futur Auguste. Pour ceux qui ont oublié leur leçon d’Histoire, mais j’avoue que ce type d’Histoire n’est plus pratiqué de nos jours, voici un bref rappel.

A la jonction du XIe et XIIe siècle, la France se réduit à un domaine royal étriqué, c’est-à-dire quelques fiefs autour de Paris. Le nouveau roi, couronné par précaution avant la mort de son père Louis VII faute d’une autorité suffisamment établie, doit composer avec de grands feudataires et des vassaux aux mœurs pour le moins sanguines. Flandre, Champagne et Artois se disputent le contrôle de son pouvoir naissant.

De surcroît à l’Ouest, le royaume est flanqué d’un voisin encombrant : l’empire Plantagenêt dont le souverain Henri II doit l’hommage à la France pour ses terres continentales. Si le roi de France considère son voisin comme son parent, il n’est pas dupe de l’allégeance apparente d’un vassal bien plus puissant que lui.

Malgré cette situation défavorable, le Capétien va pourtant imposer définitivement le règne de sa lignée, renforcer l’embryon de la monarchie française, se débarrasser de l’empire Plantagenêt, associant son nom à la victoire de Bouvines. Voilà pour la leçon d’Histoire, revenons maintenant au roman.

Écrit par le roi Philippe II lui-même, Le Roi d’août se veut le récit romancé, par le petit bout de la lorgnette, de son règne. Rassurons immédiatement les lecteurs. Cette histoire est tout sauf une leçon édifiante et soporifique. En fait, ce que raconte Michel Pagel, par le biais du souverain français, est à tout point de vue passionnant et documenté. Ainsi, il ne nous épargne rien des mœurs, des liens féodaux et des luttes politiques de l’époque. Une page d’Histoire se dévoile, servie par un auteur nous régalant de moult détails qui contribuent à rendre vivantes et beaucoup moins épiques, les frasques des princes et souverains de l’époque.

Michel Pagel n’oublie cependant pas que l’on peut violer l’Histoire, à la condition de lui faire de beaux enfants. Il le fait ici par le biais du fantastique. Dès le début du roman, on découvre un épisode secret de la vie de Philippe II, ignoré, et pour cause, de toutes les chroniques de l’époque. Il éclaire ainsi d’un jour singulier l’ascendance du souverain et explique un certain nombre de croyances attachées à la personne royale en France.

De cette révélation, le futur roi ressort définitivement marqué. Il doit désormais vivre avec cette connaissance. Une malédiction à ses yeux de chrétien. Elle influe sur ses actes, sur son règne, affecte ses relations avec son entourage, sa femme et sa propre conscience. Elle explique quelques bizarreries de son règne, l’Histoire étant à la fois une grande menteuse et taiseuse sur ce sujet et bien d’autres. Et le lecteur relit le règne du souverain à la lumière de cette révélation, la suspension de l’incrédulité stimulée par un sentiment de vraisemblance historique soigneusement entretenu par l’auteur.

Au final, Le Roi d’août réussit la synthèse entre l’Histoire et le fantastique. Un syncrétisme que l’on retrouve aussi d’une autre manière chez Jean-Louis Fetjaine. Faudra que j’en parle, à l’occasion.

Le Roi d’août de Michel Pagel – Réédition J’ai Lu, février 2005, avec la couverture de l’édition originale (que je préfère à celle de J’ai Lu)

L’Océan au bout du chemin

« Je vais te confier quelque chose d’important. Les adultes non plus, ils ressemblent pas à des adultes, à l’intérieur. Vu de dehors, ils sont grands, ils se fichent de tout et ils savent toujours ce qu’ils font. Au-dehors, ils ressemblent à ce qu’ils ont toujours été. A ce qu’ils étaient lorsqu’ils avaient ton âge. La vérité, c’est que les adultes existent pas. Y en a pas un seul, dans tout le monde entier. »

Il était un fois, quelque part en Angleterre…

A la quête de son âme d’enfant, le narrateur revient dans la région de sa jeunesse, s’immergeant dans ce passé qui lui colle aux semelles comme de la glaise. Un temps et un lieu où l’on faisait d’une simple mare un océan infini et où le voisinage avait connaissance de secrets remontant à un âge antédiluvien, avant la Création même de l’univers. Une époque où les mauvais rêves pouvaient faire irruption dans le quotidien pour le transformer en cauchemar et où l’on pouvait servir de porte à des monstres venus des limbes pour plier la réalité à leurs noirs desseins. Un âge d’or, pas encore déserté par la magie et dépourvu de duplicité. Mais la mémoire est chose fuyante, malléable et fragile. Elle alimente la nostalgie ne retenant du passé que les meilleures choses, et parfois les pires…

On devrait surnommer le roman de Neil Gaiman, l’Emmerdement au bout du chemin. La faute à une intrigue mollassonne, dépourvue de véritable tension dramatique. La faute aussi à un imaginaire à l’étiage, dont les motifs semblent tous empruntés à Coraline. En fait, L’Océan au bout du chemin ne transgresse pas grand chose, du moins pas grand chose que l’on ait déjà lu chez l’auteur anglais. L’émerveillement cède le pas au déjà-vu et l’horreur à un ennui gêné, celui de l’ami obligé de supporter les mêmes blagues éculées pendant un repas de fête.

D’aucuns pourraient juger mon avis amer, voire excessif. Il est à la mesure de la déception éprouvée en lisant ce conte que je me suis forcé de terminer, certes en sautant un tantinet les pages. Avec L’Océan au bout du chemin, Neil fait du Gaiman, sans véritable éclat, pour ainsi dire en pilotage automatique. Il applique sa sempiternelle recette, une pincée de nostalgie ici, des réminiscences de l’enfance là, le tout saupoudré de cet humour décalé propre aux Anglais. Il compose un conte certes sympathique, se voulant accessoirement effrayant, sans parvenir à aucun moment à susciter un embryon d’émotion. J’ai pourtant essayé de creuser la trame du récit pour y déceler la pépite, la trouvaille langagière apte à stimuler mon intérêt. Je n’ai trouvé que du sable, celui m’irritant la pupille et me poussant dans les bras de Morphée.

Bref, après avoir longtemps abandonné l’univers du romancier, Coraline avait su trouver les mots et l’atmosphère pour réveiller mon enthousiasme. L’Océan au bout du chemin risque de l’assoupir à nouveau. Définitivement ? Qui sait, d’autant plus qu’un nouveau roman doit paraître prochainement dans nos contrées…

ocean_bout_cheminL’Océan au bout du chemin (The Ocean at the end of the lane, 2013) – Réédition J’ai lu, février 2016 (roman traduit de l’anglais par Patrick Marcel)

Fugues

pulp-o-mizer_cover_imageTrop longtemps absent de mon programme de lecture, si l’on fait abstraction des quelques nouvelles de la série « Wild Cards » sur laquelle j’ai préféré passer mon tour, Lewis Shiner profite du défi Lunes d’encre pour remonter dans ma pile à lire.

Son quatrième roman, Fugues, s’apparente à un long récit introspectif, teinté de fantastique, centré sur le personnage de Ray Shackleford. Un Américain moyen, habitant Austin, au Texas. Réparateur de matériel hi-fi et fin connaisseur du rock des années 1960, le bonhomme semble arrivé à un moment crucial de son existence. Jusque-là, il a courbé l’échine, laissant son couple s’enfoncer dans la routine, puis la déprime. Mais, le décès de son père, avec lequel les relations étaient orageuses, ravive les mauvais souvenirs, ceux de son enfance ballottée d’un lieu à un autre. Il fait également resurgir les projets avortés ayant jalonné son parcours professionnel et sentimental de futur quadragénaire.

Ray appartient en effet à la génération des baby-boomers. Comme de nombreux autres jeunes de son âge, il a cru que la musique pourrait changer le monde, le rendre meilleur. Il a espéré que les expérimentations du rock seraient le vecteur d’un changement sociétal et politique, ouvrant les portes à une nouvelle weltanschauung qui mettrait un terme au vieux monde, à ses divisions et ses guerres. Las, il a vu ses espoirs et ceux de sa génération se fracasser sur le mur du réel.

En pleine crise matrimoniale et familiale, il s’aperçoit qu’il lui suffit de s’imprégner du contexte et des ambiances de l’époque pour faire surgir des enregistrement inédits de disques devenus mythiques. Il extrait ainsi des brumes nébuleuses de son cerveau, passablement envapé par l’alcool, l’enregistrement de Get Back, l’album avorté des Beatles, attirant l’attention d’un producteur de disques de Los Angeles, qui lui propose aussitôt de réaliser les albums inachevés des Doors, de Brian Wilson et Jimi Hendrix. Mais bientôt, à force de baigner dans les années 1960, il se projette physiquement dans le passé, au risque de se perdre.

« Les gens ont besoin de rêver, pas d’être confrontés à la réalité. Ils cherchent quelque chose à quoi se raccrocher. Ils voudraient que je sois encore en vie parce qu’ils refusent d’assumer les conséquences de leurs actes. Les conséquences de leurs actes, Ray. Tu sais de quoi je parle, pas vrai ? »

Fugues aurait pu être une uchronie personnelle, se résumant à un unique questionnement énoncé comme un leitmotiv : et si ? Et si Brian Wilson avait achevé l’enregistrement de Smile, le monde aurait-il été meilleur, plus apaisé  ? Et si les Doors avait réalisé Celebration of the Lizard, Ray aurait-il pu faire la paix avec son père et lui-même ? Et si Hendrix n’était pas mort avant de graver First Rays of the New Rising Sun, aurait-il achevé sa métamorphose ouvrant de nouveaux territoires sonores à l’esprit humain ?

Mais le roman de Lewis Shiner se réduit à une étude psychologique, celle d’un homme confronté à ses échecs et qui, pour y échapper, se réfugie dans le passé, essayant de revivre quelques moments clés de son panthéon musical personnel. Au fil des plongées dans le passé, l’argument fantastique se réduit peu-à-peu à la portion congrue. À bien des égards, le don de Ray ressemble surtout à une sorte de thérapie personnelle, en grande partie fantasmée. Les albums choisis semblent ainsi composer la bande son de ses états d’âme, accompagnant chacune de ses décisions dans la vie réelle. Et si, l’intrigue donne parfois l’impression de s’enliser dans ses problèmes intimes, ce choix n’empêche pas le roman d’être traversé par des moments de grâce, laissant infuser un vibrant et touchant hommage à quelques unes des idoles du Summer of Love.

Fugues se révèle enfin le portrait d’une génération. Celle de Lewis Shiner, mais aussi de George R.R. Martin (on renverra les curieux vers Armageddon Rag). Une génération ayant troqué l’utopie contre la nostalgie et le confort prosaïque de la société de consommation. D’aucuns diraient à raison : ils voulaient changer le monde, le monde les a changés… Mais, pour continuer à avancer, il faut savoir faire le deuil de ses échecs.

Bref, le charme opère à tous les niveaux, servi par une écriture (et traduction) impeccable. On est happé sans coup férir dans les méandres de la mémoire de Ray, au point d’en retrouver un écho dans l’écoute de Smile (finalement publié en 2003). Ce n’est pas le moindre des miracles accompli par ce roman documenté et empreint d’empathie. J’ai maintenant très envie de lire En des Cités désertes, second roman de l’auteur paru chez « Lunes d’encre ». Bientôt…

shiner1Fugues (Glimpses, 1993) de Lewis Shiner – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », octobre 2000 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean-Pierre Pugi)

Anno Dracula

Londres, 1888. La cité est en proie à la terreur. Celle du Prince consort Vlad Tepes dont les pals et les décrets d’internement frappent aveuglément la population. Mais depuis peu, un mystérieux tueur massacre les prostituées du quartier de Whitechapel, s’en prenant exclusivement à celles ayant subit la transformation. Surnommé Scalpel d’Argent, puis Jack, il les égorge, les éviscère puis les décapite avec une sauvagerie qui fait frisonner d’horreur jusqu’à la canaille des bas-fonds. Sommé d’arrêter le monstre, Scotland Yard fait appel à Geneviève Dieudonnée pour l’aider dans son enquête. Il ne faudrait pas en effet provoquer le Prince consort dont le mariage avec la Reine Victoria a déjà entraîné des troubles entre les non-morts et les sang-chauds. Un vampire à la tête de l’Empire où le soleil ne se couche jamais ! La situation a de quoi agacer et attiser la colère des plus rétifs. Déjà, tout ce que Londres compte comme agitateurs, esprits libres et radicaux recommence à s’agiter. La rumeur des méfaits de ce Jack inquiète également les membres du Diogene’s Club, au point de les faire dépêcher leur meilleur agent sur les lieux pour en explorer les zones d’ombre.

Anno Dracula a la saveur d’une madeleine de Proust pour l’amateur de littérature fantastique et policière, de roman feuilleton et de fantaisie historique. Kim Newman transforme la cité de Londres en un creuset foisonnant où des personnages fictifs et réels se côtoient avec le plus grand naturel. Il nous offre ainsi un précipité référencé et ludique, revisitant, un peu à la manière de Philip José Farmer, le mythe vampirique et quelques icônes littéraires classiques.

anno-dracula-weddingL’argument de départ du roman de l’auteur anglais a le mérite d’être simple. Le Comte Dracula n’ayant pas été vaincu par Van Helsing et ses sbires, il imagine que le voïvode maléfique a conquis le cœur de la Reine Victoria et le titre de Prince consort. Le vampirisme n’étant plus un mythe relevant du folklore passéiste, ses nombreux congénères s’affichent désormais sans complexe, des caniveaux de l’East End aux palais orgueilleux de l’Empire, suscitant de nombreuses conversions parmi les sang-chauds, au grand dam des fanatiques religieux qui pullulent dans la capitale britannique. Pourtant aux yeux des diverses lignées de non-morts, Vlad Tepes n’est qu’un parvenu. Un rustre décadent dont le sang vicié ne conduit qu’à la déchéance.

Pour autant, le vampirisme ne bouleverse pas la hiérarchie de la société. Embrasser la condition de non-mort ne permet aucune ascension sociale. L’alcoolisme continue de faire des ravages chez les vampires issus des plus basses couches de la population et les prostituées de l’East End proposent un autre genre d’extase, contre un peu de sang. Dans certaines ruelles, il est même habituel de voir des misérables promener leurs enfants en laisse, comme une confiserie offerte aux nosferatus en échange de quelques guinées. Mais surtout, le vampirisme ne garantit pas l’immortalité absolue. Un vampire peut mourir, tué par une balle en argent ou toute autre arme recouverte de ce métal. Il peut aussi trépasser très rapidement par imprudence, surtout dans les premières années de sa transformation. Enfin, le Baiser des ténèbres ne restaure pas la jeunesse. Il fige la personne à l’âge de son initiation, vices et mauvaise hygiène de vie (peut-être devrais-je dire de non-vie) y compris.

Sur cette trame inventive, Kim Newman déploie toute son érudition pour animer une intrigue tordue, fertile en rebondissements et fausses pistes. Il s’amuse beaucoup, distillant les clins d’œil et les allusions, sans oublier à aucun moment de garder une certaine cohérence, même s’il tire un tantinet à la ligne.

En dépit de ce léger bémol, on ne s’ennuie pas un instant en lisant Anno Dracula. Par son originalité et sa culture, le roman de Kim Newman se révèle une lecture sympathique et distrayante. De quoi éprouver quelques réminiscences agréables, en attendant de découvrir sa suite avec Le Baron rouge sang.

Additif : On recommandera aux éventuels curieux, l’édition augmentée d’un copieux paratexte et d’une nouvelle intitulée « Les morts voyagent vite ».

anno_draculaAnno Dracula (Anno Dracula, 1992) de Kim Newman – Réédition Livre de poche, avril 2014 (Roman traduit de l’anglais par Thierry Arson et Maxime Le Dain)