Les Attracteurs de Rose Street

Samuel Prothero et Jeffrey Richmond sont tous deux membres du Club des Inventeurs. Le premier exerce le métier d’aliéniste, une nouveauté regardée avec méfiance à l’époque, son jeune âge excusant sa naïveté en matière politique. Le second est l’objet de l’opprobre et du rejet de ses pairs en raison de ses fréquentations et parce qu’il s’est entiché d’une demeure héritée de sa défunte sœur, située à Saint Nichol, l’un des pires bas-fonds de la cité de Londres. Persuadé qu’il est possible de réformer le monde, pour l’avantage de tous, Prothero accepte de côtoyer la lie des assommoirs, bordels et autres tripots, pour résoudre l’énigme que lui soumet Richmond. Ses talents d’aliéniste et son empathie ne seront pas de trop pour y parvenir.

« Peut-être sommes nous tous soit des attracteurs à la recherche de fantômes à dévorer, soit des fantômes à la recherche de l’oubli. Et peut-être que la différence essentielle entre le monde des esprits et celui-ci est que dans ce dernier nous pouvons être l’un et l’autre. »

On ne remerciera jamais assez les éditions du Bélial’ et Jean-Daniel Brèque, son traducteur attitré, pour leur dévouement à la cause de Lucius Shepard dans nos contrées. Une abnégation une fois de plus source de ravissement pour le lecteur. Les Attracteurs de Rose Street délaisse les paysages de l’Amérique, convoquant l’imaginaire victorien des romans gothiques ou sociaux anglais. Le rabat de la première de couverture évoque Mary Shelley et Jane Austen, mais bien entendu, on pense également à Charles Dickens et Robert-Louis Stevenson, voire aux romans gothiques et à ces récits de mauvaise réputation colportés par les Penny dreadfuls. Peu importe le cadre ou l’époque, l’exploration de la psyché, de ses non-dits, reste au cœur de l’écriture de l’auteur américain, nous donnant à lire une novella à l’atmosphère vénéneuse et charnelle, dont le crescendo dramatique impressionne par sa maîtrise.

Dans le cadre anxiogène et confiné d’un ancien bordel, Lucius Shepard plante le décor d’un récit classique de fantômes où la possession surnaturelle apparaît comme la continuation des tourments terrestres, sous une autre forme. L’air n’est en effet pas le seul élément vicié dans la capitale britannique. Les mœurs et les esprits semblent aussi pollués que le ciel obscurci par le smog. Inventeur génial, à l’origine d’un procédé technique permettant d’attirer les particules souillant l’air, Richmond est rongé par une culpabilité aussi délétère que mortifère. Par le plus grand des hasards, les attracteurs qu’il a inventé et installé sur le toit de sa demeure, ne se contentent pas d’extraire la suie de l’atmosphère. Ils drainent aussi les ombres errantes des défunts, lambeaux d’âmes déchirées, pris au piège, s’agitant sur un clous métaphysique. Avec l’aide de Prothero, le savant lunatique espère arracher au fantôme de sa sœur quelques informations sur les circonstances de sa mort.

À bien des égards, le jeune aliéniste apparaît comme un candide, nourrissant encore de nombreuses illusions sur le progrès. En côtoyant Richmond et le fantôme de sa sœur, sans oublier les deux anciennes pensionnaires du bordel ayant choisi de rester après le décès de leur maîtresse, il va se frotter à la duplicité et aux vices les plus sordides de la bonne société, sans pour autant perdre cette étincelle vitale qui fonde son engagement politique, dans la plus noble acception du terme. Aidé en cela par Jane, prostituée finalement plus sincère que ne le laisse présager sa situation de courtisane, il va explorer les angles morts de la psyché de son employeur, côtoyant l’horreur et la débauche. Et s’il ne ressort pas tout à fait indemne de cette expérience, elle lui permet cependant de réévaluer la justesse de son idéal, à l’aune d’un monde sur lequel il n’a finalement guère de prise.

Les Attracteurs de Rose Street confirme que Lucius Shepard nous a beaucoup manqué ces dernière années. Et, si cette novella ne figure pas parmi les plus marquantes de l’auteur, elle n’en distille pas moins une attraction fascinante à laquelle on succombe avec beaucoup de plaisir. A suivre avec Abimagique, toujours dans la collection « Une Heure-Lumière ».

Les Attracteurs de Rose Street (Rose Street Attractors, 2011) De Lucius Shepard – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », 2018 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Jean-Daniel Brèque)

La Ballade de Black Tom

Peu d’auteurs ont suscité autant d’admirateurs et de continuateurs que Howard Phillips Lovecraft. De son vivant déjà, ses écrits ont marqué les esprits, initiant un premier cercle lovecraftien avec lequel l’écrivain de Providence a entretenu une correspondance suivie, mêlant hommages réciproques et jeux littéraires. Par synergie créatrice, le corpus lovecraftien a inspiré ensuite d’autres auteurs qui ont souhaité en poursuivre les motifs, voire les enrichir avec de nouveaux mythes. Ces post-lovecraftiens, épigones besogneux et autres continuateurs ont dénaturé l’œuvre originale, travestissant peu-à-peu ses thématiques et contribuant à façonner le « mythe de Cthulhu ». Ils ont également déformé nos représentations sur l’auteur, participant à la légende du reclus de Providence.

Droit d’inventaire oblige, on en revient désormais à une image plus fidèle, plus conforme à l’époque où a vécu Lovecraft, ne délaissant pas les aspects les plus problématiques de sa personnalité et de ses écrits, notamment un antisémitisme latent et un racisme patent, devenus bien encombrants après la Shoah et à l’heure du Black Lives Matter. D’aucuns ont pu juger du sort réservé aux « Contrées du rêve » dans La Quête onirique de Vellitt Boe de Kij Johnson, suite subtile et féministe du périple de Randolf Carter. Pour sa part, Victor LaValle nous livre la réécriture d’une nouvelle très médiocre (Horreur à Red Hook), adoptant le point de vue de ces basanés cosmopolites dont Lovecraft nous dresse un portrait nauséabond que ne désavoueraient pas les tenants du grand remplacement… oups ! De la grande submersion cthulhuesque.

« à H.P. Lovecraft, avec tous mes sentiments contradictoires. »

La dédicace de Victor LaValle ne laisse pas planer le doute sur ses intentions. La Ballade de Black Tom est un hommage à l’œuvre de Howard Phillips Lovecraft, du moins à l’état d’esprit inspirant ses textes les plus célèbres, mais débarrassé de ses oripeaux les plus outrés. Si le racisme reste évidemment très présent, il est cependant édulcoré des aspects caricaturaux et fantasmatiques de la nouvelle Horreur à Red Hook. À vrai dire, LaValle propose un récit ambivalent qui tient à la fois du roman noir, de l’hommage critique et du récit horrifique.

Sous la plume de H. P. Lovecraft, Red Hook est le nom d’une partie de Brooklyn particulièrement misérable et inquiétante, située près de l’ancien port. Jadis, des marins aux yeux clairs (sans blague !) habitaient les lieux. Cette époque est désormais révolue. Le quartier n’est plus qu’un dédale de taudis malpropres où la population, arrivée ici illégalement, affiche tous les stigmates du péché sur sa face basanée (eh oui !). Tous les dialectes de la Terre semblent prospérer dans ce cul de basse fosse, entretenant la confusion et la dissimulation. Les pires imprécations et blasphèmes résonnent dans les rues, poussant la police new-yorkaise à ériger des barrières autour du quartier afin de protéger les banlieues limitrophes. Le lieu semble ainsi condenser toutes les peurs du gentleman de Providence face à une immigration massive.

Victor LaValle remet les choses dans leur contexte et à leur juste place. Principale porte d’entrée pour l’immigration, New York n’a jamais eu la réputation d’être une ville paisible. Théâtre de plusieurs émeutes violentes, la cité tient davantage du patchwork que du Melting pot. La délinquance, le vice et la misère n’y sont que le résultat de l’exclusion, de la peur et des préjugés. En introduisant le personnage de Charles Thomas Tester, LaValle entend restituer cet aspect des choses. Musicien médiocre, cet Afro-américain vit de débrouille dans le quartier de Harlem, assurant la subsistance d’un père mourant qui s’est ruiné la santé sur les chantiers de construction de la ville. Le bougre sait comment il doit se comporter lorsqu’il circule dans les quartiers blancs. Il sait ce qu’il en coûte de ne pas baisser les yeux lorsqu’un policier ou un contrôleur du métro s’adresse à lui. Il cherche surtout à se faire oublier, avec son étui à guitare, histoire de passer pour un de ces musiciens que l’on voit à tous les coins de rue. Il n’oublie pas enfin que sa propre communauté n’est pas exempt de préjugés, méjugeant les Afro-caribéens et leur étranges coutumes. À vrai dire, Tester n’aspire qu’à une seule chose : l’indifférence. Qu’on oublie la couleur de sa peau. Qu’on lui laisse vivre sa vie à sa guise.

Si Victor LaValle respecte globalement l’histoire de Horreur à Red Hook, il en inverse la perspective, n’hésitant pas à élaguer l’intrigue et à l’enraciner dans le corpus plus large des textes relevant du mythe de Chtulhu, comme les exégèses l’on définit a posteriori. Il le fait sans doute de manière trop appuyée, convoquant l’image du Grand Ancien, le Roi endormi, de façon explicite. De même, il donne sa propre interprétation au petit jeu que se livraient Robert Bloch et H.P. Lovecraft, sous la forme de deux clins d’œil, d’abord en conférant au détective privé associé à Malone, un sale type raciste et sans scrupule, l’identité d’Ervin Howard, puis en informant un homme originaire de Rhode Island qui habitait Brooklyn avec sa femme qu’il n’était pas le bienvenu à New York et que sa santé s’accommoderait mieux de Providence. Ceci dit, voilà bien la seule critique que l’on peut émettre car, pour le reste, la réécriture de la nouvelle de Lovecraft est à tous points de vues supérieure au texte original, tant en terme d’atmosphère, de tension dramatique, avec quelques belles scènes horrifiques, que pour le traitement des personnages, en particulier celui de Charles Thomas Tester/Black Tom.

Treizième volume de la collection « Une Heure-Lumière », La Ballade de Black Tom est donc une excellente novella, acquittant sans honte son tribut à Howard Phillips Lovecraft, tout en exerçant un droit d’inventaire malin et salutaire. On comprend qu’elle ait été primée à deux reprises, recevant le prix Shirley Jackson et le British Fantasy).

La Ballade de Black Tom (The Ballad of Black Tom, 2016) de Victor LaValle – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », 2018 (novella traduit de l’anglais [États-Unis] par Benoît Domis)

De l’autre côté du Lac

Quartier de La Colline. L’air lourd et moite pèse comme un couvercle sur les lieux. Une tension latente imprègne l’atmosphère, irritant les nerfs d’Hermann. Derrière la baie vitrée de sa villa, il guette, pressentant un danger diffus, une menace invisible qui trouble sa sérénité et nuit à sa concentration pendant qu’il joue aux échec en solitaire. Ce sentiment stimule son instinct de protection, contribuant à lui faire échafauder des stratégies de défense pour sauvegarder son épouse et sa fille. Une épouse, au moral miné par un fibrome, avec laquelle il perd peu-à-peu le contact, et une fille un peu trop indépendante et insouciante. Pourtant, les signes de mauvais augure s’accumulent, bien visibles de tous.

L’un des jumeaux de leurs voisins a d’abord tué son frère par accident, en jouant avec une arme à feu. Puis, des adolescents ont disparu, enlevés par un mystérieux prédateur tenant la police en échec. Jusqu’au foyer pour mineurs où il travaille, qui semble la proie d’un désordre et d’une violence contagieuse. Tout cela ne peut que mal se terminer, tout cela ne peut que déboucher sur une catastrophe, faisant voler en éclat l’apparente normalité du paysage qu’il aperçoit au travers de la baie vitrée et qui reflète, au-delà du lac, un univers semblable au sien, plus apaisé, plus sécurisant, mais dont la fausseté l’inquiète.

« Celui qui se protège en permanence est comme anesthésié. Il est protégé de la douleur, mais il ne ressent plus rien. Je préfère avoir mal et ressentir les choses. »

Parfois, une lecture imprévue vous cueille par surprise. Un roman que vous n’aviez pas vu venir et qui, au détour d’une chronique, vous fait irrésistiblement de l’œil. À moins que ce ne soit le chroniqueur qui ait trouvé les mots justes pour attirer votre curiosité. Bref, De l’autre côté du Lac ne figurait pas à mon programme de lecture. Et si, j’ai aperçu sa couverture arty – une photo surexposée affichant deux silhouettes féminines de dos – jamais je n’aurais envisagé de le lire de moi-même. Erreur, car le roman de Xavier Lapeyroux, sous l’apparence d’un thriller psychologique, se révèle un redoutable page-turner incubé au meilleur du fantastique, avec une petite pincée d’esprit dickien.

Xavier Lapeyroux met en effet en place une intrigue simple dont le crescendo paranoïaque flirte avec la folie, sans jamais verser dans la facilité du rêve éveillé. Si on ne peut renier l’aspect lynchien de l’atmosphère, une des inspirations avérées de l’auteur dont l’imaginaire emprunte beaucoup à l’imagerie cinématographique, celui-ci s’amuse surtout avec les contours de la réalité, jalonnant le récit d’allusions faisant échos aux obsessions d’Hermann, l’œil-caméra et le narrateur de cette dérive parsemée de clichés pris en double exposition, de frères ennemis, d’hommes cocons empruntés aux Body Snatchers de Philip Kaufman, de sosies et autres doppelgängers. Des simulacres dans un monde truqué aux yeux – euphémisme – d’un narrateur ayant perdu ses repères. Ou pas ? Sur ce point, l’incertitude laisse place à des certitudes, sans doute beaucoup plus inquiétantes.

A la fois inclassable et fascinant, De l’autre côté du Lac est donc le genre de roman dont le climat étouffant et l’intrigue maline réveillent l’angoisse et la paranoïa. A ne pas manquer.

De l’autre côté du lac de Xavier Lapeyroux – Éditions Anne Carrière, décembre 2018

Yurlunggur

Voilà près de vingt ans que je chronique des bouquins. D’abord, pour les connards élitistes du webzine Le Cafard cosmique. Puis, pour la revue Bifrost. Et, je me rends compte que mon style a pas mal évolué depuis cette époque. Pendant cette période, je me suis essayé à plusieurs styles, histoire d’affûter ma plume. La chronique en immersion me plaisait bien. En voici un aperçu.

We don’t serve your country

Don’t serve your king

Know your custom don’t speak your tongue

White man came took everyone

We don’t serve your country

Don’t serve your king

White man listen to the songs we sing

White man came took everything

We carry in our hearts the true country

And that cannot be stolen

We follow in the steps of our ancestry

And that cannot be broken

We don’t need protection

Don’t need your land

Keep your promise on where stand

We will listen we’ll unterstand

Mining compagnies, pastoral compagnies

Uranium compagnies

Collected compagnies

Got more right than people

Got more say than people

Forty thousand years can make a difference to the state of things

The dead heart lives here.

The dead heartMidnight Oil

Prologue :

Tropisme irrésistible.

Les pulsations poisseuses de la mer martèlent la laisse mousseuse du bas de plage. La mer parle. La mer chante. Pour qui ? Le vent soufflant par-delà l’horizon – soleil couchant – ébouriffe ses cheveux et modèle son épiderme nu. Il fait chaud.

En ce lieu sacré, saint des saints auquel il est charnellement attaché, c’est l’heure du Rêve. Instant d’intemporalité, qui fut et qui est. Période primordiale où s’unissent le présent, la mémoire vivante et le passé ancestral.

Mémoire du présent qui le rappelle à l’ordre. L’éternité doit s’effacer. Le monde le rappelle à son souvenir. Yurlunggur, le serpent sacré est-il réveillé ? Va-t-il vomir un monde devenu plus adulte ?

Non. Une promesse doit être exaucée. Un serment tenu. Le moment approche. Bientôt. Maintenant. Accélération…

Face A : Le Temps réel.

Fox est jeune. Fox veut réaliser ses rêves. En particulier, celui de sa compagne Flamme. La belle désire arpenter le sol australien. Mais, la vie est courte. Aussi Fox court-il, sans cesse, après le coup suivant, celui qui lui permettra de s’envoler, c’est sûr, vers la terre australe promise. Fox est malin. Il deale de la cocaïne dans les coins louches du parvis de la Défense. Il consomme aussi. La coke aiguise ses facultés. Elle accélère ses réflexes, dope son intellect, assouplit son corps, efface la peur et occulte la douleur. Il est meilleur. Il est LE meilleur. Fox est affûté. Toujours à la recherche du « gros coup ». Le dernier, celui qui lui permettra de s’offrir son billet. Mais, la course est sans fin. La déchéance approche. A moins, que cette dernière combine ne le mette à l’abri. Il doit livrer des armes à des inconnus dans un parking souterrain. Trois types louches à l’allure et aux manières sauvages. Peu importe l’usage qu’ils en feront. Ce qui compte, c’est le pactole. La grosse galette (« roule roule la galette »).

C’est Joao qui l’a mis en contact avec ces lascars. Un mec droit mais un peu énigmatique. Fox le croit indien. L’est-il vraiment ? Fox ne voit pas cette belle porte qui détonne dans l’appartement sordide du supposé indien. Lourde, taillée dans un beau bois veiné, poncée et polie jusqu’à être aussi lisse qu’une peau d’enfant. Que masque-t-elle ? Une chambre ou un autre sanctuaire plus primordial ? La question n’est pas posée. Peut-être plus tard par Flamme à la recherche de son homme.

En attendant, l’affaire dérape. Les événements se cabrent. Sin, un des potes de Fox, morfle. Coma profond. Fox est surveillé puis pourchassé par les féroces du parking qui se révèlent être les Tueurs de la Nouvelle Lune. Son appartement est dévasté et Flamme demeure introuvable. Sans doute est-elle morte comme l’atteste le cadavre défenestré en bas de l’immeuble. Fox s’échappe au volant de sa Toyota. Il se souvient des deux mots inscrits comme une balafre sanglante sur le mur de son appartement : DHUNUPA ROM. « Telle est notre Loi ». Quelle loi ? Son destin lui glisse entre les mains.

Face B : Le Temps du rêve.

Sur l’autoroute, Fox roule pied au plancher. Il hallucine. Les informations se télescopent dans sa caboche. Son cerveau carbure aussi vite que sa voiture et risque la surchauffe. La police le traque-t-elle ou non ? Flamme est-elle vraiment morte ? Les Tueurs de La Nouvelle Lune, leur chef Redrun en tête, sont-ils à ses trousses ? Il enfourne une cassette dans l’autoradio de la Toyota. Les premières notes de « Gimme shelter » de The Sisters of Mercy résonnent dans l’habitacle.

Oh, see the storm is threatening
My very life today
If I don’t get some shelter
Yeah, I’m gonna fade away

War, children
It’s just a kiss away
It’s just a kiss away
Yeah Oh, see the fire is sweeping
Down through the streets today
Burning like a bright red carpet
Another fool who lost the way

Rape. murder.
It’s just a kiss away
It’s just a kiss away
Yeah

Oh, see the storm is threatening
My very life today
If I don’t get some shelter
Yeah, I’m gonna fade away

Love, sisters
It’s just a shot away
It’s just a shot away
Love, sisters
It’s just a shot away
Shot away
Shot away

War, children
It’s just a kiss away
It’s just a kiss away
War, children
It’s just a kiss away
Kiss away
Kiss away

Rape. murder.
It’s just a kiss away
It’s just a kiss away
Rape. murder.
It’s just a kiss away
Kiss away
Kiss away

La nuit est tombée. Soudain une Saab 900 Turbo noire aux vitres teintées bleue le prend en chasse. Elle déboîte, le menace. Les étincelles fusent, le véhicule tangue. Elle l’a touchée. Ce sont les tueurs de la Nouvelle Lune forcément – Redrum au visage noir couturé de cicatrices et ses deux sbires. La course-poursuite s’engage. Road movie ? Non, stock-car movie. Fox slalome entre les autres voitures. Il accélère, freine, déboîte. Rien n’y fait. La Saab lui colle au pare-choc. Les phares éclairent l’intérieur de l’habitacle dessinant sa silhouette dans le miroir de courtoisie. Les chasseurs le mirent dans leur ligne, prêt à faire un carton. Ils sont acharnés et ne le lâcheront pas. Le Rêve se substitue à la réalité sans que la drogue n’y puisse plus rien. La cocaïne est un allié puissant mais elle ronge le cerveau. La sueur colle à son épiderme glacé comme la peau d’un serpent. Yurlunggur, le python sacré est réveillé. Fox n’a plus de prise sur son destin. Il fonce, droit devant. Les rails de sécurité sont comme les parois rayées du canon d’une arme. Il doit combattre. Plus le temps de s’effrayer. Plus le temps de songer à Flamme.

No time for cry.

It’s just a feeling
I get sometimes
A feeling
Sometimes
And I get frightened
Just like you
I get frightened too
but it’s…

(no no no) No time for heartache
(no no no) No time to run and hide
(no no no) No time for breaking down
(no no no) No time to cry

Sometimes in the world as is you’ve
Got to shake the hand that feeds you
It’s just like Adam says
It’s not so hard to understand
It’s just like always coming down on
Just like Jesus never came and
What did you expect to find
It’s just like always here again it’s…

(no no no) No time for heartache
(no no no) No time to run and hide
(no no no) No time for breaking down
(no no no) No time to cry

Everything will be alright
Everything will turn out fine
Some nights I still can’t sleep
And the voices pass with time
And I keep
[repeat]
No time for tears
No time to run and hide
No time to be afraid of fear
I keep no time to cry

(no no no) No time for heartache
(no no no) No time to run and hide
(no no no) No time for breaking down
(no no no) No time to cry

La destination de Fox est déjà fixée. Au bout de la piste asphaltée, sur une plage, Yurlunggur l’attend. Honorera-t-il son rendez-vous ? Renaîtra-t-il, craché violemment, à la face du monde ? A lui de modeler son avenir. Et les chants retentissent de plus en plus forts dans sa tête. Sourds, graves, monotones et accompagnés d’un cliquetis rythmé.

Épilogue :

Le roman est posé sur le bureau, refermé, et pourtant il reste bien présent. Bon récit, court et nerveux. Il reste imprimé dans sa mémoire. Le sang qui pulse dans ses tempes, redescend peu à peu. Son voyage immobile en une autre dimension est terminé. Moment d’écriture accouché au forceps. Il lira un autre livre, un autre jour. Pour l’instant, la mer dont le ressac découvre et recouvre la plage éternelle l’appelle.

Yurlunggur de Jean-Marc Ligny – Editions Denoël, collection « Présence du Futur », 1987

Saint-Germain, l’Égyptien

Voici une antiquité exhumée du fin fond de ma bibliothèque. À vrai dire, il a fallu une séance de rangement intensif pour redécouvrir la chose, sans doute achetée dans la foulée de ma lecture émerveillée d’Ariosto Furioso. Faudra d’ailleurs que je le relise.

Chelsea Quinn Yarbro a beaucoup donné avec le personnage récurrent du comte de Saint-Germain, figure historique auréolée de tout un fatras légendaire, associant l’élixir de longue vie à d’autres fadaises ésotériques. On renverra les curieux ici.

Si les aventures du comte de Saint-Germain appartiennent à l’une des plus prolifiques séries de l’autrice, il n’en va pas de même en France où seuls deux romans ont fait l’objet d’une traduction. D’abord, Le Comte de Saint-Germain, vampire, réédition au Fleuve noir sous un titre différent de Hôtel Transylvania, a Novel of Forbidden Love, jadis paru chez Arda. Et, Out of the House of Life, ici coupé en deux de manière honteuse, histoire d’extorquer davantage d’argent au lecteur.

Sans entrer outre mesure dans les détails, mais pour satisfaire quand même la curiosité insatiable des lecteurs de ce blog, Chelsea Quinn Yarbro a fait de l’aristocrate un vampire porté sur le bien, donnant libre cours à son goût pour l’Histoire afin d’imaginer ses aventures à travers les âges. Certes, le comte reste une créature assoiffée de sang, pouvant convertir des disciples. Un monstre qui s’épanouit au contact de sa terre natale, prenant bien garde d’en faire provision avant d’entamer un voyage. Mais, le soleil n’entraîne pas sa destruction irrémédiable. Certes, il en souffre beaucoup, mais pas au point de se consumer de manière spectaculaire, comme on peut le voir dans certains films. Et surtout, il n’est plus attaché au mal, en tout cas beaucoup moins que certains des hommes qu’il est amené à côtoyer. Bref, Saint-Germain apparaît comme un vampire atypique.

Si Le Comte de Saint-Germain, vampire mettait directement en scène le personnage, il n’en va pas de même pour Saint-Germain, l’Égyptien. Bien au contraire, l’aristocrate pointe aux abonnés absents, laissant place à une de ses converties, Madeleine de Montalia. Rien de surprenant puisqu’il s’agit ici d’un arc narratif différent. Autrement dit, une sous-série à l’intérieur de la série. Le comte apparaît tout de même de manière indirecte, soit par l’intermédiaire de flash-back, soit au travers de quelques lettres issues de sa correspondance avec Madeleine. La matière épistolaire compose d’ailleurs une partie non négligeable du récit, faisant en quelque sorte le lien avec ses parties plus narratives.

Bien plus âgée que son apparence ne le laisse penser, la jeune femme se rend en Égypte, terre jadis arpentée par son mentor, afin d’élucider certains détails de son passé. Elle s’y retrouve confrontée aux préjugés machistes de ses compatriotes européens et à la méfiance des musulmans, guère favorables à l’émancipation féminine à cette époque. Elle y affronte également une menace de nature plus occulte.

Si Saint-Germain, l’Egyptien apparaît comme un roman historique fort honorable, restituant de manière documentée et crédible les débuts de l’archéologie, qualifiées d’antiquités à l’époque, en gros les années 1825-26, il ne soulève guère l’enthousiasme du point de vue de la tension dramatique. On ne frissonne guère et on s’ennuie beaucoup, du fait de l’entrelacement entre la forme épistolaire et narrative, mais aussi en raison d’un rythme mollasson qui ne parvient même pas à susciter l’adhésion.

Bref, Saint-Germain, l’Egyptien rejoint illico la liste de mes rendez-vous manqués. Pas sûr d’avoir envie de lire le tome 2, voire Le Comte de Saint-Germain, vampire. Quoique, sur un malentendu…

Saint-Germain, l’Égyptien (Out of the House of Life, 1990) de Chelsea Quinn Yarbro – Fleuve noir, collection « Thriller fantastique », 2005 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Édouard Kloczko)

McSweeney’s Méga-anthologie d’histoires effroyables

Lorsqu’il fonde en 1998 les éditions McSweeney’s, Dave Eggers se fixe comme objectif d’accueillir les textes, quelque peu borderline, ne trouvant pas preneur ailleurs. Derrière cette belle déclaration d’intention se révèle rapidement un collectif d’auteurs ambitieux attirés par le format de la nouvelle, ne rechignant pas, à l’occasion, à explorer les territoires interlopes de la littérature. McSweeney’s s’affirme ainsi comme un générateur d’expérimentations textuelles et visuelles talentueuses dont on peut goûter les élans créatifs dans plusieurs livres et un mensuel critique (The Believer, illustré notamment par Charles Burns).

Sous le patronage de Michael Chabon, la Méga-anthologie d’histoires effroyables, troisième livraison de l’éditeur de San Francisco dans nos contrées, a débarqué chez Gallimard dans la collection « Du monde entier ». Vingt auteurs s’encanaillent ainsi avec les genres dits mauvais ou mineurs. Pour un résultat certes inégal mais globalement réjouissant dont on peut goûter également un échantillon dans la réédition chez Folio SF. Si les deux précédents recueils traduits chez Gallimard ne proposaient qu’un florilège de nouvelles ne faisant qu’effleurer la production de l’éditeur américain, le troisième volume annonce d’emblée la couleur : s’amuser avec les genres dits populaires et infréquentables.

Comment rester impassible devant pareille perspective ? Il est en effet toujours intéressant de lire les textes d’auteurs qui ne sont pas coutumiers de ces genres, au moins pour avoir un aperçu de leurs représentations sur un domaine qu’ils ne pratiquent pas régulièrement ou n’ont pas pratiqué, en tant que lecteur, depuis leur adolescence. Certes, l’exercice est ici quelque peu biaisé du fait de la présence au sommaire de quelques écrivains connus des cercles déviants lisant exclusivement romans noirs, littérature fantastique, science-fiction, récits d’aventures et autres bizarreries. Curieusement, les nouvelles de ces auteurs confirmés s’avèrent les moins convaincantes du recueil.

Difficile en effet, de juger autrement les contributions de Stephen King (une resucée du cycle de « La Tour sombre »), de Neil Gaiman (un peu poussif quand même), de feu Harlan Ellison (une dangereuse vision atteinte de myopie sans aucun doute), de Michael Crichton (au secours!) et de Michael Moorcock (une enquête vaguement uchronique au cœur du premier cercle des dirigeants nazis). L’ensemble flirte avec le banal, le besogneux et le très mauvais. On tourne les pages avec lassitude, lorsqu’on ne s’y ennuie pas carrément en raison d’une narration convenue manquant singulièrement du souffle et des flamboiements imaginatifs que peuvent inspirer les mauvais genres.

Fort heureusement, les autres textes sont un cran au-dessus. Dans « La danse des esprits », Sherman Alexie ressuscite les défunts de la bataille de Little Big Horn dans le cadre d’une histoire de zombies qui, même si elle n’est pas vraiment horrifique, sonne juste par son propos. Avec « Tedford et le Megalodon », Jim Shepard fait s’entremêler la quête d’un fossile vivant et un drame intime. Là encore, c’est la justesse du ton et de l’ambiance qui marque l’esprit. « Les larmes de Squonk, et ce qu’il en advint » de Glen David Gold est de son côté un récit de vengeance prenant place dans l’univers du cirque. Le meurtrier – un éléphant – finira, entre autre bizarrerie, lynché.

La nouvelle de Carol Emshwiller (qui vient juste de mourir), « Le général », frappe par sa tonalité en demi-teinte, rappelant certains textes de Ursula Le Guin. Laurie King nous conte un récit d’aventure dont le héros est une femme solitaire. Toutefois, l’angoisse qui perce dans « Tisser les ténèbres », est désamorcée par un dénouement totalement inattendu. Le texte de Aimée Bender apparaît dans cette série, comme la fausse note. Même avec la meilleure volonté du monde, je n’ai pas adhéré à « L’affaire des duos salière-poivrière », une enquête singulière sur un double meurtre narrée de manière mollassonne. Enfin, Karen Joy Fowler nous régale avec « Tombeau privé 9 », d’un récit à l’ancienne où sont convoqués en vrac, une histoire d’amour, une malédiction antique et l’abîme vertigineux du passé.

Cette deuxième salve de nouvelles dénote d’un véritable effort de leurs auteurs pour investir les codes des mauvais genres. Tout n’est pas encore parfait mais on se régale de l’efficacité des intrigues. Et le meilleur reste encore à venir… En effet, l’anthologie atteint son point culminant avec huit textes. Dan Chaon s’aventure du côté du suspense psychologique. « Les abeilles » élabore une atmosphère qui noue littéralement les entrailles. Passons sur « Peau de chat », nouvelle de Kelly Link figurant par ailleurs au sommaire du recueil La jeune détective et autres histoires étranges chez DLE, si ce n’est pour signaler une autrice à la prose envoûtante. Très connu des lecteurs de polars, Elmore Leonard livre avec « Comment Carlos Webster, rebaptisé Carl, devint un célèbre policier de l’Oklahoma » un joyau noir de la plus belle eau, nous brossant le portrait d’un vrai dur-à-cuire. Avec « Sinon, le chaos » de Nick Hornby, on aborde le versant science-fictif de cette anthologie. L’auteur américain décrit les derniers jours de l’humanité avec les mots, à la fois drôles, foutraques et tendres, d’un adolescent plus préoccupé par le fait de ne pas finir puceau que par la fin du monde. « Le seau de Chuck » de Chris Offutt mélange physique quantique et multivers dans un récit fort sympathique au ton délicieusement enjoué. « Du haut de la montagne, une longue descente » de Dave Eggers est sans aucun conteste l’histoire la plus émouvante du recueil, même si elle paraît en décalage par rapport au thème de l’anthologie. On y suit, pas à pas, une femme plus très jeune au cours de son ascension du Kilimandjaro. Pour elle, plus dure sera la chute est-on tenté de conclure. « Notes sous Albertine » de Rick Moody se révèle le récit le plus dickien. Dans un futur indéterminé, après qu’une catastrophe ait détruit en partie Manhattan, les habitants de New York revivent leurs bons souvenirs grâce à une nouvelle drogue. Sauf que ces souvenirs ne sont jamais tout à fait les mêmes. Et peu à peu, la ville se peuple de zombies toxicomanes qui errent, en perte de réalité, les bras troués par les injections répétées. Il faut avouer que la trame de cette nouvelle est ardue à suivre, mais l’atmosphère est tout simplement magnifique. Pour terminer, Michael Chabon nous propose avec « L’agent martien, roman d’aventures planétaire » le premier épisode d’une uchronie, l’Histoire ayant en effet divergé à partir de la défaite des insurgés américains. Ainsi les États-Unis n’existent pas, la Couronne britannique gouvernant toujours l’Amérique du Nord.

Michael Chabon semble avoir apprécié l’expérience d’anthologiste. Il a d’ailleurs récidivé avec un second volet, d’ores et déjà paru outre-Atlantique (McSweeney’s enchanted chamber of astonishing stories). Un volume dont on attend la traduction avec une certaine impatience (on attend encore), même si certains textes inscrits au sommaire sont désormais disponibles en français ici et .

McSweeney’s Méga-anthologie d’histoires effroyables (McSweeney’s Mammoth Treasury of Thrilling Tales) dirigée par Michael Chabon – Éditions Gallimard, collection « Du Monde entier », octobre 2008

Acceptation

Au terme d’une enquête fertile en faux semblants et chausse-trappes, Control, le nouveau directeur du Rempart Sud, s’est trouvé confronté à l’effondrement des barrières de sécurité de l’agence gouvernementale face à l’assaut de la Zone X. Une subversion aussi imprévue qu’implacable, dont l’irruption brutale l’a contraint à prendre la fuite. À moins qu’il ne soit mort durant le cataclysme, condamné désormais à vivre un simulacre de vie hors des frontières du monde connu, voire à accepter de changer pour se conformer à la nouvelle donne ?

« Vous n’avez pas pas encore compris que ce qui cause tout ça peut manipuler le génome, effectue des miracles de mimétisme et de biologie ? Sait y faire au niveau molécules et membranes, eut voir à travers les choses, surveiller puis se replier. Pour cette chose, un smartphone, par exemple, est aussi grossier qu’une pointe de flèche en silex, elle possède des sens si fins et si complexes que les outils auxquels nous nous sommes liés, nos manières d’enregistrer l’univers, sont sans doute la preuve de notre nature primitive. Peut-être ne nous pense-t-elle même pas doués de conscience ou de libre arbitre… pas de la manière dont elle-même les mesure. »

Ne tergiversons pas, à ces questions Jeff VanderMeer n’apporte pas de réponse franche et directe, comme s’il préférait repousser la résolution de son univers dans un entre-deux propice à toutes les suppositions. Avec la conclusion de la trilogie du « Rempart Sud », il faut en effet accepter de rester impuissant face à une vérité insaisissable et par nature incompréhensible. Voilà où se niche la grande force de la trilogie et sans doute aussi sa faille, source de grandes frustrations pour une partie du lectorat. Pour autant, si l’on se plie au pacte de lecture proposé par l’auteur, Acceptation se révèle une nouvelle fois fascinant. Le récit est sous-tendu par une puissance d’évocation incontestable qui se déploie ici dans des registres aussi différents que ceux de la science-fiction, du fantastique et de l’horreur.

On suit en effet trois arcs narratifs qui cassent le déroulé linéaire de l’intrigue, déployant trois temporalités situées à des moments clés de l’histoire de la Zone X. On découvre ainsi les origines de l’anomalie topographique surveillée par le Rempart Sud, en compagnie du gardien de phare aperçu fugitivement sur une photo dans Annihilation et Autorité, à l’époque où les lieux n’étaient qu’un bout de côte abandonné, au rivage balayé par les tempêtes et parsemés des déchets amenés là par les marées. Un bout du monde en-dehors de la marche de la modernité, propice à la méditation et au ressourcement. Puis, l’on renoue avec la directrice du Rempart Sud, partie prenante de l’expédition décrite dans Annihilation. Le flash-back est l’occasion de faire connaissance plus longuement avec le personnage et d’apprécier ses relations empreintes de duplicité avec Lowry, la Voix dans Autorité mais aussi l’unique survivant de la première expédition. Enfin, on s’attache aux pas de Control et d’Oiseau fantôme pendant leur périple au sein de la Zone X, immédiatement après l’effondrement du Rempart Sud. Un voyage sans retour possible dans un territoire où ils se sentent étrangers, privés des outils permettant de maîtriser leur destin.

Si l’entrelacement des temporalités permet de relier les personnages entre eux afin de donner du sens aux événements et d’ouvrir des perspectives restées jusque-là nébuleuses, il offre également une grande variété d’ambiances, oscillant entre le genre post-apocalyptique, la science-fiction et l’horreur psychologique. Sur ce dernier point, Jeff VanderMeer se montre très convaincant, distillant le malaise par des détails anodins, une luminosité rayonnant de l’intérieur, quelques créatures monstrueuses dont les mots échouent à décrire l’apparence et une impression d’angoisse diffuse dont on ressent avec effroi les sursauts imprévisibles.

Enfin, en tournant de manière vicieuse et extrêmement dérangeante autour de l’inexprimable, Acceptation laisse affleurer un sous-texte subversif, guère flatteur pour l’humanité et sa propension à vouloir dominer son écosystème. Un propos dont l’Oiseau fantôme, copie transfigurée de la biologiste dans Annihilation, se fait le vecteur.

« L’abandon est la seule solution pour l’environnement, ce pour quoi notre effondrement est nécessaire. »

La trilogie du « Rempart Sud » se conclut donc sur ce qui s’apparente à une apothéose, mais une apothéose ambiguë où chacun sera libre de se faire sa propre opinion sur les pistes proposées par Jeff VanderMeer. Une apogée en forme de genèse, où la fin ne semble qu’un commencement, sous une forme qui n’est pas encore décidée. Une apothéose ne rejetant pas les vertus de l’insurrection, celle où l’on nous invite à abandonner le vieux monde, avec son cortège de vices, de manipulations et de relations toxiques avec autrui ou avec l’environnement. En somme, une apocalypse pour le meilleur. Ou pas.

« l’acceptation l’emporte sur le déni, et peut-être y a-t-il aussi là-dedans un acte de résistance »

Acceptation – La trilogie du Rempart Sud 3/3 (Acceptance, 2014) de Jeff VanderMeer – Éditions Au diable vauvert, 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Gilles Goullet)