Alix, tome 37 : Veni vidi vici

Tout gamin, je lisais Alix. C’était fête lorsqu’il s’agissait d’emprunter à la bibliothèque de la petite ville voisine un nouvel opus des aventures du gaulois romanisé et de son ami Enak. Le personnage inventé par Jacques Martin s’est ainsi inscrit durablement parmi les héros de ma jeunesse, aux côtés des Spirou, Astérix et autres Tintin. Accessoirement, une des raisons de mon goût pour l’Histoire vient sans doute des missions du duo, entre Orient et Occident, au service de César et pour la plus grande gloire de Rome. Mais tout cela remonte à une autre époque. Avant ma découverte de La rubrique à brac et de son humour glacé et sophistiqué. Tout cela ne me rajeunit pas, hélas.

Récemment, Valérie Mangin et Thierry Démarez ont entrepris de faire revivre Alix, trente années après ses précédentes aventures. Devenu un sénateur chenu et un tantinet désabusé, le personnage agit désormais pour le compte d’Auguste. De ces années de jeunesse, il garde une certaine nostalgie, même s’il y a perdu l’amitié d’Enak, déclaré mort au début du premier tome intitulé Les Aigles de sang. En mémoire de son ami, il a adopté son fils Khephren. Un choix qui lui complique la vie lorsqu’il part en mission pour le compte de l’imperator, tant le jeune garçon se montre impulsif et désobéissant. Le reboot du duo Mangin/Démarez mérite vraiment que l’on s’y arrête plus longuement. Il redessine de manière habile les perspectives narratives, apportant un ton plus sombre à la série, sans pour autant renoncer complètement à ses fondamentaux. Mais, revenons à l’album faisant l’objet du présent article.

46 avant J.-C., César a vaincu Pompée. Mais, l’ancien consul garde encore de nombreux partisans, prêts à en découdre afin de protéger la République contre celui qu’ils considèrent comme un tyran en puissance. En Orient, le roi du Pont Pharnace entend profiter de ce contexte de guerre civile pour restaurer son pouvoir sur la région, quitte à manipuler les sénateurs et les riches propriétaires effrayés par la perspective de la victoire définitive de César. Dépêchés à Samotase par le dictateur, Alix et Enak ont été chargés de collecter des manuscrits afin de compléter les collections de la bibliothèque qu’il souhaite créer à Rome. Mais les augures sont néfastes en cette année qui ne se termine pas, réforme du calendrier oblige, et nos héros ne se doutent pas qu’ils vont se retrouver au beau milieu d’un complot ourdis par les pompéiens avec l’aide de Pharnace.

Veni Vidi Vici semble renouer avec la bande dessinée originale. L’aventure saupoudrée d’un soupçon de mystère, le goût pour l’Histoire, la Grande, mêlé à une appétence pour l’anecdote et pour le hors-champs historique, tous les ingrédients de l’antique recette semblent réunis. Néanmoins, il semble bien difficile pour David B et Giorgio Albertini de reproduire exactement le trait et l’esprit de Jacques Martin. En fait, ce 37e album nous renvoie plutôt aux reprises d’Astérix et de Blake et Mortimer. Le premier degré inhérent à ces séries s’étant évaporé, la reprise cède la place à un exercice de style plus ou moins réussi. Ici, même si les auteurs se sont appliqués à restituer l’atmosphère de L’île maudite ou de La Tiare d’Oribal, on ne peut s’empêcher de ressentir la distanciation critique de David B et le caractère maladroit du trait de Giorgio Albertini, surtout visible dans la restitution des visages et dans les personnages secondaires.

Pour autant, Veni vidi vici démontre de réelles qualités résultant des choix narratifs et du traitement des personnages voulu par David B. Des options d’abord visibles dans les relations entre Alix et Enak. L’ami et fidèle compagnon ne peut en effet s’empêcher de commenter les décisions et actions du héros, se laissant aller plus d’une fois au sarcasme. Il manifeste une vraie indépendance d’esprit, tançant ouvertement les aristocrates et personnages qui le prennent pour l’esclave d’Alix. Le second rôle entend ainsi rappeler qu’il est également l’un des moteurs du récit. Ce 37e épisode des aventures d’Alix est également beaucoup plus sexué que la création originale de Martin. Le décolleté des matrones s’y montre plus lâche, dévoilant sans pudeur la chair et les poitrines. De même, au cours d’une promenade nocturne dans la ville de Samotase, nos héros croisent au détour d’une ruelle une prostituée dénudée. Mais surtout, Alix se prend d’une passion trouble pour une géante très court vêtue. Ce dernier personnage se révèle d’ailleurs fascinant, dévoilant une monstruosité n’étant pas sans rappeler certains des personnages cauchemardesques entraperçus dans les œuvres plus personnelles de David B. L’intrigue laisse en effet infuser les thématiques habituelles de l’auteur. Celles-ci sont perceptibles dans la violence furieuse des combats, culminant notamment pendant l’affrontement au cœur des catacombes de Samotase. De même, l’intrigue témoigne de son goût pour l’étrange, le bizarre et le grotesque, dans toute la démesure des représentations mentales et physiques. Quant au contexte, il lui permet d’exprimer sa passion pour l’Histoire, sans verser trop lourdement dans le didactisme, même si on le frôle au tout début du récit.

Bref, avec Veni vidi vici David B et Giorgio Albertini nous livrent un récit qui, s’il ne se montre pas toujours convaincant du point de vue du graphisme, se révèle toutefois astucieusement transgressif. Mon petit doigt me dit que les amateurs de classicisme adoreront le détester. (Et, il avait raison)

Alix, tome 37 : Veni vidi vici de David B. et Giorgio Albertini – Éditions Casterman, septembre 2018

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Le Novelliste #2

Né sous l’égide bienveillante de Leo Dhayer (aka Lionel Evrard), Le Novelliste est un bel objet consacré à la forme courte, voire très courte. On y trouve des textes contemporains francophones et des plus anciens, essentiellement anglo-saxons, avec une nette préférence pour la littérature populaire. Fantastique, policier, science-fiction, merveilleux scientifique, la revue ne rechigne pas à exhumer les auteurs méconnus, voire oubliés, dont la plupart a fait les beaux jours du roman-feuilleton ou des fascicules à deux sous évoqués par Christine Luce dans un article, un tantinet polémique, fort intéressant.

Si l’on fait abstraction du deuxième épisode du roman à suivre Hartmann l’anarchiste de Edward Douglas Fawcett, la novella inédite de Lyon Sprague de Camp constitue la pièce maîtresse de la revue. Écrit en 1940, peu après Lest darkness fall (traduit dans nos contrées sous le titre De peur que les ténèbres, après la transformation du texte en court roman), Les rouages du destin relève du pulp pour son rythme et les archétypes dont il use. La novella s’inscrit également dans une acception de l’uchronie que l’on peut qualifier d’impure si l’on se fie aux dires d’Eric B. Henriet. On y suit en effet les aventures d’Allister Park, après que son esprit ait été projeté dans le corps d’un évêque vivant dans une version alternative de l’Amérique. Si le caractère contre-factuel du récit ne fait aucun doute, l’histoire ayant divergé aux alentours du VIIe siècle, l’intrigue fait aussi appel au ressort des univers parallèles. Allister Park y démontre toutes ses qualités de self made man en s’adaptant à une Amérique semblable à la sienne sur la question de ségrégation, mais différente sur de nombreux autres points. Le continent a en effet été découvert et colonisé par une coalition de nations anglo-saxonnes et scandinaves ayant adopté le christianisme celte, écarté dans notre histoire à l’occasion du concile de Whitby. A côté des États amérindiens, le Vinland s’est taillé par le fer et le feu une place dans le nouveau monde, confiant sa sauvegarde à un Althing et à un bretvalda. Contraints de vivre une sorte d’apartheid, les indigènes restent soumis aux Blancs, en dépit de velléités égalitaristes de plus en plus prononcées. Mais, les libéraux œuvrent dans l’ombre, poussant le pays au bord de la guerre civile. Ce contexte offre bien entendu un terreau fertile pour un homme audacieux et roublard. Efficace et sans état d’âme, Les rouages du destin a de quoi satisfaire l’amateur d’histoire alternative avec ses tournures langagières originales, ses soldats armés de fusils pneumatiques et son droit germanique, inspiré notamment par une sorte de wergeld. Bref, voici une sympathique découverte. Le haut du panier du pulp des années 1940, en quelque sorte.

Le reste du sommaire de la revue oscille entre banal et correct sans plus. Passons rapidement sur « Karr ouach’ » de Ketty Stewart, une pochade guère intéressante, mais aussi sur « Le second voyage de Hakem » d’Alex Nikolavitch, belle atmosphère et propos complètement creux, sans oublier « Élévation » de Mary Elizabeth Braddon, courte nouvelle surnaturelle au propos moralisateur, et surtout « La vie de mon père » d’André-François Ruaud, mix de fantasy et de conflit de voisinage pas vraiment convaincant (La vie de ma mère de Thierry Jonquet avait au moins le mérite d’être drôle).

Concentrons-nous plutôt sur le meilleur. D’abord, « Cherchez la femme ! » de Carolyn Wells, autrice prolifique du début du XXe siècle, qui nous amuse beaucoup avec le traitement vachard qu’elle réserve à quelques célébrités notoires du milieu des détectives. De même, avec « V.A.M.P.I.R.E. », Christian Vilà réinvestit l’imaginaire de Roland C. Wagner, nous livrant un récit plein de gouaille, singé et vampire y compris, manière pour tous de se venger des saloperies ambiantes. On se réjouit par avance de retrouver son personnage récurrent Roll Eichner dans le prochain numéro pair de la revue. Avec « L’amour est un vers solitaire », Jacques Barbéri nous cueille sans préambule avec un très court texte à la violence et au caractère viscéral indéniables, même si l’auteur a fait beaucoup mieux.

Le Novelliste fait également la part belle aux illustrations qu’elles soient l’œuvre d’artistes contemporains ou plus anciens, comme Fred T. Jane qui fait l’objet d’un court article. En première et quatrième de couverture, la revue reprend d’ailleurs un dessin d’Hannes Bok, célèbre pour ses illustrations, notamment dans Weird Tales.

Pour terminer, signalons une interview de Pierre-Paul Durastanti autour de l’esprit pulp et de la collection éponyme créée au Bélial’, sans oublier un hommage à l’écrivain belge Alain Dartevelle et un article fort intéressant sur les origines du pulp qui m’a permis de découvrir la revue allemande Der Orchideengarten. Je dormirai moins bête…

Au terme de 200 pages, Le Novelliste est donc parvenu à dépoussiérer ma connaissance de l’âge d’or des conteurs, feuilletonistes et autres faiseurs de pulps, tout en me distrayant avec des textes, certes pas toujours inoubliables, mais comportant quelques trouvailles dignes d’intérêt, surtout dans le domaine patrimonial. A suivre au prochain semestre.

Le Novelliste #2 – Publication de l’association Flatland, septembre 2018

Le Piège de Lovecraft

David étudie à l’université de Laval, à Québec. De funestes circonstances l’ont mené sur la piste du Necronomicon, le livre maudit imaginé par H.P. Lovecraft. Le jeune homme a en effet fréquenté un ami aux goût morbides, ayant sombré dans la folie homicide après avoir découvert les secrets cachés dans les pages du livre écrit par Adbul Alhazred. Il a même été témoin du meurtre de masse perpétré par celui-ci dans l’enceinte de l’université, dramatique conclusion d’un délire criminel incompréhensible, du moins pour les esprits rationnels. De ce traumatisme originel, David a tiré une curiosité insatiable pour l’œuvre de Lovecraft et ses multiples émanations. Une fascination dont il peine à réfréner l’aspect monomaniaque et qui le pousse petit-à-petit à reconsidérer son environnement. Du fait divers, il a fait le sujet de sa thèse, bien décidé à explorer le corpus des livres maudits dans la littérature fantastique afin de retrouver un équilibre mental mis à mal. Mais sa recherche se mue progressivement en voyage au cœur des ténèbres et de la folie.

Le Piège de Lovecraft de Arnaud Delalande a toutes les apparences du thriller vaguement ésotérique. Un page-turner jalonné de morceaux de bravoure effrayants où se dévoile progressivement une figure du Mal absolu. Difficile d’ailleurs de le prendre en défaut sur ce point, tant les recettes narratives apparaissent maîtrisées et appliquées avec une certaine aisance. L’auteur ayant déjà commis quelques succès de librairie dans le genre, on en attendait pas moins de sa part.

Le roman débute comme un pastiche lovecraftien transposé à l’époque contemporaine, une lovecrafterie que l’on pressent obséquieuse, surchargée jusque dans ses tics de langage et ses effets grandiloquents. Heureusement, cette impression fâcheuse ne dure pas, cédant la place à un propos documenté et à une intertextualité assez réjouissante, posant hélas quelques problèmes de rythme. Arnaud Delalande se montre malin, usant de l’univers de l’auteur de Providence, mais aussi de celui de Stephen King, pour se livrer à une réflexion stimulante autour de la perception de la réalité, via la littérature et ses dérivées ludiques, cinématographiques et autres.

« Ce qui me fascinait désormais n’était plus seulement la recherche minutieuse de preuves absurdes concernant l’authenticité de telle ou telle œuvre, mais la volonté de montrer en quoi leur absence dans le monde réel ne signifiait pas pour autant leur absence de réalité. »

Le Piège de Lovecraft repose ainsi tout entier sur un double questionnement. Le Necronomicon existe-il réellement ? N’a-t-il jamais été autre chose qu’une création littéraire ? A partir de ce point de départ, Arnaud Delalande postule que l’inexistence physique d’une œuvre ne l’empêche pas d’appartenir au monde réel. Tout au long de la quête et de l’enquête de David, l’auteur français suscite en conséquence le doute, s’efforçant de faire naître au monde réel le produit de son imagination. D’abord par une mise en abyme annoncé dès l’incipit, dont le contenu prend la forme d’un message internet adressé à Michel Houellebecq, connu des initiés pour son essai sur Lovecraft. Puis, en floutant les contours entre l’univers fictif de l’auteur de Providence et celui de son narrateur. Il invoque les pouvoirs démiurgiques de l’écrivain, sans oublier de rappeler qu’une création littéraire vit également grâce aux lecteurs qui contribuent à la transmettre, à l’enrichir de leur interprétation ou à la prolonger via d’autres médias.

Sur ce point, l’univers de H.P. Lovecraft se révèle emblématique. Le personnage et son œuvre fascinent tout autant qu’ils mettent mal à l’aise. Ils sont l’objet de jeux littéraires et de commentaires de la part d’une multitude d’admirateurs, dont les contributions élargissent le mythe. Ils ont inspiré enfin des continuateurs plus ou moins talentueux, parfois encouragés et soutenus par l’auteur de Providence lui-même, nourrissant un corpus dont l’imaginaire semble contaminer le réel. Arnaud Delalande est assez malin pour s’inscrire dans le mouvement, tout en conservant une certaine distance critique et en convoquant quelques références érudites, Robert W. Chambers, Umberto Eco, Jorge Luis Borges ou Stephen King pour n’en citer que quelques unes.

Hommage sincère à l’œuvre d’un auteur dont l’imaginaire irrigue une grande partie de la culture populaire, cette subculture protéiforme dont les créations animent une multitude de médias, mais aussi plus largement, hommage au fantastique sous toutes ses occurrences, Le Piège de Lovecraft se révèle au final un roman astucieux où l’horreur cosmique et le questionnement métaphysique servent un propos roublard qui confine au jeu littéraire.

Le Piège de Lovecraft – Le livre qui rend fou de Arnaud Delalande – Réédition Le livre de poche, collection « thriller », janvier 2016

La Peau froide

L’argument de départ de La Peau froide brille par sa simplicité élémentaire. Un homme est débarqué sur une île perdue dans l’Atlantique sud pour y accomplir une mission de climatologie d’un an. Très rapidement, on apprend que cet exil volontaire est motivé par un passé marqué du sceau de la violence et de la trahison et qu’il a saisi cette occasion de se tenir au large et en marge du monde pour lire et méditer, entre deux relevés climatologiques. Et, encore plus vite, il est obligé d’abandonner tous ses projets devant l’assaut de créatures marines acharnées à sa perte. Face à la menace, il ne trouve alors le salut qu’en extorquant la protection du seul autre habitant de l’île, un être fruste et mutique, vivant reclus dans un phare, dont il ne connaît que le nom: Batís Caffó.

Sur cette trame minimaliste que l’on pourrait craindre répétitive, Albert Sánchez Piñol brode un huis clos oppressant où l’assaut incessant des vagues de l’Atlantique contre les murs du phare s’efface devant la fureur et le caractère incompréhensible des attaques de créatures issues des abysses. Des êtres semblables à l’homme à bien des égards, mais dont l’étrangeté, voire la monstruosité, repousse toute tentative de communication.

Inlassablement, nuit après nuit, les deux hommes s’opposent ainsi aux offensives des crapauds, comme Batís les surnomme, retranchés dans le phare transformé en bunker. À coups de carabine, avec des explosifs ou plus simplement dans un corps à corps sauvage, ils luttent d’arrache-pied pour leur survie, massacrant les vagues d’assaut ennemies avec une application dénuée de sentiment. Et, peu-à-peu, le spectacle de la tuerie renvoie le compagnon de Batís, narrateur des événements, à l’image de sa propre condition, à ses préjugés et à l’absurdité d’un conflit dont les enjeux lui échappent.

Tout au long du récit, on pense évidemment à Howard P. Lovecraft, mais également à William Hope Hodgson. Les vastes espaces maritimes, les profondeurs océaniques et l’effroi de l’inconnu nous y poussent inexorablement. Mais, il y a la mascotte, une créature marine de sexe féminin adoptée par Batís, dont il abuse sans vergogne pour assouvir sa libido. Elle exhale une sensualité trouble, dépourvue de tabou, introduisant le doute dans l’esprit du narrateur. À son contact, pendant que la rage des combats se transforme en lassitude, il développe un étrange sentiment de proximité le poussant à s’interroger. L’affrontement avec les crapauds est-il inévitable ? L’incommunicabilité avec ces créatures est-elle vraiment définitive ? Ne pourrait-on pas trouver un terrain d’entente avec elles, même si Batís s’y oppose ? Ces questions le taraudent jusqu’à un dénouement, en forme de mise en abyme qui calme tout net.

Roman à l’atmosphère prenante, La Peau froide use des ressorts du fantastique pour confronter l’homme à lui-même, dévoilant à sa raison la monstruosité de son esprit. À moins que dans un réflexe salutaire, il ne surmonte cette noirceur intrinsèque. Pas facile.

La Peau froide (La pell freda, 2002) de Albert Sánchez Piñol – Réédition Actes Sud, collection « Babel », 2007 (roman traduit de l’espagnol [catalogne] par Marianne Millon)

Les Visages de Mars

À l’instar de Jean-Jacques Girardot ou de Serge Lehman (même si celui-ci a effectué un retour comme scénariste BD), Jean-Jacques Nguyen figure parmi les étoiles filantes de la science-fiction francophone. Venu au genre via l’astronomie et le fanzinat, il s’est illustré notamment avec « L’Amour au temps du silicium », nouvelle multi-primée inscrite au sommaire de l’anthologie Escale sur l’Horizon. Pour autant, en dépit d’un réel talent, les promesses esquissées par la trentaine de nouvelles dont il est crédité, ne se sont pas concrétisées par un roman, l’auteur délaissant complètement l’écriture. Mais, peut-être effectuera-t-il un come-back, qui sait ? En attendant, Les Visages de Mars, coédités par Orion et Le Bélial’, demeure son seul recueil. Une rareté dont il convient de mesurer la qualité, tant du point de vue du traitement des personnages que de ses vertus spéculatives.

Les visages de Mars oscille entre fantastique et science-fiction, acquittant son tribut à Lovecraft, Egan et Ballard , mais aussi aux auteurs de la speculative fiction britannique, sans céder un seul instant à la facilité du pastiche. Si « Rêve de Chine » et « Swing, puzzle, Harlow » jouent avec les ressorts de l’œuvre de l’auteur de Providence, on sent que les références ne sont pas encore complètement digérées. Anticipant la Croisière jaune, le premier texte décrit la traversée de l’Himalaya par une expédition automobile en quête du col qui lui permettra d’atteindre la Chine. Le périple des aventuriers se mue progressivement en une interminable ascension, traversant des villages abandonnés, cernés par des abîmes insondables et des cimes glaciales balayées par un vent d’ailleurs. Une longue course, hélas dépourvue de véritable tension dramatique, où l’on ne sent pas vraiment la folie s’emparer de l’esprit du narrateur. Inspiré également du corpus lovecraftien, le second texte se révèle surtout comme un portrait caustique de l’univers des studios hollywoodiens pendant les années 1930. Le dénouement, au demeurant très sage, pâtit malheureusement de son caractère prévisible. Mais le meilleur est à venir.

Avec « Incident de villégiature », on atteint le premier point d’orgue du recueil. Dans cette excursion au bord du golfe du Morbihan, l’auteur produit un superbe texte fantastique, fustigeant au passage le conformisme de nos modes de vie avec une gouaille vacharde et réjouissante.

Dans un registre différent, « Nos anges sont de fiel » pose la question de la mort de Dieu, y répondant par un récit étrange, maniant d’une manière très visuelle la métaphore et une certaine forme d’humour. Les amateurs de Moebius apprécieront.

« Temps mort, morte saison » se révèle un excellent texte d’inspiration ballardienne. La fiction spéculative chère à l’oracle de Shepperton, mais aussi à Christopher Priest, s’y marie avec bonheur à un récit empreint de nostalgie, tout entier porté par le deuil et la mort. Deuxième point d’orgue du recueil, assertion non négociable.

Vertige science-fictif garanti avec « L’Homme singulier », où nous découvrons les capacités d’un homme dont le cerveau héberge un trou noir. Un fait lui donnant un réel avantage sur ses contemporains, mais dont il éprouve également les conséquences dans sa relation à autrui. Ce court texte de hard science qui ne déparerait pas dans un recueil de Greg Egan, révèle aussi d’étonnantes qualités humaines, témoignant de l’intérêt de l’auteur pour « ce qui se passe entre les gens ».

Avec « L’Ultime réalité », on franchit un nouveau cap, Jean-Jacques Nguyen n’hésitant pas à mêler la physique fondamentale à la géométrie impie de H.P. Lovecraft. Ici, l’exploration de l’infiniment petit des particules subatomiques ne conduit pas à la révélation des paramètres cachés de la physique quantique, mais bien au dévoilement d’une réalité insupportable à l’entendement humain. Avec ce récit malin et extrêmement bien construit, Jean-Jacques Nguyen opère ainsi un glissement vers la science-fiction à laquelle il convient finalement de rattacher Lovecraft.

Avec « Les Architectes du rêve », on s’aventure du côté des univers virtuels. Dans un Paris futuriste ayant subit une refonte totale de son paysage, la ségrégation socio-spatiale néo-libérale apparaît comme la norme. Pour distraire les élites oisives, on capte dans la mémoire des habitants les plus âgés et les plus pauvres, les souvenirs de leur enfance. Le matériau sert ainsi à modéliser pour les plus riches un Paris virtuel où ils peuvent se distraire, tout en consommant au prix fort les services offerts par la multinationale commercialisant ce produit. Mais, la revanche des losers se cache dans les recoins du programme… Ce texte révèle en creux les préoccupations politiques de l’auteur et son angoisse de l’avenir néo-libéral dont on devine déjà les évolutions dans les années 1990. Une tendance amplifiée et confirmée depuis cette époque, sans que rien ne soit venu l’infléchir.

Pour terminer, « Les Visages de Mars » nous ramène aux premières amours de Jean-Jacques Nguyen : l’exploration de l’espace. L’auteur reprend ici à son compte l’un des lieux communs de la science-fiction, la planète Mars. S’inspirant de la célèbre photo de la sonde Viking, où l’on croyait distinguer une face humanoïde sculptée à la surface d’un rocher martien, il ressuscite quelques uns des fantasmes de l’humanité concernant la planète rouge. Voici un excellent texte qui permet de terminer la lecture de ce recueil sur une touche de nostalgie, celle d’une science-fiction privilégiant le sense of wonder.

Hétéroclite et pourtant brillant, Les Visages de Mars dévoile toute l’étendue de la palette d’un auteur prometteur dont on aurait aimé continuer à lire les histoires. À défaut de cela, contentons nous de ce recueil disponible en numérique ici.

Les Visages de Mars de Jean-Jacques Nguyen – Orion éditions & Le Bélial’, « Étoiles Vives/Bifrost », 1998

Refuge 3/9

Transfuge des éditions Mirobole, Nadège Agullo a rejoint Estelle Flory, Sébastien Wespiser et Sean Habig pour fonder sa propre maison au début de l’année 2016. Parmi les premières publications, on y retrouve naturellement une partie du catalogue de l’éditeur bordelais, à commencer par Anna Starobinets. L’auteure russe n’est pas vraiment une inconnue, on lui doit notamment le recueil Je suis la reine et le roman Le Vivant. Avec Refuge 3/9, titre plus ancien dans sa bibliographie, elle accouche d’un récit insolite qui, sans doute, désarçonnera plus d’un lecteur par son étrangeté – n’étant pas sans rappeler ENtreFER de Iain Banks.

Résumer l’intrigue de Refuge 3/9 relève d’un exercice de haute voltige qui au final ne contribuerait qu’à l’amoindrir. Que le lecteur potentiel sache tout de même qu’on y suit le périple d’une photographe transformée en clochard mourant, de Paris à la frontière russe, alors que le monde s’apprête à succomber à une apocalypse d’ampleur cosmique. On y côtoie également un garçon de sept ans, kidnappé dans un train fantôme par un mort-vivant qui l’emmène dans une isba perdue au fond d’une forêt sans fin. À moins qu’il n’ait été hospitalisé dans une clinique après une chute grave. Les faits nous glissent entre les mains comme une savonnette, et l’irruption de son père, transformé en araignée, et d’une ribambelle de créatures issues du folklore russe (l’Osseuse, la Dormeuse, l’Immortel, le Sylvain, le Paludéen pour n’en citer que quelques-unes) n’arrangent pas la situation.

Avec Refuge 3/9, Anna Starobinets a écrit un roman puissant et inquiétant. Le thriller y croise le conte fantastique et le roman catastrophe sur fond de surréalisme. L’auteure russe ne ménage en effet pas sa peine pour instiller l’angoisse et l’horreur, s’amusant à changer de registre sans transition au détour d’un chapitre ou même d’une page. Elle mêle l’effroi du fantastique à une atmosphère globalement anxiogène, multipliant les effets comiques, voire grotesques. Elle joue enfin avec les limites des genres, poussant le jeu jusqu’à bousculer les frontières entre le réel et la fiction. Le récit oscille ainsi entre le cauchemar éveillé, le road novel bizarre et la prophétie apocalyptique réalisée, mélangeant le délire des augures du Net aux motifs traditionnels des contes.

Bref, voici un roman étonnant, bien dans la veine du recueil Je suis la reine. De quoi aborder l’imaginaire russe contemporain avec l’univers d’un auteur qui s’impose d’emblée comme un incontournable. Assertion non négociable.

ps : le roman vient de paraître en poche. L’occasion de se rattraper.

Refuge 3/9 de Anna Starobinets – Éditions Agullo, mai 2016 (Roman traduit du russe par Raphaëlle Pache)

Certains ont disparu et d’autres sont tombés

Joel Lane n’est pas très connu dans nos contrées où ses textes n’ont été publiés qu’à trois occasions. Figurant au sommaire de l’excellente anthologie La Petite mort, « La grille de la douleur » fait d’ailleurs partie de la sélection de son traducteur Jean-Daniel Brèque dont on peut louer ici le travail de passeur passionné.

« Quand l’environnement change, les instincts doivent changer, eux aussi. Donc, si le monde extérieur devient destructeur, les instincts doivent aussi devenir destructeurs. Je ne sais pas ce qui se passe en ce moment, mais je pense que ça en fait partie. Les gens n’apprennent plus les uns des autres. Il n’y a plus que l’individu et le monde extérieur. Plus l’environnement devient surpeuplé, pollué et insensé, plus les instincts doivent être dévoyés. »

Œuvrant pour l’essentiel dans le fantastique et la nouvelle, l’auteur britannique est mort en 2013, laissant derrière lui plusieurs recueils, des poèmes et deux romans. Certains ont disparu et d’autres sont tombés rassemble trente courts textes qui impressionnent par leur qualité et l’homogénéité de leurs thématiques.

Joel Lane enracine en effet ses récits dans le Black Country, autrement dit ces territoires industriels qui ont grignoté la campagne autour de Birmingham. Un décor sinistre composé de voies express enchevêtrées, de zones commerciales sans âme, de friches désolées et de banlieues en voie de taudification. Le parfait reflet d’une société malade, en proie au chômage et à la précarité, dont les solidarités ont cédé la place à une société de consommation névrosée, avide de plaisirs à bon marché. En ces lieux désertés par la chaleur humaine, habités par des familles dysfonctionnelles et des couples préférant le sexe sans lendemain à l’amour, le fantastique ne se manifeste qu’à la marge, comme un signe supplémentaire de crise et dépression. Un peu comme une mauvaise herbe poussant entre les briques disjointes d’un mur lépreux.

L’univers dépeint par Joel Lane semble ainsi ancré dans une interzone née du thatchérisme, du post-thatchérisme et du spleen de ses habitants. Des flics, témoins d’événements bizarres, des marginaux rongés par le deuil et la culpabilité, des solitaires cherchant à donner du sens à leur existence ou s’efforçant d’oublier leur passé… Bien peu ressortent grandi du marasme et de l’atmosphère macabre baignant les friches ouvrières, les cités déliquescentes aux ouvertures murées et les grands ensembles bétonnés en attente d’une hypothétique rénovation. D’appartements vides, en pubs poussiéreux fréquentés par une clientèle fatiguées de vivre, en passant par des boîtes de nuit puant la sueur triste, on arpente un topos hanté par des fantômes. Ceux de la prospérité désormais révolue, mais aussi des créatures de la nuit antédiluviennes, vampires et goules, qui semblent elles-mêmes avoir renoncé à diffuser la terreur. Elles se fondent dans la grisaille monotone, condamnées à végéter sous la lueur d’éclairages urbains blafards.

D’une plume diablement évocatrice, Joel Lane nous cueille sans coup férir, acquittant son tribut à ses illustres devanciers – Edgar Allan Poe, Ramsey Campbell, H.P. Lovecraft – avec une classe et un talent admirable. Il nous immerge dans une portion du territoire anglais qui semble échapper à l’emprise du temps, presque métaphorique, déroulant des nouvelles comme une série d’instantanées oscillant entre le conte, le roman noir ou le fantastique plus horrifique, qui cible avec une amère lucidité la déshumanisation de la région des Midlands de l’Ouest.

Parmi les trente nouvelles du recueil, difficile de dire lesquelles apparaissent les plus remarquables. Il en ira sans doute selon les affinités des uns ou des autres. Mais une chose demeure certaine. On ne trouve aucun déchet, aucun texte qui ne laisse insensible ou dubitatif.

Justesse du ton, sobriété du style, tristesse délétère des thématiques et critique politique sous-jacente, voici un recueil qu’aucun amateur de littérature fantastique, voire de roman noir, ne doit négliger, au risque de passer à côté d’une voix marquante du genre.

ps : A commander ici.

Certains ont disparu et d’autres sont tombés de Joel Lane – Nouvelles choisies, présentées et traduites par Jean-Daniel Brèque, Dreampress.com, 2017