La Maison des damnés

Sept jours. C’est le temps exact dont dispose le Dr Barrett, un célèbre parapsychologue, pour élucider le mystère de la maison Belasco. Une semaine pour purger la demeure de l’entité meurtrière qui la hante et ainsi donner davantage de substance à sa théorie sur les radiations électromagnétiques.

Auparavant, il lui faut convaincre l’équipe de spirites qui l’accompagne. Un choix dont il se serait bien passé mais imposé par le commanditaire de la mission, un riche magnat que la perspective de mourir effraie et qui espère prouver scientifiquement la survie de l’âme. Mais, a-t-on jamais vu équipe plus désunie que ces investigateurs attirés par la réputation sinistre de la maison Belasco ? Lionel Barrett est persuadé que les manifestations paranormales sont issues du subconscient humain, comme une sorte de moi subliminal à l’origine des phénomènes psychiques. De son côté, Florence Tanner est convaincue d’agir dans l’intérêt des âmes damnées afin de leur apporter le secours spirituel dont elles sont privées dans l’au-delà. Quant à Benjamin Fischer, seul survivant d’un précédent séjour dans la maison Belasco, il a accepté d’y revenir contre la promesse d’une récompense de 100 000 dollars. Une somme dont il compte faire bon usage, ses talents de médium ayant été définitivement ruinés après cette précédente expérience traumatisante. Bref, pour le trio de spécialistes et l’épouse de Barrett, l’ingénu du groupe, la semaine ne s’annonce pas de tout repos.

En dépit de ses qualités, on ne peut guère nier l’aspect daté de La Maison des damnés. La mode était à la maison hantée, aux pouvoirs parapsychologiques (ne dîtes pas paranormaux, cela manque de sérieux) et à l’ectoplasme baladeur. Toutefois, le constat ne nuit pas fâcheusement à l’aura de classique dont se pare le récit, adapté au cinéma en 1973 par Richard Matheson lui-même, pour le compte de John Hough. Les inconditionnels de l’auteur américain retrouveront ainsi son goût pour les intrigues psychologiques et un tantinet déviantes. L’horreur se cantonne en effet aux tréfonds de la psyché humaine, sévissant de manière perverse et retorse pour pousser à la folie et à la mort le Dr Barrett et les membres de son équipe. Et lorsque la terreur se déchaîne, elle agit de façon indirecte et convenue, se passant des effets horrifiques, voire gores, auxquels les ouvrages ultérieurs, et le cinéma, nous ont habitués.

De la même façon, Richard Matheson tend à rationaliser les phénomènes surnaturels, s’intéressant à l’explication de leurs causes et délaissant l’exploration de toutes les nuances horrifiques de leurs manifestations, même si certaines scènes se révèlent très anxiogènes, notamment celle du sauna. Il s’attache surtout à la psyché des personnages, nous invitant à un voyage au centre de la tête. Car, l’horreur est ici tapie dans les tréfonds de l’esprit humain. Celui de l’inventeur de la maison des damnés lui-même, Belasco, un être dépravé aux mœurs imprégnées par un sadisme mortifère. Elle affleure aussi dans l’esprit des membres du groupe qui semblent avoir tous un passif psychologique chargé, offrant un terrain favorable aux manipulations d’outre-tombe d’un maître des lieux acharné à les perdre.

Finalement, au bout de plus de trois pages au rythme sans faille, cliffhangers y compris, le dénouement de l’intrigue tient plus de la résolution d’une énigme policière, genre dans lequel a œuvré également l’auteur américain. On est bien loin du festival gothique ou horrifique attendu. De même, on repassera pour avoir sa dose de frisson cathartique. À vrai dire, Richard Matheson nous convie à une thérapie de groupe empreinte de perversité, puisque libérés de leurs refoulements, de leurs névroses et de leur fantasmes déviants, les survivants de La Maison des damnés peuvent poursuivre leur chemin, apaisés, avec de surcroît le sentiment du devoir accompli. Maintenant, comme on dit, un lecteur averti vaut deux ectoplasmes.

La Maison des damnés (Hell House, 1971) de Richard Matheson – Réédition J’ai lu, juillet 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Patrick Reumaux)

Publicités

Pornarina

Pour ses rares adeptes, Pornarina est un être mythique. Une déesse vengeresse chargée de laver les péchés des hommes dans le sang. Un hybride monstrueux conjuguant les attributs de la féminité à une mâchoire et tête chevalines. Une créature contre-nature arpentant les territoires interlopes de l’esprit humain et semant derrière elle les cadavres mutilés, comme un Petit Poucet sanguinaire. Depuis cinquante années, elle parcourt l’Europe, prostituée racolant sa clientèle auprès des pervers et déviants pour leur offrir les spasmes d’une petite mort définitive. D’aucuns aimeraient réduire cette figure castratrice à un banal émule des tueurs en série, l’auscultant à l’aune de la criminologie. Erreur ! Pornarina est bien plus que cela. Aux yeux des pornarinologues les plus fanatiques, la-prostituée-à-tête-de-cheval apparaît comme la matrice d’un légendaire s’enracinant dans le folklore et les contes. À plus de quatre-vingt-dix ans, le Dr Franz Blazek, connu de tous pour sa passion de la tératologie, nourrit l’espoir secret de capturer Pornarina pour en faire la pièce maîtresse de son cabinet de monstruosités. Il a d’ailleurs formé sa fille adoptive Antonie, créature solitaire capable de modeler son corps comme un morceau de guimauve, pour accomplir son dessein. Quitte à éliminer les éventuels concurrents…

Ne tergiversons pas : on a beaucoup aimé Pornarina. On a tremblé de dégoût, contemplant le spectacle des perversions de ses zélotes, une longue liste de dépravations dont Raphaël Eymery se plaît à dresser le compte-rendu imagé et morbide. En un court roman, déroulé en quatre mouvements sinueux entrecoupés d’autant d’ellipses, on oscille entre fascination et répulsion, deux émotions très proches dont l’irrationalité hante les recoins les moins fréquentables de la psyché. On s’est effrayé aussi des pulsions de violence ponctuant l’itinéraire d’An-tonie, démembrements, émasculations, décapitations et autres séparations corporelles choquantes, des actes propices au jaillissement de l’hémoglobine et qui offrent un contrepoint cathartique à la tension baignant les péripéties de sa quête. Mais au final, on ne peut s’empêcher de se sentir un tantinet insatisfait, frustré par un horizon d’attente qui se dégonfle comme une baudruche. Déçu également par une fin laissée trop ouverte, pour ainsi dire en devenir. Et pourtant, les choses s’annonçaient prometteuses. Inventif, habile pour tisser une atmosphère, Raphaël Eymery ne manque pas non plus de références cinématographiques et littéraires. En vrac, Joris-Karl Huysmans, Thierry Di Rollo, Thomas Ligotti, Tom Piccirilli, Thomas Harris, Frank Mignola et Mervyn Peake. Rien que du beau monde ! De quoi rendre Pornarina diablement addictif sans céder pour autant au pastiche, l’exercice étant ici finement digéré.

Pour toutes ces raisons, il sera donc beaucoup pardonné à Raphaël Eymery, d’autant plus qu’il s’agit ici d’un premier roman qui augure du meilleur.

Pornarina de Raphaël Eymery – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », juin 2017

Le Démon de l’île solitaire

Traduit pour la première fois dans nos contrées, Le Démon de l’île solitaire vient étoffer la bibliographie d’Edogawa Ranpo, jusque-là exclusivement disponible aux éditions Picquier (louées soient-elles), si l’on fait abstraction de quelques adaptations en bande dessinée. Né en 1894 et mort en 1965, le bonhomme n’usurpe pas sa réputation de père du roman policier japonais, genre qu’il a contribué à populariser dans son pays. Comme l’homophonie de son pseudonyme le révèle, Edogawa Ranpo a lu et apprécié Edgar Allan Poe. De manière générale, il semble avoir aussi beaucoup lu des auteurs tels que Gaston Leroux, Maurice Leblanc ou Conan Doyle, auxquels il emprunte la manière, le récit court et le feuilleton, et les thématiques criminelles teintées d’un fantastique volontiers macabre. Ce goût pour le mauvais genre et le frisson se retrouve aisément dans une grande partie de son œuvre. Cependant, s’il ne cache pas la source de son inspiration, acquittant son tribut aux maîtres occidentaux du suspense, l’auteur japonais ne se contente pas de les imiter. Il confère à ses histoires une dimension transgressive indéniable, mettant en scène les zones d’ombre de la psyché humaine dans ses manifestations les plus monstrueuses. Père du mouvement « ero guro nansensu » combinant l’érotisme à des éléments grotesques, son œuvre a inspiré une postérité inventive. On pense ici notamment au mangaka Suehiro Maruo qui, après avoir signé plusieurs adaptations des textes de Ranpo, prête son crayon pour illustrer la couverture du présent roman.

Avec Le Démon de l’île solitaire, Edogawa Ranpo dévoile des trésors de perversité. Confession d’un homme amené à raconter l’expérience abominable vécue dans sa jeunesse, le récit débute sous les auspices du roman à énigme. Dans la plus pure tradition du récit d’enquête, Minoura, le narrateur, prend ainsi un luxe de précaution pour exposer sa version d’une histoire puisant son origine dans deux crimes inexplicables, l’un commis en chambre close et l’autre sur une plage bondée. Si le récit s’apparente au départ à une enquête frappée par le deuil, il ne tarde pas à prendre les chemins de traverse du fantastique. Minoura reçoit en effet le soutien d’un ami, médecin homosexuel pratiquant la vivisection durant ses heures perdues, avec lequel il a entretenu des relations pour le moins ambiguës durant ses études. Le roman prend alors la tournure d’un récit macabre, peuplé de freaks et hanté par un mal indicible, où l’angoisse se teinte d’érotisme et d’une touche de sadisme. Avec habileté, Edogawa Ranpo fait monter la tension sans jamais verser dans le ridicule. Il distille les informations, tissant une toile habile dans laquelle le lecteur se laisse prendre, non sans une certaine jubilation. Et si le style peut paraître un tantinet désuet, il n’atténue en rien le caractère vénéneux de l’atmosphère et la répulsion provoquée par une galerie de personnages dignes de figurer à l’affiche d’un carnaval de l’horreur.

Bref, quatre-vingt-cinq ans après sa parution Le Démon de l’île solitaire n’a rien perdu de son caractère malsain et de sa puissance d’évocation. Remercions encore une fois les nouvelles éditions Wombat de cette découverte, et précipitons-nous sur le reste de l’œuvre d’Edogawa Ranpo ; d’autres perles noires nous y attendent.

Le démon de l’île solitaire de Ranpo EDOGAWA – Les nouvelles éditions Wombat, mai 2015 (roman traduit du japonais par Miyako Slocombe)

Alix, tome 37 : Veni vidi vici

Tout gamin, je lisais Alix. C’était fête lorsqu’il s’agissait d’emprunter à la bibliothèque de la petite ville voisine un nouvel opus des aventures du gaulois romanisé et de son ami Enak. Le personnage inventé par Jacques Martin s’est ainsi inscrit durablement parmi les héros de ma jeunesse, aux côtés des Spirou, Astérix et autres Tintin. Accessoirement, une des raisons de mon goût pour l’Histoire vient sans doute des missions du duo, entre Orient et Occident, au service de César et pour la plus grande gloire de Rome. Mais tout cela remonte à une autre époque. Avant ma découverte de La rubrique à brac et de son humour glacé et sophistiqué. Tout cela ne me rajeunit pas, hélas.

Récemment, Valérie Mangin et Thierry Démarez ont entrepris de faire revivre Alix, trente années après ses précédentes aventures. Devenu un sénateur chenu et un tantinet désabusé, le personnage agit désormais pour le compte d’Auguste. De ces années de jeunesse, il garde une certaine nostalgie, même s’il y a perdu l’amitié d’Enak, déclaré mort au début du premier tome intitulé Les Aigles de sang. En mémoire de son ami, il a adopté son fils Khephren. Un choix qui lui complique la vie lorsqu’il part en mission pour le compte de l’imperator, tant le jeune garçon se montre impulsif et désobéissant. Le reboot du duo Mangin/Démarez mérite vraiment que l’on s’y arrête plus longuement. Il redessine de manière habile les perspectives narratives, apportant un ton plus sombre à la série, sans pour autant renoncer complètement à ses fondamentaux. Mais, revenons à l’album faisant l’objet du présent article.

46 avant J.-C., César a vaincu Pompée. Mais, l’ancien consul garde encore de nombreux partisans, prêts à en découdre afin de protéger la République contre celui qu’ils considèrent comme un tyran en puissance. En Orient, le roi du Pont Pharnace entend profiter de ce contexte de guerre civile pour restaurer son pouvoir sur la région, quitte à manipuler les sénateurs et les riches propriétaires effrayés par la perspective de la victoire définitive de César. Dépêchés à Samotase par le dictateur, Alix et Enak ont été chargés de collecter des manuscrits afin de compléter les collections de la bibliothèque qu’il souhaite créer à Rome. Mais les augures sont néfastes en cette année qui ne se termine pas, réforme du calendrier oblige, et nos héros ne se doutent pas qu’ils vont se retrouver au beau milieu d’un complot ourdis par les pompéiens avec l’aide de Pharnace.

Veni Vidi Vici semble renouer avec la bande dessinée originale. L’aventure saupoudrée d’un soupçon de mystère, le goût pour l’Histoire, la Grande, mêlé à une appétence pour l’anecdote et pour le hors-champs historique, tous les ingrédients de l’antique recette semblent réunis. Néanmoins, il semble bien difficile pour David B et Giorgio Albertini de reproduire exactement le trait et l’esprit de Jacques Martin. En fait, ce 37e album nous renvoie plutôt aux reprises d’Astérix et de Blake et Mortimer. Le premier degré inhérent à ces séries s’étant évaporé, la reprise cède la place à un exercice de style plus ou moins réussi. Ici, même si les auteurs se sont appliqués à restituer l’atmosphère de L’île maudite ou de La Tiare d’Oribal, on ne peut s’empêcher de ressentir la distanciation critique de David B et le caractère maladroit du trait de Giorgio Albertini, surtout visible dans la restitution des visages et dans les personnages secondaires.

Pour autant, Veni vidi vici démontre de réelles qualités résultant des choix narratifs et du traitement des personnages voulu par David B. Des options d’abord visibles dans les relations entre Alix et Enak. L’ami et fidèle compagnon ne peut en effet s’empêcher de commenter les décisions et actions du héros, se laissant aller plus d’une fois au sarcasme. Il manifeste une vraie indépendance d’esprit, tançant ouvertement les aristocrates et personnages qui le prennent pour l’esclave d’Alix. Le second rôle entend ainsi rappeler qu’il est également l’un des moteurs du récit. Ce 37e épisode des aventures d’Alix est également beaucoup plus sexué que la création originale de Martin. Le décolleté des matrones s’y montre plus lâche, dévoilant sans pudeur la chair et les poitrines. De même, au cours d’une promenade nocturne dans la ville de Samotase, nos héros croisent au détour d’une ruelle une prostituée dénudée. Mais surtout, Alix se prend d’une passion trouble pour une géante très court vêtue. Ce dernier personnage se révèle d’ailleurs fascinant, dévoilant une monstruosité n’étant pas sans rappeler certains des personnages cauchemardesques entraperçus dans les œuvres plus personnelles de David B. L’intrigue laisse en effet infuser les thématiques habituelles de l’auteur. Celles-ci sont perceptibles dans la violence furieuse des combats, culminant notamment pendant l’affrontement au cœur des catacombes de Samotase. De même, l’intrigue témoigne de son goût pour l’étrange, le bizarre et le grotesque, dans toute la démesure des représentations mentales et physiques. Quant au contexte, il lui permet d’exprimer sa passion pour l’Histoire, sans verser trop lourdement dans le didactisme, même si on le frôle au tout début du récit.

Bref, avec Veni vidi vici David B et Giorgio Albertini nous livrent un récit qui, s’il ne se montre pas toujours convaincant du point de vue du graphisme, se révèle toutefois astucieusement transgressif. Mon petit doigt me dit que les amateurs de classicisme adoreront le détester. (Et, il avait raison)

Alix, tome 37 : Veni vidi vici de David B. et Giorgio Albertini – Éditions Casterman, septembre 2018

Le Novelliste #2

Né sous l’égide bienveillante de Leo Dhayer (aka Lionel Evrard), Le Novelliste est un bel objet consacré à la forme courte, voire très courte. On y trouve des textes contemporains francophones et des plus anciens, essentiellement anglo-saxons, avec une nette préférence pour la littérature populaire. Fantastique, policier, science-fiction, merveilleux scientifique, la revue ne rechigne pas à exhumer les auteurs méconnus, voire oubliés, dont la plupart a fait les beaux jours du roman-feuilleton ou des fascicules à deux sous évoqués par Christine Luce dans un article, un tantinet polémique, fort intéressant.

Si l’on fait abstraction du deuxième épisode du roman à suivre Hartmann l’anarchiste de Edward Douglas Fawcett, la novella inédite de Lyon Sprague de Camp constitue la pièce maîtresse de la revue. Écrit en 1940, peu après Lest darkness fall (traduit dans nos contrées sous le titre De peur que les ténèbres, après la transformation du texte en court roman), Les rouages du destin relève du pulp pour son rythme et les archétypes dont il use. La novella s’inscrit également dans une acception de l’uchronie que l’on peut qualifier d’impure si l’on se fie aux dires d’Eric B. Henriet. On y suit en effet les aventures d’Allister Park, après que son esprit ait été projeté dans le corps d’un évêque vivant dans une version alternative de l’Amérique. Si le caractère contre-factuel du récit ne fait aucun doute, l’histoire ayant divergé aux alentours du VIIe siècle, l’intrigue fait aussi appel au ressort des univers parallèles. Allister Park y démontre toutes ses qualités de self made man en s’adaptant à une Amérique semblable à la sienne sur la question de ségrégation, mais différente sur de nombreux autres points. Le continent a en effet été découvert et colonisé par une coalition de nations anglo-saxonnes et scandinaves ayant adopté le christianisme celte, écarté dans notre histoire à l’occasion du concile de Whitby. A côté des États amérindiens, le Vinland s’est taillé par le fer et le feu une place dans le nouveau monde, confiant sa sauvegarde à un Althing et à un bretvalda. Contraints de vivre une sorte d’apartheid, les indigènes restent soumis aux Blancs, en dépit de velléités égalitaristes de plus en plus prononcées. Mais, les libéraux œuvrent dans l’ombre, poussant le pays au bord de la guerre civile. Ce contexte offre bien entendu un terreau fertile pour un homme audacieux et roublard. Efficace et sans état d’âme, Les rouages du destin a de quoi satisfaire l’amateur d’histoire alternative avec ses tournures langagières originales, ses soldats armés de fusils pneumatiques et son droit germanique, inspiré notamment par une sorte de wergeld. Bref, voici une sympathique découverte. Le haut du panier du pulp des années 1940, en quelque sorte.

Le reste du sommaire de la revue oscille entre banal et correct sans plus. Passons rapidement sur « Karr ouach’ » de Ketty Stewart, une pochade guère intéressante, mais aussi sur « Le second voyage de Hakem » d’Alex Nikolavitch, belle atmosphère et propos complètement creux, sans oublier « Élévation » de Mary Elizabeth Braddon, courte nouvelle surnaturelle au propos moralisateur, et surtout « La vie de mon père » d’André-François Ruaud, mix de fantasy et de conflit de voisinage pas vraiment convaincant (La vie de ma mère de Thierry Jonquet avait au moins le mérite d’être drôle).

Concentrons-nous plutôt sur le meilleur. D’abord, « Cherchez la femme ! » de Carolyn Wells, autrice prolifique du début du XXe siècle, qui nous amuse beaucoup avec le traitement vachard qu’elle réserve à quelques célébrités notoires du milieu des détectives. De même, avec « V.A.M.P.I.R.E. », Christian Vilà réinvestit l’imaginaire de Roland C. Wagner, nous livrant un récit plein de gouaille, singé et vampire y compris, manière pour tous de se venger des saloperies ambiantes. On se réjouit par avance de retrouver son personnage récurrent Roll Eichner dans le prochain numéro pair de la revue. Avec « L’amour est un vers solitaire », Jacques Barbéri nous cueille sans préambule avec un très court texte à la violence et au caractère viscéral indéniables, même si l’auteur a fait beaucoup mieux.

Le Novelliste fait également la part belle aux illustrations qu’elles soient l’œuvre d’artistes contemporains ou plus anciens, comme Fred T. Jane qui fait l’objet d’un court article. En première et quatrième de couverture, la revue reprend d’ailleurs un dessin d’Hannes Bok, célèbre pour ses illustrations, notamment dans Weird Tales.

Pour terminer, signalons une interview de Pierre-Paul Durastanti autour de l’esprit pulp et de la collection éponyme créée au Bélial’, sans oublier un hommage à l’écrivain belge Alain Dartevelle et un article fort intéressant sur les origines du pulp qui m’a permis de découvrir la revue allemande Der Orchideengarten. Je dormirai moins bête…

Au terme de 200 pages, Le Novelliste est donc parvenu à dépoussiérer ma connaissance de l’âge d’or des conteurs, feuilletonistes et autres faiseurs de pulps, tout en me distrayant avec des textes, certes pas toujours inoubliables, mais comportant quelques trouvailles dignes d’intérêt, surtout dans le domaine patrimonial. A suivre au prochain semestre.

Le Novelliste #2 – Publication de l’association Flatland, septembre 2018

Le Piège de Lovecraft

David étudie à l’université de Laval, à Québec. De funestes circonstances l’ont mené sur la piste du Necronomicon, le livre maudit imaginé par H.P. Lovecraft. Le jeune homme a en effet fréquenté un ami aux goût morbides, ayant sombré dans la folie homicide après avoir découvert les secrets cachés dans les pages du livre écrit par Adbul Alhazred. Il a même été témoin du meurtre de masse perpétré par celui-ci dans l’enceinte de l’université, dramatique conclusion d’un délire criminel incompréhensible, du moins pour les esprits rationnels. De ce traumatisme originel, David a tiré une curiosité insatiable pour l’œuvre de Lovecraft et ses multiples émanations. Une fascination dont il peine à réfréner l’aspect monomaniaque et qui le pousse petit-à-petit à reconsidérer son environnement. Du fait divers, il a fait le sujet de sa thèse, bien décidé à explorer le corpus des livres maudits dans la littérature fantastique afin de retrouver un équilibre mental mis à mal. Mais sa recherche se mue progressivement en voyage au cœur des ténèbres et de la folie.

Le Piège de Lovecraft de Arnaud Delalande a toutes les apparences du thriller vaguement ésotérique. Un page-turner jalonné de morceaux de bravoure effrayants où se dévoile progressivement une figure du Mal absolu. Difficile d’ailleurs de le prendre en défaut sur ce point, tant les recettes narratives apparaissent maîtrisées et appliquées avec une certaine aisance. L’auteur ayant déjà commis quelques succès de librairie dans le genre, on en attendait pas moins de sa part.

Le roman débute comme un pastiche lovecraftien transposé à l’époque contemporaine, une lovecrafterie que l’on pressent obséquieuse, surchargée jusque dans ses tics de langage et ses effets grandiloquents. Heureusement, cette impression fâcheuse ne dure pas, cédant la place à un propos documenté et à une intertextualité assez réjouissante, posant hélas quelques problèmes de rythme. Arnaud Delalande se montre malin, usant de l’univers de l’auteur de Providence, mais aussi de celui de Stephen King, pour se livrer à une réflexion stimulante autour de la perception de la réalité, via la littérature et ses dérivées ludiques, cinématographiques et autres.

« Ce qui me fascinait désormais n’était plus seulement la recherche minutieuse de preuves absurdes concernant l’authenticité de telle ou telle œuvre, mais la volonté de montrer en quoi leur absence dans le monde réel ne signifiait pas pour autant leur absence de réalité. »

Le Piège de Lovecraft repose ainsi tout entier sur un double questionnement. Le Necronomicon existe-il réellement ? N’a-t-il jamais été autre chose qu’une création littéraire ? A partir de ce point de départ, Arnaud Delalande postule que l’inexistence physique d’une œuvre ne l’empêche pas d’appartenir au monde réel. Tout au long de la quête et de l’enquête de David, l’auteur français suscite en conséquence le doute, s’efforçant de faire naître au monde réel le produit de son imagination. D’abord par une mise en abyme annoncé dès l’incipit, dont le contenu prend la forme d’un message internet adressé à Michel Houellebecq, connu des initiés pour son essai sur Lovecraft. Puis, en floutant les contours entre l’univers fictif de l’auteur de Providence et celui de son narrateur. Il invoque les pouvoirs démiurgiques de l’écrivain, sans oublier de rappeler qu’une création littéraire vit également grâce aux lecteurs qui contribuent à la transmettre, à l’enrichir de leur interprétation ou à la prolonger via d’autres médias.

Sur ce point, l’univers de H.P. Lovecraft se révèle emblématique. Le personnage et son œuvre fascinent tout autant qu’ils mettent mal à l’aise. Ils sont l’objet de jeux littéraires et de commentaires de la part d’une multitude d’admirateurs, dont les contributions élargissent le mythe. Ils ont inspiré enfin des continuateurs plus ou moins talentueux, parfois encouragés et soutenus par l’auteur de Providence lui-même, nourrissant un corpus dont l’imaginaire semble contaminer le réel. Arnaud Delalande est assez malin pour s’inscrire dans le mouvement, tout en conservant une certaine distance critique et en convoquant quelques références érudites, Robert W. Chambers, Umberto Eco, Jorge Luis Borges ou Stephen King pour n’en citer que quelques unes.

Hommage sincère à l’œuvre d’un auteur dont l’imaginaire irrigue une grande partie de la culture populaire, cette subculture protéiforme dont les créations animent une multitude de médias, mais aussi plus largement, hommage au fantastique sous toutes ses occurrences, Le Piège de Lovecraft se révèle au final un roman astucieux où l’horreur cosmique et le questionnement métaphysique servent un propos roublard qui confine au jeu littéraire.

Le Piège de Lovecraft – Le livre qui rend fou de Arnaud Delalande – Réédition Le livre de poche, collection « thriller », janvier 2016

La Peau froide

L’argument de départ de La Peau froide brille par sa simplicité élémentaire. Un homme est débarqué sur une île perdue dans l’Atlantique sud pour y accomplir une mission de climatologie d’un an. Très rapidement, on apprend que cet exil volontaire est motivé par un passé marqué du sceau de la violence et de la trahison et qu’il a saisi cette occasion de se tenir au large et en marge du monde pour lire et méditer, entre deux relevés climatologiques. Et, encore plus vite, il est obligé d’abandonner tous ses projets devant l’assaut de créatures marines acharnées à sa perte. Face à la menace, il ne trouve alors le salut qu’en extorquant la protection du seul autre habitant de l’île, un être fruste et mutique, vivant reclus dans un phare, dont il ne connaît que le nom: Batís Caffó.

Sur cette trame minimaliste que l’on pourrait craindre répétitive, Albert Sánchez Piñol brode un huis clos oppressant où l’assaut incessant des vagues de l’Atlantique contre les murs du phare s’efface devant la fureur et le caractère incompréhensible des attaques de créatures issues des abysses. Des êtres semblables à l’homme à bien des égards, mais dont l’étrangeté, voire la monstruosité, repousse toute tentative de communication.

Inlassablement, nuit après nuit, les deux hommes s’opposent ainsi aux offensives des crapauds, comme Batís les surnomme, retranchés dans le phare transformé en bunker. À coups de carabine, avec des explosifs ou plus simplement dans un corps à corps sauvage, ils luttent d’arrache-pied pour leur survie, massacrant les vagues d’assaut ennemies avec une application dénuée de sentiment. Et, peu-à-peu, le spectacle de la tuerie renvoie le compagnon de Batís, narrateur des événements, à l’image de sa propre condition, à ses préjugés et à l’absurdité d’un conflit dont les enjeux lui échappent.

Tout au long du récit, on pense évidemment à Howard P. Lovecraft, mais également à William Hope Hodgson. Les vastes espaces maritimes, les profondeurs océaniques et l’effroi de l’inconnu nous y poussent inexorablement. Mais, il y a la mascotte, une créature marine de sexe féminin adoptée par Batís, dont il abuse sans vergogne pour assouvir sa libido. Elle exhale une sensualité trouble, dépourvue de tabou, introduisant le doute dans l’esprit du narrateur. À son contact, pendant que la rage des combats se transforme en lassitude, il développe un étrange sentiment de proximité le poussant à s’interroger. L’affrontement avec les crapauds est-il inévitable ? L’incommunicabilité avec ces créatures est-elle vraiment définitive ? Ne pourrait-on pas trouver un terrain d’entente avec elles, même si Batís s’y oppose ? Ces questions le taraudent jusqu’à un dénouement, en forme de mise en abyme qui calme tout net.

Roman à l’atmosphère prenante, La Peau froide use des ressorts du fantastique pour confronter l’homme à lui-même, dévoilant à sa raison la monstruosité de son esprit. À moins que dans un réflexe salutaire, il ne surmonte cette noirceur intrinsèque. Pas facile.

La Peau froide (La pell freda, 2002) de Albert Sánchez Piñol – Réédition Actes Sud, collection « Babel », 2007 (roman traduit du catalan par Marianne Millon)