Les Mémoires d’Elizabeth Frankenstein

Flicker (oublions l’affreuse traduction française de son titre) a propulsé Theodore Roszak au rang des auteurs attendus comme le messie. Les rares lecteurs de Puces [Bugs] pouvaient déjà témoigner de l’habileté littéraire de l’auteur. Avec Les Mémoires d’Elizabeth Frankenstein, il s’offre un flash-back gothique aux sources du fantastique et de la science-fiction.

On a beaucoup joué avec l’œuvre de Mary Shelley. Le cinéma s’est emparé promptement de la créature du comte Frankenstein en accentuant la dimension horrifique de celle-ci, dénaturant au passage les rapports entre le créateur et la créature. On a également beaucoup écrit et théorisé sur les circonstances de la création du roman, sur son autrice et son entourage. Certains ont vu dans Frankenstein ou le Prométhée moderne un texte précurseur du fantastique moderne. D’autres, notamment Brian Aldiss, en ont fait un roman de science-fiction avant la lettre. Sur ces sujets Theodore Roszak ne se prononce pas. Son roman s’ajoute à cette longue déclinaison d’œuvres de fiction qui s’inspirent du texte et du personnage de Mary Shelley et dans laquelle s’inscrivent déjà La villa des mystères de Federico Andahazi, Le fils de Prométhée de René Reouven, Le Prométhée invalide de Walter Jon Williams, Frankenstein délivré de Brian Aldiss et bien d’autres encore…

L’argument de départ de Les Mémoires d’Elizabeth Frankenstein est très simple. Après la mort de Victor Frankenstein, Robert Walton est resté persuadé que la confession du démiurge demeurait incomplète. Selon lui, il manquait encore des éléments pour analyser et appréhender scientifiquement l’histoire de la déchéance de ce Prométhée moderne. Cette conviction le pousse à se rendre sur le continent afin de poursuivre son enquête sur les lieux mêmes de la tragédie. Après une âpre négociation, il obtient du dernier membre vivant de la famille Frankenstein des documents rédigés de la main d’Elizabeth, la demi-sœur et fiancée de Victor. Il est ainsi informé de la partie demeurée secrète de l’histoire.

A l’évidence, le roman de Theodore Roszak se veut plus proche du roman originel dont il reprend le dispositif narratif. Robert Walton est à nouveau le porte-parole du récit, introduit ici sous la forme des lettres écrites par Elizabeth Frankenstein. L’auteur ne s’en tient cependant pas à un simple décalque en trompe-l’œil du roman gothique de Shelley. La confession de la jeune femme est encapsulée dans les commentaires de Walton qui se livre à une véritable dissection du récit d’Elizabeth. Par ailleurs, la connaissance de l’arrière-plan historique est irréprochable, procurant une épaisseur crédible au roman. Ainsi, Roszak restitue habilement, non seulement les événements, mais aussi le bouillonnement intellectuel et scientifique de l’époque des Lumières. Sa restitution n’est cependant ni d’un optimisme béat, ni d’un pessimisme réactionnaire. Elle se veut juste lucide et sans concession. « Nous vivons une ère de systèmes : le médium éthéré, les particules élastiques, les essences et les fluides subtils roulant et bondissant à travers le néant infini, le tout destiné à révéler la Grande Cause dont la maîtrise ferait de l’homme l’égal de Dieu. Le docteur Mesmer avait vécu sa vie en cherchant la clé qui révélerait le secret des secrets, et il l’avait trouvée, du moins le croyait-il. Mais combien cette quête peut rendre l’homme brutal, me dis-je. Combien l’amour de la vérité peut le pervertir, surtout quand il croit qu’elle est presque à portée. Que rien ne vienne alors lui barrer la route ! Il arracherait les portes du ciel pour ravir ce secret. Il trahirait sa bien-aimée. »

Ainsi à l’instar de Flicker, la réalité nourrit la fiction au point de flouter les contours de l’une et de l’autre. Hélas, le vertige suscité par le mélange des deux n’atteint pas les sommets de ce précédent roman, Theodore Roszak se contentant de respecter strictement la chronologie de l’histoire de Mary Shelley. L’auteur choisit cependant de pousser sur le devant de la scène Elizabeth, la demi-sœur et fiancée de Victor Frankenstein. Pour se faire, il utilise les trous du récit de Victor Frankenstein – ou de Mary Shelley… – afin d’y insérer une histoire secrète plus générale sur les rapports entre l’homme et la femme. Au fil de la confession d’Elizabeth, les références à des événements et à des personnages historiques se mélangent à une histoire de nature plus ésotérique. Les Mémoires de la jeune femme dévoilent ainsi un affrontement entre deux conceptions du monde, un affrontement de nature sexiste qui ne trouvera son terme que dans l’union parfaite, le mariage alchimique. Unir ce qui a été divisé. Faire Un de Deux. Telle est l’œuvre à accomplir pour les adeptes exclusivement féminins de cette conception du monde. L’érudition de l’auteur fait une fois de plus ses preuves pour authentifier cette histoire cachée. Il nous guide à travers les arcanes complexes de l’Alchimie et du Tantrisme, établissant des passerelles entre ces croyances. Il faut convenir cependant que l’hermétisme des symboles et le didactisme des explications finissent par lasser. Une partie entière (115 pages) consacrée à ce sujet quand même ! De quoi refroidir les ardeurs du plus méritant des lecteurs. Enfin, la quatrième de couverture présente le texte comme un roman gothique et féministe. Il n’est pas sûr qu’il soit si féministe que cela, en tout cas dans l’acceptation contemporaine du terme.

Les Mémoires d’Elizabeth Frankenstein est donc un étonnant roman qui, sous couvert de fiction et d’hommage à Mary Shelley, se veut un pamphlet contre l’aveuglement généré par la recherche de la vérité. Mais, plus qu’un brûlot féministe, le présent roman s’apparente surtout à un appel à la mesure afin de déchiffrer le monde et comprendre l’autre, sans en violer l’intégrité.

Les Mémoires d’Elizabeth Frankenstein (The Memoirs of Elizabeth Frankenstein, 1995) – Theodore Roszak – Rééditions Le Livre de poche, 2009 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Édith Ochs)

Autrices incontournables en SFFF

L’été étant une période propice aux listes, je n’ai pas résisté longtemps à la proposition de la blogueuse Nevertwhere d’établir une recension des autrices me paraissant incontournables. Bien entendu, l’incontournable se réduit ici à mon appréciation personnelle. Pas sûr de faire l’unanimité, mais à vrai dire on s’en fiche, l’essentiel étant de donner envie de découvrir l’œuvre de quelques dames de la SFFF. Bref, tout ceci est à examiner ci-dessous, une fois admiré le très joli logo réalisé par Anne-Laure du blog Chut Maman lit.

Comme indiqué par de nombreux lecteurs, Ursula Le Guin est un peu l’arbre cachant la forêt. On ne passera cependant pas outre cette autrice que l’on apprécie particulièrement sur ce blog. Histoire de se distinguer, on suggérera l’ultime roman de la dame, une variation féminine et féministe sur le personnage de Lavinia, laissée un peu hors-champs par Virgile lors de l’écriture de l’Enéide. Je laisse aux éventuels curieux le loisir de parcourir ce blog où ils trouveront de nombreuses autres suggestions de lecture.

Histoire de ne pas déchoir dans l’esprit des curieux, je les invite à poursuivre cette liste avec Nina Allan, autrice dont j’apprécie particulièrement la plume, l’étrangeté et l’exigence, par exemple avec La Course, fiction spéculative diablement envoûtante.

Pour varier les plaisirs, faisons un petit tour du côté des classiques et du fantastique avec Shirley Jackson dont l’œuvre a bénéficié récemment d’un regain d’intérêt éditorial, notamment avec la réédition de La Loterie & autres contes noirs. C’est le moins que l’on puisse faire pour l’une des inspiratrice du thriller moderne.

Une liste sans autrice francophone serait franchement décevante, d’autant plus qu’il y a matière du côté de Catherine Dufour. Parmi les titres chroniqués ici-bas, je conseille de jeter un œil sur Au Bal des absents et son humour noir salutaire.

Continuons avec Claire Duvivier, bien connue des lecteurs des publications des éditions Asphalte, la jeune femme s’est découverte autrice avec Un long voyage, roman aux frontières floues, oscillant entre SF et Fantasy. Un coup d’essai pas loin du coup de maître.

Avec un titre faisant allusion à la réplique du célèbre réplicant Roy Batty, Des Larmes sous la pluie a introduit Rosa Montero dans la SF. Premier volet d’une trilogie centrée autour du personnage de Bruna Husky, le présent livre apporte une touche espagnole à cette liste.

Jetons maintenant un œil du côté de l’uchronie avec Le Livre de Cendres, épopée para-historique pleine de bruit, de fureur et de physique quantique de Mary Gentle, et ne craignons pas de faire exploser le quota avec une tétralogie. On ne m’en voudra pas, j’espère.

Un peu borderline, Elizabeth Hand a toute mon attention depuis la traduction de L’Ensorceleuse. Hélas, le succès ne semble pas au rendez-vous, comme en témoigne ce Images fantômes bien esseulé dans nos contrées. Dommage, l’œuvre de la dame recèle pourtant quelques autres pépites. Contentons-nous donc des rares romans traduits disponibles sur le marché de l’occasion.

Vandana Singh n’a pas eu de chance dans l’Hexagone où le recueil Infinités n’a manifestement pas rencontré le succès escompté, du moins pour permettre d’autres traductions. En tout cas, ce titre permet d’introduire un peu d’Asie dans cette liste.

Pour terminer, je ne saurais trop recommander la lecture de TysT de Luvan, dont la parution est programmée en décembre 2022 après un financement participatif réussi. L’objet s’annonce somptueux, il serait dommage de passer à côté.

Objectif rempli donc avec ces dix titres et dix autrices de SFFF. Evidemment, il en manque beaucoup et je ne suis pas certain d’aboutir au même résultat d’ici une semaine. Il en va ainsi des listes : elles varient selon l’humeur du moment et suscitent le déchirement.

Les Quatre Vents du Désir

Réédition du recueil éponyme paru jadis chez Pocket, Les Quatre Vents du Désir bénéficie d’un écrin à la hauteur des écrits de Ursula Le Guin, autrice faisant l’objet actuellement dans nos contrées de toute l’attention des éditeurs de l’Imaginaire. L’ouvrage paraît en effet dans la belle collection « Kvasar », accompagné d’une préface de David Meulemans, d’un entretien avec Ursula Le Guin mené par Hélène Escudié et de la traditionnelle bibliographie de Alain Sprauel, recension plus qu’exhaustive de l’œuvre de la dame. Si l’on ajoute les illustration d’Aurélien Police, on comprend que le présent ouvrage revêt toutes les qualités d’un must-have, surtout si l’on est tiraillé par le démon du complétisme.

Vingt nouvelles composent le sommaire d’un recueil apparaissant comme le point d’orgue d’une œuvre multiple et sensible. Déclinées selon six directions, les points cardinaux mais aussi le nadir et le zénith, elles servent de boussole au néophyte afin de découvrir un imaginaire guidé par l’observation de la matière humaine, de l’altérité et des interactions qu’elle suscite jusque dans notre psyché.

Entre expérience de pensée et conte volontiers philosophique ou poétique, Ursula Le Guin nous invite à nous dévoiler à nous même, à explorer les angles morts de l’esprit, dans un effort collectif pour mettre à l’épreuve nos certitudes et nos préjugés, exercice salutaire donnant sens et corps à la diversité, à la transversalité d’une humanité trop souvent enferrée dans l’intolérance. Elle endosse ainsi le rôle du porte-parole, cultivant les histoires et laissant s’exprimer des personnages dont le récit surgit de son auscultation attentive et patiente. Ils nous parlent par son truchement, révélant leurs convictions bien fragiles à l’aune de la rencontre avec autrui. Chez Le Guin, le progrès, notion ambivalente et piégée, importe moins que le changement. Une dynamique impulsée pour le meilleur comme pour le pire, rien n’est assuré pour l’humain. Non sans humour, mais surtout avec beaucoup d’émotion, l’autrice déroule ainsi un imaginaire pétri de bienveillance, mais pouvant se révéler à l’occasion cruel. Elle nous convie à épouser le changement, à l’accepter comme une sorte de continuité, dans le respect d’autrui et de la multiplicité des possibles.

Parmi les vingt nouvelles, toutes parues entre 1974 et 1982, on se contentera de ne citer que les plus marquantes. Une sélection bien entendu très subjective. D’abord le texte d’ouverture, « L’Auteur des graines d’acacia », une formidable expérience de pensée autour du thème de la linguistique, guère éloignée de la philosophie holistique quand on y réfléchit bien. Puis « Le Test », courte nouvelle où l’autrice expérimente le contrôle social absolu, jusqu’à l’absurde. Ces deux premiers textes ne sont évidemment qu’un infime aspect de la palette littéraire d’Ursula Le Guin. Il faudrait aussi évoquer « L’Âne blanc » et « La Harpe de Gwilan », dont la poésie subtile et l’émotion titillent la corde sensible sans verser dans la mièvrerie. Pour sa part, « Intraphone » se révèle une satire surprenante dont le ton burlesque vient démentir la réputation de froideur du style de l’autrice. Passer outre « Les Sentiers du désir » serait également faire affront à l’inspiration anthropologique de la dame, d’autant plus que le présent récit trouverait allègrement sa place au sein du cycle de « L’Ekumen ». Pour finir, juste un mot de « Sur », court récit d’exploration glaciaire féministe flirtant avec l’histoire secrète et l’hommage. Le texte relève d’une forme de combat contre les préjugés, sans pour autant rabaisser l’abnégation, le courage et la folie des explorateurs des pôles.

Après Aux Douze Vents du Monde, Les Quatre Vents du Désir vient donc compléter avec bonheur un panorama de nouvelles riche et varié, offrant un aperçu qui, s’il n’est pas exhaustif, n’en demeure pas moins représentatif de l’œuvre d’Ursula Le Guin. Un must-have, on vous a dit.

D’autres avis ici.

Les Quatre Vents du Désir – (The Compass Rose, 1982) – Ursula Le Guin – Réédition Le Bélial’, collection « Kvasar », mai 2022 (Recueil traduit de l’anglais [États-Unis] par Martine Laroche, Françoise Levie-Howe, Jean-Pierre Pugi, Philippe Rouille et France-Marie Watkins)

Fournaise

Après l’excellent Chants du cauchemar et de la nuit de Thomas Ligotti, Fournaise vient enrichir un catalogue déjà riche en nouvelles de fantastique à la croisée de la Weird fiction et de l’horreur. En nous proposant de découvrir l’œuvre de Livia Llewellyn, Dystopia Workshop n’usurpe pas ainsi sa réputation d’éditeur exigeant, mettant une fois de plus à profit les talents de traductrice d’Anne-Sylvie Hommassel.

Sans équivalent outre-Atlantique, les douze nouvelles du présent recueil sont une sélection de l’édition américaine Furnace, illustrée et maquettée ici par Stéphane Perger et Laure Afchain. Livia Llewellyn y décline un imaginaire étrange, à la fois angoissant, viscéral et malsain, où les cauchemars s’incarnent par le truchement d’une prose baroque et déstabilisante. Mais, pour peu que l’on succombe au ravissement suscité par la langue vénéneuse de l’autrice, on y découvre surtout un univers dense, où l’horreur organique se frotte aux tourments délétères de la décadence.

Difficile de résumer les différents textes inscrits au sommaire sans en affadir l’atmosphère. Si les thématiques semblent familières au lecteur accoutumé au fantastique, le traitement lui réserve cependant quelques surprises. Il faut en effet accepter de prendre son temps pour goûter à la décadence de textes exhalant une ambiance marquée par la corruption des corps, mais aussi des esprits, dont les titres sibyllins concourent à installer un sentiment malaisant. Rien d’étonnant lorsque l’on sait que l’autrice confie s’être inspirée de David Lynch, des préraphaélites, Cronenberg, Fellini, Clive Barker ou Joris-Karl Huysmans pour ne citer que ces quelques noms. Rien de surannée à relever non plus, puisque l’on côtoie les traditionnelles histoires de vampires, mais aussi des récits plus indéfinissables intégrant des notions de génétique, de psychogéographie ou de géométrie résolument non euclidienne.

De même, Livia Llewellyn semble se complaire dans un imaginaire frappé par la déliquescence, jouant à la fois avec les ressorts psychologiques du symbolisme et les effets visuels choquants propices à une Weird fiction viscérale. Elle déjoue cependant les pièges d’un maniérisme lourdingue pour dérouler une sorte de poésie en prose sombre, ne dédaignant pas les jeux troubles d’éros et thanatos.

Fournaise est donc un excellent recueil de fantastique, prouvant que le genre a su opérer sa mue vers la modernité avec succès, sans rien renier de sa propre histoire. Pour qui ne craint pas de se brûler, force est de constater que Livia Llewellyn ne démérite pas aux côtés de Thomas Ligotti, de Lisa Tuttle ou de Joel Lane.

Fournaise – Livia Llewellyn – Dystopia Workshop, novembre 2021 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] par Anne-Sylvie Hommassel)

Tamanoir

Le Tamanoir est un personnage libre, curieux, contemporain. C’est quelqu’un qui va fouiller, à son compte, dans les désordres et les failles apparents du quotidien. Ce n’est ni un vengeur, ni le représentant d’une loi ou d’une morale, c’est un enquêteur un peu plus libertaire que d’habitude…

Les lecteurs attentifs auront sans doute reconnu dans cette accroche en mode pastiche l’argument de départ de la série «  Le Poulpe  » initiée par Jean-Bernard Pouy avec La Petite écuyère a cafté, puis déclinée au fil de 290 aventures aux titres aussi calembouresques qu’inventifs. Le choix de cette accroche n’a rien de fortuit, Jean-Luc A. d’Asciano confessant lui-même dans la postface regretter que le héros parisien n’ait pas étendu ses tentacules jusqu’aux territoires inquiétants du fantastique. Du surnaturel, Tamanoir n’en manque pas puisqu’on y croise des entités immortelles, des démons, une ribambelle de chats et de la magie noire en pagaille. Chemin faisant, on se frotte aussi à la crapulerie humaine, même si ici l’enquête sert davantage de prétexte à Nathaniel, dit le Tamanoir, pour semer la zizanie dans les plans occultes fourbis par des criminels bien peu adroits. Bref, le Tamanoir n’usurpe pas son surnom lorsqu’il s’agit d’aller fourrer son appendice (pas celui auquel vous pensez) dans des endroits peu recommandables, histoire d’asséner un coup de pied dans la fourmilière.

En émule du facétieux dieu de la mythologie amérindienne, vague cousin du Jaguar, il est surtout un esprit malin, un arnaqueur doué, extorquant l’information auprès des malfaisants pour mieux réparer un tort, même s’il reste conscient que cela ne changera pas grand chose au monde tel qu’il va mal. Et, si son enquête fait la lumière sur une association de malfaiteurs à la charité très sélective, elle s’ingénie surtout à dépeindre un microcosme populaire et des routines très semblables au personnage inventé par Pouy. Une petite amie libre et indépendante, un quartier général situé dans un troquet où cuisine un homonyme du «  le Pied de Porc à la Sainte-Scolasse  », un ami anarchiste italien qui cache un arsenal chez lui, et tout un tas de freaks et punks à chiens rencontrés pendant ses vaticinations, il ne manque plus au Tamanoir qu’une passion secrète pour compléter le mimétisme. A défaut d’un zinc à se mettre sous la dent, du genre Policarpov I-16, on se contentera de la patine des zincs où il écluse quelques bières, histoire de conjurer les sortilèges médisants. Entre les allées du Père Lachaise et une Antre du Mal conçue comme un jeu de plateforme, en passant par un pavillon de banlieue ressemblant à une pièce montée monstrueuse, le bougre ne ménage pas sa peine, traînant sa gouaille contagieuse, ses calembours malicieux et ses affinités allitératives avec une générosité communicative.

Avec Tamanoir, Jean-Luc A. d’Asciano s’octroie ainsi une parenthèse amusante, plus légère et enlevée que Souviens-toi des monstres, mais pas moins ancrée dans les problématiques contemporaines. Sur les traces du «  Poulpe  », il acquitte honorablement son tribut aux littératures populaires, avec le souhait d’inspirer ainsi d’autres aventures. L’avenir nous dira.

Tamanoir – Jean-Luc André d’Asciano – Aux Forges de Vulcain, collection «  Romans  », mars 2020

Valerio Evangelisti

Fatalité quand tu nous tiens. Funeste période que ce début 2022 qui voit disparaître Valerio Evangelisti après Joël Houssin. Ainsi va la vie.

Peut-être plus connu dans nos contrées pour le cycle de fantastique horrifique consacré au personnage historique de Nicolas Eymerich, réédité et prolongé à la Volte, Evangelisti était aussi un excellent auteur de Western, de roman noir et social.

Les habitués de ce blog pourront se faire une idée partielle sur ce dernier aspect de l’œuvre de l’auteur transalpin en consultant les chroniques de Black Flag, Anthracite et Briseurs de grève. Pour le reste, il me reste beaucoup à découvrir. Ciao Valerio.

Autochtones

Une ville, quelque part en Ukraine post-soviétique. L’incertitude règne en maîtresse sur des terres autrefois polonaises, austro-hongroises, soviétiques et désormais en proie au tourisme de masse, des hordes de Japonais rendant périlleuse la traversée du centre-ville. La Wehrmacht a sillonné les lieux jadis, raflant les Juifs pour les expédier vers leur destination finale, avant de succomber à son tour à la pression de l’armée rouge. De cette époque, la ville garde diverses traces, surtout dans les mémoires de vieux messieurs attachés à leurs secrets. Débarqué de Saint-Pétersbourg en qualité de journaliste enquêteur œuvrant dans le domaine de l’art, un inconnu se pique de curiosité pour un groupe de l’avant-garde artistique des années 1920 qui aurait donné une unique représentation à l’opéra du coin. Une œuvre intitulée La Mort de Pétrone, dont on raconte qu’elle aurait plongé le public dans la folie collective. Sauf qu’une fois sur place les obstacles s’accumulent, compliquant l’enquête. Les faits échappent à la mémoire des vieux barbons du cru, ex-directeurs littéraires, collectionneurs, archivistes et autres critiques d’art. Ils plongent également les rares descendants des interprètes de l’opéra dans les faux-fuyants, au point de susciter le malaise, d’autant plus qu’autour de cette représentation gravitent tout un tas de curieux, chauffeur de taxi, vieux monsieur trop poli pour être honnête, riders sans entraves et serveuse au café, une foule bien trop empressée à voir solutionner l’énigme de cette unique représentation.

Second roman traduit dans nos contrées après L’OrganisationAutochtones confirme la singularité de l’imaginaire de Maria Galina. De cet univers volontiers absurde, aux références littéraires foisonnantes, mélange de post-soviétisme dépressif et de fantastique lorgnant du côté du réalisme magique, on ressort un tantinet déstabilisé. Les autochtones de l’autrice russe ne se livrent pas sans quelques efforts. Pratiquant l’art de l’ellipse, semant la confusion et cachant les faits sous de multiples couches de mensonges, ils suscitent une impression d’inquiétante étrangeté. Et les moins inquiétants ne sont pas ces créatures échappées d’un bestiaire fabuleux, vampire, loup-garou, sylphe, salamandre, dieu sumérien et autres extraterrestres. Bien au contraire, les personnages les plus dangereux errent aux marges de la normalité, faisant de la banalité de leur existence une couverture efficace.

Dans une forme narrative ne ménageant guère la suspension d’incrédulité, Maria Galina nous immerge au cœur d’une intrigue tortueuse, aux marges de l’histoire tragique de ce bout de continent européen, de l’enquête policière et du fantastique. Pratiquant le changement de cadre impromptu, mêlé à une certaine forme de poésie, l’autrice déboussole le lecteur, prenant un malin plaisir à l’égarer dans un récit labyrinthique et redondant, où chaque détail prosaïque, chaque référence érudite, contribue à la bizarrerie de l’ensemble et recèle une part de vérité dont le sens ne se dévoile qu’à force de ténacité.

Bref, Autochtones n’usurpe pas sa qualité de lecture rude, mais finalement suffisamment bizarre pour que l’on ait envie de pousser l’expérience jusqu’à son terme. Avis aux amateurs.

Autochtones – Maria Galina – Editions Agullo, janvier 2020 (roman traduit du russe par Raphaëlle Pache)

Galeux

Criminel, mécanicien, auto-stoppeur, villageois et bien d’autres choses. Dans sa tête de pré-adolescent, il incarne tous les rôles d’une histoire se réduisant à une succession de déménagements en catastrophe. Il n’a pas de nom, juste un oncle et une tante, et il relate dans un carnet le récit de son existence précaire, ballotté d’une caravane délabrée à une autre, de l’Arkansas à la Floride. Longtemps, il a vécu avec Grandpa, un vieillard fantasque persuadé d’être un loup-garou. Sa tante Libby et son oncle Darren n’ont jamais vraiment démenti les affabulations de l’ancêtre. Bien au contraire, à l’âge de raison, il s’est rendu compte assez vite qu’elles composaient l’ordinaire d’une famille dysfonctionnelle, sans cesse sur la route pour échapper aux conséquences de sa condition particulière. Pour lui, l’avenir reste incertain, même s’il ressent dans sa chair l’attraction de l’atavisme familial. Puisqu’il est difficile de renier son sang, autant s’en accommoder.

À l’instar de Toby Barlow, de Tristan Egolf ou de Glen Duncan, Stephen Graham Jones revisite le thème de la lycanthropie en l’implantant au cœur de l’Amérique profonde, celle des losers et des rednecks. Issu lui-même d’une culture en proie à la déshérence, l’auteur amérindien dépoussière le loup-garou de ses aspects les plus caricaturaux, voire démodés, impulsant au mythe un peu de modernité et de tendresse juvénile. Tel Candide, le narrateur de Galeux nous parle ainsi de sa famille et de l’inhumanité d’un pays dans lequel il faut littéralement se battre pour survivre. Il nous raconte quelques uns des épisodes qui ont contribué à forger sa personnalité, se faisant au passage le porte-parole de son oncle Darren, un doux dingue fonctionnant à l’instinct, de sa tante Libby, la figure forte et tutélaire du clan, et de son grand-père. Bref, de sa famille élargie au sens générique et génétique du terme. À ses côtés, on taille la route, d’un petit boulot à un autre, côtoyant la misère culturelle du milieu white trash, tout en s’amusant du récit des frasques de Darren, très inventif lorsqu’il s’agit de se retrouver dans la mouise. À la fois léger et grave, drolatique et triste, Galeux nous dépeint un lumpenprolétatriat attachant et féroce, un milieu où l’envie de vivre prime sur toute autre considération. Et si, Stephen Graham Jones façonne en apparence un récit décousu, composé de tranches de vie aux jointures rugueuses, le déroulé haché du très jeune narrateur résonne comme un écho fidèle de son existence cabossée, sans cesse en proie au doute et à l’embarras. La violence horrifique de la transformation et la faim inextinguible de la bête restent en conséquence dans le hors-champ, l’auteur préférant porter son regard sur l’anecdote et sur la marginalité de cette famille, finalement pas si différente du commun des mortels. Jamais complaisant, il fait montre d’une tendresse et d’une sincérité qui tendent à gommer l’âpreté de leur condition défavorisée, sans pour autant en nier la réalité sinistre.

Galeux apparaît donc comme un formidable roman sur l’adolescence et sur la liberté dans un pays où les marges souffrent à l’ombre d’un American way of life illusoire. En dépoussiérant le mythe du loup-garou, Stephen Graham Jones fait aussi œuvre de critique social, révélant des trésors d’humanité, de solidarité et de drôlerie qui font du bien à lire.

Galeux – Stephen Graham Jones – Éditions La Volte, mai 2020 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Mathilde Montier)

Le Livre écorné de ma vie

Chez Lucius Shepard, l’existence comporte une multitude d’angles morts, souvent inattendus, où se niche tout un paysage intérieur, dont les manifestations affleurent jusqu’au moment où un événement les fait surgir à la lumière de la conscience. Elle bascule alors d’un niveau symbolique, source inépuisable de non-dits et de malentendus, pour s’incarner et renverser les routines et certitudes. L’indicible révèle ainsi sa virtualité, déchargeant son potentiel pour le meilleur ou le pire.

Inscrit au sommaire d’une anthologie sur les univers parallèles avant de rejoindre le recueil Five Autobiographies and a Fiction, Le Livre écorné de ma vie s’impose sans coup férir comme l’un des meilleurs textes de Lucius Shepard paru dans la collection « Une Heure-Lumière ». Traduit d’une plume avisée par Jean-Daniel Brèque, non sans quelques contorsions cérébrales selon ses dires, le texte nous invite à échanger notre regard avec celui de Thomas Cradle, un bien sale type, imbu de lui-même et narcissique jusqu’au bout de ses chaussettes Burberry. Qu’il soit de surcroît écrivain à succès n’arrange rien à l’affaire, bien entendu. Cradle reste en effet un éternel insatisfait, obsédé par l’avis porté sur son œuvre, mais surtout en quête d’une reconnaissance critique qui, même si elle paie moins bien, n’en demeure pas moins gratifiante pour l’ego.

Un jour où il s’adonnait à son passe-temps favori, surveiller la liste de ses ouvrages vendus sur le grand méchant A, il se trouve confronté à un roman inconnu signé de son propre nom, qui plus est publié par son propre éditeur. Homonyme ou canular ? La question le taraude et le pousse à agir. L’enquête l’amène sur la trace de ce Cradle 2, bouleversant ses routines, à la recherche de celui qu’il aurait pu être, voire même de celui qu’il aurait dû être s’il n’avait eu la faiblesse de céder aux sirènes du confort de la rente.

Vous l’aurez compris, j’ai beaucoup aimé cette novella venimeuse dont le dénouement confine à une apocalypse personnelle pour son narrateur. Sous couvert d’une autofiction imaginaire, Lucius Shepard s’y livre à une destruction en règle du métier d’écrivain à succès, ne lésinant pas non plus avec l’acide pour brosser un portrait sans concession d’une certaine engeance occidentale, attirée par l’exotisme à peu de frais et le goût douteux de la transgression. Sans respect pour la géographie réelle des lieux, Cradle descend ainsi le Mékong, du Cambodge au Vietnam, de l’amont vers l’aval, jusqu’aux portes de la forêt de thé, au cœur du delta du fleuve, où se tapit une révélation finale flirtant avec une métaphysique teintée d’ironie. Il nous emmène aussi dans un monde de plus en plus incertain, aux frontières fluctuantes, teinté de fantastique et de bassesse, un monde sordide qui le voit se dépouiller de son éducation policée, pour dévoiler le noyau obscur de sa personnalité profonde. Un spectacle guère reluisant lui laissant espérer une rédemption, peut-être… Mais, les choses ne pas si simples et limpides, comme le laisse entendre Lucius Shepard.

Plongée au cœur des ténèbres d’un individu finalement très commun, Le Livre écorné de ma vie n’usurpe pas le qualificatif de récit violent et cynique. On en ressort secoué et impressionné par la vilenie de désirs humains portés à l’incandescence par une plume ne rechignant pas à en décrire les méandres saumâtres.

Le Livre écorné de ma vie (Dog-Eared Paperback of My Life, 2009) – Lucius Shepard – Editions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », août 2021 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Jean-Daniel Brèque)

Toutes les saveurs

À Idaho City, les prospecteurs affluent de toute part, alléchés par la perspective d’une fortune rapide à peu de frais, si ce n’est un peu d’huile de coude. Et, bien entendu, ils attirent dans leur sillage la mauvaise graine mais aussi des entrepreneurs prêts à leur vider les poches pour la bonne cause. Récemment, une bande de Chinois est arrivée dans la contrée. Une engeance païenne, vivant à plus de dix dans des logements conçus pour deux ou trois personnes, durs à la peine, mais jactant un sabir vous écorchant les oreilles et se nourrissant de plats aux effluves démoniaques. De vrais barbares sur lesquels on préfère garder un œil méfiant, même si l’argent n’a pas d’odeur. Parmi ceux-ci, Lao Guan ou plutôt Logan, comme a pris l’habitude de l’appeler son père, attise la curiosité de Lily. De carrure imposante et de carnation rougeâtre, le bougre a de quoi impressionner le quidam de passage, même si sa nature débonnaire le pousse à s’entendre avec le voisinage. Lily ne s’y trompe d’ailleurs pas en sympathisant avec le bonhomme. Il récompense cette amitié en lui apprenant les arcanes du jeu de wei qi et en lui racontant des contes de son pays natal, en particulier les aventures fabuleuses du général Guan Yu, de sa monture Lièvre rouge et de Lune du dragon vert, son épée irrésistible.

Troisième texte de Ken Liu paru dans la collection « Une Heure-Lumière », Toutes les saveurs confirme que l’Histoire figure parmi les sujets de prédilection de l’auteur sino-américain. Il ne résiste pas ainsi à nous dévoiler un pan méconnu de la conquête de l’Ouest, plus précisément la part prise par la diaspora chinoise dans la mise en valeur de l’Idaho. À vrai dire, le récit semble se réduire à cet aspect que d’aucuns pourraient juger anecdotique, même si l’argument sert à dessein un propos plus universel appelant à dépasser les préjugés mutuels. Pour le reste, le surnaturel, voire le merveilleux, restent un hors-champ ouvert à toutes les interprétations, y compris les plus fantaisistes. Sur ce point, l’extraordinaire promis reste très sage. Un malentendu qu’il faut dépasser, la saveur du récit se situant dans le métissage des histoires, dans les échos et les synergies qu’il suscite et dont Ken Liu rappelle à raison qu’il appartient autant au mythe américain qu’au récit national chinois.

Loin des spéculations de la science fiction ou de l’uchronie, voire des fabulations de la fantasy, Toutes les saveurs relève donc surtout du registre du conte, imaginant un récit optimiste et chaleureux prônant un melting-pot apaisé et profitable à tous, auquel l’épilogue historique apporte hélas un contrepoint factuel plus sinistre.

Toutes les saveurs (All the Flavors, 2012) – Ken Liu – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », mai 2021 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)