Yurlunggur

Voilà près de vingt ans que je chronique des bouquins. D’abord, pour les connards élitistes du webzine Le Cafard cosmique. Puis, pour la revue Bifrost. Et, je me rends compte que mon style a pas mal évolué depuis cette époque. Pendant cette période, je me suis essayé à plusieurs styles, histoire d’affûter ma plume. La chronique en immersion me plaisait bien. En voici un aperçu.

We don’t serve your country

Don’t serve your king

Know your custom don’t speak your tongue

White man came took everyone

We don’t serve your country

Don’t serve your king

White man listen to the songs we sing

White man came took everything

We carry in our hearts the true country

And that cannot be stolen

We follow in the steps of our ancestry

And that cannot be broken

We don’t need protection

Don’t need your land

Keep your promise on where stand

We will listen we’ll unterstand

Mining compagnies, pastoral compagnies

Uranium compagnies

Collected compagnies

Got more right than people

Got more say than people

Forty thousand years can make a difference to the state of things

The dead heart lives here.

The dead heartMidnight Oil

Prologue :

Tropisme irrésistible.

Les pulsations poisseuses de la mer martèlent la laisse mousseuse du bas de plage. La mer parle. La mer chante. Pour qui ? Le vent soufflant par-delà l’horizon – soleil couchant – ébouriffe ses cheveux et modèle son épiderme nu. Il fait chaud.

En ce lieu sacré, saint des saints auquel il est charnellement attaché, c’est l’heure du Rêve. Instant d’intemporalité, qui fut et qui est. Période primordiale où s’unissent le présent, la mémoire vivante et le passé ancestral.

Mémoire du présent qui le rappelle à l’ordre. L’éternité doit s’effacer. Le monde le rappelle à son souvenir. Yurlunggur, le serpent sacré est-il réveillé ? Va-t-il vomir un monde devenu plus adulte ?

Non. Une promesse doit être exaucée. Un serment tenu. Le moment approche. Bientôt. Maintenant. Accélération…

Face A : Le Temps réel.

Fox est jeune. Fox veut réaliser ses rêves. En particulier, celui de sa compagne Flamme. La belle désire arpenter le sol australien. Mais, la vie est courte. Aussi Fox court-il, sans cesse, après le coup suivant, celui qui lui permettra de s’envoler, c’est sûr, vers la terre australe promise. Fox est malin. Il deale de la cocaïne dans les coins louches du parvis de la Défense. Il consomme aussi. La coke aiguise ses facultés. Elle accélère ses réflexes, dope son intellect, assouplit son corps, efface la peur et occulte la douleur. Il est meilleur. Il est LE meilleur. Fox est affûté. Toujours à la recherche du « gros coup ». Le dernier, celui qui lui permettra de s’offrir son billet. Mais, la course est sans fin. La déchéance approche. A moins, que cette dernière combine ne le mette à l’abri. Il doit livrer des armes à des inconnus dans un parking souterrain. Trois types louches à l’allure et aux manières sauvages. Peu importe l’usage qu’ils en feront. Ce qui compte, c’est le pactole. La grosse galette (« roule roule la galette »).

C’est Joao qui l’a mis en contact avec ces lascars. Un mec droit mais un peu énigmatique. Fox le croit indien. L’est-il vraiment ? Fox ne voit pas cette belle porte qui détonne dans l’appartement sordide du supposé indien. Lourde, taillée dans un beau bois veiné, poncée et polie jusqu’à être aussi lisse qu’une peau d’enfant. Que masque-t-elle ? Une chambre ou un autre sanctuaire plus primordial ? La question n’est pas posée. Peut-être plus tard par Flamme à la recherche de son homme.

En attendant, l’affaire dérape. Les événements se cabrent. Sin, un des potes de Fox, morfle. Coma profond. Fox est surveillé puis pourchassé par les féroces du parking qui se révèlent être les Tueurs de la Nouvelle Lune. Son appartement est dévasté et Flamme demeure introuvable. Sans doute est-elle morte comme l’atteste le cadavre défenestré en bas de l’immeuble. Fox s’échappe au volant de sa Toyota. Il se souvient des deux mots inscrits comme une balafre sanglante sur le mur de son appartement : DHUNUPA ROM. « Telle est notre Loi ». Quelle loi ? Son destin lui glisse entre les mains.

Face B : Le Temps du rêve.

Sur l’autoroute, Fox roule pied au plancher. Il hallucine. Les informations se télescopent dans sa caboche. Son cerveau carbure aussi vite que sa voiture et risque la surchauffe. La police le traque-t-elle ou non ? Flamme est-elle vraiment morte ? Les Tueurs de La Nouvelle Lune, leur chef Redrun en tête, sont-ils à ses trousses ? Il enfourne une cassette dans l’autoradio de la Toyota. Les premières notes de « Gimme shelter » de The Sisters of Mercy résonnent dans l’habitacle.

Oh, see the storm is threatening
My very life today
If I don’t get some shelter
Yeah, I’m gonna fade away

War, children
It’s just a kiss away
It’s just a kiss away
Yeah Oh, see the fire is sweeping
Down through the streets today
Burning like a bright red carpet
Another fool who lost the way

Rape. murder.
It’s just a kiss away
It’s just a kiss away
Yeah

Oh, see the storm is threatening
My very life today
If I don’t get some shelter
Yeah, I’m gonna fade away

Love, sisters
It’s just a shot away
It’s just a shot away
Love, sisters
It’s just a shot away
Shot away
Shot away

War, children
It’s just a kiss away
It’s just a kiss away
War, children
It’s just a kiss away
Kiss away
Kiss away

Rape. murder.
It’s just a kiss away
It’s just a kiss away
Rape. murder.
It’s just a kiss away
Kiss away
Kiss away

La nuit est tombée. Soudain une Saab 900 Turbo noire aux vitres teintées bleue le prend en chasse. Elle déboîte, le menace. Les étincelles fusent, le véhicule tangue. Elle l’a touchée. Ce sont les tueurs de la Nouvelle Lune forcément – Redrum au visage noir couturé de cicatrices et ses deux sbires. La course-poursuite s’engage. Road movie ? Non, stock-car movie. Fox slalome entre les autres voitures. Il accélère, freine, déboîte. Rien n’y fait. La Saab lui colle au pare-choc. Les phares éclairent l’intérieur de l’habitacle dessinant sa silhouette dans le miroir de courtoisie. Les chasseurs le mirent dans leur ligne, prêt à faire un carton. Ils sont acharnés et ne le lâcheront pas. Le Rêve se substitue à la réalité sans que la drogue n’y puisse plus rien. La cocaïne est un allié puissant mais elle ronge le cerveau. La sueur colle à son épiderme glacé comme la peau d’un serpent. Yurlunggur, le python sacré est réveillé. Fox n’a plus de prise sur son destin. Il fonce, droit devant. Les rails de sécurité sont comme les parois rayées du canon d’une arme. Il doit combattre. Plus le temps de s’effrayer. Plus le temps de songer à Flamme.

No time for cry.

It’s just a feeling
I get sometimes
A feeling
Sometimes
And I get frightened
Just like you
I get frightened too
but it’s…

(no no no) No time for heartache
(no no no) No time to run and hide
(no no no) No time for breaking down
(no no no) No time to cry

Sometimes in the world as is you’ve
Got to shake the hand that feeds you
It’s just like Adam says
It’s not so hard to understand
It’s just like always coming down on
Just like Jesus never came and
What did you expect to find
It’s just like always here again it’s…

(no no no) No time for heartache
(no no no) No time to run and hide
(no no no) No time for breaking down
(no no no) No time to cry

Everything will be alright
Everything will turn out fine
Some nights I still can’t sleep
And the voices pass with time
And I keep
[repeat]
No time for tears
No time to run and hide
No time to be afraid of fear
I keep no time to cry

(no no no) No time for heartache
(no no no) No time to run and hide
(no no no) No time for breaking down
(no no no) No time to cry

La destination de Fox est déjà fixée. Au bout de la piste asphaltée, sur une plage, Yurlunggur l’attend. Honorera-t-il son rendez-vous ? Renaîtra-t-il, craché violemment, à la face du monde ? A lui de modeler son avenir. Et les chants retentissent de plus en plus forts dans sa tête. Sourds, graves, monotones et accompagnés d’un cliquetis rythmé.

Épilogue :

Le roman est posé sur le bureau, refermé, et pourtant il reste bien présent. Bon récit, court et nerveux. Il reste imprimé dans sa mémoire. Le sang qui pulse dans ses tempes, redescend peu à peu. Son voyage immobile en une autre dimension est terminé. Moment d’écriture accouché au forceps. Il lira un autre livre, un autre jour. Pour l’instant, la mer dont le ressac découvre et recouvre la plage éternelle l’appelle.

Yurlunggur de Jean-Marc Ligny – Editions Denoël, collection « Présence du Futur », 1987

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Saint-Germain, l’Égyptien

Voici une antiquité exhumée du fin fond de ma bibliothèque. À vrai dire, il a fallu une séance de rangement intensif pour redécouvrir la chose, sans doute achetée dans la foulée de ma lecture émerveillée d’Ariosto Furioso. Faudra d’ailleurs que je le relise.

Chelsea Quinn Yarbro a beaucoup donné avec le personnage récurrent du comte de Saint-Germain, figure historique auréolée de tout un fatras légendaire, associant l’élixir de longue vie à d’autres fadaises ésotériques. On renverra les curieux ici.

Si les aventures du comte de Saint-Germain appartiennent à l’une des plus prolifiques séries de l’autrice, il n’en va pas de même en France où seuls deux romans ont fait l’objet d’une traduction. D’abord, Le Comte de Saint-Germain, vampire, réédition au Fleuve noir sous un titre différent de Hôtel Transylvania, a Novel of Forbidden Love, jadis paru chez Arda. Et, Out of the House of Life, ici coupé en deux de manière honteuse, histoire d’extorquer davantage d’argent au lecteur.

Sans entrer outre mesure dans les détails, mais pour satisfaire quand même la curiosité insatiable des lecteurs de ce blog, Chelsea Quinn Yarbro a fait de l’aristocrate un vampire porté sur le bien, donnant libre cours à son goût pour l’Histoire afin d’imaginer ses aventures à travers les âges. Certes, le comte reste une créature assoiffée de sang, pouvant convertir des disciples. Un monstre qui s’épanouit au contact de sa terre natale, prenant bien garde d’en faire provision avant d’entamer un voyage. Mais, le soleil n’entraîne pas sa destruction irrémédiable. Certes, il en souffre beaucoup, mais pas au point de se consumer de manière spectaculaire, comme on peut le voir dans certains films. Et surtout, il n’est plus attaché au mal, en tout cas beaucoup moins que certains des hommes qu’il est amené à côtoyer. Bref, Saint-Germain apparaît comme un vampire atypique.

Si Le Comte de Saint-Germain, vampire mettait directement en scène le personnage, il n’en va pas de même pour Saint-Germain, l’Égyptien. Bien au contraire, l’aristocrate pointe aux abonnés absents, laissant place à une de ses converties, Madeleine de Montalia. Rien de surprenant puisqu’il s’agit ici d’un arc narratif différent. Autrement dit, une sous-série à l’intérieur de la série. Le comte apparaît tout de même de manière indirecte, soit par l’intermédiaire de flash-back, soit au travers de quelques lettres issues de sa correspondance avec Madeleine. La matière épistolaire compose d’ailleurs une partie non négligeable du récit, faisant en quelque sorte le lien avec ses parties plus narratives.

Bien plus âgée que son apparence ne le laisse penser, la jeune femme se rend en Égypte, terre jadis arpentée par son mentor, afin d’élucider certains détails de son passé. Elle s’y retrouve confrontée aux préjugés machistes de ses compatriotes européens et à la méfiance des musulmans, guère favorables à l’émancipation féminine à cette époque. Elle y affronte également une menace de nature plus occulte.

Si Saint-Germain, l’Egyptien apparaît comme un roman historique fort honorable, restituant de manière documentée et crédible les débuts de l’archéologie, qualifiées d’antiquités à l’époque, en gros les années 1825-26, il ne soulève guère l’enthousiasme du point de vue de la tension dramatique. On ne frissonne guère et on s’ennuie beaucoup, du fait de l’entrelacement entre la forme épistolaire et narrative, mais aussi en raison d’un rythme mollasson qui ne parvient même pas à susciter l’adhésion.

Bref, Saint-Germain, l’Egyptien rejoint illico la liste de mes rendez-vous manqués. Pas sûr d’avoir envie de lire le tome 2, voire Le Comte de Saint-Germain, vampire. Quoique, sur un malentendu…

Saint-Germain, l’Égyptien (Out of the House of Life, 1990) de Chelsea Quinn Yarbro – Fleuve noir, collection « Thriller fantastique », 2005 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Édouard Kloczko)

McSweeney’s Méga-anthologie d’histoires effroyables

Lorsqu’il fonde en 1998 les éditions McSweeney’s, Dave Eggers se fixe comme objectif d’accueillir les textes, quelque peu borderline, ne trouvant pas preneur ailleurs. Derrière cette belle déclaration d’intention se révèle rapidement un collectif d’auteurs ambitieux attirés par le format de la nouvelle, ne rechignant pas, à l’occasion, à explorer les territoires interlopes de la littérature. McSweeney’s s’affirme ainsi comme un générateur d’expérimentations textuelles et visuelles talentueuses dont on peut goûter les élans créatifs dans plusieurs livres et un mensuel critique (The Believer, illustré notamment par Charles Burns).

Sous le patronage de Michael Chabon, la Méga-anthologie d’histoires effroyables, troisième livraison de l’éditeur de San Francisco dans nos contrées, a débarqué chez Gallimard dans la collection « Du monde entier ». Vingt auteurs s’encanaillent ainsi avec les genres dits mauvais ou mineurs. Pour un résultat certes inégal mais globalement réjouissant dont on peut goûter également un échantillon dans la réédition chez Folio SF. Si les deux précédents recueils traduits chez Gallimard ne proposaient qu’un florilège de nouvelles ne faisant qu’effleurer la production de l’éditeur américain, le troisième volume annonce d’emblée la couleur : s’amuser avec les genres dits populaires et infréquentables.

Comment rester impassible devant pareille perspective ? Il est en effet toujours intéressant de lire les textes d’auteurs qui ne sont pas coutumiers de ces genres, au moins pour avoir un aperçu de leurs représentations sur un domaine qu’ils ne pratiquent pas régulièrement ou n’ont pas pratiqué, en tant que lecteur, depuis leur adolescence. Certes, l’exercice est ici quelque peu biaisé du fait de la présence au sommaire de quelques écrivains connus des cercles déviants lisant exclusivement romans noirs, littérature fantastique, science-fiction, récits d’aventures et autres bizarreries. Curieusement, les nouvelles de ces auteurs confirmés s’avèrent les moins convaincantes du recueil.

Difficile en effet, de juger autrement les contributions de Stephen King (une resucée du cycle de « La Tour sombre »), de Neil Gaiman (un peu poussif quand même), de feu Harlan Ellison (une dangereuse vision atteinte de myopie sans aucun doute), de Michael Crichton (au secours!) et de Michael Moorcock (une enquête vaguement uchronique au cœur du premier cercle des dirigeants nazis). L’ensemble flirte avec le banal, le besogneux et le très mauvais. On tourne les pages avec lassitude, lorsqu’on ne s’y ennuie pas carrément en raison d’une narration convenue manquant singulièrement du souffle et des flamboiements imaginatifs que peuvent inspirer les mauvais genres.

Fort heureusement, les autres textes sont un cran au-dessus. Dans « La danse des esprits », Sherman Alexie ressuscite les défunts de la bataille de Little Big Horn dans le cadre d’une histoire de zombies qui, même si elle n’est pas vraiment horrifique, sonne juste par son propos. Avec « Tedford et le Megalodon », Jim Shepard fait s’entremêler la quête d’un fossile vivant et un drame intime. Là encore, c’est la justesse du ton et de l’ambiance qui marque l’esprit. « Les larmes de Squonk, et ce qu’il en advint » de Glen David Gold est de son côté un récit de vengeance prenant place dans l’univers du cirque. Le meurtrier – un éléphant – finira, entre autre bizarrerie, lynché.

La nouvelle de Carol Emshwiller (qui vient juste de mourir), « Le général », frappe par sa tonalité en demi-teinte, rappelant certains textes de Ursula Le Guin. Laurie King nous conte un récit d’aventure dont le héros est une femme solitaire. Toutefois, l’angoisse qui perce dans « Tisser les ténèbres », est désamorcée par un dénouement totalement inattendu. Le texte de Aimée Bender apparaît dans cette série, comme la fausse note. Même avec la meilleure volonté du monde, je n’ai pas adhéré à « L’affaire des duos salière-poivrière », une enquête singulière sur un double meurtre narrée de manière mollassonne. Enfin, Karen Joy Fowler nous régale avec « Tombeau privé 9 », d’un récit à l’ancienne où sont convoqués en vrac, une histoire d’amour, une malédiction antique et l’abîme vertigineux du passé.

Cette deuxième salve de nouvelles dénote d’un véritable effort de leurs auteurs pour investir les codes des mauvais genres. Tout n’est pas encore parfait mais on se régale de l’efficacité des intrigues. Et le meilleur reste encore à venir… En effet, l’anthologie atteint son point culminant avec huit textes. Dan Chaon s’aventure du côté du suspense psychologique. « Les abeilles » élabore une atmosphère qui noue littéralement les entrailles. Passons sur « Peau de chat », nouvelle de Kelly Link figurant par ailleurs au sommaire du recueil La jeune détective et autres histoires étranges chez DLE, si ce n’est pour signaler une autrice à la prose envoûtante. Très connu des lecteurs de polars, Elmore Leonard livre avec « Comment Carlos Webster, rebaptisé Carl, devint un célèbre policier de l’Oklahoma » un joyau noir de la plus belle eau, nous brossant le portrait d’un vrai dur-à-cuire. Avec « Sinon, le chaos » de Nick Hornby, on aborde le versant science-fictif de cette anthologie. L’auteur américain décrit les derniers jours de l’humanité avec les mots, à la fois drôles, foutraques et tendres, d’un adolescent plus préoccupé par le fait de ne pas finir puceau que par la fin du monde. « Le seau de Chuck » de Chris Offutt mélange physique quantique et multivers dans un récit fort sympathique au ton délicieusement enjoué. « Du haut de la montagne, une longue descente » de Dave Eggers est sans aucun conteste l’histoire la plus émouvante du recueil, même si elle paraît en décalage par rapport au thème de l’anthologie. On y suit, pas à pas, une femme plus très jeune au cours de son ascension du Kilimandjaro. Pour elle, plus dure sera la chute est-on tenté de conclure. « Notes sous Albertine » de Rick Moody se révèle le récit le plus dickien. Dans un futur indéterminé, après qu’une catastrophe ait détruit en partie Manhattan, les habitants de New York revivent leurs bons souvenirs grâce à une nouvelle drogue. Sauf que ces souvenirs ne sont jamais tout à fait les mêmes. Et peu à peu, la ville se peuple de zombies toxicomanes qui errent, en perte de réalité, les bras troués par les injections répétées. Il faut avouer que la trame de cette nouvelle est ardue à suivre, mais l’atmosphère est tout simplement magnifique. Pour terminer, Michael Chabon nous propose avec « L’agent martien, roman d’aventures planétaire » le premier épisode d’une uchronie, l’Histoire ayant en effet divergé à partir de la défaite des insurgés américains. Ainsi les États-Unis n’existent pas, la Couronne britannique gouvernant toujours l’Amérique du Nord.

Michael Chabon semble avoir apprécié l’expérience d’anthologiste. Il a d’ailleurs récidivé avec un second volet, d’ores et déjà paru outre-Atlantique (McSweeney’s enchanted chamber of astonishing stories). Un volume dont on attend la traduction avec une certaine impatience (on attend encore), même si certains textes inscrits au sommaire sont désormais disponibles en français ici et .

McSweeney’s Méga-anthologie d’histoires effroyables (McSweeney’s Mammoth Treasury of Thrilling Tales) dirigée par Michael Chabon – Éditions Gallimard, collection « Du Monde entier », octobre 2008

Acceptation

Au terme d’une enquête fertile en faux semblants et chausse-trappes, Control, le nouveau directeur du Rempart Sud, s’est trouvé confronté à l’effondrement des barrières de sécurité de l’agence gouvernementale face à l’assaut de la Zone X. Une subversion aussi imprévue qu’implacable, dont l’irruption brutale l’a contraint à prendre la fuite. À moins qu’il ne soit mort durant le cataclysme, condamné désormais à vivre un simulacre de vie hors des frontières du monde connu, voire à accepter de changer pour se conformer à la nouvelle donne ?

« Vous n’avez pas pas encore compris que ce qui cause tout ça peut manipuler le génome, effectue des miracles de mimétisme et de biologie ? Sait y faire au niveau molécules et membranes, eut voir à travers les choses, surveiller puis se replier. Pour cette chose, un smartphone, par exemple, est aussi grossier qu’une pointe de flèche en silex, elle possède des sens si fins et si complexes que les outils auxquels nous nous sommes liés, nos manières d’enregistrer l’univers, sont sans doute la preuve de notre nature primitive. Peut-être ne nous pense-t-elle même pas doués de conscience ou de libre arbitre… pas de la manière dont elle-même les mesure. »

Ne tergiversons pas, à ces questions Jeff VanderMeer n’apporte pas de réponse franche et directe, comme s’il préférait repousser la résolution de son univers dans un entre-deux propice à toutes les suppositions. Avec la conclusion de la trilogie du « Rempart Sud », il faut en effet accepter de rester impuissant face à une vérité insaisissable et par nature incompréhensible. Voilà où se niche la grande force de la trilogie et sans doute aussi sa faille, source de grandes frustrations pour une partie du lectorat. Pour autant, si l’on se plie au pacte de lecture proposé par l’auteur, Acceptation se révèle une nouvelle fois fascinant. Le récit est sous-tendu par une puissance d’évocation incontestable qui se déploie ici dans des registres aussi différents que ceux de la science-fiction, du fantastique et de l’horreur.

On suit en effet trois arcs narratifs qui cassent le déroulé linéaire de l’intrigue, déployant trois temporalités situées à des moments clés de l’histoire de la Zone X. On découvre ainsi les origines de l’anomalie topographique surveillée par le Rempart Sud, en compagnie du gardien de phare aperçu fugitivement sur une photo dans Annihilation et Autorité, à l’époque où les lieux n’étaient qu’un bout de côte abandonné, au rivage balayé par les tempêtes et parsemés des déchets amenés là par les marées. Un bout du monde en-dehors de la marche de la modernité, propice à la méditation et au ressourcement. Puis, l’on renoue avec la directrice du Rempart Sud, partie prenante de l’expédition décrite dans Annihilation. Le flash-back est l’occasion de faire connaissance plus longuement avec le personnage et d’apprécier ses relations empreintes de duplicité avec Lowry, la Voix dans Autorité mais aussi l’unique survivant de la première expédition. Enfin, on s’attache aux pas de Control et d’Oiseau fantôme pendant leur périple au sein de la Zone X, immédiatement après l’effondrement du Rempart Sud. Un voyage sans retour possible dans un territoire où ils se sentent étrangers, privés des outils permettant de maîtriser leur destin.

Si l’entrelacement des temporalités permet de relier les personnages entre eux afin de donner du sens aux événements et d’ouvrir des perspectives restées jusque-là nébuleuses, il offre également une grande variété d’ambiances, oscillant entre le genre post-apocalyptique, la science-fiction et l’horreur psychologique. Sur ce dernier point, Jeff VanderMeer se montre très convaincant, distillant le malaise par des détails anodins, une luminosité rayonnant de l’intérieur, quelques créatures monstrueuses dont les mots échouent à décrire l’apparence et une impression d’angoisse diffuse dont on ressent avec effroi les sursauts imprévisibles.

Enfin, en tournant de manière vicieuse et extrêmement dérangeante autour de l’inexprimable, Acceptation laisse affleurer un sous-texte subversif, guère flatteur pour l’humanité et sa propension à vouloir dominer son écosystème. Un propos dont l’Oiseau fantôme, copie transfigurée de la biologiste dans Annihilation, se fait le vecteur.

« L’abandon est la seule solution pour l’environnement, ce pour quoi notre effondrement est nécessaire. »

La trilogie du « Rempart Sud » se conclut donc sur ce qui s’apparente à une apothéose, mais une apothéose ambiguë où chacun sera libre de se faire sa propre opinion sur les pistes proposées par Jeff VanderMeer. Une apogée en forme de genèse, où la fin ne semble qu’un commencement, sous une forme qui n’est pas encore décidée. Une apothéose ne rejetant pas les vertus de l’insurrection, celle où l’on nous invite à abandonner le vieux monde, avec son cortège de vices, de manipulations et de relations toxiques avec autrui ou avec l’environnement. En somme, une apocalypse pour le meilleur. Ou pas.

« l’acceptation l’emporte sur le déni, et peut-être y a-t-il aussi là-dedans un acte de résistance »

Acceptation – La trilogie du Rempart Sud 3/3 (Acceptance, 2014) de Jeff VanderMeer – Éditions Au diable vauvert, 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Gilles Goullet)

La Maison des damnés

Sept jours. C’est le temps exact dont dispose le Dr Barrett, un célèbre parapsychologue, pour élucider le mystère de la maison Belasco. Une semaine pour purger la demeure de l’entité meurtrière qui la hante et ainsi donner davantage de substance à sa théorie sur les radiations électromagnétiques.

Auparavant, il lui faut convaincre l’équipe de spirites qui l’accompagne. Un choix dont il se serait bien passé mais imposé par le commanditaire de la mission, un riche magnat que la perspective de mourir effraie et qui espère prouver scientifiquement la survie de l’âme. Mais, a-t-on jamais vu équipe plus désunie que ces investigateurs attirés par la réputation sinistre de la maison Belasco ? Lionel Barrett est persuadé que les manifestations paranormales sont issues du subconscient humain, comme une sorte de moi subliminal à l’origine des phénomènes psychiques. De son côté, Florence Tanner est convaincue d’agir dans l’intérêt des âmes damnées afin de leur apporter le secours spirituel dont elles sont privées dans l’au-delà. Quant à Benjamin Fischer, seul survivant d’un précédent séjour dans la maison Belasco, il a accepté d’y revenir contre la promesse d’une récompense de 100 000 dollars. Une somme dont il compte faire bon usage, ses talents de médium ayant été définitivement ruinés après cette précédente expérience traumatisante. Bref, pour le trio de spécialistes et l’épouse de Barrett, l’ingénu du groupe, la semaine ne s’annonce pas de tout repos.

En dépit de ses qualités, on ne peut guère nier l’aspect daté de La Maison des damnés. La mode était à la maison hantée, aux pouvoirs parapsychologiques (ne dîtes pas paranormaux, cela manque de sérieux) et à l’ectoplasme baladeur. Toutefois, le constat ne nuit pas fâcheusement à l’aura de classique dont se pare le récit, adapté au cinéma en 1973 par Richard Matheson lui-même, pour le compte de John Hough. Les inconditionnels de l’auteur américain retrouveront ainsi son goût pour les intrigues psychologiques et un tantinet déviantes. L’horreur se cantonne en effet aux tréfonds de la psyché humaine, sévissant de manière perverse et retorse pour pousser à la folie et à la mort le Dr Barrett et les membres de son équipe. Et lorsque la terreur se déchaîne, elle agit de façon indirecte et convenue, se passant des effets horrifiques, voire gores, auxquels les ouvrages ultérieurs, et le cinéma, nous ont habitués.

De la même façon, Richard Matheson tend à rationaliser les phénomènes surnaturels, s’intéressant à l’explication de leurs causes et délaissant l’exploration de toutes les nuances horrifiques de leurs manifestations, même si certaines scènes se révèlent très anxiogènes, notamment celle du sauna. Il s’attache surtout à la psyché des personnages, nous invitant à un voyage au centre de la tête. Car, l’horreur est ici tapie dans les tréfonds de l’esprit humain. Celui de l’inventeur de la maison des damnés lui-même, Belasco, un être dépravé aux mœurs imprégnées par un sadisme mortifère. Elle affleure aussi dans l’esprit des membres du groupe qui semblent avoir tous un passif psychologique chargé, offrant un terrain favorable aux manipulations d’outre-tombe d’un maître des lieux acharné à les perdre.

Finalement, au bout de plus de trois pages au rythme sans faille, cliffhangers y compris, le dénouement de l’intrigue tient plus de la résolution d’une énigme policière, genre dans lequel a œuvré également l’auteur américain. On est bien loin du festival gothique ou horrifique attendu. De même, on repassera pour avoir sa dose de frisson cathartique. À vrai dire, Richard Matheson nous convie à une thérapie de groupe empreinte de perversité, puisque libérés de leurs refoulements, de leurs névroses et de leur fantasmes déviants, les survivants de La Maison des damnés peuvent poursuivre leur chemin, apaisés, avec de surcroît le sentiment du devoir accompli. Maintenant, comme on dit, un lecteur averti vaut deux ectoplasmes.

La Maison des damnés (Hell House, 1971) de Richard Matheson – Réédition J’ai lu, juillet 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Patrick Reumaux)

Pornarina

Pour ses rares adeptes, Pornarina est un être mythique. Une déesse vengeresse chargée de laver les péchés des hommes dans le sang. Un hybride monstrueux conjuguant les attributs de la féminité à une mâchoire et tête chevalines. Une créature contre-nature arpentant les territoires interlopes de l’esprit humain et semant derrière elle les cadavres mutilés, comme un Petit Poucet sanguinaire. Depuis cinquante années, elle parcourt l’Europe, prostituée racolant sa clientèle auprès des pervers et déviants pour leur offrir les spasmes d’une petite mort définitive. D’aucuns aimeraient réduire cette figure castratrice à un banal émule des tueurs en série, l’auscultant à l’aune de la criminologie. Erreur ! Pornarina est bien plus que cela. Aux yeux des pornarinologues les plus fanatiques, la-prostituée-à-tête-de-cheval apparaît comme la matrice d’un légendaire s’enracinant dans le folklore et les contes. À plus de quatre-vingt-dix ans, le Dr Franz Blazek, connu de tous pour sa passion de la tératologie, nourrit l’espoir secret de capturer Pornarina pour en faire la pièce maîtresse de son cabinet de monstruosités. Il a d’ailleurs formé sa fille adoptive Antonie, créature solitaire capable de modeler son corps comme un morceau de guimauve, pour accomplir son dessein. Quitte à éliminer les éventuels concurrents…

Ne tergiversons pas : on a beaucoup aimé Pornarina. On a tremblé de dégoût, contemplant le spectacle des perversions de ses zélotes, une longue liste de dépravations dont Raphaël Eymery se plaît à dresser le compte-rendu imagé et morbide. En un court roman, déroulé en quatre mouvements sinueux entrecoupés d’autant d’ellipses, on oscille entre fascination et répulsion, deux émotions très proches dont l’irrationalité hante les recoins les moins fréquentables de la psyché. On s’est effrayé aussi des pulsions de violence ponctuant l’itinéraire d’An-tonie, démembrements, émasculations, décapitations et autres séparations corporelles choquantes, des actes propices au jaillissement de l’hémoglobine et qui offrent un contrepoint cathartique à la tension baignant les péripéties de sa quête. Mais au final, on ne peut s’empêcher de se sentir un tantinet insatisfait, frustré par un horizon d’attente qui se dégonfle comme une baudruche. Déçu également par une fin laissée trop ouverte, pour ainsi dire en devenir. Et pourtant, les choses s’annonçaient prometteuses. Inventif, habile pour tisser une atmosphère, Raphaël Eymery ne manque pas non plus de références cinématographiques et littéraires. En vrac, Joris-Karl Huysmans, Thierry Di Rollo, Thomas Ligotti, Tom Piccirilli, Thomas Harris, Frank Mignola et Mervyn Peake. Rien que du beau monde ! De quoi rendre Pornarina diablement addictif sans céder pour autant au pastiche, l’exercice étant ici finement digéré.

Pour toutes ces raisons, il sera donc beaucoup pardonné à Raphaël Eymery, d’autant plus qu’il s’agit ici d’un premier roman qui augure du meilleur.

Pornarina de Raphaël Eymery – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », juin 2017

Le Démon de l’île solitaire

Traduit pour la première fois dans nos contrées, Le Démon de l’île solitaire vient étoffer la bibliographie d’Edogawa Ranpo, jusque-là exclusivement disponible aux éditions Picquier (louées soient-elles), si l’on fait abstraction de quelques adaptations en bande dessinée. Né en 1894 et mort en 1965, le bonhomme n’usurpe pas sa réputation de père du roman policier japonais, genre qu’il a contribué à populariser dans son pays. Comme l’homophonie de son pseudonyme le révèle, Edogawa Ranpo a lu et apprécié Edgar Allan Poe. De manière générale, il semble avoir aussi beaucoup lu des auteurs tels que Gaston Leroux, Maurice Leblanc ou Conan Doyle, auxquels il emprunte la manière, le récit court et le feuilleton, et les thématiques criminelles teintées d’un fantastique volontiers macabre. Ce goût pour le mauvais genre et le frisson se retrouve aisément dans une grande partie de son œuvre. Cependant, s’il ne cache pas la source de son inspiration, acquittant son tribut aux maîtres occidentaux du suspense, l’auteur japonais ne se contente pas de les imiter. Il confère à ses histoires une dimension transgressive indéniable, mettant en scène les zones d’ombre de la psyché humaine dans ses manifestations les plus monstrueuses. Père du mouvement « ero guro nansensu » combinant l’érotisme à des éléments grotesques, son œuvre a inspiré une postérité inventive. On pense ici notamment au mangaka Suehiro Maruo qui, après avoir signé plusieurs adaptations des textes de Ranpo, prête son crayon pour illustrer la couverture du présent roman.

Avec Le Démon de l’île solitaire, Edogawa Ranpo dévoile des trésors de perversité. Confession d’un homme amené à raconter l’expérience abominable vécue dans sa jeunesse, le récit débute sous les auspices du roman à énigme. Dans la plus pure tradition du récit d’enquête, Minoura, le narrateur, prend ainsi un luxe de précaution pour exposer sa version d’une histoire puisant son origine dans deux crimes inexplicables, l’un commis en chambre close et l’autre sur une plage bondée. Si le récit s’apparente au départ à une enquête frappée par le deuil, il ne tarde pas à prendre les chemins de traverse du fantastique. Minoura reçoit en effet le soutien d’un ami, médecin homosexuel pratiquant la vivisection durant ses heures perdues, avec lequel il a entretenu des relations pour le moins ambiguës durant ses études. Le roman prend alors la tournure d’un récit macabre, peuplé de freaks et hanté par un mal indicible, où l’angoisse se teinte d’érotisme et d’une touche de sadisme. Avec habileté, Edogawa Ranpo fait monter la tension sans jamais verser dans le ridicule. Il distille les informations, tissant une toile habile dans laquelle le lecteur se laisse prendre, non sans une certaine jubilation. Et si le style peut paraître un tantinet désuet, il n’atténue en rien le caractère vénéneux de l’atmosphère et la répulsion provoquée par une galerie de personnages dignes de figurer à l’affiche d’un carnaval de l’horreur.

Bref, quatre-vingt-cinq ans après sa parution Le Démon de l’île solitaire n’a rien perdu de son caractère malsain et de sa puissance d’évocation. Remercions encore une fois les nouvelles éditions Wombat de cette découverte, et précipitons-nous sur le reste de l’œuvre d’Edogawa Ranpo ; d’autres perles noires nous y attendent.

Le démon de l’île solitaire de Ranpo EDOGAWA – Les nouvelles éditions Wombat, mai 2015 (roman traduit du japonais par Miyako Slocombe)