Abimagique

Un texte de Lucius Shepard ne se raconte pas sans en amoindrir la puissance d’évocation. Il est en effet très difficile de restituer, au moins partiellement, une histoire narrée par l’auteur, tant celui-ci apprécie explorer les territoires textuels mouvants dont se nourrit le fantastique. On se contentera donc de dire que Abimagique est l’histoire d’une mauvaise rencontre, mais aussi d’une passion fusionnelle totale, sacrifiée sur l’autel de l’irrationnel et de la sorcellerie. Ou pas.

« La vie est l’exercice raisonné de la passion. Quand elle cesse de l’être, c’est la mort. »

Abimagique est le surnom d’une jeune femme mystérieuse, bien dans sa chair, dont les assauts de sensualité prennent racine au sein du terreau fertile du mysticisme et des pseudo-sciences. Séduit par la personnalité et la volupté exubérante de l’inconnue, le narrateur tombe avec délice sous sa coupe, au point de délaisser ses fréquentations adulescentes et de négliger ses études. Il renonce également à la rationalité, épousant le point de vue de son amante, mais aussi ses marottes ésotériques. Ce processus inexorable, rendu plus aisé par sa faiblesse de caractère, est décrit par Lucius Shepard comme un glissement progressif, non exempt de périodes de doute vite évacuées. Au fil des chapitres, on observe la conversion pleine et entière du narrateur à la weltanschauung de la jeune femme. Il tombe ainsi sous son charme, avant de succomber à ses lubies alimentaires et puis de se plier, avec un plaisir coupable, aux rituels sexuels auxquels elle l’initie. Progressivement, Abi devient l’alpha et l’oméga de son existence, l’amenant à reconsidérer ses certitudes cartésiennes et le poussant à participer à la lutte de cette Vénus de Willendorf wiccane contre le péril d’ampleur cosmique qui, selon ses dires, menace l’humanité.

Lucius Shepard joue ainsi constamment sur l’ambivalence implicite des sentiments d’un narrateur partagé entre le « bon coup » représentée par Abi et le goût inquiétant pour le secret de la jeune femme. Rédigé à la deuxième personne du singulier, Abimagique use du registre de la mystification, voire de l’auto-mystification. En s’adressant à lui-même, le narrateur nous renvoie en effet à notre propre interprétation et à notre subjectivité face à la fiabilité problématique de ses dires. Écrit un peu sur un coup de tête, comme le confesse Lucius Shepard dans une postface un tantinet autobiographique, Abimagique se targue ainsi d’un second niveau de lecture qui rend son dénouement ouvert encore plus intriguant.

On retrouve aussi dans la novella toutes les qualités d’écriture qui nous font tant apprécier l’auteur, en particulier sa faculté à susciter l’étrangeté dans un contexte des plus prosaïques et familiers. Le surnaturel y apparaît comme un filtre appliqué à la réalité, se superposant au quotidien pour en révéler des aspects occultes ou pour conférer aux faits une signification ambiguë. On se plaît enfin à déchiffrer les allusions aux mauvais genres, qu’elles soient cinématographiques, littéraires ou autre, parsemées au fil d’un récit ne faisant pas l’économie de fulgurances stylistiques empreintes d’un existentialisme discret.

« Quand les gens meurent, tout ce qui arrive en apparence, c’est qu’ils sont exclus du rêve que nous faisons du monde. »

Longtemps après avoir terminé la novella, Abimagique continue à peupler l’imaginaire d’images dérangeantes, renforçant le tropisme irrésistible exercé par la prose elliptique de Lucius Shepard. Explorateur des marges et des angles morts de l’esprit humain, l’auteur ne déçoit pas, une fois de plus, l’amateur de merveilleux et d’horreur qui sommeille en chaque lecteur.

ps : On cause de cette novella ici aussi.

Abimagique (Abimagique, 2007) de Lucius Shepard – Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », août 2019 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Jean-Daniel Brèque)

La Grande machine

« Juste avant qu’il n’aperçoive la fille effrayée, le monde aux yeux de Carr Mackay fut comme frappé de mort. Chacun a fait cette expérience. Brusquement, la vie semble déserter toute chose. Les visages familiers se réduisent à des dessins abstraits. Les objets usuels paraissent insolites. Les bruits prennent une résonance artificielle. Bien sûr, c’est une impression passagère, mais elle cause un malaise. »

Malaise. Voilà l’impression troublante et tenace ressentie par Carr Mackay lorsqu’une inconnue pénètre dans le bureau de l’agence de placement où il travaille. Employé besogneux, apprécié de ses collègues, le bonhomme fait l’unanimité autour de lui. Loin de s’effacer, ce malaise persiste après le départ de l’inconnue, l’amenant à considérer le monde d’un regard neuf. D’abord incrédule, puis soupçonneux, Mackay doit finalement se faire une raison. Le monde tel qu’il l’a toujours connu, n’est qu’une immense machine. Un fait avéré depuis la nuit des temps. Et dans ce monde, seuls quelques privilégiés – les éveillés – jouissent du droit d’être véritablement vivants.

« Quand des gens s’éveillent, ils ne savent pas s’ils doivent être bons ou mauvais. Ils balancent entre les deux. Et puis ils finissent par tomber d’un côté ou de l’autre, le plus souvent du mauvais côté… »

Le monde recèle toutefois mille dangers pour un éveillé. Il doit rester à sa place dans la machine, veillant à sa bonne marche afin d’éviter d’être broyé par ses engrenages. Mais surtout, il doit prendre garde à ne pas se révéler aux yeux des autres éveillés qui ne se montrent pas tous altruistes. Un fait dont Mackay va faire l’amère expérience.

Court roman, La Grande machine brille surtout par la simplicité de son argument de départ. Comme quoi, les recettes les plus simples semblent les meilleures lorsqu’un auteur habile tient la plume. Avec peu de mots et guère davantage d’effets, Fritz Leiber met en place une atmosphère étrange, pour ne pas dire inquiétante, prétexte à une intrigue ne ménageant guère de temps morts. La situation initiale se fonde sur un constat clair et pessimiste : le monde est une machine et les hommes sont les rouages de celle-ci. Point de libre-arbitre ou de prédestination. Juste l’accomplissement répétitif, jusqu’à l’usure finale, d’une fonction précise dans le mécanisme de la Grande machine. Bien entendu, les hommes ne contrôlent pas la distribution des rôles. Leur fonction se limite à énoncer un texte pré-écrit, à jouer une partition imposée par avance, à rejouer les mêmes gestes, les mêmes protocoles sociaux. Encore et encore…

Dans un tel monde, les possibilités sont multiples pour les êtres éveillés. Ils disposent d’un pouvoir immense, agissant à leur guise, en bien ou en mal, tout en s’amusant aux dépends des non-éveillés. Sous les yeux du lecteur, la normalité bascule ainsi progressivement vers le fantastique, un genre dans lequel Fritz Leiber excelle. Peu importe si l’on ne connaît pas les motivations des créateurs du monde. L’étrangeté de la situation, une intrigue quasi-théâtrale (un ressort récurrent dans l’œuvre de l’auteur) respectant unité de temps, de lieu et d’action, contribuent à capter l’attention. Une impression favorable renforcée par cet humour à froid si caractéristique chez Fritz Leiber. Un humour très réjouissant puisque sans illusion quant à la nature humaine.

Au final, La Grande Machine est un récit plaisant, suscitant une angoisse sourde, dont le style old-school et l’atmosphère fantastique, rappellent le meilleur des épisodes de la série The Twilight Zone. Une lecture pour la nostalgie en somme.

La Grande machine (You’re all alone, 1953) de Fritz Leiber – Casterman, collection « Autre temps, autres mondes », septembre 1978 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Alain Dorémieux)

Comme un Conte

Ayant été déçu par la lecture de Lignes de vie, j’ai longtemps délaissé Graham Joyce. Que voulez-vous, je suis faible, ne parvenant pas toujours à m’extasier devant la beauté subtile d’une histoire simple. Bref, je me suis profondément ennuyé, tournant les pages mécaniquement et me faisant la promesse de rester loin des autres romans de l’auteur. Parfois, il ne faut pas se forcer. Sans illusion, j’ai donc entamé Comme un Conte, ne nourrissant guère d’espoir sur l’éventuel enthousiasme que pourrait susciter cette seconde tentative dictée surtout par le besoin de place dans ma bibliothèque, rangement de printemps oblige. Certes, le propos du roman de Graham Joyce ne brille pas pour son originalité. Les histoires d’interaction entre la féerie et le quotidien ne manquent pas en fantasy. Neil Gaiman et son mur (Stardust), Lord Dunsany et La fille du roi des elfes, Robert Holstock et ses archétypes, Peter Pan et son ombre, voire Ellen Kushner et Thomas le Rimeur témoignent de cet engouement pour la perméabilité entre les mondes. Mais, Graham Joyce parvient, avec le concours de sa traductrice Mélanie Fazi, à rendre le sujet sympathique, proposant une histoire de disparition et de retrouvailles familiales, avec comme contrepoint une représentation de la féerie, un tantinet dépoussiérée de ses poncifs classiques.

L’amorce du récit a le mérite de poser rapidement l’enjeu du roman. Au lendemain de Noël, Tara est de retour dans sa famille, après vingt année d’absence. Disparue sans laisser de traces, ses proches ont longtemps cru qu’elle avait été victime d’un tueur, son corps découpé en morceaux pourrissant dans un trou creusé quelque part. Sa réapparition est donc un choc pour tout le monde, d’autant plus qu’elle ne semble pas avoir vieilli d’une seule année, conservant son apparence d’adolescente de seize ans. Face à l’incompréhension de ses parents, de son frère aîné et de son ex-petit ami, elle parle d’un vague voyage, avant de révéler son séjour en féerie.

Sur cette trame toute simple, Graham Joyce déroule ensuite une intrigue familiale, où le traumatisme des uns et des autres entre en résonance, suscitant une multitude d’échos et de réminiscences. Le registre intime compose ainsi une partition à plusieurs voix, principalement celles du trio Tara, Peter, le frère aîné, et accessoirement de Richie, l’ex-petit ami. L’incompréhension et la nostalgie président au déroulé du récit. Tara renvoie en effet les deux hommes à leur jeunesse, aux occasions manquées et au deuil provoqué par sa disparition. Mais pour la jeune femme, la situation n’est guère plus confortable, se teintant même d’un soupçon d’amertume. Elle découvre un monde qui s’est transformé en son absence, un monde peuplé d’inconnus qui ne correspond plus à ses souvenirs. Et si Peter et Richie éprouvent un sentiment de trahison en sa présence, elle-même découvre qu’elle est une entrave à leur histoire personnelle, un boulet qu’ils doivent traîner et qui pèse sur leur conscience. Somme toute dramatique et un tantinet cruelle, l’intrigue de Comme un Conte recèle une finesse psychologique, échappant de justesse à la mièvrerie, contribuant au charme d’un roman finalement très chaleureux.

On ne fait qu’entrapercevoir le séjour de Tara dans le monde des fées. L’auteur en brosse un portrait rapide, délaissant les représentations classiques du petit peuple pour décrire une communauté vaguement hippie, dont les membres préfèrent baiser plutôt que baguenauder en tenue victorienne ou battre la campagne à tire-d’ailes. Bref, fantasme ou expérience réelle dans un autre monde, le séjour de Tara en féerie ne semble pas au cœur du propos de l’auteur. Péripétie mystérieuse dont on se gardera de rationaliser les tenants et aboutissants, il tient plus de l’argument en faveur de la faculté de l’imaginaire à ensemencer le réel avec ses motifs et archétypes afin de le réenchanter.

Comme un Conte tient donc de la promesse, celle de la fiction comme source d’enrichissement personnel. Et, si le conte ne peut évidemment pas changer le monde, il peut contribuer à le rendre plus supportable en révélant les potentialités individuelles. Bref, je me demande maintenant si je ne vais pas poursuivre mon exploration de l’œuvre de Graham Joyce, sans doute plus intéressante que je ne le pensais au premier abord.

Comme un Conte (Some Kind of Fairy Tale, 2012) de Graham Joyce – Éditions Bragelonne, collection « L’autre », 2015 (roman traduit de l’anglais par Mélanie Fazi)

L’Éducation de Stony Mayhall

Iowa, 1968. Les tempêtes de neige sont rarement clémentes dans la région, surtout si l’on n’y est pas préparé. Wanda n’est plus du genre à se laisser impressionner par ce genre d’événement météorologique, même si elle rentre avec précaution chez elle, ses trois filles à l’arrière de sa voiture. Sur le bord de la route, elle aperçoit un monticule de neige insolite. Une jeune femme recroquevillée sur un nourrisson. Tous les deux morts, bien entendu. Elle emporte pourtant l’enfant avec elle, un petit garçon à la peau blafarde. Et, miracle ! Il revient à la vie, du moins en retrouvant un semblant de vitalité, car depuis les événements qui se sont déroulés sur la Côte Est, amplement documentés par George Romero, tout le monde connait les signes du fléau que le gouvernement et l’armée sont parvenus à juguler au prix d’une tuerie impitoyable. Zombies comme survivants ont été massacrés et l’on dit qu’une officine occulte traque encore les ultimes créatures ayant échappé à la purge, les capturant parfois pour les livrer aux expériences inavouables des laboratoires secrets du gouvernement. Pour John Stony Mayhall, rien de tout cela. Adopté par Wanda et ses filles, le bambin devient l’objet de toute leur attention. Surprotégé, de la cave de la ferme familiale où il a aménagé une bibliothèque, le jeune homme découvre en grandissant le monde, apprenant peu-à-peu ce qu’il en coûte de vivre au milieu de l’humanité.

Le roman de zombies fait partie des lieux communs de la littérature fantastique et de science fiction. Entre métaphore politique et récit post-apocalyptique, entre George Romero et Walking Dead, difficile d’échapper aux codes d’un sous-genre oscillant entre horreur pure, atmosphère anxiogène et survivalisme. Avec L’Éducation de Stony Mayhall, Daryl Gregory trouve pourtant le narrateur idéal. Le roman de l’auteur américain est en effet doublement astucieux puisqu’il prend pour personnage principal le monstre lui-même, nous faisant adopter son point de vue, tout en transposant la structure du récit d’apprentissage au contexte d’un roman horrifique. Inspiré du film de Romero La Nuit des morts-vivants, le récit présuppose que l’événement s’est réellement produit dans l’univers de Stony. On obtient ainsi une sorte d’uchronie fictionnelle où le gouvernement américain pourchasse des zombies devenus conscients après une période de fièvre cannibale, les contraignant à la clandestinité. Mais, s’ils ne sont pas fondamentalement des monstres affamés, les zombies chez Daryl Gregory n’en demeurent pas moins une menace pour l’humanité, d’autant plus qu’il n’existe aucun remède contre le virus transmis par leur morsure. Un danger bien réel,  renforcé par la volonté de certains d’entre-eux, adeptes de la Grande Morsure, de diffuser le fléau dans le monde afin de garantir leur propre survie.

En dépit de son propos désabusé, L’Éducation de Stony Mayhall se révèle au fond un roman généreux et chaleureux. En adepte du show don’t tell, Daryl Gregory distille l’information, déroulant son intrigue au cours d’un crescendo dramatique maîtrisé. On trouve peu de scènes gore dans cette histoire, les amateurs d’hémoglobine peuvent passer leur chemin. L’auteur remplace la violence cathartique par beaucoup de tendresse et une réelle empathie pour Stony et ses proches. Quelques morceaux de bravoure jalonnent le récit, mais rien de nature à remettre en question la tonalité d’un récit marqué du sceau du destin, par une sourde mélancolie, mais aussi par un message de tolérance que rien ne vient démentir, ni la duplicité, ni les préjugés d’une humanité, zombies y compris, prompte à se chercher des excuses lorsqu’il s’agit d’exclure, d’éliminer ou d’éradiquer sans pitié.

L’Éducation de Stony Mayhall revisite donc avec intelligence les motifs du roman de zombies, apportant une touche d’humanité et d’humour noir à un sous-genre par ailleurs trop souvent décervelé.

L’Éducation de Stony Mayhall (Raising Stony Mayhall, 2011) de Daryl Gregory – Éditions Le Bélial’, 2014 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Laurent Philibert-Caillat)

La Guerre uchronique

Parmi les intégrales publiées chez Mnémos, « La Guerre Uchronique » de Fritz Leiber s’impose comme un incontournable, un must-read dont on se plaît à (re)découvrir le foisonnement impressionniste et les nuances érudites avec un plaisir non feint. Une véritable toile de maître, pour reprendre le titre de l’étude de Timothée Rey, maître d’œuvre d’un ouvrage rassemblant les textes rattachés au canon du cycle, autrement dit The Big Time (réédité sous le titre L’Hyper-Temps), le court roman No Great Magic et six nouvelles directement liées à l’affrontement entre les Araignées et les Serpents, auxquels huit autres textes viennent s’ajouter, selon une parenté plus ou moins lointaine avec les thèmes de la Guerre uchronique. Doté d’une préface, d’un glossaire et d’une étude des motifs de l’Araignée et du Serpent chez Fritz Leiber, l’ouvrage est de surcroît pourvu d’une illustration de couverture convenant idéalement au propos. Autant dire que si votre connaissance de l’auteur américain se limitait à l’excellent « Cycle des Épées » et aux aventures lunatiques de Fafhrd et du Souricier Gris, « La Guerre uchronique » fourbit de sérieux arguments pour vous faire approfondir l’œuvre de Fritz Leiber.

Mais, revenons au cycle de « La Guerre uchronique » autrefois traduit dans nos contrées sous les mentions de « La Guerre des Modifications » ou du « Cycle de la Guerre modificatrice ». Récit d’une guerre secrète et acharnée entre les Araignées et les Serpents, deux factions dont on ne connaît rien d’autre que l’antagonisme irréductible qui les oppose et le surnom dont les affuble leur ennemi, « La Guerre uchronique » met surtout en scène des soldats soustraits à leur propre ligne de vie avant que la mort ne les emporte. Devenus des Démons ou Doublegangers, voire des fantômes (des copies animées de l’apparence physique et des émotions d’une personne), ils ont rallié l’un ou l’autre des camps pour participer à la guerre éternelle que se livrent leurs mentors dans le passé et l’avenir, mais aussi partout dans l’univers. Un conflit dont ils ne savent quel côté est le bon ou le juste, mais qui leur demande un engagement total, ne leur laissant comme seule option que d’en apprendre le plus possible pour se faire leur propre opinion. Humains ou extraterrestres, ils découvrent ainsi que leur combat est voué à l’échec, le temps offrant une résistance inattendue à leurs manipulations du fait de la Loi de Conservation de la Réalité. Mais surtout, leur ennemi s’oppose sans cesse à leurs modifications dans le passé ou le futur en impulsant une tournure des événements plus favorable à sa cause.

Bref, ces soldats sont embrigadés dans une lutte absurde où leurs propres souvenirs ne correspondent plus forcément à la réalité. Ils ne renoncent pourtant pas au combat, même s’ils ne se bercent d’aucune illusion quant à une victoire rendue plus incertaine par le délitement du continuum spatio-temporel. Seule la perspective de goûter à l’instant présent, bien à l’abri dans une station de récupération située hors du temps, dans un repli caché de l’Hyper-Temps, leur donne la force de continuer à se battre.

Auréolé d’un prix Hugo en 1958, le roman The Big Time (L’Hyper-Temps) pose le cadre de la Guerre uchronique à la manière d’un huis-clos, volontiers théâtral. Narré par une jeune femme, l’une des amuseuses chargées de dorloter les soldats éprouvés par les combats, l’intrigue se focalise sur les coulisses du conflit, délaissant le front pour l’arrière. On pénètre ainsi les arcanes de la guerre uchronique par la bande, de manière indirecte, le repos du guerrier se muant en whodunit psychologique où hôtes et convives d’une station de récupération cherchent à trouver le responsable de leur réclusion forcée. La révision de la traduction de L’Hyper-Temps par Timothée Rey se révèle profitable au texte, dévoilant un art de la manipulation et du coup de théâtre impressionnant. Fritz Leiber en remontre même en matière de suspense et d’ironie subtile à bien des faiseurs contemporains.

Si Nul besoin de grande magie reprend en partie les mêmes personnages, le récit joue davantage sur la confusion des souvenirs de sa narratrice et sur un foisonnement de références littéraires, scientifiques et théâtrales, fort heureusement élucidées par Timothée Rey. Sur ce dernier point, ses copieuses notes sont un complément appréciable. Une plus-value qui, loin d’être un artifice superflu, donnent matière à réflexion et relecture.

Reste à traiter des quatorze nouvelles inscrites au sommaire. Si la plupart d’entre-elles sont des rééditions, l’ouvrage comporte plusieurs inédits, des textes oscillant entre science fiction et fantastique. Au lieu de dérouler un descriptif détaillé et sans aucun doute rébarbatif, contentons-nous de livrer quelques coups de cœur. Dérogeant à l’ordre préconisé par le canon du cycle, Timothée Rey propose en ouverture « Quand soufflent les Vents Uchroniques », une courte nouvelle à l’ambiance spectrale et onirique. J’avoue avoir été happé par la beauté poétique et le ton empreint de mélancolie de ce texte. Le sujet évoque à la fois Le Souffle du Temps de Robert Holdstock et le décor des Chroniques Martiennes de Ray Bradbury. Bref, il rejoint illico mon panthéon personnel, plaçant de surcroît l’intégrale sous de bons augures. Puis vient le second coup de cœur, en l’espèce le neuvième texte. Si « Dernier Zeppelin pour cet univers » n’appartient pas vraiment au canon, il s’y rattache aisément grâce à la manifestation d’un vent uchronique venu littéralement arracher le narrateur de sa ligne historique et de son époque, peuplant sa mémoire de réminiscences où des zeppelins gigantesques, en partance pour l’Allemagne, sont amarrés aux gratte-ciel de New York. Une autre histoire, apparemment meilleure, hantée par le spectre de la culpabilité et du génocide. Un texte inoubliable, une nouvelle fois primé à juste titre (un Hugo et un Nebula).

Au terme de cette longue chronique, me voici donc contraint de me répéter. « La Guerre uchronique » est une réédition soignée et salutaire, comportant des textes devenus des classiques de la science fiction, enrichie de surcroît d’un paratexte érudit et passionnant. Un must-read, on vous dit, offrant l’opportunité de redécouvrir Fritz Leiber.

La Guerre uchronique de Fritz Leiber – Éditions Mnémos, Intégrale présentée par Timothée Rey, janvier 2020 (traductions inédites et révisions [États-Unis] par Timothée Rey)

Le Triomphant

Une terre en proie à la guerre. Des souverains se disputant la même couronne. Des villages arasés, des champs brûlés. Non, vous n’êtes pas en train de regarder un épisode de Game of Throne, bien au contraire, vous découvrez un aperçu de la Guerre de Cent Ans, avec son long cortège de fléaux : famine, peste et compagnies de mercenaires sans allégeance. Une époque dépourvue de valeurs morales, où même la foi en Dieu se trouve ébranlée. Ne nous fourvoyons toutefois pas. Si l’Histoire offre un cadre au récit de Clément Milian, la matière historique n’est pas l’enjeu de ce roman. Le Triomphant lorgne davantage du côté de la chanson de geste, éludant courtoisie et afféteries d’une chevalerie fantasmée au profit de visions dantesques, dignes de figurer dans l’imaginaire de Jérôme Bosch. Il prend ainsi pour modèle les gueux, la piétaille sacrifiable composant le gros des compagnies stipendiées par les souverains et leurs vassaux, faisant subir pire que la mort au bas peuple, ces paysans mal dégrossis, l’échine cassée à force de retourner la terre ou de plier devant le seigneur.

Le Triomphant n’en demeure pas moins une quête, celle de cinq combattants à la poursuite du Mal, mais aussi celle d’une jeune fille poussée sur la route par la destruction de son foyer. Clément Milian opte pour un registre symbolique, enfilant les chapitres courts, proches parfois de l’épure, pour décrire le périple de cinq soldats, chiens de guerre fatigués, décidés à guérir le monde, à le soulager de sa souffrance en abattant la Bête, un combattant invulnérable, image du Malin dans une civilisation pétrie de religiosité, mais aussi incarnation de la guerre, de toutes les guerres. Bref, un agent du chaos, cruel et sauvage, se suffisant à lui-même. De ces cinq caractères, Clément Milian brosse un portrait minimaliste, tordant les archétypes classiques du héros épique. Aloys, le plus jeune, est ainsi poussé à se battre par l’orgueil et le besoin de surmonter la terreur qui lui broie les tripes à chaque bataille. De son côté, Bertrand est animé par une foi ardente depuis qu’il a vécu une véritable théophanie dans les bras d’une femme. Dos Noir, le vétéran à la carcasse couturée de cicatrices, sait qu’il va mourir. Il le répète d’ailleurs à l’envi, sans pour autant retenir ses coups. Engelier, le taiseux du groupe, est poussé à se battre par la nécessité et la colère. Quant à Païen, l’anonyme sans foi ni loi, il réprouve toutes les religions, utilisant bien mal son libre-arbitre. Aux yeux de Diane, ces cinq compagnons d’arme ne se distingue guère de tous ceux qui pillent et ont massacré ses proches. Ils ne sont que la manifestation de cette guerre dont elle fuit l’emprise délétère.

Entre le ciel rouge reflétant les flammes des incendies et la terre noire, calcinée, ils parcourent tous un paysage d’apocalypse, dépourvu de toute vie, y compris animale. Une terre gâte, désertée par Dieu ou la simple pitié, préfigurant les guerres à venir. De cet enfer terrestre jalonné de paysans crucifiés, d’enfants démembrés, de femmes violées puis éventrées, cette troupe disparate ne retire qu’un immense dégoût, accomplissant un douloureux voyage au cœur des ténèbres, où la laideur du monde les renvoie à l’image de leurs propres actes.

Après avoir flirté de manière peu convaincante avec un imaginaire emprunté à la Science-fiction dans Planète vide, Clément Milian emprunte d’une façon plus enthousiasmante les tropes et motifs de la fantasy. Le Triomphant s’impose ainsi comme une quête âpre, traversée par des moments de pure beauté. Une poésie du désastre dont on garde longtemps la désespérance en mémoire.

Le Triomphant de Clément Milian – Éditions Les Arènes, collection « Equinox », mai 2019

Une Cosmologie de Monstres

Il semble que les fées du fantastique se soient penchées avec bienveillance sur le premier roman de Shaun Hamill. Pourvu d’un blurb élogieux de Stephen King en guise de quatrième de couverture et promis à l’adaptation en série télévisée, Une Cosmologie de Monstres jouit d’une aura médiatique le propulsant illico dans la catégorie des must-read. De quoi attiser la curiosité déviante de l’amateur de monstruosité, surtout si l’on ajoute la citation de Howard Phillips Lovecraft placée en exergue du roman.

Si l’on fait abstraction de l’aspect flatteur de la chose, le double patronage de l’écrivain du Maine et du maître de Providence a l’inconvénient de placer les attentes très haut. Fort heureusement, Une Cosmologie de Monstres ne déçoit pas celles-ci, même si je serais loin de crier au chef-d’œuvre comme on a pu le lire ici ou là. Pour son premier roman, Shaun Hamill dévoile cependant un imaginaire intéressant et une connaissance de la culture fantastique fort honorable qui, loin de servir de simple faire valoir, donne corps à un univers solide dont on découvre les tenants et aboutissants en prenant son temps, au fil d’une chronique familiale déroulée sur quelques décennies. La cellule familiale demeure en effet un univers clos, propice aux non-dits et autres traumatismes. Un lieu intime où peuvent prévaloir l’ambivalence et le secret, à l’image de la société et de ses relations souvent toxiques. Il n’est donc guère étonnant de voir le fantastique investir ce trope pour en faire le lieu privilégié et le moteur de nombreuses intrigues.

Des années 1960 à nos jours, on accompagne en effet les Turner, une famille d’Américains moyens vivant au fin fond du Texas. Tout commence avec l’union de Harry, geek obsédé par les comics et les pulps, et de Margaret, surgeon féminin d’une famille WASP. Rien ne prédestinait ces deux-là à se marier. Et pourtant, suite à un concours de circonstances, ils fondent ensemble une famille, donnant naissance à deux filles et un garçon. Ces prémisses banales auraient pu donner lieu à un scénario de soap opera, avec son comptant de coups durs et de retrouvailles, si ce n’était la propension de Harry pour le macabre, une tendance se manifestant davantage lorsqu’il décide de mettre en péril l’équilibre financier de sa famille pour bâtir, dans le jardin de leur pavillon, une maison hantée pour fêter Halloween. Emporté ensuite par une tumeur au cerveau, Harry laisse sa famille dans la déveine, contraignant sa femme à faire commerce dans le divertissement, investissant la fortune rassemblée par la vente de la collection de pulps de son mari dans une attraction horrifique, au grand dam de son aîné Sydney, adolescente rebelle et querelleuse, et de sa cadette Eunice, adepte des lettres de suicide.

Et puis il y a Noah, le petit dernier, né après le décès de son père, narrateur un tantinet non fiable du récit. Noah aime le secret, surtout lorsqu’il concerne son ami imaginaire, un monstre poilu, tout en griffes et dents, dont les yeux oranges percent l’obscurité de la nuit. Une sorte de maximonstre, même si cette amitié ne fait pas de Noah un tyran caractériel. Bien au contraire, la créature lui sert de confident et l’emmène à l’occasion vagabonder dans les cieux. En grandissant, elle se mue en petite amie, ouvrant ses cuisses aux assauts moites de sa juvénile exubérance, mais aussi les portes d’un monde caché, dominé par la skyline menaçante d’une cité cyclopéenne. Cette amitié devenue relation charnelle l’amène peu-à-peu à se poser des questions sur les silences de Leannon, comme il choisit de l’appeler, notamment sur sa parenté avec d’autres créatures beaucoup moins débonnaires, mais aussi sur la proximité qu’elle entretient avec les disparitions qui frappent le voisinage et sa propre famille. Elles le poussent enfin à se poser des questions sur la nature de sa relation à autrui et sur sa fascination pour le bizarre.

Entre cosmologie et cosmogonie, Shaun Hamill revisite en partie l’imaginaire lovecraftien, même si ses personnages n’ont rien en commun avec ceux de l’écrivain de Providence. À vrai dire, s’il faut chercher une parenté avec Lovecraft, ce n’est pas du côté de l’horreur indicible qu’on la trouvera. Le surnaturel reste assez léger, un peu hors cadre, comme une menace latence dont le dévoilement brutal n’a rien de transcendant. Pour tout dire, on se doute un peu de la nature de la révélation, même si Shaun Hamill distille l’information avec maîtrise, acquittant son tribut à son prédécesseur par un découpage en sept parties dont les titres sont autant d’allusions appuyées à son œuvre. Sur ce point et bien d’autres, l’auteur ne manque par de professionnalisme. Mais, en dépit de ses réelles qualités de page-turner, Une Cosmologie de Monstres est dépourvu de ce supplément de style conférant à l’intrigue et à l’atmosphère l’aura des grands récits fantastiques.

Contentons-nous donc de l’histoire touchante d’une famille dysfonctionnelle, frappée par un destin tragique dont elle parvient à se sortir par un happy-end, certes en demi-teinte, mais dans la plus parfaite tradition des vertus consolatrices de la famille.

On parle de cet article ici.

Une Cosmologie de Monstres (A Cosmology of Monsters, 2019) de Shaun Hamill – Éditions Albin Michel Imaginaire, octobre 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Benoît Domis)

Les Meurtres de Molly Southbourne

Autre titre de la collection « Une Heure-Lumière » récompensé aux Utopiales ce week-end, Les Meurtres de Molly Southbourne n’usurpe pas son prix Julia Verlanger. On va finir par croire que j’ai bon goût…

Récit d’apprentissage mâtiné d’horreur corporelle, Les Meurtres de Molly Southbourne ne met pas longtemps pour happer le lecteur. En fait, il suffit de quelques pages pour basculer dans l’horreur glauque de l’existence de Molly, petite fille couvée par ses parents dans une ferme isolée. Car Molly vit avec un secret, du genre à ne pas partager avec ses amies durant une pyjama party. Seuls ses parents la comprennent, lui inculquant l’éducation adéquate à sa survie, tout en organisant sa protection contre les doppelgängers nés de son propre sang. Des créatures d’apparence fragile, en tout point semblable à elle, si ce n’est cette propension à la violence qui les poussent à vouloir la tuer.

« Si tu vois une fille qui te ressemble, cours et bats-toi.

Ne saigne pas.

Si tu saignes, une compresse, le feu, du détergent.

Si tu trouves un trou, va chercher tes parents. »

Mantra entêtant, Molly répète inlassablement les principes enseignés par ses parents, de l’enfance à l’âge adulte, de l’innocence à la maturité, traversant les affres de l’adolescence, volonté d’auto-destruction y comprise, et les premiers amours, avec l’impression de voir sa vie lui échapper. Car, bien entendu, les faits qu’elle supporte trouvent leur explication scientifique dans l’existence de sa mère et dans sa participation à la Guerre froide. Du coup, le récit horrifique de Molly bascule sans coup férir vers la science-fiction sans trop nuire cependant à l’atmosphère angoissante de l’ensemble.

En matière de show don’t tell, Tade Thompson distille en effet avec brio l’information, ne se montrant pas trop explicite sur les raisons de la situation de Molly. Il déroule un récit placé sous le joug de la fatalité et de l’incompréhension. Molly apparaît comme sa propre ennemie. Implacable, elle est littéralement légion, engendrant par la moindre de ses plaies ou durant ses règles, une armée de clones résolus à sa propre perte. Peu-à-peu, l’intrigue devient récit d’apprentissage. On accompagne l’enfant, puis la jeune femme dans sa découverte du monde, expérience dont elle goûte les traumatismes successifs avec le couperet des autres mollies au-dessus de la tête. L’expérience lui trempe le caractère et elle se forge une existence, abandonnant progressivement sa capacité à l’empathie.

D’une manière plus symbolique, Les Meurtres de Molly Southbourne nous renvoie enfin à notre condition de créature organique composée de cellules appelées à se dégrader, à mourir, avant d’être remplacées par de nouvelles jusqu’à la dégénérescence finale de notre organisme. Une entropie inscrite dans notre génome et contre laquelle tous les discours sur le libre-arbitre et toutes les mesures prises pour en ralentir les effets ne peuvent pas grand chose. En transposant cette réalité biologique dans le contexte d’un récit d’horreur corporelle, Tade Thompson se montre malin et astucieux, rendant le malaise existentiel de Molly encore plus perceptible pour le lecteur.

Dix-huitième opus de la collection « Une Heure-Lumière », Les Meurtres de Molly Southbourne acquitte donc honorablement son tribut aux grands anciens, en particulier au Frankenstein de Mary Shelley, tout en apportant une touche de modernité bienvenue. A suivre avec The Survival of Molly Southbourne, à paraître aussi au Bélial’.

Les Meurtres de Molly Southbourne (The Murders of Molly Southbourne, 2017) de Tade Thompson – Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », avril 2019 (novella traduite de l’anglais par Jean-Daniel Brèque)

Les Attracteurs de Rose Street

Samuel Prothero et Jeffrey Richmond sont tous deux membres du Club des Inventeurs. Le premier exerce le métier d’aliéniste, une nouveauté regardée avec méfiance à l’époque, son jeune âge excusant sa naïveté en matière politique. Le second est l’objet de l’opprobre et du rejet de ses pairs en raison de ses fréquentations et parce qu’il s’est entiché d’une demeure héritée de sa défunte sœur, située à Saint Nichol, l’un des pires bas-fonds de la cité de Londres. Persuadé qu’il est possible de réformer le monde, pour l’avantage de tous, Prothero accepte de côtoyer la lie des assommoirs, bordels et autres tripots, pour résoudre l’énigme que lui soumet Richmond. Ses talents d’aliéniste et son empathie ne seront pas de trop pour y parvenir.

« Peut-être sommes nous tous soit des attracteurs à la recherche de fantômes à dévorer, soit des fantômes à la recherche de l’oubli. Et peut-être que la différence essentielle entre le monde des esprits et celui-ci est que dans ce dernier nous pouvons être l’un et l’autre. »

On ne remerciera jamais assez les éditions du Bélial’ et Jean-Daniel Brèque, son traducteur attitré, pour leur dévouement à la cause de Lucius Shepard dans nos contrées. Une abnégation une fois de plus source de ravissement pour le lecteur. Les Attracteurs de Rose Street délaisse les paysages de l’Amérique, convoquant l’imaginaire victorien des romans gothiques ou sociaux anglais. Le rabat de la première de couverture évoque Mary Shelley et Jane Austen, mais bien entendu, on pense également à Charles Dickens et Robert-Louis Stevenson, voire aux romans gothiques et à ces récits de mauvaise réputation colportés par les Penny dreadfuls. Peu importe le cadre ou l’époque, l’exploration de la psyché, de ses non-dits, reste au cœur de l’écriture de l’auteur américain, nous donnant à lire une novella à l’atmosphère vénéneuse et charnelle, dont le crescendo dramatique impressionne par sa maîtrise.

Dans le cadre anxiogène et confiné d’un ancien bordel, Lucius Shepard plante le décor d’un récit classique de fantômes où la possession surnaturelle apparaît comme la continuation des tourments terrestres, sous une autre forme. L’air n’est en effet pas le seul élément vicié dans la capitale britannique. Les mœurs et les esprits semblent aussi pollués que le ciel obscurci par le smog. Inventeur génial, à l’origine d’un procédé technique permettant d’attirer les particules souillant l’air, Richmond est rongé par une culpabilité aussi délétère que mortifère. Par le plus grand des hasards, les attracteurs qu’il a inventé et installé sur le toit de sa demeure, ne se contentent pas d’extraire la suie de l’atmosphère. Ils drainent aussi les ombres errantes des défunts, lambeaux d’âmes déchirées, pris au piège, s’agitant sur un clous métaphysique. Avec l’aide de Prothero, le savant lunatique espère arracher au fantôme de sa sœur quelques informations sur les circonstances de sa mort.

À bien des égards, le jeune aliéniste apparaît comme un candide, nourrissant encore de nombreuses illusions sur le progrès. En côtoyant Richmond et le fantôme de sa sœur, sans oublier les deux anciennes pensionnaires du bordel ayant choisi de rester après le décès de leur maîtresse, il va se frotter à la duplicité et aux vices les plus sordides de la bonne société, sans pour autant perdre cette étincelle vitale qui fonde son engagement politique, dans la plus noble acception du terme. Aidé en cela par Jane, prostituée finalement plus sincère que ne le laisse présager sa situation de courtisane, il va explorer les angles morts de la psyché de son employeur, côtoyant l’horreur et la débauche. Et s’il ne ressort pas tout à fait indemne de cette expérience, elle lui permet cependant de réévaluer la justesse de son idéal, à l’aune d’un monde sur lequel il n’a finalement guère de prise.

Les Attracteurs de Rose Street confirme que Lucius Shepard nous a beaucoup manqué ces dernière années. Et, si cette novella ne figure pas parmi les plus marquantes de l’auteur, elle n’en distille pas moins une attraction fascinante à laquelle on succombe avec beaucoup de plaisir. A suivre avec Abimagique, toujours dans la collection « Une Heure-Lumière ».

Autre avis ici

Les Attracteurs de Rose Street (Rose Street Attractors, 2011) De Lucius Shepard – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », 2018 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Jean-Daniel Brèque)

La Ballade de Black Tom

Peu d’auteurs ont suscité autant d’admirateurs et de continuateurs que Howard Phillips Lovecraft. De son vivant déjà, ses écrits ont marqué les esprits, initiant un premier cercle lovecraftien avec lequel l’écrivain de Providence a entretenu une correspondance suivie, mêlant hommages réciproques et jeux littéraires. Par synergie créatrice, le corpus lovecraftien a inspiré ensuite d’autres auteurs qui ont souhaité en poursuivre les motifs, voire les enrichir avec de nouveaux mythes. Ces post-lovecraftiens, épigones besogneux et autres continuateurs ont dénaturé l’œuvre originale, travestissant peu-à-peu ses thématiques et contribuant à façonner le « mythe de Cthulhu ». Ils ont également déformé nos représentations sur l’auteur, participant à la légende du reclus de Providence.

Droit d’inventaire oblige, on en revient désormais à une image plus fidèle, plus conforme à l’époque où a vécu Lovecraft, ne délaissant pas les aspects les plus problématiques de sa personnalité et de ses écrits, notamment un antisémitisme latent et un racisme patent, devenus bien encombrants après la Shoah et à l’heure du Black Lives Matter. D’aucuns ont pu juger du sort réservé aux « Contrées du rêve » dans La Quête onirique de Vellitt Boe de Kij Johnson, suite subtile et féministe du périple de Randolf Carter. Pour sa part, Victor LaValle nous livre la réécriture d’une nouvelle très médiocre (Horreur à Red Hook), adoptant le point de vue de ces basanés cosmopolites dont Lovecraft nous dresse un portrait nauséabond que ne désavoueraient pas les tenants du grand remplacement… oups ! De la grande submersion cthulhuesque.

« à H.P. Lovecraft, avec tous mes sentiments contradictoires. »

La dédicace de Victor LaValle ne laisse pas planer le doute sur ses intentions. La Ballade de Black Tom est un hommage à l’œuvre de Howard Phillips Lovecraft, du moins à l’état d’esprit inspirant ses textes les plus célèbres, mais débarrassé de ses oripeaux les plus outrés. Si le racisme reste évidemment très présent, il est cependant édulcoré des aspects caricaturaux et fantasmatiques de la nouvelle Horreur à Red Hook. À vrai dire, LaValle propose un récit ambivalent qui tient à la fois du roman noir, de l’hommage critique et du récit horrifique.

Sous la plume de H. P. Lovecraft, Red Hook est le nom d’une partie de Brooklyn particulièrement misérable et inquiétante, située près de l’ancien port. Jadis, des marins aux yeux clairs (sans blague !) habitaient les lieux. Cette époque est désormais révolue. Le quartier n’est plus qu’un dédale de taudis malpropres où la population, arrivée ici illégalement, affiche tous les stigmates du péché sur sa face basanée (eh oui !). Tous les dialectes de la Terre semblent prospérer dans ce cul de basse fosse, entretenant la confusion et la dissimulation. Les pires imprécations et blasphèmes résonnent dans les rues, poussant la police new-yorkaise à ériger des barrières autour du quartier afin de protéger les banlieues limitrophes. Le lieu semble ainsi condenser toutes les peurs du gentleman de Providence face à une immigration massive.

Victor LaValle remet les choses dans leur contexte et à leur juste place. Principale porte d’entrée pour l’immigration, New York n’a jamais eu la réputation d’être une ville paisible. Théâtre de plusieurs émeutes violentes, la cité tient davantage du patchwork que du Melting pot. La délinquance, le vice et la misère n’y sont que le résultat de l’exclusion, de la peur et des préjugés. En introduisant le personnage de Charles Thomas Tester, LaValle entend restituer cet aspect des choses. Musicien médiocre, cet Afro-américain vit de débrouille dans le quartier de Harlem, assurant la subsistance d’un père mourant qui s’est ruiné la santé sur les chantiers de construction de la ville. Le bougre sait comment il doit se comporter lorsqu’il circule dans les quartiers blancs. Il sait ce qu’il en coûte de ne pas baisser les yeux lorsqu’un policier ou un contrôleur du métro s’adresse à lui. Il cherche surtout à se faire oublier, avec son étui à guitare, histoire de passer pour un de ces musiciens que l’on voit à tous les coins de rue. Il n’oublie pas enfin que sa propre communauté n’est pas exempt de préjugés, méjugeant les Afro-caribéens et leur étranges coutumes. À vrai dire, Tester n’aspire qu’à une seule chose : l’indifférence. Qu’on oublie la couleur de sa peau. Qu’on lui laisse vivre sa vie à sa guise.

Si Victor LaValle respecte globalement l’histoire de Horreur à Red Hook, il en inverse la perspective, n’hésitant pas à élaguer l’intrigue et à l’enraciner dans le corpus plus large des textes relevant du mythe de Chtulhu, comme les exégèses l’on définit a posteriori. Il le fait sans doute de manière trop appuyée, convoquant l’image du Grand Ancien, le Roi endormi, de façon explicite. De même, il donne sa propre interprétation au petit jeu que se livraient Robert Bloch et H.P. Lovecraft, sous la forme de deux clins d’œil, d’abord en conférant au détective privé associé à Malone, un sale type raciste et sans scrupule, l’identité d’Ervin Howard, puis en informant un homme originaire de Rhode Island qui habitait Brooklyn avec sa femme qu’il n’était pas le bienvenu à New York et que sa santé s’accommoderait mieux de Providence. Ceci dit, voilà bien la seule critique que l’on peut émettre car, pour le reste, la réécriture de la nouvelle de Lovecraft est à tous points de vues supérieure au texte original, tant en terme d’atmosphère, de tension dramatique, avec quelques belles scènes horrifiques, que pour le traitement des personnages, en particulier celui de Charles Thomas Tester/Black Tom.

Treizième volume de la collection « Une Heure-Lumière », La Ballade de Black Tom est donc une excellente novella, acquittant sans honte son tribut à Howard Phillips Lovecraft, tout en exerçant un droit d’inventaire malin et salutaire. On comprend qu’elle ait été primée à deux reprises, recevant le prix Shirley Jackson et le British Fantasy).

La Ballade de Black Tom (The Ballad of Black Tom, 2016) de Victor LaValle – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », 2018 (novella traduit de l’anglais [États-Unis] par Benoît Domis)