Les Nefs de Pangée

Les mille et une nations de Pangée, continent massif cerné par les flots d’immenses étendues maritimes, effectuent leur Babel tous les vingt-cinq ans, unissant leurs forces pour construire une flotte de nefs géantes afin de chasser l’Odalim, léviathan retors et redoutable. Du succès de l’entreprise dépend la paix et la prospérité pour un cycle complet. De son échec naissent les dissensions et les guerres, source de famines, maladies et bien d’autres malheurs.

Au lendemain d’une terrible tempête, les rescapés de la neuvième chasse rentrent à Basal, la cité la plus peuplée du continent. Une poignée de nefs vaincues, sans trophée à exhiber. Les vénérables ne s’abandonnent pourtant pas au désespoir. Sous l’inspiration du fils aîné de la plus importante famille de la cité, ils décident d’armer une nouvelle flotte, la plus grande jamais rassemblée, mobilisant toutes les forces vives du peuple de Ghiom pour écrire un chapitre supplémentaire de son légendaire.

Les Nefs de Pangée s’annonce comme une œuvre à grand spectacle, pourvue d’une multitude de héros et de caractères secondaires. Une épopée traversée par le bruit et la fureur de batailles homériques. Le roman de Christian Chavassieux est aussi doté d’un worldbuilding solide et dense. De quoi s’immerger de longues heures dans un univers à la fois singulier et familier.

Il faut en effet un peu de temps pour découvrir que le peuple de Ghiom n’a rien d’humain. Leurs mœurs et coutumes les rapprochent certes de l’humanité, à une époque ressemblant à l’Antiquité, mais pour le reste, il s’agit d’une toute autre espèce. S’il faut chercher l’homme dans le roman, on le trouve plutôt du côté de l’ennemi, ce « Flottant » ayant opté pour les étendues maritimes, dont l’altérité est ressentie davantage comme un péril par les habitants de Pangée. Christian Chavassieux ne se contente cependant pas d’inverser les perspectives, il dévoile peu-à-peu une vision bien plus complexe.

Les Nefs de Pangée emprunte beaucoup à Homère, ne démentant à aucun moment son caractère d »épopée, mais le roman de l’auteur français lorgne également du côté des classiques de l’aventure, oscillant entre Moby Dick et l’Iliade, quand il ne fait pas tout simplement allusion aux récits bibliques. Si on ne peut déplorer le manque de souffle du texte ou un style tâtonnant, bien au contraire la langue se révèle à tous points de vue somptueuse, on peut cependant lui reprocher de tirer à la ligne, la répétition des batailles dans le dernier tiers du roman, finissant quand même par lasser.

Au-delà de ses qualités narratives, l’auteur fait également œuvre d’ethnologue, imaginant l’organisation sociétale des gheéms jusque dans leurs unions matrimoniales. Faune, flore, traditions, géographie, il distille un luxe de détails conférant au continent de Pangée une profondeur de champ propice au dépaysement. Un fait dont on peut se réjouir en prolongeant l’exploration grâce au copieux glossaire adjoint au roman.

Ainsi, Les Nefs de Pangée se révèle au final un roman de science-fantasy que n’aurait sans doute pas désavoué Anne MacCaffrey. Une fresque épique sur la fin des temps mais également l’accouchement douloureux d’un monde nouveau.

Les Nefs de Pangée de Christian Chavassieux – Réédition Mnémos, collection « Hélios », 2017

Publicités

Le Don – L’Ultime héritage

Sur le pont d’un bateau encalminé en pleine mer, un conteur évoque devant l’équipage désœuvré l’histoire de Simon et de Tim. Les deux garçons pourraient être l’aîné et le cadet d’une même famille. Ils ne le sont pas. Le premier gouverne un petit royaume à l’ombre des Monts de la Lune Blanche. Il aurait pu y vivre heureux, en compagnie de nombreux enfants nés de ses œuvres, s’il n’avait été sourd. Guéri par un magicien, une espèce rare, il n’a pas le temps de se réjouir. Le remède s’avère pire que le mal, le contraignant à fuir la Cour où la moindre des pensées résonne désormais douloureusement dans son crâne. Le second goûte une enfance paisible au cœur de la forêt, partagé entre des parents affectueux et le désir de voler au milieu des nuages. Une existence brusquement interrompue le jour où un incendie ravage son foyer et tue ses parents. Comme il l’apprend par la suite, un magicien, espèce rare on le sait, ne serait pas étranger à ce méfait. Bien qu’inconnus l’un de l’autre, Simon et Tim sont désormais unis par une quête commune : traquer et détruire l’Huissier de la Nuit, ce magicien maléfique dont ils ont pu goûter à leur grand dam les sortilèges.

Et le conteur de narrer à l’équipage captivé et au capitaine plus réticent leur quête jalonnée de rencontres merveilleuses : grenouille sage et malicieuse, docte aigle, géant rigolard et généreux… Bravant les dangers, les deux garçons vont domestiquer leur don et apprendre au moins autant sur eux-mêmes que sur le monde. Chaque épreuve et rencontre leur permettant ainsi de grandir davantage.

Récit d’apprentissage que ce roman de Patrick O’Leary ? Pas seulement. Rythmé par le deuil, la perte et un ineffable spleen, Le Don est aussi fort drôle. Humour subtil et léger d’un auteur abordant des questions qui n’incitent pas vraiment à la franche rigolade. Précédant de quelques années l’écriture de L’Oiseau impossible, Le Don appartient à ces romans qui ne livrent pas toutes leurs clés de lecture d’entrée de jeu. Le roman emprunte beaucoup à l’univers des contes et à celui de la fantasy, laissant croire que l’on se trouve devant une énième quête lambda. Magicien, sorcière, chevalier, orphelin, princesse, quête, lutte manichéenne, Patrick O’Leary semble user et abuser de tous les archétypes et motifs inhérents à ce type de récit. Impression fausse puisque l’auteur délaisse ce folklore pour se focaliser sur une intrigue de nature plus intimiste. Difficile aussi de ne pas penser à Ursula Le Guin. Le ton comme certains thèmes, en particulier l’usage d’une magie élémentaire dans le respect d’une éthique, font irrésistiblement penser au cycle de Terremer. Mais surtout, les habitués songeront à Gene Wolfe, un auteur pour lequel O’Leary avoue son admiration, et dont on se permettra de recommander la lecture de l’œuvre, en commençant peut-être par le diptyque du Chevalier. Même s’il est peu probable qu’il ait lu le livre de Michel Pagel, on se permettra aussi d’établir un parallèle avec Les Flammes de la nuit. Comme l’auteur français, Patrick O’Leary laisse entendre que la vie est tissée d’histoires. Celles-ci égaient l’existence, lui donnent un sens, et, d’une certaine manière, répondent à des questions intimes, apportant éventuellement la tranquillité d’esprit. A la condition d’éviter d’accorder trop d’importance aux chimères qu’elles génèrent.

Même si Le Don manque parfois de fluidité, même si l’on peut juger énervante la candeur apparente des personnages, il serait toutefois dommage de s’en tenir à ces impressions négatives. Le lecteur accoutumé à la BCF s’agacera et pestera contre cette histoire nonchalante au dispositif narratif complexe, une manière de récits enchâssés s’assemblant progressivement comme les pièces d’un puzzle. Tant pis pour lui. Car Le Don recèle des trésors d’émotion sincère, de pudeur et de drôlerie, le plaçant immédiatement parmi les lectures indispensables, celles imprimant à l’imaginaire une marque indélébile. Au final, voici bien la seule magie qui importe.

Le Don – L’Ultime héritage de Patrick O’Leary – Éditions Mnémos, collection Dédales, mai 2010 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Nathalie Mege)

Le dernier chant d’Orphée

Parmi les mythes hérités de la culture gréco-romaine, celui d’Orphée fait sans doute figure de vedette. Qui n’a en effet pas entendu parler, au moins une fois dans sa scolarité, voire en d’autres circonstances, de cette histoire d’amour contrariée par la mort, du périple aux Enfers d’Orphée et de son dénouement tragique ?

Je vous le demande ! Qui ?

Même moi, qui n’est pourtant pas un rat de bibliothèque cacochyme hantant les rayonnages consacrés à la Grèce antique, j’en conserve un souvenir ému sans jamais avoir vraiment lu le texte d’Ovide, du moins dans sa traduction française. Pour tout dire, je crois l’avoir effleuré pour la première fois en lisant un épisode de Thorgal. À une époque où j’avais encore le poil vif et frétillant. Mais baste, passons sur ces considérations nombrilistes. Je sais, nous sommes sur un blog, mais quand même…

Cela faisait belle lurette que je n’avais pas lu un texte de Robert Silverberg. La faute à une succession de mauvaises expériences avec ses derniers romans (et je ne parle même pas de ce truc anecdotique, paru aussi chez ActuSF, censé rendre hommage à l’âge d’or de la SF américaine, et s’intitulant Hanosz Prime s’en va sur Terre). La faute aussi au monsieur, guère prolixe textuellement puisque n’ayant plus vraiment besoin de prouver quoi que ce soit… Pour ces raisons, je confesse avoir nourri quelques craintes avant de commencer ce Dernier chant d’Orphée. Eh bien, que nenni ! Je me suis régalé du début jusqu’à la fin avec cette réécriture du mythe, assez semblable dans sa manière, à celle de l’épopée de Gilgamesh (Gilgamesh, roi d’Ourouk).

Peut-être paraît-il superflu de résumer l’histoire d’Orphée ? Dans le doute, ne nous abstenons pas. Fils supposé du roi Oeagre de Thrace et de la muse Calliope, Orphée reçoit en cadeau du dieu Apollon, dont il devient ainsi le protégé, une lyre divine. Musicien émérite, aède réputé, on le dit capable de charmer les animaux et d’émouvoir jusqu’aux éléments de la nature. Bref, Orphée a toutes les caractéristiques de l’archétype. Jusque dans les péripéties de ses errances dont le voyage aux Enfers n’est qu’une aventure parmi d’autres.

«  Ce sera mon dernier chant. Il est pour toi, Musée, mon fils. Il te dira tout ce qu’il y a à savoir sur ma vie. Mon dernier chant, mais aussi le premier, car la fin est le commencement et, pour moi, il n’y a ni fins ni commencements ; seulement le cercle de l’éternité. »

Le dernier chant d’Orphée conjugue à la fois le mythe, le voyage et la mort. Trois des principaux thèmes traversant l’œuvre de l’auteur américain, comme le rappelle l’excellente courte préface de Pierre-Paul Durastanti.

Héros voyageur, souverain respecté de ses sujets, argonaute courageux mais dont la lucidité n’obscurcit pas le jugement lorsqu’il s’agit d’évoquer les exploits de ses compagnons, poète révéré dont on loue la science secrète, la figure d’Orphée traverse plusieurs récits, nourrissant au passage une sorte de dévotion à mystères.

De ce personnage, Robert Silverberg fait quelqu’un de conscient de sa condition, convaincu qu’il ne peut guère influer sur son destin puisque tout est écrit à l’avance. Il réécrit le mythe, ajoutant sa propre vision aux précédentes versions.

Il restitue ainsi, à la première personne, le périple du héros thrace, entre son royaume natal, les Enfers ténébreux, l’Égypte mystérieuse et la lointaine Colchide, redistribuant les épisodes selon ses propres choix narratifs. Et pourquoi s’en priver d’ailleurs ? Un mythe n’est-il pas la réécriture de motifs anciens dans un dessein précis ?

Sous la plume de l’auteur américain, les aventures d’Orphée semblent marquées par le sceau de la fatalité, le fatum grec, ou de sa variante judéo-chrétienne : la prédestination. Qui sait, peut-être même peut-on déceler dans son récit une part de stoïcisme. Car, à l’instar de Zénon de Cition, Orphée ne craint pas le destin. Il considère appartenir à un projet cosmique et rationnel, où tout ce qui est et tout ce qui sera demeure régi par une loi nécessaire excluant le hasard et se répétant éternellement.

Évidemment, l’exercice paraîtra peut-être vain aux connaisseurs du mythe. Il faut bien avouer que Le dernier chant d’Orphée ne recèle pas des trésors d’inventivité ou d’exubérance. Toutefois, on peut y voir aussi un exercice de style parfaitement maîtrisé, non dénué d’humour.

Et puis, au crépuscule de sa carrière et de son existence, Robert Silverberg n’est-il pas un peu comme Orphée, conscient d’avoir charmé du mieux qu’il pouvait des foules de lecteurs désormais dévoués aux louanges et à l’interprétation de ses écrits ? C’est un secret qu’il se garde bien de nous révéler.

Un dernier mot pour dire qu’Eric Holstein a bien eu du courage d’interviewer Robert Silverberg. Les réponses laconiques de l’auteur le confirment, s’il le fallait encore, mieux vaut se contenter de lire ses romans et nouvelles…

Le dernier chant d’Orphée [The Last Song of Ophéus, 2010] de Robert Silverberg – Éditions ActuSF, collection Perles d’épice (novella inédite traduite de l’anglais [US] par Jacqueline Callier et Florence Dolisi)

Le Dit de la Terre plate

Une multitude de royaumes prospèrent sur la Terre plate, affichant toutes les stigmates de la décadence : richesse tapageuse, misère fort réjouissante au regard, cruauté gratuite, luxure et concupiscence à tous les étages. Souvent, ils s’affrontent, des conflits progressant comme un feu de paille sous le souffle de souverains conquérants. Sous des cieux habités de dieux aux abonnés absents, les hommes vivent et meurent dans l’insatisfaction permanente. Une constante demeure toutefois : l’humanité offre aux démons une source intarissable de distractions. De cette époque témoignent un faisceau de contes réunis ici en deux épais volumes et intitulés Le Dit de la Terre plate.

À l’orée des années 1980, OPTA puis Presses-Pocket éditent Le Dit de la Terre plate, une des pièces maîtresses de l’œuvre de l’auteur britannique Tanith Lee. Rude épreuve pour les lecteurs de l’époque, accoutumés à son autre cycle La Saga d’Uasti, que cette série de contes aussi sucrés et entêtants qu’une armoire normande parfumée à l’Angel de Thierry Mugler. Sévère punition également que la lecture des deux forts volumes – deux vrais briseurs d’étagères – réédités par Mnémos, éditeur fort actif en ce début d’année 2010.

À l’instar de l’âge hyborien, Le Dit de la Terre plate se déroule à une époque antique si lointaine qu’elle en est devenue mythique. À la fois aire géographique clairement délimitée, trois mondes superposés – un Ciel, une Terre, un Enfer –, et ère temporelle dilatée dans une impression d’éternité figée, la Terre plate procure un vaste décor à une succession de contes empruntant autant à l’Orient – on pense plus d’une fois aux Mille et Une Nuits – qu’à des auteurs plus contemporains, tels Charles Duits ou Roger Zelazny. Même si ce parallèle apparaît totalement injustifié, une même communauté d’inspiration semble pourtant guider leurs plumes.
Dans cette période antédiluvienne, les monarques évidemment mégalomanes s’entichent de chimères pendant que les démons s’amusent de leurs vaines gesticulations. Malédiction, extermination, vengeance, jalousie et parfois amour sincère constituent le sel de l’existence pour les puissants comme pour les faibles. Un sel souvent pimenté de magie noire, la meilleure, du moins la plus apte à générer la tragédie. Une profusion de porphyre, de lapis-lazuli, d’onyx rutile sur les façades et les dômes des palais cyclopéens pendant que l’encens sature un air où l’on sent toutefois affleurer les relents de la charogne. On est dans le trop-plein, la démesure, la sensualité exacerbée, la plus totale décadence… L’orgueil précède la chute ?
Dans une familiarité teintée de crainte, l’humanité côtoie des animaux doués de parole, des créatures monstrueuses – dragons et autres chimères enchantées – et une multitude de démons en goguette. Attirés par les activités humaines, par l’hubrys des souverains, Drin, Eshva et Vazdru se jouent des passions et des désirs, récompensant ceux-ci souvent bien cruellement. Parmi eux, Ajrarn est le plus rusé. Il n’usurpe pas son titre de Prince des princes parmi les démons et de protégé de Tanith Lee, un traitement de faveur qui lui vaut même d’être ressuscité.

Organisé comme une série de contes enchâssés dans une trame générale, « Le Maître des Ténèbres » permet de lier connaissance avec le préféré de Tanith Lee. Mais ce grand seigneur parmi les démons ne se contente pas d’apparaître dans ce seul livre. Il se manifeste dans les autres volets du cycle, au point même de ravir la vedette aux autres princes démons. Rien ne réjouit davantage Ajrarn que de briser, par simple caprice, la destinée des mortels, modestes comme puissants. Et s’il ne peut obtenir ce qu’il désire, il le détruit. On suit ainsi quelques-uns de ses méfaits, plus ou moins captivé par les descriptions et les intrigues. Adoptant un orphelin de mortel, Ajrarn le fait élever dans sa cité souterraine de Druhim Vanashta, avant d’en faire son amant. Ayant eu connaissance de ses origines, le jeune homme est irrésistiblement attiré par la surface du monde. Ajrarn multiplie les artifices pour le détourner de ce tropisme avant finalement de lui céder, accordant une journée de liberté auprès des siens. Jalousie, vengeance, tout cela se termine évidemment très mal.

Le second conte est un récit classique de collier ensorcelé semant la convoitise, la discorde et la mort pour le plus grand plaisir du seigneur démon. Lui succède une histoire d’amour sans véritable éclat puis à nouveau un récit de vengeance, certes plus copieux puisque se poursuivant sur plusieurs générations (un procédé récurrent dans Le Dit de la Terre plate). Là encore, le rendu de l’atmosphère et l’écriture somptueuse font oublier la banalité des ressorts et la platitude des personnages, sagement cantonnés dans leur statut d’archétype. La troisième et dernière partie vient heureusement rehausser l’ensemble. Intitulé « L’attrait du monde », ce dernier conte s’avère plus convaincant, même si très prévisible dans son déroulement. L’histoire révèle une facette inédite du prince démon : sa faculté au sacrifice, certes un peu tempérée par son besoin de l’humanité, à l’instar de l’araignée et de la mouche. Au final, l’impression de lire un ouvrage composite et un peu répétitif l’emporte, malgré toute la bonne volonté déployée. Que nous réserve le livre suivant : du meilleur, on l’espère…

À la différence du volume précédent, « Le Maître de la Mort » se distingue par son statut de roman complet. Il s’agit même du plat de résistance du premier livre de la réédition Mnémos. Pour résumer sommairement l’intrigue, disons juste que l’on suit la croisade menée par un jeune hermaphrodite (changeant de sexe selon les circonstances) contre la Mort, incarnée ici dans le personnage du seigneur Uluhmé. Au fil du récit, Tanith Lee nous gratifie d’un chassé-croisé amoureux, sensuel comme il se doit. Le motif de l’immortalité, déployé ici sur plusieurs générations, avec moult digressions et micro-histoires encapsulées dans la trame générale, est animé d’une multitude de traîtres, de seconds couteaux semblant coulés dans le même moule, mais c’est la loi du conte. Récompensé par le British Fantasy Award en 1980, « Le Maître de la Mort » souffre toutefois d’un gros défaut : sa longueur. On a tendance à s’essouffler dans les tours et les détours d’un récit interminable (il pèse pourtant à peine plus de 300 pages). Bref, on reste tiraillé entre déception et insatisfaction.

Hélas, les choses sont loin de s’améliorer avec le volume suivant. En effet, on replonge avec « Le Maître des Illusions » dans l’ennui, même si l’entrée en scène d’un troisième larron, Chuz, prince de la folie, laisse espérer un peu de nouveauté. En fait, Tanith Lee reprend exactement les mêmes procédés que dans les deux premiers volets. Elle déroule ainsi un récit ne brillant pas vraiment par son originalité. Et ce ne sont pas les allusions à des épisodes narrés dans les romans précédents qui viennent relancer l’intérêt ou rehausser une intrigue mollassonne se cantonnant aux mêmes tours de passe-passe et ressorts. Fort heureusement, le calvaire ne dure que 160 pages, même si on a l’impression de lire le double.

Au terme de ce premier livre, un premier bilan s’impose. Ce qui semble constituer l’unique attrait du Dit de la Terre plate – les motifs empruntés aux contes, les procédés narratifs calqués sur Les Mille et Une Nuits, la préciosité du langage –, tous ces éléments lassent davantage qu’ils ne fascinent. On se surprend même à tourner les pages, à sauter des passages entiers, pendant que la lassitude s’installe, pesante comme un cheval mort. Reste tout de même un livre à découvrir, soit deux romans complets.

« La Maîtresse des Délires » pourrait être sous-titré « les amours contrariés de Ajriaz et Chuz ». En effet, le prince de la folie, contraint de fuir l’ire d’Ajrarn, le père d’Ajriaz qui l’accuse de la mort de sa femme mortelle, ne peut vivre son amour paisiblement avec la fille du Prince des princes. L’histoire évoque une vraie sitcom familiale, égayée d’à peine un conte enchâssé intéressant – un récit de cité vampire.
Les choses ne s’améliorent guère avec « Les Sortilèges de la Nuit », présenté d’emblée comme une succession de contes supplémentaires se déroulant à la même époque que « La Maîtresse des Délires ». Le procédé fleure le tirage à la ligne, pour ne pas dire le foutage de gueule, ce que confirme pleinement la lecture de ce roman inintéressant et sans éclat. À réserver aux fans hardcore du cycle, mais il faut quand même aimer perdre son temps et apprécier la guimauve.

Arrivé au terme de cette longue chronique, il faut confier le profond ennui suscité par la lecture de cette intégrale. On ne niera toutefois pas l’intérêt de la réédition de deux des romans du cycle. Mais le caractère répétitif des archétypes, le recours systématique aux ressorts du conte, la luxuriance de l’écriture éprouvent la patience et finissent par l’user.

Pour être plus attrayant, Le Dit de la Terre plate mérite incontestablement d’être allégé de ses toxines de surface.

Le Dit de la Terre plate de Tanith Lee – Réédition Mnémos, collection « Icares », avril 2010

La Magnificence des oiseaux

Pour mon avant-dernière contribution au Challenge Lune d’encre, déplaçons-nous du côté de l’Orient, dans une Chine qui n’a jamais été.

Oyez oyez !

Dans une Chine légendaire, gouvernée par des empereurs mythiques, œuvrait un duo de héros improbables. La mémoire a retenu malgré tout leur nom : maître Li et Bœuf Numéro Dix. Redresseurs de torts, sans peur mais pas sans reproche, maître Li succombant parfois à l’ivrognerie et appréciant escroquer les riches marchands pour mener grand train, ces deux personnages ne prisaient guère l’injustice. À l’instar de Fafhrd et du Souricier gris, le duo ne se souciait guère des convenances, préférant sauver l’humble et malmener le puissant. Rusé et sage, Maître Li usait de son âge pour influer sur l’éducation à la vie du sensible et honnête Bœuf Numéro Dix, comptant sur sa force pour le soutenir dans les épreuves.

Les circonstances de leur rencontre prirent naissance dans le village de Kou-Fou, paisible communauté campagnarde frappée par un malheur le jour où deux aigrefins, Fang le prêteur sur gages et Ma le Grigou, empoisonnèrent les enfants âgés entre huit et treize ans. Le cœur de Bœuf Numéro Dix fléchit face aux cris et pleurs de leurs parents. Prenant la route vers la capitale, ses pas le portèrent jusqu’à l’officine où croupissait Li. Cachant son jeu derrière une ivresse non feinte, le vénérable vieillard ne tarda pas à trouver l’origine du mal, et ensemble, ils se mirent en quête de La Grande Racine de Pouvoir, seul remède en mesure de guérir l’empoisonnement des enfants. Une tâche qui les conduisit à affronter La Grande Ancêtre, La Main que Nul ne Voit, le terrible duc de Ch’in et bien d’autres périls. Mais, n’en disons pas plus…

À la lecture de La Magnificence des oiseaux, on ne peut manquer d’être immédiatement dépaysé. Le cadre, le ton employé par le narrateur, Bœuf Numéro Dix lui-même, et l’humour subtil dont fait montre Barry Hughart happent l’attention, nous propulsant en un autre monde et un autre temps. Un univers dont les composantes empruntent davantage à la légende qu’à la réalité historique, même si celle-ci n’est pas totalement absente. La Chine de La Magnificence des oiseaux est une Chine fantasmée à partir de l’imaginaire occidental. Un empire du milieu où les pensées de Confucius côtoient les supplices de potentats cruels et où la magie se mélange aux mythes protohistoriques.

Barry Hughart brode ainsi une fantaisie empreinte de légèreté et de folie douce, entrelaçant drame et comédie. Un florilège de contes enchâssés jalonne les tribulations du duo formé par Maître Li et Bœuf Numéro Dix, lui permettant de collecter les indices nécessaires à la résolution de l’énigme de La Grande Racine de Pouvoir, aka le Ginseng, cette plante dont la racine anthropomorphique joue un rôle important dans la pharmacopée asiatique.

L’intrigue flirte avec les ressorts du roman initiatique, mais également avec l’enquête, fournissant le socle à des rencontres rocambolesques ou effrayantes, avec toute une galerie de personnages truculents ou monstrueux. Sur ce point, Barry Hughart ne ménage pas sa peine, entre l’ex-souveraine douairière, auprès de qui la Reine de Cœur du Pays des Merveilles paraît bien débonnaire, un duc immortel et sanguinaire, un vieux sage de la Montagne énigmatique, une main invisible meurtrière, un lapin aux clefs émotif et toutes une ribambelle de fantômes, les aventures de Maître Li et de Bœuf Numéro Dix n’engendrent pas la mélancolie. Bien au contraire, elles inspirent moult facéties, le récit oscillant constamment entre farce et horreur, un tantinet grand-guignolesque.

Ne s’encombrant guère de vraisemblance, La Magnificence des oiseaux se révèle au final un conte amusant, riche en images poétiques, dont on suit avec beaucoup de plaisir les péripéties, partagé entre l’émerveillement et la stupeur. A suivre avec La Légende de la pierre.

La Magnificence des oiseaux : une aventure de Maître Li et Bœuf Numéro Dix (Bridge of Birds, 1984) de Barry Hughart – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2000 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Patrick Marcel)

Kane , l’intégrale 3/3

Mettons les bouchées doubles avec cette 34e chronique du Challenge « Lunes d’encre ». Ouch !

Avec ce troisième volet de l’intégrale consacrée à l’anti-héros wagnérien, nous retrouvons Kane dans neuf nouvelles, dont sept inédites, pour certaines proches du format de la novella. Le complétiste se réjouira également de la présence d’un poème, d’une version de jeunesse de « Lynortis » (écrite à seize ans, excusez du peu), d’un fragment de roman, pour lequel on ne peut dire grand chose, et d’un article de l’auteur lui-même sur sa créature. Bref, de quoi renouer et en finir en beauté avec un personnage que l’on a aimé détester.

Si tous les textes du présent volume ne figurent pas parmi les meilleurs du cycle, l’ensemble exhale cependant toujours l’aventure rugueuse et cet état d’esprit amoral qui a fini par me conquérir. À tel point que j’ai pris grand plaisir à le retrouver, renouant avec les tribulations d’un personnage toujours aussi retors. Et je pressens déjà qu’il me manquera.

Le caractère hétérogène des textes se révèle le premier trait marquant de ce troisième opus des aventures de Kane. Si l’on fait abstraction de l’article de Karl Edward Wagner, forcément à part compte tenu de sa nature para textuelle, du fragment de roman (« Dans le sillage de la nuit »), à peine quelques pages sur lesquelles on ne peut émettre aucun jugement, et de la version plus nerveuse et juvénile de « Lynortis », les nouvelles rassemblées ici forment deux ensembles, séparés par « Le soleil de minuit », court poème aux accents lyriques un tantinet forcés. Deux parties et deux époques, puisque avec « Lacunes », « Dans les tréfonds de l’entrepôt Acme » et « Tout d’abord, juste un spectre », Karl Edward Wagner projette son anti-héros dans un univers contemporain, plus précisément à Londres à l’époque du punk. J’avoue d’emblée avoir été déboussolé par le changement d’atmosphère et de registre, les deux premiers textes adoptant de surcroît une coloration pornographique. Fort heureusement « Tout d’abord, juste un spectre » apporte une conclusion mémorable au cycle, rappelant s’il est encore nécessaire de le faire que Kane, en parfait héraut du chaos donc du changement, ne combat pas pour le bien, mais contre le pire. À ceci s’ajoute un aspect autobiographique puisque l’on comprend assez vite que le Cody Lennox du récit, américain en voyage à Londres pour participer à une convention de Science-fiction, est un peu l’alter-ego de Wagner lui-même.

Compte tenu de mon goût pour la Sword and sorcery, il n’est cependant guère étonnant que la première partie m’aie davantage convaincu. On y découvre un Kane plus souvent qu’on ne le pense aux abois, en proie à la dépression, contraint de fuir devant ses ennemis, et ne pouvant compter que sur ses propres ressources pour survivre.

C’est le cas avec « Le nid du corbeau », où l’anti-héros wagnérien est traqué par une troupe de mercenaires acharnés à sa perte. Blessé gravement, entouré par quelques survivants de sa bande de desperados, il ne trouve le salut qu’à l’abri d’une auberge perdue dans les montagnes, lieu qu’il a jadis visité et mis en coupe réglée, violant au passage la fille du propriétaire. De ce récit de vengeance, je retiens surtout la découverte de sa progéniture, jouet d’une vengeance maléfique, et sa rencontre avec un prince démon sur un coin de corniche en pleine nuit.

Plus marquant à mon goût, « Réflexion pour l’hiver de mon âme » rejoint illico mes textes préférés. De ce huis clos en pleine tempête de neige, assiégé par une meute de loups dont la rage semble animée par un sortilège, j’ai beaucoup apprécié la tension extrême et la sauvagerie des affrontements. L’atmosphère anxiogène et le soupçon confère à ce récit un petit aspect whodunit. Un dix petits nègres polaire, avec un loup garou en guise de meurtrier caché.

Passons rapidement sur « Mirage » et « L’autre », deux nouvelles classiques mais sans véritable éclat, pour nous attaquer à « La touche gothique », formidable crossover avec l’univers de Michael Moorcock. Ce texte se révèle comme LE moment fort de l’intégrale, non par son caractère épique, mais du fait de son insolence et du ton sarcastique adopté par l’auteur américain. On se réjouit en effet de voir le géant roux manipuler le prince albinos pour l’entraîner dans ses manigances et on se dit que Karl Edward Wagner a pris un malin plaisir à faire d’Elric le jouet de Kane.

Au final, le personnage de Kane n’usurpe en rien son statut de salopard amoral et sans scrupules. L’anti-héros wagnérien me semble même être un adversaire de poids face au Conan de Robert E. Howard, du moins en matière de libre-arbitre et de comportement dépourvu de tout état d’âme. Assurément, voici un divertissement âpre, à ne pas louper dans le registre séminal de la Sword and sorcery.

Kane : L’intégrale 3/3 de Karl Edward Wagner – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », mai 2009 (romans traduits de l’anglais [États-Unis] par Patrick Marcel)

Ptah Hotep

32e chronique pour le Challenge Lune d’encre. On ne lâche rien !

Œuvre hybride lorgnant à la fois vers la Fantasy et le mysticisme, fiction autant que relation à une autre réalité, Ptah Hotep a les apparences aguichantes de l’OLNI.
Délaissant le style direct de l’Heroic-fantasy bas de plafond et les stéréotypes inhérents au genre, le roman de Charles Duits se révèle une quête initiatique cosmopolite, nous submergeant de sensations visuelles, olfactives, sonores exotiques et nous immergeant dans un univers aux références paradoxalement familières et étrangères. Que le voyage commence…

Ptah Hotep, fils de Ptah Lucinius le duc héréditaire de Ham, coule des jours paisibles dans la cité de Hagaptah, terminant ses études et lutinant à l’occasion quelques courtisanes aux attentions tarifées, lorsqu’un serviteur de sa maison vient l’informer de la maladie de son père. Incontinent, il abandonne études et maîtresses pour rejoindre la demeure familiale sise en la terre de Ham. Las, ce n’est que pour assister au trépas de son père, emporté par un mal aussi mystérieux que fatal. Convié à porter le deuil, il reprend son existence de dilettante, jouissant de la faveur d’Aset, sa muse et son amante, et déléguant ses responsabilités de chef de maison aux serviteurs de son défunt père. Entièrement concentré sur les plaisirs que lui procure la courtisane, il ne déjoue pas le complot qui se trame dans l’ombre et dont son père n’a été qu’une des premières victimes. Échappant miraculeusement au poison, ce qui n’est pas le cas de sa concubine, il est déchu de son titre et se trouve contraint d’entreprendre un voyage vers l’Occident afin de demander justice à l’empereur. Un itinéraire qui sera en fin de compte plus spirituel et sensuel qu’épique et guerrier.

Avec Path Hotep, Charles Duits donne substance à un univers étrange et baroque qui laissera bon nombre de lecteurs sur le carreau, partagés entre le sentiment d’un ennui cosmique et la plus complète incompréhension. Toutefois pour ceux qui s’accrocheront, le voyage comblera amplement tous leurs désirs.

Écartant les conventions littéraires sans doute trop étriquées pour lui, Charles Duits enrichit son récit en puisant dans l’Histoire et dans la mythologie. Il convoque l’antiquité gréco-romaine et égyptienne, les civilisations chinoise, persane, indienne pour colorer le périple de son héros d’un foisonnement de détails renforçant la vraisemblance. Cette authenticité s’avère trompeuse car l’univers mis en place n’emprunte à la réalité que des bribes. Il en résulte un monde surréaliste, onirique, une chimère au sens littéral du terme, évoquant à la fois l’érotisme du Kama sutra et les pages les plus merveilleuses des contes des Mille et unes nuits.

Luxuriance étouffante des descriptions, profusion des « car », « et » ou « or », multiplication des phrases à rallonge, abondance de répétitions que l’on peut juger agaçante, préciosité du vocabulaire, Path Hotep aligne tous les défauts d’une écriture surchargée, tel un portail rococo. Pourtant, par un lent et irrésistible phénomène d’imprégnation, l’attention se trouve submergée par le déferlement de l’imagination de Charles Duits. On est successivement ballotté, déconcerté, envoûté par une expérience textuelle livrée brute de décoffrage par un auteur que l’on sent sous l’emprise d’une vision transcendantale, en grande partie dictée par la consommation de peyolt…

Bref, l’univers de Path Hotep semble frappé du sceau de l’authenticité, quoi qu’en pense notre logique cartésienne. Une raison toute simple explique cela : Charles Duits croit à cet univers qu’il déploie sous nos yeux ébahis. Il est convaincu de son existence, mille fois préférable à ses yeux à celle « des hideuses illusions au sein desquelles se débat l’humanité. » Aussi Path Hotep s’avère davantage un texte initiatique censé nous mener vers une illumination.
À défaut d’être illuminé, reconnaissons à Charles Duits d’avoir écrit un roman fascinant. Une œuvre inclassable, dans la plus positive acception du terme.

Lecture exigeante, déroutante et au final envoûtante, Ptah Hotep atteint pleinement l’objectif fixé par son auteur : emmener le lecteur ailleurs, lui révéler une réalité autre dont le romancier se fait le secrétaire fidèle.

Ptah Hotep de Charles Duits – Réédition Denoël, collection « Lunes d’encre », 2009