À la pointe de l’épée

Bien connue dans nos contrées pour la réinterprétation du conte de Thomas le Rimeur (faudra que j’y revienne), titre n’étant pas son premier roman, loin sans faut, Ellen Kushner est également l’autrice d’une série intitulée « The World of Riverside » relevant du récit de cape et d’épée dont le présent ouvrage marque l’ouverture. Traduit initialement pour la collection « Interstices » des éditions Calmann-Lévy, il a bénéficié d’une réédition augmentée de quelques nouvelles chez ActuSF. Ne disposant pas de la chose, je me contenterais de chroniquer la première édition, dans sa version poche.

Levons immédiatement tout éventuel malentendu. Si À la pointe de l’épée est paru dans une collection dédiée à la Fantasy, l’ouvrage n’offre que peu d’éléments surnaturels ou magiques. Point de dragon, d’elfe ou de sortilège dans les aventures de Richard Saint-Vière, le bretteur réputé du faubourg de Bords-d’eau, quartier malfamé aux rues trop étroites et tortueuses pour les carrosses de l’aristocratie de la Colline. À la place, on doit se contenter du décor d’une ville anonyme, empruntant pour beaucoup aux mœurs des XVIIe et XVIIIe siècles européens. Dans ce microcosme urbain où la richesse scandaleuse côtoie la misère la plus sordide, on se croise beaucoup sans vraiment se voir, ou du moins on croise beaucoup le fer pour des questions d’honneur, sur des sujets éminemment politiques ou dérisoires. Chacun semble vivre dans son monde, de son côté du fleuve, entretenant l’illusion d’un équilibre précaire qui ne repose finalement que sur le mépris des uns pour les autres et le maintien du statu-quo.

À Bords-d’eau, on fait commerce du vice, tavernes et auberges offrant un havre suffisamment discret aux voleurs à la tire, prostituées et aristocrates descendus incognito de la Colline pour s’encanailler. À Bords-d’eau, on ne vit pas vieux, les lieux nourrissant les fosses communes des carcasses des malheureux n’ayant pas trouvé un protecteur. À Bords-d’eau, on trouve enfin des bretteurs et d’autres épéistes, en mesure de défendre l’honneur des puissants ou d’accomplir leurs basses œuvres contre rétribution. Richard Saint-Vière n’est pas le moins connu d’entre eux, au point de susciter une curiosité malsaine auprès des dépravés peuplant le conseil de la cité, même si le bougre a la réputation de vendre chèrement ses services et d’imposer ses propres conditions.

En découvrant les aventures de Saint-Vière, d’aucuns penseront immédiatement à Benvenuto Gesufal, le héros de Jean-Philippe Jaworski. On peut en effet relever une certaine parenté entre les personnages de l’auteur français et ceux d’Ellen Kushner, notamment dans leur propension à évoluer en marge de la politique, jouant un rôle actif dans les complots et manigances des puissants, l’honneur ne servant finalement que de prétexte dans des luttes intestines pour le pouvoir et l’argent. Mais, À la pointe de l’épée se distingue surtout des récits tirés du Vieux Royaume par la nonchalance de son rythme, par son attachement à l’ambiguïté des mœurs, par ses joutes verbales où la préciosité de la langue se conjugue à la décadence des sous-entendus. Pas étonnant que la bisexualité ne fasse guère de vague dans ce monde, du moins beaucoup moins que les trahisons et les querelles pour des broutilles. Le roman se caractérise aussi par l’aspect expéditif des duels, nous éloignant du registre épique et truculent des classiques du récit de cape et d’épée. Pas sûr que l’amateur d’Alexandre Dumas y trouve son compte.

À la pointe de l’épée n’en demeure pas moins un roman de très bonne tenue, incitant le lecteur conquis par l’univers de l’autrice à en poursuivre l’exploration. Cela tombe bien, Le Privilège de l’épée vient de paraître. Auréolé du Prix Locus du meilleur roman de Fantasy en 2007, ce troisième titre de la série « The World of Riverside » se révèle prometteur.

À la pointe de l’épée : Un mélodrame d’honneur (Swordspoint, 1987) – Ellen Kushner – Réédition Folio « SF », mars 2010 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Patrick Marcel)

Unlocking the Air

Inédit dans nos contrées, Unlocking the Air est un recueil rassemblant dix-huit textes qui, en dépit de leurs différences, forment un patchwork d’histoires propices à l’introspection. Des histoires, encore des histoires, comme affectionnait d’en raconter Ursula Le Guin, avec un art du pointillisme, du détail qui fait ressortir ici avec davantage d’acuité l’indicible des conflits intimes, des dilemmes moraux et de l’émotion.

Ce n’est certes pas l’urgence qui prévaut dans ce recueil, une hyperactivité vaine et stérile, mais plutôt l’observation de l’humain, de sa relation avec sa liberté mais aussi avec celle d’autrui. En anthropologiste, l’autrice scrute ainsi les habitudes, les biais cognitifs et tout ce que nous tenons pour acquis. Elle confronte ses personnages à l’altérité, à l’extraordinaire ou à l’inhabituel, convoquant à l’occasion l’histoire contemporaine, comme dans la nouvelle éponyme « La Clef des airs » (traduction du titre du présent recueil), ou mettant à l’épreuve son propre jugement.

L’amateur d’imaginaire ne retrouvera cependant pas les horizons lointains de la Science Fiction et les mondes secondaires de la fantasy auxquels l’autrice du « Cycle de L’Ekumen » et de « Terremer » l’a habitué. Ces genres n’interviennent en effet qu’à la marge, voire pas du tout. Ursula Le Guin semble ici plus intéressé par une forme de poésie inspirée d’auteurs, que l’on qualifiera poliment de mainstream, un peu dans la manière du « Cycle d’Orsinia ». On devra donc se contenter des nouvelles « Les Cuillères de la cave », de « Ether, ou », de « La Grande Fille à son papa », de « Anciens » ou de « Le Braconnier » pour satisfaire son penchant coupable.

L’ensemble des textes ressort toutefois d’un regard affûté et d’une réflexion l’étant tout autant sur l’humain et sa faculté à se redéfinir au quotidien dans sa relation à l’autre. Pour le meilleur comme pour le pire. L’autrice appelle ainsi à la tolérance, à la compréhension mutuelle, ne renonçant pas à son combat pour le féminisme, pour la liberté et le respect des différences

Au final, si tout cela peut paraître peu enthousiasmant pour le lecteur d’Imaginaire, Unlocking the Air n’en demeure pas moins un recueil empreint de bienveillance et d’un humour subtil. Un recueil bien dans la manière des derniers écrits d’Ursula Le Guin et où résonne encore cette petite musique que l’on apprécie tant chez l’autrice, même en mode mineur.

Unlocking the Air (Unlocking the Air and other stories, 1996) – Ursula K. Le Guin – Éditions ActuSF, collection « Perles d’épice », janvier 2022 (recueil de nouvelles traduit de l’anglais [États-Unis] par Hermine Hémon & Erwan Devos)

Un Étranger en Olondre

Lauréat dans le monde anglo-saxon des prestigieux World Fantasy Award et British Fantasy Award, Un Étranger en Olondre jouit d’une réputation flatteuse et d’une critique élogieuse dans nos contrées. Un fait n’étant sans doute pas étranger (tiens tiens!) à sa réédition chez Argyll. Plus connue pour son œuvre poétique et ses nouvelles, Sofia Samatar a fait forte impression avec ce premier roman, au point de poursuivre l’exploration de l’Olondre avec The Winged Histories, toujours inédit dans l’hexagone.

Lors de sa parution, la critique n’a pas manqué de souligner la parenté du roman de l’autrice américano-somalienne avec l’œuvre d’Ursula Le Guin. Sofia Samatar semble en effet encline à l’introspection, délaissant les accents un tantinet pompier de l’épopée au profit du prosaïsme du quotidien. Un fait dont on ne lui fera pas le reproche tant elle fait merveille dans l’exploration du banal, cherchant à faire surgir l’universalité de l’humanité au-delà de la multiplicité de ses us et coutumes, des langages ou des croyance, bref tout ce qui contribue à forger une altérité riche d’expériences différentes.

D’une manière simple et nuancée, Un Étranger en Olondre est donc l’histoire d’un jeune homme, Jevick, amené à se frotter à la vastitude d’un monde qu’il n’a pu appréhender jusque-là qu’au travers de ses lectures. Une découverte périlleuse, un peu rude, mais formatrice et déterminante pour son devenir. Tyrannisé par un père intransigeant, riche marchand faisant le commerce du poivre, il ne s’est guère écarté des rivages de la petite île de Tyom jusqu’à la mort prématurée de son géniteur. Un événement qui le place à la tête de l’entreprise familiale sans y avoir été préparé. Avec un brin de naïveté, il y voit l’opportunité de rallier la cité populeuse de Bain dans la lointaine Olondre, cet empire aussi vaste que fascinant, pour y goûter aux plaisirs de l’inconnu. Par imprudence, Jevick se retrouve hanté par le fantôme d’une jeune femme, un Ange révéré par les adeptes du culte d’Avalei, qui lui demande aussitôt d’écrire un vallon à son sujet, autrement dit un livre. Par ailleurs, il se retrouve au centre de la rivalité entre deux factions religieuses, un prophète bien malgré lui en quelque sorte, appelé à servir de prétexte dans la guerre civile qui s’annonce en Olondre.

Ne tergiversons pas. Un Étranger en Olondre n’usurpe pas les prix et les éloges reçus ici ou là. Avec ce roman gigogne, Sofia Samatar réussit le pari de nous immerger dans un monde à la fois exotique et familier. On ne peut en effet s’empêcher de penser à l’Empire Moghol, aux multiples roitelets et cités commerçantes prospérant sous sa dépendance lorsqu’on lit le récit de Jevick. Mais au-delà du récit d’aventures à la « Mille et une Nuits », Un Étranger en Olondre est surtout une délicate histoire d’amour et un roman d’apprentissage où le voyage importe plus que la destination. Sur un mode intimiste, empreint d’une poésie subtile et d’une sensibilité sincère, dépourvue de tout pathos malvenu, l’autrice déroule ainsi tranquillement son histoire, ne négligeant pas le mystère et le plaisir de la découverte. À l’aune d’une magie discrète, le roman de Sofia Amatar joue sur le ressenti et la réflexion du lecteur, distillant une fantasy envoûtante dont le charme opère à la condition de lâcher prise.

En-cela, le parallèle avec Ursula Le Guin ne paraît aucunement abusé. Mais, ce serait faire injure à Sofia Samatar que de la cantonner au simple qualificatif de continuatrice. Un Étranger en Olondre recèle bien d’autres qualités, notamment une multitude d’histoires enchâssées, qui composent un voyage bien agréable et font sens, comme une tapisserie dont le motif se révèle une fois le dernier fil tissé.

Un Étranger en Olondre (A Stranger in Olondria, 2013) – Sofia Samatar – Réédition Argyll, avril 2022 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Patrick Dechesne)

Les Quatre Vents du Désir

Réédition du recueil éponyme paru jadis chez Pocket, Les Quatre Vents du Désir bénéficie d’un écrin à la hauteur des écrits de Ursula Le Guin, autrice faisant l’objet actuellement dans nos contrées de toute l’attention des éditeurs de l’Imaginaire. L’ouvrage paraît en effet dans la belle collection « Kvasar », accompagné d’une préface de David Meulemans, d’un entretien avec Ursula Le Guin mené par Hélène Escudié et de la traditionnelle bibliographie de Alain Sprauel, recension plus qu’exhaustive de l’œuvre de la dame. Si l’on ajoute les illustration d’Aurélien Police, on comprend que le présent ouvrage revêt toutes les qualités d’un must-have, surtout si l’on est tiraillé par le démon du complétisme.

Vingt nouvelles composent le sommaire d’un recueil apparaissant comme le point d’orgue d’une œuvre multiple et sensible. Déclinées selon six directions, les points cardinaux mais aussi le nadir et le zénith, elles servent de boussole au néophyte afin de découvrir un imaginaire guidé par l’observation de la matière humaine, de l’altérité et des interactions qu’elle suscite jusque dans notre psyché.

Entre expérience de pensée et conte volontiers philosophique ou poétique, Ursula Le Guin nous invite à nous dévoiler à nous même, à explorer les angles morts de l’esprit, dans un effort collectif pour mettre à l’épreuve nos certitudes et nos préjugés, exercice salutaire donnant sens et corps à la diversité, à la transversalité d’une humanité trop souvent enferrée dans l’intolérance. Elle endosse ainsi le rôle du porte-parole, cultivant les histoires et laissant s’exprimer des personnages dont le récit surgit de son auscultation attentive et patiente. Ils nous parlent par son truchement, révélant leurs convictions bien fragiles à l’aune de la rencontre avec autrui. Chez Le Guin, le progrès, notion ambivalente et piégée, importe moins que le changement. Une dynamique impulsée pour le meilleur comme pour le pire, rien n’est assuré pour l’humain. Non sans humour, mais surtout avec beaucoup d’émotion, l’autrice déroule ainsi un imaginaire pétri de bienveillance, mais pouvant se révéler à l’occasion cruel. Elle nous convie à épouser le changement, à l’accepter comme une sorte de continuité, dans le respect d’autrui et de la multiplicité des possibles.

Parmi les vingt nouvelles, toutes parues entre 1974 et 1982, on se contentera de ne citer que les plus marquantes. Une sélection bien entendu très subjective. D’abord le texte d’ouverture, « L’Auteur des graines d’acacia », une formidable expérience de pensée autour du thème de la linguistique, guère éloignée de la philosophie holistique quand on y réfléchit bien. Puis « Le Test », courte nouvelle où l’autrice expérimente le contrôle social absolu, jusqu’à l’absurde. Ces deux premiers textes ne sont évidemment qu’un infime aspect de la palette littéraire d’Ursula Le Guin. Il faudrait aussi évoquer « L’Âne blanc » et « La Harpe de Gwilan », dont la poésie subtile et l’émotion titillent la corde sensible sans verser dans la mièvrerie. Pour sa part, « Intraphone » se révèle une satire surprenante dont le ton burlesque vient démentir la réputation de froideur du style de l’autrice. Passer outre « Les Sentiers du désir » serait également faire affront à l’inspiration anthropologique de la dame, d’autant plus que le présent récit trouverait allègrement sa place au sein du cycle de « L’Ekumen ». Pour finir, juste un mot de « Sur », court récit d’exploration glaciaire féministe flirtant avec l’histoire secrète et l’hommage. Le texte relève d’une forme de combat contre les préjugés, sans pour autant rabaisser l’abnégation, le courage et la folie des explorateurs des pôles.

Après Aux Douze Vents du Monde, Les Quatre Vents du Désir vient donc compléter avec bonheur un panorama de nouvelles riche et varié, offrant un aperçu qui, s’il n’est pas exhaustif, n’en demeure pas moins représentatif de l’œuvre d’Ursula Le Guin. Un must-have, on vous a dit.

Les Quatre Vents du Désir – (The Compass Rose, 1982) – Ursula Le Guin – Réédition Le Bélial’, collection « Kvasar », mai 2022 (Recueil traduit de l’anglais [États-Unis] par Martine Laroche, Françoise Levie-Howe, Jean-Pierre Pugi, Philippe Rouille et France-Marie Watkins)

Le Serpent Ouroboros

À l’occasion du centenaire de la parution du roman de Eric R. Eddison, les éditions Callidor propose une intégrale anniversaire du Serpent Ouroboros, précédemment édité en deux volumes dans leur belle collection « L’Âge d’or de la Fantasy ». Un fort beau et gros livre, préfacé par Ellen Kushner, illustré par Emily C. Martin, enrichi de surcroît d’illustrations de Keith Henderson et d’une postface de C. S. Lewis.

De quoi succomber à la tentation et au vice de la collection, même si l’investissement peut paraître onéreux en ces temps de pouvoir d’achat amoindri. Nul doute cependant que l’amateur de Fantasy classique trouvera satisfaction à la dépense, on va le voir.

L’œuvre d’Eric R. Eddison n’est pas des plus connues dans nos contrées où le succès du Seigneur des Anneaux a eu tendance à éclipser ses prédécesseurs. Si Ellen Kushner pointe l’effet d’aubaine dont a profité le roman d’Eddison lors de sa réédition dans les années 1970, elle pointe surtout les différences entre son œuvre et celle de son compatriote J.R.R.Tolkien. Un fait dont on se rend compte rapidement à la lecture du Serpent Ouroboros. Le récit tient en effet davantage de l’heroic fantasy, déroulant son intrigue dans un décor entretenant une certaine parenté avec l’imaginaire extraplanétaire d’un Edgar Rice Burroughs. Mais, comme chez Tolkien, les mythologies nordique et antique prennent leur part dans le worldbuilding, contribuant au moins autant au dépaysement du lecteur.

Dans le cadre exotique et fantaisiste de la planète Mercure, Eddison fait surgir tout un univers médiéval où, entre montagnes et fjords, forteresses inexpugnables et palais cyclopéens, paladins et magiciens s’affrontent pour faire valoir l’honneur et la liberté, seules valeurs qui importent dans un monde où les gueux semblent avoir basculé dans un angle mort de l’histoire. Le Serpent Ouroboros est ainsi l’affrontement de la volonté des preux chevaliers de la Démonie confrontés aux sombres machinations des zélotes du Haut roi de la Sorcerie. Les joutes verbales, dans une prose empreinte d’une préciosité surannée, transposée avec maestria par Patrick Marcel, succèdent aux batailles épiques qui voient des bataillons entiers de combattants, harnachés de pied en cap, succomber avec vaillance aux charges de l’adversaire. Les héros échangent force horions sans moufter, pendant que les gentes dames montent la garde dans leur foyer, damnant à l’occasion le pion à l’ennemi.

De cette littérature aristocratique, exclusivement centrée sur la caste nobiliaire et ses champions, ressort une impression de trop plein. Un excès de pompe, une grandiloquence contraignant le lecteur à affûter son champ lexical, à réviser sa mythologie, en particulier le bestiaire antique et médiéval, mais aussi à numéroter les abatis de héros confrontés à la trahison, à la duplicité et à l’obligation de faire face aux épreuves sans flancher. À propos de Le Serpent Ouroboros, Ellen Kushner ose le parallèle avec une symphonie héroïque, la musicalité du texte se conjuguant, voire s’incarnant, dans les prouesses accomplies par les personnages. Si l’on doit établir un parallèle avec la matière musicale, assurément le présent roman s’apparente à du Wagner, où l’archaïsme des archétypes se combine au symbolisme des postures.

En faisant œuvre d’archéologie littéraire, les éditions Callidor rendent donc justice à un classique de Fantasy du monde anglo-saxon, nous plongeant sans doute aux sources de l’inspiration de bon nombre d’auteurs plus contemporains. On ne serait pas étonné de découvrir ce que la « Trilogie cosmique » de C.S. Lewis, voire le « Cycle d’Elric » doivent aux princes de Sorcerie et de Démonie.

Le Serpent Ouroboros (The Worm Ouroboros, 1932) – Eric Rücker Eddison – Éditions Callidor, collection « L’Âge d’or de la Fantasy », édition Anniversaire, avril 2022 (roman traduit de l’anglais par Patrick Marcel)

Les Maîtres des dragons

Publié au sommaire du tome 2 de « l’intégrale des nouvelles » de Jack Vance, Les Maîtres des dragons n’usurpe pas le qualificatif de petit classique de la science fiction qui lui vaut d’être réédité ici dans une version superbement illustrée par Nicolas Fructus, comme l’ont été Harrison Harrison et La Quête onirique de Vellitt Boe. Voici une belle occasion de retrouver l’imaginaire baroque de l’auteur américain, même s’il ne s’agit pas de la partie la plus marquante de son œuvre, en dépit du prix Hugo venu récompenser le présent texte en 1963.

L’humanité a trouvé refuge sur Aerlith échappant à l’extinction totale provoquée par la destruction de l’Empire terrestre. Côtoyant désormais les Sacerdotes, un peuple d’ermites aux pouvoirs inconnus et inquiétants, elle a développé sur la planète une société féodale reposant sur une caste de chevaliers, éleveurs de dragons sélectionnés pour leurs compétences guerrières. Des créatures spécialisées servant à la fois de montures et de combattants, surnommées Harpie, Terreur bleue, Démon ou encore Mastodontes. Retranchés aux tréfonds de leurs complexes troglodytiques respectifs, Joaz Banbeck et Ervis Carcolo entretiennent un statu-quo fragile entre leurs deux clans, le second ne songeant qu’à s’emparer du Val Banbeck afin de restaurer sa souveraineté jadis ébranlée par l’assaut extraterrestre mené par les Basiques. Fourbissant ses armes et dragons, il prépare ainsi sa revanche, ne tenant pas compte de la mise en garde de Joaz, convaincu du retour imminent des Basiques.

Ne tergiversons pas. Si Les Maîtres des dragons ne dépare pas dans l’œuvre de Jack Vance, le roman n’appartient cependant pas aux grandes gestes héroïques et truculentes de l’auteur, où s’accomplissent le destin et la vengeance d’un personnage solitaire, réduit le plus souvent à un archétype, dans le décor d’un monde exotique dont on découvre progressivement le caractère insolite. Il opte ici pour la concision, se contentant de dérouler une trame minimaliste dans un paysage minéral et poussiéreux, composé de canyons et de mesas désertiques. Le récit doit ainsi son inspiration autant au registre de la science fiction qu’à celui de la fantasy, voire du western. Comment en effet ne pas considérer la rivalité entre Banbeck et Carcolo comme la transposition d’un duel sous des cieux étrangers ? Comment s’empêcher de comparer leur domaine respectif aux vastes ranchs de l’Ouest américain ? On laissera le lecteur juger de l’effet provoqué par ces paysages extraterrestres marqués par le vent et l’ardeur du soleil, où s’accrochent des pionniers durs à la peine, viscéralement attachés à leur liberté.

L’amateur de complexité et de luxuriance descriptive ne trouvera hélas sans doute pas matière à satisfaire ses déviances, tant les événements ne ménagent guère de surprises, en dépit des manipulations de Joaz Banbeck, le plus calculateur des deux maîtres des dragons. Néanmoins, on espère qu’il appréciera la mise en abyme tordue offerte par le dénouement et l’attitude ambiguë des Sacerdotes, qui ne peuvent mentir lorsqu’on les interroge, mais se débrouillent pour en dire le moins possible sur leurs desseins. Un tour de force vancien.

Roman à l’intrigue simple et aux enjeux limités, Les Maîtres des dragons ne manque toutefois pas de charme, mêlant le plaisir de la géographie imaginaire à un antagonisme insoluble dont les multiples occurrences font le sel d’un récit divertissant.

Les Maîtres des dragons (The Dragon Master, 1963) – Jack Vance – Éditions Le Bélial’, octobre 2021 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Brigitte Mariot)

TysT

Le nouveau texte de luvan doit paraître chez Scylla où il fait l’objet d’un financement participatif. N’hésitez pas à aller voir, à vous laisser tenter, à céder à la compulsion, d’autant plus que l’ouvrage bénéficie d’illustrations évocatrices de Stéphane Perger et d’une proposition de jeu de Melville.

Court roman flirtant avec le format de la novella, TysT (les majuscules ont leur importance) distille une fantasy en contrebande, à mille lieues des récits épiques ou des clichés bas de plafond de la Hard Fantasy, nous proposant à la place une immersion, au sens propre comme au figuré, dans un univers qui ne se livre pas sans lâcher prise. Difficile en effet de résumer l’histoire, de crainte d’en affaiblir la poésie intrinsèque, une prose s’apparentant à un rhizome dont chaque motif, chaque image, affleure sous le terreau fertile du légendaire des contes.

Si l’on retrouve le lieu commun de la quête, celle-ci ressemble davantage à un fil directeur, le fil d’Ariane d’une errance à travers un paysage mental dont les strates multiples semblent d’une porosité piégeuse, propice aux détours, voire aux digressions. Entre pays vif et pays dormant, difficile de ne pas se perdre, tant les échos suscités par le cheminement de la voyageuse éveillée, narratrice de sa propre histoire, font obstacle à la compréhension ou plus simplement distraient l’attention du lecteur. On est donc réduit à l’accompagner, cantonné au rang de spectateur de sa quête et des incertitudes du sautillement narratif d’un récit merveilleux masquant un arrière-plan moins enchanteur. Un futur dominé par une junte variable, où l’on panse les plaies d’une troisième guerre mondiale que l’on devine destructrice, à l’ombre d’une nouvelle religion. Un monde tributaire de l’aptitude à raconter des histoires afin de réenchanter un quotidien bien morne, mais aussi afin de soigner un réel en souffrance.

Histoire de poursuivre l’expérience, un jeu d’écriture conçu par Melville prolonge le texte de luvan, ouvrant des perspectives ludiques pour qui se sent l’esprit curieux et aventureux. Pour les autres, reste la musique entêtante de la prose de l’autrice. Une mélopée aux accents païens qui fait vibrer la corde sensible et cherche à transcender la tristesse du monde.

TysT – luvan – Éditions Scylla, 2022

Aldobrando

Avec Gipi au scénario et Critone au dessin, Aldobrando tient toutes les promesses esquissées par un synopsis lorgnant du côté du conte initiatique. L’histoire emprunte son décor à une imagerie médiévale inspirée des XIIIe-XIVe siècles. Soldats lourdement armés, hauberts noircis par l’usure et hardes crasseuses, l’engeance humaine ne ressort pas grandie par cette représentation, d’autant plus que son pendant populaire, composé de gueux aux trognes patibulaires, inspire surtout la crainte d’une violence aveugle à la pitié. On relève aussi, ici et là, quelques anachronismes et autres barbarismes, notamment une bande d’assassins armés en gladiateurs et une « fosse » aux allures d’arène. Tous ces détails ne font finalement que confirmer le caractère imaginaire d’une histoire ressortissant de la fantasy.

Abandonné dès sa prime enfance par un père voué à la « fosse » pour une question d’honneur, Aldobrando vit ses premières années en orphelin auprès d’un magicien chargé de l’éduquer et de faire de lui un homme, selon l’ultime volonté paternelle. Devenu un adolescent chétif, naïf et maladroit, dépourvu de la malice du monde, il est poussé hors de l’antre de son protecteur, avec pour mission de lui trouver de l’herbe du loup, seul remède pour guérir une blessure à l’œil avant qu’elle ne s’infecte. Jeté sur la route, dans la neige, avec comme seule arme une épée en bois, le jeune homme ne tarde pas à croiser un fugitif en qui il croit voir un chevalier. La compagnie du bougre le fait tomber dans les rets de soldats prompts à appliquer une vengeance expéditive au nom de leur souverain tyrannique. De l’obscurité angoissante des cachots à l’ombre paisible d’une forêt giboyeuse, en passant par les chemins périlleux de la civilisation, il se familiarise peu-à-peu avec le monde et les passions tristes qui l’animent. Il découvre ainsi l’arbitraire, l’injustice et la violence d’une humanité jamais à cours de vilenies. Mais, il y rencontre aussi un amour faisant écho à la pureté de son cœur.

Albobrando n’usurpe pas le qualificatif de récit sensible et léger, convoquant avec brio tous les archétypes du conte. Non sans faire montre de l’ironie subtile du Pinocchio de Collodi, la bande dessinée de Gipi & Critone ne manquera pas de rappeler aussi aux connaisseurs le roman de T.H. White, L’Épée dans la pierre. À la différence du héros britton, et même s’il partage avec lui le deuil d’une enfance volée, Aldobrando n’est pas voué à reprendre un pouvoir usurpé jadis pour se conformer à la volonté d’une destinée immanente. Bien au contraire, il est libre, définitivement étranger à la convoitise et à l’instinct de domination, préférant chercher à comprendre et à bien faire, en dépit de la faiblesse de ses moyens. Guidé par la pureté intrinsèque d’une empathie généreuse, il agit comme un révélateur pour autrui. À son contact, la brute monstrueuse retrouve l’amour et se découvre un sentiment de justice. Le valet falot, sorte de Quichotte de pacotille, enfant né de la honte en proie à toutes les lâchetés pour échapper à son sort, se révèle prêt à gouverner avec équité. Conjuguant les registres du récit picaresque et du roman philosophique, Aldobrando dévoile progressivement ses enjeux, proposant une réflexion astucieuse sur la liberté et les responsabilités qui en découlent.

Superbement mis en images par Luigi Critone et enluminé de riches couleurs par Francesco Daniele & Claudia Palescandolo, Aldobrando apporte un peu de merveilleux et de générosité dans un monde qui hélas en manque beaucoup.

Aldobrando – Gipi & Luigi Critone – couleurs Francesco Daniele & Claudia Palescandolo – Éditions Casterman, janvier 2021 (bande dessinée traduite de l’italien par Hélène Dauniol-Remaud)

Ring Shout

Maryse Boudreaux, Sadie et Chef forment un sacré trio. La porteuse d’épée assoiffée d’âmes, la tireuse d’élite et l’ancienne combattante de la Première Guerre mondiale, au sein des Harlem Hellfighters, n’usurpent pas le qualificatif de drôles de dames qui colle à leurs basques. Elles ne manquent pas en effet de témérité et d’insolence, aussi promptes à dégainer le flingue que les bons mots. A Macon la géorgienne, il ne fait pas bon croiser leur route lorsqu’on est suprémaciste ou sympathisant de la cause du grand mâle blanc. Elles ont tôt fait de leur faire comprendre que la capuche ne les protège pas de tout, surtout pas du délit de sale gueule qui accompagne leurs préjugés racistes. Connues comme le loup blanc dans leur communauté, on n’est pas à un paradoxe près, elles écument les lieux douteux, histoire de décaniller le Ku Kluxe enragé. Une croisade accomplie au nom du bien pour éviter de voir débarquer du côté de notre univers cette engeance malfaisante, dont les cagoulés du Ku Klux Klan font le lit avec leur haine recuite du nègre. Autant dire qu’elles ont du boulot en ce début des années 20, qui voit l’enthousiasme des cagoulés redoubler de ferveur avec la projection du film Naissance d’une nation.

Troisième titre de P. Djèli Clark traduit dans nos contrées chez L’Atalante, de surcroît récemment primé (un Locus et un Nebula, excusez du peu), Ring Shout s’impose d’emblée comme un coup de cœur où la brièveté rageuse du récit contribue à son efficacité redoutable. Court roman de fantasy urbaine horrifique, Ring Shout plonge ses racines dans la culture gullah-geechee, un corpus de contes folkloriques importé d’Afrique sur les côtes nord-américaines par les esclaves et popularisé par leurs descendants. L’auteur mêle ainsi le patrimoine ethnographique à un imaginaire science-fictif, jouant sur les ressorts des univers multiples et sur la porosité des frontières, y compris entre les genres. En conséquence, voici une histoire ayant sans doute donné du fil à retordre à la traductrice, comme en atteste P. Djèli Clark lui-même dans un avant-propos très intéressant, mais le résultat semble incontestablement à la hauteur de la langue gouailleuse, de l’atmosphère délicieusement tordue du récit et du propos sans concession de l’auteur.

Malin, P. Djèli Clark l’est à plus d’un titre. Il traite en effet de la ségrégation raciale, des lois Jim Crow et du regain de vigueur du Ku Kux Klan dans les années 20, d’une manière pugnace, ne montrant aucun état d’âme et ne laissant aucune prise au dilemme. On se situe ainsi dans le registre du combat, de l’affrontement entre le Bien et le Mal, où le Grand Ennemi prospère sur la haine raciale et sur l’injustice. En cela, Ring Shout relève bien de la fantasy, mais une fantasy urbaine qui voit les motifs et les poncifs du genre se parer des attributs de notre monde, de notre histoire, pour le meilleur et le pire, rappelant notamment à notre mémoire le massacre de Tulsa.

Fort heureusement, P. Djèli Clark n’est pas du genre à nous faire la morale ou à la leçon. Ses héroïnes se montrent suffisamment incorrectes, insolentes et libres, pour envoyer balader toute envie de croisade ou de discours militant. On reste après tout en terre de mauvais genre, comme se chargent de nous le rappeler les péripéties d’une intrigue oscillant entre horreur viscérale et fantasy épique, même si le folklore afro-américain et l’histoire apportent une contribution essentielle au propos de l’auteur et à l’atmosphère très réussie de cette novella.

Ne nous montrons donc pas négligent en économisant les compliments. Ring Shout est un texte brillant et percutant, dont le propos est bien plus riche que ne le laisse présager son intrigue. Pour cette raison, il rejoint illico mes coups de cœur et je vous enjoins de le lire. Assertion non négociable.

Ring Shout – Cantique rituel (Ring Shout or Hunting Kukluxes in the end Times, 2020) – P. Djèli Clark – Éditions L’Atalante, collection « La Dentelle du Cygne », octobre 2021 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Mathilde Montier)

Janua Vera

Pendant une année de lecture, les bonnes surprises se comptent sur les doigts d’une main. En fantasy sans doute plus qu’en science-fiction, tant les cycles médiocres se succèdent et se répètent. Et ne parlons même pas des rééditions patrimoniales de classiques qui sont utiles pour l’exégèse mais qui ne créent pas vraiment la surprise. Aussi, lorsqu’une œuvre nouvelle se dégage miraculeusement du lot des quêtes assommantes et autres joyeusetés, il convient de s’y arrêter. Prendre le temps pour lire et goûter le plaisir jubilatoire d’une écriture à la fois pleine de finesse et de tendresse pour les personnages. Prendre le temps pour s’émerveiller sincèrement de l’enchantement passager que procure un univers littéraire qui puise à la fois dans l’imaginaire et l’histoire médiévale. Prendre le temps, enfin, pour en restituer sans l’affadir un aperçu qui sera forcément partiel, mais qui, on l’espère, donnera envie et intriguera suffisamment le lecteur curieux.

Jean-Philippe Jaworski est l’auteur de quelques jeux de rôle, notamment d’un très remarqué Te Deum pour un massacre qui prend pour cadre les guerres de religion en France. Qu’on nous permette d’affirmer immédiatement qu’il est désormais aussi un auteur de littérature à suivre… de très, très près. Son premier ouvrage, Janua Vera, est un recueil qui se compose de sept histoires qui prennent toutes place dans l’univers commun du Vieux Royaume. Nous sommes évidemment dans un domaine habituel de la fantasy, celui du monde secondaire d’inspiration médiévale. Pourtant, il se dégage du Vieux Royaume une impression de familiarité troublante, au point de le faire apparaître au moins aussi vraisemblable que le contexte érudit de nombreux romans historiques. On sait que l’on lit de la fantasy et pourtant, les échos que cette lecture suscite nous renvoient à notre Histoire.

On commence doucement le recueil avec un premier récit qui se situe aux origines du Vieux Royaume. « Janua Vera » est l’histoire du Roi-Dieu Leodegar, souverain du royaume de Leomance, réveillé toutes les nuits par un rêve énigmatique, apparemment prémonitoire. Quelque peu déstabilisé dans sa glorieuse divinité par ce songe malvenu, il n’aura de cesse d’essayer de le déchiffrer. Cette courte nouvelle, un peu faible, n’est qu’un préambule avant le coup d’accélérateur que produit le texte suivant. Celui-ci nous propulse en avant, quelques milliers d’année plus tard, en un autre lieu du Vieux Royaume : La République de Ciudalia. On troque par la même occasion l’introspection pour davantage d’action. Pour être totalement transparent, « Mauvaise donne » est le véritable morceau de choix du recueil. Jean-Philippe Jaworski nous y raconte, avec une gouaille réjouissante et un art du suspense maîtrisé, la machiavélique machination à laquelle l’assassin Benvenuto Gesufal se trouve mêlé. Comploteurs patibulaires, assassins sans scrupules, magiciens et princes retors cohabitent dans cette nouvelle avec la foule truculente du petit peuple et on se surprend plus d’une fois à songer à Laurent Kloetzer.

Comme son titre le laisse deviner, le texte suivant, « Le Service des Dames », fait immédiatement référence aux romans courtois de Chrétien de Troyes. Ici le vertueux sire Aedan et son écuyer Naimes sont diligentés par une Dame afin de réparer un tort dont elle est la victime. Mais, contrairement à ce qui se passe dans le roman courtois, la Dame n’a pas tout dit et le chevalier, que trop de vertu empêche de se renier, accomplit sa quête chevaleresque jusqu’à son terme… cynique. Après ce détournement d’archétypes, « Une offrande très précieuse » s’aventure dans un registre plus fantastique. Nous épousons le point de vue d’un barbare en fuite après l’échec du raid auquel il participait. Très rapidement, la poursuite cède la place à un voyage au seuil de la mort. Sans être bouleversant, ce récit traite d’une manière assez juste de la thématique du deuil.

Pour l’émotion, il faut attendre le cinquième texte, « Le Conte de Suzelle », qui constitue le second point fort du recueil. Là aussi, l’auteur y détourne un archétype : celui du prince charmant. C’est dans l’attente de celui-ci que s’écoule l’existence de la petite Suzelle, de son enfance de sauvageonne écervelée (enfance pendant laquelle elle aperçoit son « prince ») jusqu’à sa mort solitaire après une vie bien remplie. Ce récit poignant est empreint d’une grande tendresse, ce qui ne l’empêche pas de s’achever sur une note cruelle. Après l’émotion, « Jour de guigne » est d’une bouffonnerie bienvenue. L’auteur nous narre les hilarantes mésaventures de maître Calame, fonctionnaire besogneux que le mauvais sort afflige d’un sortilège particulièrement calamiteux et contagieux. Là encore, le changement de ton fait mouche. On est emporté par la faconde de l’auteur qui n’est pas sans rappeler le meilleur de Terry Pratchett, et on se surprend à sourire franchement des malheurs de ce pauvre gratte-parchemin, à qui rien ne sera épargné — ni la boue, ni les horions, ni les manipulations des puissants — et qui ne trouvera le salut que dans les bras d’un tueur sadique… n’en disons pas davantage. Enfin, c’est avec un huis clos introspectif, « Le Confident », que s’achève le recueil. Le narrateur, un reclus volontaire du culte du Desséché qui a fait le vœu du silence et le choix de l’obscurité, nous confie ses sensations, ses réflexions et ses souvenirs. Ce récit, d’une rare noirceur, conclue idéalement le recueil en introduisant un effet de mise en abyme.

Il reste maintenant au chroniqueur qui achève ses lignes à prendre son temps pour se relire une ultime fois et goûter les souvenirs que lui a procurés la lecture de ce recueil, en attendant un retour dans le Vieux Royaume. Bientôt, avec Gagner la guerre.

Janua Vera – Récits du Vieux Royaume de Jean-Philippe Jaworski – Les Moutons électriques, avril 2007