La Tour du Freux

Si Nietzsche a prédit la mort de Dieu, Ann Leckie la met en scène dans un roman de fantasy qui, s’il ne s’écarte pas des conventions du genre, n’en demeure pas moins suffisamment singulier pour susciter l’intérêt, du moins le mien.

L’Iradène prospère sur les rives du détroit séparant l’Océan du Nord et la Mer d’Épaulement, prélevant un droit de passage sur le commerce. Mais, de l’autre côté de l’eau, le port d’Ard Vukstia entretient une rancune tenace contre le Freux, depuis que le dieu tutélaire de Vastaï a vaincu ses propres protecteurs divins. En compagnie de Mawat, l’héritier légitime du Bail du Freux, seigneur de l’Iradène, Éolo chevauche vers la capitale, laissant les terres du Sud exposées aux incursions des Tells qui convoitent les terres de leurs voisins. L’aide de camp dévoué découvre bientôt une cité en proie à l’incertitude, où le pouvoir semble avoir été usurpé, en dépit du respect des apparences. À l’ombre de la tour du Freux, siège du pouvoir séculaire du dieu désormais aux transcendants absents, le combattant mutique se familiarise avec les coutumes locales, se fondant dans le paysage afin d’élucider l’énigme de la disparition du précédent Bail du Freux.

La lassitude me pousse de plus en plus à délaisser la fantasy. Sans doute la propension du genre à décliner des cycles interminables n’est-elle pas étrangère à ce fait. Et, ce ne sont pas les variations supposées plus « hard » qui ont contribué à me réconcilier avec cette occurrence des littératures de l’Imaginaire. Bref, j’ai sans doute vieilli, élevant mon niveau d’exigence au fur et à mesure que j’ai pris de l’âge. Mais, pas au point de négliger les signaux d’alerte positifs qui ponctuent le net, entre deux publications photos de chatons. Ma curiosité a ainsi été titillé récemment par les prolétaires du kolkhoze Abdaloff, à l’occasion d’une émission où était chroniqué le dernier roman d’Ann Leckie traduit en France. Et, j’avoue que ma vigilance a été récompensée.

La tour du Freux est en effet un roman très original qui, au-delà de la sempiternelle intrigue d’usurpation de pouvoir, parvient tout de même à sortir des sentiers battus. D’abord, parce que l’affrontement se joue en sourdine, décalé dans un passé antique, voire antédiluvien, ou dans les coulisses de l’intrigue principale, via un point de vue étranger à l’action. Ann Leckie a de surcroît le bon goût d’éviter l’écueil du manichéisme, sans verser pour autant dans le tous pourri ou l’inversion des archétypes. À vrai dire, La Tour du Freux est surtout une histoire de manipulation où les manipulés ne sont finalement pas ceux que l’on croit.

Le roman adopte ainsi un point de vue extérieur, celui d’un narrateur s’exprimant à la première ou à la troisième personne, omniscient de surcroît, dont on découvre progressivement la nature et l’histoire. Celui-ci apparaît finalement comme le principal protagoniste d’un récit focalisé sur un duo de personnages qui ne sont finalement que les victimes d’un destin qui leur échappe. Le ton, le point de vue et l’arrière-plan contribuent pour beaucoup à l’attrait éprouvé pour le roman, constituant l’un des principaux ressorts d’une intrigue par ailleurs assez efficace. Pour terminer, la psychologie des personnages, notamment le duo formé par Mawat et son aide camp Éolo, est brossé avec suffisamment de finesse, de mystère et de complexité pour susciter l’intérêt. Un fait qui ne gâche rien, bien au contraire.

Plus connue pour ses romans de science fiction, Ann Leckie parvient ici à instiller une once de rationalité à un récit où se côtoient créatures divines, magie et destin. C’est subtil, bien mené et finalement passionnant, avec une touche tragique finalement pas désagréable. Bref, La Tour du Freux me paraît être une grande réussite qui me pousse désormais à lire la part science-fictive de l’autrice, en commençant par « Les Chroniques du Radch ». Un gros morceau me souffle mon petit doigt.

La Tour du Freux (The Raven Tower, 2019) de Ann Leckie – Éditions J’ai lu, collection « Nouveaux Millénaires », janvier 2021 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Patrick Marcel)

Chasse royale I – De meute à mort

Le temps s’est écoulé comme l’eau courant au pied du Gué d’Avara, la capitale des rois du monde, ces Bituriges fiers et ombrageux. Neuf années ont été sacrifiées à la paix, remisant les malédictions et les rancunes au profit d’un équilibre fragile. Depuis qu’il a prêté allégeance à son oncle Ambigat, retrouvant pour lui-même et son frère ses prérogatives de prince de lignée royale, Bellovèse semble être devenu un allié fidèle du Haut Roi. Jouissant du statut de héros, il guerroie pour celui que d’aucuns considèrent encore comme un usurpateur, accomplissant des exploits qui accroissent sa renommée, mais aussi les jalousies. Récemment, il a ainsi fait prisonnier un protégé du roi des Éduens, un soldure ayant pris la fâcheuse habitude de voler les troupeaux bituriges. Un gaillard à la chance insolente, béni des dieux ou profitant de quelques complicités au sein des territoires du Haut Roi. Peu importe les superstitions, Bellovèse n’est pas peu fier de l’avoir capturé, gardant le secret sur la ruse dont il a usé pour le piéger. Le succès a pourtant son revers, focalisant l’attention de tous sur le jeune champion. Les convoitises croissent en effet au fur et à mesure que l’étoile du Haut Roi Ambigat pâlit. Mauvaises récoltes et maladies apparaissent comme autant de signes de ce déclin. Des signaux de mauvais augures renforcés par une succession rendue compliquée par le remariage du souverain. De quoi attiser l’impatience d’une jeunesse n’attendant que de contribuer à sa propre gloire, sous le regard des dieux et de leurs intercesseurs, les druides.

Chasse royale – De meute à mort est le deuxième volet de la Saga « Rois du monde ». Du moins, il l’était jusqu’à ce que le texte échappe complètement au contrôle de Jean-Philippe Jaworski, devenant le premier tome d’un second volet désormais décliné en quatre livres. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Ceci n’empêche pas Chasse royale – De meute à mort de tenir toutes les promesses esquissées dans Même pas mort. On y retrouve en effet toutes les qualités de son prédécesseur. D’abord, une langue riche, précise et imagée, peut-être un tantinet verbeuse, mais incontestablement évocatrice. Un souci de vraisemblance intact, jusque dans le moindre détail, s’efforçant de redonner vie avec succès au monde de la Gaule celtique, dont on est condamné à déchiffrer les traces à travers les bribes livrés par les rares écrits antiques et les trouvailles de l’archéologie. L’ensemble est enfin porté par un souffle épique intense, où complots, trahisons et combats se succèdent sans paraître forcé.

Certes, Chasse royale – De meute à mort n’est pas exempt de défauts, parmi lesquels on pointera surtout un délayage bavard, perceptible surtout dans la partie de chasse à courre que nous sert Jean-Philippe Jaworski en guise d’ouverture. Heureusement, à partir de la célébration de l’été à Autricon, tout le second segment du roman nous fait oublier l’ennui de cette petite centaine de pages. On manque d’ailleurs de mots pour qualifier ce morceau de bravoure époustouflant où la tension et la violence des exploits accomplis ne se relâchent à aucun moment. Le second opus de « Rois du monde » confirme également par sa structure son caractère de saga oscillant entre histoire et légende. La nature orale du récit transmis par Bellovèse à son invité grec et la teneur rétrospective de son dit entretiennent une parenté évidente avec la matière des récits irlandais dont elle constitue un avatar romancé.

Jean-Philippe Jaworski fait ainsi œuvre de conteur et d’auteur, brodant sous nos yeux un légendaire celtique riche et foisonnant dont on attend la suite avec d’autant plus d’impatience qu’il nous abandonne abruptement en rase campagne, sous les murs d’Autricon, avec un Bellovèse en fâcheuse posture. À suivre, donc. Vite !

Chasse royale I – De meute à mort – Rois du monde, 2 – Jean-Philippe Jaworski – Les Moutons électriques, collection « La Bibliothèque voltaïque »,  mai 2015

Le Livre jaune

À l’ombre de Chambers, Dante, James Matthew Barrie (toujours) et Mircea Eliade, Michael Roch propose un nouveau voyage littéraire en terre d’Imaginaire. Une ballade mise en page par les éditions Mü dans un superbe écrin, peut-être un tantinet onéreux quand même. Que les esprits chagrins se consolent cependant car, si Le Livre jaune coûte un demi-rein, il recèle des pages d’une beauté fascinante, un tourbillon de mots qui vous emmène très loin. Abandonnant Peter Pan et le Pays des enfants perdus, Michael Roch cingle vers une autre île solitaire, celle abritant la cité de Carcosa, et toutes ses autres déclinaisons toponymiques situées au seuil de l’Ailleurs. Il nous embarque dans une quête, au cœur de limbes habitées de fantômes hésitant entre la vie et la mort, l’existence et le néant, en compagnie d’un pirate à la dérive, cherchant vengeance auprès du Roi en jaune, et peut-être aussi à la poursuite du sens de la vie.

« En nous résonnent deux mélodies : celle de l’être aimant le monde et celle de l’être absent du monde. Il ne convient pas de choisir l’une pour détruire l’autre, cela est impossible. Mais celle que l’on fredonne donnera la teinte de notre symphonie. Et nous serons au monde l’air que nous sifflerons. »

Il ne faut guère longtemps pour succomber à la petite musique textuelle du nouvel opus de Michael Roch, un attrait que l’on avait déjà éprouvé à la lecture de Moi, Peter Pan, et qui ne tarde pas à se manifester à nouveau dès les premières pages. Présenté comme l’« Acte Second » d’une introspection ne disant pas son nom, Le Livre jaune déroule une prose dense, tout en circonvolutions poétiques, où la puissance d’évocation se conjugue à la préciosité d’une langue empruntée au lyrisme du registre théâtral. Découpée en quatre parties, tissée de réminiscences, Le Livre jaune prend place dans le décor d’une cité aux contours changeants, dont les multiples strates évoquent à la fois le labyrinthe de la mémoire, la Tour de Babel, un château hanté par les âmes damnées et un cul-de-basse-fosse infernal que n’aurait pas désavoué ni Dante, ni Piranèse.

Très rapidement, on renonce à rationaliser sa lecture, préférant s’immerger dans les pages de cette longue novella, pour goûter avec gourmandise à l’amour des mots de l’auteur et aux descriptions teintées d’onirisme où prévaut la lenteur et un champ lexical loin d’être en friche. Mais surtout, on se frotte avec délectation à la mélodie entêtante fredonnée par Michael Roch, un air nous invitant à reconsidérer le monde d’un regard dessillé de ses regrets, prêt à appréhender les aléas du quotidien, prêt à imprimer sa propre histoire sur les pages vierges de l’à venir. Bref, prêt à prendre en main son destin. Une bien belle manière de s’affranchir des carcans de l’existence pour un beau récit flirtant avec la poésie en prose. « La vie se comprend, la vie s’apprend, et puis on lui rend pièce. »

Rendons donc hommage encore à Michael Roch pour cette ballade, certes parfois exigeante, mais dont on ressort transformé.

Le Livre jaune – Michael Roch – Editions Mü, mai 2020

La fin des étiages

Après le départ du Voyageur, l’inquiétude règne désormais au village. Sans nouvelle de son compagnon depuis neuf mois, Sylve s’apprête à braver l’autorité du conseil pour retrouver sa trace et, qui sait, les rivages de la mer mythique. A la menace toujours préoccupante des Fomoires vient désormais s’ajouter celle de Zeneth, souverain de la cité de Nar-î-Nadin. Les rues de la capitale des Nardenyllais bruisseraient en effet de rumeurs contradictoires. On y afficherait une défiance de plus en plus forte à l’encontre du peuple des Ondins, dénonçant les antiques accords avec les amis de la Forêt. Dans les usines, on forgerait de nouvelles armes et des machines impies, quitte à réduire en esclavage les puissances élémentaires. Zeneth aurait même passé un accord avec des alliés secrets. Bref, les augures annoncent des temps très sombres pour tous, faisant ressentir le besoin de former de nouvelles alliances, y compris avec les anciens ennemis.

Second volet du diptyque ouvert avec Rivages, La fin des étiages peine à renouveler les perspectives esquissées par son prédécesseur. Le roman de Gauthier Guillemin perd en effet de sa fraîcheur au profit d’un classicisme routinier et monotone, celui de l’affrontement manichéen où l’instinct de domination achoppe sur l’union des peuples premiers vivant en communion avec leur environnement. La force mécanique aveugle versus les artisans attachés au respect de la nature, la modernité contre la tradition, le conformisme égalitaire stérile face à la liberté comme principe vital, les motifs sont bien connus. Ils ont été vus, décrits et déflorés à force de ressassement et de prophéties auto-réalisées.

Gauthier Guillemin ne fait que finalement creuser le même sillon, cassant le cadre enchanteur mais parfois aussi inquiétant de Rivages. Il opte aussi pour l’entrelacement de trois trames, délaissant le personnage du Voyageur et son regard candide au profit de plus de deux cent pages d’exposition, un tantinet didactiques et laborieuses, prélude à la sempiternelle bataille finale. Certes, même si le souffle de Nausicaä effleure l’univers de l’auteur voyageur, Fomoires, Ondin.es, héritiers des Tuatha Dé Danann, hommes et Fir Bolgs ne font que s’affronter ou s’unir, rejouant dans un éternel recommencement les mythes irlandais de la création du monde.

Vous l’aurez donc compris à la lecture de cette courte chronique désabusée, après un Rivages prometteur, La fin des étiages se révèle une déception, rejoignant la liste des rendez-vous manqués de ce blog. Tant pis.

La fin des étiages de Gauthier Guillemin – Éditions Albin Michel Imaginaire, avril (finalement juillet) 2020.

Même pas mort

Même pas mort est le premier tome d’un projet littéraire marqué du sceau de la dilatation textuelle. Avec la complicité d’un éditeur ayant laissé les clés sur la porte, au grand dam d’un lectorat partagé entre l’admiration béate et la lassitude devant un horizon d’attente sans cesse repoussé, Jean-Philippe Jaworski semble en effet avoir succombé au foisonnement d’un imaginaire puisé au sein du monde celtique. Ne lui en voulons pas trop, d’autres bien plus connus que lui (Winter is coming !) ont versé dans ce penchant fâcheux, préférant laisser vivre leur histoire plutôt que de chercher à la contraindre avec un plan trop strict. Bref, à l’heure où j’écris ces lignes la saga « Rois du monde » compte cinq livres (ou quatre selon le découpage des rééditions) et ne semble pas complètement achevée. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Et pourtant, Même pas mort s’annonce sous des augures pleines de promesses.

La quête de Bellovèse a effectivement de quoi séduire l’amateur de Fantasy historique. Privé de son héritage royal à la mort de son père Sacrovèse, assassiné par son oncle Ambigat, contraint à l’exil avec sa mère et son frère cadet sous la surveillance d’un noble biturige qui finit par se prendre d’affection pour lui, le destin de Bellovèse semble frappé du sceau de l’extraordinaire et de la légende. Pour en souligner le caractère d’exception, Jean-Philippe Jaworski choisit une narration à rebours, débutant son récit au moment où la mort se refuse au jeune homme pendant un conflit où il a été envoyé à dessein pour se faire tuer. Vécu comme une malédiction, ce prodige soulève bien des questions auxquelles seules les puissantes et inquiétantes habitantes de l’île des Vieilles peuvent répondre. Jaworski fait aussi d’un Bellovèse plus âgé le propre narrateur de son histoire, s’adressant à un interlocuteur étranger à sa culture, comme nous le sommes également, au-delà de l’abîme du temps.

Même pas mort frappe d’emblée le lecteur par la qualité de l’immersion qu’il propose. On est en effet immédiatement saisi par la vraisemblance de la reconstitution du monde celtique, par l’âpreté de l’existence de ses habitants et par la violence de leurs mœurs. On est également étonné de découvrir une civilisation où le rapport à la nature et au surnaturel diffère complètement du nôtre. Le récit de Bellovèse oscille ainsi entre la réalité crue d’un monde morcelé par les guerres incessantes, en proie aux aléas de l’existence, et les hôtes inquiétants des forêts et marais. Les descriptions sont somptueuses, chaque mot, chaque émotion étant mûrement pesés afin de s’accorder à l’authenticité de la reconstitution. Il n’y a guère que chez Robert Holstock que l’on retrouve une telle puissance d’évocation. La qualité de la documentation se ressent aussi, sans paraître trop didactique. Jean-Philippe Jaworski fait revivre avec talent la civilisation celtique, ce peuple ombrageux enclin aux excès de l’orgueil et de l’honneur. Un monde longtemps effacé de l’Histoire par les cultures latine et grecque, en proie aux fantasmes nationalistes, desservi par le manque d’écrits directs et que l’on ne finit pas de redécouvrir grâce à l’archéologie et à l’étude des paysages.

Même pas mort pose donc les jalons d’une saga qui promet beaucoup et pour laquelle, par voie de conséquence, on se montre par avance intransigeant, de peur d’être déçu. A suivre avec Chasse royale.

Même pas mort – Rois du monde, 1 – Jean-Philippe Jaworski – Les Moutons électriques, collection « La Bibliothèque voltaïque », 2013

Le Jeu de la Trame

La légende dit qu’ils étaient trente-neuf. Trente-neuf puissants seigneurs à qui l’empereur Soga a remis une carte doté d’un pouvoir unique. Chargés de gouverner chacune des villes gardant les portes de la Grande Muraille, ils devaient s’opposer aux attaques du peuple cendreux, repoussé loin au Sud par la fortification cyclopéenne, en des terres exposées à la combustion spontanée. Mais, la disparition de Soga a rebattu les cartes (euphémisme). Les seigneurs ont fini par s’affronter pour accaparer l’ensemble du Jeu de la Trame et ainsi disposer du pouvoir absolu. Bien des années plus tard, Keido fait à son tour sien ce dessein funeste afin de ressusciter sa défunte sœur et amante. La route est cependant longue pour l’héritier du Manoir des Saules. Un chemin forcément parsemé d’embûches, de complots et de trahisons.

Le Jeu de la Trame rassemble quatre récits d’aventures parus dans les années 1980 dans la collection « Anticipation » du Fleuve noir. On y découvre un univers de fantasy érotique, d’inspiration asiatique, à la fois nippon et fripon. Tous les indicateurs culturels pointent en effet vers le Pays du Soleil levant, tant pour la toponymie que pour l’ambiance ou la poésie, même si l’on décèle ici ou là des emprunts à la Chine médiévale. Ce décor confère une atmosphère exotique, pas désagréable, les auteurs laissant vagabonder leur plume au sein d’un imaginaire asiatique fantasmé, jalonnant le récit de quelques fulgurances poétiques surprenantes. Pour le reste, ils ne s’écartent guère des conventions de la collection « Anticipation », enchaînant les aventures et les rebondissements sans véritable temps mort. Le personnage principal Keido affronte ainsi une sorcière manipulatrice, œuvrant en coulisse d’un conflit seigneurial sanglant, une reine araignée et ses sectatrices, des pirates en pagaille, un chef de tribu charismatique se prenant pour LE prophète, et un seigneur de la guerre déchu assiégé par des créatures de feu. Bref, tout ceci est vif, direct et on ne s’ennuie pas un seul instant, même si l’on tourne parfois mécaniquement les pages, éprouvant un sentiment de lassitude fugitif devant le caractère répétitif et parfois sommaire des péripéties.

Le Jeu de la Trame se distingue aussi par un (anti)héros particulièrement détestable. Keido n’est en effet pas vraiment un modèle de vertu. Essentiellement motivé par l’égoïsme, le jeune homme ne correspond pas vraiment à l’imagerie héroïque de la High Fantasy. Bien au contraire, il se fond dans la grisaille d’un monde où prévaut surtout la médiocrité, la cruauté et les pires instincts humains. Il triomphe ainsi de ses adversaires par la traîtrise ou la ruse, n’hésitant pas à trucider les femmes qui se sont éprises un peu trop rapidement de lui. À ses yeux, elle ne constitue de toute façon qu’un repos du guerrier, un reflet affaibli de l’amour incestueux qu’il a éprouvé pour sa sœur, désormais morte, mais dont il espère la résurrection en s’appropriant toutes les cartes magiques du mythique Jeu de la Trame.

La magie est en effet un ressort important des quatre récits. Elle préside à la création d’un monde dont on découvre progressivement la genèse. Elle fournit aussi l’argument principal de la quête de Keido, ces fameuses trente-neuf cartes finement dessinées, convoitées par tous car conférant à leurs possesseurs un avantage irrésistible lorsqu’ils invoquent leur magie. La légende dit même que celui qui les possédera toutes aura barre sur le monde, décidant de la vie et de la mort de ses habitants. À défaut d’anneaux de pouvoir, les ressorts de la quête de Keido fixent un horizon d’attente clair, ne s’embarrassant guère d’ambiguïté ou d’état d’âme, et que l’on peut résumer à la formule : attrapez-les toutes !

Le Jeu de la Trame n’a donc pas à rougir de la comparaison avec d’autres romans de Dark Fantasy. Les auteurs tirent même assez bien leur épingle du jeu (haha!), proposant une série d’aventures divertissantes dont l’atmosphère reste soignée, en dépit d’un dénouement un tantinet bâclé et de péripéties répétitives. Les éditions Mnémos ne s’y sont d’ailleurs pas trompées en proposant une réédition augmentée d’annexes et de quelques haïkus, histoire de prolonger l’immersion.

Le Jeu de la Trame de Sylviane Corgiat & Bruno Lecigne – Intégrale révisée et augmentée, composée de Le Rêve et l’assassin, L’Araignée, Le Souffle de cristal et Le Masque d’écailles, collection Hélios, 2017

Le Chant mortel du soleil

Depuis des décennies, ceux des plaines endurent la menace de ceux du Qsar. Au retour de l’hiver, les géants déferlent en effet de la montagne pour piller les communautés sédentaires de la plaine et détruire leurs lieux de culte qu’ils honnissent par-dessus tout. Pour conjurer le péril et amoindrir les déprédations, le roi des plaines a jadis signé un accord avec ceux de la montagne, s’acquittant d’un tribut pour renvoyer les géants chez eux. Ses descendants pensaient ainsi avoir écarté pour longtemps la menace de leurs violents voisins. Mais, inspiré par un mystérieux sorcier masqué, le Grand Qsar Araatan décide de rompre ce pacte afin de mener la croisade contre tous les dieux jusqu’à son terme, traquant leur ultime représentant et ses fidèles réfugiés dans la cité sacrée d’Ishroun. Loin des préoccupations sanglantes des puissants de ce monde, Kossum s’efforce de survivre sous les quolibets, les brimades et les coups de ses maîtres. Née esclave, de surcroît au sein de la race maudite des Sukaj, elle ne trouve le réconfort que dans le dressage des chevaux. Délivrée du châtiment auquel on l’avait condamnée, elle fuit avec quatre cavaliers au service du Qsar. Elle ne tarde pas à entamer en leur compagnie un long voyage vers le soleil levant, à la rencontre de son destin.

Premier roman francophone édité par le label Imaginaire d’Albin Michel, Le Chant mortel du soleil calme tout net l’amateur de fantasy épique. Renouant avec les thématiques de Trois oboles pour Charon, titre paru chez Denoël « Lunes d’encre », le nouveau roman de Franck Ferric abandonne ici le destin funeste de Sisyphe, condamné à renaître pendant les pires batailles de l’Histoire jusqu’au terme de l’humanité, pour un univers âpre, confrontant la destinée des hommes et des dieux à l’illusion du libre-arbitre.

Dans un monde antédiluvien sur lequel pèse le joug d’une entropie irrésistible, une fin de cycle appelant à un renouveau, un reboot métaphysique, l’auteur met en scène l’absurdité de l’existence humaine et des grands desseins des rois et conquérants. On suit ainsi deux trames narratives, assistant au siège de la cité d’Ishtoun, un spectacle dantesque, prélude à cette Fin de Tout recherchée par ceux du Qsar. On chevauche aussi vers l’Est avec Kossum et ses compagnons de fortune, main dépareillée de guerriers désabusés, amputée de surcroît de son capitaine envers qui Kossum se sent redevable. Une interminable équipée au cœur de terres désertes, parmi les ruines de cités oubliées de tous et la poussière de leurs vestiges, à la recherche du tombeau d’un dieu mort et du berceau de la civilisation. Au cours du récit, la détresse intime se frotte à la marche d’une humanité en bout de course, se cherchant des raisons pour continuer à écrire sa propre histoire. Le bruit et la fureur des combats y côtoient le silence des tombes et la solitude de la steppe déserte. D’une écriture somptueuse, au champ lexical imagé et inventif conférant au texte une beauté primaire, Franck Ferric cherche le mot juste pour approcher au plus près de l’authenticité des émotions d’individus écrasés par le carcan de leur condition.

Avec un titre que n’aurait pas désavoué Gérard Manset, Le Chant mortel du soleil se révèle donc comme une geste épique, âpre et violente, enracinée à une époque crépusculaire, où des héros aux allégeances fragiles se cherchent des raisons de continuer à avancer, au-delà de l’horizon limité de leur destin, au-delà d’une Histoire écrite par les vainqueurs, au-delà d’une existence humaine fragile et éphémère.

Le Chant mortel du soleil – Franck Ferric – Editions Albin Michel Imaginaire, mars 2019 

Un long voyage

Cofondatrice des éditions Asphalte, Claire Duvivier ne se cantonne plus seulement à publier des livres, elle en écrit désormais aussi. Premier roman de l’autrice, Un long voyage conjugue les ressorts du récit d’apprentissage et de la fantasy. L’histoire prend place dans le décor d’un monde secondaire à la géographie différente de la nôtre. On y découvre un empire appelé à disparaître suite à des événements qu’il nous reste à découvrir en compagnie du narrateur. Arrivé au crépuscule de son existence, Liesse confie en effet à la demande d’une amie, dont on ne connaîtra l’identité qu’à la toute fin, son parcours personnel auprès de Malvine Zélina de Félarasie, jeune aristocrate vive et cultivée, prête à embrasser les plus hautes fonctions dans l’Empire. Des rivages de l’Archipel où il est né puis a été rejeté, à la cité-État de Solmeri où l’attend un poste de secrétaire au siège du gouvernorat, il assiste ainsi au délitement de l’Empire sous d’étranges auspices.

Ne tergiversons pas. Un long voyage est un bon roman, voire un très bon. De la fantasy, Claire Duvivier retient le goût pour la métaphore et le dépaysement. L’histoire de Liesse reprend en effet à son compte (ou à son conte), le ton de la fable. Sous prétexte de nous raconter sa vie et de tout nous confier de sa relation avec Malvine Zélina de Félarasie, le vieil homme distille quelques vérités générales sur le devenir des hommes et des empires. Les amateurs de destinée manifeste ou de fantasy « roots » passeront leur chemin. Au souffle de l’épopée ou aux chicaneries des intrigues tortueuses, Claire Duvivier préfère la subtilité, la tendresse et la cruauté ordinaire des relations humaines. Nul grand destin n’attend Malvine, nul ennemi antédiluvien pour saisir l’opportunité de fondre sur l’Empire afin d’imposer un règne de ténèbres. Le seul ennemi implacable avec lequel tout un chacun doit composer reste le temps, dont les méandres s’offrent ici un raccourci, avec l’aide d’une magie mécanique.

Roman de fantasy, Un long voyage est surtout un récit d’apprentissage, celui de Liesse. Homme de deux mondes, il est à la fois étranger à la civilisation qui l’adopte et un paria pour les habitants de son île natale. Appelé à observer de l’intérieur le déclin de l’Empire, il s’inscrit dans le sillage de Malvine, elle-même partagée entre deux temporalités. De ces enjeux universels et personnels, Claire Duvivier tire un récit nuancé, ne faisant à aucun moment l’impasse sur les doutes et faiblesses des personnages. La petite histoire, celle de liesse, rencontre la Grande Histoire, celle des personnages historiques et des héros, pour le pire et le meilleur. Le regard de Liesse propose ainsi un contrepoint salutaire au récit enjolivé du passé, tentant de dresser un pont entre les générations, les acteurs de l’histoire et les vies minuscules qui font le sel du hors champ historique. Mais surtout, il nous donne matière à réfléchir nous remettant en mémoire la formule de Paul Valéry : Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles.

Bref, laissez-vous ravir par l’imaginaire de Claire Duvivier. Un imaginaire finalement très ancré dans des préoccupations intimes et universelles, dépourvu de héros ou de anti-héros, mais pas d’une certaine éthique.

Un long voyage de Claire Duvivier – Aux Forges de Vulcain, collection « Fiction », mai 2020

La Ménagerie de Papier

Le cœur de la SF bat au rythme de la nouvelle. Je n’ai de cesse de le répéter sur ce blog et Ken Liu vient confirmer mes dires. Auteur américain d’origine chinoise, le bonhomme s’est taillé en effet une solide réputation dans le domaine de la nouvelle, raflant au passage quelques prix. La Ménagerie de Papier rassemble dix-neuf textes, une sélection n’ayant aucun équivalent outre Atlantique. D’aucuns trouveront peut-être à redire sur le choix opéré par les Quarante-Deux, à la manœuvre sur ce recueil, mais s’il est un reproche que l’on ne peut leur adresser, c’est celui d’avoir occulté un aspect de l’œuvre de l’auteur américain.

Pour ne rien cacher, les dix-neuf nouvelles, dont beaucoup sont inédites, survolent une grande variété de registres, de la science fiction bien entendu, à la fantasy historique, au fantastique, voire au policier, en passant par l’exercice de style, affichant la volonté indéfectible de l’auteur de mettre l’humain au centre de ses préoccupations. Sur ce point, Ken Liu se montre très clair dans l’avant-propos du recueil. Peu importe le genre de fiction où il écrit. Pour lui, seul compte l’état d’esprit qu’il cherche à transmettre au lecteur, ce petit miracle inhérent à tout acte de communication qui permet de traduire en terme d’émotions humaines le cheminement complexe de la pensée. De cette rencontre cognitive plus ou moins improbable, Ken Liu espère tirer un sentiment de compréhension mutuelle avec le lecteur.

En lisant La Ménagerie de Papier, j’avoue avoir été touché à plusieurs reprises par une étrange impression d’affinité, en dépit de l’éloignement culturel ou du contexte prévalant au moment de ma découverte du recueil. Toutes les nouvelles n’ont pas suscité le même émoi, loin de là. J’avoue même être resté complètement imperméable à certaines d’entre-elles. Mais, lorsque Ken Liu est parvenu à toucher l’esprit du lecteur que je suis, il a su le faire de manière très juste et très intense.

Inutile de dresser un inventaire circonstancié des dix-neuf textes du recueil, l’exercice me semble un tantinet vain puisque ne rendant pas justice à l’écriture simple et pourtant extrêmement évocatrice de l’auteur. Aussi, me contenterai-je de décliner les raisons pour lesquelles j’ai apprécié plus fortement certaines nouvelles. Au-delà du lieu commun science-fictif de l’invasion extraterrestre, « Renaissance » propose une intéressante réflexion sur la mémoire et le pardon, nous renvoyant au propos de L’Homme qui mit fin à l’Histoire. La possibilité d’exciser une partie de sa mémoire pour modeler la personnalité d’un individu apparaît également comme un instrument de domination bien pratique que n’aurait pas désavoué Big Brother, car il est beaucoup plus grave d’oublier que de se rappeler trop bien.

« Les algorithmes de l’Amour » comme « Faits pour être ensemble » explorent les tréfonds de l’esprit via les neurosciences, disséquant notamment la notion de libre-arbitre. Le premier texte me paraît beaucoup plus abouti, avec sa double trame et son dénouement dramatique, que le second dont la réflexion teintée de politique autour du système des recommandations se révèle au final un tantinet trop didactique.

Changement de ton et de registre avec « Le Golem au GMS », une nouvelle fantastique dans le décor d’un vaisseau de croisière en route pour une exoplanète balnéaire. Le texte flirte ici avec une malice et un humour délicieux. Une pause bienvenue, sans prétention et divertissante. En tout cas, je ne suis pas prêt d’oublier Rebecca Lau et ses lubies.

Avec « L’Erreur d’un seul bit », on revient aux choses sérieuses. Réflexion autour de l’amour et de la foi, après tout l’amour n’est-il pas aussi un acte de foi, ce texte fait se côtoyer le coup de foudre et l’épiphanie religieuse. Il pose en tout cas un postulat vertigineux : et si la foi en l’être aimé ou adoré n’était qu’une illusion induite par un dysfonctionnement neuronal ? Voici sans aucun doute le texte qui m’a le plus marqué.

Indépendamment du registre fantastique de l’un et du caractère science-fictif de l’autre, « La Ménagerie de papier » et « Mono no aware » partage une thématique commune. Les deux textes renvoient aux notions de déracinement, de mémoire et sans doute aussi à l’histoire. Ces courts récits sont aussi des petits chefs-d’œuvre de délicatesse et de pudeur, surtout le premier qui, pour le coup, n’a pas usurpé ses multiples récompenses.

Dans le registre de la fantasy historique, dans un style n’étant pas sans rappeler les enquêtes du juge Ti de Robert van Gulik ou les aventures de Maître Li et Bœuf Numéro Dix de Barry Hughart, « La Plaideuse » est un récit policier qui prend place en Chine pendant la période des Cinq dynasties et des Dix Royaumes. Enfant unique du célèbre plaideur Far, il incombe à la jeune Sui-Wei de faire toute la lumière sur la mort d’un marchand, tout en écartant les pistes les plus évidentes. Bref, le texte conjugue les plaisirs du récit de détective et de fantômes.

Avec ses dix-neuf nouvelles d’un éclectisme rare, La Ménagerie de papier tente de restituer un peu de chaleur humaine au sein d’un univers froid, insensible et privé de libre-arbitre. En nous racontant des histoires du futur, de l’ailleurs ou du passé, Ken Liu essaie de susciter un écho de sa propre sensibilité dans l’esprit du lecteur. Il oppose enfin le temps long des équilibres géologiques, génétiques et physiques, à celui beaucoup plus éphémère de l’histoire humaine. A suivre avec Jardins de poussière, second recueil paru dans nos contrées.

Autre avis ici ou .

La Ménagerie de Papier de Ken Liu – Coédition Le Bélial’ & Quarante-Deux, 2015 (recueil proposé par Ellen Herzfeld & Dominique Martel, traduit et harmonisé par Pierre-Paul Durastanti)

Vita Nostra

Pour Sacha, la fin de l’adolescence résonne comme une suite de mots, en apparence dépourvue de sens concret. Tout commence dans une station balnéaire paisible, où la foule anonyme vient prendre les eaux de la Mer Noire, et s’achève dans un amphithéâtre poussiéreux dont les zones obscures abritent des mondes mystérieux en gestation. Entre les deux termes de ce parcours initiatique, la jeune femme doit accomplir une mue douloureuse, guidée par un tuteur omnipotent et omniscient, sous la férule de professeurs dont l’enseignement cryptique cache une réalité ésotérique échappant au commun des mortels.

« Vita nostra brevis est, brevi finietur. »

Récit d’apprentissage, voire de transformation, mâtiné de fantastique, Vita Nostra s’annonce comme le premier opus du triptyque des « Métamorphoses » initié par le couple Diatchenko, dont les éditions de l’Atalante nous promettaient la parution du deuxième volet pendant l’année 2020, du moins avant l’irruption de la covid-19 dans notre quotidien. La quatrième de couverture évoque la « saga d’Harry Potter » et le roman Les Magiciens de Lev Grossman, histoire d’aguicher l’éventuel lecteur. N’ayant lu ni l’un ni l’autre, je ne m’aventurerai pas à confirmer ou contester la validité du parallèle. Confirmons pas contre sans ambages tout le bien exprimé ici ou sur la blogosphère pour ce roman littéralement bouleversant pour lequel l’intérêt croît à mesure que progresse l’apprentissage de son personnage principal.

Marina et Sergueï Diatchenko proposent une intrigue faussement linéaire, convoquant les ressorts classiques du récit d’apprentissage. On s’attache en effet à l’itinéraire d’Alexandra Samokhina, une jeune fille banale se destinant à des études supérieures dans un institut universitaire de philosophie. Mais, sa route croise celle d’un mystérieux inconnu, vêtu de noir, au regard caché par une paire de lunettes de soleil. Titillée par l’aiguillon d’une peur irrationnelle, elle tombe sous sa coupe, acceptant de rejoindre l’institut des technologies spéciales où il l’a inscrite d’autorité. À partir de cet instant, son destin est scellé et rien ne pourra plus venir interférer dans le processus commencé au bord de la rue Qui-mène-à-la-mer. Sacha va se révéler à elle-même et découvrir la réalité du monde, tel qu’il est en Vérité.

En lisant ces quelques lignes, d’aucuns pourraient juger Vita Nostra guère original. Bien au contraire, l’univers imaginé par le couple Diatchenko est beaucoup plus complexe et angoissant que ne le laisse supposer ses apparences. Au-delà de l’aspect répétitif et absurde des exercices, au-delà du côté coercitif de l’éducation dans les murs de l’Institut, au-delà de l’incompréhension intrinsèque suscitée par un enseignement considéré comme abscons, les épreuves subies par Sacha et ses condisciples nous plongent dans les affres de la crise de l’adolescence, comme on l’appelle pudiquement dans nos contrées. À bien des égards, une période périlleuse du point de vue physiologique comme psychologique, où l’enfant opère une transformation qu’il convoite mais qui également l’effraie car elle ne tolère aucun retour en arrière. Sur ce point, Vita Nostra n’usurpe pas le qualificatif de roman d’apprentissage. Mais, jamais éducation n’a été plus éprouvante, plus viscérale que celle décrite par Marina et Sergueï Diatchenko. Le couple nous fait littéralement vivre de l’intérieur la mue de Sacha pendant ses trois années d’études. Une métamorphose violente, traversée d’émotions excessives, de pulsions créatrices ou destructrices et d’expériences transgressives, au terme de laquelle la jeune adulte pourra se réaliser et trouver enfin sa place dans le monde, se projeter vers l’avenir, libérée de ses peurs. Ou pas.

Roman à l’atmosphère fantastique indéniable, Vita Nostra propose également une vision du monde singulière, débarrassée des artifices de la poudre de merlin-pinpin de la plupart des romans de fantasy. Une vision fondée sur une véritable réflexion philosophique, empruntant ses motifs à l’allégorie de la caverne de Platon, mais nous renvoyant aussi à la faculté démiurgique de l’écrivain, cet inconnu capable de mettre en mots des mondes entiers afin de nous transformer durablement. Ce créateur apte à projeter sur le papier un reflet du monde.

Vita Nostra est donc un roman fascinant qui ne se contente pas de nous bousculer dans notre zone de confort. Bien au contraire, sous couvert d’un roman initiatique travesti en fantasy, il nous renvoie une image complexe et anxiogène de l’adolescence, cette période interlope riche en potentiel et pourtant frappée du sceau de l’incertitude et du mal être. J’avoue maintenant attendre avec grande impatience le deuxième volet de ces « Métamorphoses ».

Autre avis ici.

« Les Métamorphoses » Vita Nostra (Vita Nostra, 2007) de Marina & Sergueï Diatchenko – Éditions l’Atalante, collection « La dentelle du cygne », octobre 2019 (roman traduit du russe par Denis E. Savine)