Le Châtiment des Flèches

Plaine hongroise aux alentours de l’An 1000. La Puszta s’apprête à résonner du fracas des armes car Géza, le fejedelem, autrement dit le prince suprême des tribus magyares, vient de mourir, laissant un embryon de royaume en héritage à son fils Istvàn. Aussitôt les vezérs se dressent contre le nouveau souverain. Le plus éminent parmi eux, Koppany, conteste déjà son pouvoir en vertu de la tradition des sept tribus, revendiquant le titre et l’autorité suprême et rejetant l’influence grandissante de la religion chrétienne. Il tente d’unir ceux que l’on surnomme les magyars noirs contre les fidèles d’Istvàn, rejouant l’éternel conflit entre la liberté et l’ordre. Autant dire un combat perdu d’avance…

Longtemps, j’ai lu beaucoup de fantasy, alignant avec gourmandise les trilogies, pentalogies, décalogies et autres cycles comme autant de petits pains au chocolat. Et puis, je me suis lassé… La faute à une BCF percluse de stéréotypes se contentant de reproduire des mêmes poncifs ad nauséam, voire pire, troquant le merveilleux contre un « réalisme » cru sorti du caniveau. En somme, de la fantasy entre gris clair et gris foncé (spéciale dédicace aux fans de J.-J. Goldman). Autant lire un roman noir plutôt que ces histoires de brigands encapuchonnés et d’aristocrates pervers et manipulateurs.

Bref, j’ai abandonné sans état d’âme les quêtes pour adolescent boutonneux, renonçant avec soulagement au registre pompier des épopées clinquantes dont l’aspect répétitif avait fini par me pomper l’air, et j’ai opté pour la parcimonie, privilégiant désormais  l’originalité, le borderline assumée ou plus classiquement pour le patrimonial.

Le Châtiment des Flèches relève de cette parcimonie et, pour le coup, l’objet se révèle une bonne pioche. Ayant déjà lu Furor, un demi-échec à mon avis, je connaissais le goût de Fabien Clavel pour l’Histoire. Avec Le Châtiment des Flèches, l’auteur français entreprend de réécrire l’histoire de la fondation du royaume de Hongrie, reprenant à son compte le légendaire magyar pour le transmuer en récit épique et tragique.

S’il ne fait pas montre d’une folle originalité dans le traitement de l’intrigue Le Châtiment des Flèches, Fabien Clavel réussit pourtant son pari, mêlant avec un grand naturel les ressorts de la fantasy, principalement la magie, au récit des chroniques étudiées par les historiens. Avec cette « matière de Hongrie », l’auteur brode une histoire familiale, matinée de trahison, où tous les personnages, y compris féminins, incarnent leur rôle avec conviction et fatalisme. Et, s’il ne fait pas l’économie d’une grandiloquence parfois un tantinet maladroite, il se montre au final assez convaincant dans ce récit de la fin d’un monde, celui des tribus des steppes confrontées à la naissance de l’État hongrois, épaulé par l’Église catholique. Deux puissances guère partageuses et sans doute plus attachées aux vertus de l’ordre et de l’obéissance qu’à la liberté et à l’indépendance.

Bref, voici un roman fort sympathique, qui se lit tout seul si l’on n’attache pas trop d’importance aux détails, et dont le souffle épique apporte un peu de fraîcheur sur l’univers de la fantasy francophone. Ce n’est déjà pas si mal.

chatiment_flechesLe Châtiment des Flèches de Fabien Clavel – Réédition en poche, J’ai lu, mars 2012

Royaume de vent et de colères

1596. La République catholique indépendante proclamée à Marseille par Charles de Casaulx cinq ans auparavant vit ses dernières heures. Issue des désordres provoqués par l’avènement d’Henri IV, elle ne peut plus guère compter que sur le soutien espagnol pour résister à la reconquête royale. Enfermés entre les murs de la cité phocéenne, Victoire, Gabriel, Axelle et Armand partagent le destin de ses habitants. Deux hommes et deux femmes, vétérans désabusés des guerres de Religion. Un quatuor qui se cherche désormais un avenir ou des raisons d’en finir. Victoire, chef de la guilde secrète des assassins, a fait et défait le pouvoir pendant des décennies. Au-dessus de la mêlée, mais toujours dans le sens de ses intérêts. Désormais âgée, elle envisage de se retirer sur un ultime coup d’éclat. En ce qui concerne Gabriel, pas question de prendre sa retraite, même si les années sont un fardeau pour sa carcasse éprouvée par les combats successifs. Rallié à la foi catholique, l’ancien huguenot espère toujours racheter sa lâcheté passée en sacrifiant sa vie pour une cause dont les partisans le méprisent. Tous deux fréquentent La Roue de la Fortune, l’auberge tenue par Axelle et son mari, ex-mercenaires en quête d’un quotidien plus apaisé après la violence des combats. Un choix difficile à accepter pour l’ancienne patronne de la compagnie du Chariot. Quant à Armand, il compte sur le silence de tous, au moins le temps de trouver un navire pour quitter le royaume avec Roland, son amant, et ainsi échapper aux convoitises et aux craintes suscitées par leur don pour la magie.

On a peine à imaginer la violence des guerres de Religion. Une férocité semblable à celle de la Terreur, pour ne prendre que cet exemple dans la longue liste des conflits fratricides. Près de quarante années de guerre larvée, entrecoupée de trêves et de massacres attisés par le fanatisme religieux, les luttes entre factions et le jeu dangereux des puissances étrangères, notamment les Habsbourg. Avec Royaume de vent et de colères, Jean-Laurent Socorro nous en livre un aperçu documenté, se focalisant sur un épisode méconnu : la République de Marseille. La ville méditerranéenne et l’Histoire servent de décor au drame tissé par quatre, voire cinq destins individuels dont l’auteur se plaît à nous dévoiler le caractère ambivalent et les renoncements. À grand renfort de flashbacks et d’ellipses, d’une écriture incisive, Jean-Laurent Socorro nous brosse ainsi quatre portraits dotés d’une réelle épaisseur psychologique, se montrant à la fois sensible et crédible, tout en évitant l’écueil de la sensiblerie. Parmi ceux-ci, on retiendra surtout Axelle, dont le caractère n’est pas sans rappeler celui de Cendres de Mary Gentle, en beaucoup moins agaçant tout de même, mais également Gabin sans « aime », le bonus poignant de cet ouvrage à bien des égards merveilleux, même si la fantasy proprement dite se trouve réduite à la portion congrue.

Avec ce premier roman, Jean-Laurent Socorro démontre, s’il est encore nécessaire de le prouver, que l’on peut violer l’Histoire pour lui faire de beaux enfants. Pour ce crime, nous lui souhaitons de toucher un lectorat nombreux. Il le mérite.

royaume_vent_coleresRoyaume de vent et de colères de Jean-Laurent Del Socorro – Éditions ActuSF, collection « Les Trois Souhaits »

Le Roi Arthur – Un mythe contemporain

Mythe issu d’une œuvre composite, née elle-même de multiples écritures et réécritures, agrégation de personnages et de thématiques variés, les récits du roi Arthur appartiennent à cette catégorie d’œuvre dont tout le monde connaît intimement quelques épisodes, sans savoir pour autant à quelle époque ils remontent.

Le Roi Arthur – Un mythe contemporain s’attache ainsi à démêler le long travail d’appropriation et de réappropriation d’un légendaire mythique par des sociétés très différentes les unes des autres. Car la figure du roi Arthur et de la cour de Camelot sont devenus les vecteurs de problématiques qui ne leur correspondaient pas à l’origine, au point de se transformer en allégorie de questions politiques et sociales.

Contributeur du site Goliard[s], animateur des séances Bobines et Parchemins, William Blanc n’est pas seulement l’un des trublions vilipendant les historiens de garde, ces tenants du roman national. Il se révèle aussi un formidable passeur, ne rechignant pas à convoquer la culture populaire pour redéfinir l’Histoire dans ses méthodes et son champs d’étude. Avec cet ouvrage documenté citant abondamment ses sources et joliment illustré, il montre d’ailleurs sa grande connaissance du sujet avec une ouverture d’esprit exemplaire. Rien ne semble en effet échapper à sa recension, ni le roman historique ni la fantasy. Via le cinéma, le roman de genre, les comics et les jeux vidéos, il s’attache à toutes les occurrences d’un mythe dont les déclinaisons épousent les préoccupations des époques qui l’ont successivement réactivé.

percevalLe Roi Arthur commence naturellement par un rappel des origines de la légende. Sur l’histoire du personnage, on renverra les curieux vers l’excellent essai de Alban Gautier cité parmi les notes de William Blanc. Cette nécessaire évocation des sources permet de comprendre comment on est passé de la figure pseudo-historique du souverain brittonique, évoquée par Nennius dans son Historia Brittonum, au roi mythique de l’époque victorienne.

De simple chef de guerre brittonique, en lutte contre les Anglo-saxons, dont l’existence semble calquée sur des modèles puisés dans la Bible ou dans la culture antique, le personnage d’Arthur se mue en roi légendaire, incarnant dans les récits du Mabinogion une forme de revanche symbolique des peuples brittoniques. Mais, il faut attendre L’Histoire des rois de Bretagne de Geoffroy de Monmouth pour que le souverain britannique devienne un mythe européen. Traduit en langue d’oïl par Wace, ce récit fondateur de l’histoire britannique connaît un grand succès dans l’aristocratie, au point de donner naissance à ce que l’on a appelé la « matière de Bretagne », essaimant jusque dans le monde germanique avec le Parzival de Wolfran Von Eschenbach. La figure arthurienne y incarne l’image idéale d’un roi arbitre entourée d’une chevalerie d’abord courtoise, puis résolument chrétienne. Le mythe opère ainsi déjà un glissement pour correspondre aux attentes de la classe dominante. Récupérée par les Plantagenêts pour asseoir leur hégémonie et leur prétention à un pouvoir impérial, la légende s’anglicise ensuite avec Thomas Malory. Le Morte Darthur devient ainsi la matrice d’une identité nationale anglaise. Un terreau dans lequel le XIXe siècle va puiser sans vergogne, après l’éclipse des XVIIe-XVIIIe siècle, inspirant la poésie de Tennyson et la peinture préraphaélite.

Sujet apprécié jusque-là uniquement dans les milieux de l’aristocratie, la légende se popularise en traversant l’Atlantique, d’abord avec Mark Twain et son Yankee du Connecticut à la cour du Roi Arthur. L’auteur propose de Camelot une vision ambivalente, critiquant de manière féroce les idéaux passéistes de la noblesse, sans épargner les tendances monarchistes de la grande bourgeoisie d’affaires américaine. Si le roman de Twain connaît un succès retentissant, y compris en URSS, le mythe lui-même s’enracine aux États-Unis, se chargeant des valeurs propres à l’exceptionnalisme américain, via une sorte de translatio imperii. Décliné en édisonades, films, comics, pièces de théâtre, voire en publicité, le mythe d’Arthur devient un prétexte pour célébrer le génie américain et sa supériorité intrinsèque. Et pendant que la chevalerie épouse les combats de l’Amérique contre le nazisme, puis le communisme, le cow-boy devient le chevalier des temps modernes, vecteur des vertus de liberté et de civilisation.

T.H. White apparaît comme la deuxième influence notable dans le processus d’américanisation de la légende arthurienne. La tétralogie de l’auteur anglais propose en effet un modèle plus conforme à l’idéal démocratique et pédagogue prôné par Kennedy et ses successeurs démocrates. La chevalerie et ses valeurs sont tournées en ridicule au profit du savoir et de la connaissance. Le film Merlin l’enchanteur, adaptation au cinéma par Walt Disney du premier tome de l’œuvre de T.H. White témoigne de cette vision.

Pendant qu’aux États-Unis, on brode autour de l’idéal fantasmé de Camelot, le débat se focalise en Grande-Bretagne sur l’historicité du mythe. Un point de vue n’étant pas sans soulever quelques problèmes identitaires. Comment en effet encenser un résistant à l’invasion anglo-saxonne dans un pays où cette ethnie et cette culture sont désormais majoritaires ? Si l’historicité d’Arthur sert d’argument à la renaissance de l’identité celte, débouchant sur un tourisme arthurien en Cornouailles, au grand dam des autonomistes, du côté anglais, on préfère se contenter du roi légendaire. La synthèse se fait finalement autour d’une romanisation d’Arthur. C’est l’acte de naissance de Lucius Artorius Castus, général romain du IIe siècle originaire de Dalmatie. Si l’hypothèse paraît fragile, elle permet cependant de sortir la figure héroïque de la lutte identitaire dont elle faisait les frais. D’autres folkloristes s’empressent d’ailleurs de l’étoffer en évoquant une possible piste sarmate. Mais tout ceci reste assez hasardeux, faute de sources fiables pour le confirmer.

Avec l’essor de la fantasy, le mythe devient une composante de la culture de masse, échappant au Moyen-Âge fantasmé pour épouser des problématiques sociétales plus contemporaines. Camelot participe ainsi à une sorte de stratégie pour réenchanter le monde, faisant échos aux préoccupations de la contre-culture et alimentant en même temps une subculture qui s’exprime dans le rock, les romans de genre, les fêtes étudiantes, les jeux vidéo et les comics. Les récits arthuriens opèrent leur révolution sexuelle, les personnages féminins prenant davantage de place. Merlin, jusque-là un peu délaissé, devient un acteur majeur du mythe, profitant sans doute aussi du succès du Seigneur des Anneaux et de son personnage emblématique Gandalf.

Entamé avec les années 1960-70, le processus se poursuit jusqu’à aboutir à une dilution du mythe dans le creuset de la mondialisation, faisant notamment l’objet de nombreux détournements. Récit d’un monde finissant empreint de nostalgie, l’utopie de Camelot se fait aussi porteuse d’espoirs. De quoi inspirer de nouveaux artistes, en quête de motifs et de légendes à tisser. De quoi aussi nourrir d’autres études cherchant à retrouver dans les divers avatars du mythe des échos de nos préoccupations présentes.

Loin d’être exhaustive, la recension de William Blanc s’efforce de dévoiler les liens, même tenus, et les influences entretenus par la légende arthurienne et un imaginaire collectif gavé d’images et de sons par l’industrie du divertissement. Un foisonnement dont il reconnaît lui-même avoir négligé certains aspects, même s’il pousse n’écarte pas.

Plaisir apprécié de l’érudit, qui y trouvera sans doute matière à moult commentaires, l’essai de William Blanc se révèle également une œuvre de vulgarisation documentée sur un sujet dont on n’a pas fini de découvrir toutes les occurrences. En cela, il apparaît comme le compagnon idéal du Arthur de Alban Gautier, un tantinet frustrant sur ce point.

libertalia-le_roi_arthur-couv_web_rvbLe Roi Arthur – Un mythe contemporain de William Blanc – Éditions Libertalia, novembre 2016

L’épée brisée

epee_brisee2Parmi les auteurs de l’âge d’or américain, Poul Anderson a longtemps souffert dans l’Hexagone d’un ostracisme tenace, au point d’être considéré par beaucoup comme un auteur mineur. On renverra les éventuels curieux à l’article de Philippe Boulier (in Bifrost n°75) pour approfondir les raisons de ce malentendu. Une injustice désormais réparée grâce en particulier au travail de Jean-Daniel Brèque et à la constance des éditions du Bélial’.

Avec L’Épée brisée, Poul Anderson fait sienne la matière des peuples du Nord, nous narrant une geste sauvage, pleine de bruit et de fureur, où les passions humaines teintées de magie se mêlent aux sombres desseins des dieux et des créatures de la féerie. A l’instar de la saga des Völsungar, le roman apparaît comme le récit d’un destin funeste, celui d’Orm le viking et de sa descendance. Pour venger sa maisonnée massacrée par le Danois, une sorcière anglo-saxonne conspire l’enlèvement de son premier-né. Remplacé par un changelin conçu à sa ressemblance par le duc des elfes Imric avec une princesse troll enfermée dans les geôles de son château, le nourrisson est élevé conformément aux coutumes d’Elfheim. Nommé Skafloc, il devient un guerrier redoutable, apte à manier le fer honni par les peuples de la féerie, pendant que son double, Valgard, tombe sous l’emprise de la sorcière saxonne et cause le malheur de sa famille adoptive.

Dans une veine assez proche de La Saga de Hrolf Kraki, roman plus tardif, L’Épée brisée retranscrit avec lyrisme le légendaire des peuples du Nord, scandinaves et celtes y compris. Il lui donne corps, restituant l’atmosphère et le souffle archaïque prévalant dans les sagas. On serait bien en mal de trouver un héros dans ce roman violent où les hommes demeurent jusqu’au bout les jouets de puissances occultes dépourvues de pitié ou de compassion. On ne décèlera pas davantage une once de romantisme pompier dans cette tragédie aux accents crépusculaires, où nul ne ressort indemne. Que ce soit Skafloc et son épée maudite, Valgard, meurtrier de sa propre famille, ou Freda, tiraillée entre sa foi chrétienne et son amour impie pour son frère, tous demeurent prisonniers de leur fatum.

Dans une préface dithyrambique, Michael Moorcock établit un parallèle entre ce roman et Le Seigneur des Anneaux, paru la même année. Que l’on me permette de nuancer le jugement de l’auteur anglais. Certes, les deux œuvres puisent leur inspiration dans le même légendaire, mais le rapprochement avec Le Silmarillion me paraît plus judicieux, en particulier la geste consacrée aux enfants de Hurin. Sans doute Moorcock s’est-il laissé aveugler par son admiration pour les destins tragiques de Skafloc et de Valgard dont on retrouve un écho évident dans le cycle d’ « Elric ».

Récit de vengeance et de malédiction, L’Épée brisée apparaît aussi comme celui de la fin d’un monde. Celui des elfes, des trolls et de toutes les créatures de la féerie. Celui des Ases, Jötuns et sidhes, amenés à renoncer à leur statut divin pour s’effacer devant la foi chrétienne et l’Histoire. Pas sûr qu’il faille le déplorer ou s’en réjouir. Sur ce point, l’auteur américain n’entretient guère le doute. Il préfère célébrer les plaisirs simples d’une existence humaine apaisée. Une philosophie de vie guère éloignée de celle des hobbits…

A bien des égards, L’Epée brisée s’impose comme une œuvre puissante, sans concession, très éloignée des recettes et de la platitude de la big commercial fantasy. Un roman d’un archaïsme qui le rend encore plus précieux.

epee_briseeL’Épée brisée (The Broken Sword, 1954) de Poul Anderson – Éditions Le Bélial’, novembre 2014 – Réédition au Livre de poche, 2016 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean-Daniel Brèque)

Trois cœurs, trois lions suivi de Deux regrets

Longtemps les ouvrages de Poul Anderson, en dehors de l’amusant Les Croisés du cosmos, ont été assez difficiles à trouver dans l’Hexagone. Un fait désormais révolu grâce notamment aux éditions du Bélial’. La présente réédition s’enrichit d’ailleurs pour l’occasion d’une préface de Jean-Daniel Brèque et de deux nouvelles, les fameux « Deux regrets » du titre (le premier des deux récits, « L’Auberge hors du temps », étant initialement paru dans Fiction en 1980, l’autre, « La Ballade des perdants », étant pour sa part inédit).

Une fois n’est pas coutume, commençons par la fin. Les deux nouvelles qui clôturent cette réédition ne sont pas nécessaires à la compréhension du roman lui-même. Elles offrent à Anderson l’occasion de prolonger ces rencontres impossibles entre personnages réels et fictifs, issus d’époques et d’univers parallèles différents, dans un lieu neutre né de son imagination : l’auberge Au Vieux Phénix. De ces deux rencontres impossibles se dégage une atmosphère de fatalisme. Toutes les personnalités illustres qui se côtoient temporairement, restent hélas liées à leur histoire personnelle sans disposer de la possibilité de changer celle-ci. Et finalement, seuls les amoureux et les poètes peuvent tirer profit de ce répit.

Penchons-nous maintenant sur le morceau principal de cette réédition : le roman Trois cœurs, trois lions. Un texte particulier puisqu’il relève de ce sous-genre étrange que l’on appellera la fantasy rationnelle. Une telle entrée en matière peut paraître paradoxale, voire hérétique aux yeux du plus fervent des rationalistes. Elle correspond pourtant à la réalité du récit tel qu’il a été conçu et écrit par Anderson. Aussi, précisons les choses pour éviter toute controverse stérile.

Au début du récit, le héros Holger Carlsen est en fâcheuse posture. Engagés dans une opération capitale pour la Résistance et les Alliés, lui et ses camarades sont cernés par l’armée allemande sur une plage de la Baltique. L’avenir de Carlsen semble se borner à deux possibilités : au mieux, les geôles de l’occupant ; au pire, une mort qu’il espère prompte et sans douleur. Cependant, une troisième éventualité s’offre à lui sans crier gare : être projeté dans un univers parallèle, univers de fantasy que notre héros danois va s’empresser d’investir afin de survivre. En effet, le monde dans lequel Carlsen atterrit, nu comme un ver, est un univers de fantasy héroïque de la plus belle eau. En matière d’archétypes, on y trouve que du lourd : dragon, ogre, géant, troll, elfe, fée, chevalier, sorcière, mage… Anderson a cependant le bon goût de s’inspirer de l’imagerie carolingienne et non de la matière de Bretagne. Nous sommes ainsi en terre plus continentale qu’insulaire, plus germanique que celte. Ce qui n’enlève rien au caractère merveilleux de l’affaire, d’autant plus qu’Holger se retrouve fort rapidement embarqué dans une quête où il sera beaucoup question d’affrontement entre Loi et Chaos. Un Chaos fort menaçant… Fort heureusement, Poul Anderson nous narre les mésaventures de messire Holger avec une légèreté et une drôlerie — un peu à la manière des Croisés du cosmos — qui aiguise le sourire plus d’une fois et c’est sans doute cela qui rend cette lecture moins pesante au final.

Mais revenons à notre affirmation de départ : où est le rationnel dans tout ce fatras de fantasy ? Dans le point de vue du héros qui ne se départit à aucun moment de son esprit logique. Tout phénomène ayant son explication, il cherche avant tout à rationaliser lorsque survient l’impossible. Il interprète ainsi les événements extraordinaires avec le regard d’un ingénieur, accomplissant des prodiges grâce à ses connaissances scientifiques et techniques, comme par exemple lorsqu’il vainc un dragon avec quelques notions de thermodynamique.

Au terme de cette chronique, il faut reconnaître que ce roman léger, qui n’accuse en rien ses quarante-cinq ans d’âge, est à lire autant par curiosité (il est indéniable qu’on y trouve l’une des inspirations majeures du Michael Moorcock du Champion Éternel) que pour se distraire. Terminons en soulignant le sérieux du travail accompli (traduction révisée et bibliographie en fin d’ouvrage — voici un détail qui compte dans une période de rééditions trop souvent bâclées). Maintenant, espérons la réédition de Tempête d’une nuit d’été, autre roman de Poul Anderson appartenant au même cycle que Trois cœurs, trois lions.

trois-coeurs_trois-lionsTrois Cœurs, trois lions suivi de Deux regrets (Three Hearts and Three Lions, 1961) de Poul Anderson – Éditions du Bélial’, 2006, disponible en poche chez Folio SF (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jean-Daniel Brèque)

Eric

Eric, jeune adolescent boutonneux de treize ans à peine, l’âge d’or pour les choses avec des boulons, se pique de démonologie. En invoquant un démon (que Belzébuth me tripote), histoire d’exaucer trois vœux lui tenant à cœur (et à d’autres organes que la morale réprouve), il provoque le retour de la pire calamité qu’ait jamais connu le Disque-Monde. Aaargl ! D’aucuns auront immédiatement reconnu, du moins ceux ayant lu Sourcellerie, Rincevent et son bagage à mille-pattes et une bouche.

« Je veux la domination des royaumes du monde. Je veux rencontrer la plus belle femme de tous les temps et je veux vivre pour toujours. »

Faisons court. Cette variation autour du mythe de Faust, évoqué de manière fort lointaine, se révèle fort décevante. On a connu Terry Pratchett plus inspiré et surtout plus enjoué. Ici, rien de tout cela. Les trois vœux d’Eric servent de prétexte à un périple dans le temps et l’espace, jalonné de rencontres supposées amusantes, jusqu’aux origines de l’Univers, via un détour par les jungles du Klatch central, où Rincevent et Eric contribuent à modifier les habitudes cultuelles des autochtones, et la fin de la guerre de Tsort, qui finalement aura lieu et se déroulera comme prévu par l’Histoire, malgré les tentatives de détournement piteuses de nos deux voyageurs.

Hélas, malgré toute ma bienveillance, j’ai dû me faire une raison. Eric est un épisode mineur, voire dispensable, des « Annales du Disque-Monde ». Un ectoplasme de roman satirique. Après un argument de départ prometteur, les running gags s’essoufflent en effet rapidement, Terry Pratchett ayant troqué ses saillies drolatiques contre une version plus asthmatique. Seul le sandwich oeuf-cresson titille un instant les zygomatiques (merci les Monty Pythons), et encore, avec beaucoup d’indulgence. Quant à l’intrigue, elle se dénoue l’aiguillette de manière besogneuse, n’accouchant que de péripéties molles et d’un final somme toute attendu.

Bref, on s’ennuie ferme, tournant les pages sans conviction avec une seule idée en tête : oublier ce volume calamiteux des « Annales du Disque-Monde ». Vite ! Vite ! Le suivant !!

ericFaust Eric – « Les Annales du Disque-Monde » (Faust Eric, 1990) de Terry Pratchett – Éditions de l’Atalante, 1997 (roman traduit de l’anglais par Patrick Couton)

L’Alchimiste de Khaim

Petite pause lecture avec une novella de Paolo Bacigalupi, la Révélation SF de ces dernières années en ce qui me concerne. L’auteur s’octroie avec L’Alchimiste de Khaim une courte récréation avec un conte fantastique qui ne dépareillerait pas dans la bibliographie de Neil Gaiman.

Petite cité insignifiante, Khaim est devenue, par la force des choses, l’ultime bastion du monde libre. Pourtant, elle semble sur le point de perdre la guerre menée depuis des années contre les assauts du roncier géant qui a englouti inexorablement sous ses vrilles barbelées l’Empire. Rien ne paraît en effet en mesure de repousser, voire de ralentir, la prolifération du végétal et de ses épines empoisonnées. Ni la proscription de la magie, la principale cause de la croissance des ronciers, ni les brigades de conscrits chargées de défricher les abords de la ville. L’Empire se réduit ainsi à une peau de chagrin au grand dam du Maire de Khaim et du Majistère Scacz qui voient les réfugiés affluer et le désordre progresser. Du fond de son atelier, où il se livre à des expérimentations depuis des années, Jeoz pense avoir trouvé le moyen d’éliminer la menace. Une méthode alchimique dont il espère tirer profit pour soigner sa fille. Seuls les sorts semblent en effet la soulager du mal qui peu-à-peu l’asphyxie. En détruisant les ronciers, l’alchimiste pense pouvoir lever l’interdiction pesant sur la magie et ainsi offrir un avenir à sa progéniture. Hélas, le Maire et Scacz réservent à son invention un autre usage…

« Chaque lanceur de sorts a une bonne excuse. Si nous offrions des grâces individuelles, nous commettrions un suicide collectif. C’est un joli puzzle pour l’éthique d’un homme tel que vous. »

Sous les dehors faussement enfantin du conte, L’Alchimiste de Khaim propose un questionnement moral bigrement adulte. L’amour paternel de l’alchimiste Jeoz y fait l’amère expérience de la duplicité du pouvoir. Paolo Bacigalupi confronte l’intérêt général à l’intérêt privé, mais sans chercher à opposer l’un à l’autre. Il s’attache plutôt à démonter les ressorts intimes des motivations humaines, posant le dérèglement de la nature, ici incarné par le développement des ronciers, comme la conséquence des activités humaines, en particulier l’usage inconsidérée de la magie et l’hubris des majistères. Bref, l’auteur américain ne s’éloigne finalement pas de ses thématiques habituelles. Il se contente juste d’en varier la forme, donnant naissance au passage à un monde fantastique joliment troussé.

Voici donc une lecture bien sympathique, à intercaler entre deux pavés plus exigeants ou en attendant la traduction du prochain roman de Paolo Bacigalupi.

LAlchimiste-de-Khaim_3501L’Alchimiste de Khaim (The Alchemist, 2011) de Paolo Bacigalupi – Éditions Au diable vauvert, 2014 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Sara Doke)