Les Neuf Noms du Soleil

Reprenant à son compte la formule de Dumas, Les Neuf Noms du Soleil viole l’Histoire de Xénophon d’Athènes pour lui donner une belle progéniture, riche en morceaux de bravoure, en batailles épiques et en actes héroïques, renvoyant la plupart des récits de fantasy aux calendes grecques. Le roman de Philippe Cavalier confirme ainsi que rien ne peut se substituer à la matière historique, en terme d’authenticité, lorsqu’il s’agit d’échafauder intrigues politiques ou familiales, quand on souhaite mettre en scène batailles et affrontements, voire camper des personnages mémorables. Bref, rien ne vaut la réalité lorsque l’on souhaite alimenter en images fortes le théâtre de l’imaginaire.

L’expédition des Dix Mille, narrée dans l’Anabase par Xénophon, appartient ainsi à ces gestes épiques, au même titre que l’Iliade ou l’Odyssée si l’on reste dans le domaine grec, dont le récit a rejoint la postérité, montrant le chemin à d’autres conquérants. Elle témoigne également de l’éveil d’une culture européenne, façonnée au fil des récits de la Chanson de Roland, des légendes arthuriennes et des sagas scandinaves. Cette Matière de Bretagne, d’Italie ou de France dont les modèles irriguent jusqu’à nos jours l’imaginaire de la fantasy.

Pour revenir à Xénophon, que nous décrit exactement l’Anabase ? Au lendemain de la seconde partie de la Guerre du Péloponnèse qui voit la démocratie athénienne vaincue et la puissance de Sparte sévèrement amoindrie, le récit de Xénophon raconte la participation de mercenaires grecs, issus de plusieurs cités autrefois ennemies, à la guerre opposant les deux héritiers de l’Empire achéménide. Attirés par les perspectives de pillage qui s’offrent à eux, mais sans doute aussi tiraillés par l’envie de se venger d’un empire perse ayant tenté de les asservir pendant les guerres médiques, les Grecs prennent le parti du cadet Cyrus contre l’aîné déjà couronné, Artaxerxès II. Un mauvais choix puisque l’expédition s’achève par la mort de Cyrus pendant la bataille de Cunaxa, livrée aux portes de Babylone. L’Anabase devient à partir de cet événement le récit de la retraite des Dix Mille qui voit les mercenaires se jouer des périls pour regagner leur patrie natale, au prix de combats incessants contre l’armée perse et les peuplades sauvages des pays qu’ils traversent. Une geste héroïque qui en inspirera sans doute une autre, celle d’Alexandre le Grand.

Mais, revenons au roman de Philippe Cavalier. Sous sa plume, le périple des Dix Mille se transforme en épopée violente, se parant des couleurs de l’Histoire pour mieux nous tromper. Prenant racine dans la Grèce classique, à l’époque de la Guerre du Péloponnèse, Les Neuf Noms du Soleil commence presque tranquillement, reconstituant avec soin et minutie le paysage social, cultuel et politique de l’Attique de la fin du Ve siècle av. J-C. On assiste aux derniers combats de la première partie de la guerre entre Sparte et Athènes, aux ravages de la peste qui finit par emporter Périclès et son hégémonie. On goûte à la vie et à la morale des Euménides, vieilles familles de l’aristocratie grecque, plus proches des valeurs défendues par les Spartiates que d’un Démos sensible aux promesses des démagogues. On participe à la grande procession des Panathénées, arpentant avec la foule les abords du Parthénon sur l’Acropole. On côtoie enfin quelques unes des grandes figures de la Grèce antique dont le souvenir fait le bonheur de l’amateur d’humanités, Socrate bien entendu, mais aussi Platon (de manière plus défavorable), Alcibiade, Thucydite, Nicias

Et puis, avec la fin de la guerre du Péloponnèse, les événements se précipitent. À la jeunesse de Xénophon, à ses années de formation auprès de sa famille et durant son emprisonnement à Sparte, succède le récit de son exil et de sa participation à l’expédition des Dix Mille, dirigée par le stratège Cléarque. Le jeune Athénien rejoint l’armée hétéroclite rassemblée par Cyrus à Sardes. Le rythme s’accélère alors, Philippe Cavalier s’attachant désormais au plus près de la progression de la troupe jusqu’aux portes de Babylone, où les adversaires amassent leurs forces avant de les lancer à l’attaque durant la bataille de Cunaxa. L’affrontement est sans doute le point culminant du roman. Un morceau de bravoure où se déchaîne l’art de tuer des phalanges grecques. L’auteur décrit sans fard l’engagement violent des combattants et des animaux, chevaux et éléphants, ne faisant l’impasse sur aucune blessure, ni les décapitations, ni les démembrements, ni les éventrations. Sous sa plume, le champ de bataille se révèle une mêlée confuse et brutale que n’aurait pas désavoué Robert E. Howard. Il ne nous épargne pas davantage la curée provoquée par la prise du camp d’Artaxerxès. Une mise à sac impitoyable menée par des hoplites qui ne savent pas encore qu’ils appartiennent au camp des vaincus.

Arrivé à ce point de basculement, le récit s’oriente vers la description de la longue retraite des mercenaires grecs, exploit accompli sous la menace constante des contingents innombrables de l’Empire perse. S’ensuit un long périple jalonné d’embuscades, de batailles harassantes, de tueries répétitives qui épuisent autant l’armée grecque que le lecteur. Sans doute l’éditeur eût-il dû procéder ici à quelques coupes, mais on ne lui en veut pas de trop, car cela permet de faire oublier l’amourette et les étreintes moites de Xénophon avec sa jeune épouse. Un peu too much, quand même.

Si l’Histoire constitue le principal moteur du récit des Neufs Noms du Soleil, Philippe Cavalier flirte également avec la fantasy, celle de Salambô de Gustave Flaubert ou de L’Atlantide de Pierre Benoît, multipliant les clichés orientalistes. De la péninsule d’Anatolie à la Colchide, en passant par l’Arménie sauvage, les Dix Mille se frottent à des peuples échappés d’une géographie imaginaire. Ménades tentatrices, androphages monstrueux terrés dans les profondeurs infernales de la montagne, cité cachées, divinités chthoniennes, rites dionysiaques, hordes cannibales aux pratiques impies, l’auteur laisse libre cours à son imagination pour combler les zones d’ombre du récit, donnant lieu ainsi à quelques belles pages horrifiques, voire carrément gores, dont on goûte le caractère effroyable.

Les Neuf Noms du Soleil a donc de quoi réjouir l’amateur de péplum, de démesure, d’épopée violente et de personnages bigger than life. Bref, l’amateur d’aventures sans autre arrière-pensée que celle de divertir de manière intelligente. La denrée est rare par les temps qui courent.

Les Neuf Noms du Soleil de Philippe Cavalier – Éditions Anne Carrière, mai 2019

Les Sentiers des Astres, tome 3 : Meijo

Annoncé comme une trilogie, « Les Sentiers des Astres » semble connaître le même syndrome de dilatation que « Rois du monde », la saga celtique écrite par Jean-Philippe Jaworski. Un phénomène n’étant pas pour me déplaire, même s’il ne faudrait pas que l’auteur en abuse, de peur de voir la montagne accoucher d’une souris. Depuis la parution des trois premiers volumes de « Les Sentiers des Astres », Stefan Platteau a publié en effet Le Roi cornu et Dévoreur, deux novellas secondaires situées mille ans avant Manesh, délaissant pour un temps la trame principale de la quête du Roi-Diseur. Un fait d’autant plus fâcheux qu’il avait laissé le barde Fintan Calathynn et ses compagnons de fortune dans une situation où primaient l’incertitude et la perspective d’une issue fatale. Sur ce point, Meijo, troisième tome de ce qu’il convient d’appeler maintenant un cycle, apporte quelque éclaircissements, même s’il ne diminue pas l’importance des menaces qui assaillent de toutes parts les pèlerins dans leur quête du Roi-Diseur.

Une fois commencée la lecture, il ne faut guère de temps pour retrouver ses repères sur « Les Sentiers des Astres » et renouer avec la geste de Fintan Calathynn, Manesh et Shakti. Dans ce récit ample où se mêlent toujours l’histoire, la cosmogonie et la mythologie indo-européenne, Stefan Platteau déploie ses talents de conteur et de faiseur d’univers, nous immergeant sans coup férir dans un monde secondaire foisonnant. Une nouvelle fois, deux trames s’entrelacent révélant par touches progressives un monde à l’ancienneté vertigineuse, dont le worldbuilding d’orfèvre ne cesse d’impressionner, tant il se montre d’une profondeur et d’une cohérence mûrement réfléchies. L’auteur belge fait littéralement œuvre d’ethnologue de l’imaginaire pour échafauder un univers à la fois exotique et familier, véritable personnage à part entière aux côtés des survivants de l’expédition du seigneur Rana. Il confirme ainsi la vocation de livre-univers dévolue à ce cycle, tout en conférant aux personnages principaux une épaisseur psychologique leur faisant dépasser le statut de simple archétypes.

Poursuivant sa quête du Roi-Diseur, le groupe espère toujours atteindre son objectif afin de mettre un terme à la guerre civile déchirant les terres de l’Héritage. Acculés à la défensive par les forces maléfiques des nendous et par leurs alliés, les enfants de l’Hermine, avec l’aide des Teules, ils s’échappent dans l’Outre-songe sans savoir que les noirs démons les y attendent en embuscade. La traque donne ainsi lieu à une atmosphère oppressante, où les accélérations de rythme ne ménagent guère de repos et où les morceaux de bravoure flirtent avec l’horreur, voire le gore. Heureusement, les fugitifs disposent également de moments de répit, propices à la remémoration, même si ces accalmies attisent également la paranoïa et le doute pesant sur la compagnie. Les traîtres rôdent plus que jamais, plombant un climat de confiance bien fragile. On explore ainsi à nouveau le passé de Shakti, notamment son arrivée dans le Royaume de l’Héritage après l’exil forcé résultant de la mort de la « Croque-Carcasse », l’ourse tutélaire du Lempio. On y approfondit ses relations avec Meijo, notamment l’emprise délétère exercée par son amant. Poussée à la prostitution par son amant, l’existence de Shakti s’apparente à une irrésistible dégringolade, lui faisant éprouver dans sa chair l’infamie de son compagnon et l’infortune d’une déchéance totale. Le récit est aussi l’occasion d’appréhender plus en profondeur la diversité de l’Héritage, d’en apprécier toutes les nuances et la dureté. Des bas fonds sordides d’Hekarling, où se trame une lutte des classes impitoyable, aux tours d’Andristar, en passant par la cité sainte de Mystan, Stefan Platteau décline ainsi un monde fourmillant de détails sur les us et coutumes, les techniques, les croyances et les paysages d’une civilisation où les vestiges laissées par les dieux côtoient les réalisations humaines, pour le meilleur et le pire.

En dépit de quelques longueurs et d’une densité descriptive parfois étouffante, Meijo ne vient donc pas tempérer l’enthousiasme soulevé par les deux précédents tomes. Et, on se prend maintenant à rêver d’un dénouement en apothéose. Pas trop fort quand même, de crainte d’être déçu. En attendant, ce troisième volet des « Sentiers des Astres » confirme que la destination compte moins que le voyage.

Les Sentiers des Astres, tome 3 : Meijo de Stefan Platteau – Les Moutons électriques, mai 2018

La quête onirique de Vellitt Boe

S’il me fallait établir un classement de mes lectures lovecraftiennes, je porterais au pinacle l’univers des « Contrées du rêve ». Découvert à l’époque où ils figuraient au sommaire du recueil Démons et merveilles, les textes de La Quête onirique de Kadath l’inconnue ont bénéficié d’une réédition chez Mnémos, aux côtés des autres récits ressortant du même monde (parus jadis dans le recueil Dagon). L’ensemble a profité au passage d’une nouvelle traduction qui, loin d’être seulement cosmétique, apporte une vraie plus-value à l’œuvre. Mais, ce n’est pas sur sa relecture que je vais m’étendre, plutôt sur sa réinterprétation par Kij Johnson dont j’avais dit grand bien au moment de la parution de la novella Un pont sur la brume.

L’autrice nous propose en effet avec La Quête onirique de Vellitt Boe une suite maline mais sans doute un peu sage de cet univers, on va y revenir. Pour tout dire, si j’ai trouvé l’argument féministe malin, il n’en va pas de même pour l’aspect ballade qui accuse de sévères coups de mou et ne parvient pas à masquer son côté plan-plan, même si l’arrivée dans le monde de l’éveil rattrape un tantinet le coup.

Revenons à l’argument de départ. Vellitt Boe est une vieille femme qui, après avoir beaucoup voyagé dans sa jeunesse, a décidé de poser son sac au sein du Collège de femmes d’Ulthar, institution exclusivement féminine dont le statut précaire n’est hélas plus à démontrer. Pensez-vous, comment accorder confiance à cette engeance féminine, surtout si elle se pique d’étudier les sciences comme les hommes ? Bref, même si la mansuétude masculine s’étend jusqu’à accepter de voir des femmes étudier à Ulthar, il ne faudrait pas grand chose pour voir cette faveur supprimée. Et justement, voilà qu’une jeune étudiante a pris la clé des champs… ou plutôt des rêves, entamant un voyage impromptu, en galante compagnie. Un incident bien fâcheux pour les dirigeantes de l’université, d’autant plus que son père leur apporte un appui non négligeable. Si l’événement inquiète beaucoup ses collègues, il permet à Vellitt Boe de reprendre son bâton de pèlerin afin de tailler la route pour rattraper l’écervelée. Elle entame ainsi un voyage en sens inverse de celui de Randolph Carter, des contrées du rêve au monde de l’éveil.

Ne tergiversons pas. Le principal point fort de La Quête onirique de Vellitt Boe apparaît bien dans ce personnage féminin auquel Kij Johnson apporte un traitement convaincant, lui conférant chair et âme. On troque ainsi le naïf et falot Randolph Carter, incapable de ne rien faire tout seul, contre une femme expérimentée, rodée aux us et coutumes, dont le regard désabusé, surtout sur son ancien compagnon, se teinte toutefois encore d’une once d’émerveillement, même si c’est dur. Car les contrées du rêve ne sont pas une terre idyllique, bien au contraire, les femmes y sont victimes autant qu’ailleurs de la discrimination et de la violence des prédateurs, surtout masculins. Et ne parlons pas des dieux, zoogs, goules inconstantes, gugs et autres créatures inquiétantes. Bref, prendre la route seule n’est pas un périple qui s’improvise et il convient de prendre toutes ses précautions au préalable. Rien d’insurmontable heureusement pour Vellitt qui ne s’est faite violée qu’une seule fois et qui a pris bien garde de se munir de son vieux poignard avant de partir.

Au cours de son voyage, Vellitt renoue donc avec ses impressions de jeunesse, rencontrant d’anciens compagnons de route devenus au fil du temps des sommités sclérosées. Et, c’est fort amusant. Mais, tout cela flirte un peu avec le passage obligé et manque d’inventivité, de spontanéité et pour tout dire de fraîcheur. Loin de réenchanter la contrée du rêve, La Quête onirique de Vellitt Boe se perd dans un voyage qui traîne en longueur sous la menace mollassonne d’un dieu lunatique et d’une apocalypse imminente. Ça fait beaucoup pour peu de pages. Heureusement, les qualités de plume de l’autrice compensent le caractère procédurier des péripéties, mais surtout le dénouement, dans le monde de l’éveil, apporte une touche de malice bienvenue, certes peut-être un peu expéditive, faisant oublier l’aspect laborieux de ce qui précède.

Au-delà du simple pastiche ou du pamphlet lourdaud, La quête onirique de Vellitt Boe réinvestit avec une bonne dose d’ironie l’univers du maître de Providence. Et, en dépit du caractère un peu fumeux de l’intrigue, j’ai finalement bien aimé ce bout de voyage en bonne compagnie.

La Quête onirique de Vellitt Boe (The Dream-Quest of Vellitt Boe, 2016) de Kij Johnson – Éditions Le Bélial’, février 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Florence Dolisi)

Les Sentiers des Astres, tome 2 : Shakti

Au terme de Manesh, Stefan Platteau avait abandonné son lectorat sur un cliffhanger insupportable. Assiégés dans une grotte par les nendous et leurs serviteurs, les quelques survivants de l’expédition du seigneur de la guerre Rana se trouvaient livrés à eux-mêmes, en proie au désespoir et au deuil. Une situation dramatique n’étant pas pour rien dans l’impatience à renouer le fil du récit et avec son foisonnement envoûtant.

Optant pour un rythme plus épique, l’auteur belge reprend l’histoire au point exact où elle s’était achevée, continuant à distiller les informations sur un univers plus que jamais ancré dans un imaginaire inspiré de la mythologie indo-européenne. On suit d’abord la fuite éperdue des neufs compagnons, un périple sauvage, presque viscéral, jalonné de combats dépourvus de toute gloriole, où la violence s’impose par son caractère définitif. Dans ce premier segment, Stefan Platteau laisse de côté l’entrelacement narratif dont il avait usé dans le précédent volet, se concentrant sur le récit de Fintan Calathynn, la voix de l’expédition et le gardien du vrai-dire, un pouvoir dont on découvre toute l’ampleur durant un affrontement restitué de manière très imagée par un auteur à la prose non moins puissante et généreuse que le dit de son narrateur.

Et puis vient le récit de Shakti, la Courtisane, dont le nom donne son titre au deuxième tome de la trilogie. Restée au second plan jusque-là, la mère de la petite Kunti, enfant dont les augures servent de « boussole étrange à l’expédition », dévoile enfin les mystères de son passé. Une révélation crue, voire même une trahison de son éducation et de sa culture, dont elle porte désormais le fardeau. A cette occasion, le récit s’apaise, se faisant à nouveau plus contemplatif et plus lent. Un peu à l’image de Manesh, Shakti se livre en prenant son temps, n’occultant aucun détail et n’épargnant aucune digression à son auditoire. On s’immerge au cœur de sa terre natale, arpentant les étendues glacées de la forêt du Lempio, sur l’île nordique de Fintami. Un territoire où l’homme se doit de respecter les esprits primordiaux contribuant à sa subsistance. Stefan Platteau convoque ainsi un autre imaginaire mythologique, celui des peuples premiers de l’extrême Nord, et son propos se fait plus écologique, croyances animistes obligent. On accompagne Shakti dans son éducation, dispensée par une mère, chef de clan et chamane respectée de tous. On peste en la voyant succomber à la beauté de Meijo, l’homme de la ville guère respectueux des coutumes, venu ici pour chasser. On déplore de la voir épouser sa vengeance lorsqu’il décide de tuer la terrible Croque-carcasse, l’ourse tutélaire du Lempio. Bref, on s’attache au personnage, oubliant pour un temps la quête du Roi-Diseur et ses périls.

En arrière-plan du récit de Fintan et de Shakti, Stefan Platteau continue d’étoffer son univers, entremêlant toujours histoire parallèle et mythologie. La quête se teinte ainsi d’une pincée d’ethnologie et de cosmogonie, toutes choses qui ne sont pas pour déplaire à l’amateur de monde secondaire fouillé et cohérent. Quant à la magie, elle demeure raisonnable puisque liée à des conceptions éthiques que n’aurait pas désavoué Ursula Le Guin. Mais surtout, ce sont les Teules, le peuple invisible, qui emportent l’adhésion. La trouvaille est brillante et le traitement empreint d’une justesse admirable. Bref, on ne peut rester indifférent.

Avec une gourmandise incontestable pour les mots, Stefan Platteau parvient à entretenir l’attrait pour son univers et son récit, tout en dévoilant une facette plus épique. Aussi, on ne lui en veut pas trop de nous lâcher encore une fois sur un cliffhanger. A suivre avec Meijo. Bientôt.

Les Sentiers des Astres, tome 2 : Shakti de Stefan Platteau – Les moutons électriques, 2016

Les Sentiers des Astres, tome 1 : Manesh

Très loin au Nord, au cœur des forêts du Vyanthryr, deux gabarres affrétées par le seigneur de la guerre Kalendûn Rana remontent le cours du fleuve Framar afin de retrouver le Roi-Diseur, le mythique oracle siégeant au-delà du monde civilisé. À la tête d’une poignée de combattants déterminés, il espère ainsi mettre un terme à la guerre fratricide qui déchire le royaume de l’Héritage. Chemin faisant, la troupe croise la route d’un mystérieux inconnu, à demi-mort, accroché à un tronc d’arbre dérivant au fil de l’eau. S’étant présenté comme le bâtard de Marmach, le blessé désormais convalescent entreprend de raconter à Fintan Calathynn, le barde de l’expédition, son histoire personnelle, tout en cachant les raisons de sa présence en ces lieux.

Il est désormais très rare que je m’enflamme pour un roman de fantasy, a fortiori lorsqu’il s’agit du premier tome d’une série. Avec l’âge, je suis sans doute devenu plus exigeant, ne me contentant plus des sempiternelles quêtes, archétypes éventés, artifices magiques et autre poudre de merlin-pinpin. Et ce n’est pas l’évolution plus « réaliste », pour ne pas dire plus crade, d’aucuns parlant même de hard-fantasy, impulsée par Game of throne et ses émules qui m’a redonné le goût pour le genre. Toutefois, il arrive encore qu’un auteur parvienne à capter mon attention, réveillant mon intérêt et parfois même suscitant mon enthousiasme. Assez récemment, j’ai beaucoup apprécié Uter Pendragon, réinterprétation maline de la matière de Bretagne par Thomas Spok. Mais, Manesh, premier volet du cycle « Les Sentiers des Astres », m’a fait encore plus d’effet et cela pour plusieurs raisons.

Manesh se révèle un livre-univers bénéficiant d’un processus créatif original et cohérent, où rien ne semble laissé au hasard, conférant au récit une crédibilité indéniable. Stefan Platteau propose en effet une fantasy où les éléments mythologiques tranchent avec le bestiaire habituel des elfes, orcs et autres créatures de la féerie classique. Puisant son inspiration dans le substrat indo-européen, il convoque esprits primordiaux, élémentaires, géants solaires ou lunaires et démons ténébreux, les terribles noirs seigneurs nendous, pour impulser à ce monde imaginaire une profondeur historique, pour ne pas dire légendaire, très convaincante. Dans ce contexte, les hommes ne sont que les derniers arrivés, héritiers d’une civilisation et d’une histoire, dont ils ne perçoivent plus que les vestiges, même si certaines créatures antiques arpentent encore les forêts et terres désertes du Nord, semant la peur, la superstition et parfois une descendance biologique métissée. Un savoir oral parcellaire détenu par les bardes et les bramynn dont les seigneurs de la guerre voudraient faire une arme contre leurs ennemis, quitte à violer l’ordre du monde.

Stefan Platteau prend son temps pour dévoiler la géographie complexe et le passé antique du monde de Manesh. N’étant apparemment pas adepte du suspense frénétique et des passes d’arme interminable, il préfère déployer toutes les nuances d’une prose riche et travaillée, dépourvue de toute préciosité malvenue, où chaque mot, chaque sonorité, chaque couleur ou description fait sens, contribuant à renforcer l’immersion du lecteur dans un univers à la symbolique forte, n’étant pas sans évoquer celle du légendaire de multiples sagas dites historiques. Le récit adopte ainsi les motifs de la quête, celle des origines pour Manesh, le bâtard de Marmach, ployant sous le fardeau d’une hérédité semi-divine, mais également celle d’un avenir moins incertain pour Fintan et ses compagnons. Il se déploie en deux dits entrelacés, dont les détails nourrissent de manière harmonieuse la narration et l’atmosphère. D’aucuns pourraient juger le rythme un tantinet mollasson. Il permet pourtant aux différents personnages de respirer, de vivre, dévoilant la fragilité toute humaine de leur résolution, de leurs dilemmes et des conséquences de leurs choix sur leur destinée et sur celle de leur monde.

S’achevant sur un cliffhanger, Manesh invite à la poursuite, toute affaire cessante, de ce voyage afin d’approfondir notre connaissance de ce monde riche et envoûtant. Il incite aussi à ne pas abandonner Manesh, Fintan, la Courtisane Shakti et leurs compagnons, restés en fâcheuse posture à l’issue de ce premier tome. Pour cela, poursuivons avec Shakti, le deuxième volet du cycle des « Sentiers des Astres ». On est déjà impatient…

Les Sentiers des Astres, tome 1 : Manesh de Stefan Platteau – Les moutons électriques, 2014

Aux Douze Vents du Monde

Paru en Kvasar, la belle collection des éditions du Bélial’, Aux Douze Vents du Monde ne peut se prévaloir de son caractère inédit. Si l’on se fie au sommaire, toutes les nouvelles sont parues dans le plus grand désordre dans l’Hexagone, soit en recueil, soit en revue. Pour autant, l’ouvrage n’usurpe pas sa réputation d’incontournable, compte tenu de la qualité de ses textes et de la maigre disponibilité de la plupart d’entre-eux, en-dehors du marché de l’occasion. On ne peut retrancher en effet aucune nouvelle de ce panorama survolant de manière quasi-chronologique la décennie ayant suivi les débuts de l’autrice, à l’âge de 32 ans, en gros ici les années 1964 à 1974.

Précédé par une courte préface d’Ursula Le Guin elle-même, chacune des dix-sept nouvelles ne néglige ni la Science-fiction, ni le Fantastique ou la Fantasy, genres auxquelles l’autrice s’est intéressée sans y demeurer confinée. Comme elle le confie elle-même dans les commentaires qui accompagnent chaque texte, Le Guin est plus attirée par les effets des sciences dures ou molles sur la psyché humaine. Elle évolue d’ailleurs assez souvent à la marge des genres, leur préférant le « psychomythe », terme forgé par elle-même, c’est-à-dire un récit hors du temps jouant sur le ressort de la métaphore ou de l’allégorie pour traiter de thèmes universaux, rappelant en-cela la démarche du conte moral ou philosophique. Bref, bénéficiant de traductions révisées par Pierre-Paul Durastanti, le maître d’œuvre de l’ouvrage, Aux Douze Vents du Monde restitue le style si subtil de l’autrice, pétri d’éthique et porté sur l’altérité, l’ethnologie, l’Histoire, les sciences et l’art.

Sans surprise donc, on retrouvera au sommaire les textes à l’origine des plus grands cycles d’Ursula Le Guin. D’abord « Terremer », avec « Le Mot de déliement » et « La Règle des noms ». J’avoue ma préférence pour l’humour cruel du second, un aspect de l’écriture de l’autrice que l’on a tendance trop souvent à oublier. Ensuite, « L’Ekumen », au travers de quatre textes. Pour commencer, « Le Collier de Semlé », à l’origine du roman Le Monde de Rocannon, puis « Le Roi de Nivôse », première incursion de l’autrice sur la glaciale planète Gethen peuplée de créatures androgynes. Sans oublier « Plus vaste qu’un empire » qui raconte la rencontre insolite d’une équipe d’explorateurs dysfonctionnels avec une espèce extraterrestre non-humaine, et enfin « A la veille de la révolution », qui revient sur un personnage clé du roman Les Dépossédés.

Mais, aux côtés de ces nouvelles en forme de points d’orgue, les autres textes ne déméritent pas, bien au contraire, révélant d’autres facettes d’Ursula Le Guin. À vrai dire, nous sommes conviés à une véritable leçon d’écriture, l’autrice américaine centrant son propos sur l’humain et sur les tourments ou les dilemmes qui l’empoignent. Sous sa plume, la Science-fiction s’humanise, renvoyant l’homme à sa solitude, à son rapport à l’autre, à son caractère éphémère et à sa petitesse intrinsèque face à la vastitude de l’univers. La Fantasy devient l’enjeu d’une quête intérieure où l’autre n’est pas forcément l’ennemi et où les archétypes se dépouillent de leur symbolique monotone pour embrasser d’autres points de vue ou révéler leur vacuité. Si la tristesse, le fatum, la mélancolie hantent les pages du recueil, Ursula Le Guin ne néglige toutefois pas la joie de vivre et les plaisirs simples de l’existence, faisant montre d’un humour délicat.

Éminemment fraternelles, toujours politiques dans la meilleure acception du terme, ouvertes à autrui, les nouvelles d’Ursula Le Guin dévoilent donc toutes les nuances d’une sensibilité chaleureuse et d’une intelligence aiguisée. Celle d’une humanité fragile, sans cesse frappée par la finitude de sa condition et pourtant toujours prompte à s’émerveiller.

Aux Douze Vents du Monde (The Wind’s Twelve Quaters, 1975) de Ursula Le Guin – Éditions Le Bélial’, collection « Kvasar », mai 2018 (recueil révisé de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)

Moi, Peter Pan

Parmi les créations et créatures littéraires héritées du début du XXe siècle, Peter Pan fait partie des personnages les plus marquants. Sans doute l’adaptation des studios Walt Disney et celle Steven Spielberg ne sont-elles pas étrangère à ce fait. Même si ce court roman de Michael Roch ne manquera pas de réveiller quelques réminiscences empruntées à ces deux films, l’auteur français et co-créateur du vlog la Brigade du livre, leur préfère un retour aux sources, c’est-à-dire au Pays Imaginaire tel qu’il est sorti de l’esprit de James Matthew Barrie.

« Alors conserve ce nom précieusement. Personne n’est toi et c’est là ton plus grand pouvoir. »

Pour cette variation autour du personnage inventé par l’auteur britannique, Michael Roch opte pour une sorte de poème en prose, s’attachant aux doutes et aux états d’âme d’un Peter Pan n’étant plus que l’ombre de lui-même. Un éternel enfant ne parvenant pas à faire le deuil de ses souvenirs, au point de renoncer à poursuivre une existence pétrie d’espièglerie et d’insouciance.

En quinze courts chapitres, en forme d’instantanées n’ayant pas forcément de lien entre-eux, on parcourt ainsi le Pays Imaginaire, du Village de Cocabanes, où vivent les enfants perdus, jusqu’à la crique de Kidd où le bateau des pirates est à l’amarre, en passant par la Forêt interdite où se tapissent les bêtes sauvages. Au gré de l’humeur de Peter, on flirte avec Lili la Tigresse, toujours aussi jalouse de Wendy et de la Fée Clochette. On échange avec un crabe autour de l’âme d’un bâton, les pieds léchés par la marée montante. On plonge dans les Sept Mers, à la recherche des trésors cachés par les sirènes ou en quête d’étoiles. On cherche son ombre jusqu’aux grottes des Fées. On défie une fois de plus le Capitaine Crochet et le crocodile. Et, on nourrit un spleen tenace, suspendu au tic-tac du temps qui passe.

« Il a dit qu’il voyait cette flamme à chaque fois que je regardais sa fille, Lili. Eh bien tu vois, murmure-t-elle. Les lunes roses… »

En 118 pages, Michael Roch ainsi restitue la magie des lieux, impulsant à cet univers symbolique une maturité adulte. Il fait entrer en collision les images et les mots, suscitant un sentiment de mélancolie irrésistible, tout en évoquant un questionnement complexe autour de l’identité, de la mémoire, des aléas de l’existence, de l’avenir, de la solitude et de la mort. Fort heureusement, il ne néglige pas pour autant la malice du dieu Pan. En dépit de sa tignasse pleine de poux, de son ventre dévoré par les bébêtes qui grattouillent, de sa faculté à remporter sans coup férir les concours de jeux de gros-mots, Moi, Peter Pan nous renvoie l’image d’un être fragile, taraudé par les doutes, l’angoisse et qui, pourtant, adresse un pied de nez à l’entropie, à la vieillesse et à la mort.

Voici donc un court texte à dévorer, histoire de retrouver une seconde jeunesse.

Moi, Peter Pan de Michael Roch – Mü Éditions, collection « Le labo de Mü », février 2017