Vita Nostra

Pour Sacha, la fin de l’adolescence résonne comme une suite de mots, en apparence dépourvue de sens concret. Tout commence dans une station balnéaire paisible, où la foule anonyme vient prendre les eaux de la Mer Noire, et s’achève dans un amphithéâtre poussiéreux dont les zones obscures abritent des mondes mystérieux en gestation. Entre les deux termes de ce parcours initiatique, la jeune femme doit accomplir une mue douloureuse, guidée par un tuteur omnipotent et omniscient, sous la férule de professeurs dont l’enseignement cryptique cache une réalité ésotérique échappant au commun des mortels.

« Vita nostra brevis est, brevi finietur. »

Récit d’apprentissage, voire de transformation, mâtiné de fantastique, Vita Nostra s’annonce comme le premier opus du triptyque des « Métamorphoses » initié par le couple Diatchenko, dont les éditions de l’Atalante nous promettaient la parution du deuxième volet pendant l’année 2020, du moins avant l’irruption de la covid-19 dans notre quotidien. La quatrième de couverture évoque la « saga d’Harry Potter » et le roman Les Magiciens de Lev Grossman, histoire d’aguicher l’éventuel lecteur. N’ayant lu ni l’un ni l’autre, je ne m’aventurerai pas à confirmer ou contester la validité du parallèle. Confirmons pas contre sans ambages tout le bien exprimé ici ou sur la blogosphère pour ce roman littéralement bouleversant pour lequel l’intérêt croît à mesure que progresse l’apprentissage de son personnage principal.

Marina et Sergueï Diatchenko proposent une intrigue faussement linéaire, convoquant les ressorts classiques du récit d’apprentissage. On s’attache en effet à l’itinéraire d’Alexandra Samokhina, une jeune fille banale se destinant à des études supérieures dans un institut universitaire de philosophie. Mais, sa route croise celle d’un mystérieux inconnu, vêtu de noir, au regard caché par une paire de lunettes de soleil. Titillée par l’aiguillon d’une peur irrationnelle, elle tombe sous sa coupe, acceptant de rejoindre l’institut des technologies spéciales où il l’a inscrite d’autorité. À partir de cet instant, son destin est scellé et rien ne pourra plus venir interférer dans le processus commencé au bord de la rue Qui-mène-à-la-mer. Sacha va se révéler à elle-même et découvrir la réalité du monde, tel qu’il est en Vérité.

En lisant ces quelques lignes, d’aucuns pourraient juger Vita Nostra guère original. Bien au contraire, l’univers imaginé par le couple Diatchenko est beaucoup plus complexe et angoissant que ne le laisse supposer ses apparences. Au-delà de l’aspect répétitif et absurde des exercices, au-delà du côté coercitif de l’éducation dans les murs de l’Institut, au-delà de l’incompréhension intrinsèque suscitée par un enseignement considéré comme abscons, les épreuves subies par Sacha et ses condisciples nous plongent dans les affres de la crise de l’adolescence, comme on l’appelle pudiquement dans nos contrées. À bien des égards, une période périlleuse du point de vue physiologique comme psychologique, où l’enfant opère une transformation qu’il convoite mais qui également l’effraie car elle ne tolère aucun retour en arrière. Sur ce point, Vita Nostra n’usurpe pas le qualificatif de roman d’apprentissage. Mais, jamais éducation n’a été plus éprouvante, plus viscérale que celle décrite par Marina et Sergueï Diatchenko. Le couple nous fait littéralement vivre de l’intérieur la mue de Sacha pendant ses trois années d’études. Une métamorphose violente, traversée d’émotions excessives, de pulsions créatrices ou destructrices et d’expériences transgressives, au terme de laquelle la jeune adulte pourra se réaliser et trouver enfin sa place dans le monde, se projeter vers l’avenir, libérée de ses peurs. Ou pas.

Roman à l’atmosphère fantastique indéniable, Vita Nostra propose également une vision du monde singulière, débarrassée des artifices de la poudre de merlin-pinpin de la plupart des romans de fantasy. Une vision fondée sur une véritable réflexion philosophique, empruntant ses motifs à l’allégorie de la caverne de Platon, mais nous renvoyant aussi à la faculté démiurgique de l’écrivain, cet inconnu capable de mettre en mots des mondes entiers afin de nous transformer durablement. Ce créateur apte à projeter sur le papier un reflet du monde.

Vita Nostra est donc un roman fascinant qui ne se contente pas de nous bousculer dans notre zone de confort. Bien au contraire, sous couvert d’un roman initiatique travesti en fantasy, il nous renvoie une image complexe et anxiogène de l’adolescence, cette période interlope riche en potentiel et pourtant frappée du sceau de l’incertitude et du mal être. J’avoue maintenant attendre avec grande impatience le deuxième volet de ces « Métamorphoses ».

« Les Métamorphoses » Vita Nostra (Vita Nostra, 2007) de Marina & Sergueï Diatchenko – Éditions l’Atalante, collection « La dentelle du cygne », octobre 2019 (roman traduit du russe par Denis E. Savine)

Rivages

En entrant sous les frondaisons du Dômaine, la grande forêt primaire qui assiège la cité où il est né, le Voyageur laisse toute espérance derrière lui. Pour ses congénères, les lieux ont toujours été un ennemi implacable sous la coupe duquel on ne s’aventure pas sans risque. Un adversaire à combattre inlassablement afin d’étendre l’espace vital dédié à la civilisation, mais en se coupant de leurs racines et du récit mythique de leur passé. À l’ombre de la canopée, le Voyageur ne rencontre pourtant pas la mort. Bien au contraire, il y renoue avec la vie, avec un désir d’absolu qu’il croyait éteint, chérissant peu-à-peu le surcroît de liberté que lui procure l’affinité qu’il se découvre avec les arbres, par l’entremise desquels il parcourt des distances considérables de manière instantanée. Chemin faisant, il rencontre les habitants d’une communauté utopique remontant bien au-delà de l’Histoire humaine et y fait l’expérience de l’amour avec une charmante ondine.

Troisième auteur francophone à atterrir chez Albin Michel Imaginaire, Gauthier Guillemin propose avec Rivages un récit de fantasy à la fois classique et atypique, tenant presque du conte philosophique. On ne peut passer en effet sous silence le classicisme de l’inspiration de l’auteur qui puise une grande partie de son univers dans le légendaire celte, du moins dans sa déclinaison irlandaise. Le village où le Voyageur pose son sac emprunte ainsi beaucoup au paysage mythique de la geste des Tuatha Dé Danann, y compris pour sa toponymie. Il en va de même pour le petit peuple de la féerie dont les diverses manifestations, nains, esprits familiers, Fomoires et autres ondines germaniques, insuffle vie à l’intrigue, nous émerveillant de sa relation symbiotique avec la forêt. Le Dômaine lui-même apparaît enfin comme un personnage à part entière que n’aurait pas désavoué J.R.R. Tolkien, dont la luxuriance recèle des trésors de potentialités funestes comme de bon augure.

Mais, loin de se cantonner à une simple redite, Gauthier Guillemin enrichit son histoire et son propos de ce matériau, opérant une bien belle transmutation textuelle, propice aux envolées lyriques et à quelques digressions philosophiques assumées. Reprenant le motif de la quête initiatique, le Voyageur se mue ainsi en candide pour louer les vertus d’un retour à la nature finalement très rousseauiste sur le fond et dans la forme. Un retour à des considérations primordiales formulé de façon très littéraire, voire parfois sur-écrit, accompli à l’ombre des figures tutélaires de Victor Hugo, Gérard de Nerval, Charles Baudelaire, Alphonse de Lamartine et de bien d’autres.

D’aucuns trouveront la réflexion politique de l’auteur très naïve, jugeant l’harmonie de la communauté des Ondins un tantinet idyllique et n’appréciant guère le manichéisme sous-jacent du propos. Intuition versus science, mythe contre Histoire, Rivages a de quoi agacer le plus fervent rationaliste, voire le laudateur du progrès irrésistible. Mais, peut-être faut-il dépasser cet antagonisme, se détacher de l’écume du récit pour percevoir derrière ces lignes de force une autre intention. Une volonté de réenchanter le politique à l’aune d’un récit moral et fédérateur, bien loin du sempiternel storytelling qui tend à redéfinir le réel ou des gimmicks de la stratégie du clash prônée sur les réseaux sociaux. Mais aussi, un voyage intérieur, volontiers allégorique, où il est moins question d’explorer les angles morts de la nature que de renouer, non sans nostalgie, avec la mémoire collective portée par les légendes.

Le caractère atypique de Rivages prend aussi le contre-pied de tout un pan de la fantasy contemporaine, où le fracas des armes, l’épopée cynique et la duplicité des mœurs ont remplacé le charisme des mots et sa faculté à produire du merveilleux, renouant avec la Hight fantasy chère à Tolkien. Si le parallèle avec l’auteur du Seigneur des Anneaux paraît ici fondé, on ne m’empêchera pas de pointer aussi la parenté de Rivages avec La Forêt d’Iscambe de Christian Charrière, voire Les « Chroniques de l’Empire » de Georges Foveau.

En attendant la parution de La fin des étiages, second volet du cycle de Gauthier Guillemin, confessons avoir passé un moment intéressant, certes loin d’être bouleversant, mais porteur d’un émerveillement ne demandant qu’à se réaliser. On l’espère.

Plein d’autres et merveilleux avis.

Rivages de Gauthier Guillemin – Éditions Albin Michel Imaginaire, octobre 2019

Comme un Conte

Ayant été déçu par la lecture de Lignes de vie, j’ai longtemps délaissé Graham Joyce. Que voulez-vous, je suis faible, ne parvenant pas toujours à m’extasier devant la beauté subtile d’une histoire simple. Bref, je me suis profondément ennuyé, tournant les pages mécaniquement et me faisant la promesse de rester loin des autres romans de l’auteur. Parfois, il ne faut pas se forcer. Sans illusion, j’ai donc entamé Comme un Conte, ne nourrissant guère d’espoir sur l’éventuel enthousiasme que pourrait susciter cette seconde tentative dictée surtout par le besoin de place dans ma bibliothèque, rangement de printemps oblige. Certes, le propos du roman de Graham Joyce ne brille pas pour son originalité. Les histoires d’interaction entre la féerie et le quotidien ne manquent pas en fantasy. Neil Gaiman et son mur (Stardust), Lord Dunsany et La fille du roi des elfes, Robert Holstock et ses archétypes, Peter Pan et son ombre, voire Ellen Kushner et Thomas le Rimeur témoignent de cet engouement pour la perméabilité entre les mondes. Mais, Graham Joyce parvient, avec le concours de sa traductrice Mélanie Fazi, à rendre le sujet sympathique, proposant une histoire de disparition et de retrouvailles familiales, avec comme contrepoint une représentation de la féerie, un tantinet dépoussiérée de ses poncifs classiques.

L’amorce du récit a le mérite de poser rapidement l’enjeu du roman. Au lendemain de Noël, Tara est de retour dans sa famille, après vingt année d’absence. Disparue sans laisser de traces, ses proches ont longtemps cru qu’elle avait été victime d’un tueur, son corps découpé en morceaux pourrissant dans un trou creusé quelque part. Sa réapparition est donc un choc pour tout le monde, d’autant plus qu’elle ne semble pas avoir vieilli d’une seule année, conservant son apparence d’adolescente de seize ans. Face à l’incompréhension de ses parents, de son frère aîné et de son ex-petit ami, elle parle d’un vague voyage, avant de révéler son séjour en féerie.

Sur cette trame toute simple, Graham Joyce déroule ensuite une intrigue familiale, où le traumatisme des uns et des autres entre en résonance, suscitant une multitude d’échos et de réminiscences. Le registre intime compose ainsi une partition à plusieurs voix, principalement celles du trio Tara, Peter, le frère aîné, et accessoirement de Richie, l’ex-petit ami. L’incompréhension et la nostalgie président au déroulé du récit. Tara renvoie en effet les deux hommes à leur jeunesse, aux occasions manquées et au deuil provoqué par sa disparition. Mais pour la jeune femme, la situation n’est guère plus confortable, se teintant même d’un soupçon d’amertume. Elle découvre un monde qui s’est transformé en son absence, un monde peuplé d’inconnus qui ne correspond plus à ses souvenirs. Et si Peter et Richie éprouvent un sentiment de trahison en sa présence, elle-même découvre qu’elle est une entrave à leur histoire personnelle, un boulet qu’ils doivent traîner et qui pèse sur leur conscience. Somme toute dramatique et un tantinet cruelle, l’intrigue de Comme un Conte recèle une finesse psychologique, échappant de justesse à la mièvrerie, contribuant au charme d’un roman finalement très chaleureux.

On ne fait qu’entrapercevoir le séjour de Tara dans le monde des fées. L’auteur en brosse un portrait rapide, délaissant les représentations classiques du petit peuple pour décrire une communauté vaguement hippie, dont les membres préfèrent baiser plutôt que baguenauder en tenue victorienne ou battre la campagne à tire-d’ailes. Bref, fantasme ou expérience réelle dans un autre monde, le séjour de Tara en féerie ne semble pas au cœur du propos de l’auteur. Péripétie mystérieuse dont on se gardera de rationaliser les tenants et aboutissants, il tient plus de l’argument en faveur de la faculté de l’imaginaire à ensemencer le réel avec ses motifs et archétypes afin de le réenchanter.

Comme un Conte tient donc de la promesse, celle de la fiction comme source d’enrichissement personnel. Et, si le conte ne peut évidemment pas changer le monde, il peut contribuer à le rendre plus supportable en révélant les potentialités individuelles. Bref, je me demande maintenant si je ne vais pas poursuivre mon exploration de l’œuvre de Graham Joyce, sans doute plus intéressante que je ne le pensais au premier abord.

Comme un Conte (Some Kind of Fairy Tale, 2012) de Graham Joyce – Éditions Bragelonne, collection « L’autre », 2015 (roman traduit de l’anglais par Mélanie Fazi)

l’âge de la déraison

Le procédé de l’uchronie a donné lieu, ces derniers temps, à une floraison d’ouvrages hybrides, à mi-chemin entre l’uchronie pure — celle dont la vraisemblance s’évalue à l’aune de la connaissance historique — et la fantasy. L’historicité la plus orthodoxe semble de plus en plus déserter les pages de l’autre Histoire, remplacée plus ou moins habilement par la fantasmagorie et les pseudosciences. Il n’y a pas là, forcément, matière à se lamenter. Des romans comme L’Age des Lumières de Ian R. MacLeod par exemple démontrent qu’il est possible, même avec des textes au carrefour de la fantasy et de l’uchronie, de traiter ce qui reste le véritable enjeu littéraire : l’Histoire, le devenir des civilisations et de l’individu. Cependant, force est de constater également que cette hybridation a généré une quantité non négligeable de romans, parfois tout à fait superflus. En rééditant « L’Age de la déraison » de Greg Keyes, jadis paru dans la défunte collection « Imagine » de Flammarion, Pocket fournit une parfaite illustration de cette littérature au rythme soutenu, pas forcément ennuyeuse, mais dans laquelle la divergence historique n’offre qu’un prétexte, une toile de fond à des aventures qui tiennent davantage du roman de cape et d’épée (de cape et de punk ?). Bref, tout ça pour dire que « L’Age de la déraison » est une série de romans pop-corn à déguster sans aucune autre intention que celle de s’amuser. Mais il est peut-être temps de voir en quoi consiste cet amusement qui se compose, quand même, de quatre volumes, et pas petits.

Comme vous ne le savez sans doute pas, Isaac Newton a découvert, en 1681, le mercure philosophal. Cette découverte a imprimé un tournant décisif à l’histoire de l’humanité telle que nous la connaissons et, en conséquence, les progrès scientifiques sont désormais liés à l’utilisation alchimique de l’éther. L’effort de rationalisation déployé par Greg Keyes pour rendre cohérent et crédible sa physique alchimique est malin. Il choisit d’introduire un décalage dans les lois physiques qui président au fonctionnement de l’univers. Ceci nous change des sortilèges, des raccourcis métaphoriques et autres fadaises qu’on nous assène habituellement en fantasy. Cependant, ce système demeure fondamentalement magique, les invocations étant juste remplacées par des équations mathématiques. Grâce à l’éther, la communication à longue distance est beaucoup plus facile et rapide. Il suffit d’avoir un éthérographe en harmonie avec son jumeau — une paire d’éthérographes, donc — et le tour est joué. De même, la matière en ce monde étant enveloppée dans des ferments éthériques, on peut, en agissant sur ceux-ci, provoquer des transmutations bien utiles. Hélas, la science est une arme à double tranchant dans les mains de l’humanité. De nouvelles armes toujours plus destructrices (kraftpistole, fervefactum, farenheit, etc…), ont ainsi été conçues, offrant des possibilités supplémentaires de se nuire aux grands royaumes européens. Ce dont ne vont pas se priver leurs monarques respectifs, même s’ils ne comprennent pas du tout le principe exact qui régit l’éther.

C’est dans ce contexte de bouleversements que commence le roman Les Démons du Roi-Soleil (lauréat du Grand Prix de l’Imaginaire 2002, catégorie meilleur roman étranger, rappelons-le). Nous sommes en 1720, la guerre de succession d’Espagne, loin d’être achevée, se poursuit en ravageant le royaume de France. Petit à petit, les armées anglaises grignotent forteresses et places fortes d’un Roi-Soleil sauvé miraculeusement du trépas par un mystérieux élixir persan. Le monarque absolu, désormais aux abois, met tous ses espoirs dans une arme suprême qu’un transfuge de la Royal Society, fâché avec son maître Newton, est sur le point de lui offrir car, évidemment, il reste quelques détails à régler… Le roman d’ouverture de la série de Greg Keyes est donc un texte complètement balisé, coulé dans le moule d’une fantasy qui use des ressorts bien connus de la quête initiatique et de l’affrontement manichéen. L’initiation est ici double puisqu’il s’agit, d’une part, de celle de Benjamin Franklin, à peine sorti de l’adolescence mais déjà génial, et, d’autre part, de celle de Adrienne de Montchevreuil, jeune femme de tête dotée, de surcroît, d’un cerveau. Ces deux personnages principaux, autour desquels orbitent une multitude de personnages secondaires, ont comme point commun de s’intéresser énormément à la science. Ce qui ne va pas manquer de les plonger au cœur des événements déterminants de cet âge de la déraison naissant. Bien entendu, le romanesque l’emporte rapidement sur l’historique. Les clins d’œil, notamment à Alexandre Dumas par le biais d’un d’Artagnan, ici prénommé Nicolas, sont transparents. Complots, sociétés secrètes, aristocrates pervers et magiciens, ici nommés philosophes, se liguent pour rythmer le récit. Nous sommes en territoire connu, celui de l’aventure, au demeurant d’assez bonne tenue, et il y a même un potentiel romanesque qui ne demande qu’à prendre davantage d’ampleur. Cela tombe bien, car Greg Keyes est un conteur qui sait communiquer son enthousiasme. Aussi est-on heureux d’avoir le deuxième volume sous la main pour poursuivre l’aventure.

Deux années se sont écoulées lorsque commence L’Algèbre des anges. La cité de Londres a été effacée (damned !) de la carte et le royaume de France (foutre !) est en proie à la guerre civile. Fort heureusement, Isaac Newton a pu s’échapper avec Benjamin Franklin avant le cataclysme. Nous retrouvons donc nos héros indemnes à Prague, dans un Empire Habsbourg en sursis. Pendant ce temps, les armées du Tsar Pierre déferlent sur l’Europe de l’Ouest pour occuper le vide politique. Leur conquête est grandement facilitée par une flotte aérienne et de nombreux sorciers… pardon, philosophes. C’est le chaos, et Adrienne de Montchevreuil, son bébé et ses amis ont fort à faire pour échapper aux bandes armées qui sillonnent l’ancien royaume de France. Pendant ce temps (bis), dans le Nouveau Monde, les colons britanniques et français s’unissent pour organiser une expédition afin de comprendre les raisons de l’interruption des communications avec leurs métropoles respectives. Un chaman indien, Red Shoes, les accompagne afin de vérifier si les perturbations, qu’il a perçues à l’Est, ne sont pas un coup des mauvais esprits. Quels esprits ? Justement, ce volume va répondre à la question. En effet, comme le titre l’indique, l’enjeu général de ce deuxième épisode de « L’Age de la déraison » se déplace vers les anges. C’est par l’intermédiaire de ces créatures, qui peuplent l’éther, que les philosophes agissent sur les ferments éthériques qui composent la matière, pour accomplir mille prodiges. Mais Isaac Newton se méfie d’elles et voit dans le progrès qu’elles permettent une forme d’asservissement pour l’humanité et une aliénation de la méthode scientifique. Bref, les certitudes des uns et des autres sont mises à rude épreuve. En attendant, l’action ne ralentit pas. Les intrigues et les personnages secondaires se multiplient et Greg Keyes n’hésite pas à convoquer quelques célébrités truculentes, ici Edward Teach, alias Barbe-Noire, pour attiser l’intérêt du lecteur. Le récit, lui, continue d’alterner les points de vue, ce qui permet de suivre l’action dans les différents camps et d’introduire un effet de suspense. Avec une maîtrise impressionnante, Keyes le resserre progressivement jusqu’au bouquet final : ici une bataille dans le ciel de Venise avec blitz et abordage aérien. Bref, on ne s’ennuie pas un instant. C’est donc sous d’excellents auspices que l’on entame le troisième volet : L’Empire de la déraison.

L’action se déplace cette fois dans le Nouveau Monde. Dix années sont passées et Benjamin Franklin est devenu député du Commonwealth. Marié à la belle Lenka (rencontrée à Prague, pendant son exil), il a fondé la Junte, une organisation scientifique secrète qui met son savoir en œuvre pour garder la guerre et ses horreurs éthériques loin des terres américaines. Mais voilà, un prétendant à la Couronne d’Angleterre débarque avec le soutien de la Russie et de quelques tories nostalgiques. L’heure semble être venue de livrer une guerre d’indépendance sans l’appui des forces des Malakim, ces créatures de l’éther, qui ont fait des hommes leurs marionnettes. Pendant ce temps, Adrienne et sa garde rapprochée fuient Saint-Pétersbourg et ses complots à bord d’une flottille aérienne. L’intention de la sorcière est aussi de retrouver son enfant que lui ont dérobé les Malakim de la faction opposée à ceux qui la soutiennent. Elle ne sait pas encore que celui-ci est devenu un être surpuissant, l’Enfant-Soleil, qui a débarqué en Amérique à la tête d’une armée pour entreprendre sa conquête par l’Ouest. Averti de l’approche de cette menace, le chaman Red Shoes part à la rencontre de son destin. On sent à la lecture du troisième volet de « L’Age de la déraison » que l’apothéose est proche. La guerre humaine devient totale. On se bat sur terre, sur mer et dans le ciel. Des armes toujours plus terrifiantes sont utilisées : submersibles et créatures éthériques enchâssées dans des armures mues par des muscles alchimiques. Les actes de bravoure succèdent aux trahisons sans laisser un instant de répit. La guerre matérielle se double d’un conflit de nature plus métaphysique, entre les Malakim eux-mêmes, et se teinte d’une touche de prophétie. C’est désormais le devenir de l’humanité qui est en jeu et non plus celui des monarques. Le grand bazar de la fantasy s’impose définitivement. Et pourtant, le lecteur est conquis… Reste un tome avant la délivrance.

Inutile de résumer L’Ombre de Dieu puisque cet ultime volume s’inscrit totalement dans la continuité du précédent. En fait, à sa lecture, on ne peut s’empêcher de songer qu’un élagage de l’histoire n’aurait pas fait de mal à la série. Le rythme, déjà débridé dans les précédents tomes, s’accélère encore, échappant manifestement au contrôle de l’auteur. La déraison n’est plus uniquement dans le titre. Elle est dans l’accumulation des rebondissements et des points de vue. Elle est aussi dans la multiplication des batailles et des défis héroïques ; multiplication qui finit par lasser. Et lorsque le dénouement se produit (on le voyait venir depuis le début du troisième tome), on soupire de soulagement. Reste que, au regard des trois précédents tomes, force est de constater qu’on a finalement passé un agréable moment de lecture. Alors pourquoi se priver ?

« L’âge de la déraison », série se composant de quatre romans : Les Démons du Roi-Soleil (Newton’s cannon, 1998), L’Algèbre des Anges (A calculus of Angels, 1999), L’Empire de la déraison (Empire of Unreason, 2000) et Les Ombres de Dieu (The Shadow of God, 2001) – Greg Keyes, réédition Pocket, Science fiction/Fantasy, mars 2007 – (Romans traduits de l’anglais [États-Unis] par Olivier Deparis, Jacques Chambon).

Le Triomphant

Une terre en proie à la guerre. Des souverains se disputant la même couronne. Des villages arasés, des champs brûlés. Non, vous n’êtes pas en train de regarder un épisode de Game of Throne, bien au contraire, vous découvrez un aperçu de la Guerre de Cent Ans, avec son long cortège de fléaux : famine, peste et compagnies de mercenaires sans allégeance. Une époque dépourvue de valeurs morales, où même la foi en Dieu se trouve ébranlée. Ne nous fourvoyons toutefois pas. Si l’Histoire offre un cadre au récit de Clément Milian, la matière historique n’est pas l’enjeu de ce roman. Le Triomphant lorgne davantage du côté de la chanson de geste, éludant courtoisie et afféteries d’une chevalerie fantasmée au profit de visions dantesques, dignes de figurer dans l’imaginaire de Jérôme Bosch. Il prend ainsi pour modèle les gueux, la piétaille sacrifiable composant le gros des compagnies stipendiées par les souverains et leurs vassaux, faisant subir pire que la mort au bas peuple, ces paysans mal dégrossis, l’échine cassée à force de retourner la terre ou de plier devant le seigneur.

Le Triomphant n’en demeure pas moins une quête, celle de cinq combattants à la poursuite du Mal, mais aussi celle d’une jeune fille poussée sur la route par la destruction de son foyer. Clément Milian opte pour un registre symbolique, enfilant les chapitres courts, proches parfois de l’épure, pour décrire le périple de cinq soldats, chiens de guerre fatigués, décidés à guérir le monde, à le soulager de sa souffrance en abattant la Bête, un combattant invulnérable, image du Malin dans une civilisation pétrie de religiosité, mais aussi incarnation de la guerre, de toutes les guerres. Bref, un agent du chaos, cruel et sauvage, se suffisant à lui-même. De ces cinq caractères, Clément Milian brosse un portrait minimaliste, tordant les archétypes classiques du héros épique. Aloys, le plus jeune, est ainsi poussé à se battre par l’orgueil et le besoin de surmonter la terreur qui lui broie les tripes à chaque bataille. De son côté, Bertrand est animé par une foi ardente depuis qu’il a vécu une véritable théophanie dans les bras d’une femme. Dos Noir, le vétéran à la carcasse couturée de cicatrices, sait qu’il va mourir. Il le répète d’ailleurs à l’envi, sans pour autant retenir ses coups. Engelier, le taiseux du groupe, est poussé à se battre par la nécessité et la colère. Quant à Païen, l’anonyme sans foi ni loi, il réprouve toutes les religions, utilisant bien mal son libre-arbitre. Aux yeux de Diane, ces cinq compagnons d’arme ne se distingue guère de tous ceux qui pillent et ont massacré ses proches. Ils ne sont que la manifestation de cette guerre dont elle fuit l’emprise délétère.

Entre le ciel rouge reflétant les flammes des incendies et la terre noire, calcinée, ils parcourent tous un paysage d’apocalypse, dépourvu de toute vie, y compris animale. Une terre gâte, désertée par Dieu ou la simple pitié, préfigurant les guerres à venir. De cet enfer terrestre jalonné de paysans crucifiés, d’enfants démembrés, de femmes violées puis éventrées, cette troupe disparate ne retire qu’un immense dégoût, accomplissant un douloureux voyage au cœur des ténèbres, où la laideur du monde les renvoie à l’image de leurs propres actes.

Après avoir flirté de manière peu convaincante avec un imaginaire emprunté à la Science-fiction dans Planète vide, Clément Milian emprunte d’une façon plus enthousiasmante les tropes et motifs de la fantasy. Le Triomphant s’impose ainsi comme une quête âpre, traversée par des moments de pure beauté. Une poésie du désastre dont on garde longtemps la désespérance en mémoire.

Le Triomphant de Clément Milian – Éditions Les Arènes, collection « Equinox », mai 2019

Tolkien – Voyage en Terre du Milieu

Du 22 octobre 2019 au 16 février 2020, la Bibliothèque nationale de France accueille entre ses murs la belle exposition consacrée à J.R.R. Tolkien et à son œuvre. Après Oxford et New York, le public français peut ainsi découvrir ou approfondir sa connaissance de l’univers de l’universitaire britannique, popularisé au cinéma par Peter Jackson. De quoi réjouir l’érudit et émerveiller le néophyte car, loin de se cantonner aux deux romans les plus connus, Le Hobbit et Le Seigneur des anneaux, l’œuvre de Tolkien dessine un vaste légendaire de textes, rassemblés et mis en forme patiemment par son troisième fils Christopher Tolkien, qui ne doit pas faire oublier ses essais, contes et traductions de classiques de la littérature médiévale.

Paru à l’occasion de cette exposition, l’ouvrage dirigé par Vincent Ferré et Frédéric Manfrin offre un magnifique écrin à l’œuvre de J.R.R. Tolkien, n’éludant aucun aspect de l’homme et de sa création. Il réunit ainsi plusieurs articles et une riche iconographie, composée de fac-similés des dessins et manuscrits de l’auteur, mais aussi la reproduction d’œuvres artistiques et littéraires dont il a tiré dans une certaine mesure son inspiration.

Parmi les articles proposés, d’aucuns traitent de la volonté démiurgique d’un auteur qui a cherché à créer un monde secondaire plus vrai que nature, échappant à notre Histoire tout en empruntant ses principaux traits. D’autres prennent le temps d’analyser son goût pour la géographie, la cartographie, les paysages et les peuples qui les ont façonnés, sans oublier bien sûr la linguistique et la mythologie. Une inclinaison qui le pousse à revenir sans cesse sur son univers pour en peaufiner les différents aspects avec une volonté d’exhaustivité méticuleuse qui lui fait repousser l’achèvement du légendaire de la Terre du Milieu. Ces articles démontrent que chez Tolkien l’amour des mots précède le récit, le perfectionnisme le poussant à s’attacher au moindre détail pour en bannir la plus infime incohérence.

Tout en mettant en exergue sa grande connaissance de la littérature médiévale, une érudition qui s’incarne dans sa fréquentation de la Bodleian Library, ce Voyage en Terre du Milieu révèle également les talents d’illustrateur de l’auteur au travers des maquettes qu’il propose pour les couvertures du Hobbit et du Seigneur des anneaux, mais aussi par l’entremise des nombreux dessins que recèle l’ouvrage. Les multiples illustrations réalisées à l’encre noire, les croquis, crayonnés et aquarelles révèlent une sensibilité très portée sur les paysages naturels dans lesquels les réalisations humaines semblent se fondre quand elles ne s’inspirent pas de la nature elle-même pour leur forme. Par ses sujets et sa stylisation, l’art de Tolkien n’est finalement guère éloigné de celui des préraphaélites et du courant Art & Craft.

Par l’intermédiaire des cartes et des illustrations, on parcourt ainsi les différents territoires de la Terre du Milieu. Le Comté, cette Angleterre rurale que Tolkien ne cherche pas à idéaliser puisque l’esprit de clocher, la mesquinerie et la lâcheté y prévalent aussi. Les terres des elfes, les royaumes des nains, les forêts, le Rohan, le Gondor, l’Isengard, le Mordor et jusqu’au Valinor prennent corps et forme au cours d’un périple thématique et visuel passionnant. Le corpus rassemblé montre ainsi que l’imaginaire de Tolkien tire sa substance des images et représentations cartographiques, posées comme un préambule à ses écrits.

Voyage en Terre du Milieu ne serait sans doute pas complet s’il ne faisait pas mention de la vie de J.R.R. Tolkien à Oxford. Sur ce point, l’exposition et le livre proposent une riche sélection de photos personnelles, de dessins et d’annotations qui dévoilent l’intimité de l’auteur sans verser dans le voyeurisme. On y découvre des souvenirs familiaux mais aussi quelques éléments du quotidien du professeur Tolkien, notamment les fameuses lettres du Père Noël qu’il imagine pour ses enfants.

Bref, voici un bien bel ouvrage. Pas le genre que l’on lit entre deux portes ou dans un transport en commun, plutôt le genre que l’on prend plaisir à compulser, laissant son imagination vagabonder.

Tolkien. Voyage en Terre du Milieu – ouvrage publié sous la direction de Vincent Ferré et Frédéric Manfrin, BnF/Christian Bourgois Éditeur, 2019

La Chute de Gondolin

Pendant près de 44 ans, Christopher Tolkien a travaillé sur les notes et écrits de son père afin de les mettre à la disposition du plus grand nombre. De cet effort louable, initié avec la publication du Silmarillion, il résulte désormais un vaste corpus d’ouvrages, balayant l’univers et les mythes bâtis par les multiples réécritures de J.R.R. Tolkien. La Chute de Gondolin vient clore ce travail en revenant sur l’un des trois contes fondateurs consacrés aux Jours Anciens de la Terre du Milieu. Ce texte rappelle également, si cela était encore nécessaire de le faire, que le cœur de l’œuvre de J.R.R. Tolkien ne bat pas du côté du Seigneur des Anneaux, surgeon épique du Hobbit, mais bien plus sûrement durant cette époque, longtemps appelée Premier Âge, qui a toujours été considérée par son créateur comme un tout se suffisant à lui-même.

À cette époque lointaine, les elfes Ñoldor vivaient sous la coupe de Morgoth, le Noir ennemi du monde. Après leur exil de Valinor, sous la conduite de Fëanor et ses frères, ils avaient rallié les terres de l’Ouest pour se venger de Melko, le voleur des Silmarils. Devenu Morgoth, le Valar déchu s’était retranché dans sa forteresse souterraine d’Angband, fourbissant ses armes et réunissant des légions innombrables d’orques, trolls, loup-garous, dragons et autres balrogs afin d’assurer sa domination. Maudits par l’ensemble des Valars, à l’exception d’Ulmo, défaits lors de la bataille de Nirnaeth Arnoediad (les Larmes Innombrables), les elfes Ñoldor furent ensuite réduits à survivre dans l’ombre du Ténébreux ennemi, dans l’attente d’une éventuelle intervention des Valars en leur faveur ou d’un hypothétique sursaut des quelques grands princes de leur peuple ayant échappé au désastre.

Les trois contes fondateurs de Tolkien prennent ainsi place dans ce contexte, dessinant progressivement, au fil de leurs réécritures, les contours d’un monde et d’une mythologie fictive d’une ampleur inégalée. Après le récit des Enfants de Húrin, dont Christopher Tolkien nous a livré une version définitive, La Chute de Gondolin reprend un dispositif analogue à celui de Beren et Lúthien, juxtaposant les différentes versions du récit de manière chronologique. Accompagné d’un paratexte informatif de Christopher Tolkien, ce dispositif permet de suivre pas à pas l’évolution d’un texte resté inachevé, du moins dans une version répondant aux exigences de J.R.R. Tolkien. Les exégètes apprécieront de retrouver la première version de l’histoire, datant de 1916-17, tout en suivant ses transformations au fil des réécritures et autres repentir. Les autres pourront découvrir un récit un peu plus abouti, du moins plus satisfaisant que l’histoire de Beren et Lúthien. Mais, écartons immédiatement tout malentendu. On ne trouve guère d’inédits dans cette nouvelle édition, la plupart des itérations de La Chute de Gondolin rassemblées ici figurant en effet déjà au sommaire d’autres ouvrages comme Le Livre des Contes Perdus, La Formation de la Terre du Milieu, La Route Perdue, les Contes et Légendes perdues ou encore Le Silmarillion.

Comme pour les deux autres contes, La Chute de Gondolin nous raconte le destin tragique et pourtant porteur d’espoir d’un homme, devenu messager d’un dieu, puis époux d’une princesse elfe, avant de donner naissance au héros qui amènera la chute d’Angband. Né sous le joug de Morgoth, Tuor de la Maison de Hador, a connu l’esclavage avant d’errer longtemps dans les terres désolées du Nord. Choisi par Ulmo pour porter un message à Turgon, le dernier souverain des Ñoldor libres, il part en quête de la cité cachée de Gondolin où il finit par arriver après avoir bravé maints périls. Mais, le roi elfe n’a que faire des avertissements d’Ulmo. L’orgueil lui dicte une autre conduite que ne viennent pas tempérer les menaces qui s’accumulent autour des montagnes qui encerclent son royaume. C’est la trahison qui finira par le livrer aux armées de Morgoth et donnera ainsi l’occasion à Tuor et à de nombreux autres héros Ñoldor de démontrer leur courage pendant une bataille dantesque.

Si la première version de La Chute de Gondolin semble imprégnée par la vision des combats de la Guerre des tranchées, notamment au travers des monstres de fer et de feu qui assaillent les remparts de la cité, elle témoigne également de la connaissance de l’auteur sur la manière médiévale de raconter les légendes et récits épiques. Les autres textes compilés jusqu’à la magnifique dernière version, écrite vers 1951, ne restituent hélas pas la complétude du récit initial, un fait que l’on peut regretter, mais dont il faut pourtant se contenter.

La Chute de Gondolin confirme donc l’ampleur de l’œuvre de J.R.R. Tolkien dont Le Hobbit et Le Seigneur des Anneaux n’offrent qu’un faible aperçu. Et, comme le confie l’auteur lui-même dans une lettre écrite à son éditeur : « Mon œuvre a échappé à mon contrôle, et j’ai produit un monstre : un roman d’une longueur immense, complexe, plutôt amer et tout à fait terrifiant, ne convenant pas du tout aux enfants (et peut-être à personne), et il ne s’agit pas vraiment d’une suite au Hobbit, mais plutôt au Silmarillion. […] Le Silmarillion et consorts a refusé de se contenir. Il a débordé, s’est insinué dans tout, et a probablement gâté tout ce que j’ai tenté d’écrire. » Au regard des bribes qui nous sont parvenues grâce à Christopher Tolkien, que l’on nous permette d’en douter. Bien au contraire, on se prend plutôt à regretter l’inachèvement d’une œuvre, voire d’un légendaire, dont l’immensité flirte avec les plus grandes sagas historiques.

La Chute de Gondolin (The Fall of Gondolin, 2018) de J.R.R. Tolkien – Éditions Christian Bourgois, 2019 (édition établie et préfacée par Christopher Tolkien, traduite de l’anglais par Tina Jolas, Daniel Lauzon et Adam Tolkien)