Voix Endormies

« La guerra ha terminado. »

Par cette brève déclaration, Franco met un terme à presque trois années de guerre en Espagne. Un conflit meurtrier qui aura contribué à couper l’élan révolutionnaire de juillet 1936 et mis un terme à la République. Pour les survivants, les vaincus, commence alors le temps de l’exil et de la répression menée par un régime nationaliste souhaitant éradiquer sans pitié tous ceux qu’il appelle les « rouges ».

L’Histoire est rarement féminine, les femmes se cantonnant le plus souvent au rôle d’épouse ou de fille d’untel. On pourrait croire que la Révolution échappe à cette règle, le renversement des valeurs offrant l’opportunité au sexe féminin de s’exprimer, de s’émanciper, de prendre une place plus importante dans le récit du passé. Bien au contraire, à de rares exceptions près, des anomalies fâcheuses dira-t-on, les femmes restent en arrière-plan. La Révolution espagnole ne déroge pas à ce constat. Malgré l’esprit libertaire et une participation non négligeable au conflit, le poids de la tradition espagnole l’emporte, reléguant les femmes à leur position dépendante.

Dulce Chacón donne la parole à ces voix oubliées, ces Voix Endormies. Alors que la guerre d’Espagne s’achève, elle s’inspire de témoignages authentiques pour raconter le destin de plusieurs femmes, condamnées à mourir, à subir et à se taire dans un pays soumis à une répression implacable.
ventas-womenHortensia, enceinte, condamnée à mort pour avoir participé à un acte de guérilla, attend son exécution qui s’appliquera après la naissance de son enfant. Elvira, sans nouvelle de son père parti combattre du côté républicain, a cherché à quitter l’Espagne avec sa mère. Arrêtée par les phalangistes, elle purge sa peine après avoir subit l’humiliation d’être tondue. Tomasa, dont la famille entière a été jetée d’un pont, ne craint ni les brimades, ni les punitions provoquées par son comportement rebelle. Pepita, la sœur d’Hortensia, lui sert de messager avec l’extérieur, jusqu’au jour où elle tombe amoureuse de Paulino, le frère d’Elvira, recherché par la Garde Civile en raison de sa participation au Maquis. Mais, elle n’aspire plus qu’à la paix.
Coupables de sympathie avec l’ennemi ou pour leur militantisme actif, voire plus simplement à cause de leurs liens familiaux avec des résistants avérés, ces femmes vivent dans l’angoisse et l’incertitude, enfermées dans la prison madrilène de Ventas.

Au travers de dialogues poignants, Dulce Chacón dessine un récit polyphonique qui réveille toute une gamme d’émotions simples et humaines. Elle nous dévoile le quotidien de femmes vouées à l’oubli, susceptibles d’être exécutées à n’importe quel moment, et qui pourtant ne renoncent pas à la dignité et font preuve d’une solidarité à toute épreuve.
Pour autant, l’auteure espagnole ne se montre pas manichéenne dans sa vision des choses. Parmi les condamnés, on trouve aussi des détenues cherchant à obtenir un traitement de faveur auprès des gardiennes. Et parmi ces dernières, certaines ne peuvent s’empêcher de ressentir de l’empathie pour les captives, même si elles sont tenues par le règlement de ne pas fraterniser avec elles.

Par ailleurs, Dulce Chacón traite de la consolidation du régime franquiste, période remisée au second plan par la défaite républicaine et la Seconde Guerre mondiale. Pourtant, elle s’impose comme un épisode crucial de l’Histoire espagnole. Tous les espoirs demeuraient alors encore permis pour une poignée de Républicains, surtout des socialistes, des communistes et anarchistes, persuadés que la chute d’Hitler sonnerait l’heure de la revanche. En attendant, ils préparaient le terrain, organisant des maquis et se livrant à la guérilla dans les montagnes. Une tâche périlleuse, la Garde Civile et la police ne ménageant pas leurs efforts pour les arrêter. Et un espoir déçu puisque l’aide alliée ne viendra jamais et l’insurrection initiée au Val d’Arán en 1944 échouera, faute d’un soutien de la population, épuisée par les années de guerre.

Au final, Voix Endormies est un formidable roman sur la mémoire des vaincus, ici doublement vaincus puisqu’il s’agit des femmes, ces grandes oubliées de l’Histoire.

Voix_endormiesVoix Endormies (La Voz Dormida, 2002) de Dulce Chacón – Réédition 10/18, février 2012 (roman traduit de l’espagnol par Laurence Villaume)

L’Ombre d’une photographe, Gerda Taro

C’est un ouvrage hybride, à mi-chemin de l’essai historique et du roman, qui attire ici mon attention. L’Ombre d’une photographe, Gerda Taro s’attache à une de ces figures féminines de la Guerre d’Espagne. Journaliste considérée comme communiste même si rien ne le prouve, photo reporter engagée du côté républicain, Gerda Taro est morte sur le front en juillet 1937, tuée dans l’exercice de sa profession, du moins si l’on se fie à l’inscription sur sa pierre tombale au cimetière du Père-Lachaise.

Gerda-Taro2Née Gerta Pohorylle dans une famille de la petite bourgeoisie juive de Galicie, la Pequeña Rubia comme la surnomment les soldats républicains, se réfugie en France pour échapper aux persécutions des nazis. Elle entame à Paris une existence précaire, entre petits boulots et fréquentation du milieu des expatriés. Elle y côtoie quelques artistes et intellectuels célèbres, s’imprégnant d’un sentiment de liberté auquel elle ne renoncera jamais. C’est à cette occasion qu’elle rencontre André Friedmann, futur Robert Capa, dont elle s’éprend sans pour autant abandonner son indépendance, ne se considérant pas comme la femme d’un seul homme. En sa compagnie, elle apprend les rudiments de la photographie. Ils entreprennent une collaboration fructueuse, signant ensemble des clichés pris en Espagne où ils sont envoyés par le directeur du magazine illustré Vu pour couvrir le début de l’insurrection en juillet 1936. S’ensuit une série d’aller retour et quelques photos qui contribuent à la légende de Capa, mais pas à celle de Gerda. La jeune femme ne signe en effet pas toujours ses clichés et lorsqu’elle le fait, son nom est associé à celui de son compagnon. Ils photographient les foules dans les rues, les barricades dans Barcelone et la montée au front des premières colonnes. Ils couvrent également plus tard le siège de Madrid, se rendent dans la zone des combats jusque dans les tranchées, apportent leur témoignage lors des marches de la mort entreprises par les rescapées fuyant Malaga assaillie par les nationalistes. Ils semblent présents partout, côtoyant le gratin des intellectuels engagés en Espagne, tels Ernest Hemingway et John Dos Passos qui lui inspire l’ambition de devenir un œil-caméra.
C’est en l’absence de Capa, retourné à Paris pour préparer son voyage en Chine, que Gerda est tuée le 25 juillet 1937. Sur le front, du côté de Brunete, écrasée par un char républicain. Triste fin pour une jeune femme de 26 ans à l’insouciance communicative.

« Pendant des années, j’ai rêvé de cette interview.
Elle habite dans une impasse calme du XIVe arrondissement. J’ai enfin obtenu un rendez-vous. Quand elle n’est pas en voyage, me répétait-on, ce qui devient rare, elle vit cloîtrée, entre ses photos et ses chats. Elle dit qu’elle n’a plus de temps à perdre. »

Avec ce livre, François Maspero projette de sortir Gerda Taro de l’ombre de Capa et ainsi réparer le tort que l’Histoire lui a fait. Introduit par une interview imaginée, sorte d’uchronie inaboutie, l’ouvrage brille par son aspect factuel dépourvu de toute lourdeur didactique. On suit pas à pas l’itinéraire de Gerda, de ses origines à son implication dans le conflit espagnol, en passant par sa rencontre avec Capa à Paris.
François Maspero dessine ainsi le portrait d’une femme libre, indépendante, dont le sourire reflète une jeunesse éternelle (dixit Rafael Alberti). Une jeune femme engagée, viscéralement antifasciste, qui n’hésitait pas à aller de l’avant, à se mettre en danger, convaincue que les forces progressistes l’emporteraient sur celles mortifères du totalitarisme.
Comme un écho à ses paroles, il lie son récit à des photos prises par le couple en Espagne. L’ensemble est empreint d’une admiration sincère rendant justice à cette figure féminine oubliée de l’Histoire, victime de la célébrité de son compagnon, de son désintéressement et de sa générosité. Si elle n’échappe pas à la récupération au moment de ses obsèques et à la proscription des anticommunistes, affirmer que Gerda était marxiste-léniniste paraît un tantinet exagéré. Même si François Maspero met suffisamment de distance critique par rapport à son sujet, peu importe au final de savoir si elle a adhéré pleinement à l’idéologie communiste. Peut-on d’ailleurs lui reprocher d’avoir cru, comme de nombreux autres intellectuels de son époque, à l’utopie du paradis des travailleurs ?

Indépendamment de cette sympathie supposée pour le Komintern, propre aux compagnons de route du Parti, le regard de la jeune femme (et de Capa) demeure un témoignage précieux pour qui sait l’analyser. Il révèle en creux l’évolution de la révolution en Espagne, le passage de la spontanéité désordonnée des foules à l’organisation méthodique des forces républicaines, encadrées et armées par une URSS s’assurant de sa mainmise sur l’appareil d’État. Il marque la mise au pas des colonnes anarchistes et autres milices, sommées d’intégrer l’armée républicaine après que l’on ait arrêtés ou éliminés leurs dirigeants.

Gerda Taro 1Pour François Maspero, la jeune femme était surtout attachée à sa liberté. Une liberté de corps et d’esprit se manifestant jusque dans ses photos, consciente de la force des images pour soutenir une cause, celles des Républicains qu’elle encourageait de ses cris et de ses exhortations sur le champs de bataille. Un œil-camera au cœur des combats, témoignant de la détresse vécue par les victimes des nationalistes, dévoilant le rôle essentiel des femmes sur le front, mais cherchant aussi à insuffler aux soldats le courage d’en découdre.
Parmi les premières femmes reporters de guerre, Gerda ne renie pas pour autant sa féminité, posant à l’occasion pour Capa dans des poses alanguies. Elle entend juste être considérée comme l’égale des hommes en exerçant un métier d’homme dans un monde d’hommes. Un rôle bien éloigné des clichés masculins réduisant les femmes à des corps désirables dotés d’une cervelle d’oiseau, à des mères ou des vierges guerrières.

Au-delà des destins de Gerda Taro et Robert Capa, François Maspero montre l’importance prise par la photographie dans l’agit-prop et la fabrique de l’opinion. Ce langage universel, ce moyen autonome d’être politique selon Raymond Depardon, ce média instantané est appelé à faire les beaux jours des dictatures totalitaires et des démocraties qui en ont saisi toute la puissance manipulatrice.

Bref, voici un bien beau portrait de femme. Une œuvre salutaire à comparer au roman Les Soldats de Salamine de Javier Cercas, et à ranger à côté de La Capitana d’Elsa Osorio.

ombre_photographeL’Ombre d’une photographe, Gerda Taro de François Maspero – Éditions du Seuil, collection « Fiction & Cie », mars 2006

La Capitana

Ma-guerre-despagneAffirmons-le d’entrée sans crainte d’être contredit. L’existence de Micaela Feldman de Etchebéhère aurait pu servir d’intrigue à un roman d’aventures. Mais voilà, la dame a réellement vécu. Et d’ailleurs, en lisant le livre de Elsa Osorio, je me suis rappelé avoir lu les mémoires de Mika (Ma guerre d’Espagne à moi, disponible dans l’excellente collection « Révolutions » chez Babel), notamment les souvenirs de son combat durant la guerre d’Espagne, me disant qu’un tel personnage mériterait bien un roman. Le destin taquin adresse parfois ainsi des clins d’œil à la mémoire faillible. Militante communiste et féministe, ses voyages ont mené Mika d’Argentine en France, en passant par l’Allemagne lors de la montée du nazisme, et jusque pendant la guerre d’Espagne, sur le front, en compagnie des colonnes de miliciens. Une expérience faisant d’elle un témoin précieux de ces événements.

La Capitana nous raconte tout cela. Mais si le roman de Elsa Osorio s’avère documenté, la fiction et la littérature ne cèdent en rien à la réalité et à l’Histoire. Dans une longue postface, l’auteur argentin s’explique sur ses choix. Elle relate la longue et douloureuse gestation de ce roman. Des années de procrastination, de recherche de témoignages et de vérification des sources. Tout cela pour aboutir finalement à un livre émouvant, suscitant l’empathie pour Mika sans affaiblir la sincérité et la pureté de son combat.

Elsa Osorio restitue le destin d’une femme et non d’une figure héroïque. Une femme devenue tout à la fois pour sa colonne : capitaine, mère, épouse, confidente. Une militante convaincue mais loin d’être naïve. Par son truchement, on assiste à l’échec de l’idéal communisme, miné par les querelles d’appareil, les égoïsmes et les jalousies. On se trouve aux premières loges des purges staliniennes. Face à un ennemi déterminé, le mouvement communiste expose ses faiblesses comme des plaies à l’âme.

Entre les années 1920 et 1990, on accompagne ainsi Mika dans sa traversée du siècle, partageant son intimité, ses peurs, son angoisse et son amour indéfectible pour son compagnon, amant et époux Hippolyte Etchebéhère. Et même si l’on sait déjà que la contre-révolution a gagné, on n’en admire pas moins ce destin accompli jusqu’au bout, avec générosité et une bonne dose de lucidité sur la nature humaine.

Bref, avec La Capitana, Elsa Osorio s’acquitte avec talent de notre dette envers la mémoire des vaincus.

Ps : Mon petit doigt me signale la réédition du livre de Mika Etchebéhère chez les excellentes éditions Libertalia, publication accompagnée d’un documentaire, ce qui ne gâche rien. Il serait dommage de se priver…

CapitanaLa Capitana de Elsa Osorio – Éditions Métailié, septembre 2012 (roman inédit traduit de l’espagnol [Argentine] par François Gaudry)