1177 avant J.-C. Le jour où la civilisation s’est effondrée

La fin de l’âge du bronze n’est sans doute pas un sujet en mesure de faire entrer les foules en émulsion. Eric H. Cline parvient pourtant à rendre l’étude de cette période passionnante. Il use pour cela d’un procédé imparable : l’analogie. L’historien et anthropologue ose en effet dresser un parallèle entre ce moment de l’Histoire de l’humanité et notre présent, trouvant des traits communs entre la Méditerranée orientale à cette époque et notre monde globalisé. Sans entrer dans le débat sur le bien fondé d’un tel procédé, une question très discutée, force est de constater qu’il nous remet en mémoire la phrase de Paul Valéry sur la mortalité des civilisations.

1177 avant J.-C. Plus de 3000 ans plus tôt, une bagatelle à l’échelle géologique. A cette époque, les États de la Méditerranée orientale ont connu un effondrement total en l’espace de quelques décennies, ouvrant la page aux âges obscurs. Les mondes grec, égyptien et proche-oriental ont sombré dans l’oubli de manière durable avant de connaître une renaissance laborieuse à l’âge du fer. De cette catastrophe d’une ampleur comparable à la disparition de l’Empire romain d’Occident, Eric H. Cline nous fait le récit, retraçant ses étapes et avançant ses arguments avec prudence pour tenter d’en cerner les causes.

L’enquête, au sens que lui donne Hérodote, s’avère à bien des égards stimulante. En croisant et questionnant les sources épigraphiques et archéologiques, l’auteur nous brosse le portrait documenté des trois derniers siècles de l’âge du bronze, ne négligeant pas de rappeler que nos connaissances sur le sujet restent parcellaires et disputées.

Par touches successives, Eric H. Cline dépeint ainsi une période prospère dominée par de grandes puissances qui organisent autour d’elles une sphère d’influence par des systèmes d’alliance et de vassalité. Dans ce monde, l’interdépendance n’est pas un vain mot. L’étain et le cuivre apparaissent comme des ressources convoitées par tous, à l’instar du pétrole à notre époque, donnant lieu à des échanges stratégiques ou à des guerres. D’autres denrées et produits alimentent un commerce international dont on retrouve des traces, pour les moins périssables, dans les épaves et sur les sites fouillés. Les idées et la culture circulent également beaucoup d’une civilisation à l’autre, entretenant légendes et mythes. Analysés à l’aune des vestiges archéologiques et des inscriptions épigraphiques, les récits de l’Exode et de l’Iliade révèlent ainsi leurs sources historiques probables, pendant que l’art de la Crète embellit l’Égypte. Bref, Eric H. Cline fait revivre sous nos yeux un espace guère éloigné de la globalisation actuelle, si l’on fait abstraction des avancées techniques.

Après avoir décrit l’apogée des trois derniers siècles de l’âge du bronze, l’historien s’attaque ensuite aux raisons probables de son effondrement. Un exercice délicat loin de faire consensus dans la profession. Longtemps, les invasions des Peuples de la Mer ont été considérées comme la principale cause de la disparition des civilisations de cette époque. Une hypothèse défendue par Gaston Maspero et suivie par de nombreux historiens après lui, mais désormais remise en question. Indépendamment des problèmes d’identification et de provenance pesant sur ces populations, d’aucuns préfèrent désormais voir leur irruption sur la scène méditerranéenne comme l’arrivée d’un groupe mélangé, en quête d’un nouveau départ sur une nouvelle terre. En somme, des réfugiés ne livrant pas forcément bataille pour soumettre les populations locales, mais qui, le plus souvent, venaient simplement s’installer parmi elles. Une image bien éloignée de celle d’envahisseurs ne cherchant qu’à détruire et piller.

Parmi les nombreuses autres causes avancées dont on peut dresser la liste (tempête sismique, changement climatique, famine, révoltes intérieures, rupture des routes commerciales, changement de paradigme sociopolitique), aucune ne semble pleinement satisfaisante. Plutôt que de se contenter d’abonder dans le sens d’un effondrement systémique, Eric H. Cline opte, après moult précautions oratoires, pour une explication passant par la théorie de la complexité. Pour cela, il se fonde sur plusieurs observations incontestables, déclinant les hypothèses qui en découlent.

En étudiant un ou plusieurs systèmes complexes afin d’expliquer le phénomène qui émerge d’un ensemble d’objets en interaction, la théorie de la complexité peut s’appliquer au cadre des différentes civilisations qui animaient la Méditerranée orientale à la fin de l’âge du bronze. Si l’on considère la Méditerranée comme un espace où cohabitaient des systèmes sociopolitiques dont la complexité allait en s’accroissant, rassemblant des civilisations interdépendantes aux relations commerciales, politiques et culturelles étroites, dont les agents actifs étaient pourvus de mémoire et de la faculté de rétroaction, on peut tirer profit de la théorie de la complexité pour expliquer l’effondrement. Et plutôt que d’imaginer une fin tragique et apocalyptique, peut-être est-il plus vraisemblable d’envisager une fin graduelle et chaotique, une décomposition progressive en plus petites unités, les futures cités-États du début de l’âge du fer.

Si la théorie de la complexité se révèle séduisante, Eric H. Cline n’oublie cependant pas de rappeler qu’elle repose sur une connaissance incomplète entachée de nombreuses zones d’ombre. Quant à savoir ce qu’il serait advenu de l’histoire de cette région du monde si l’effondrement ne s’était pas produit, la question reste un territoire en friches ouvert aux spéculations de l’uchronie. Avis aux amateurs…

11771177 avant J.-C. Le jour où la civilisation s’est effondrée (1177 B.C. The Year Civilisation Collapsed, 2014) de Eric H. Cline – Réédition La Découverte, collection poche, juin 2016 (essai traduit de l’anglais [États-Unis] par Philippe Pignarre)

Brut

Les sables bitumeux de Fort McMurray font sa richesse et son malheur. Le fait n’est guère connu au-delà des limites de ce territoire du Nord-Est de l’Alberta, les médias préférant se focaliser sur l’exploitation du gaz de schiste.

Lorsqu’elles sont arrivées il y a une vingtaine d’années, les compagnies pétrolières ont dépossédé les Autochtones de leurs droits et territoires ancestraux avec l’assentiment des gouvernements provincial et fédéral, éblouis par les perspectives économiques. Et, avec l’augmentation du prix du pétrole, l’exploitation est devenue beaucoup plus rentable. Les compagnies ont avalé la taïga, écorché le sol, puis pillé ses richesses en polluant l’air et en empoisonnant l’eau. Elles ont chassé la faune, quand elles ne l’ont pas simplement exterminé, bouleversé l’économie locale et semé le cancer dans les populations. Les prix ont flambé au même rythme que les forêts, phénomène dont on a eu un aperçu catastrophique dernièrement, rendant la vie impossible en-dehors du mirage pétrolier. Une masse de travailleurs fantômes venus des quatre coins du monde a déferlé sur la région, dans l’espoir de s’enrichir à court terme avant de repartir ailleurs, endurant la solitude, l’âpreté des conditions hivernales et un travail de forçat grâce à la drogue, l’alcool et la diligence des strip-teaseuses ou des escort girls importées par les compagnies. L’Alberta est ainsi devenu un Far West puissance 10 ou plutôt un Far North ouvert à l’appétit du capitalisme et du néo-libéralisme.

Brut dresse l’état des lieux alarmant via les textes de cinq auteurs. En ouverture, une Autochtone, Melina Laboucan-Massimo, militante écologiste défendant les droits de sa communauté, le peuple Cree du lac Lubicon, témoigne des ravages de l’exploitation des sables bitumeux sur sa nation et plaide pour le développement des énergies renouvelables afin de la libérer de l’emprise des compagnies.

Plus anecdotique, le journaliste documentariste David Dufresne se contente de rassembler les pièces de son enquête de trois années sur les lieux de l’exploitation. Il compose un préambule au jeu documentaire produit par Toxa, l’Office National du Film et Arte France.

S’ensuit un magnifique texte de Nancy Huston où, après avoir confié son impuissance face à la politique de terre brûlée planifiée par les pétroliers, l’auteure livre ses réflexions sur son séjour à Fort McMurray ou plutôt Fort McMoney, comme on surnomme la cité pionnière. Avec des mots puissants, elle décrit ainsi l’horreur des ravages que l’homme s’inflige à lui-même, énonçant une évidence trop souvent oubliée. Si la Terre s’est passée pendant des millions d’années de l’humanité, il ne fait guère de doute qu’elle lui survivra quel que soit l’ampleur du réchauffement climatique. Au-delà du cri du cœur et de rage, Nancy Huston s’interroge également sur le rôle de la littérature face à l’institutionnalisation de l’acculturation et au règne de l’argent. Si l’écrivain ne peut pas s’opposer à la marche inexorable du progrès, tel qu’il est conçu par le capitalisme, et à son corollaire matérialiste, utilitaire et industriel, peut-être lui reste-t-il suffisamment de force pour dépeindre cette tragédie, histoire d’interpeller un peu les consciences.

L’entretien croisé avec Naomi Klein, l’égérie altermondialiste, n’apporte rien de plus. Quant à la nouvelle de Rudy Wiebe, qui conclut Brut, on dira poliment qu’elle est anecdotique.

Les amateurs de roman noir éprouveront sans doute à la lecture de cet ouvrage collectif une certaine familiarité, tant les motifs décrits ici se retrouvent dans leurs livres favoris. Rien de neuf sous le soleil, hélas.

brutBrut, la ruée vers l’or noir – ouvrage collectif composé des textes de David Dufresne, Nancy Huston, Naomi Klein, Melina Laboucan-Massimo et Rudy Wiebe – Éditions Lux, 2015

Le Facteur

Les États-Unis se sont construits en grande partie autour de mythes forgés et entretenus par le cinéma et les autres mass-médias. « Quand la légende dépasse la réalité, on imprime la légende. » Reprenant à son compte la célèbre réplique du film L’homme qui tua Liberty Valance, Gordon Krantz brode ainsi de toute pièce une histoire dont les échos se muent en prophétie auto-réalisatrice, accouchant d’un nouveau mythe dans une Amérique ravagée par la guerre nucléaire (la Guerre du Jugement dernier), les épidémies et les exactions des milices. S’autoproclamant facteur des États-Unis restaurés, il devient le trait d’union entre les communautés autarciques de l’Oregon, en passe de retomber dans une sorte de féodalisme. Une position bien pratique pour ce vagabond qui va ainsi profiter du gîte et du couvert gratuitement en usant avec efficacité de ses talents de comédien. Mais le bonhomme est également doté d’une conscience et d’un idéalisme tenace, dont une quinzaine d’années à tirer le diable par la queue n’ont pas atténué l’ardeur. Réveillant l’espoir des habitants des diverses communautés qui l’accueillent, il finit par prendre son rôle au sérieux, au point de mener personnellement la résistance contre le général Macklin, un dangereux survivaliste, dont les bandes armées menacent d’anéantir la renaissance technologique amorcée dans la vallée de la Willamette.

Allez, épanchons-nous un peu, histoire d’alimenter l’egosphère avec quelques digressions personnelles. Après tout, ne sommes-nous pas sur un blog ?

le_facteurDans mes jeunes années, autant dire au cours du siècle précédent, mon goût pour la science-fiction s’est enraciné grâce à quelques auteurs. Parmi ceux-ci figurait David Brin. The Upflit War et ses développements (« Le cycle de l’Élévation » par chez nous), le diptyque Terre, mais surtout Au cœur de la comète coécrit avec Gregory Benford, que je n’ai d’ailleurs pas hésité à relire plusieurs fois, ont titillé avec bonheur mon sense of wonder sans que leur aspect fun ne me gâche la suspension de l’incrédulité. Par la suite, j’ai un peu lâché l’affaire, faute de temps et sans doute un peu déçu par l’évolution de l’auteur, renonçant même à lire son premier roman The Postman. Bon, il faut avouer que l’adaptation de ce titre par Kevin Costner n’est pas pour rien dans ce renoncement. Ça et l’illustration de couverture de l’édition J’ai lu. Bref, je suis passé à autre chose, jusqu’au jour où, un peu par paresse, j’ai fini par y revenir.

Ne faisons pas durer le suspense davantage. Le Facteur n’a rien d’une œuvre majeure de la science-fiction malgré la multitude de prix dont il est auréolée. Récit d’aventures porté par un propos idéaliste, le roman de David Brin n’usurpe cependant pas sa qualité d’ouvrage sympathique et positif. Du post-apo optimiste et progressiste, en somme. Cela nous change du discours colporté par un genre aimant beaucoup les visions anxiogènes. Mais si l’histoire ne manque pas de qualités au départ, on va y revenir, l’intrigue se révèle au final assez mollassonne, décevante et très convenue.

À l’image d’un Mad Max en peau de lapin, Gordon Krantz représente l’espoir de la civilisation renaissante face aux assauts de la sauvagerie, incarnée ici par les survivalistes. Ces hordes brutales n’ont d’ailleurs rien à voir avec ces adeptes des techniques de survie. Partisans du droit du plus fort, ils prônent plutôt un ordre plus « naturel », conforme à la théorie du struggle for life. Pour sa part, Gordon apparaît comme un idéaliste qui, s’il profite d’une combine pour vivre au crochet d’autrui, n’en demeure pas moins attaché à des valeurs humanistes, assez proches de celles des « Lumières », telles la démocratie, la tolérance, la liberté, l’éducation, la solidarité et une certaine éthique. Un état d’esprit propice à la science dont le rôle paraît essentiel dans le roman. À la différence de bien des romans post-apocalyptiques, elle n’est pas en effet considérée comme la cause de tous les malheurs de l’humanité. Bien au contraire, l’homme se révèle le seul responsable de sa propre perte.

Sur ce point, David Brin se montre plutôt pertinent et l’on ne peut que partager son analyse. De la même façon, son propos sur la naissance des mythes constitue un fil directeur intéressant, même si l’intrigue ne tarde pas à bifurquer vers d’autres considérations plus naïves. On ne peut pas notamment passer sous silence sa vision du féminisme, un tantinet caricaturale, faisant de la femme l’avenir de l’homme (on croirait lire du Aragon).

Hélas, si les deux premières parties (274 pages sur près de 480) restent convaincantes, la suite ne se révèle pas à la hauteur. David Brin tire à la ligne, se cantonnant au schéma classique de l’affrontement manichéen. On s’écarte ainsi de l’univers des deux nouvelles ayant servi de matrice au roman pour s’enferrer dans une intrigue plan-plan qui pâtit d’un rythme haché, jalonné de rebondissements mollassons et prévisibles. Le roman s’essouffle et les pistes de réflexion s’effacent pour céder la place aux poncifs d’un récit d’aventure bas du front et dépourvu de tension dramatique.

À mon grand regret, le bilan se révèle donc très décevant. Les promesses sont loin d’être tenues, même si les prémisses étaient engageantes. À se demander s’il ne faudrait pas se contenter de lire les nouvelles « The Postman » et « Cyclops » au lieu de perdre son temps avec cette version étirée et ridicule.

D’un point de vue plus personnel, j’ai sans doute vieilli, étant désormais incapable de m’enthousiasmer pour ces petits romans n’ayant pas d’autre prétention que de distraire. Pour autant, je relirai encore du David Brin. Peut-être La jeune fille et les clones dont on dit grand bien. À suivre…

FacteurLe Facteur (The Postman, 1985) de David Brin – Réédition Milady, septembre 2015 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Gérard Lebec)

Cygnis

Bien longtemps après la fin du monde, du moins celui que nous connaissons, les vestiges de l’humanité vivent au sein d’une civilisation retournée à la nature ou presque. Revenus à l’essentiel – survivre –, fouisseurs, trappeurs, marchands itinérants, villageois sédentaires et autres troglodytes doivent se garder des périls divers. Ceux occasionnés par leur propre espèce, la routine en somme, mais également ceux provoqués par les robots en maraude.
Dans ce monde en friches, Syn, jeune trappeur accompagné d’un loup mi-naturel, mi-synthétique, erre en marge des communautés humaines. Auteur de son propre ostracisme, il cache en son for intérieur des blessures intimes encore douloureuses. De quoi se méfier de lui-même et d’autrui durablement…

La Suisse, l’autre pays de la SF, offre un terreau fertile en matière de romans excitants. Que ce soit l’ancien Olivier Sillig (Bzjeurd), plus récemment Frédéric Jaccaud (Monstre [Une enfance]) et maintenant Vincent Gessler, voici trois auteurs à découvrir ou redécouvrir sans surseoir ne serait-ce qu’un instant. D’une part, en raison de leur imagination, nourrie au meilleur des mauvais genres sans pour autant y demeurer inféodés. D’autre part, pour la qualité d’une écriture d’une finesse expressive admirable, tissant des ambiances et des caractères diablement envoûtants.

« Le deuil s’enracine sur cette terre où nous marchons, toujours en rond. »

Roman post-apocalyptique comme on dit dans les cercles autorisés, Cygnis diffuse d’emblée une mélodie captivante, faite de lenteur, de dialogues réduits à l’essentiel, de contemplation et d’introspection figés dans l’ambre de descriptions somptueuses. On se trouve comme pris au piège d’un temps immobile, goûtant aux sensations intenses suscitées par l’auteur helvète.
Histoire simple et limpide, Cygnis vaut surtout pour son atmosphère. En quelques pages, l’alchimie opère et on est happé par celle-ci, succombant sous l’assaut des multiples réminiscences qu’elle réveille, en vrac, Christian Charrière (La Forêt d’Iscambe) et Hayao Miyazaki, en particulier Nausicaä.

« Il sent son corps chaud et endormi. Elle a déposé son sommeil au creux de son épaule et il voudrait que cela ne cesse jamais. »

Ainsi, sur un mode mineur, sans esbroufe stylistique, Vincent Gessler déroule le cadre d’une intrigue classique et finalement très optimiste. Accompagnant le cheminement intériorisé d’un solitaire, en guerre avec lui-même et forcément en quête de paix intérieure, on découvre peu à peu une terre, certes désertée par la technologie triomphante, mais toujours en proie aux passions humaines. Et pendant que les pas de Syn le portent vers ses origines, l’humanité se cherche des raisons de continuer à avancer, sans replonger dans ses erreurs du temps jadis. Haine, ignorance, superstition, barbarie et guerre. Des violences dont Vincent Gessler ne nous épargne aucune manifestation.

Si Vincent Gessler n’est pas un novice en matière d’écriture, il réussit là un coup de maître. Si l’on ajoute une illustration de couverture absolument sublime par sa puissance d’évocation, le bilan s’avère plus que satisfaisant.
Maintenant, on attend davantage d’audace et d’ampleur au niveau de l’intrigue.

« Tout est fini, lui murmure Eilly à l’oreille. Et tout commence… »

 

CygnisCygnis de Vincent Gessler – Editions L’Atalante, collection La Dentelle du cygne, mars 2010

Exodes

Achevons notre parcours fin du monde et autres joyeusetés avec un roman français.

Les fins du monde sont rarement gaies. Avec Jean-Marc Ligny, elles s’avèrent paradoxalement belles, à l’image de l’illustration de couverture très graphique, fait suffisamment rare chez L’Atalante pour qu’on le signale.

Le lecteur avide de questions environnementales et géopolitiques se souvient sans doute de Aqua. Le roman anticipait les plus que probables conflits de l’eau, se contentant comme toute bonne SF de pousser l’extrapolation jusque dans ses ultimes retranchements. Avec Exodes, l’auteur français nous projette en Europe, quelque part entre la fin du XXIe et le début du XXIIe siècle. Une projection dont on a pu découvrir un aperçu avec la nouvelle Porteur d’eau au sommaire du numéro 56 de Bifrost. À cette époque, l’emballement du réchauffement climatique a fini par faire passer les pires prévisions du GIEC pour une aimable bluette. Les mesurettes préconisées par le développement durable apparaissent désormais comme l’ultime blague d’une économie productiviste ne voulant surtout rien changer à sa manière de faire. Le dernier pied de nez d’une société de consommation ne désirant rien bouleverser dans sa façon de vivre. On suit ainsi les itinéraires de six groupes à travers une Europe en proie au chaos, au struggle for life et à la barbarie. Des trajectoires jalonnées d’épreuves, de moments de répit, parfois d’espoir, mais qui s’achèvent surtout sur une voie sans issue.
Mélanie, l’amie des animaux, cherchant à faire le bien autour d’elle pour en récolter les bienfaits. Fernando, jeune homme parti autant à l’aventure que pour fuir une mère dévote, persuadée que les anges descendront bientôt du ciel dans leurs OVNI pour sauver les élus de l’enfer terrestre où croupit l’humanité. Elle prendra la route à la suite de son fils pour répondre à des visions. Paula, prête à tout pour protéger ses deux enfants. Olaf et sa femme, couple des Lofoten à la recherche d’un refuge, loin de la folie des hommes. Pradesh Gorayan, chercheur en génétique condamné à trouver le secret de l’immortalité s’il souhaite continuer à vivre en toute quiétude dans l’enclave climatisée et surprotégée de Davos. Tous se démènent pour survivre dans un monde où dieux et maîtres imposent leur férule sur des existences précaires.

Le récit de ces destins nous dévoile un vieux continent arrivé en bout de course. Squelettes urbains hantés par les Mangemorts, spectres décharnés, humains déchus retournés à l’état de bêtes dévorant les cadavres. Terres incultes polluées par les effluents toxiques et les remontées d’eau salée. Écosystème à l’agonie, déjà colonisé par les successeurs de l’homme : fourmis, scorpions, plantes mutantes, méduses gorgées d’acide, moustiques porteurs de maladies tropicales… Routes à la chaussée tavelée par le soleil, parcourues par des véhicules bricolés à la Mad Max. Villages retranchés où prévaut la loi du chacun pour soi. Et la menace constante des Boutefeux, hordes anarchiques vouées à la destruction, à l’annihilation et à l’extermination, histoire de purger la Terre de l’humanité, ce virus qui la ronge jusqu’à l’os.
Dans ce monde, seule quelques enclaves brillent encore des derniers éclats de la civilisation. Des havres de paix et de science ? Plutôt des mouroirs pour une classe de nantis, fins de race avides de découvrir le secret de l’immortalité afin de perpétuer leur pouvoir le plus longtemps possible sans se soucier du futur.

Roman noir de l’avenir, la dystopie de Jean-Marc Ligny secoue les certitudes. Si le réchauffement climatique et l’effondrement sociétal en résultant constituent l’arrière-plan d’Exodes, l’homme apparaît comme le cœur du propos de l’auteur. À la fois lyrique, sarcastique et cruel, Ligny ne ménage pas ses effets pour rendre son roman d’une lucidité douloureuse. Il se focalise sur l’humain, le dépouillant de son vernis d’être civilisé. Au rencart la compassion, la solidarité et la générosité. Que reste-t-il ? Un animal dont l’unique souci semble être d’arracher un jour de vie supplémentaire, quitte à le prendre à autrui. On reste pétrifié par ce comportement, hélas très vraisemblable.

Après Aqua, Jean-Marc Ligny signe à nouveau un roman coup de poing. De ceux parlant autant à la tête qu’aux tripes. Une lecture plus que recommandable pour ne pas dire indispensable !

ExodesExodes de Jean-Marc Ligny – Éditions L’Atalante, collection « La Dentelle du cygne », 2012

Les retombées

Voici sans doute l’un des meilleurs textes de Jean-Pierre Andrevon. Assertion non négociable. Sec, court, puissant, sous-tendu par une tension permanente et suffisamment elliptique pour nourrir l’imagination, je ne trouve aucun défaut à cette novella rééditée dans la collection « Dyschroniques » au Passager clandestin.

L’argument de départ a le mérite de la simplicité. Suite à une explosion atomique, un groupe de promeneurs se retrouve isolé dans la campagne. Un homme, une femme, un couple et un petit vieux qui a connu l’occupation. Un échantillon d’humanité qui brille surtout par sa banalité. Guerre ? Accident nucléaire ? Ils ne sauront jamais la raison de la catastrophe qui les a projeté dans un monde hostile où tous leurs repères sont brouillés par les cendres et la poussière. Ramassés par un convoi de l’armée, les voilà internés dans un camp, contraints de se plier à la discipline de militaires mutiques.

Au-delà du pamphlet anti-nucléaire, Les retombées relève du huis-clos cauchemardesque. D’emblée, on est happé par l’atmosphère réaliste de l’histoire. On se trouve projeté par procuration aux côtés des survivants d’une explosion atomique. Jean-Pierre Andrevon ne nous cache rien des effets de la déflagration. Le flash lumineux suivi par le grondement apocalyptique qui secoue les promeneurs. Le paysage campagnard balayé par un souffle tempétueux qui renverse arbres et habitations. La poussière et les cendres qui souillent l’horizon et recouvrent la végétation d’un linceul funèbre. Bref, on est immergé aux premières loges de la catastrophe, comme en vue subjective.
Puis, il nous décrit l’après, la survie malgré les radiations invisibles et les retombées donnant son titre à la novella. Rassemblés par les militaires, les survivants sont dirigés vers un camp où l’auteur s’ingénie à recomposer un décor concentrationnaire. Privés de leur dignité d’être humain, les rescapés doivent suivre les ordres de soldats dont l’attitude oscille entre le silence et l’agacement. Ravalant leurs questions et leur frayeur devant l’inconnu, ils mettent également en sourdine leur énervement et leur indignation face à un système dénué de toute chaleur humaine. Commence alors une attente dans un univers dépourvu de durée.

Les retombées n’est pas un texte dont on sort indemne. Jean-Pierre Andrevon instille d’entrée le malaise en faisant progressivement monter la tension. Il bouscule nos certitudes de citoyen enferré dans la routine et le confort, convaincu que l’État veille sur notre bien être. Bien au contraire, face au désastre, l’individu ne compte pas et l’imprévoyance conduit inexorablement à l’improvisation criminelle.
À la lumière des accidents de Tchernobyl et de Fukushima, cette vision ne paraît hélas ni pessimiste, ni absurde. On aurait aimé que la réalité ne rattrape pas la fiction. Raté.

Les-retombees_8792Les retombées de Jean-Pierre Andrevon – Réédition Le Passager clandestin, collection « Dyschroniques », 2015 (Première parution dans le recueil Dans les décors truqués, 1979)

Route 666

La perspective d’aller voir Mad Max Fury Road me rappelle cette lecture post-apocalyptique. Comme quoi, tout se recycle.

Hell Tanner est né pour être sauvage, et cela tombe très bien car la sauvagerie prévaut désormais. Depuis que la guerre nucléaire a ravagé le monde, les États-Unis d’Amérique ne sont plus qu’un désert humain livré à une faune et une flore mutantes. Dans ce paysage apocalyptique ravagé par des dust devils géants, creusé de cratères irradiés et laminé par des pluies diluviennes de pierres, l’humanité — quelques communautés isolées, épargnées par le feu atomique, vivant autour de centres urbains entrés en déchéance — survit dans l’attente de jours meilleurs. Arrive alors à Los Angeles un messager moribond porteur d’une terrible nouvelle. Boston, la deuxième cité la plus importante du continent, est en proie à une épidémie de peste. L’unique espoir de ses habitants réside dans un vaccin dont les seuls stocks se trouvent à Los Angeles. Et comme Boston se situe à l’autre bout du Nouveau Monde, reste à faire parvenir le précieux sérum. En l’absence de tout autre moyen de locomotion, c’est un convoi de véhicules blindés équipés de roquettes, lance-flammes et mitrailleuses qui s’en charge. Un voyage qui s’apparente davantage à une randonnée en Enfer qu’à un périple bucolique. Une tâche qui convient parfaitement à Tanner, l’ultime Hell’s Angel de la Terre. En échange de sa libération, il accepte donc de prendre la route, flanqué de deux autres véhicules, au cas où il échouerait ou trahirait son engagement. La rédemption est à ce prix car en ce qui concerne la damnation, Hell n’a plus besoin qu’on lui fasse crédit.

Publié dans nos contrées dans sa version novella sous le titre L’Odyssée de Lucifer (Galaxie n° 53, Opta) et dans sa version roman sous les titres successifs de Les Culbuteurs de l’enfer puis de Route 666, Damnation Alley n’appartient certes pas aux œuvres majeures de Roger Zelazny. Toutefois, ce livre fait montre d’une économie d’effets et d’une efficacité finalement assez revigorante. De quoi marquer suffisamment l’esprit, au moins le temps de sa lecture. Mentionné par Walter Jon Williams comme une des sources d’inspiration de Câblé, Damnation Alley a également fait l’objet d’une adaptation cinématographique nanardesque en 1977 de la part d’un illustre inconnu : Jack Smight. Cela fait beaucoup pour un court roman somme toute assez atypique dans la bibliographie de Roger Zelazny. En effet, nulle emphase poétique dans ce récit post-apocalyptique brut de décoffrage dont l’intrigue linéaire à souhait ne ménage que peu d’instants de répit. Nul jeu non plus avec une quelconque mythologie, encore que l’on puisse considérer Hell Tanner comme une incarnation de l’archétype du mauvais garçon, hors-la-loi solitaire par choix, avec un petit quelque chose de Snake Plissken. La référence vient immédiatement à l’esprit, même si celle-ci est anachronique. Un individu taillé pour rétablir une certaine idée de la justice avant de passer son chemin.

Damnation Alley est donc à prendre pour ce qu’il est : un récit très visuel et âpre. Un roman de gare exemplaire à lire à tombeau ouvert.

RZ-R666-BRoute 666 (Damnation Alley, 1969) de Roger Zelazny – Réédition Denoël, collection Présence du futur, 2000 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Thomas Bauduret)

 

Le Navire des Glaces

Lire un roman de Michael Moorcock me fait un peu l’effet d’une madeleine. Les réminiscences m’assaillent et me replongent aussitôt à l’époque où j’ai découvert la Science-fiction et la Fantasy. Penser au « cycle du Champion éternel », en particulier l’arc narratif impliquant Elric, le prince albinos décadent et maudit, réveille en moi la nostalgie pour la période où, sorti de ma campagne, je goûtais à la vie universitaire et passais des nuits à m’enquiller les volumes successifs de ses aventures que j’empruntais à la bibliothèque. Bref, Moorcock me rappelle mes jeunes années.

Ahem…

Bon, j’en conviens, Elric et consorts sont loin d’être de l’excellente littérature. Mais, il faut bien manger… Moorcock le reconnaissait bien volontiers lui-même en dédicaçant Les aventures uchroniques d’Oswald Bastable (aka le Nomade du temps) à ses créanciers. Et puis, pour avoir écrit Mother London et Gloriana, il sera beaucoup pardonné à l’auteur britannique.
Histoire de coller à mon programme de lecture fin du monde et post-apo, j’ai ressorti Le Navire des Glaces du carton où il reposait. Peinture de Siudmak en guise d’illustration, papier jauni et odeur de vieux, les souvenirs m’ont sauté immédiatement à la gueule, excusez la grossièreté.

Quid de l’histoire ?

Capitaine sans navire, Konrad Arflane décide de confier son destin à la Glace-Mère. Chaussé d’une paire de skis, avec deux harpons et un maigre paquetage, il quitte la cité-crevasse de Brershill traversant le grand plateau glaciaire pour un voyage qu’il pense sans retour. Mais la déesse nourrit d’autres projets…
Sur la plaine glacée, il aperçoit un corps. Un naufragé sur le point de mourir. Au lieu de le laisser à son sort, Arflane lui sauve la vie. Ayant découvert qu’il s’agissait du principal amiral de Friesgalt, il le ramène dans sa ville natale, l’une des Huit Cités du plateau. Avant de mourir, le patriarche de la famille Rorsefne, l’une des plus riches de Friesgalt, lui confie le commandement de son meilleur navire afin de le conduire vers la mythique New York, où dit-on, la Glace-Mère tient sa cours. Un périple pendant lequel, Arflane doit affronter l’inconnu et la défiance des héritiers du grand amiral.

Même si j’apprécie toujours autant ce roman, il me faut reconnaître qu’il appartient aux œuvres mineures de Michael Moorcock. L’histoire lorgne un tantinet sur Moby Dick et le décor évoque celui de La Compagnie des Glaces de Georges Jacques Arnaud, les locomotives étant remplacées ici par des voiliers montés sur patins.
Le Navire des Glaces a toutes les apparences du roman hybride empruntant autant ses ressorts au récit d’aventure maritime qu’à la fantasy. Le voyage d’Arflane contient ainsi son lot de morceaux de bravoure et d’archétypes intimement liés au corpus de la littérature populaire.
Pourtant, malgré la linéarité de l’histoire et le peu de surprises qu’elle comporte, je reste fasciné par le décor de ce monde gelé, par les cités nichées au creux de crevasses vertigineuses, par le passage de la crête à l’extrémité du plateau et par les troupeaux de baleines se mouvant sur leurs nageoires musclées. Un spectacle suffisamment étrange pour marquer l’esprit.

Paru en épisodes entre 1966 et 1967 dans la revue Impulse, le compagnon de New Worlds, Le Navire des Glaces a inspiré à son rédacteur en chef Keith Roberts une nouvelle intitulée « Coranda ». En ce qui me concerne, le roman ne m’inspire plus qu’un plaisir régressif, parce qu’il faut avouer que pour le reste, c’est tout de même un peu maigre…

Navire_des_glacesLe Navire des Glaces (The Ice Shooner, 1969) de Michael Moorcock – Réédition Presses Pocket, 1991 (roman traduit de l’anglais par Jacques Guiod)

Terminus radieux

Délaissant le champ de bataille, champ de morts innombrables où git aussi l’égalitarisme défait, Vassilissa Marachvili, Kronauer et Iliouchenko fuient vers l’inconnu. D’autres terres mortes, hantées par les radiations. Une femme et deux hommes désormais sans espoir qui ont décidé de se perdre dans une zone où la présence humaine se réduit à des ruines.
Traversant des villages abandonnés, des routes en friche, des kolkhozes irradiés par des centrales atomiques calcinées, s’exposant aux poisons volatils, ils parcourent un paysage fantôme déserté par la vie. Seule la végétation semble avoir résisté, presque indemne si l’on fait abstraction de quelques mutations occasionnelles. Une steppe de graminées tenaces bornée par une taïga menaçante comme seul horizon. Jour après jour, ils s’épuisent à marcher, campant à la belle étoile où dans les décombres, et s’affaiblissent, le corps inexorablement brûlé par les rayonnements ionisants.
Bientôt, au bord d’une voie ferrée près d’un kolkhoze délabré, ils se séparent. Kronauer part chercher de l’aide dans un village dont il a aperçu la fumée au-delà de la forêt. Après une marche éreintante, il découvre une étrange communauté. Le kolkhoze « Terminus radieux » dont la maigre population vit sous l’emprise de Solovieï, un être aux pouvoirs impies. Ce colosse sans Dieu ni maître, mi-dictateur mi-chamane, règne sur un peuple de zombis, entretenant avec ses trois filles une relation incestueuse. Seule mémé Oudgoul semble échapper à son pouvoir. L’ancienne liquidatrice, l’héroïne rouge louée par la propagande officielle de la Deuxième Union soviétique, même si sa résistance aux radiations était jugée défavorablement par le Parti, a rejoint la petite communauté pour s’y faire oublier. Elle officie désormais comme prêtresse d’un culte païen, nourrissant de rebuts radioactifs la pile nucléaire tapie au fond du puits de deux kilomètres, où elle s’est enfoncée en entrant en fusion.
Entretemps, après avoir veillé la dépouille de Vassilissa, Iliouchenko l’abandonne à la garde de Solovieï qui envisage de la faire « revenir » en lui insufflant un vestige de vie. Il embarque dans un train en compagnie de soldats de fortune et de leurs prisonniers, compagnons d’infortune désormais indistincts, pour rallier le refuge illusoire d’un camp d’internement, autrement dit un goulag.

J’ai longtemps tourné autour de l’œuvre d’Antoine Volodine remettant à plus tard sa découverte. Et pourtant, les avis élogieux de quelques critiques et chroniqueurs avec lesquels je partage des affinités m’ont interpellé, finissant par me pousser à la compulsion. À leur décharge, je concède que je suis parfois paresseux… Il faut croire que leurs appels du pied répétés ont fini par me convaincre, bien que mon choix aie été aussi guidé par un programme de lecture consacré aux fins du monde et autres romans post-apocalyptiques.
Même s’il est question de fin du monde, ici celle de l’utopie égalitariste défendue par la Deuxième Union soviétique et son ultime avatar l’Orbise, l’œuvre d’Antoine Volodine apparaît en marge des schémas classiques du registre post-apocalyptique. Un subtil décalage empruntant à différents genres leurs ressorts, décors et archétypes. L’auteur français qualifie son univers de post-exotisme, manière pour lui de refuser l’étiquette science-fictive sans pour autant accepter celle des auteurs de littérature blanche. Du reste, Antoine Volodine se garde bien de définir exactement ce terme un tantinet bricolé, préférant parler à son propos d’objet poétique marginal et rien d’autre.

Si l’on en juge l’argument de départ de Terminus radieux, brossé à gros traits ci-dessus, difficile de le contredire sur ce point. L’univers de l’auteur français résiste à la description factuelle, offrant toute une palette d’émotions et de sensations dont on ne peut qu’affaiblir l’effet en cherchant à le cerner. Il faut plutôt accepter de s’immerger dans son œuvre pour en saisir toute l’ampleur et toute la puissance d’évocation. Il faut prendre son temps pour laisser infuser les sonorités et les images d’un imaginaire baroque nourri au marxisme-léninisme et au chamanisme.
Antoine Volodine opte pour la déconstruction de la narration, contraignant le lecteur à accepter un autre paradigme. Celui de mondes gigognes, aux carrefours de la vie et de la mort, du rêve et de la réalité. Des mondes où les existences individuelles semblent enchâssées dans l’imagination d’autrui, où les individualités fusionnent dans une sorte de destin collectif avorté. Des mondes bardiques s’étendant sur une durée indéterminée, des lustres, des siècles, voire des millénaires, au point de perdre jusqu’à la notion du temps. Des non-lieux, réduits au paysage monotone et apparemment sans limite d’une taïga ou d’une steppe, jalonnés de camps de travail, de kolkhozes et d’installations irradiées. Bref, un paysage du désastre illustrant l’échec de la révolution bolchévique et de son projet égalitariste, même si celui-ci reste bien vivant dans l’esprit des personnages.
L’auteur français emmène ainsi le lecteur très loin, dans les méandres d’une prose pratiquant l’intertextualité. Il tisse des passerelles entre les différents romans de son univers, écrits sous son propre nom ou sous l’identité d’un auteur issu du corpus post-exotique, et réveille des échos qui contribuent à alimenter la complexité et la cohérence de son œuvre.

J’ai retrouvé dans Terminus radieux un peu de l’ambition du cycle inachevé des « Sept rêves » de William T. Vollmann, autre auteur en V à l’imagination puissante et originale. J’ai été bousculé, déstabilisé, malmené dans mes repères, et pourtant je reste envoûté par cet univers, certes un tantinet hermétique, mais doté d’une puissance d’imprégnation incontestable. J’y reviendrai. C’est sûr.

Terminus-radieuxTerminus radieux de Antoine Volodine – Éditions du Seuil, septembre 2014

Le Pays de la nuit

Paru originellement à l’aube du XXe siècle, Le Pays de la nuit a connu plusieurs éditions dans nos contrées. Après une précédente parution dans la collection « Aventures fantastiques » chez Opta puis une réédition en deux tomes chez Néo, le roman est à nouveau disponible chez Terre de Brume, dont on ne peut que louer au passage la qualité des choix.

Voici une belle occasion pour faire connaissance ou redécouvrir William H. Hodgson, auteur classé parmi les précurseurs de la science-fiction et admiré en son temps par Howard Philip Lovecraft, excusez du peu. Une petite lecture s’imposait, histoire de juger sur pièce, d’autant plus qu’en lisant le présent roman, on comprend la fascination de l’écrivain de Providence pour Hodgson.
Cependant, si les monstres hybrides et malveillants abondent, si un mal indicible plane tout au long du périple entrepris par le héros, l’angoisse demeure un décor dans lequel se déploie une romance.
Ainsi, Le Pays de la nuit se révèle un roman d’amour. Le titre original The night land. A love tale et le préambule de l’auteur ne laissent peser aucun doute sur ce point. Un amour courtois, voire chevaleresque, quelque peu démodé au début du XXe siècle, époque où les suffragettes déchaînées, si elles ne brûlaient pas encore leurs corsets, manifestaient déjà quelques velléités émancipatrices. Un amour triomphant de la mort et du temps. Quelques millénaires, une bagatelle… Un amour se défiant des obstacles et des périls. Et, ils sont légion.
William H. Hodgson place son récit très loin dans le futur. À cette époque, le soleil a fini par s’éteindre et l’humanité survit, retranchée dans un bastion pyramidal situé au cœur d’une faille profonde auprès des ultimes chaleurs de l’écorce terrestre. Sur la défensive, les hommes y vivent dans une cité abritée derrière un anneau énergétique alimenté par un mystérieux courant de terre dont les effets les protègent des assauts de créatures contrefaites et de forces occultes hostiles rôdant dans l’obscurité.
Dans ce monde crépusculaire, il existe pourtant un second refuge. Hélas, celui-ci semble sur le point de tomber. Guidé par son seul amour et le lien télépathique qui l’unit à une femme de cet abri, le narrateur se lance dans une noble quête. À l’instar des paladins de la littérature médiévale, armé d’un diskos (une arme à la fois d’hast et d’estoc), il revêt son armure pour aller sauver l’être aimé. Bien entendu, de nombreuses épreuves et combats l’attendent.
Le paysage de fin des temps imaginé par William H. Hodgson en impose. Il représente sans aucun doute l’aspect le plus marquant, visuellement parlant, du roman. Il apparaît comme un personnage à part entière dont la présence menaçante imprègne littéralement le récit.
Si l’on fait abstraction du côté simpliste de l’intrigue et du traitement daté des personnages, Le Pays de la nuit dévoile un imaginaire puissant, révélant toutes ses qualités à l’occasion des passages descriptifs. On peut leur trouver un certain certain charme, si l’on goûte l’aspect suranné de la chose. La description de ce monde apocalyptique, bien qu’un peu longuette et répétitive (l’auteur n’usant pas de l’ellipse, il faut se fader le voyage allez et retour dans son intégralité), résonne d’une étrangeté fascinante que ne peuvent ignorer les lecteurs de Lovecraft.

Au final, le roman de William H. Hodgson ne manque pas d’attrait. Mais, un attrait désuet pouvant rebuter le lecteur en recherche de sensations et d’interrogations plus actuelles. A classer donc dans le rayon des historiques.

Additif : Brian Stableford, le préfacier de cette réédition, propose une interprétation personnelle au récit de Hodgson, y relevant une forme de symbolisme psychanalytique. Une piste à creuser. Avis aux éventuels curieux.

Pays de la nuitLe Pays de la Nuit de William H. HODGSON (The Night Land, A Love Tale, 1912) – Réédition Terre de Brume/ collection Terre fantastiques, 2005