Fœtus-Party

« Un jour il était né. Bel et bien pris au piège. Sans le savoir. Un jour il était né et s’était bravement mis à mourir. »

L’incipit de Fœtus-Party annonce la couleur : noir. Le roman de Pierre Pelot apparaît comme un évangile dystopique. Une vision sombre de l’avenir dont on espère qu’elle ne s’avérera pas prophétie auto-réalisatrice…

Dans le futur, la ville étend ses limites à l’ensemble du monde. Les gens vivent désormais dans des appartements minuscules ou dans des bidonvilles poussés comme du chiendent. Dans la rue et sur les boulevards, la foule grouille, une multitude sans cesse en mouvement, en route vers son travail. Dans ce monde surpeuplé, pollué, usé jusqu’à la trame, où la nature est recréée dans des parcs, on fouille dans les dépotoirs pour récupérer les ordures et on recycle les cadavres dont la chair morte offre une alternative aux portions d’insectes broyés. Et si l’on n’est pas satisfait de sa condition, la police vient vous arrêter, car le Saint Office Dirigeant veille au grain, louant la Vie, combattant le gaspi et l’esprit de révolte. Mais, il est bien rare de trouver un véritable opposant au régime. Les marges cachent du menu fretin, lui-même utile à la Communauté. Pas grand monde au final, car le Saint Office encadre très strictement les esprits, interrogeant les fœtus sur leur désir de vivre dans un tel monde et proposant aux habitants âgés le suicide assisté, avec une pilule en guise de viatique vers l’au-delà, autrement dit l’assiette de son prochain.

Auteur emblématique de cette science-fiction teigneuse et énervée des années 1970, Pierre Pelot aligne les mots comme des cartouches. Il prend ici pour cible un lieu commun de la littérature : la connerie humaine. Loin d’être l’époque promise par le libéral-capitalisme, l’anthropocène a conduit l’humanité au bord du gouffre. Les hommes ont épuisé toutes les ressources du globe, contraignant leurs descendants à payer les pots cassés. Sous la poigne de fer du Saint Office Dirigeant, les valeurs humanistes ont été remises en avant. Le remède n’a pas tardé à porter ses fruits, une marée humaine dont le flux croissant a aggravé la situation. Pour le Saint Office Dirigeant, l’enjeu consiste désormais à désamorcer la bombe P.

Pessimiste, jusqu’au boutiste, le roman de Pierre Pelot marque par son atmosphère mortifère. L’auteur se plaît à dépeindre un futur cauchemardesque, sordide, dépourvu de toute échappatoire. Le roman recèle de nombreuses fulgurances stylistiques qui contribuent à marquer l’esprit, y imprimant des visions dantesques. Elles viennent rehausser une intrigue donnant la fâcheuse impression de ronronner, au point de susciter hélas un ennui poli. Fort heureusement, le dénouement surprenant permet d’achever la lecture sur une touche plus positive, si l’on peut dire…

En dépit de ses presque quarante ans, Fœtus-party n’a donc rien perdu de sa noirceur glaçante. Le roman reste une lecture misanthrope très recommandable dont le propos s’apparente à un réjouissant jeu de massacre où la seule alternative à la mort demeure… la mort.

Fœtus-Party de Pierre Pelot – Éditions Denoël, collection « Présence du futur », 1977

Mordre le bouclier

Retour au castel de Broe. Le soleil d’août a remplacé les frimas de l’hiver. Pourtant, à l’ombre de la forteresse prévaut une atmosphère de deuil. Scrutant les moignons de ses doigts, Chien s’enfonce dans la désespérance. N’ayant vécu que pour et par la guerre, elle ne peut plus désormais exprimer sa rage et sa colère sur les champs de bataille. Recluse dans sa cellule, elle sent leur poison lui pourrir la carcasse et la tête.

Une prothèse pour remplacer son pouce amputé et la perspective de connaître son nom la font sortir de sa prostration. En compagnie de Bréhyr, elle reprend la route, direction le sud, une tour au bord d’un col, quelque part sur la route des croisades. Chemin faisant, elle rencontre Saint Roses, chevalier abandonné de Dieu, et la Petite. Ensemble, ils portent leurs plaies aux corps et à l’âme jusqu’au Tor, perché sur sa montagne. Et une fois arrivés, claquemurés entre ses murailles, cernés par les brumes et la neige, ils attendent. Un signe. Le dénouement de leur quête. Des raisons d’être dans un monde leur étant devenu étranger. Des raisons de transmettre leur histoire.

Malgré quelques imperfections, on avait beaucoup aimé Chien du heaume, roman âpre dans un cadre médiéval indéterminé, entre mythologie et histoire, monde celte et nordique. Aussi la perspective de renouer avec cet univers et ses personnages apparaissait effrayante au début. Peur d’être déçu d’abord, de ne pas retrouver les impressions fortes et le ton singulier de l’œuvre précédente. Peur de la redite également. Au final, il n’en est rien et on peut même dire que l’écriture de Mordre le bouclier s’imposait pour conclure l’histoire de Chien avec panache. En effet, Justine Niogret transforme ici son coup d’essai. Elle complète, voire dépasse Chien du heaume. Et les deux volets de ce qu’il convient de considérer maintenant comme un diptyque s’assemblent au point de faire sens.

Mordre le bouclier renvoie à son prédécesseur. Même monde ensauvagé empreint à la fois d’authenticité brute et de mythe. Des descriptions incisives confinant à l’épure. Ici une ville, pâle et calme, des fumées maigres s’élevant timidement de ses cheminées et des croisées couleur de rien donnant sur des chambres noires. Là, une maison paysanne, bâtisse de bois et de torchis poussée comme un champignon au bord du chemin. Là encore, une tour montant la garde drapée dans les souvenirs de ses occupants disparus.

Même puissance d’évocation, viscérale, faite de fulgurance et de poésie. Le temps s’étire, semble se dilater, interrompu ici et là par de brusques flambées de violence dépourvues de cette noblesse conférée par les conteurs. Des personnages murés dans leurs pensées, leurs tourments, et ne livrant leur cheminement intime que dans un langage pseudo-médiéval maîtrisé de bout en bout.

Même thématique d’un monde finissant, où la foi nouvelle remplace les anciens cultes, où l’écrit se substitue à la parole et où le temps historique relègue la légende au rang de folklore.

Pourtant, malgré toutes les similitudes, Justine Niogret densifie son propos et impulse à son roman une direction inattendue. L’intrigue de Mordre le bouclier offre ainsi plusieurs niveaux de lecture. Linéaire, jalonnée d’épreuves et de révélations, elle se veut quête initiatique dans la tradition des gestes chevaleresques, même si les combats n’ont rien d’épique. « Les autres apprennent à se battre ; moi je dois apprendre à vivre. »

Drame humain, Mordre le bouclier ne dédaigne pas les symboles et les motifs puisés dans la mythologie. Les dieux païens et les lieux associés à leur manifestation y côtoient les visions et le Walhalla mythique. Il y aurait sans doute matière à faire une recension de ces éléments pour en déchiffrer le sens caché.

Au final, avec ce roman, Justine Niogret confirme tout le bien que l’on pensait d’elle. Mordre le bouclier atteste de la naissance d’une voix atypique dans le paysage de la fantasy française. Et si pour l’instant, on ne sait pas de quoi sera fait l’avenir de l’auteur, on peut toutefois prédire sans craindre de se tromper que l’on sera au rendez-vous de sa prochaine œuvre.

Autres chroniques visibles ici

Mordre le bouclier de Justine Niogret – Éditions Mnémos, collection « Icares », juin 2011

Chien du Heaume

La vie n’a pas été tendre avec Chien et cette dernière le lui rend bien. Courte sur jambes, un peu grasse, le visage couturé de cicatrices, bref un physique ingrat assez éloigné de celui des dames à la licorne, elle taille la route depuis son plus jeune âge. Louant ses talents de tueuse à des employeurs pas toujours très reconnaissants ni recommandables, Chien guerroie pour des causes rarement justes. Pourtant l’amitié rugueuse de ses compagnons d’armes et la carapace qu’elle s’est forgée au fil du temps masquent à peine le vide béant qui la hante. Elle aimerait bien le remplir avec un nom : une identité tangible, un point d’ancrage dans le passé, voire une lignée à laquelle se rattacher. Baste ! De tout cela, elle en a été privée en tuant son père. Un secret au moins aussi lourd à porter que cette hache attachée à sa taille.

Histoire âpre dans un monde ne l’étant pas moins, Chien du Heaume n’incite guère à la gaîté. Dans un univers crépusculaire, résonnant comme la fin d’un monde, Justine Niogret prend le contre-pied des imbuvables trilogies et autres bidulogies de BCF peuplées d’archétypes répétitifs et de faux antihéros. Ce premier roman d’un auteur dont on a pu lire jusqu’ici qu’une poignée de nouvelles, adresse en effet aux poncifs du genre un malicieux pied de nez et profite de l’occasion pour nous brosser un superbe portrait de femme. Le tout empaqueté dans une langue pseudo médiévale du plus bel effet. Et même si l’ensemble n’est pas parfait, en particulier les quelques fils de l’intrigue ayant recours à l’onirisme (un peu superflu, ou alors manquant de développement), avouons incontinent notre enthousiasme avec un zèle contenu à grand-peine.

En dépit de l’absence de marqueurs historiques identifiables, toponyme, fait datable ou daté (tout au plus fait-on référence aux Norrois), ou personnages attestés dans les chroniques, Chien du Heaume sonne pourtant authentique. Une authenticité ne craignant ni l’anachronisme, ni le recours aux ressorts d’une fantasy débarrassée ici de la grosse artillerie et de la poudre de merlin-pinpin. Une authenticité rugueuse, brute, qui tousse, pue, ripaille, vit et meurt sans laisser plus de trace qu’une charogne. Au plus près de l’humain, Justine Niogret dépeint une époque obscure, ensauvagée, rythmée par des hivers glacés et des étés ardents. Une époque en passe d’être supplantée par un nouvel ordre plus conforme à l’idéal chrétien. Dans ce Moyen Age encore mal dégrossi, fuyant à la fois les artifices du merveilleux et les dorures héroïques de l’épopée, elle nous embarque dans une quête intime, quasi-viscérale : celle de Chien. Personnage complexe, tourmenté et pourtant capable d’agir sans manifester aucun état d’âme, Chien en devient attachante. Au fil de ses pérégrinations, des étapes, elle rencontre ses contemporains : des vilains prêts à mordre la main qui les protège au moindre signe de défaillance, des mercenaires comme elle, prêts à se vendre au plus offrant, des trouvères à la langue plus ou moins fourchue, des religieux traquant hérésie et paganisme pour imposer leur Dieu et ainsi ouvrir le chemin à l’aliénation en découlant. Enfin, des solitaires comme elle, plongés dans leurs souvenirs, attendant la fin et espérant que l’on se souviendra d’eux. « Un nom fait toute la différence, parce que tout ce qui a de l’importance, sur cette terre, en porte un. »

En 216 pages, lexique et notes de l’auteur compris, tout est dit, achevé. Et le lecteur, encore ébahi par cette plongée dans un âge obscur, de rester marqué durablement par les êtres de chair et de sang dont il vient de lire l’histoire. Une espèce rare en fantasy. Maintenant, confessons notre impatience de lire Justine Niogret dans un autre registre, par exemple celui dévoilé dans les notes. On en salive d’avance.

Un autre avis à lire ici.

Chien du Heaume de Justine Niogret – Éditions Mnémos, collection « Icares », novembre 2009

Kid Jésus

Terre, XXIVe siècle. Dans un monde dévasté par la guerre, un gouvernement fédéral a péniblement émergé des décombres. Il a fixé des règles, établissant une nouvelle hiérarchie sociale fondée sur une lutte des classes féroce. Julius Port appartient aux damnés de la Terre. Vulgaire fouilleur, il hante les ruines de la civilisation, à la recherche de vestiges à exploiter. Un travail de forçat dont les fruits ne profitent qu’aux puissants et aux intermédiaires. Inspiré par le contenu d’une bande découverte dans les décombres, il prend le nom de Kid Jésus et prêche auprès de ses compagnons un évangile de révolte et de partage. Pour lui, il est possible de construire un monde meilleur sans attendre. Un monde fondé sur l’entraide, l’amour de son prochain, la fraternité, le respect d’autrui, la générosité, la bonté et l’égalité. Son discours soulève bien entendu l’enthousiasme auprès des humbles, leur faisant oublier l’individualisme où ils végétaient jusque-là, au point de susciter la crainte des politiques qui siègent au gouvernement fédéral. Confiant dans sa force et son charisme, Kid accepte finalement de jouer le jeu du pouvoir. Il finit pas s’y perdre…

L’intrigue de Kid Jésus pourrait prendre place aux États-Unis pendant la Conquête de l’Ouest. Il suffirait de changer peu de choses. Mais si Pierre Pelot a écrit de nombreux westerns, il ne se contente pas ici de transposer le cadre de l’Ouest américain et ses archétypes dans un décor post-apocalyptique. Il étoffe son récit avec une mythologie empruntée à la science-fiction pour imaginer un univers de pionniers, à la fois singulier et convaincant, où de gigantesques bulldozeurs remplacent les chevaux.

Critique de la démocratie représentative et de la religion, Kid Jésus démontre que la foi n’est qu’un outil pour manipuler la foule et la démocratie un moyen pour la contrôler. Les promesses n’engagent que ceux qui les croient. Le leitmotiv est bien connu. Julius Port va en faire l’amère expérience, lui qui croyait maitriser son destin, adulé par les fidèles attachés à ses paroles et à l’espoir qu’elles éveillaient chez eux. À bien des égards, le destin du Kid se révèle marqué par l’ambivalence. Porte-parole des misérables, il use d’un discours prophétique pour diffuser un programme politique révolutionnaire. Ce combat qu’il entame pour exister, l’amène à se penser l’égal des puissants qui conduisent le monde. En fait, il se révèle un être vénal, médiocre, plus ambitieux qu’altruiste, dont la lutte servira plus malin que lui.

Au final, Kid Jésus a la qualité des plaisirs coupables, ces livres lus sous le manteau dont le décorum aventureux cache un propos plus politique. Pour Pierre Pelot, pouvoir et contre-pouvoir semblent comme les deux mâchoires du même piège à cons. En cela, il se rapproche d’un Jean-Patrick Manchette.

Kid Jésus de Pierre Pelot – Éditions J’ai lu, 1980 (réédition Bragelonne, 2008)

Une autre saison comme le printemps

François Dorall vit dans le passé. Une relation de jeunesse achevée tragiquement, un mariage en déshérence et un nourrisson mort dans sa prime enfance, le bonhomme nourrit un spleen tenace, entretenu par un deuil dont il ne parvient pas à se dépêtrer. Écrivain à succès, il habite aux États-Unis et vit désormais par procuration, via le personnage de roman de gare qu’il a créé. C’est d’ailleurs cette série qui lui vaut l’honneur d’une invitation à un salon de polar, à Metz, pour participer à une conférence sur les disparitions. Et justement, à l’issue de sa prestation, une amie d’enfance vient le supplier de retrouver son fils de 9 ans, kidnappé à la sortie de l’école. De quoi donner du grain à moudre à l’enquêteur François Doralli. Mais François Dorall n’apprécie pas le synopsis qu’on lui sert. Trop de non-dits. Il finit pourtant par se laisser convaincre, même si on lui force un tantinet la main en ayant recours au chantage.

En compagnie d’une fille ramassée dans un hôtel, François Dorall/Doralli se lance à la recherche de cet enfant disparu. Et surtout, il entame une quête plus personnelle d’où émergent les souvenirs d’un amour passé.

Écrivain prolifique, Pierre Pelot a longtemps œuvré dans les marges, au cœur de cette littérature dite populaire. Il y a forgé son style et ses propres thématiques, acquérant au fil des années la stature d’auteur. De quoi remettre à leur place les faiseurs chichiteux de la littérature qui pose.

Ce goût pour les marges, d’aucuns diraient les mauvais genres, se retrouve dans Une autre saison comme le printemps. Le Vosgien y flirte, et pas qu’un peu, avec les ressorts du fantastique et du roman noir. Mais, le propos de l’auteur se focalise surtout sur le territoire de l’intime. L’amour, plus fort que la mort. Avec ce lieu commun, il brode une histoire triste, où une fois de plus, la fiction se met en scène pour tenter de se substituer à la vie.

Une autre saison comme le printemps ravira sans doute les inconditionnels (j’en suis) de Pierre Pelot. Certes, le roman ne figure pas parmi ses œuvres les plus marquantes. On sent que l’auteur a attendri sa plume pour distiller l’émotion, processus qui ne l’empêche pas de cogner sur les bas instincts de l’engeance humaine. Pas angélique pour deux sous, le Vosgien s’attache à cette humanité banale, apte au pire comme au meilleur, que ce soit pas nécessité ou par calcul. Dans une atmosphère nimbée de mystère, il laisse également infuser quelques fulgurances dont l’acuité crucifie littéralement l’imagination.

La figure de l’écrivain, à la fois démiurge et être faillible, hante le récit du voyage de François Dorall. Les fêlures intimes du bonhomme affleurent peu à peu au fil de ses pensées et de ses échanges avec sa passagère. Et derrière la fausse simplicité des apparences, Une autre saison comme le printemps dévoile un idéalisme qui ne se résout pas à accepter l’irrémédiable, l’absurdité de la vie et des occasions manquées.

Bref, voici un bien beau roman dont on se défait difficilement, une fois la dernière page tournée.

saison_comme_printempsUne autre saison comme le printemps de Pierre Pelot – Éditions Héloïse d’Ormesson, novembre 2016 (réédition du roman paru en 1995 chez Denoël, collection « Présences »)

Outrage et rébellion

pulp-o-mizer_cover_imageLunes d’encre toujours, avec un défi sur la forme pour cette huitième lecture. De quoi susciter la nostalgie pour une époque révolue. Et on rigole, et on s’amuse.

J’ai commencé à lire du Catherine Dufour tardivement. Ouais ! C’était à l’époque où on la surnommait encore le Terry Pratchett français. Vous imaginez un peu le truc, hein ? Un mec. On la comparait à un mec. La honte ! Rien que d’y penser, j’ai les glandes qui se mettent en rideau.

Elle avait écrit une série, style parodie du Seigneur des Anneaux. Respect ! Total respect Le seigneur des Anneaux, hein ? J’suis fan, quoi ? Bon, je n’ai jamais lu ses bouquins, à elle. Ouais ! J’en ai beaucoup entendu parler, par contre. Des trucs, genre : « Rhalala, trop drôle Dufour ! ». Ou genre : « c’est hachement plus profond qu’on le dit ». Le propos, hein ! Pas l’auteur. Moi, je ne l’ai pas lu. Alors, je me fie à l’avis des autres. Pour ce qu’il vaut. Tous des cons… Le quand dit raton. Le buse. Tout ce bruit blanc, hein ! Ça faisait un raffut du diable, à l’époque.

Elle mobilisait de la bande passante la Dufour. Ouais ! On la lisait partout, on la voyait partout. Une vraie icône. Y’avait plus qu’à la cliquer pour la faire apparaître. Faut dire qu’elle savait y faire, hein ? Elle avait un double virtuel pseudonymé Katioucha. Ouais ! Avec, elle écumait les sites Web, style Actu esfeff, vous savez, le genre de communauté de geeks. Des types poilus partout, blancs comme des endives et qui ne se lavent pas les dessous de bras. Trop la honte ! Ou alors, l’autre site là, celui qui s’appelait le Caviar Cosmique. Des élitistes qui ne se mouchaient pas avec le dos de la petite cuillère. Carrément dégueu, hein ? C’est vrai, quoi ! C’est intime une petite cuillère. Un peu comme une brosse à dents, hein ?

A force de lire son nom partout, de voir sa trombine de fouine à droite et à gauche (c’était un clippeur du nom de Daylon qui lui tirait le portrait), ben j’ai fini par la lire. J’suis influençable, hein ? C’est con. Ouais, je sais. L’accroissement mathématique du plaisir que ça s’appelait. Pas facile à retenir, hein ? C’était un recueil de nouvelles. Des chinoiseries avec ou sans chichis, des trucs même pas écrits en français courant, avec des titres à coucher dehors, genre Vergiss mein nicht. A tes souhaits la vieille ! Ouais ! Eh bien, j’ai aimé. Vrai de vrai, hein ?

A l’époque, je vivotais au crochet du fandom. Un truc de dingues, un vrai panier de crabes ; des vieux, des jeunes, des toutes les couleurs, gonzesses et mecs. Des dingues, je te dis ! Des tordus qui vous embrassaient aussi vite qu’ils pouvaient vous exploser leur acné à la gueule. Des viandards qui passaient leur temps à enculer les mouches ou en s’envoyer des vannes, style : « tu l’as vu, hein, mon cul ? »

Bref, je dois l’avouer, j’ai couché, ce qui m’a permis de récupérer le nouveau bouquin de la Dufour avant les autres, les toqués du Web. Ouais. Outrage et rébellion que ça s’appelait. Lorsque j’ai eu l’objet en main, je ne te dis pas la stupeur ! Je crois que j’en ai eu des tremblements. Le manque, déjà. Bon, après je l’ai ouvert, le bouquin.

D’abord, ça m’a globalement saoulé. Pour résumer, c’est l’histoire d’une bande de jeunes qui s’envoient en l’air. Ouais. Ils carburent à la musique et à l’énergie, et s’enfilent par tous les trous et les veines des trucs pas très recommandables, hein ? Ça suce, ça baise, ça picole, ça gerbe, ça pine, ça pue, ça se mutile, ça brûle sa vie par les deux bouts et ça joue de la musique très fort. Des jeunes, quoi !

Parmi eux, il y en un, marquis, qui devient une légende. Pas un guitare zéro ! Non, une icône ! Lui aussi, mais dans le genre rock’n’trash, hein ? Un vrai taré, style les geeks de Actu esfeff. Le mec, il chante comme une casserole, hein ! Mais, ça n’a pas d’importance, ils veulent tous coucher avec, les filles et les mecs. Marquis, il ne cause pas dans le bouquin. Ce sont les autres qui causent pour lui, hein ! Et ils causent, genre jeune quoi ! Et ça défile comme ça pendant plus de trois cent pages. Un vrai casting ! Ouais. C’est ça qui saoule.

Pour oublier leurs malheurs et pour exprimer leur révolte, ces jeunes, ils exultent au souvenir de marquis. Parce que la vie n’est pas gaie dans le futur à l’autre, la Dufour. On ne rigole pas du cul tous les jours, hein ? Genre réchauffement climatique et pollution à tous les niveaux, rouges de préférence. Ouais ! Et puis, il y a des gens, genre privilégiés qui crèchent en haut de tours, d’autres qui cuvent dans des banlieues souterraines et des zombis des caves qui végètent juste à la lisière du sol, là où c’est le plus dur. Ouais ! Et que ça pue le chien mouillé mort depuis cinq jours, là-dedans.

C’est là qu’elle est forte la Dufour, hein ? Mine de rien, elle nous le fait passer en loucedé son futur. Ça imprègne la caboche, ça colle à la rétine comme un mollard et puis ça prend aux tripes. Pas pessimiste, ni optimiste, juste lucide. Elle a tout compris la Dufour. Ouais ! Et puis, elle sait river son clou avec des formules choc, des trucs genre : « quand ça sera mon tour, je sortirai en courant de ce monde où le réel n’est que boue de forage du rêve. » J’ai rien compris, mais ça me troue le cul quand même. Ouais !

Du coup, je crois que je vais replonger avec son autre bouquin qui cause du futur, là. Le goût de l’immortalité que ça s’appelle. Ouais. A ski paraît, on a même besoin d’un dico pour le déchiffrer, hein ?

Elle m’a bien eu la Dufour, en fin de compte. Ouais ! Je suis encore tout imprégné par son bouquin. Et j’vous jure, c’est pas sale. Bon, maintenant, please, kill me !

outrage-et-rebellionOutrage et Rébellion de Catherine Dufour – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », 2009 (réédition en Folio/SF, 2012)

La Lune est blanche

« J’ai quitté la Terre. Je marche sur une autre planète. Je suis sur la Lune… Et elle est blanche. »

 

En 2011, pour faire suite à son Voyage aux îles de la Désolation, premier ouvrage consacré aux TAAF (les Terres australes et antarctiques françaises), Emmanuel Lepage est invité par l’Institut polaire français à réaliser une bande dessinée sur la Terre-Adélie et la base Dumont d’Urville. Très vite, il propose à son frère François de l’accompagner pour mêler ses photos aux dessins. La Lune est blanche témoigne ainsi de leur travail fraternel, se révélant à la fois comme un reportage passionnant et une expérience humaine inoubliable, surtout qu’il est prévu dès le départ qu’ils participent au Raid ravitaillant la station italo-française de Concordia.

Le récit du voyage des frères Lepage se veut avant tout informatif. Il s’agit de rendre compte de la vie des scientifiques en Antarctique, mais aussi des cuisiniers, mécanos et autres techniciens nécessaires au bon fonctionnement des installations. Si l’aspect pédagogique n’est pas absent du projet, histoire de rappeler que la présence française est utile aux antipodes, l’œuvre revêt également un caractère plus intime. Pour les Lepage, il s’agit d’accomplir un rêve d’enfant.

Après un préambule consacré aux préparatifs, Emmanuel Lepage commence par rappeler quelques données géographiques et historiques sur le sixième continent, remontant le temps jusqu’à l’époque de la concurrence entre Scott et Amundsen, antagonisme dont le dénouement dramatique remet en mémoire l’héroïsme absurde et teinté d’esprit cocardier des premiers explorateurs. L’exact opposé de l’attitude de Shackleton, dont le courage et l’attention portée à la vie humaine forcent l’admiration et laissent un peu pantois, il faut le reconnaître. Ce bref rappel historique offre un contrepoint avec les expéditions modernes, conçues dans un tout autre état d’esprit.

Après cette évocation du passé, revenons au présent. Le périple des frères débute par la traversée des mers australes, première étape du voyage à bord de l’Astrolabe, le navire faisant la rotation entre la Tasmanie et Dumont d’Urville. Un passage en Antarctique pour le moins mouvementé, Emmanuel Lepage étant sujet au mal de mer et le navire polaire roulant sur les flots plus que de raison du fait de la forme de sa coque. Cette partie du récit permet de découvrir équipage et passagers, d’en dresser le portrait, au sens propre comme au figuré, notamment pendant les nombreux temps morts de la traversée.

Mais très vite, l’Antarctique se rappelle à l’attention des narrateurs, d’abord avec les premiers icebergs, mais surtout par la présence de son pack, une barrière parfois infranchissable. Le récit s’annonce ainsi d’emblée sous les auspices de l’incertitude et de l’imprévu. Car, si le rendez-vous avec l’inlandsis ne s’improvise pas, il demeure aussi tributaire d’aléas auxquels l’homme ne peut échapper. Un temps empêchée par la banquise, la progression de L’Astrolabe reprend, acheminant de justesse les voyageurs à destination. L’arrivée à Dumont d’Urville est en conséquence écourtée afin de permettre le départ précipité du Raid, déjà retardé au-delà du raisonnable compte tenu de l’avancement de la saison. Après une formation éclair, le convoi s’ébranle, gravissant le plateau glacé jusqu’à plus de 3000 mètres d’altitude, avec deux novices au volant des machines chargées de tracter le ravitaillement destiné aux hivernants de Concordia.

Le trajet, près de 1200 kilomètres, permet de découvrir l’immensité du glacier, sa beauté graphique dont les photos et dessins peinent à restituer l’ampleur, même en double page, mais également son caractère inhospitalier. Emmanuel et François Lepage découvrent ainsi le whiteout, ce blanc sur blanc provoqué par le vent, dont les effets aveuglants rendent tout déplacement hasardeux, voire mortel. Ils se familiarisent aussi avec la conduite sur neige et glace, à l’ombre de la fumée condensée des tracteurs, les températures avoisinent quand même les – 40°. Toute cette blancheur, sous un ciel bleu d’une pureté surnaturelle, les amène à se recentrer sur eux-même, au milieu d’un univers vide, à la beauté abstraite et inhumaine, où la seule chaleur demeure celle des relations avec l’autre. On touche ici à une forme de quête initiatique, dont les effets sont difficilement descriptibles, même si les narrateurs s’y essaient avec talent.

Formidable témoignage graphique, mêlant dessins et photographies, La Lune est blanche a de quoi rassasier l’imagination. Il ramène l’existence humaine à de plus justes proportions, rappelant le caractère éphémère et destructeur de notre civilisation.

Additif : L’ouvrage est pourvu d’un court cahier graphique apportant une touche informative sur la Base Concordia.

Autre chronique ici

La Lune est blanche de François & Emmanuel Lepage – Éditions Futuropolis, octobre 2014