Semences

Avec Semences, Jean-Marc Ligny achève ce qu’il convient maintenant d’appeler son triptyque climatique. Commencé par AquaTM, puis poursuivi avec le très noir et très puissant Exodes, le nouvel opus vient achever un cycle composé de trois récits pouvant se lire de façon indépendante. On recommandera cependant aux éventuels curieux de le découvrir dans l’ordre, histoire de goûter à la cohérence de l’ensemble. Hélas, si Exodes avait enthousiasmé, le présent roman douche sérieusement toute exaltation. Certes, la qualité du projet de l’auteur n’est pas en cause, ni la préférence du chroniqueur pour les histoires se terminant mal. La déception trouve en fait sa source dans le traitement simpliste du récit et une intrigue lorgnant ouvertement du côté de la littérature young adult.

Pourtant, l’argument de départ augurait du meilleur. Le récit débute en effet au Groenland, dans une communauté inuite tentant de survivre, vaille que vaille, au bouleversement climatique et à l’effondrement de la civilisation. Natsume et sa sœur Hiroko y vivent depuis quinze années, abandonnés par leurs parents partis dans l’espoir de trouver des semences pour permettre la renaissance de l’agriculture. Mais Hiroko se meurt, malade de la dengue. Elle ne tarde d’ailleurs pas à décéder, faute de remède. Natsume reprend alors la route, intrigué par l’arrivée d’une colonie de fourmis mutantes ayant traversé le bras de mer séparant l’île du continent.

Après un changement abrupt de point de vue, on est propulsé ailleurs, adoptant le regard neuf de deux jeunes gens qui ne vont plus quitter le devant de la scène jusqu’à la fin. Nao et Denn sont nés dans une communauté retournée à l’âge de pierre, coincée entre un désert impitoyable et la mer. Le couple n’a pas connu le monde d’avant, ni l’Âge d’Or, dépeint de manière très apocalyptique par ses aînés, ni les Âges Sombres, déchéance légitime à laquelle Mère-Nature a condamné l’homme après que son hubris a contribué à la fin du monde. Mais leur communauté se meurt, faute de sang nouveau. Comme Nao et Denn sont jeunes, pleins de vie, ils décident de partir à la recherche du paradis, aiguillés par leur rencontre avec un mystérieux étranger qui leur a légué un foulard peint avant de mourir. Dans ses bagages, le couple emmène également une colonie de « Fourmites ».

L’éditeur présente Semences comme un road novel sur fond d’univers post-apocalyptique. Même si le roman n’est pas La Route de Cormac McCarthy, l’histoire comporte bien un point de départ et une destination, avec, entre les deux, un voyage parsemé de péripéties, de rencontres et d’épreuves à surmonter. À bien des égards, cette structure le rapproche davantage du roman d’éducation, sentiment renforcé par le choix des personnages principaux, deux adolescents en quête d’indépendance. Malheureusement, le résultat n’est pas à la hauteur des précédents volumes du triptyque. En dépit d’une idée forte, on va y revenir, l’intrigue s’enferre dans une routine, au rythme mollasson, dont on se désintéresse peu à peu tant les ressorts paraissent convenus et prévisibles. Le traitement des personnages ne permet pas davantage de gommer l’agacement. Nao et Denn semblent en effet bien plus préoccupés par les émois adolescents et les étreintes moites. Ils ne s’inquiètent guère des menaces et, plutôt que de succomber au désespoir, préfèrent jouer à la bête à deux dos, avant d’opter pour le triolisme parce qu’ils sont jeunes et n’ont pas de préjugés. Que reste-t-il alors pour éviter le naufrage ? Un décor puissant, réaliste, nourri au meilleur des spéculations des chercheurs du GIEC. Et puis, une idée quand même, celle d’imaginer comme successeur de l’humanité une espèce mutante de fourmis avec laquelle l’homme ne peut espérer cohabiter qu’en lui rendant des services. On goûte tout le sel de ce retournement de situation, au final assez réjouissant.

Malheureusement, ceci ne vient pas tempérer la déception. Semences fait pâle figure après AquaTM et surtout Exodes. Mieux vaut l’oublier ou, à la rigueur, le conseiller à des adolescents.

Semences de Jean-Marc Ligny – Éditions L’Atalante, collection La Dentelle du Cygne, septembre 2015

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Et j’abattrai l’arrogance des tyrans

1381. L’Angleterre est exsangue. Des années de guerre contre la France et la Grande Peste noire ont dépeuplé les campagnes, désorganisé le commerce et vidé les caisses du royaume. Pour reconstituer la puissance de l’État, il faut une fois de plus pressurer la populace, prélever l’impôt et multiplier les taxes. Aux grands maux, les vieilles recettes. Les paysans, serfs et vilains, crient merci et font la sourde oreille aux remontrances des agents venus collecter la poll tax supplémentaire exigée par le roi. Bientôt, ils s’assemblent, exprimant une émotion incontrôlée. Ils s’arment, des outils tranchants et de vieux arcs. Ils dressent des listes de doléances, les noms des mauvais conseillers à abattre car le roi, dont la personne est sacrée, ne peut être responsable de la gabegie. Ils s’agitent, massacrant au passage quelques Juifs. Vieille recette, on vous dit. Ils se choisissent des meneurs pour les guider auprès du souverain afin de se faire entendre. Wat Tyler, vétéran beau parleur, Jakke Carter, autre vétéran dont le patronyme s’inspire de celui d’autres révoltés, outre-Manche. John Ball, prédicateur à la gouaille séduisante, professant un christianisme égalitariste. Et Johanna, la femme à la hache, que toute cette agitation réjouit. Avide de justice et d’égalité, elle entend devenir le porte-parole des oubliées de l’Histoire, les femmes. Ensemble, après maintes tergiversations, ils montent sur Londres. De deux mille au départ, leur nombre s’accroît. Vingt mille ? Quarante mille ? peu importe. De toute façon, cette migration est vouée à l’échec.

« C’est en chœur, dans ces moments d’unité, de communion, peut-être fugaces mais pleins d’une émotion réelle, c’est là peut-être que ce font les révolutions – toutes les révolutions, celles qui renversent pour toujours l’ordre politique, mais aussi les petites révolutions, celles qui se font dans nos têtes, dans nos corps et dans nos cœurs, celles qui bouleversent à jamais notre façon de voir le monde et qui, si nous n’y prêtons pas attention, peuvent nous rendre aigris au fil du temps, parce que cela nous a apporté un espoir si grand que peut-être enfin le monde allait changer, vraiment. C’est là dans ce long cri, cette communion puissante de la foule, que Johanna a décidé qu’elle ne leur en voudrait pas, aux hommes, d’être faibles et lâches et de ne pas la voir pour ce qu’elle était ; qu’elle a décidé qu’elle faisait partie d’eux ; qu’elle était, en somme, un homme, et qu’elle se débrouillerait des conséquences plus tard, plus tard, quand tout serait fini. Avez-vous entendu, déjà, une foule hurler autour de vous, à la fin du monde ? Ou bien sans doute juste à la joie de l’oubli de l’humiliation pendant ces longues minutes où toutes les tensions et les douleurs se libèrent d’un cri ? »

Roman historique au ton très contemporain et au propos libéré, Et j’abattrai l’arrogance des tyrans mêle deux voix. Celle de Johanna, femme plus très jeune pour l’époque, taraudée par un désir violent de justice, et celle d’une narratrice omnisciente dont les sentences grinçantes rythment le récit de la révolte de 1381. sur un sujet universel, celui d’une révolte populaire spontanée, Marie-Fleur Albecker brode un récit imagé et violent, à la langue volontairement anachronique. L’autrice n’épargne pas grand chose, ni la religion, ni l’autorité politique ou familiale, ni les hommes. Surtout les hommes dont les portraits successifs oscillent entre la brute et le benêt intégral. Point de héros sur lequel focaliser son attention, mais une galerie de caractères frustres, médiocres, enferrés dans les conventions sociales et leurs préjugés.

Et j’abattrai l’arrogance des tyrans est parcouru par un souffle vital sauvage et salutaire, laissant libre cours à une colère généreuse, hélas sans lendemain. Un Grand Soir inachevé, sanglant et vain. En donnant la parole à Johanna, l’autrice libère les femmes des pesanteurs sociales qui plombent leur existence. En se vengeant des hommes, elle leur rend ainsi justice pour les maris violents, les parents complices, les compagnons plus intéressés par leurs fesses que par leur intelligence et les religieux assassins. En attendant, bien sûr, la grande égalisatrice, dans ses basses œuvres, la faucheuse crainte par tous et toutes. Marie-Fleur Albecker dresse des passerelles entre les époques, suscitant des échos jusqu’à notre présent, où les sursauts populaires rappellent les combats de jadis. Encore et encore. In girum imus nocte ecce et consumimur igni.

Avec ce premier roman, Marie-Fleur Albecker fait montre d’une verve pamphlétaire rafraichissante, opposant le fatalisme à l’absurdité de l’existence, avec un art du sarcasme réjouissant. Et j’abattrai l’arrogance des tyrans frappe ainsi fort et juste, convoquant l’Histoire dans sa composante populaire et féministe.

« Car sans le sens de la Justice, ne sommes-nous pas tous que des squelettes qui dansent mécaniquement dans le vent ? »

Et j’abattrai l’arrogance des tyrans de Marie-Fleur Albecker – Éditions Aux forges de Vulcain, septembre 2018

Le Successeur de pierre

On la cherche, on la traque et pourtant jusqu’à présent elle nous échappe, comme une savonnette qui parfois nous revient sur le coin du crâne, sinistre rappel de notre condition humaine. De qui ou de quoi s’agit-il ? De l’intelligence bien sûr…
Pourquoi un jour, du bourbier primordial, a surgit cette improbable espèce, réputée douée de raison, et qui par la suite a étendu sa civilisation à l’ensemble de la Terre et bientôt, peut-être (qui sait ?), s’élancera vers d’autres mondes… Je parle, vous l’avez compris, de l’Homme.
Dans les cercles informés et bien pensants, on cherche désespérément la réponse. On s’affronte, on s’étripe, on s’allie pour déterminer l’Origine de tout. Du Tout.
C’est « Dieu ! » a-t-on affirmé pendant très longtemps. L’explication, tombée pendant un temps en désuétude, regagne du terrain.
C’est l’évolution a-t-on proclamé ensuite de manière plus scientifique, non sans provoquer l’indignation des déistes.
Cependant, un autre participant s’avance et il semble avoir son mot à dire. Écoutons donc ce que nous propose la fiction spéculative.

« Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et la puissance de la Mort n’aura pas de force contre elle. »

Beaucoup d’encre et de sang ont coulé sur l’interprétation de cette citation. Crêpage de tonsures chez les exégètes, schismes, hérésies et croisades en pagaille…

Vérité cachée, une réponse définitive semble encodée dans un rouleau apocryphe. Un secret perdu dans les Monts Tian Shan vers 628, lors de la fuite de religieux nestoriens. À qui profite cette disparition et quelle vérité inavouable est couchée sur le papyrus ? Ces questions tombent rapidement dans l’oubli car la véracité du texte « sacré » suscite moins l’intérêt de l’Église que le pouvoir qu’elle cherche à pérenniser.
L’histoire secrète de la foi où le thriller haletant, voire éreintant (une danbrownerie), ne sont pas le cœur du roman de Jean-Michel Truong, bien au contraire l’auteur franco-vietnamien se livre ici à un exercice de fiction spéculative extrêmement stimulant.
Passé les chapitres d’exposition, d’une nature disons plutôt historique, Truong opte pour l’enquête, avec comme fil directeur cette bulle de Pierre, texte apocryphe cataclysmique pour l’Église et peut-être pour l’espèce humaine. Nous franchissons ainsi allégrement les siècles et nous retrouvons en 2032.

A cette époque, le monde vit à l’âge du grand Renfermement. Plus qu’une doctrine, il s’agit d’une nouvelle organisation sociétale. Mise sous cocon, si nécessaire de manière forcée, l’immense majorité de la population doit se soumettre au principe du « zéro contact ».
Rassemblés dans des ensembles pyramidaux vertigineux, les cocons offrent tout le confort et le bien être d’une société moderne. Les larves (comprendre les humains encapsulés) communiquent et échangent des services via le Web afin de payer l’entretien de leur cocon et son niveau de confort. La reproduction s’effectue désormais in vitro et des programmes informatiques sont chargés d’éduquer la jeunesse. La sociabilité est désormais complètement virtuelle, entre amis, et lorsqu’elles souhaitent entreprendre des relations sexuelles, les larves ont à leur disposition un polochon, une interface tactile ressemblant à une poupée gonflable améliorée. Le meilleur des mondes en quelque sorte.
Les seules exceptions à la règle du « zéro contact » vivent dans des cités sous globe. Les Imbus, décideurs économiques du Pacte de Davos et leurs chiens de garde institutionnels dirigent le monde avec la bénédiction du Vatican jouissant des mêmes privilèges pour d’obscures raisons…
Le propos de Jean-Michel Truong semble donc nettement politique. L’auteur met en scène la logique ultra libérale qui prévaut dans son avenir, en évitant d’adopter un discours militant trop appuyé. Toutefois, il se montre un peu plus ambitieux et ne se cantonne pas simplement au champ de la dystopie. Sous un angle philosophique et scientifique, Truong spécule sur des sujets aussi variés que l’intelligence, la conscience, les relations humaines via le Web, le devenir de l’Homme, le rapport Homme/Machine et j’en passe…

Ce foisonnement des thèmes n’apparaît pas superficiel, ni tape à l’œil ou ennuyeux. Il ne s’impose pas au détriment du récit qui reste passionnant de bout en bout. Concentrée sur le personnage de Calvin, la fiction distille les révélations et les rebondissements en un crescendo ne se relâchant guère. Né en cocon, le jeune homme appartient à une communauté virtuelle de six autres personnes : ses amis. Jusqu’au jour où l’un d’entre-eux se suicide. L’événement bouleverse sa vie bien rangée. Il l’amène à se poser des questions. Et comme il n’est pas dépourvu de certains talents en matière de piratage informatique, Calvin va effectuer quelques recherches. Ainsi de fil en aiguille, son enquête fait éclater son cocon de tranquillité et lui révèle que le Web disloque plus qu’il ne lie…

Bref, je ne saurais trop recommander la lecture de ce Successeur de pierre dont la réédition chez Folio SF me paraît particulièrement bienvenue. Et s’ils souhaitent mieux comprendre cette fin de l’Homme dans l’intérêt de l’Intelligence, j’invite les éventuels curieux à approfondir la thématique de Jean-Michel Truong en consultant son essai Totalement inhumaine. Du grain à moudre pour les neurones…

Le Successeur de pierre de Jean-Michel Truong – Réédition Folio SF, juin 2012

Frankenstein 1918

Si 2018 marque la fin des commémorations du centenaire de la Grande Guerre, l’année est aussi celle du bicentenaire de la parution du Frankenstein ou le Prométhée moderne de Mary Shelley. Une œuvre considérée par les spécialistes du genre comme l’un des romans précurseurs de la Science fiction. Avec Frankenstein 1918, Johan Heliot acquitte son tribut à l’autrice, tout en livrant une histoire alternative de la conflagration mondiale.

Loin des accents patriotiques ou du cérémonial mémoriel consensuel, l’auteur français imagine en effet une uchronie désabusée, faisant appel au sens éthique des générations futures pour ne pas reproduire les errements du passé. Fidèle à son goût pour l’Histoire et, à la manière des feuilletonistes, il prolonge le conflit, tout inversant ses perspectives. L’Allemagne ressort ainsi vainqueur, après avoir contraint la France à l’armistice et avoir effacé Londres sous un déluge de bombes irradiantes, déversées par des raids massifs de zeppelins. Si 1933 marque la fin de la « Guerre terminale », elle ouvre aussi une période de paix débouchant sur l’hégémonie allemande. En guise de fil directeur, nous suivons l’enquête d’un jeune intellectuel français qui, à partir de 1958, tente d’exhumer le récit resté secret d’une expérimentation secrète et avortée, menée par Winston Churchill dans les premières années du conflit. Une expérience basée sur les travaux de Victor Frankenstein qui aurait pu changer le cours de la guerre.

Frankenstein 1918 a les défauts de ses qualités. Les personnages archétypés, les rebondissements téléphonés et autres facilités narratives peuvent agacer. Heureusement, l’imagination débridée, l’intertextualité complice et les multiples clins d’œil nous poussent à l’indulgence. Johan Heliot n’usurpe pas sa réputation de raconteur d’histoires. Il met sa connaissance de l’Histoire au service d’un récit où se mêlent les personnages historiques (Winston Churchill, Ernest Hemingway, Adolf Hitler, Irène et Marie Curie) et de fiction (Victor Frankenstein), rappelant en-cela la manière d’un René Reouven. Parmi ces caractères, on retiendra surtout celui de Victor. La créature monstrueuse, le non né, régénéré à partir de plusieurs cadavres, dépasse sa condition de chair à canon, pour gagner en humanité au fil du récit, au point d’incarner la mauvaise conscience d’une humanité bien décevante. On n’oubliera pas enfin les personnages féminins qui ne se contentent pas ici de faire tapisserie, bien au contraire, elles apparaissent même comme un des moteurs du récit.

Léger, mais non dépourvu d’une certaine profondeur, Frankenstein 1918 évite fort heureusement l’écueil de la naïveté. Derrière le récit recomposé d’une histoire secrète, non officielle, affleure en effet un propos dédié au nécessaire travail de l’historien, une tâche à mille lieues du prêt à penser mémoriel des commémorations institutionnelles. Johan Heliot déroule également une réflexion sur les méfaits du pouvoir et sur la transformation des combattants en machines, une chair à canon déshumanisée, taillable et sacrifiable à merci.

Frankenstein 1918 de Johan Heliot – Éditions l’Atalante, collection « La Dentelle du Cygne », octobre 2018

Black Blocs

À l’issue d’une manifestation contre la réforme de l’enseignement supérieur, Swann Ladoux retrouve dans l’appartement qu’ils partagent, le corps sans vie de son compagnon Samuel. L’assassinat a été maquillé en cambriolage raté et la jeune post-doc en biologie semble la coupable idéale aux yeux de la police. Auditionnée par l’anti-terrorisme, Swann ne tarde pas à découvrir que Samuel vivait une double vie, un fait confirmé au moment du règlement de la succession chez le notaire. La voilà propriétaire d’une maison, transformée en squat et occupée par un groupe de radicaux. Petit -à-petit, elle se coupe de son environnement familier, de ses parents, ses amis et collègues de travail, tiraillée entre une fascination troublante pour ce milieu et le besoin de venger la mort de Samuel.

Société du spectacle, mon amour. Le terme de black bloc est devenu le leitmotiv de médias guère avares en catastrophisme et en émotion lorsqu’il s’agit de diaboliser mouvements et luttes sociales. Entre fantasme et grand complot anarchiste international, l’expression langagière recoupe toutes les peurs d’une société d’ordre, promotrice de libertés consensuelles, cadrées, où la protestation politique et sociale se doit d’emprunter le visage rassurant des partis politiques et des syndicats.

Elsa Marpeau semble s’emparer de la thématique pour en romancer le propos sous l’apparence conventionnelle d’un roman noir. Mais, derrière les intentions, se révèle un malentendu complet. Black blocs n’est pas le roman attendu sur les militants de l’ultragauche, anarchistes prônant l’auto-gestion et autres anti-système, bien au contraire, le Black bloc s’avère un prétexte, servant de support à la dérive d’une bobo névrosée, frappée par le deuil et la révélation de la trahison de son compagnon.

Focalisée sur les états d’âme de Swann, Elsa Marpeau ne fait en effet qu’effleurer le milieu interlope et secret des militants de l’ultragauche, cochant toutes les cases du ridicule et de la caricature. Elle ne retient des autonomes que l’écume, c’est-à-dire les violences puériles ou l’indigence intellectuelle, se contentant de singer les écrits du Comité invisible et de dresser un portrait univoque des militants anarchistes. Sur ce point, l’autrice se cantonne au simplisme, brossant à gros traits un portrait assez pathétique des totos, comme les surnomment les flics de l’antiterrorisme. Tout au plus, peut-on lui concéder une scène très forte, où elle restitue de manière crédible l’atmosphère d’excitation et de violence d’une manifestation. Pas davantage, hélas.

Au fil d’une intrigue cousue de fil blanc, où certains personnages ne fonctionnent pas du tout en raison de leur caractère outrancier, Black Blocs dévoile son véritable sujet, celui de la dérive irrésistible d’une jeune femme, incapable de faire le deuil de la relation fusionnelle avec son compagnon. Swann ne parvient pas en effet à tirer un trait sur les deux années de vie commune intense avec un homme qui menait une double vie. Un inconnu qu’elle a côtoyé sans voir sa part d’ombre. Pendant plus de 300 pages, elle tourne et retourne dans sa tête les scènes du passé, prenant des notes, relevant les indices et les détails afin de démasquer l’assassin. Et après ? Souhaite-t-elle le tuer ? Le dénoncer à la police ? Après reste nébuleux. Elle n’est plus sûre de ses sentiments, de ses convictions et de ses allégeances. Et, plus elle fréquente les autonomes, plus ses repères s’effacent, annihilés par une paranoïa implacable. Sa paisible existence de petite-bourgeoise s’effiloche et elle devient la proie d’un anti-terrorisme en embuscade.

D’aucuns pourraient juger le trait forcé, même s’il faut reconnaître le savoir-faire de l’autrice lorsqu’il s’agit de dresser le portrait d’un personnage. Hélas, la naïveté des apprentis anarchistes, le caractère téléphoné de l’intrigue nuisent au récit, ou du moins en rendent le déroulé prévisible et assez grossier.

Bref, sur un sujet propice à tous les fantasmes sécuritaires, Elsa Marpeau botte en touche, préférant se concentrer sur une histoire d’amour qui finit mal.

Black Blocs de Elsa Marpeau – Réédition Folio, collection « Policier », juin 2018

Le Point Pop, Science fiction

Une fois n’est pas coutume, parlons revue. A l’occasion du festival des Utopiales et du mois de l’Imaginaire, le hors-série pop du newsmagazine Le Point est consacré à la Science fiction. Mythes, origines et influences du genre sont passés en revue (ahem !), accompagnés par une compilation de romans et d’auteurs. Les chefs-d’œuvre de la Science fiction affiche le hors-série avec une titraille dont le vernis sélectif rouge, sur fond urbain cyan, ne peut qu’attirer le regard. Auscultons gaiment les représentations portées par ce titre destiné à un lectorat novice.

Commençons par le meilleur. Le hors-série comporte de très bons articles, tout en nuances, sans faire trop de raccourcis agaçants, même si l’on peut déplorer quelques broutilles factuelles. Je ne me suis d’ailleurs toujours pas remis de « la passionnante biographie de Philip K. Dick » d’Emmanuel Carrère. Bref, les articles sont plutôt de bonne tenue, écrits par des acteurs du genre (Roland Lehoucq) ou avec le concours éclairé de quelques personnalités issues du fandom. Tout au plus peut-on déplorer leur brièveté et un nombre de coquilles impressionnant. Mais, ce défaut est sans doute inhérent au format, comme les nombreuses illustrations colorées. Un fait dont on ne se plaindra pas, la Science fiction étant après tout aussi une littérature d’images.

Le choix des auteurs et des œuvres est quant à lui plus critiquable. Certes, un avant-propos rappelle qu’en 106 pages, on ne peut pas se montrer exhaustif, qu’il y aura forcément des noms qui manqueront et que certains choix s’avéreront clivants. Il n’en demeure pas moins que la sélection pèche sérieusement pour plusieurs raisons sur lesquelles je vais m’étendre un peu. D’abord, elle ne se montre guère révélatrice de la science fiction qui s’écrit, celle d’aujourd’hui, se contentant de décliner une liste de classiques et cantonnant les auteurs contemporains à quelques notules expédiées en fin de revue. Pour une littérature renvoyant au présent, ce n’est pas le moindre des paradoxes.

Et puis, que dire de la place des auteurs français ou des femmes ? Quelques encarts publicitaires pour les premiers et une interview de Pierre Bordage et Alain Damasio (les bons clients des médias). Les secondes doivent se contenter de la portion congrue, c’est-à-dire Mary Shelley et l’immense Ursula Le Guin. De quoi confirmer l’angoisse de l’autrice américaine qui confie dans la revue ne pas comprendre pourquoi les femmes sont oubliées bien plus vite que les hommes. Mémoire sélective dira-t-on.

Baste ! Plutôt que de se lamenter, agissons. Voici donc la liste alternative des chefs-d’œuvre de la SF du blog yossarian. Trente titres pour les novices et les esprits curieux, bien entendu, avec des choix déchirants et la parité (tout est foutu !). Les spécialistes passeront leur tour…

  • Frankenstein ou le Prométhée moderne, Mary Shelley (1818)
  • Vingt mille lieues sous les mer, Jules Verne (1869)
  • La Guerre des monde, H.G. Wells (1898)
  • Le Meilleur des mondes, Aldous Huxley (1932)
  • La Kallocaïne, Karin Boye (1940)
  • 1984, George Orwell (1948)
  • Les Rois des étoiles, Edmond Hamilton (1949)
  • L’épée de Rhiannon, Leigh Brackett (1953)
  • Le Maître du Haut château, Philip K. Dick (1962)
  • Les Dépossédés, Ursula Le Guin (1974)
  • Hier, les oiseaux, Kate Wilhelm (1976)
  • Les Olympiades truquées, Joëlle Wintrebert (1980)
  • La Guerre olympique, Pierre Pelot (1980)
  • Le Travail du furet à l’intérieur du poulailler, Jean-Pierre Andrevon (1983)
  • La Servante écarlate, Margaret Atwood (1985)
  • Une forme de guerre, Iain M. Banks (1987)
  • Desolation Road, Ian McDonald (1988)
  • Isolation, Greg Egan (1992)
  • Jardins virtuels, Sylvie Denis (1995)
  • Sans parler du chien, Connie Willis (1997)
  • Le livre des Ombres, Serge Lehman (2005)
  • Le gout de l’immortalité, Catherine Dufour (2005)
  • Le Problème à trois corps, Liu Cixin (2008)
  • Zoo City, Lauren Beukes (2010)
  • Qui a peur de la mort ?, Nnedi Okorafor (2010)
  • Rêves de Gloire, Roland C. Wagner (2011)
  • Anamnèse de Lady Star, L.L. Kloetzer (2013)
  • La Justice de l’Ancillaire, Ann Leckie (2013)
  • L’Opéra de Shaya, Sylvie Lainé (2014)

Autre avis ici.

Le Point Pop – Hors-série consacré à la Science fiction, octobre 2018

Équateur

1871. Après avoir tenté de chasser le bison dans les grandes plaines, Pete Ferguson prend la route du Sud, avec la mort d’un homme sur la conscience. Un de plus pour celui qui se considère déjà comme un voleur, un incendiaire, un déserteur et un meurtrier. Et, même si la victime l’a bien cherchée, l’aîné des frères Ferguson n’a plus rien à attendre en restant dans le coin. De toute façon, le bison se fait rare, comme l’Indien. Mais surtout, s’il souhaite infléchir sa destinée funeste, l’exil semble la seule option possible, peut-être en cherchant du côté de l’Équateur où, dit-on, tout s’inverse, même le mauvais sort. Avec cette chimère en tête et un bon cheval pour tailler la route, il part sans un regard en arrière, sur ce passé ayant mal tourné depuis le suicide de son père. Un décès dont il n’est pas complètement innocent. Peut-être la rédemption se trouve-t-elle au bout du chemin ? Qui sait ?

Trois mille chevaux-vapeur m’avait beaucoup plu. Le souffle épique, le propos désabusé, mais nullement désespéré, et la tension dramatique du roman d’Antonin Varenne avaient suscité un enthousiasme juvénile, difficile à contenir. Équateur fait retomber quelque peu l’exubérance qui m’a étreint à cette occasion. Non que le texte soit mauvais. Bien au contraire, on se situe toujours dans le haut du panier du roman d’aventure. Mais, les pérégrinations de Pete Ferguson, le personnage principal dont l’errance sert ici de fil directeur, me sont apparues bien fades, guère propices à l’empathie. À vrai dire, tout au long du roman, on a surtout envie de le voir disparaître au fin fond d’une vasière de la forêt équatoriale. Et puis, cette histoire de rédemption, on l’a lue mille et une fois. Rien de neuf sous le soleil des tropiques. Même pas un supplément d’âme ou un traitement suffisamment original pour accrocher l’attention. Bref, je ne suis guère enclin à la mansuétude. Et pourtant, tout commençait si bien…

Road novel linéaire accusant un sévère coup de mou dans sa partie centrale, Équateur se contente en effet de balayer le continent américain du Nord au Sud, des plaines du Midwest à la moiteur tropicale de l’Amazonie, en passant par le Guatemala. Un voyage du côté des vaincus, peu-à-peu effacés par la montée en puissance de l’industrialisation et du capitalisme. On s’attache ainsi d’abord à une bande de chasseurs de bisons, poussée dans ses ultimes retranchements par la raréfaction de l’animal et par le chantage des compagnies ferroviaires, en dépit du soutien d’un gouvernement qui offre les munitions afin d’affamer les tribus indiennes. Puis, on croise la route de Comancheros. L’époque où ces marchands, bandits, métis d’Indiens et de Mexicains prospéraient sur la Frontière grâce au conflit entre les Comanches et les Blancs est désormais révolue. Eux-aussi, ils doivent rentrer dans le rang ou s’effacer devant la loi d’airain du gouvernement fédéral. Enfin, on se frotte au drame indien, perdants tout désignés de la conquête, qu’elle soit menée au Nord ou au Sud du continent. Privés de leur langue, de leurs terres, de leurs coutumes, massacrés, poussés à l’épuisement par des travaux éreintants, méprisés par les Blancs, leur condition sert de prétexte facile à des révolutionnaires guère préoccupés d’humanisme.

Hélas, Antonin Varenne se contente de survoler ces différents aspects historiques, préférant se concentrer sur la quête de Ferguson. On ne fait ainsi qu’effleurer la vie des derniers chasseurs de bisons. On rappellera d’ailleurs aux amateurs la réédition en poche de l’excellent Butcher’s Crossing, bien plus convaincant sur ce sujet. De même, on aborde superficiellement l’effacement programmé de la culture indienne, le foutoir mexicain, l’emprise des capitaux étrangers sur l’Amérique du Sud. Seul l’épisode guyanais échappe au désastre, avec sa communauté atypique, douce utopie d’existences brisées et contrepoint salutaire au système carcéral du bagne. Bref, tout ce qui faisait le sel de Trois mille chevaux-vapeur, ce goût de l’histoire, petite comme grande, culminant notamment avec les descriptions hallucinantes de la Grande Puanteur de Londres, semble avoir déserté les pages du roman. Le rythme dont on avait tant apprécié le resserrement progressif, la tension et la violence latente n’animent qu’à la marge le périple de Ferguson.

Avec ce deuxième volet de sa fresque historique et familiale, Antonin Varenne échoue partiellement à faire renaître le souffle de l’aventure qui traversait le récit ample de Trois mille chevaux-vapeur. Pour autant, je n’abandonne pas l’idée de lire La Toile du monde, troisième opus de ce voyage à une époque charnière de l’Histoire, matrice de bien des maux et des espoirs avortés de notre monde contemporain.

Équateur de Antonin Varenne – Réédition Le Livre de poche, septembre 2018