Le Monde est notre patrie

Des abords parsemés de bombes artisanales et de tireurs embusqués de la Zone verte de Bagdad aux sables du désert du Sahara, en passant par les tours de la Défense, Le Monde est notre patrie s’attache aux pas de Max Stroobants et de Lazar Blaskó, deux anciens combattants ayant choisi de faire fructifier le savoir-faire acquis dans l’armée française, en fondant Stroobants Secure SA, une de ces entreprises privées nées sur les décombres d’une planète en proie aux conflits de basse intensité. Un marché d’avenir pour l’un des plus vieux métiers du monde.

Soldats de fortune et chiens de guerre, condottiere et stipendiés, barbouzes et mercenaires de tous poils et de toutes nations sont en effet devenus les supplétifs d’un capitalisme mondialisé ayant plus que jamais besoin de leurs services. Engagés pour opérer comme support à la révolte ou à la contre-révolte, pour des missions de peacekeeping ou de contingentement, ces contractors évoluent aux marges de l’État de droit pour accomplir la basse besogne, épargnant ainsi à l’opinion publique le traumatisme de la mort sur le terrain de soldats. Car, à l’époque de la guerre chirurgicale et des neutralisations de terroristes par drones interposés, rien ne semble plus fâcheux pour les pouvoirs en place que de perdre un combattant dans un pays lointain, pour des enjeux échappant au vulgum pecus.

Entre le mal et le moindre mal, Stroobants et Blaskó ont opté pour leur intérêt personnel. Un intérêt bien compris, volontiers cynique, soudé par une solide camaraderie. Mais la concurrence fait rage dans le secteur, poussant les sociétés militaires privées à tirer les prix vers le bas pour satisfaire des donneurs d’ordres toujours plus exigeants. Et les allégeances d’hier ne garantissent plus l’avenir, entraînant une précarité renforcée propice à toutes les dérives. Il n’y a pas loin du Capitole à la roche Tarpéienne, comme vont l’apprendre à leurs dépends Stroobants et Blaskó.

Orbs patria nostra. De la devise du mercenariat, Frédéric Paulin tire un roman nerveux et passionnant qui tente de rendre lisible les enjeux de la sous-traitance des opérations militaires au temps de la guerre asymétrique. À l’image d’un DOA ou d’un Julien Suaudeau, l’auteur français puise son inspiration dans la situation géopolitique actuelle. Entre les séquelles de la guerre en Irak et l’émergence d’un terrorisme mondialisé, décliné sous la forme d’acronymes anodins (Daesh, MUJAO, AQMI, Boko Haram…), comme autant de succursales de la terreur, il dévoile les coulisses d’un capitalisme sans aucune éthique, uniquement préoccupé par le profit et la domination d’autrui. Écartant les tentations de l’angélisme ou de la diabolisation, il dresse le portrait d’un monde dévoré de l’intérieur par l’ambition personnelle, une certaine forme d’hubris, l’extrémisme sous toutes ses formes et les montages politico-économiques de grandes sociétés transnationales dont le chiffres d’affaires surpassent le PIB de bien des nations. Nul ne sort indemne de ce roman âpre où l’idéologie et les bons sentiments passent par perte et profit.

Si l’on est happé par le propos éminemment politique du roman et ses enjeux géopolitiques, on ne peut s’empêcher cependant de trouver le traitement des personnages un tantinet caricatural, et quand bien même Frédéric Paulin s’efforce de leur conférer un peu d’épaisseur psychologique, tout cela ne va pas très loin. Stroobants reste une force de la nature charismatique, un géant aux pieds d’argile, Grace Batillana demeure une femme à la recherche de la rédemption, tiraillée entre le sens du devoir et les facilités de l’entregent, et Blaskó, le fidèle des fidèles, un personnage énigmatique, quasi-surhumain (un Wolverine sans les griffes?). Le trio écrase d’ailleurs par sa présence tous les autres personnages, du politicard aux dents longues au couple de flics de la BRI lancé à leurs trousses, en passant par le djihadiste malien. On s’interroge enfin sur l’intérêt, autre qu’historique, des rêves récurrents de Stroobants et sur sa relation avec Blaskó, dont le prénom lorgne vers un fantastique faisant finalement pchitt !

Fort heureusement, ces quelques réserves n’enlèvent rien à la qualité de la documentation de Frédéric Paulin et au rythme addictif de Le Monde est notre patrie, dont la lecture apparaît du coup comme le complément idéal au diptyque « Punkhtu » de DOA.

Le Monde est notre patrie de Frédéric Paulin – Éditions Goater, collection « Noir », octobre 2016

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Le dernier tigre rouge

1946. Charles Bareuil débarque en Indochine, passant du statut de libérateur de son pays natal à celui d’occupant d’une contrée lointaine réclamant sa liberté. Le bougre a beaucoup à oublier, notamment la mort de sa femme croate, massacrée par les Oustachis. Incapable de renouer avec la vie civile, il rempile dans l’armée, préférant la camaraderie de la Légion étrangère et la lutte contre le communiste dans les jungles du Tonkin, au deuil de sa vie passée. Meilleur tireur de son unité, il croise la route d’un autre sniper, engagé du côté du Viêtminh.

Coincée entre la Seconde Guerre mondiale et la guerre d’Algérie, le conflit indochinois fait figure d’oublié dans l’histoire de France. Première manifestation de la décolonisation et illustration de l’affrontement, bloc contre bloc, entre le communisme et le capitalisme, la guerre d’Indochine marque également la défaite d’une puissance européenne, certes diminuée, face à un peuple indigène. Une défaite au moins aussi significative que celle de 1940 pour l’armée française.

En transposant l’intrigue d’un roman noir dans un contexte historique, Jérémie Guez élargit la palette de son écriture, jusque-là cantonnée au polar urbain contemporain. Pourquoi pas ? Antonin Varenne n’a-t-il pas opté pour un choix semblable avec le très réussi Trois mille chevaux vapeur ? Hélas, force est de constater ici l’échec du projet, Jérémie Guez se contentant de brosser à gros traits un portrait sommaire de l’Indochine, ravalé au statut d’arrière-plan perclus de clichés. À vrai dire, Le dernier tigre rouge se révèle frustrant de bout en bout. L’Indochine y apparaît réduite à la jungle, forcément un enfer vert, aux bars louches et aux bordels fréquentés par les soldats où des prostituées fatiguées vendent leurs charmes à des soldats harassés par la chaleur tropicale. La guerre elle-même se limite à une chronologie laborieuse, ellipses y comprises, de faits historiques bien appris, émaillée par quelques combats qui ne parviennent cependant pas à tempérer le sentiment de gâchis.

De la population, on ne perçoit presque rien, si ce n’est quelques silhouettes. Celles des Viêts montant à l’assaut ou celles des paysans condamnés à subir le colonialisme ou le communisme. Des enjeux de la guerre, on se contente d’une lecture superficielle, le racisme latent des colons, la cruauté du Viêtminh et l’amitié rugueuse et virile des Légionnaires. Quant à l’affrontement entre snipers, tant attendu, promis et maintes fois esquissé, il ne débouche finalement sur pas grand chose, si ce n’est un cliffhanger éventé, somme toute assez tiré par les cheveux. Bref, pas de quoi s’enthousiasmer, d’autant plus que l’intrigue vire rapidement du noir au rose, s’enferrant dans une amourette assez improbable et ridicule, percluse de clichés. J’avoue d’ailleurs avoir eu beaucoup de mal à me remettre du corps souple comme une liane…

Ainsi Le dernier tigre rouge rejoint-il la liste ouverte des rendez-vous manqués. La guerre d’Indochine mérite mieux que ce roman raté, sans cesse le cul entre deux chaises. Sur le même sujet, préférons lui Une balle de colt derrière l’oreille de Frank Lanot.

Le dernier tigre rouge de Jérémie Guez – Éditions 10/18, collection « Grands détectives », avril 2014

Par les Rafales

Faisons court.

Par les Rafales, premier roman de Valentine Imhof, ne s’embarrasse pas de circonvolutions superflues. Droit au but, l’autrice nous cueille dès l’ouverture avec une scène glauque et sanglante, dans le décor impersonnel d’un hôtel de chaîne. Elle prend ensuite tout son temps, dévoilant progressivement l’itinéraire d’Alex, une jeune femme rescapée d’une bien mauvaise rencontre dont elle n’est jamais vraiment revenue indemne.

Entremêlant les fils d’une trame linéaire où présent, passé et avenir se succèdent avec le caractère inexorable d’un destin scellé à l’avance, Valentine Imhof raconte ainsi le parcours criminel d’Alex, semant les cadavres masculins sur son chemin, entre les Shetland et le Nord-Est de la France. Des dépouilles massacrées avec une rage homicide inhumaine. Cette mortelle randonnée placée sous le signe des Nornes, où l’œil du lecteur suit les pensées d’Alex mais également celles des hommes qu’elle côtoie et ensorcelle, dessine le portrait d’une psyché écorchée, une existence fracassée par une douleur intime intense. Un traumatisme ne trouvant son exutoire que dans la violence. Marquée dans sa chair, la jeune femme a également fait de son épiderme un palimpseste sur lequel tatouer des mots pour effacer les maux. Peine perdue, la fatalité est implacable.

Dans une langue crue et imagée, irradiant la paranoïa et une sensibilité à fleur de peau, l’autrice tente de nous faire ressentir la folie qui habite l’esprit d’Alex. On a pourtant du mal à adhérer pleinement à son impossible résilience, à cette déconnexion avec le réel qui la pousse à agir et à réagir. Sans cesse sur le qui vive, sans adresse fixe pour ne pas focaliser l’attention, et pourtant toujours avec l’angoisse aux tripes, Alex semble engagée dans une dérive sans issue. On peine hélas à en discerner le caractère déraisonnable. En fait, tout paraît un tantinet artificiel, notamment dans la relation esquissée avec Anton et dans la manière dont elle se résout. On ne peut s’empêcher en effet de trouver le procédé abrupt, voire artificiel.

Le récit ne manque toutefois pas de qualités, en particulier une énergie brute qui s’exprime sans concession lors des scènes de violence. Les multiples allusions à la mythologie nordique, Loki, Nornes, Völuspá et J. R. R.Tolkien y compris, ne gâchent rien. Bien au contraire, elles renforcent le fatalisme sombre du récit et l’âpreté du dénouement. La liste des tatouages indiquée en tête de chapitre et la playlist en fin d’ouvrage fournissent un bonus bienvenu, histoire de prolonger ou d’accompagner la cavale d’Alex.

On le voit, Par les Rafales promet beaucoup. Mais si le roman de Valentine Imhof ne tient pas tous ses engagements, il n’en demeure pas moins un livre marquant dont on garde en mémoire quelques moments forts. Bref, on ne sera pas sans jeter un œil sur le prochain titre de l’autrice. Celui d’Óðinn, forcément.

Par les Rafales de Valentine Imhof – Rouergue Noir, 2018

Petite louve

A lire avec Green Mind de Dinosaur Jr. en fond sonore, bien sûr.

Si Petite louve ne brille pas pour son originalité – une énième course poursuite sur fond de vendetta familiale – on ne peut cependant pas affirmer que le roman de Marie Van Moere se lit sans passion. Et quand bien même l’on s’agacerait des clichés colportés par l’autrice, notamment cette famille de gitans sédentarisés, crapuleux à souhait, de vrais archétypes de sales gueules, prêts à haïr et à être hais, on finit pas s’attacher à ce road novel nerveux qui nous embarque sans coup férir dans un voyage au bout de l’enfer (cliché, je sais).

Pour venger sa fille, sauvagement agressée alors qu’elle rentrait du collège, une mère a commis l’irréparable. Dixit une quatrième de couverture qui, si elle ne livre pas l’essentiel de l’argument de départ, pose pourtant clairement le cadre et l’enjeu de Petite louve. La mère s’appelle Agathe, comme on l’apprend une centaine de pages plus loin. Médecin, elle a vu son existence paisible fracassée par le viol de sa fille. Depuis, elle n’est plus que rage irraisonnée. Son couple n’a d’ailleurs pas tardé à partir en vrille devant son désir obsessionnel de vengeance. Et, comme le sang appelle le sang, on pressent que cette histoire va s’achever dans la violence. Le roman s’ouvre d’ailleurs sur l’exécution du violeur présumé, suivi de son inhumation clandestine dans les calanques. Direction ensuite la Corse, pour échapper aux frères du défunt. C’est à partir de ce moment que le récit commence à montrer des signes de relâchement.

Marie Van Moere se contente en effet du minimum dans la caractérisation des personnages, une sécheresse qui n’est hélas pas compensée par le jeu du chat et de la souris entre les chasseurs et leurs proies. Agathe (la mère) n’est que colère et les deux frères Ivo et Ari ne sont que perversion et cruauté. Et les digressions dans leur passé ne confèrent guère d’épaisseur à leur psychologie. Heureusement, le récit se peuple d’autres personnages. Le père de la gamine d’abord. La sœur des frères gitans. Mais surtout un berger corse, mutique, vivant en ermite dans la garrigue. Peu à peu, les différents éléments se mettent en place jusqu’au dénouement que l’on a vu, senti venir de loin, même si, au détour d’une phrase, une ultime révélation vient remettre les faits en perspective. Baste !

En dépit de la frustration, on ne parvient pas à détester complètement Petite louve. Le roman est portée par une voix, un style qui marque l’esprit. Dans leur fragilité, le caractère ambivalent de leurs motivations, les personnages laissent infuser une certaine humanité. Et puis, il y a le personnage de la gamine dont l’innocence bafouée irradie au cœur de la noirceur du monde des adultes.

Bref, si Petite louve ne tient pas toutes ses promesses, il n’en demeure pas moins un roman qui questionne les liens existant entre la violence et l’amour. On attends maintenant le prochain titre de Marie Van Moere avec une impatience non feinte.

Petite louve de Marie Van Moere – Réédition Pocket, collection « Thriller », juin 2015

Une balle de colt derrière l’oreille

À la mort de son beau-père, Antoine Lacoste hérite d’une clé lui donnant accès au coffre-fort conservé dans le bureau de la maison familiale. Étonné par cette dernière volonté, il y découvre d’abord un Colt 45, accompagné d’une cartouche enveloppée dans une peau de chamois. Puis, une liste de onze noms, pour la plupart des surnoms. Enfin, un petit carnet à spirale portant deux fois la mention en capitale d’imprimerie LUI COLLER UNE BALLE DE COLT DERRIÈRE L’OREILLE.

Intrigué, Antoine ne s’explique pas le legs de son aîné. Certes, il a toujours éprouvé pour celui-ci un respect teinté d’une certaine crainte, celle que suscite le mystère. Mais, pas au point de ne pas apprécier la franchise et la rudesse sans détour du bonhomme à qui il donnait du Bruneau, en réponse à son injonction amicale. Souriant et taiseux, son beau-père l’a toujours considéré avec bienveillance, comme un gosse dont la naïveté amuse. De sa vie, Antoine ne connaissait guère que les généralités. Une existence dont la plus grande partie a été donnée à la guerre. Capitaine de la Légion étrangère, ancien résistant, survivant de Buchenwald, engagé en Indochine où il a éprouvé dans sa chair une nouvelle fois l’inhumanité des camps après la défaite de Diên Biên Phu, Bruneau a en effet toujours gardé le secret sur les détails de son passé. Aussi, le contenu du coffre pique-t-il la curiosité du gendre. Et, de fil en aiguille, ses investigations lui font côtoyer l’itinéraire de Georges Boudarel.

« Mais toi, Simon, tu aurais aimé être… Enfin… t’engager dans la Légion étrangère ? Il jeta sa cigarette d’une pichenette au milieu de la rue. Moi ? Jamais de la vie ! Je ne vais pas abîmer une mythologie en la transformant en réalité. Il écrasa son mégot sur l’asphalte désert. Tu vois, j’adore les romans de Chesbro, je suis fan de Mongo, mais je n’ai jamais voulu devenir nain-karatéka-professeur de criminologie. »

Ne tergiversons pas. Une balle de colt derrière l’oreille est une enquête, au sens historique du terme, doublée d’un roman sur la mémoire. En somme, un romenquête tournant autour de la personnalité controversée de Georges Boudarel, ancien militant communiste ayant œuvré dans les camps de rééducation du Viêtminh. En 1991, l’affaire Boudarel éclate sur fond d’effondrement du communisme, lorsque le personnage, revenu en France à l’occasion de l’amnistie de 1966, puis devenu ensuite professeur d’université, est dénoncé par un ancien combattant d’Indochine pendant un colloque. En dépit d’un combat judiciaire et politique acharné, l’affaire ne débouche finalement à l’époque que sur un non-lieu, la prescription étant passée par là. Pour se faire une idée, les éventuels curieux pourront toujours consulter cette émission.

Roman sur la mémoire, en particulier la mémoire de la guerre d’Indochine, Une balle de colt derrière l’oreille questionne le thème de l’engagement, tant en politique que du point de vue militaire. Frank Lanot ne cherche pas à faire le procès du communisme. Pour autant, il n’exonère pas cette idéologie de ses tendances totalitaires, cette foi aveugle, cette volonté absolue de forger un homme nouveau, quitte à écraser tous ceux ne rentrant pas dans le moule. De même, il ne dresse pas un tableau idyllique du colonialisme, cette doctrine héritée du XIXe siècle, dont les apports matériels ne compensent pas l’injustice intrinsèque. Une balle de colt derrière l’oreille relève d’une toute autre philosophie de l’Histoire, celle où les faits demeurent frappés du sceau de l’ambivalence et de la complexité, jamais univoques mais toujours multiformes, nuancés ou dictés par les circonstances et les liens de camaraderie. Il nous confronte à un dilemme vieux comme la civilisation et auquel le XXe siècle a donné une ampleur sinistre. Est-il acceptable de faire le mal au nom d’un bien ?

Indépendamment de l’intelligence du propos, j’ai retrouvé enfin dans Une balle de colt derrière l’oreille la langue riche et précise, jouant sur les mots et les différents registres de langage, mêlée d’allusions à la littérature – en vrac, Malraux, Camus, Hugo et d’autres – ou à la musique et au cinéma, de mon professeur de français au lycée. Un enseignant que je ne suis pas prêt d’oublier, lui devant sans doute mon goût pour la lecture.

Une balle de colt derrière l’oreille de Frank Lanot – Le Passeur éditeur, collection « poche », janvier 2018

L’Ordre du Jour

Amateur de SF, de romans noirs et autres bizarreries, je ne rechigne cependant pas à lire des ouvrages plus consensuels. Il m’arrive même de choisir des prix littéraires, comble de l’embourgeoisement ! L’Ordre du Jour d’Eric Vuillard a été récompensé en 2017 par le prix Goncourt, excusez du peu ! Depuis belle lurette, je m’étais promis de lire un titre de l’auteur français, mon petit doigt s’étant laissé dire qu’il revisitait l’Histoire à l’aune d’une plume érudite et ironique. Promesse tenue, dont je retire de surcroît un sentiment de jubilation mais aussi d’accablement, comme on va le voir.

L’Ordre du Jour raconte d’une manière peu académique le naufrage prévisible et pourtant inexorable des démocraties européennes face aux coups de force de la dictature nazie dans les années 1930, de la mise en place du régime au lendemain du 30 janvier 1933, jusqu’à l’Anschluss, moment fort du récit dont Eric Vuillard explore le hors-champs non sans une certaine malice.

Au-delà de la limpidité du propos, l’ouvrage est un curieux objet, ne relevant ni de la fiction ni de l’essai historique. De cet entre-deux naît un récit puisant dans l’Histoire la matière de sa dramaturgie. Eric Vuillard a en effet parfaitement compris la part tragique que recèle l’enchaînement des faits historiques. Il en révèle la contingence et l’aspect propagandiste de sa cristallisation dans la mémoire collective, la Grande Histoire étant bien souvent aux yeux des politiques une manière de masquer la bassesse, l’aveuglement et la lâcheté des hommes.

Dans L’Ordre du Jour, Eric Vuillard commente les coulisses bêtement humaines du jeu politique des années 1930, livrant les faits à son analyse grinçante. Il tourne en dérision les événements pour en pointer le côté tragique, désespérant, ou plus simplement comique. Il dresse aussi le portrait de quelques personnages éminents dont il s’efforce de gommer la patine historique pour révéler l’humanité brute. Adolf Hitler, bien sûr, dont la personnalité névrotique oscille entre la rage vociférante et une attitude affable, voire polie avec ses interlocuteurs. Goering, dont le goût prononcé pour les uniformes de fantaisie et la morphinomanie se conjuguent aux désordres mentaux, nourrissant ses penchants suicidaires. Mais aussi, Keitel, Ribbentrop

Mais, Eric Vuillard ne se limite pas aux personnages les plus connus. Il étend le spectre de son étude aux seconds rôles. Le chancelier autrichien Schuschnigg, petit dictateur de pacotille qui a cru opposer au national-socialisme un national-catholicisme aux apparences plus policées. Arthur Seyss-Inquart, zélé second couteau, antisémite bon teint et laquais dévoué du nazisme en Autriche, puis par la suite aux Pays-Bas, ce qui lui vaudra le grade de Gruppenführer dans la SS et la peine de mort à Nuremberg. Sans oublier les vingt-quatre représentants du grand patronat allemand dont l’identité se confond avec leur raison sociale. Les Krupp, BASF, Bayer, Agfa, IG Farben, Siemens, Allianz, Telefunken… Des noms anodins contribuant encore à notre quotidien et que l’on associe plus guère à l’ignominie du nazisme auquel ils ont amplement contribué.

Bref, L’Ordre du Jour apparaît comme une comédie humaine absurde qui laisse sans voix. Un récit pétri de lâcheté, de vulgarité et d’actes mesquins, rythmé par la folie homicide des nazis, leur brutalité et l’hypocrisie politique des dirigeants européens. À l’heure d’une Europe tiraillée entre les populismes et des classes dirigeantes sans idéal politique, lire Eric Vuillard semble plus que jamais salutaire.

L’Ordre du Jour de Eric Vuillard – Éditions Actes Sud, collection « Un endroit où aller », 2017

Scalp

À 9 ans, Hans apprend de sa mère que son père biologique vit en ermite au bord d’un étang situé dans les bois. Coupé de tout, y compris de son fils. Pendant toute son enfance, on lui a caché la vérité, préférant lui servir une fable toute prête. Mais, à l’occasion de la mort de celui qu’il voyait comme son père, sa mère décide de tout lui révéler et d’aller le présenter à ce géniteur absent.

« La forêt n’est le territoire de personne.

C’était Jean-Loïc qui l’avait dit. Même si n’importe quel bout de terre ici-bas appartenait toujours à quelqu’un, la forêt restait la forêt : pas celle des hommes, celle des mythes ; celle des rêves et des peurs. »

La trame est classique. Elle a même un air de déjà-vu. Pourtant, Cyril Herry parvient à broder une histoire inquiétante, faisant la part belle à l’enfance, à la filiation et à la nature. La quatrième de couverture parle d’un huis clos à ciel ouvert. On ne peut qu’abonder dans son sens, tant Cyril Herry s’y entend pour brosser le tableau saisissant d’un monde rural, taiseux et fruste, où affleure une violence latente et sauvage.

Scalp s’apparente à une élégie en prose dédiée à la nature. Une nature généreuse mais prompte à reprendre aussitôt ce qu’elle a donné, intérêts y compris. Une nature exploitée, souillée par l’homme, comme l’atteste les carcasses de voitures qui rouillent dans les bois et déflorent le décor bucolique. Une nature attentive, à l’écoute du drame dans lequel Hans et sa mère vont se trouver plongés. En plantant sa yourte sur ce bout de terre, Alex, le père de Hans, a dérangé les autochtones. Les Klaus, les potentats du coin. Des malfaisants qui s’y entendent pour écraser la mauvaise herbe. Et justement, Alex fait un peu tache dans le paysage avec son passif d’ex-militant radicalisé, écolo jusqu’au-boutiste. Alors, il faut le faire déguerpir, quitte à l’effacer de la carte.

D’emblée, l’absence d’Alex hante des lieux figés dans l’attente. Elle divise mère et fils, Hans préférant rester plutôt que de tailler la route vers la civilisation. La forêt et la yourte lui donnent l’envie de jouer à l’indien, de se fondre dans la végétation pour tendre des embuscades aux visages pâles venus nuire à l’harmonie des lieux. Il investit les lieux, s’inventant des histoires, des aventures, se construisant des cabanes dans les arbres et retrouvant les gestes des pionniers, appris sur le tas avec son père putatif. Peter Pan n’est pas loin, mais pas la fée Clochette. Les eaux turbides et silencieuses de l’étang cachent peut-être autre chose que des poissons. Quant à ses rives, un taillis d’arbres muets, à la cime écrasée par le soleil d’août et aux racines plongeant dans un humus sillonné d’insectes nécrophages, elles masquent des présences menaçantes, aux aguets, prêtes à en découdre.

Scalp est ainsi un roman d’apprentissage, celui d’un gosse rattrapé par l’âge adulte, opérant sa mue vers autre chose. Quelque chose de plus brutal et définitif, rejouant le mythe de l’enfant sauvage à l’envers, avec la complicité de la nature et la sinistre contribution des passions humaines. Bref, voici un roman troublant et sombre, mais non dépourvu d’une certaine beauté.

Scalp de Cyril Herry – Éditions du Seuil, collection « Cadre noir », février 2018