Lum’en

S’il est un reproche que l’on ne peut guère adresser à Laurent Genefort, c’est celui de chercher à flouer le lecteur en prenant le contre-pied de ses attentes. Adonc Lum’en est un roman de science fiction, puisant son inspiration dans deux nouvelles parues au sommaire des anthologies « Escales 2001 » et « Destination univers ». On y trouve tout ce qui définit le genre, l’ampleur et la précision de l’imagination, mais aussi la richesse et la puissance de la métaphore.

Lum’en prend racine sur le sol de Garance, une exoplanète située dans le bras spiral d’Orion. Un monde lointain rendu accessible grâce au réseau des Portes Vangk, un vaste complexe délaissé par les entités extraterrestres qui les utilisaient jadis pour voguer entre les mondes et dont l’humanité ne sait rien, si ce n’est qu’il facilite les déplacements. Colonisée par une poignée de pionniers, rachetée par une multimondiale qui espère en tirer profit, au détriment évidemment des natifs de la planète, mais aussi de sa faune et flore, Garance ne se distingue guère des mondes frontières aperçus au détour d’un chapitre extrait d’un roman de Mike Resnick. Laurent Genefort s’inspire en effet des mêmes ressorts, ceux du Far West et du space opera, transposant sur un monde étranger des routines économiques familières et nous renvoyant à notre rapport à l’environnement et à l’autre.

En six récits liés entre-eux par un fil directeur les englobant tous, six instantanées pris à différentes époques de l’histoire de la colonisation de Garance, Laurent Genefort oppose le temps court et éphémère des hommes, à celui plus long, pour ainsi dire immobile, de l’entité Lum’en. Il relate un échec, celui de l’homme, resté sourd aux tentatives de communication de l’entité et aveugle à ses manifestations indirectes pour prendre contact. Mais, il raconte aussi une réussite, celle des Pilas, et leur lente élévation vers la civilisation et le progrès. De quoi envisager l’avenir de manière plus optimiste, mais sans la présence humaine.

Cet aspect de Lum’en attire bien entendu l’intérêt de l’amateur de science fiction, rappelant la manière de quelques grands classiques du genre. Il permet à Laurent Genefort de se piquer d’écologie en nous interpellant sur notre mode de vie et sur notre rapport à la nature. Mais, les Pilas fascinent aussi par leur altérité radicale, par leur relation symbiotique avec les caliciers, ces arbres minéraux supportant tout un écosystème exotique, contribuant pour beaucoup au sense of wonder de ce court roman. Bref, ils apparaissent comme le point fort d’une intrigue rejouant par ailleurs les affres de la colonisation, de l’extrémisme religieux, du terrorisme et du capitalisme prédateur. Bref, rien de neuf sous le soleil, y compris d’un autre monde.

Lum’en relève donc d’une science fiction un tantinet old school, dont les routines éprouvées et le sense of wonder maîtrisé contribuent grandement au plaisir de lecture. Inventif sans être exubérant, désabusé sans être nihiliste, crédible sans chercher à entrer trop dans des spéculations oiseuses, Laurent Genefort nous propose finalement un roman sans prétention autre que de filer la métaphore, tout en se montrant d’un accès facile.

Lum’en de Laurent Genefort – Éditions Le Bélial’, avril 2015

Rivages

En entrant sous les frondaisons du Dômaine, la grande forêt primaire qui assiège la cité où il est né, le Voyageur laisse toute espérance derrière lui. Pour ses congénères, les lieux ont toujours été un ennemi implacable sous la coupe duquel on ne s’aventure pas sans risque. Un adversaire à combattre inlassablement afin d’étendre l’espace vital dédié à la civilisation, mais en se coupant de leurs racines et du récit mythique de leur passé. À l’ombre de la canopée, le Voyageur ne rencontre pourtant pas la mort. Bien au contraire, il y renoue avec la vie, avec un désir d’absolu qu’il croyait éteint, chérissant peu-à-peu le surcroît de liberté que lui procure l’affinité qu’il se découvre avec les arbres, par l’entremise desquels il parcourt des distances considérables de manière instantanée. Chemin faisant, il rencontre les habitants d’une communauté utopique remontant bien au-delà de l’Histoire humaine et y fait l’expérience de l’amour avec une charmante ondine.

Troisième auteur francophone à atterrir chez Albin Michel Imaginaire, Gauthier Guillemin propose avec Rivages un récit de fantasy à la fois classique et atypique, tenant presque du conte philosophique. On ne peut passer en effet sous silence le classicisme de l’inspiration de l’auteur qui puise une grande partie de son univers dans le légendaire celte, du moins dans sa déclinaison irlandaise. Le village où le Voyageur pose son sac emprunte ainsi beaucoup au paysage mythique de la geste des Tuatha Dé Danann, y compris pour sa toponymie. Il en va de même pour le petit peuple de la féerie dont les diverses manifestations, nains, esprits familiers, Fomoires et autres ondines germaniques, insuffle vie à l’intrigue, nous émerveillant de sa relation symbiotique avec la forêt. Le Dômaine lui-même apparaît enfin comme un personnage à part entière que n’aurait pas désavoué J.R.R. Tolkien, dont la luxuriance recèle des trésors de potentialités funestes comme de bon augure.

Mais, loin de se cantonner à une simple redite, Gauthier Guillemin enrichit son histoire et son propos de ce matériau, opérant une bien belle transmutation textuelle, propice aux envolées lyriques et à quelques digressions philosophiques assumées. Reprenant le motif de la quête initiatique, le Voyageur se mue ainsi en candide pour louer les vertus d’un retour à la nature finalement très rousseauiste sur le fond et dans la forme. Un retour à des considérations primordiales formulé de façon très littéraire, voire parfois sur-écrit, accompli à l’ombre des figures tutélaires de Victor Hugo, Gérard de Nerval, Charles Baudelaire, Alphonse de Lamartine et de bien d’autres.

D’aucuns trouveront la réflexion politique de l’auteur très naïve, jugeant l’harmonie de la communauté des Ondins un tantinet idyllique et n’appréciant guère le manichéisme sous-jacent du propos. Intuition versus science, mythe contre Histoire, Rivages a de quoi agacer le plus fervent rationaliste, voire le laudateur du progrès irrésistible. Mais, peut-être faut-il dépasser cet antagonisme, se détacher de l’écume du récit pour percevoir derrière ces lignes de force une autre intention. Une volonté de réenchanter le politique à l’aune d’un récit moral et fédérateur, bien loin du sempiternel storytelling qui tend à redéfinir le réel ou des gimmicks de la stratégie du clash prônée sur les réseaux sociaux. Mais aussi, un voyage intérieur, volontiers allégorique, où il est moins question d’explorer les angles morts de la nature que de renouer, non sans nostalgie, avec la mémoire collective portée par les légendes.

Le caractère atypique de Rivages prend aussi le contre-pied de tout un pan de la fantasy contemporaine, où le fracas des armes, l’épopée cynique et la duplicité des mœurs ont remplacé le charisme des mots et sa faculté à produire du merveilleux, renouant avec la Hight fantasy chère à Tolkien. Si le parallèle avec l’auteur du Seigneur des Anneaux paraît ici fondé, on ne m’empêchera pas de pointer aussi la parenté de Rivages avec La Forêt d’Iscambe de Christian Charrière, voire Les « Chroniques de l’Empire » de Georges Foveau.

En attendant la parution de La fin des étiages, second volet du cycle de Gauthier Guillemin, confessons avoir passé un moment intéressant, certes loin d’être bouleversant, mais porteur d’un émerveillement ne demandant qu’à se réaliser. On l’espère.

Plein d’autres et merveilleux avis.

Rivages de Gauthier Guillemin – Éditions Albin Michel Imaginaire, octobre 2019

Des coccinelles dans des noyaux de cerise

François parle beaucoup. Il bavarde, digresse, raconte sa vie de petit voleur, né d’une mère toxico que l’on a maintenue en vie, le temps qu’il émerge de son ventre. Un père inconnu, des grands-parents décédés trop vite, il a connu l’assistance, ballotté entre plusieurs familles d’accueil avant de verser dans la délinquance. Il n’a jamais rien fait de ses dix doigts, à part sculpter des noyaux de cerise et des grains de riz. Un vrai travail d’orfèvre. Mais, jamais des pépins. Ça, il le garde pour ses relations avec les femmes. À l’origine de la géniale combine des valves, il a cependant fini par se faire poisser par la police, en compagnie d’un Roumain qui a été renvoyé direct dans son pays. Pour lui, le juge s’est contenté d’une peine de prison, à Fresnes, où il s’est retrouvé encellulé avec Medhi, un vrai caïd celui-là. Un habitué de la cambriole à main armée, pas vraiment une petite frappe. François lui a tout de suite offert ses services, espérant l’intéresser à son gros coup, le plan qu’il mitonne depuis longtemps. Un coup de génie qui doit lui permettre de rafler le pactole à sa sortie de prison. Mais, qui se soucie d’un cave comme François ? Qui peut attacher de l’importance à ses divagations ? Ils vont peut-être tous le regretter ceux qui refusent de lui manger dans la main.

« Un loup dans la jungle, voilà ce que je suis. Un inadapté, un solitaire avec la rage au ventre parce qu’on m’a toujours méprisé. Une gueule un peu en biais, c’est vrai, une carcasse d’oiseau de proie qu’a rien croûté depuis six mois, et alors ?

Long monologue composé dans un phrasé oral familier et imagé, Des coccinelles dans des noyaux de cerise est le premier roman de Nan Aurousseau que je lis. Sans doute pas le dernier. Ancien délinquant passé à l’écriture, après un intermède en plomberie, l’auteur a flirté ensuite avec le roman populaire de critique sociale et le récit criminel. Il opte ici pour le roman noir, adoptant le point de vue d’un petit délinquant dont on découvre progressivement la personnalité réelle. Dans la tradition classique du narrateur non fiable, cherchant jusqu’au bout à justifier ses actes, les amateurs de Peter Loughran apprécieront, François confesse en effet son parcours criminel, dévoilant une noirceur asphyxiante. Derrière l’apparente banalité du délinquant sans envergure, vivant de petites combines et de gros coups fumeux, se cache un prédateur impitoyable qui ferait passer Michel Fourniret et Francis Heaulme pour des enfants de cœur. En se mettant dans la peau de François, Nan Aurousseau dresse ainsi le portrait effroyable d’un tueur en série dépourvu de toute empathie. Un sociopathe à la médiocrité feinte, qui décrit avec légèreté et cocasserie ses méfaits au cours d’un monologue révélant toute la monstruosité de son raisonnement. Car François n’est pas dépourvu de logique et de sens pratique. Bien au contraire, en dépit des élucubrations qui nourrissent sa confession, il défend une philosophie de vie très claire, résultant de l’auscultation d’une société pour laquelle il ne nourrit aucune illusion. On ne peut qu’adhérer à sa vision des choses lorsqu’il dénonce le traitement des détenus par l’État, quand il décrit les cohabitations douloureuses imposées par la violences et la misère carcérale ou lorsqu’il déplore les ravages de la télé-réalité. On sourit de ses réflexions vachardes sur ses proches et la gendarmerie. Mais, le bonhomme reste un monstre, en dépit de toute la sympathie qu’il peut accumuler. Un sale type qu’il ne vaudrait mieux pas croiser au coin d’une rue ou agacer par des remarques malvenues. Faut pas lui chercher des noises.

Derrière un titre curieux, Des coccinelles dans des noyaux de cerise vous cueille sans coup férir par son final insoutenable, mais aussi par la violence sous-jacente dont on sent qu’elle n’a rien d’artificiel. En 150 pages narrées à hauteur d’homme, Nan Aurousseau vous fait toucher du doigt l’esprit cynique d’un tueur situé au-delà de tout sentiment humain.

Des coccinelles dans des noyaux de cerise de Nan Aurousseau – Réédition Folio, collection « policier », 2019

À crier dans les ruines

Le 26 avril 1986, le réacteur n°4 de la centrale Lénine de Tchernobyl explose, projetant dans l’atmosphère et les environs une importante quantité de radionucléides. Les faits et le processus conduisant à l’accident nous sont désormais connus, après avoir été longtemps cachés sous une chape de plomb (euphémisme). Prélude à l’effondrement de l’URSS, l’événement a mis fin à près de quarante ans de Guerre froide, poussant les idéologues à théoriser la fin de l’Histoire, une bien piètre consolation pour les victimes de la catastrophe dont l’histoire personnelle a achevé sa course dans les poubelles de cette Histoire. Fille d’ingénieurs domiciliés à Prypiat, Léna a vécu l’événement en direct du haut de ses treize ans. Bref, elle n’a rien compris du tout. Ni la gravité de la situation, ni les raisons ayant poussés ses parents à s’exiler très vite en France, auprès de proches installés là-bas, abandonnant derrière eux leur pays natal, territoire de son enfance, et surtout Ivan, son âme sœur.

À crier dans les ruines est un roman touchant sur le déracinement et la résilience. L’explosion de la centrale, le sacrifice des pompiers, l’évacuation forcée des habitants hors de la zone d’exclusion, l’incompréhension, la peur, l’absurdité de la situation, le ballet mortel des liquidateurs, le calvaire des survivants, tout ceci compose l’arrière-plan d’un drame de nature plus personnelle, celui d’une jeune fille contrainte à l’expatriation par la pire catastrophe du nucléaire civil du XXe siècle.

Coupée de ses racines, Léna entretient pourtant un lien viscéral avec sa terre natale,  via l’Ukrainien, la langue utilisée par sa grand-mère pour raconter les légendes de son pays. L’Histoire et les mythes lui permettent ainsi de se reconstruire un passé, une mémoire, afin surmonter le traumatisme qui l’empêche de se projeter dans l’avenir et de se forger un destin. Mais surtout l’amour qu’elle continue à éprouver pour Ivan plombe sa relation à autrui, l’isolant lentement et sûrement de son environnement. Pour faire le deuil de son passé, pour retrouver goût à la vie, il ne lui reste plus qu’à accomplir un pèlerinage à Prypiat, la cité modèle de l’utopie communiste, devenue désormais le point focal d’un parc à thème pour touristes attirés par le désastre.

« l’homme est étrange, avait marmonné sa grand-mère. Seul l’éloignement lui fait prendre conscience de la beauté des choses. De l’Ukraine je ne voulais pas garder l’effroi des dernières heures. Alors je l’ai enfantée d’une nouvelle mythologie. Je n’ai cessé de broder de nouvelles histoires en te les racontant soir après soir. Au fil des pages de mon livre imaginaire, l’Ukraine s’est effacée au profit de ces nouvelles couleurs que je t’avais transmises. Mais aujourd’hui, vois-tu, j’ai peur de me mesurer au monde, car mes peintures ne sont pas la réalité. Et si je n’aimais plus mon pays ? »

Avec des mots simples, Alexandra Koszelyk porte à l’incandescence le mal être de Léna, le caractère indicible du choc émotionnel provoqué par la catastrophe de Tchernobyl dont les conséquences invisibles ne se cantonnent pas seulement aux rayonnements ionisants. L’autrice fait en effet de l’histoire personnelle de Léna le vecteur d’un message plus universel, appelant à se confronter au réel plutôt qu’à la mémoire et rendant justice aux millions de déracinés, contraints de prendre la route de l’exil dans l’indifférence générale. À crier dans la ruines rend enfin justice à l’Ukraine, terre malmenée par l’Histoire, broyée par les velléités conquérantes de ses puissants voisins, des ravages de la Horde d’or à l’Holodomor. Un message salutaire afin de retrouver la paix, celle de l’esprit.

À crier dans les ruines de Alexandra Koszelyk – Éditions Aux Forges de Vulcain, août 2019

Scintillements

Scintillements a de quoi réjouir l’amateur d’Ayerdhal, du moins s’il a une âme de complétiste. L’ouvrage a en effet le mérite de rassembler toutes les nouvelles de l’auteur, des textes parus sur différents supports de manière éparpillée, et d’y ajouter dix textes inédits. Publié au Diable vauvert, devenus au fil du temps l’éditeur de cœur de l’auteur, Scintillements s’enrichit aussi d’une courte préface de Pierre Bordage et d’un assortiment d’interviews, notamment celle menée de main de maître par Richard Comballot pour le recueil Voix du futur. Bref, on ne peut pas reprocher à l’éditeur languedocien d’avoir bâclé son travail.

On ne se livrera pas ici, bien sûr, à une recension complète de l’ouvrage : quarante textes, la tâche risquerait de devenir vite lassante, voire rébarbative, et ce ne serait pas rendre justice à l’auteur, décédé il y a maintenant presque cinq ans. Il suffit juste de savoir qu’on y trouve un condensé de ses thématiques préférées et de son intérêt pour l’éthique, les technosciences, le féminisme, le pouvoir, la liberté et l’anticonformisme. Que les éventuels curieux apprennent quand même que Scintillements propose de la rareté, notamment « Mat, mat, mat », la première nouvelle d’Ayerdhal, écrite avec son frère, pas forcément indispensable mais en mesure de flatter le collectionneur sommeillant dans chaque fan. Le recueil compte aussi son lot de textes anodins et inoffensifs, vites écrits autour d’une thématique pour satisfaire un dossier spécial dans la presse ou une plaquette promotionnelle pour une exposition. On y trouve des pastiches (« Le Réveil du croco » et « Les Seigneurs de la firme ») et des hommages (« RCW »), exercices de style codifiés dont Ayerdhal parvient à se dépêtrer en instillant ses préoccupations et son humour, parfois iconoclaste. Scintillements offre surtout l’essentiel, l’indispensable, le cœur de l’œuvre d’Ayerdhal, à savoir l’univers de l’Homéocratie (« Pollinisation » et « Scintillements »), décliné par ailleurs dans plusieurs de ses romans, sans oublier quelques-unes de ses plus grandes réussites dans le domaine de la nouvelle (« Éloge du déficit » ou l’inédit « Le Syndrome de Potemkine »), format dans lequel il ne se sentait pourtant guère à l’aise.

Ainsi, entre anticipation légère et space opera ébouriffant, exercice de style et spéculation, utopie et engagement politique, critique sociétale et sense of wonder, Scintillements propose un panorama salutaire de la carrière d’un écrivain au caractère entier, un tantinet râleur, ne négligeant aucun des aspects de son œuvre. Un auteur qui, à l’instar de Roland C. Wagner, manque cruellement au paysage de la science-fiction française.

Scintillements – Intégrale des nouvelles de Ayerdhal – Au Diable vauvert, 2016

Hildegarde

Livre-monde, roman fleuve, véritable OLNI, Hildegarde s’ordonne autour de la figure, pour ne pas dire l’icône, de Hildegarde de Bingen. Prophétesse et sainte femme, animée par de douloureuses épiphanies, savante naturaliste, fine observatrice de la nature, femme d’influence respectée par Bernard de Clairvaux et l’empereur Frédéric Barberousse, compositrice et inventrice d’une langue imaginaire, la magistra des abbayes de Disibodenberg et Rupertsberg a traversé les âges, nimbée d’une aura de mystère et de mysticisme, offrant à la postérité ses visions et une œuvre qui témoigne de la grande variété de son érudition. Pour autant, Léo Henry n’endosse pas ici le rôle du biographe, comme a pu le faire l’historienne médiéviste Régine Pernoud en cherchant à cerner la personnalité de la religieuse, via un corpus de sources historiques. Hildegarde relève davantage de la fiction, mais une fiction où le vrai et le faux accouchent d’un réel dont on se délecte des multiples facettes.

Strictement inracontable, le roman de Léo Henry se déguste comme un mille-feuilles littéraire dont chaque chapitre dévoile une histoire, souvent enchâssée dans un autre récit, révélant des nuances contrastées tout en s’inscrivant dans des registres variés, parfaitement assimilés par l’auteur. Le goût pour le picaresque se mêle ainsi au récit hagiographique, voire à la chanson de geste ou au roman courtois. L’épopée flirte avec le tragique de l’histoire humaine. Le merveilleux côtoie le prosaïsme du quotidien, y compris dans ses manifestations les plus vulgaires. Bref, il est bien difficile de classer le roman de Léo Henry dans une catégorie. Et quand bien même, on s’y risquerait, force serait de constater que cela n’est guère intéressant. Hildegarde se révèle surtout comme un roman total, mêlés d’inventions savoureuses, de souvenirs, de on-dit, de légendes et de témoignages, jalonnés de tueries, de pogroms, de batailles, mais aussi de réalisations merveilleuses conçues par les esprits éclairés de l’époque. Mille et uns récits qui font la vie et l’histoire de cette partie de l’Europe.

Car, loin de se cantonner au personnage de la sainte femme, Hildegarde se fait également le porte-parole d’un Moyen-âge lumineux, non exempt de zones d’ombre, où le monde se conçoit à l’aune de représentations empruntées à la philosophie antique, aux mythes et au christianisme. Une période créatrice où certaines intuitions s’avèrent, contribuant à la compréhension du monde. Un temps apparemment immuable, où les romans de chevalerie forgent la culture des élites. Le récit s’enracine dans la vallée du Rhin, au sein de l’Empire, le Saint-Empire germanique né du démantèlement du monde carolingien, faisant de ces lieux un creuset irrigué par de multiples récits. Naviguant au cœur des conflits entre la papauté et l’Empire, des croisades aux prémisses de la guerre de trente ans, des prophéties hallucinées de la magistra aux premiers développements de l’humanisme, Léo Henry réenchante l’Histoire en puisant dans le légendaire médiéval, n’hésitant pas à évoquer Parzival, Siegfried, le moins connu Dietrich von Bern et la légende des Niebelungen pour donner corps à une intertextualité réjouissante, rendant justice au monde germanique et à l’une des grandes thématiques morales et symboliques de l’imaginaire médiéval.

De ce voyage littéraire, mené de main de maître par un auteur ayant érigé son écriture au rang des beaux arts, on retire un immense plaisir, celui ressenti à la lecture des œuvres magistrales et forcément indispensables.

Hildegarde de Léo Henry – La Volte, coll. « Littérature », avril 2018

Les Vents barbares

Le baron Ungern-Sternberg fait partie des personnages historiques dignes de figurer dans un roman. L’aura de légende entourant l’aristocrate estonien, descendant d’une des plus anciennes familles de la noblesse allemande de la Baltique, remontant dit-on à l’ordre des Chevaliers teutoniques, la démesure de son projet et le contexte dans lequel se déploie sa vie, tout concourt à stimuler l’imaginaire et à déchaîner les fantasmes. Certes, le bonhomme était sans doute moins sympathique que ne le présentent ses laudateurs et moins fou que ne le décrivent ses détracteurs. La légende noire a ceci de particulier qu’elle rend aussi les hommes plus grands qu’ils ne l’ont été. Bref, les faits s’inscrivent surtout à une époque frappée par le fléau de la guerre civile russe, initiée par la révolution bolchevique avec la contribution des puissances étrangères. Presque cinq années de lutte acharnée, marquée par des actes d’une cruauté inimaginable, parmi lesquels ceux du « baron fou » et de sa « division sauvage » apparaissent finalement presque banals.

Revenons au roman de Philippe Chlous. Les Vents barbares s’ouvre sur les espaces de la Sibérie, entre transbaïkalie et Mongolie intérieure, un vaste champs de bataille offert à toutes les convoitises. Profitant du reflux des armées blanches défaites par l’Armée Rouge, les seigneurs de la guerre locaux et autres atamans envisagent de créer en Sibérie un État-tampon avec le soutien des Occidentaux. Mais, pour la Chine et le Japon, l’occasion est aussi belle d’accroître leur influence sur les richesses et les territoires d’un Empire russe moribond. Dans ce contexte pour le moins instable, le baron Ungern-Sternberg nourrit d’autres projets. Personnage un tantinet mystique, initié au bouddhisme et nourrissant un désamour profond de l’Occident qu’il juge décadent et enjuivé, l’aristocrate ambitionne d’unir tous les peuples mongols afin de libérer l’humanité des germes de la corruption par la guerre et la purification ethnique. À la tête d’un corps de cavalerie, composé de cosaques, de Bouriates, Mongols, Kalmouks et autres peuples des steppes d’Asie centrale, il s’empare d’Ourga, repoussant l’armée chinoise et rétablissant le Bogdo Khan sur le trône. Considéré comme la réincarnation du Mahakala, il entreprend ensuite de repartir en campagne contre les Bolcheviks. Un ultime épisode qui lui sera fatal. Philippe Chlous dévoile ainsi un aspect de la guerre civile russe assez méconnu, tout en explorant un domaine historique guère étudié en Occident, celui d’une Asie centrale, jadis berceau de peuples conquérants, et désormais objet des convoitises de ses voisins russes et chinois, voire japonais.

Si l’existence du baron est entourée de légendes, celles du « baron fou », du « dieu de la guerre » ou du « noble combattant », elle n’en demeure pas moins éminemment romanesque. Avec Corto Maltese en Sibérie et Bêtes, Hommes et Dieux, Hugo Pratt et Ferdinand Ossendowskine ne s’y sont d’ailleurs pas trompés, faisant de Ungern-Sternberg un personnage central de leur œuvre. Pour sa part, Philippe Chlous opte pour la voie du roman d’apprentissage, faisant du narrateur un jeune enfant qui raconte bien plus tard à son fils, à l’époque où lui-même est devenu un personnage important du Parti communiste, son aventure aux côté du baron. Par un effet de flash-back, il nous projette presque un demi-siècle plus tôt, restituant l’atmosphère de débâcle prévalant en Sibérie après la victoire des Bolcheviks. Un long cortège de réfugiés, hommes, femmes, enfants, vieillards, abandonnant toute dignité durant leur cheminement vers l’Orient. Des troupes éparses, composées de cosaques et d’indigènes d’Asie, pillant et massacrant la population, surtout si elle est juive, sous le commandement d’officiers désabusés ou ayant renoncé à leur humanité. Bref, un ramassis de bourreaux et de tortionnaires, assommés à la vodka, vivant au jour le jour. Le tableau dépeint par Philippe Chlous est épouvantable. Il ne semble pourtant guère éloigné de la réalité des faits. Ce contexte forge le caractère et le regard du narrateur, âgé d’à peine de 12 ans lorsqu’il rencontre fortuitement le baron. Recueilli par le militaire après le massacre de sa famille, il ne doit sa survie qu’à sa faculté d’adaptation, à son instinct de survie et à sa capacité à apprendre, vite, aux côtés d’individus sinistres et cruels. Une ribambelle de psychopathes dont la sauvagerie ne semble connaître aucune limite. Il devient ainsi le témoin privilégié des exactions des subordonnés d’Ungern, se familiarisant avec la philosophie du bonhomme, une variante d’un fascisme n’étant pas sans rappeler celui d’Hitler. Cette expérience l’instruit beaucoup sur l’art de gouverner les hommes en dictature, sur la manière de supplicier les individus, de provoquer leur avilissement, sans succomber à la pitié, juste pour le plaisir de les dominer. Il y exerce enfin un don pour la survie qu’il s’efforce ensuite de mettre en application avec une certaine réussite, durant la période soviétique.

Réédition bienvenue d’un roman passé inaperçu, du moins en ce qui me concerne, Les Vents barbares convainc donc sans peine l’amateur de roman historique, surtout s’il ne nourrit aucune illusion sur le genre humain.

Les Vents barbares de Philippe Chlous – Réédition La manufacture de livres, avril 2019