Le Sang des Immortels

Verfébro, deuxième satellite de Vélag-B. Ce monde des confins n’attire pas vraiment les visiteurs, surtout depuis que la multimondiale qui en détient la propriété, a décrété un embargo technologique. La rare population, partagée entre clans primitivistes et employés de la compagnie, est coincée entre l’unique plateau défriché et les lisières de la forêt-monde. Une colonie en butte au harcèlement incessant des indépendantistes, à l’inexorable pression de la forêt, de sa faune et de sa flore mortelles. Seuls les Dracs et le soma, la substance tirée du sang de ces créatures, censée conférer l’immortalité, suscitent un maigre intérêt pour Verfébro. Mais, ils ne sont guère nombreux ceux qui peuvent se vanter d’avoir approché ces créatures légendaires faisant l’objet d’un culte. Pourtant, quatre voyageurs d’outre-monde débarquent, prêts à braver les dangers de la Maréselva. Ils cherchent un guide et cachent dans leurs bagages beaucoup de secrets…

Paru jadis dans la mythique collection Anticipation du Fleuve noir, Le Sang des Immortels ne figure pas parmi les œuvres incontournable d’un auteur qui faisait alors ses premières armes. Autant le dire tout de suite, ce court roman de Laurent Genefort ne brille pas par son originalité. Au-delà du motif de la quête, opportunément rappelé par la quatrième de couverture, l’intrigue reste très plan-plan. Une course-poursuite à travers les paysages hostiles d’un monde-forêt, des rebondissements téléphonés et des caractères stéréotypés, on ne baigne pas dans la complexité, bien au contraire, ce serait plutôt dans l’alimentaire. Cependant en dépit de toutes ces faiblesses, ce n’est pas sur ce point que j’attendais Laurent Genefort, auteur autrement plus connu pour sa thèse sur les livres-univers. Je le guettais plutôt pour ces fameuses vertus de la science fiction mentionnées par Ursula Le Guin.

Selon l’autrice américaine, la science fiction se distingue en effet par les vertus suivantes : la vitalité, l’ampleur et la précision de l’imagination, l’aspect ludique, la richesse et la puissance de la métaphore, la liberté par rapport aux attentes et aux maniérismes littéraires conventionnels, la sincérité morale, l’esprit, le punch, et enfin, la beauté (intellectuelle, esthétique et humaine).

Voyons d’abord la vitalité, l’ampleur et la précision de l’imagination. D’entrée de jeu, l’auteur français nous gâte avec un monde forestier. Verfébro se révèle en effet doté d’un fort potentiel. Une écologie fascinante, furieusement immersive et crédible, un arrière-plan géopolitique apparemment assez fouillé, même si on ne fait que le deviner ici. Parmi les trouvailles de Genefort, la Maréselva, cette forêt ne faisant qu’un avec l’océan, à la manière d’une sorte de mangrove planétaire, imprime durablement sa marque sur l’esprit et l’imaginaire. Question esprit ludique et punch, Laurent Genefort démontre de réelles qualités de conteur. Le Sang des Immortels est fun sans aucune autre prétention que celle de distraire. Par contre, on repassera pour la richesse et la puissance de la métaphore. Quant à la beauté (intellectuelle, esthétique et humaine), il faut se contenter du service minimum. Et lorsque l’on se penche enfin sur la sincérité morale, force est de constater qu’elle est juste du niveau d’un proto-Avatar ou d’un sous-Le nom du Monde est forêt.

Bref, c’est un peu déçu que je ressors de cette lecture, ou du moins avec le sentiment de ne pas en avoir vu mes attentes satisfaites. A suivre avec le cycle d’Omale.

ps : Chapeau bas à l’illustration de couverture qui réussit à faire jeu égal avec celle de l’édition Fleuve noir en matière de laideur.

Le Sang des Immortels de Laurent Genefort – Éditions Critic Science-Fiction, septembre 2011

L’Enfer des masques

Mystère à Nice. Nora n’a connu que sa mère, une psychothérapeute aimante et dépressive. Ceci ne l’empêche pas pourtant d’imaginer les scénarios les plus improbables pour combler l’absence de père, allant jusqu’à en faire un extraterrestre de passage sur Terre. La perspective l’excite d’ailleurs un peu, mais il faut bien que jeunesse se passe. Notez bien que cela embellirait son pedigree d’être la fille de l’homme tombé du ciel. Férue de cinéma, la jeune femme a entamé une liaison avec Régis qui, loin d’être un con, se révèle surtout comme un bourge blindé de fric. En sa compagnie, elle découvre les arcanes de la jet society, une élite habituée aux soirées à Nirvana Bay, le club à la mode près de Sophia Antipolis. Elle y découvre un aspect secret du passé de sa mère, via une photo affichée dans une salle du complexe récréatif, un cliché où celle-ci apparaît avec un ancien collègue et compagnon. Son père ?

Énigme à San Francisco. Émergent d’un long coma, une dizaine d’années dans un néant cotonneux, Priscilla doit réapprendre à mouvoir son corps et se réapproprier sa mémoire. Hospitalisée dans une clinique pour riches appartenant à son mari aimant, Nick Dickovski, le magnat de l’intelligence artificielle, elle entame une douloureuse convalescence sous la surveillance d’une équipe médicale ultra-protectrice. Mais, une succession de visions violentes, de rêves cauchemardesques, l’a font bientôt douter de la réalité de son passé et de la bienveillance de son époux.

Sur le blog yossarian, on ne cache pas la passion coupable nouée avec l’œuvre de Jacques Barbéri. Les curieux pourront d’ailleurs se référer à cet article pour en juger. Longtemps annoncé chez son éditeur attitré, La Volte, le nouveau roman de l’auteur niçois ne déçoit finalement pas l’attente angoissé du fan. Bien au contraire, L’Enfer des masques se révèle à la hauteur de l’imaginaire hors norme d’un auteur, toujours en prise avec des thématiques éminemment science-fictives.

À la fois quête et enquête, celles d’une jeune femme obsédée par un père inconnu, le récit nous amène des rives méditerranéennes aux côtes de la baie de San Francisco, d’un technopole à l’autre, auprès des barons de la haute technologie, ces inventeurs et chefs d’entreprises ayant capitalisé sur les technologies de l’information et sur l’intelligence artificielle. Jacques Barbéri distille ainsi une intrigue maîtrisée, dépouillée de la dinguerie inhérente à ses romans précédents, sans pour autant renoncer complètement aux déviances psychologique auxquelles il nous a accoutumés. Il remplace la folie par un sentiment d’inquiétude, une angoisse latente attisée par un art de la manipulation. Faux semblants et simulacres président ainsi au déroulé d’un récit pétri de culture cinématographique et science-fictive, se lisant comme un thriller.

Mêlant l’esthétique du giallo à la physique quantique, le roman de Jacques Barbéri manifeste également un goût immodéré pour l’humour décontracté et le vertige spéculatif de la modernité technologique, lorgnant à la fois du côté de J. G. Ballard, de Theodore Sturgeon et de Philip K. Dick. Porté par des dialogues vifs et piquants, le récit joue avec les apparences, la nature incertaine et multiple d’une réalité qui, si elle peut se révéler sensuelle, est cependant loin d’être consensuelle. En somme, une forêt de symboles qu’il convient de démasquer par la fiction.

Cocktail réussi de science-fiction et de polar, L’Enfer des masques ravira donc sans peine l’amateur de questionnement autour de la mémoire et de la réalité. Il réjouira également les aficionados de l’auteur français par son jeu avec les références culturelles, y compris celles issues des mauvais genres. Mais, sur le blog yossarian, on prêche des convaincus.

L’Enfer des masques de Jacques Barbéri – Éditions La Volte, février 2019

Moi, Peter Pan

Parmi les créations et créatures littéraires héritées du début du XXe siècle, Peter Pan fait partie des personnages les plus marquants. Sans doute l’adaptation des studios Walt Disney et celle Steven Spielberg ne sont-elles pas étrangère à ce fait. Même si ce court roman de Michael Roch ne manquera pas de réveiller quelques réminiscences empruntées à ces deux films, l’auteur français et co-créateur du vlog la Brigade du livre, leur préfère un retour aux sources, c’est-à-dire au Pays Imaginaire tel qu’il est sorti de l’esprit de James Matthew Barrie.

« Alors conserve ce nom précieusement. Personne n’est toi et c’est là ton plus grand pouvoir. »

Pour cette variation autour du personnage inventé par l’auteur britannique, Michael Roch opte pour une sorte de poème en prose, s’attachant aux doutes et aux états d’âme d’un Peter Pan n’étant plus que l’ombre de lui-même. Un éternel enfant ne parvenant pas à faire le deuil de ses souvenirs, au point de renoncer à poursuivre une existence pétrie d’espièglerie et d’insouciance.

En quinze courts chapitres, en forme d’instantanées n’ayant pas forcément de lien entre-eux, on parcourt ainsi le Pays Imaginaire, du Village de Cocabanes, où vivent les enfants perdus, jusqu’à la crique de Kidd où le bateau des pirates est à l’amarre, en passant par la Forêt interdite où se tapissent les bêtes sauvages. Au gré de l’humeur de Peter, on flirte avec Lili la Tigresse, toujours aussi jalouse de Wendy et de la Fée Clochette. On échange avec un crabe autour de l’âme d’un bâton, les pieds léchés par la marée montante. On plonge dans les Sept Mers, à la recherche des trésors cachés par les sirènes ou en quête d’étoiles. On cherche son ombre jusqu’aux grottes des Fées. On défie une fois de plus le Capitaine Crochet et le crocodile. Et, on nourrit un spleen tenace, suspendu au tic-tac du temps qui passe.

« Il a dit qu’il voyait cette flamme à chaque fois que je regardais sa fille, Lili. Eh bien tu vois, murmure-t-elle. Les lunes roses… »

En 118 pages, Michael Roch ainsi restitue la magie des lieux, impulsant à cet univers symbolique une maturité adulte. Il fait entrer en collision les images et les mots, suscitant un sentiment de mélancolie irrésistible, tout en évoquant un questionnement complexe autour de l’identité, de la mémoire, des aléas de l’existence, de l’avenir, de la solitude et de la mort. Fort heureusement, il ne néglige pas pour autant la malice du dieu Pan. En dépit de sa tignasse pleine de poux, de son ventre dévoré par les bébêtes qui grattouillent, de sa faculté à remporter sans coup férir les concours de jeux de gros-mots, Moi, Peter Pan nous renvoie l’image d’un être fragile, taraudé par les doutes, l’angoisse et qui, pourtant, adresse un pied de nez à l’entropie, à la vieillesse et à la mort.

Voici donc un court texte à dévorer, histoire de retrouver une seconde jeunesse.

Moi, Peter Pan de Michael Roch – Mü Éditions, collection « Le labo de Mü », février 2017

L’Autre Côté

Si l’on fait abstraction de la propension de Léo Henry pour l’intertextualité ou pour l’exercice de style, voire de son goût pour le hors champs de l’Histoire, L’Autre Côté relève d’un registre littéraire définit de manière vague et utilisé à maintes reprises par Ursula Le Guin, à savoir le psychomythe. Porteur d’un propos universel, un peu à la manière d’un conte moral ou philosophique, ce court texte de l’auteur français, situé nulle part dans le temps et l’espace, n’est pas sans évoquer le drame vécu par les migrants. Mais, ce n’est pas la seule réminiscence ranimée ici par le récit de Léo Henry.

Vaste tour de Babel, émergent d’une multitude de strates historiques ordonnées en courbes sinueuses, en traboules secrètes, en terrasses vertigineuses autour du Dilgûsha, le temple des temples couronné d’un crénelage de flèches et de drapeaux, la cité-État de Kok Tepa convoque à la fois les mirages de l’Orient ancien, le foisonnement de la Méditerranée contemporaine et les rêves d’architecture des cités obscures de François Schuiten et Benoît Peeters.

Gouverné par une caste de moines détenteurs du secret de l’immortalité, préservés de surcroît de l’effroyable maladie frappant les lieux grâce à un sérum dont ils contrôlent jalousement la diffusion, Kok Tepa fait l’objet d’une autarcie forcée durcissant le quotidien déjà âpre de ses simples habitants. Une multitude bariolée de Guerriers, Ouvriers, Commerçants et Hors Castes connaissant une existence en sursis, faite de rapines et de débrouille. Parmi eux, Rostam s’est taillé une petite place au soleil, œuvrant comme passeur afin d’exfiltrer les familles fuyant le confinement délétère de la cité. Jusqu’au jour où sa fille Türabeg contracte la maladie. Entre une mort certaine et douloureuse, enfermée dans le Lazaret de la cité, la fuite et un hypothétique traitement Outre-Mer, il n’hésite pas un instant, expérimentant avec sa petite famille le chemin de l’exil dont il faisant jusque-là la promotion.

L’Autre Côté évoque un au-delà censé receler une herbe plus verte, une liberté plus étendue et des perspectives d’avenir plus ouvertes. Bref, tout ce qui se trouve au cœur des motivations profondes de migrants, jetés sur les routes de l’exil pour fuir une existence misérable, sous le joug de l’arbitraire. Oscillant autour des thèmes de l’amour d’un père pour sa fille et du déracinement, le récit de Léo Henry relate le parcours d’un homme soumis aux épreuves de l’émigration, sur des routes incertaines, en proie aux convoitises des trafiquants d’êtres humains et de milices payées par des États aux mœurs de voyous.

Animé par la volonté inébranlable de sauver sa fille, il accomplit un périple éreintant, qui l’amène à épouser le point de vue de ces migrants qu’ils envoyaient vers l’inconnu contre une somme ruineuse, sans se soucier de leur devenir. Il se frotte également à la duplicité de l’Outre-Mer qui sous-traite les flux migratoires auprès de puissances secondaires, guère enclines à respecter les droits humains. Il éprouve ainsi dans sa chair les conséquences des compromissions et de la violence du chacun pour soi. Il côtoie enfin une forme de fraternité dans des lieux inattendus, découvrant un peu de chaleur humaine dans les angles morts d’un monde soumis à la marchandise.

Ne tergiversons pas. On ne ressort pas indemne du roman de Léo Henry, tant le propos semble familier pour qui s’intéresse à l’actualité, en dépit du caractère imaginaire et allégorique de son univers. Et si L’Autre Côté ne nourrit pas l’ambition de transformer le monde tel qu’il va mal, il n’en demeure pas moins un récit humain dont le propos tragique nous hante. Pour longtemps.

L’Autre Côté de Léo Henry – Éditions Rivages, janvier 2019

Cœurs de rouille

Jadis, la cité rayonnait, les golems pourvoyant aux besoins de ses habitants. Mais, la révolte de ces créatures mécaniques a mis un terme à cette époque. Les hommes l’ont réprimée sans pitié, avant de se retrancher dans les hauteurs de la ville, abandonnant les quartiers situés plus bas, retournés désormais à l’état de friches hantées par les automates rescapés. Des étages entiers ont ainsi été abandonnés aux ténèbres, à la lueur faiblissante de l’éclairage au gaz, voilée sous la poussière, quant elle ne s’est pas éteinte, faute d’énergie.

Saxe travaillait dans une usine, cannibalisant les pièces récupérées sur les squelettes de machines mortes, afin de redonner aux automates survivants leur lustre d’antan. Des agolems, créatures plus fragiles et moins indépendantes, chargées de la basse besogne, sont ainsi nées. Des mécaniques froides dépourvues de sensibilité. Il a tout laissé pour échapper aux espaces confinés de la Cité, pour voir enfin le ciel. Chemin faisant, il a croisé la route de Dresde, un golem sans allégeance aux facultés déclinantes, cherchant à combler l’absence de maître. Il a aussi dérangé un autre être mécanique. Pue-la-Viande , un prédateur implacable et un tantinet dérangé.

Paru chez Le pré aux clercs, dans l’éphémère collection « Pandore » dirigée par Xavier Mauméjean qui préface ici la réédition, Cœurs de rouille nous immerge sans coup férir dans un univers étrange et familier, n’étant pas sans évoquer la ville du Roi et l’oiseau de Prévert et Grimault ou la Métropolis de Fritz Lang. Le décor urbain, volontiers déliquescent et baroque, fournit en effet un cadre angoissant à la fuite de Saxe et de Dresde, au point d’apparaître comme un personnage à part entière. La Cité se révèle ainsi comme la matrice rouillée d’une civilisation sur le déclin, insufflant à certains de ses habitants la conviction qu’il n’existe rien au-delà de ses murs. Au détour des couloirs délabrés ou des rues désertes, les menaces pullulent pourtant, créatures nées de la boue, cafards métalliques aux rouages grippés, rats automates jetés au rebut ou serpent fait d’électricité pure. Bien peu d’humains demeurent en ces lieux. Essentiellement des marginaux, des laissés pour compte car, pour l’essentiel, l’humanité s’est élevée un niveau au-dessus de l’ancien, scellant derrière elle les ouvertures vers les hauteurs.

Sur ce substrat engageant, Justine Niogret déploie une écriture très travaillée, à l’affût du mot juste. En dépit d’une narration plan-plan et un tantinet linéaire, le roman irradie en effet littéralement d’émotions intenses et contradictoires. L’autrice révèle une poésie des ruines qui nourrit l’imagination et peuple l’esprit d’images fascinantes. Elle ne fait pas dans la demi-mesure, bien au contraire, elle œuvre dans la démesure, alternant passages contemplatifs et excès de violence, sans véritable solution de continuité. Le désespoir et une sourde mélancolie guident le duo Saxe/Dresde dans leurs pérégrinations au cœur des entrailles de la Cité. Ils errent au moins autant dans le labyrinthe urbain que dans les circonvolutions de leur esprit tourmenté, ressassant souvenirs et déceptions. Ils cherchent ainsi à donner un sens à leur existence, ou du moins à trouver un prétexte pour continuer à vivre. Lancé à leur poursuite, Pue-la-Viande apparaît comme le personnage le plus intéressant. Comme souvent chez Justine Niogret, le mal se révèle amplement plus complexe que le bien. Le golem dévoile une ambivalence troublante, au moins égale à celle de ses créateurs humains. Mais, son attitude confirme une vérité. Qu’elles soient artificielles ou organiques, les créatures vivantes restent obsédées par la mort et le néant, quitte à en nier l’évidence.

Avec son atmosphère glauque et inquiétante, ses longues scènes d’introspection, son propos torturé, Cœurs de rouille dénotait dans le positionnement young adult de la collection « Pandore ». Souhaitons que sa réédition chez Mnémos lui redonne davantage de visibilité. Quoi qu’il en soit, le roman de Justine Niogret rejoint ainsi illico ces romans insolites où l’atmosphère d’étrangeté l’emporte sur l’intrigue ou toute autre velléité narrative. Ce roman trouve ainsi sa place aux côté de Aquaforte de K.J. Bishop, de La Vénus anatomique de Xavier Mauméjean et de L’Alchimie de la pierre de Ekaterina Sedia. On a connu pire comme voisinage.

Cœurs de rouille de Justine Niogret – Réédition Mnémos, collection « Hélios », juin 2018

La guerre des pauvres

Fervent laudateur d’Eric Vuillard, la nouvelle de la parution de La guerre des pauvres m’a fortement réjouit d’autant plus que depuis L’ordre du jour, son précédent roman primé au Goncourt, il s’est écoulé près de deux ans. C’est peu, mais c’est aussi beaucoup trop long quand on est un converti impatient.

Court récit de 68 pages, La guerre des pauvres entre en résonance avec l’actualité des gilets jaunes. Mon petit doigt me dit d’ailleurs que la date de parution de l’ouvrage aurait été avancée pour cette raison. Baste, si la thématique de ce texte entre de manière évidente en collision avec les préoccupations sociales du moment, c’est bien parce qu’elle achoppe sur un sujet universel et intemporel, celui de la juste répartition de la richesse. Un fait rendu plus douloureux par une société où la réussite se mesure à l’aune du capital accumulé et de l’accès aux loisirs.

« Alors, il pleut des bulles. Le pape se fâche et quand le pape se fâche, il pleut des bulles. Traduire la Vulgate en anglais, quelle horreur ! Aujourd’hui le moindre mode d’emploi est en anglais, on parle anglais partout, dans les gares, les grandes entreprises et les aéroports, l’anglais est la langue de la marchandise, et la marchandise, aujourd’hui, c’est Dieu. »

La guerre des pauvres convoque le personnage historique de Thomas Müntzer. Fils d’un artisan victime de l’arbitraire seigneurial (il finit ses jours pendu à une potence) et d’une mère vivant dans l’indigence, prédicateur converti au luthéranisme, le bonhomme est surtout connu outre-Rhin pour son rôle dans la guerre des paysans (1524-1525) et pour ses prêches enflammés appelant à la destruction des hiérarchies politiques et religieuses. Un égalitarisme mystique né de la Réforme, de l’humanisme et de l’essor de l’imprimerie, s’inscrivant dans un mouvement plus ample, traversant l’Europe des Lollards de l’Angleterre du XIVe siècle aux mouvements anarchistes en Russie au XIXe siècle. Qualifié par Marx, Engels et Kautsky de premier communiste et par d’autres d’anarchiste chrétien, Müntzer a eu le grand tort de ne pas s’adjoindre la protection de grands seigneurs ou d’autorités civiles municipales, comme l’ont fait prudemment Luther et Calvin. Porté par une foi millénariste irrésistible, il est demeuré convaincu que toute réforme religieuse se devait d’être précédée par une révolution sociale. Un parti pris guère apprécié par les détenteurs de la richesse et du pouvoir. Sur ce sujet, ils n’ont pas changé leur lance, fusil, LBD d’épaule.

En 68 pages lumineuses, Eric Vuillard restitue ainsi le personnage, sa révolte et le contexte de la Réforme qui voit la Bible se démocratiser sous l’effet conjoint de l’invention de l’imprimerie et de sa traduction en langue vulgaire par les humanistes. D’une plume sarcastique, il n’épargne rien, ni les puissants – princes, prélats et bourgeois – , ni l’aveuglement colérique de Müntzer, ni la populace velléitaire, prompte à l’émotion, prête autant à en découdre qu’à se débander devant la menace. Mais surtout, il adresse un formidable message aux révoltes à venir car, à n’en pas douter, en dépit des discours appelant à la fin de la lutte des classes, les raisons de s’insurger devant l’injustice ne sont pas prêt de se dissoudre dans le mirage consumériste mondialisé.

« Le martyr est un piège pour ceux que l’on opprime, seule est souhaitable la victoire. Je la raconterai. »

En dépit de sa brièveté, La guerre des pauvres en impose donc par sa puissance d’évocation et par le caractère saisissant de son propos. A mettre en parallèle avec L’œil de Carafa de Luther Blissett (aka le collectif Wu Ming).

La guerre des pauvres de Eric Vuillard – Éditions Actes Sud, collection « Un endroit où aller », janvier 2019

Yurlunggur

Voilà près de vingt ans que je chronique des bouquins. D’abord, pour les connards élitistes du webzine Le Cafard cosmique. Puis, pour la revue Bifrost. Et, je me rends compte que mon style a pas mal évolué depuis cette époque. Pendant cette période, je me suis essayé à plusieurs styles, histoire d’affûter ma plume. La chronique en immersion me plaisait bien. En voici un aperçu.

We don’t serve your country

Don’t serve your king

Know your custom don’t speak your tongue

White man came took everyone

We don’t serve your country

Don’t serve your king

White man listen to the songs we sing

White man came took everything

We carry in our hearts the true country

And that cannot be stolen

We follow in the steps of our ancestry

And that cannot be broken

We don’t need protection

Don’t need your land

Keep your promise on where stand

We will listen we’ll unterstand

Mining compagnies, pastoral compagnies

Uranium compagnies

Collected compagnies

Got more right than people

Got more say than people

Forty thousand years can make a difference to the state of things

The dead heart lives here.

The dead heartMidnight Oil

Prologue :

Tropisme irrésistible.

Les pulsations poisseuses de la mer martèlent la laisse mousseuse du bas de plage. La mer parle. La mer chante. Pour qui ? Le vent soufflant par-delà l’horizon – soleil couchant – ébouriffe ses cheveux et modèle son épiderme nu. Il fait chaud.

En ce lieu sacré, saint des saints auquel il est charnellement attaché, c’est l’heure du Rêve. Instant d’intemporalité, qui fut et qui est. Période primordiale où s’unissent le présent, la mémoire vivante et le passé ancestral.

Mémoire du présent qui le rappelle à l’ordre. L’éternité doit s’effacer. Le monde le rappelle à son souvenir. Yurlunggur, le serpent sacré est-il réveillé ? Va-t-il vomir un monde devenu plus adulte ?

Non. Une promesse doit être exaucée. Un serment tenu. Le moment approche. Bientôt. Maintenant. Accélération…

Face A : Le Temps réel.

Fox est jeune. Fox veut réaliser ses rêves. En particulier, celui de sa compagne Flamme. La belle désire arpenter le sol australien. Mais, la vie est courte. Aussi Fox court-il, sans cesse, après le coup suivant, celui qui lui permettra de s’envoler, c’est sûr, vers la terre australe promise. Fox est malin. Il deale de la cocaïne dans les coins louches du parvis de la Défense. Il consomme aussi. La coke aiguise ses facultés. Elle accélère ses réflexes, dope son intellect, assouplit son corps, efface la peur et occulte la douleur. Il est meilleur. Il est LE meilleur. Fox est affûté. Toujours à la recherche du « gros coup ». Le dernier, celui qui lui permettra de s’offrir son billet. Mais, la course est sans fin. La déchéance approche. A moins, que cette dernière combine ne le mette à l’abri. Il doit livrer des armes à des inconnus dans un parking souterrain. Trois types louches à l’allure et aux manières sauvages. Peu importe l’usage qu’ils en feront. Ce qui compte, c’est le pactole. La grosse galette (« roule roule la galette »).

C’est Joao qui l’a mis en contact avec ces lascars. Un mec droit mais un peu énigmatique. Fox le croit indien. L’est-il vraiment ? Fox ne voit pas cette belle porte qui détonne dans l’appartement sordide du supposé indien. Lourde, taillée dans un beau bois veiné, poncée et polie jusqu’à être aussi lisse qu’une peau d’enfant. Que masque-t-elle ? Une chambre ou un autre sanctuaire plus primordial ? La question n’est pas posée. Peut-être plus tard par Flamme à la recherche de son homme.

En attendant, l’affaire dérape. Les événements se cabrent. Sin, un des potes de Fox, morfle. Coma profond. Fox est surveillé puis pourchassé par les féroces du parking qui se révèlent être les Tueurs de la Nouvelle Lune. Son appartement est dévasté et Flamme demeure introuvable. Sans doute est-elle morte comme l’atteste le cadavre défenestré en bas de l’immeuble. Fox s’échappe au volant de sa Toyota. Il se souvient des deux mots inscrits comme une balafre sanglante sur le mur de son appartement : DHUNUPA ROM. « Telle est notre Loi ». Quelle loi ? Son destin lui glisse entre les mains.

Face B : Le Temps du rêve.

Sur l’autoroute, Fox roule pied au plancher. Il hallucine. Les informations se télescopent dans sa caboche. Son cerveau carbure aussi vite que sa voiture et risque la surchauffe. La police le traque-t-elle ou non ? Flamme est-elle vraiment morte ? Les Tueurs de La Nouvelle Lune, leur chef Redrun en tête, sont-ils à ses trousses ? Il enfourne une cassette dans l’autoradio de la Toyota. Les premières notes de « Gimme shelter » de The Sisters of Mercy résonnent dans l’habitacle.

Oh, see the storm is threatening
My very life today
If I don’t get some shelter
Yeah, I’m gonna fade away

War, children
It’s just a kiss away
It’s just a kiss away
Yeah Oh, see the fire is sweeping
Down through the streets today
Burning like a bright red carpet
Another fool who lost the way

Rape. murder.
It’s just a kiss away
It’s just a kiss away
Yeah

Oh, see the storm is threatening
My very life today
If I don’t get some shelter
Yeah, I’m gonna fade away

Love, sisters
It’s just a shot away
It’s just a shot away
Love, sisters
It’s just a shot away
Shot away
Shot away

War, children
It’s just a kiss away
It’s just a kiss away
War, children
It’s just a kiss away
Kiss away
Kiss away

Rape. murder.
It’s just a kiss away
It’s just a kiss away
Rape. murder.
It’s just a kiss away
Kiss away
Kiss away

La nuit est tombée. Soudain une Saab 900 Turbo noire aux vitres teintées bleue le prend en chasse. Elle déboîte, le menace. Les étincelles fusent, le véhicule tangue. Elle l’a touchée. Ce sont les tueurs de la Nouvelle Lune forcément – Redrum au visage noir couturé de cicatrices et ses deux sbires. La course-poursuite s’engage. Road movie ? Non, stock-car movie. Fox slalome entre les autres voitures. Il accélère, freine, déboîte. Rien n’y fait. La Saab lui colle au pare-choc. Les phares éclairent l’intérieur de l’habitacle dessinant sa silhouette dans le miroir de courtoisie. Les chasseurs le mirent dans leur ligne, prêt à faire un carton. Ils sont acharnés et ne le lâcheront pas. Le Rêve se substitue à la réalité sans que la drogue n’y puisse plus rien. La cocaïne est un allié puissant mais elle ronge le cerveau. La sueur colle à son épiderme glacé comme la peau d’un serpent. Yurlunggur, le python sacré est réveillé. Fox n’a plus de prise sur son destin. Il fonce, droit devant. Les rails de sécurité sont comme les parois rayées du canon d’une arme. Il doit combattre. Plus le temps de s’effrayer. Plus le temps de songer à Flamme.

No time for cry.

It’s just a feeling
I get sometimes
A feeling
Sometimes
And I get frightened
Just like you
I get frightened too
but it’s…

(no no no) No time for heartache
(no no no) No time to run and hide
(no no no) No time for breaking down
(no no no) No time to cry

Sometimes in the world as is you’ve
Got to shake the hand that feeds you
It’s just like Adam says
It’s not so hard to understand
It’s just like always coming down on
Just like Jesus never came and
What did you expect to find
It’s just like always here again it’s…

(no no no) No time for heartache
(no no no) No time to run and hide
(no no no) No time for breaking down
(no no no) No time to cry

Everything will be alright
Everything will turn out fine
Some nights I still can’t sleep
And the voices pass with time
And I keep
[repeat]
No time for tears
No time to run and hide
No time to be afraid of fear
I keep no time to cry

(no no no) No time for heartache
(no no no) No time to run and hide
(no no no) No time for breaking down
(no no no) No time to cry

La destination de Fox est déjà fixée. Au bout de la piste asphaltée, sur une plage, Yurlunggur l’attend. Honorera-t-il son rendez-vous ? Renaîtra-t-il, craché violemment, à la face du monde ? A lui de modeler son avenir. Et les chants retentissent de plus en plus forts dans sa tête. Sourds, graves, monotones et accompagnés d’un cliquetis rythmé.

Épilogue :

Le roman est posé sur le bureau, refermé, et pourtant il reste bien présent. Bon récit, court et nerveux. Il reste imprimé dans sa mémoire. Le sang qui pulse dans ses tempes, redescend peu à peu. Son voyage immobile en une autre dimension est terminé. Moment d’écriture accouché au forceps. Il lira un autre livre, un autre jour. Pour l’instant, la mer dont le ressac découvre et recouvre la plage éternelle l’appelle.

Yurlunggur de Jean-Marc Ligny – Editions Denoël, collection « Présence du Futur », 1987