Inner City

Paris, dans le futur. La ville lumière n’est plus qu’une coquille vide, parcourue par des automates dévolus à son entretien. Une cité assiégée par la masse grouillante des Outers, vivant à Slum City derrière une barrière maintenue sous très haute tension. Entre les anciennes banlieues, au-delà du périphérique, et l’intra-muros préservé prévaut désormais un apartheid socio-spatial qui ne ménage guère d’espoir. Pour les Outers, coupés des bienfaits de MAYA, le réseau global omnipotent et omniscient, l’existence se réduit à un quotidien précaire, fait de rapines, de débrouille et de violence. Pour les Inners, une vie encapsulée dans un conapt, branchés sur la Haute Réalité, autrement dit une existence virtuelle, par procuration, dans les multiples programmes et mondes utopiques hébergés par MAYA, jusqu’à perdre parfois le sens de la réalité. Heureusement, en cas d’erreur-système, de breakdown insurmontable, de schize dangereux ou d’immersion en abgrund, ce néant hors-programme du cyberspace où finissent par échouer les Inners ayant débridé leurs consoles, cracké leurs garde-fous ou dépassé leur temps de connexion, Mens Sana veille et dépêche immédiatement ses agents pour ramener les imprudents à la Basse Réalité, la seule qui importe. Kris a l’habitude d’intervenir dans ce type de situation. Meilleur agent de Deckard (on t’a reconnu Harrison), le big boss un tantinet atrabilaire de Mens Sana, elle se voit contrainte de sortir de sa zone de confort par un serial killer agissant en Haute Réalité. Son enquête ne tarde pas à la mettre sur la piste d’un stringer qui, tout en œuvrant pour le compte d’une grosse boîte de simédits, nourrit une activité occulte de hacker.

Ne tergiversons pas. En dépit de la mise à jour des aspects technologiques créditée par la réédition de ActuSF, Inner City nous replonge sans préambule pendant les années 1990. Le roman appartient en effet à la période cyberpunk de Jean-Marc Ligny, entamée avec Cyberkiller (1993) pour s’achever avec Slum City (1996), un titre destiné à un lectorat plus juvénile. Avec son cyberspace,  sa connexion via des lunettes, pas vraiment en verres miroirs, plutôt des cyglasses avec sondeurs proprioceptifs, le roman affiche d’emblée la couleur, celle d’une science-fiction dystopique, un tantinet datée, mais considérée par certains comme un horizon indépassable. Et, à lire les compte-rendus sur l’état actuel du monde, on n’est pas loin de leur donner raison (ne m’obligez pas à lâcher le rameau d’olivier que je tiens dans ma main droite).

Bref, Inner City accuse son âge d’un point de vue conceptuel, même si la petite musique autour de la cyberaddiction ne paraît pas complètement périmée. A ceci, ajoutons une intrigue de roman noir, où le hacker incarne la figure ambivalente de la rébellion et le serial Killer une routine bien pratique pour générer le frisson. On vous le dit, tout ceci accuse son âge. Même l’atmosphère de guerre civile larvée entre Outers et Inners, qui n’est pas sans rappeler celle des romans de Joël Houssin, nous renvoie à une époque où l’ici et maintenant tentait de supplanter l’ailleurs et demain.

Pour autant, cette accumulation de clichés et de poncifs ne fait pas d’Inner City un mauvais roman. Tout au plus une histoire de série B, sous-tendue par une intrigue nerveuse qui, hélas, a quand même tendance à faire pchittt ! Que retenir alors ? Un vrai plaisir à raconter une histoire sans faire de chichis. Des clins d’œil à d’autres titres de Jean-Marc Ligny lui-même, en particulier la Saga d’Oap Täo. Des trouvailles visuelles et langagières irrésistibles, notamment pendant les virées à Slum City. Dommage qu’elles ne soient pas plus développées d’ailleurs. Ah oui, j’allais oublier : un Grand prix de l’Imaginaire (non, ce n’est peut-être pas un gage absolu).

En attendant de trancher définitivement, les amateurs de cyberspace à papa et de science-fiction vintage trouveront sans doute leur plaisir à découvrir Razzia (2005), la suite d’Inner City. Un titre issu d’un atelier d’écriture virtuel animé par Jean-Marc Ligny en collaboration avec la médiathèque de Houilles, à partir du premier chapitre d’un roman inachevé. Les autres… Bon, « fais ce que voudras » comme disait l’aut’.

Inner City de Jean-Marc Ligny – Éditions ActuSF, collection « Hélios », novembre 2015

Les Neuf Noms du Soleil

Reprenant à son compte la formule de Dumas, Les Neuf Noms du Soleil viole l’Histoire de Xénophon d’Athènes pour lui donner une belle progéniture, riche en morceaux de bravoure, en batailles épiques et en actes héroïques, renvoyant la plupart des récits de fantasy aux calendes grecques. Le roman de Philippe Cavalier confirme ainsi que rien ne peut se substituer à la matière historique, en terme d’authenticité, lorsqu’il s’agit d’échafauder intrigues politiques ou familiales, quand on souhaite mettre en scène batailles et affrontements, voire camper des personnages mémorables. Bref, rien ne vaut la réalité lorsque l’on souhaite alimenter en images fortes le théâtre de l’imaginaire.

L’expédition des Dix Mille, narrée dans l’Anabase par Xénophon, appartient ainsi à ces gestes épiques, au même titre que l’Iliade ou l’Odyssée si l’on reste dans le domaine grec, dont le récit a rejoint la postérité, montrant le chemin à d’autres conquérants. Elle témoigne également de l’éveil d’une culture européenne, façonnée au fil des récits de la Chanson de Roland, des légendes arthuriennes et des sagas scandinaves. Cette Matière de Bretagne, d’Italie ou de France dont les modèles irriguent jusqu’à nos jours l’imaginaire de la fantasy.

Pour revenir à Xénophon, que nous décrit exactement l’Anabase ? Au lendemain de la seconde partie de la Guerre du Péloponnèse qui voit la démocratie athénienne vaincue et la puissance de Sparte sévèrement amoindrie, le récit de Xénophon raconte la participation de mercenaires grecs, issus de plusieurs cités autrefois ennemies, à la guerre opposant les deux héritiers de l’Empire achéménide. Attirés par les perspectives de pillage qui s’offrent à eux, mais sans doute aussi tiraillés par l’envie de se venger d’un empire perse ayant tenté de les asservir pendant les guerres médiques, les Grecs prennent le parti du cadet Cyrus contre l’aîné déjà couronné, Artaxerxès II. Un mauvais choix puisque l’expédition s’achève par la mort de Cyrus pendant la bataille de Cunaxa, livrée aux portes de Babylone. L’Anabase devient à partir de cet événement le récit de la retraite des Dix Mille qui voit les mercenaires se jouer des périls pour regagner leur patrie natale, au prix de combats incessants contre l’armée perse et les peuplades sauvages des pays qu’ils traversent. Une geste héroïque qui en inspirera sans doute une autre, celle d’Alexandre le Grand.

Mais, revenons au roman de Philippe Cavalier. Sous sa plume, le périple des Dix Mille se transforme en épopée violente, se parant des couleurs de l’Histoire pour mieux nous tromper. Prenant racine dans la Grèce classique, à l’époque de la Guerre du Péloponnèse, Les Neuf Noms du Soleil commence presque tranquillement, reconstituant avec soin et minutie le paysage social, cultuel et politique de l’Attique de la fin du Ve siècle av. J-C. On assiste aux derniers combats de la première partie de la guerre entre Sparte et Athènes, aux ravages de la peste qui finit par emporter Périclès et son hégémonie. On goûte à la vie et à la morale des Euménides, vieilles familles de l’aristocratie grecque, plus proches des valeurs défendues par les Spartiates que d’un Démos sensible aux promesses des démagogues. On participe à la grande procession des Panathénées, arpentant avec la foule les abords du Parthénon sur l’Acropole. On côtoie enfin quelques unes des grandes figures de la Grèce antique dont le souvenir fait le bonheur de l’amateur d’humanités, Socrate bien entendu, mais aussi Platon (de manière plus défavorable), Alcibiade, Thucydite, Nicias

Et puis, avec la fin de la guerre du Péloponnèse, les événements se précipitent. À la jeunesse de Xénophon, à ses années de formation auprès de sa famille et durant son emprisonnement à Sparte, succède le récit de son exil et de sa participation à l’expédition des Dix Mille, dirigée par le stratège Cléarque. Le jeune Athénien rejoint l’armée hétéroclite rassemblée par Cyrus à Sardes. Le rythme s’accélère alors, Philippe Cavalier s’attachant désormais au plus près de la progression de la troupe jusqu’aux portes de Babylone, où les adversaires amassent leurs forces avant de les lancer à l’attaque durant la bataille de Cunaxa. L’affrontement est sans doute le point culminant du roman. Un morceau de bravoure où se déchaîne l’art de tuer des phalanges grecques. L’auteur décrit sans fard l’engagement violent des combattants et des animaux, chevaux et éléphants, ne faisant l’impasse sur aucune blessure, ni les décapitations, ni les démembrements, ni les éventrations. Sous sa plume, le champ de bataille se révèle une mêlée confuse et brutale que n’aurait pas désavoué Robert E. Howard. Il ne nous épargne pas davantage la curée provoquée par la prise du camp d’Artaxerxès. Une mise à sac impitoyable menée par des hoplites qui ne savent pas encore qu’ils appartiennent au camp des vaincus.

Arrivé à ce point de basculement, le récit s’oriente vers la description de la longue retraite des mercenaires grecs, exploit accompli sous la menace constante des contingents innombrables de l’Empire perse. S’ensuit un long périple jalonné d’embuscades, de batailles harassantes, de tueries répétitives qui épuisent autant l’armée grecque que le lecteur. Sans doute l’éditeur eût-il dû procéder ici à quelques coupes, mais on ne lui en veut pas de trop, car cela permet de faire oublier l’amourette et les étreintes moites de Xénophon avec sa jeune épouse. Un peu too much, quand même.

Si l’Histoire constitue le principal moteur du récit des Neufs Noms du Soleil, Philippe Cavalier flirte également avec la fantasy, celle de Salambô de Gustave Flaubert ou de L’Atlantide de Pierre Benoît, multipliant les clichés orientalistes. De la péninsule d’Anatolie à la Colchide, en passant par l’Arménie sauvage, les Dix Mille se frottent à des peuples échappés d’une géographie imaginaire. Ménades tentatrices, androphages monstrueux terrés dans les profondeurs infernales de la montagne, cité cachées, divinités chthoniennes, rites dionysiaques, hordes cannibales aux pratiques impies, l’auteur laisse libre cours à son imagination pour combler les zones d’ombre du récit, donnant lieu ainsi à quelques belles pages horrifiques, voire carrément gores, dont on goûte le caractère effroyable.

Les Neuf Noms du Soleil a donc de quoi réjouir l’amateur de péplum, de démesure, d’épopée violente et de personnages bigger than life. Bref, l’amateur d’aventures sans autre arrière-pensée que celle de divertir de manière intelligente. La denrée est rare par les temps qui courent.

Les Neuf Noms du Soleil de Philippe Cavalier – Éditions Anne Carrière, mai 2019

Vagabond

Voici une chronique qui entrera sans doute en compétition parmi les articles les plus courts de ce blog. Peut-on parler de chronique d’ailleurs ? Sans doute non. Parlons plutôt d’impressions livrées à chaud pour un titre m’ayant laissé froid. Chaud et froid ? Peu me chaut l’effroi que je vais susciter.

Vagabond est un court texte de Franck Bouysse, auteur français désormais primé et réputé auprès de nombreux critiques et autres éminences du web. Un good buzz, comme on dit du côté de la hype. Ayant déjà lu et apprécié Grossir le ciel, je me suis dit pourquoi pas ? Pourquoi ne pas poursuivre la découverte de son œuvre avec ce court texte, réédition du même titre paru chez le micro-éditeur Écorce ? On dira que j’ai manqué d’inspiration sur ce coup. Bref, dans cette novella, on suit un musicien solitaire, pour ainsi dire mutique, qui noie son spleen dans l’alcool. Hanté par une passion passée, il se laisse doucement couler, entre deux prestations nocturnes dans un bar mal famé. Son quotidien se réduit ainsi à une poignée de souvenirs, à un environnement sordide et à l’amertume d’une existence ratée.

Les amateurs de Franck Bouysse ne tariront sans doute pas d’éloges pour ce court texte, charpenté comme un morceau de blues, genre musical auquel il acquitte son tribut sans déshonneur. Pourtant, la lecture de Vagabond me fait mettre le doigt sur un fait qui m’agace de plus en plus. L’afféterie dont fait montre l’auteur dans ses descriptions, sa propension aux tournures alambiquées et aux images surjouées. Certes, le texte ne manque pas de qualités. Il nous immerge dans la psyché d’un type, malade d’amour, n’arrivant pas à faire le deuil d’une relation passée, et qui perd pied, peu-à-peu, se coupant du réel. Mais, je n’ai pu m’empêcher de tourner les pages sans enthousiasme, en dépit des quelques fulgurances qui jalonnent le texte, ne parvenant pas à me départir d’un ennui profond. Fort heureusement, le format novella a écourté mon calvaire. Le style pour le style, ça finit par saouler.

Vagabond de Franck Bouysse – Éditions Écorce, 2013, réédition La Manufacture de livres, 2016

La Lumière des morts

Thierry Di Rollo fait partie des auteurs dont j’aborde chaque roman en prenant le temps, histoire d’apprécier l’alchimie puissante de son écriture, mais aussi parce qu’il nous renvoie à l’ambivalence de notre nature humaine, c’est-à-dire de créature raisonnable en lutte contre ses mauvais penchants. Le bonhomme ayant décidé d’arrêter d’écrire, voici l’occasion de se replonger dans son œuvre pour lui adresser un hommage, en quelque sorte, avec le secret espoir quand même, de le voir retrouver l’inspiration.

Dans le futur, l’Afrique n’en finit pas de crever de pauvreté. Les parcs naturels ne sont plus que des mouroirs, où la faune meurt doucement, emportée par les relations incestueuses et la dégénérescence de son génome. Un triste spectacle pour un public pointant aux abonnés absents, mais qui semble encore faire le bonheur d’une poignée de vétérinaires sadiques. Dans le futur, l’Europe s’enfonce dans la grisaille et la ségrégation sociale. Loin des zones franches habitées par les privilégiés, les rues des grandes villes sont devenues des abattoirs à ciel ouvert, parcourues par des shooters qui traquent les criminels afin de les « retirer » définitivement du paysage. Dans les caves obscures ou les ruelles douteuses et jusque dans les sous-sols des hôpitaux, la viande humaine se négocie très cher, permettant aux damnés de l’artère d’économiser un bien maigre pécule. Tous en Europe semble porter sur leurs épaules le fardeau de l’homme blanc, cher à Kipling. Une charge pesante composée des crimes et lâchetés accumulés au fil du temps par une société pourrie jusqu’à l’os.

« Le monde a toujours préféré se déplacer à l’aide de béquilles plutôt que d’apprendre tout simplement à marcher. »

L’univers de Thierry Di Rollo offre au lecteur tout un nuancier d’émotions intenses. D’abord, les teintes sombres du désespoir, des zones d’ombre propices à tous les renoncements, à toutes les compromissions et tous les actes abjects que l’humanité ne manque pas d’accomplir en se cherchant des excuses. Puis les couleurs froides, porteuses d’absence d’empathie pour autrui, celle d’une société inhumaine où la vie n’a qu’une valeur marchande aléatoire et où pullulent les grands malades, pervers narcissiques, manipulateurs et autres prédateurs dépourvus de sens moral. Enfin le rouge, sanglant, celui des existences fauchées sans vergogne. L’univers de Thierry Di Rollo impressionne la rétine pour mieux vous assommer.

Avec La Lumière des morts, l’auteur pose le troisième jalon d’une fresque romanesque qu’il convient désormais d’appeler la « Tragédie humaine ». Une œuvre très picturale dont les pigments puisent leurs nuances aux tréfonds de l’esprit humain. On suit ainsi deux personnages, en quête de rédemption. Une tentative vouée à l’échec puisqu’ils portent en eux les germes de leur déchéance. Oscillant sur le fil de la folie, Dunkey, le médiocre trafiquant de rebuts, et Linder, la mère devenue shooter pour conjurer la mort de son fils, survivent tant bien que mal, hantés par le poids de la culpabilité. De la réserve animalière africaine de BostWen, où il veille sur l’agonie des derniers lions, aux bas-fonds de la cité, où elle traque et abat sans sommation les criminels, le duo fuit surtout le cauchemar d’une existence définitivement brisée, au sein d’un monde tombant en déliquescence. On reste ainsi longtemps marqué par la folie furieuse de Dunkey, poussé au crime par la vision d’un rhinocéros nimbé d’une lueur bleutée spectrale. On accompagne la douleur de Linder, superbe personnage féminin engagé sur la voie de la vengeance cathartique jusqu’à perdre la raison.

Si la science-fiction semble ici encore au cœur de l’écriture de Thierry Di Rollo, l’auteur n’hésite pas à tremper sa plume à l’encre la plus sombre du roman noir. Par ses thématiques et ses motifs, La Lumière des morts emprunte en effet au genre son atmosphère, sa coloration sociale et politique. Sur le dernier terme, il faut le prendre dans sa meilleure acception, pas celle du militant borné, plutôt la manière de l’enquêteur désabusé, qui sait que rien ne peut infléchir le pourrissement général de la société, mais qui ne s’exonère pas de sa responsabilité quand il s’agit de rétablir un tort.

La Lumière des morts irradie d’une tristesse profonde, une poésie du désastre qui nous sort de notre zone de confort, nous immergeant dans un univers où les hallucinations prennent corps et chair. À suivre maintenant avec La Profondeur des tombes, prochaine étape de mon parcours de lecture.

Additif : Pour les curieux, séances de rattrapage pour Number Nine et Archeur.

La Lumière des morts de Thierry Di Rollo – Réédition Folio, collection « SF », 2004

Goodbye Billy

Après dix sept ans de bons et loyaux services, l’agent spécial Richard Benton se retrouve muté comme chef des Archives tronquées. Un enterrement de première classe dans les tréfonds de la bibliothèque du Congrès auprès de ceux que l’on surnomme les rats de poussière. À moins qu’il ne puisse rebondir après cette période de purgatoire administratif. En attendant, l’ex-agent du FBI doit prendre ses fonctions et découvrir sa nouvelle équipe réduite à trois personnes, restriction du budget oblige. Un vieil hippie, un tantinet anar, une punkette douée pour l’informatique et une experte de l’Internet à laquelle aucun pare-feu ne résiste. Le trio est chargé d’exhumer dans les archives les secrets de l’Histoire les mieux cachés, de collecter et recouper les informations, quitte à agacer l’establishment. En leur compagnie, Dick Benton ne tarde pas à se frotter à un candidat républicain à l’élection présidentielle, à ses ex-collègue du FBI et à une équipe de gros bras très dangereux.

Ne tergiversons, si je ne peux pas affirmer avoir détester Goodbye Billy, le roman de Laurent Whale n’a guère soulevé mon enthousiasme. Paru aux éditions Critic dans leur collection consacrée aux thrillers, l’ouvrage initie une série dédiée à une équipe d’archivistes, chargée d’enquêter dans le passé de l’histoire américaine afin de dévoiler ses angles morts. Si le principe paraît intéressant, voire stimulant, on ne peut pas dire que sa réalisation soit convaincante. Laurent Whale se contente de survoler (euphémisme) les aspects historiques pour se concentrer sur ses marottes. On retrouve ainsi le goût pour l’aviation dont il a déjà fait montre dans la « Saga Costa », un peu de sexe décomplexé (et assez ridicule), mais également un rejet affirmé de la classe politique et de ses magouilles. Hélas, en dépit d’un état d’esprit se voulant libertaire, Goodbye Billy se révèle surtout perclus de poncifs et de tics de langage qui m’ont passablement agacé.

Pour commencer, Laurent Whale reprend à son compte l’hypothèse de la survie du Kid, lui donnant quelques dizaines d’années de vie supplémentaires. Il confirme ainsi les doutes de certains de ses contemporains sur la sincérité de Pat Garrett. Hélas, les péripéties vécues par le Kid au-delà de son décès officiel ne paraissent guère crédibles, pour ne pas dire abracadabrantesques. Sans entrer dans les détails, Laurent whale masque avec difficulté sa sympathie pour l’outlaw, privilégiant le mythe plutôt que l’Histoire, tout en assurant au personnage une longévité insolente. Un défaut s’expliquant sans doute par un excès de visionnage de Pat Garrett et le kid de Sam Peckimpah. Je lui pardonne, étant moi-même plutôt fan du film. Mais là n’est pas le point le plus problématique du roman.

En effet, Laurent Whale applique de manière trop systématique les recettes du thriller. Chapitres courts s’achevant sur un cliffhanger, personnages stéréotypés à l’excès, manichéisme à tous les étages, dialogues réduits à leur stricte fonction utilitaire, l’ensemble paraît très fabriqué, voire trop. D’aucuns parleraient de style fluide. Pour ma part, je le trouve extrêmement pauvre, grevé de surcroît par un problème de rythme surprenant. Tout la première partie du roman est en effet très statique, pour ne pas dire mollassonne. On s’enferre dans une enquête dépourvue d’originalité, avec en arrière-plan la menace de forces occultes guère préoccupées par l’altruisme. On a vu cela mille fois dans n’importe quelle série policière américaine.

Puis, Laurent Whale abandonne le registre complotiste, optant pour un fly novel jalonné de rencontres improbables, notamment avec un milliardaire texan et un ancien militaire, amateur de vieux zincs. Le rythme s’accélère considérablement, sans devenir pour autant frénétique, et les morceaux de bravoure s’enchaînent sans que l’on ne frémisse vraiment tant les péripéties paraissent capillotractées. En fait, la tension dramatique reste désespérément à l’étiage et l’on tourne les pages sans passion, persuadé que rien de fâcheux ne risque d’arriver à Dick Benton et ses compagnons.

Bref, je ne peux m’empêcher de considérer Goodbye Billy comme une distraction sans conséquence, où l’enthousiasme pointe aux abonnés absents. Et, si l’on souhaite se venger littérairement du monde, on peut passer son chemin car tout paraît ici trop facile, trop prévisible. Sans vouloir être méchant, ce premier volet des « Rats de poussière » me fait un peu l’effet d’une Agence tout risque des bibliothèques, mais sans la folie douce de Looping. Dommage.

Goodbye Billy – Les Rats de poussière 1 de Laurent Whale – Réédition Gallimard, collection « Folio policier/Thriller », septembre 2015

Tuer Jupiter

Le 2 décembre 2018, la dépouille du plus jeune président de la Ve République entre au Panthéon au terme d’un hommage national grandiose, faisant office de sacre pour un personnage ayant brûlé toutes les étapes d’une ascension politique hors norme. À rebours de cet événement, au sens médiatique du terme, François Médeline remonte le fil d’un assassinat prémédité par des forces tout sauf occultes, mêlant le drame intime de la mort d’un homme ordinaire à ses répercutions médiatiques, celles de la disparition d’une image forgée par la communication, icône adorée des uns et honnie des autres.

De Washington à Moscou, en passant par Aubervilliers, des alcôves du pouvoir aux coulisses des médias de masse, via des réseaux-sociaux bruissant du bruit blanc des fake news, des rumeurs et autres communiqués officiels, l’auteur met en scène les jeux de la communication politique et du marketing, appelés en d’autres temps la société du spectacle.

« The Medium Is The Message. »

La plume de François Médeline sait se faire aiguisée lorsqu’il s’agit de brosser un portrait grinçant de quelques grands de ce monde dit civilisé. En fin connaisseur d’un milieu qu’il a côtoyé de près, il joue ainsi avec l’image des Trump, Poutine, Collomb, Larcher et bien d’autres, imaginant des morceaux de bravoure d’une drôlerie bigger than life. Parmi ces perles, on retiendra surtout le dialogue surréaliste entre Trump et son fils Baron, mais aussi l’entretien improvisé de Poutine avec son masseur attitré, sans oublier le monologue entre la dépouille du jeune président et l’experte en thanatopraxie chargée de l’embaumer, ou enfin le prosaïsme de l’intimité du couple formé par Bibi et Manu. Rien ne semble arrêter le mauvais esprit de François Médeline qui singe avec gourmandise les postures et impostures des grands serviteurs de l’État, pastiche avec gouaille leur discours, tout en démasquant les faux-semblants et non-dits qui les émaillent. Bref, il se livre avec générosité à un jeu de massacre qui provoque plus d’une fois un rire nerveux ou suscite l’accablement.

Si cet aspect du roman convainc sans peine, il faut convenir que celui-ci manque de substance pour le reste. À force de vouloir se montrer strictement amusant, l’auteur en oublie de traiter l’objet même de son propos, l’événement médiatique, se contentant d’en survoler l’écume brouillonne. Si le médium est le message, Tuer Jupiter constitue un bien maigre viatique contre ses effets délétères. De surcroît, François Médeline préfère s’égarer dans un ersatz d’histoire secrète à la manière d’un James Ellroy, acquittant d’ailleurs son tribut au « Dog » dans un court chapitre, tout en adressant un clin d’œil à l’un des personnages de son propre roman La politique du tumulte. Son propos se perd ainsi dans un vague complot fomenté par des puissances aux desseins médiocres, enferrées dans leurs réflexes d’animaux. Bref, on se dit que tout ceci est au final très léger, même si le style percutant de l’auteur rend la lecture aisée et agréable.

Tuer Jupiter se révèle donc une lecture divertissante où le pouvoir apparaît comme un exercice trivial, transcendé par un storytelling peinant à masquer la triste banalité des ego.

Tuer Jupiter de François Médeline – La Manufacture de livres, septembre 2018

Jim Morrison et le diable boiteux

Jim se sent plus poète que chanteur. Il aimerait tourner un film expérimental dans la lignée de cette nouvelle vague qui émerge en France. Il aimerait aussi claquer la porte de ce cirque où on le jette en pâture à une foule venue pour assister à ses provocations. Avec sa patte folle, Gene court avec difficulté après le succès passé, interprétant des standards n’intéressant plus guère que les pères de famille. Il croule sous les factures, les pensions alimentaires, singeant la même pantomime depuis Be Bop-A-Lula. Arrivés à la croisée des chemins, tout deux doivent faire face à leur plus grand défi : vieillir.

« Entre la vérité et le mensonge existe une zone libre appelée roman. »

Depuis sa création, le statut du roman pose question, alimentant une abondante littérature, y compris de la part des romanciers eux-mêmes. En reprenant la citation de Victor Bourdreaux, l’un de ses propres personnages de polar, Michel Embareck ne cache pas ses ambitions. Rejouer la rencontre entre Jim Morrison et Gene Vincent en mettant à profit le recul du temps et son regard critique d’érudit du rock. Jim Morrison et le diable boiteux apparaît ainsi comme un hybride où le mensonge et la vérité se conjuguent pour accoucher d’un effet de réel diablement convaincant.

Figures iconiques du rock’n’roll, Gene Vincent et Jim Morrisson incarnent pour leur génération respective la révolte de la jeunesse. Une opposition à toutes les conventions et un désir impérieux et immédiat de jouissance sans entraves. Mais, si la hargne transgressive de l’archange du chaos a inspirée celle du roi lézard, les deux icônes ne se retrouvent guère que sur le terrain de la musique et surtout du blues.

Personnalités controversées, nimbées d’une aura de scandale, carburant à la morphine, à l’alcool et à d’autres stupéfiants, les deux artistes sont également l’émanation de leur époque, celle de l’après-guerre pour Gene Vincent, celle de l’utopie hippie pour Jim Morrison. Au travers de leur itinéraire chaotique, Michel Embareck retrace une bonne part de l’histoire américaine, de la guerre de Corée à celle du Vietnam, en passant par Woodstock et Altamont. Trente glorieuses rythmées au son des riffs rageurs d’une jeunesse avide de nouvelles sensations et cherchant à tailler sa place dans une société confite d’ordre et de morale. Et, s’il choisit de situer son roman entre 1968 et 1971, c’est pour retracer à sa manière l’amitié éphémère et improbable entre l’interprète à la patte folle de Be-Bop-A-Lula, dont la carrière flirte avec le néant, et le chanteur séminal des Doors, adulé pour ses frasques éthyliques. Deux voix entrecoupées par le Midnight Rambler, vieil animateur de radio à la retraite, confesseur et témoin critique de l’évolution du rock, dont les réflexions formulées a posteriori rappellent si nécessaire, l’illusion entretenue par les révoltes juvéniles.

« Le blues, le jazz, le hillbilly, la country and western ont-ils changé la Constitution ? Pas plus que le peace and love des hippies n’a empêché Bob Kennedy et Martin Luther King de se faire dessouder. Pas plus qu’il n’empêchera les B-52 de décoller. La musique, toutes les musiques, ne sont que des interludes de bonne humeur, de sueur, d’oubli dans les égouts de la vie. »

Avec Jim Morrison et le diable boiteux, Michel Embareck nous livre une œuvre gouailleuse et réjouissante qui ne s’embarrasse pas des afféteries du mythe ou de la nostalgie. Voilà qui me donne désormais furieusement envie de lire Bob Dylan et le rôdeur de minuit.

Jim Morrison et le diable boiteux de Michel Embareck – Éditions l’Archipel, 2016