Spartacus

Figure iconique et populaire, notamment auprès des penseurs communistes, Spartacus nous est sans doute plus connu grâce au roman de Howard Fast et grâce à son adaptation hollywoodienne par Stanley Kubrick, avec le sémillant Kirk Douglas dans le rôle titre. Les sources antiques sont quant à elles beaucoup moins prolixes sur le sujet, si l’on fait abstraction de Salluste, cantonnant l’esclave thrace au mauvais rôle. À la décharge des Romains, reconnaissons qu’il n’est jamais très agréable de relater ses propres défaites, surtout lorsque l’ennemi appartient à l’engeance servile, les maîtres préférant louer leurs vertus plutôt que leurs vices et faiblesses. Bref, la Troisième Guerre servile est surtout la guerre Spartacus, le gladiateur ayant montré quelques qualités militaires pour organiser les rebelles, au point de menacer le cœur même de la République.

Gagnons maintenant un peu de temps en passant outre le sempiternel résumé. En lisant le Spartacus de Romain Ternaux, on se rend compte assez rapidement qu’il n’entre pas dans ses intentions de nous livrer une énième variation sur le personnage du gladiateur et encore moins d’en dresser un panégyrique fiévreux (sploush sploush!). Bien au contraire, il nous convie à un exercice de démythification qui confine à la pochade adolescente. Spartacus est ainsi descendu de son piédestal en marbre, ravalé au rang d’individu médiocre à tous points de vue. Dépourvu d’une véritable ambition, si ce n’est celle d’échapper à son épouse tyrannique et nymphomane, il affronte dans les arènes de Capoue les adversaires proposé par Lentulus, son manager (oups ! Je veux dire laniste), subissant au quotidien les moqueries de Faustus, son alter-ego dans les combats. Jusqu’au jour où STOP ! Il se découvre une conscience politique et prend les armes contre l’oppresseur romain. En fait, il manifeste surtout son mécontentement après un énième coup fourré de Lentulus, le bougre lui ayant piqué la prostituée qu’il comptait lutiner en guise de repos du guerrier. A partir de cet incident, tout se précipite et il devient le jouet d’événements qui le dépassent et dont il se contente d’accompagner le déroulement.

On le voit, tout ceci prête surtout à rire et si l’on retrouve grosso-modo les étapes du périple de Spartacus dans la péninsule italienne, les subtilités du voyage et des batailles sont remisées en arrière-plan pour céder la place aux ratiocinations du gladiateur thrace, dévoilant toute l’ampleur de sa vacuité intellectuelle et de ses obsessions cauchemardesques. Quant à l’historicité du bonhomme, elle subit les derniers outrages d’une langue anachronique et imagée qui évoque le pire (ou le meilleur) des sketchs des Nuls (je sais, je suis vieux). Hélas, Romain Ternaux n’évite pas l’écueil de la lourdeur, les répétitions finissant par se montrer un tantinet ennuyeuses et l’aspect transgressif du récit cédant même la place à une narration plan-plan. Tant pis !

Bref, le Spartacus de Ternaux est une odyssée piteuse, bestiale, pour ne pas dire trash, un déferlement de foutre, de sang et de sueur, où l’auteur passe l’épopée du meneur d’hommes au prisme d’un mauvais esprit grinçant et d’une pléthore de sarcasmes vachards. C’est rigolo tout plein, mais il ne faut pas en attendre autre chose.

Spartacus de Romain Ternaux – Éditions Aux Forges de Vulcain, septembre 2017

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Roi

A l’ombre des oliviers, quelque part entre Toscane et Ombrie, Turpidum, la dernière cité libre étrusque s’apprête à rendre les armes devant l’envahisseur romain. Depuis la chute de la capitale de la Dodécapole, l’Imperium républicain s’est porté vers d’autres horizons, au-delà du détroit de Messine, en Sicile. Mais la Première Guerre punique coûte cher. Elle impose des ponctions plus sévères, en hommes, argent et armes auprès des cités soumises à Rome. Aussi, le roi de Turpidum se voit-il rappeler à ses obligations avec l’arrivée d’envoyés de l’Urbs. De quoi mettre un terme à l’illusion d’indépendance entretenue jusque-là.

Délaissant les accents pompiers de l’épopée, Mika Biermann nous livre avec Roi une version plus prosaïque et malicieuse de la fin de la civilisation étrusque. Sur fond de nature bucolique et indifférente aux turpitudes de l’Histoire, il mêle le péplum à la satire, multipliant les anachronismes de langage, pour mettre en scène une tragi-comédie bouffonne et décalée.

« Quelle est la différence entre un roi et un taureau ? Ben voyons, le taureau rentre entièrement dans l’arène. »

Point d’Alexandre conquérant dans ce court roman. Juste des existences vulgaires, des caractères perdus dans les rêves d’une grandeur appartenant au passé. D’abord Larth, jeune roi malingre et un tantinet dérangé depuis la mort héroïque et vaine de son père, décapité puis démembré par les Romains. Puis sa mère, confinée dans sa chambre sur son lit de mort, n’en finissant pas de se décharner, rongée par un mal inexorable. Son épouse, jeune donzelle délurée, insatisfaite du point de vue charnel, on la dit même encore vierge. Son conseiller, le wêzir, un oriental maquillé comme une mercedes volée, qui prône la tempérance envers l’envahisseur romain, tout en envisageant l’avenir avec fatalisme. Sans oublier Velka, sa vieille nourrice au propos paillard et iconoclaste. Enfin, tout une ribambelle de personnages secondaires, gladiateurs désabusés, commerçants plus attachés aux affaires qu’à leur patrie, gardes velléitaires et enfants mal élevés. Quant aux Romains, ils sont dépeints comme une armée de rustres, de paysans mal dégrossis, sûrs de leur force et du sens de l’Histoire.

Remarquable par son inventivité et sa truculence, Roi se révèle un récit enchanteur et amusant où sous l’apparence de la farce affleurent le drame et une sourde mélancolie.

« Vous savez quoi ? Un monde heureux, ça serait un monde sans route. On resterait assis à l’ombre d’un noisetier, les pieds dans le ruisseau, en train de boire un lait de chèvre. On binerait son potager. On écouterait le bourdonnement des ruches. Un satyre bénévole, juché sur le mur, veillerait. Aucune goule à l’horizon. Aucun conquérant. »

Roi de Mika Biermann – Éditions Anacharsis, 2017

Les Nefs de Pangée

Les mille et une nations de Pangée, continent massif cerné par les flots d’immenses étendues maritimes, effectuent leur Babel tous les vingt-cinq ans, unissant leurs forces pour construire une flotte de nefs géantes afin de chasser l’Odalim, léviathan retors et redoutable. Du succès de l’entreprise dépend la paix et la prospérité pour un cycle complet. De son échec naissent les dissensions et les guerres, source de famines, maladies et bien d’autres malheurs.

Au lendemain d’une terrible tempête, les rescapés de la neuvième chasse rentrent à Basal, la cité la plus peuplée du continent. Une poignée de nefs vaincues, sans trophée à exhiber. Les vénérables ne s’abandonnent pourtant pas au désespoir. Sous l’inspiration du fils aîné de la plus importante famille de la cité, ils décident d’armer une nouvelle flotte, la plus grande jamais rassemblée, mobilisant toutes les forces vives du peuple de Ghiom pour écrire un chapitre supplémentaire de son légendaire.

Les Nefs de Pangée s’annonce comme une œuvre à grand spectacle, pourvue d’une multitude de héros et de caractères secondaires. Une épopée traversée par le bruit et la fureur de batailles homériques. Le roman de Christian Chavassieux est aussi doté d’un worldbuilding solide et dense. De quoi s’immerger de longues heures dans un univers à la fois singulier et familier.

Il faut en effet un peu de temps pour découvrir que le peuple de Ghiom n’a rien d’humain. Leurs mœurs et coutumes les rapprochent certes de l’humanité, à une époque ressemblant à l’Antiquité, mais pour le reste, il s’agit d’une toute autre espèce. S’il faut chercher l’homme dans le roman, on le trouve plutôt du côté de l’ennemi, ce « Flottant » ayant opté pour les étendues maritimes, dont l’altérité est ressentie davantage comme un péril par les habitants de Pangée. Christian Chavassieux ne se contente cependant pas d’inverser les perspectives, il dévoile peu-à-peu une vision bien plus complexe.

Les Nefs de Pangée emprunte beaucoup à Homère, ne démentant à aucun moment son caractère d »épopée, mais le roman de l’auteur français lorgne également du côté des classiques de l’aventure, oscillant entre Moby Dick et l’Iliade, quand il ne fait pas tout simplement allusion aux récits bibliques. Si on ne peut déplorer le manque de souffle du texte ou un style tâtonnant, bien au contraire la langue se révèle à tous points de vue somptueuse, on peut cependant lui reprocher de tirer à la ligne, la répétition des batailles dans le dernier tiers du roman, finissant quand même par lasser.

Au-delà de ses qualités narratives, l’auteur fait également œuvre d’ethnologue, imaginant l’organisation sociétale des gheéms jusque dans leurs unions matrimoniales. Faune, flore, traditions, géographie, il distille un luxe de détails conférant au continent de Pangée une profondeur de champ propice au dépaysement. Un fait dont on peut se réjouir en prolongeant l’exploration grâce au copieux glossaire adjoint au roman.

Ainsi, Les Nefs de Pangée se révèle au final un roman de science-fantasy que n’aurait sans doute pas désavoué Anne MacCaffrey. Une fresque épique sur la fin des temps mais également l’accouchement douloureux d’un monde nouveau.

Les Nefs de Pangée de Christian Chavassieux – Réédition Mnémos, collection « Hélios », 2017

Ma Zad

Arrivé au mitan de son existence, Camille Destroit se livre à son examen de conscience et le résultat n’est guère brillant. La quarantaine bien sonnée, pas de gosses et une ex partie courir le guilledou ailleurs, on ne peux pas vraiment dire qu’il a réussi sa vie, du moins au regard des stéréotypes de la société de consommation. Comme si cela ne suffisait pas, il aggrave son passif en participant à un collectif d’écolos, d’activistes, fermiers bios et autres altermondialistes en lutte contre le bétonnage d’une zone humide, contribuant à leur intendance et leur fournissant des palettes pour se retrancher. Alors que la victoire semble à portée de rainettes, il est raflé par la maréchaussée, sur le point d’être déferré devant la justice pour radicalisation potagère. Et peu après, au sortir de sa garde à vue, le hangar où il entrepose son stock de palettes part en fumée, et la direction du supermarché lui signifie son licenciement, en guise de représailles, les propriétaires de l’enseigne étant également à l’origine du projet de bétonnage qui vient de capoter. Heureusement, parmi les compagnons de lutte qu’il héberge dans sa ferme, pour lui remonter le moral, il y a Claire, une jeunette à la chevelure de feu et aux taches de rousseur aguicheuses. Mais l’ingénue semble lui faire des cachotteries.

À l’instar du Beaujolais nouveau, un roman de Jean-Bernard Pouy est toujours un moment de lecture amusant, empreint d’une légèreté, d’un état d’esprit festif que vient démentir un propos plus profond. Avec un sens du timing inouï, alors que le gouvernement d’Edouard Philippe vient de mettre un terme à des années d’affrontement autour du projet d’aéroport de Notre-Dame des Landes, il nous invite aux côtés des militants d’une zone à défendre, de dangereux activistes surarmés, prêts à en découdre avec les autorités en criant « la liberté ou la mort ! ». Autrement dit, un groupe hétéroclite d’amoureux de la nature, post-hippies et néo-ruraux, de fermiers bios que la perspective de la violence inquiète et de Black blocks no borders. Bref, un groupe d’individus ayant sans doute pris au pied de la lettre la devise de la République et ses promesses émancipatrices.

Il dévoile aussi un rapport de force faussé où le pouvoir économique joue de manière hypocrite les promesses d’emplois contre la préservation de l’environnement, révélant ce dont tout le monde se doute, la collusion avec des politiques, obsédés par la baisse du chômage, gage de leur réélection. Le cirque d’une démocratie représentative vendue aux enchères, où mêmes les médias, le quatrième pouvoir (ahah!), ne sont attirés que par l’émotion et la perspective du sang.

Certes, on peut reprocher à Pouy de survoler un tantinet le sujet et de se laisser aller à ses marottes, la recherche irrésistible du bon mot, du jeu de mots lamentable. On peut s’agacer de son goût pour l’OuLiPo, pour la digression érudite – cinématographique, musicale ou potagère – et pour l’introspection foutraque dont il meuble les temps morts de son récit, et il y en a un max. Mais, c’est aussi pour cela qu’on le lit, qu’on l’aime et, à vrai dire, l’on serait fort marri de ne pas retrouver cette gouaille ravageuse, cette distanciation critique et ce regard mi-ironique, mi-cynique sur le genre humain. Et puis, c’est lui faire un faux procès. La ZAD n’est pour lui qu’un décor propice à une intrigue de roman noir, la femme fatale endossant ici la tenue d’une militante radicale, fausse ingénue mais vraie malfaisante. Camille Destroit, englué dans sa crise de la quarantaine, aurait dû se méfier…

Si Ma Zad s’inscrit dans l’air du temps, il ne s’agit pas de celui du militantisme étriqué, reproduisant les gimmicks du système qu’il est supposé combattre. Bien au contraire, c’est un regard goguenard et lucide. Celui d’un esprit libertaire doté d’un véritable sens éthique, amateur de romans noirs, et qui s’amuse, un peu navré quand même, des travers de ses contemporains.

Ma Zad de Jean-Bernard Pouy – Éditions Gallimard, collection « Série noire », janvier 2018

Les Visages de Mars

À l’instar de Jean-Jacques Girardot ou de Serge Lehman (même si celui-ci a effectué un retour comme scénariste BD), Jean-Jacques Nguyen figure parmi les étoiles filantes de la science-fiction francophone. Venu au genre via l’astronomie et le fanzinat, il s’est illustré notamment avec « L’Amour au temps du silicium », nouvelle multi-primée inscrite au sommaire de l’anthologie Escale sur l’Horizon. Pour autant, en dépit d’un réel talent, les promesses esquissées par la trentaine de nouvelles dont il est crédité, ne se sont pas concrétisées par un roman, l’auteur délaissant complètement l’écriture. Mais, peut-être effectuera-t-il un come-back, qui sait ? En attendant, Les Visages de Mars, coédités par Orion et Le Bélial’, demeure son seul recueil. Une rareté dont il convient de mesurer la qualité, tant du point de vue du traitement des personnages que de ses vertus spéculatives.

Les visages de Mars oscille entre fantastique et science-fiction, acquittant son tribut à Lovecraft, Egan et Ballard , mais aussi aux auteurs de la speculative fiction britannique, sans céder un seul instant à la facilité du pastiche. Si « Rêve de Chine » et « Swing, puzzle, Harlow » jouent avec les ressorts de l’œuvre de l’auteur de Providence, on sent que les références ne sont pas encore complètement digérées. Anticipant la Croisière jaune, le premier texte décrit la traversée de l’Himalaya par une expédition automobile en quête du col qui lui permettra d’atteindre la Chine. Le périple des aventuriers se mue progressivement en une interminable ascension, traversant des villages abandonnés, cernés par des abîmes insondables et des cimes glaciales balayées par un vent d’ailleurs. Une longue course, hélas dépourvue de véritable tension dramatique, où l’on ne sent pas vraiment la folie s’emparer de l’esprit du narrateur. Inspiré également du corpus lovecraftien, le second texte se révèle surtout comme un portrait caustique de l’univers des studios hollywoodiens pendant les années 1930. Le dénouement, au demeurant très sage, pâtit malheureusement de son caractère prévisible. Mais le meilleur est à venir.

Avec « Incident de villégiature », on atteint le premier point d’orgue du recueil. Dans cette excursion au bord du golfe du Morbihan, l’auteur produit un superbe texte fantastique, fustigeant au passage le conformisme de nos modes de vie avec une gouaille vacharde et réjouissante.

Dans un registre différent, « Nos anges sont de fiel » pose la question de la mort de Dieu, y répondant par un récit étrange, maniant d’une manière très visuelle la métaphore et une certaine forme d’humour. Les amateurs de Moebius apprécieront.

« Temps mort, morte saison » se révèle un excellent texte d’inspiration ballardienne. La fiction spéculative chère à l’oracle de Shepperton, mais aussi à Christopher Priest, s’y marie avec bonheur à un récit empreint de nostalgie, tout entier porté par le deuil et la mort. Deuxième point d’orgue du recueil, assertion non négociable.

Vertige science-fictif garanti avec « L’Homme singulier », où nous découvrons les capacités d’un homme dont le cerveau héberge un trou noir. Un fait lui donnant un réel avantage sur ses contemporains, mais dont il éprouve également les conséquences dans sa relation à autrui. Ce court texte de hard science qui ne déparerait pas dans un recueil de Greg Egan, révèle aussi d’étonnantes qualités humaines, témoignant de l’intérêt de l’auteur pour « ce qui se passe entre les gens ».

Avec « L’Ultime réalité », on franchit un nouveau cap, Jean-Jacques Nguyen n’hésitant pas à mêler la physique fondamentale à la géométrie impie de H.P. Lovecraft. Ici, l’exploration de l’infiniment petit des particules subatomiques ne conduit pas à la révélation des paramètres cachés de la physique quantique, mais bien au dévoilement d’une réalité insupportable à l’entendement humain. Avec ce récit malin et extrêmement bien construit, Jean-Jacques Nguyen opère ainsi un glissement vers la science-fiction à laquelle il convient finalement de rattacher Lovecraft.

Avec « Les Architectes du rêve », on s’aventure du côté des univers virtuels. Dans un Paris futuriste ayant subit une refonte totale de son paysage, la ségrégation socio-spatiale néo-libérale apparaît comme la norme. Pour distraire les élites oisives, on capte dans la mémoire des habitants les plus âgés et les plus pauvres, les souvenirs de leur enfance. Le matériau sert ainsi à modéliser pour les plus riches un Paris virtuel où ils peuvent se distraire, tout en consommant au prix fort les services offerts par la multinationale commercialisant ce produit. Mais, la revanche des losers se cache dans les recoins du programme… Ce texte révèle en creux les préoccupations politiques de l’auteur et son angoisse de l’avenir néo-libéral dont on devine déjà les évolutions dans les années 1990. Une tendance amplifiée et confirmée depuis cette époque, sans que rien ne soit venu l’infléchir.

Pour terminer, « Les Visages de Mars » nous ramène aux premières amours de Jean-Jacques Nguyen : l’exploration de l’espace. L’auteur reprend ici à son compte l’un des lieux communs de la science-fiction, la planète Mars. S’inspirant de la célèbre photo de la sonde Viking, où l’on croyait distinguer une face humanoïde sculptée à la surface d’un rocher martien, il ressuscite quelques uns des fantasmes de l’humanité concernant la planète rouge. Voici un excellent texte qui permet de terminer la lecture de ce recueil sur une touche de nostalgie, celle d’une science-fiction privilégiant le sense of wonder.

Hétéroclite et pourtant brillant, Les Visages de Mars dévoile toute l’étendue de la palette d’un auteur prometteur dont on aurait aimé continuer à lire les histoires. À défaut de cela, contentons nous de ce recueil disponible en numérique ici.

Les Visages de Mars de Jean-Jacques Nguyen – Orion éditions & Le Bélial’, « Étoiles Vives/Bifrost », 1998

Je suis un terroriste

« Enfin, à 2 heures 12, dans un gros trou entouré de collines, on aperçut les milliers de lumières de Nancy, capitale écrasée de la Meurthe-et-Moselle. Et Stéphane Anselme débarqua ainsi dans la glorieuse cité des Ducs de Lorraine, la sage et fière patrie des mirabelles et des macarons, de Stanislas et de Rossinot, de Virginie Despentes et de C. Jérôme. »

Amis de jeunesse, Stéphane, Maude, Raoul et Guillaume ont connu un parcours similaire. Des projets plein la tête, mais l’échec sur toute la ligne. Révoltés par choix, ils ont arpenté le bitume dans les manifestations contre le CPE, côtoyé le milieu anarchiste, pogotés à l’occasion de concerts punks improvisés dans des squats, tout en consommant bière et substances illicites. Et puis, Stéphane est mort, suite logique de sa trajectoire auto-destructice. Ses amis ont poursuivi leur route, chacun de son côté. Maud roulant sa bosse en Amérique latine, Guillaume entre alcoolisme et petits boulots, Raoul enfermé dans son appartement rempli de livres, à noircir des pages avec des théories politiques absconses. Jusqu’au retour de Maude au bercail.

Ne tergiversons pas, Je suis un terroriste relève du néo-polar. Entendons-nous bien, je parle ici du néo-polar tel que le pratiquaient Manchette ou ADG, pas de ce prétendu roman d’intervention sociale au propos gauchiste trop souvent caricatural. DOA, Dominique Manotti, Jérôme Leroy, Thierry Di Rollo, Jérémy Guez, Di Ricci, François Médeline et j’en passe… Les auteurs ne manquent pas pour ausculter les angles morts de la société française, établissant le diagnostic de ses difficultés, de ses tensions et de ses maux. Pierre Brasseur s’inscrit dans cette mouvance – terme approprié au regard du sujet qu’il aborde dans son roman.

En effet, Je suis un terroriste se focalise sur une certaine jeunesse, marginale, dégoûtée de tout et n’envisageant l’avenir que sous la forme d’un déchaînement de violence aveugle, catharsis de ses frustrations et de ses échecs. Passé les quelques sources d’agacement, clichés – j’avoue avoir trébuché sur le regard glacé – et autres coquilles typographiques, j’ai été happé par l’intrigue, compte-rendu clinique et détaillé, écrit a posteriori d’un point de vue omniscient. D’emblée, on sait que l’histoire va mal se terminer. L’auteur le rappelle à plusieurs reprises, anticipant le déroulement des faits, et pourtant la narration extérieure convient idéalement au propos. Elle colle à la trajectoire de ces trois trentenaires, en rupture de ban, embarqués dans la spirale du nihilisme, décidant sur un coup de tête d’assassiner des inconnus, pour le simple motif qu’ils appartiennent au MEDEF. Le fait illustre bien le désespoir de ces révoltés par dépit, animés par la colère et le dégoût. À défaut d’ennemis identifiables ou d’idéal à promouvoir, ne reste plus qu’à tirer dans le tas, offrant ainsi à l’État l’opportunité de tirer les marrons du feu…

On le voit, le parallèle avec Nada de Jean-Patrick Manchette n’est pas usurpé. À l’heure des blacks blocks, des sabotages de lignes TGV, plus que jamais le terrorisme gauchiste, désormais appelé ultra-gauche, et le terrorisme étatique, quoique tous mobiles soient incomparables, demeurent comme les deux mâchoires du même piège à cons. Cependant, si j’adhère au propos de Pierre Brasseur, je ne peux m’empêcher d’être plus critique quant à sa forme. L’auteur ne respecte pas complètement le pacte établi avec le lecteur. La quatrième de couverture parle à tort de style comportementaliste. Je m’inscris en faux en signalant que dans le béhaviorisme (je néologise si je veux), les personnages ne se caractérisent que par l’action, par leurs rapports avec l’environnement et leurs interactions. Les états d’âme, les processus mentaux, l’introspection ou la mémoire ne doivent pas venir interférer, comme cela est le cas avec Je suis un terroriste.

Par ailleurs, je trouve le dénouement un tantinet capillotracté. La fuite de Maude, sa rencontre fortuite sur l’autoroute (drôle d’endroit pour une rencontre.)… Sans déflorer davantage l’histoire, j’ai trouvé que tout cela sonnait faux. Trop facile. C’est bien sûr un ressenti personnel.

Il n’en demeure pas moins que Je suis un terroriste est un roman à lire, d’autant plus que son propos reste d’actualité. Au moins, pour le portrait d’une jeunesse désabusée, en rupture d’idéal et de perspective d’avenir. Pas sûr que les lendemains de cette insurrection qui vient soient enchanteurs…

Je suis un terroriste de Pierre Brasseur – Éditions Après La Lune, collection Lunes blafardes, février 2011

La Plaie

Attention chef-d’œuvre !

En entamant la lecture de ce classique de la littérature française de science-fiction, l’avertissement clignotait en rouge dans ma mémoire. Ayant en effet suivi de loin les conversations de quelques sommités et habitués du genre dans l’Hexagone, je ne pouvais pas l’ignorer. À la limite de l’indisponibilité, la dernière édition de l’ouvrage étant parue chez l’Atalante sous une couverture de Caza, la réédition en poche dans la nouvelle collection de la maison nantaise ne paraissait pas superflue eu égard à l’aura du titre. Hélas, je confesse être resté hermétique à la flamboyance de l’ouvrage. À vrai dire, voici même un nouveau rendez-vous manqué, ne m’en voulez pas…

La Plaie… c’était donc eux?

« Je ne pouvais y croire, étant homme et d’origine terrienne. Je connais les hommes ; mieux, je me connais. Nous sommes souvent bornés, mesquins, lâches et sensuels. Il y a des malades et des déments parmi nous. Mais un criminel pur, qui détruit pour le plaisir de détruire, et dont les cellules cérébrales sont saines, cela n’existe pas. Le XXe siècle pouvait y croire. Nous, pas. »

An 3000. La « Plaie », aussi connu sous le nom de « Ténèbre », a frappé la Terre provoquant un exode irrésistible de sa population. Ses agents pathogènes, les « Nocturnes », font régner la terreur jusqu’aux frontières des mondes libres où l’épidémie se répand sous diverses formes. Seule Sigma, la capitale des mondes arcturiens, semble en mesure de résister. Mais ses dirigeants doivent réagir vite, mobilisant toutes leurs ressources pour contrer la menace et en cerner ses causes. Et peut-être même en ayant recours aux mutants issus de la Terre elle-même.

Avec La Plaie, la part féminine de l’auteur Nathalie Charles Henneberg accouche d’un space opera lyrique et violemment baroque, évoluant aux frontières de la métaphysique. Le roman de l’autrice française, d’origine russe, n’est pas sans évoquer en effet le souffle de l’épopée des grandes fresques littéraires et la flamboyance d’un Jean Hougron, auteur lui-même d’un space opera avec Le Naguen.

Divisé en deux parties, La Plaie relate la fuite éperdue d’un groupe hétéroclite, mutants dotés de pouvoirs paranormaux et métissés d’extraterrestres, dans une atmosphère apocalyptique, voire crépusculaire pour reprendre un terme wagnérien. Et pourtant, c’est grâce à cette poignée de réfugiés que l’espoir renaît, non sans mal car tous ne sont pas exemplaires.

L’intrigue multiplie les emprunts aux tropes de la science-fiction, mais aussi à la littérature plus classique, notamment La Divine Comédie de Dante et la Bible. Elle puise également à la source de l’Histoire, évoquant quelques uns des fléaux les plus notoires qu’ait connu l’humanité par le passé.

Résolument non linéaire, le récit entremêle plusieurs trames s’attachant aux destins tourmentés de plusieurs personnages dont on suit l’itinéraire, entre trahisons, repentir, batailles épiques, deuils et histoires d’amour. C’est tragique, nullement manichéen comme on pourrait le craindre, mais au final assez difficile à suivre.

Hélas, en dépit de réelles qualités, La Plaie n’a suscité qu’ennui et lassitude auprès du piètre lecteur que je suis. J’ai trouvé le récit inégal, parfois lourd, pour ne pas dire lourdingue, et confus. À tel point que je suis désormais définitivement vacciné, n’ayant aucune envie de lire Le Dieu foudroyé, suite du présent ouvrage. C’est la vie.

Aparté : J’espère que l’Atalante va corriger le tir avec sa collection de poche. Les couvertures sont tout simplement immondes. Je n’ose dire qu’elles font saigner les yeux, de crainte de me faire taxer d’humour douteux (et pourtant, ce n’est pas mon genre…)

La Plaie de Nathalie C. Henneberg – Réédition l’Atalante, collection « la Petite Dentelle », septembre 2017 (première parution Hachette/Gallimard, collection « Le Rayon fantastique, 1964)