Chasse royale III : Percer au fort

La Celtique est en proie à la guerre, un conflit fratricide qui voit les fils et les frères se déchirer sous le regard de dieux eux-mêmes divisés. N’étant pas parvenus à s’emparer du haut roi, les Éduens et leurs alliés se sont lancés à sa poursuite, traversant le Liger pour porter le fer en terre biturige. Pendant que des bandes d’irréguliers fourragent et vivent sur le pays, rassemblant les ressources nécessaires à l’entretien d’une armée en guerre, le gros des forces assiège le Gué d’Avara afin de porter un coup fatal au pouvoir du haut roi. Mais, celui-ci ne répond pas aux provocations. Il semble comme littéralement absent de son trône, laissant courir la rumeur pendant que ses féaux et clients assemblent leurs troupes pour contre-attaquer. Est-il mort ? Blessé ? Prépare-t-il dans le secret d’un refuge sa riposte ? Seuls les dieux semblent en mesure de répondre. Quant à Bellovèse, acteur de sa légende, il continue d’accomplir son destin, avec fougue et témérité, toujours résolu à combattre pour la gloire.

Troisième partie de Chasse royale, la deuxième branche du cycle « Rois du monde », et par voie de conséquence quatrième épisode de cette saga, du moins dans l’édition originelle en grand format (j’espère que vous suivez toujours), Percer au fort poursuit le récit des aventures du héros celte Bellovèse. Avec cet épisode, on commence enfin à se faire une idée plus précise et plus nette de la chose. Si Même pas mort constituait le préambule de cette fresque romanesque, Chasse royale semble en marquer l’apogée, déclinant sur quatre romans une histoire pleine de bruit et de fureur, fertile en digressions bavardes, en rodomontades et flash-back. Le présent titre s’inscrit dans la continuation exacte de son prédécesseur, reprenant l’action laissée en suspend pour la poursuivre jusqu’à son terme, celui de l’affrontement tant attendu et longtemps différé entre les forces rebelles et les fidèles du haut roi.

Percer au fort a ainsi toutes les apparences d’un Alamo en braies où une poignée de braves, certes dépareillés, assure la défense de la forteresse symbolisant la souveraineté d’un roi absent. La bataille offre bien entendu son comptant de morceaux de bravoure, de prouesses, de ruse et de coups de théâtre, mêlant historicité et fantasy avec finesse et vraisemblance. Hélas, on ne peut s’empêcher de trouver les bravades des uns et des autres un tantinet répétitives. On ne peut combattre la lassitude montante qui nous pousse à sauter les pages, tout en déplorant les bavardages interminables que Jean-Philippe Jaworski croit bon d’asséner au lecteur, histoire d’enrober les révélations. Et tout cela au détriment d’un sens de l’épopée qui tend à s’essouffler au fil d’une intrigue avançant à un train de sénateur.

Reste maintenant un épisode pour conclure cette Chasse royale, en attendant une troisième branche promise et toujours attendue. Espérons qu’elle ne fasse pas à son tour quatre livres…

Pour les étourdis : Chasse royale I – De meute à mort, Chasse royale II – Les Grands arrières.

Chasse royale III – Percer au fort – Rois du monde, 4 – Jean-Philippe Jaworski – Les Moutons électriques, collection « La Bibliothèque voltaïque », janvier 2019

Une sortie honorable

À l’occasion de la rentrée littéraire de janvier est paru Une sortie honorable, le nouveau roman d’Eric Vuillard. Une fois de plus, l’Histoire s’invite dans le récit de l’auteur, la Guerre d’Indochine donnant ici tout son sens à son propos.

Coincée entre le second conflit mondial et cette guerre qui n’a pas voulu pendant longtemps avouer son nom en Algérie, l’affrontement entre le Viêt-minh et l’État français a pourtant ouvert la voie à la décolonisation, faisant passer la France du rang de puissance mondiale, même si le déclassement était déjà bien engagé avec la défaite de 1940, au statut de supplétif des États-Unis durant la Guerre froide. Cette géopolitique passée dont les effets délétères sont encore perceptibles au présent dans la démographie et la mémoire vietnamiennes, figure au cœur du propos d’Eric Juillard.

Il calque ainsi son intrigue sur les grandes lignes de force historiques, ce jeu des puissances sur le dos des existences infimes, focalisant toute son attention sur ses véritables acteurs. Sous sa plume impitoyable, l’Histoire se révèle tel un théâtre d’ombres, une comédie humaine sinistre et bouffonne, où les vrais acteurs agissent pour le compte d’intérêts puissants et impersonnels, et non en l’honneur d’une éthique patriotique ou humaniste.

« Et voilà comment nos héroïques batailles se transforment les unes après les autres en sociétés anonymes. »

On ricane ainsi beaucoup en lisant Une sortie honorable, mais c’est un rire rendu douloureux par le spectacle lamentable d’une démocratie confisquée par l’égoïsme bien compris du capitalisme international. Les élus du peuple, les Edouard Herriot, Edouard Frédéric-Dupont (surnommé Dupont des Loges ou des pipelettes en raison de son attention toute particulière pour les concierges), Max Brusset, Maurice Viollette et autre Edmond Michelet, tous ces caciques renouvelés dans leur mandat interrompu par la guerre mondiale, ce club de bourgeois repus et satisfaits de leur fonction, sont l’objet d’un portrait au vitriol impitoyable. Ils apparaissent plus attachés au maintien coûte que coûte du statu quo, celui d’une IVe République pétrifiée dans ses certitudes abstraites, illusionnée par le perpétuel changement de ses gouvernements mais pas de ses gouvernants, qu’à la défense de l’intérêt général et de leur fonction d’élus du peuple. Dans cette république devenue l’otage des intérêts d’entreprises assujettissant toute politique à leur bilan comptable, seul Mendès France semble échapper à la vindicte de l’auteur. Mais l’homme politique reste prisonnier d’une posture considérée comme un instant d’égarement. Si elle le grandit au regard de la postérité, elle n’en demeure pas moins un acte isolé et fortuit dans un océan de médiocrité et de crapulerie.

D’aucuns reconnaîtront dans le ton d’Eric Vuillard celui du moraliste, voire du satiriste ne rechignant pas à prendre à rebrousse-poil les conventions. Certaines de ses descriptions confinent au burlesque, d’autres nous ramène à la réalité sordide et cruelle de la condition des Vietnamiens. Engagés dans un conflit dont la Guerre d’Indochine ne constitue que la première étape d’un affrontement meurtrier plus global, ils apparaissent comme les vraies victimes de trente années de Guerre froide, avec comme solde de tout compte trois millions six cent mille morts, des milliers de Boat-people contraints à un exil périlleux et incertain, et un sol empoisonné pour des décennies par les mines anti-personnelles et les défoliants chimiques. C’est en effet à ce prix que se négocie une sortie honorable.

Avec Une sortie honorable, la plume d’Eric Vuillard fait une nouvelle fois merveille, mariant l’ironie assassine à l’art du portrait. On revisite ainsi une page oubliée de l’histoire de France, retrouvant dans les mœurs et les gestes d’hier bien des comportements et des paroles d’aujourd’hui. Finalement, rien ne semble avoir changé, si ce n’est une technologie toujours plus invasive et proactive au profit exclusif de quelques uns.

« Il avait seulement oublié de se dire à lui-même que tout au bout de cette logique, qui était certes devenue la nôtre à tous, celle que nous avons épousée en même temps que le privilège de n’être ni vietnamien, ni algérien, ni ouvrier, il avait totalement oublié de se dire qu’à ce jeu parfaitement conforme à l’esprit qui gouverne aujourd’hui le monde, il fallait accepter de spéculer sur tout, que rien ne pouvait être exclu a priori de la sphère des choses, et qu’à ce prix seulement on pouvait s’enrichir, et qu’à cette occasion unique et terrifiante, la guerre, ils avaient, lui, et les autres membres du conseil d’administration, spéculé sur la mort. »

Une sortie honorable – Eric Vuillard – Éditions Actes Sud, janvier 2022

Plein d’autres romans d’Eric Vuillard sur ce blog : 14 Juillet, L’Ordre du Jour, La Guerre des pauvres.

Un Dernier ballon pour la route

Enième roman noir mâtiné de freaks et de trahison, avec sales gosses et antihéros revenus de tout, histoire de faire bonne mesure, Un Dernier ballon pour la route se distingue surtout pour son ambiance post-rurale marquée par la déglingue et un sentiment de déchéance. Un tropisme irrésistible n’étant pas sans rappeler Luj Inferman’ et la cloducque de Pierre Siniac, ou plus près de nous, temporellement parlant, Charlie Williams et la série de Mangel.

Frappé du syndrome de Groland et exhalant à chaque chapitre une poésie de comptoir, Un Dernier ballon pour la route fleure ainsi la désespérance et la beauté d’un rêve d’enfant écrasé comme une mouche sur la vitrine d’un supermarché. À sa lecture, on ricane beaucoup avant de reprendre un coup pour flouter les contours d’une réalité coupante comme du verre cassé.

Pour vous faire une idée du désastre, prenez 3/4 de rocades labyrinthiques et de ronds-points vicieux, ajoutez 1/4 de parkings hostiles et de zones commerciales ballardiennes, puis saupoudrez le tout d’une pincée de désert rural défiguré par l’acculturation et l’agro-business. Vous voyez le tableau ? Benjamin Dierstein ne craint pas le dérisoire et l’absurde, nous faisant faire le tour du propriétaire en compagnie d’un duo de ratés animés par une étincelle de justice et d’humanité. Freddie et Didier sont en effet deux grands gamins ayant versé dans le grotesque et le fantasque, faute de sens concret à donner à leur existence. Deux paumés se contrefoutant des causes à défendre, brûlant la vie par tous les bouts et jouissant d’une santé de fer, en dépit des coups fourrés, d’une hygiène de vie pour le moins aléatoire et des substances plus ou moins licites ingurgitées durant leur tournée des grands ducs.

Entre coma éthylique et souvenirs frelatés, dans un monde ayant autant de sens qu’un giratoire, ils taillent leur route, tâchant d’entretenir la famille dysfonctionnelle composée au fil de leurs pérégrinations foutraques. Surréaliste, le roman de Benjamin Dierstein l’est à plus d’un titre, mais il est surtout vachard et énaurme. L’intrigue y sert de prétexte pour dérouler les bons maux d’une prose parsemée de punchlines redoutables, de saillies drolatiques et de descriptions grand-guignolesques. Mais, derrière la caricature, on sent poindre aussi une certaine forme de tendresse, certes un tantinet tordue.

Un Dernier ballon pour la route tient donc toutes les promesses esquissées par l’illustration de couverture. Trash, de mauvais goût et complètement barré, les aventures de Freddie et Didier ont de quoi réconcilier au coin du zinc les tempéraments les plus irréconciliables.

Un Dernier ballon pour la route – Benjamin Dierstein – Éditions Les Arènes, collection « Equinox », mars 2021

L’univers-ombre

Court roman paru en 1979 dans une version différente dans l’éphémère collection « L’utopie tout de suite » (tout un programme) des éditions Encre, L’univers-ombre fait ici l’objet d’une énième réédition. L’occasion de (re)découvrir un titre mineur de Michel Jeury, même si la promenade promise par la quatrième de couverture se révèle fertile en idées et images fort stimulantes.

Le lecteur est ainsi plongé sans préambule au cœur d’une contrée inconnue, à la fois semblable et différente de notre monde. D’emblée, les lieux sont présentées comme une terre parallèle, Terrego, un reflet de notre propre univers, communiquant avec lui par l’intermédiaire de mystérieux déserts blancs. De son passé, Rob a tout oublié ou presque. Il se souvient juste de son nom et sait qu’il est écrivain. Il se rappelle aussi qu’il est ici en réponse à la volonté de Syris, son amante, elle-même issue de Terrego. Mais, la belle est absente et il lui faut entreprendre un long voyage afin de la retrouver, sous la menace constante de l’Empire de Sar et de ses sbires. Autant dire un sacré tour de force dans un monde inconnu dont on découvre en sa compagnie la géographie, la politique et l’histoire.

Utopie anarchiste, pacifique et écologique où on utilise exclusivement les énergies douces, Terrego a tout pour séduire l’idéaliste féru de liberté et d’égalité. On n’y trouve en effet point de police, d’armée, d’argent ou de gouvernement. Les rapports sociaux fonctionnent dans le cadre d’une autogestion et d’un mutualisme assumé par des corporations appelées « coutumes ». Nulle personnalisation du pouvoir, nulle autorité, si ce n’est celle du collectif. L’autodiscipline prévaut jusque dans le règlement des conflits, notamment grâce à la rue de Justice où les prévenus s’auto-accusent publiquement, bénéficiant tout de même d’un avocat bénévole pour assurer leur défense, et requiert eux-mêmes leur propre peine. Quant aux échanges, ils s’exercent sous la forme d’activités assimilables à celles pratiquées dans les S.E.L. Mais, cette utopie est en péril, menacée par l’éveil d’un empire conquérant ne suscitant que bien peu de résistance, le concept même de guerre échappant à la compréhension de la plupart des habitants de Terrego.

Michel Jeury dévoile ainsi par petites touches cette utopie tranquille au fil des pérégrinations de Rob. Il mêle l’aventure à la réflexion, plaçant ses personnages dans une situation de dilemme qui interpelle également le lecteur dans ses propres certitudes. Il déroule les trouvailles politiques et sociales, laissant présager qu’un autre monde est possible. À la condition de renoncer à l’instinct de domination, à la peur, la violence et la guerre. Toutes choses contre lesquelles l’esprit humain semble bien désarmé et démuni, comme Rob en fait l’amère expérience au cours d’un périple qui le voit se révéler à lui-même.

Si l’on peut juger le dénouement un tantinet précipité, voire carrément frustrant, force est de constater que L’univers-ombre recèle quelques belles pages utopiques qui, loin de se cantonner à quelques visions naïves, recèlent une vraie réflexion sur la notion d’idéal et ses limites.

L’univers-ombre – Michel Jeury – Réédition Les Moutons électriques, collection « Hélios », mai 2021

Les Rois sauvages

Publié via la plateforme d’auto-édition Librinova, Les Rois sauvages ne bénéficie pas de l’aura médiatique de Pierre Péan, même s’il est fait allusion au journaliste dans le livre de David Warnery. Le roman aborde pourtant le même sujet, celui de la Françafrique, mêlant au propos politique les préoccupations plus ésotériques des crimes rituels.

Optant pour la forme de l’enquête, parfois de manière un tantinet trop didactique, l’auteur fait le choix de nous dévoiler les zones d’ombre de l’histoire récente du Gabon, prenant pour point de départ la disparition d’un enfant blanc en 1967. Si le procédé n’est pas nouveau, tout lecteur de roman noir retrouvera ses marques aisément, il est suffisamment maîtrisé ici pour susciter l’accablement, voire une forme de désespoir face à un monde irrémédiablement corrompu, en dépit de tous les discours progressistes laissant planer l’éventualité d’une alternative plus morale.

Au-delà de l’aspect fictif, Les Rois sauvages relève pour une bonne part du vécu, David Warnery ayant d’évidence retranscrit son expérience personnelle du Gabon dans les années 1980. Cela se ressent au travers des descriptions de Libreville, de la connaissance précise de la géographie des lieux, des atmosphères et des équilibres ethniques de ce petit bout d’Afrique. Mais, il s’agit ici du point de vue d’un Européen, un horsain, dont le regard reste biaisé par sa condition de privilégié, ses préjugés et une certaine forme de cynisme, en dépit de tout l’amour qu’il peut éprouver par ailleurs pour le pays et ses habitants. Les virées festives accomplies entre coopérants ou expatriés, ces tournées des « Grands ducs » où l’on s’enivre de régab entre copains et copines, terminant la soirée par un bain dans l’estuaire du fleuve komo, au bord d’une plage de sable fin, apparaissent ainsi comme une manière de s’aveugler face à la persistance de l’iniquité. On profite ainsi de la vie, de sa situation privilégiée de Blanc, conscient de côtoyer l’extrême misère au quotidien, l’injustice intrinsèque d’une dictature et la mise en coupe réglée des ressources du pays par les compagnies pétrolières étrangères, accomplie avec la complicité d’un gouvernement corrompu, la bénédiction des grandes puissances et l’appui du mentor français.

Prenant comme fil directeur l’enquête menée par Philippe, ce jeune coopérant français un tantinet idéaliste, David Wanery s’efforce de nous faire ressentir tout le poids de l’histoire post-coloniale sur le présent du Gabon, dénouant les fils d’une intrigue aussi complexe que les multiples ingérences et déprédations dont le pays reste toujours la cible, pour le plus grand malheur de sa population. Il aborde également la question des relations franco-gabonaises, autrement dit la Françafrique, mises en place à l’époque gaullienne et poursuivies jusqu’à nos jours, y compris à l’époque de Mitterrand. Une période pendant laquelle les élections ne sont qu’un simulacre, le choix du gouvernement étant déjà établi avec la collaboration de l’État français. Pas sûr que ce système soit complètement révolu. Il explore enfin les multiples hypothèses d’une enquête faisant émerger au grand jour les rivalités tribales, les exactions des réseaux mafieux et des barbouzes téléguidés par les diverses officines œuvrant dans les coulisses du pouvoir. Une longue liste de méfaits parmi lesquels figurent aussi les crimes rituels, une pratique barbare ayant suscité récemment une forte émotion populaire.

Les Rois sauvages est donc un roman noir, dans la meilleure acception du terme, dont bien des auteurs installés devraient s’inspirer. Grand merci à Eric Maneval pour avoir attiré mon attention sur ce premier roman de David Warnery.

Les Rois sauvages – David Warnery – Éditions Librinova, 2019

F.A.U.S.T., l’intégrale

La réédition du cycle de « F.A.U.S.T. », préfacée pour l’occasion par Alain bankable Damasio, nous plonge illico plus de vingt ans dans le passé, à une époque où Serge Lehman figurait parmi les auteur-es les plus prometteur-ses du genre en France. Œuvre politique, dans la meilleure acception du terme, « F.A.U.S.T. » enracine son propos au cœur d’une Europe devenue l’ultime bastion de la démocratie face à l’emprise de transnationales toujours plus prédatrices. La nouvelle « Nulle part à Liverion », inscrite initialement au sommaire de l’anthologie Genèses (J’ai Lu), la trilogie «  F.A.U.S.T. » et sa préquelle Wonderland (tous parus au Fleuve Noir) dessinent ainsi en creux un portrait chaotique de la fin de notre siècle.

De Liverion, l’utopie héritière des idéaux des Lumières, située dans l’angle mort des algorithmes de cartographie, à Darwin Alley, vitrine orgueilleuse du village global, en passant par le Veld, cet arrière-pays paupérisé ouvert aux convoitises des transnationales (les Puissances) par un artifice juridique, Serge Lehman extrapole un futur inquiétant, livré aux convoitises de l’Instance, ce conseil d’administration mondial satisfait d’avoir mis fin à l’Histoire. Certes, toutes les spéculations de l’auteur ne tombent pas justes. On peut lui reprocher d’avoir idéalisé l’Europe, incarnée ici sous la forme d’une fédération dirigée par une femme inflexible, oubliant au passage le tiraillement des nationalismes ou régionalismes et l’échec politique du projet européen face aux rouleaux compresseurs américain, chinois et russe. Pour autant, et même si la science-fiction n’a pas vocation à prédire l’avenir, on ne peut que saluer l’acuité de ses intuitions. Le Wonderland n’a en effet rien à envier aux accumulations de déchets plastiques formées par les vortex océaniques et aux taudis qui poussent sur les décharges composées des rebuts exportés par les pays riches. De même, Telmat et le Centaure, l’agence chargée de traquer les fake news, anticipe notre monde hyper-connecté, où les artifices de la communication et de l’information en continu contribuent à façonner l’opinion. Quant à Darwin Alley, avec ses monuments conservés sous cloche, ses gratte-ciels triomphants et sa consommation effrénée, elle incarne le stade ultime de la métropolisation globalisée, née des œuvres conjointes du darwinisme social et du néo-libéralisme. Bref, face à l’inéluctable victoire de l’économie sur le politique, du consommateur sur le citoyen, on se plaît à imaginer, comme Serge Lehman, un sursaut du politique, même si l’on préfère qu’il vienne du citoyen et non d’une quelconque organisation secrète.

Assez proche des cyberpunks, bien qu’il s’en défende, Serge Lehman s’en détache cependant par ses fulgurances esthétiques, l’intelligence du propos et la volonté de lier le fond aux codes du roman-feuilleton, archétypes un brin caricaturaux y compris. Si le procédé fonctionne très bien dans les deux premiers volets du cycle, notamment Les Défenseurs, le pari devient plus délicat avec Tonnerre lointain. Le rythme de la narration s’essouffle peu à peu et l’intrigue s’effiloche au profit d’une quête existentielle. Un long cheminement intérieur auquel semble répondre la désolation du Veld. Un périple mental qui voit la fiction se dépouiller des artifices de la littérature populaire pour laisser place à l’introspection psychologique et au doute. À qui vais-je être utile ? s’interroge Chan Coray, le F.A.U.S.T. surhumain, découvrant qu’il est devenu le héros d’une série à succès commercialisée par l’une des Puissances siégeant à l’Instance. La question s’est sans doute posée aussi à Serge Lehman, au point d’assécher sa plume et de le faire abandonner ce cycle, entamé dans la fureur vengeresse, sur la promesse non accomplie d’un quatrième tome.

Toujours annoncé sur de nombreux sites de vente en ligne à l’heure où l’on écrit cette chronique, L’Âge de chrome atteste donc de l’inachèvement d’une saga qui, bien des années après sa parution au Fleuve Noir, reste le prototype d’une anticipation politique puissante, traversée par l’ambition de faire sens et de faire corps avec le meilleur de la littérature populaire.

Intégrale F.A.U.S.T. – Serge Lehman – Au Diable Vauvert, octobre 2019

Un colosse

Faisons court. On est plus habitué à lire Pascal Dessaint dans le genre du roman noir et social. Avec Un colosse, il choisit de s’intéresser à un personnage du réel ayant vécu entre les XIXe et XXe siècle, retraçant à l’aide des sources de l’époque et de son imagination le parcours dramatique d’un homme simple, né sous le signe de la monstruosité. Jean-Pierre Mazas était en effet une célébrité dans son pays, terme à prendre ici dans l’acceptation du terroir. Un lutteur invaincu dont Villeneuve-lès-Lavaur, mais aussi Lavaur ou le village de Verfeil se disputent le lieu de naissance.

De son vivant, le bonhomme a suscité une forte impression parmi ses contemporains, rassemblant sur sa personne tous les superlatifs. Pourtant dans la carcasse du géant se trouvait un simple paysan, métayer attaché à sa terre par la servitude et soumis à la tyrannie d’un propriétaire plus soucieux de rente que du bonheur de ses serviteurs. De quoi remettre à leur place les laudateurs de la « Belle Époque ». Et, pendant qu’à Paris on bâtit la tour de monsieur Eiffel, sommet de l’exposition universelle de 1889, Jean-Pierre Mazas connaît une gloire aussi rémunératrice qu’éphémère. Jusqu’au jour où il s’effondre, cisaillé par la douleur. Il ne sait pas encore qu’il est atteint d’un dérèglement hormonal, cause de son gigantisme, agissant sur son squelette. Il finit par se tasser, s’étioler, rejoignant le cortège des phénomènes de foire qui fascinent le chaland, vivant petitement jusqu’à sa mort prématurée dans la misère.

De tous ces faits, Pascal Dessaint tire un court récit, s’attachant autant à l’homme qu’à décrire l’époque. Il dresse un portrait sensible, entre invention littéraire et enquête, s’efforçant de combler les trous dans la vie de Jean-Pierre Mazas, mais réservant aussi ses piques à la société qui l’a vu naître. Un monde guère différent du nôtre où la singularité suscite fascination et malaise mais aussi une curiosité dévoyée. Une période en proie au vertige de la modernité, où les pratiques héritées de l’Ancien régime s’accommodent finalement très bien du suffrage universel et de la République. Les lecteurs de Xavier Mauméjean retrouveront dans ce court texte comme un écho hexagonal de son Lilliputia. Les nostalgiques de la série inachevée La Caravane de l’étrange (Carnivàle), voire du Éléphant Man de David Lynch, apprécieront la parenté thématique de l’ouvrage avec ces récits fictifs. Mais au-delà des comparaisons, Pascal Dessaint restitue surtout ici l’engouement populaire pour les spectacles de lutte, guère respectueux des règles académiques, et pour les phénomènes de foire, objets d’un voyeurisme sordide, y compris dans le milieu médical. Comme un avant-goût de la société du spectacle.

D’aucuns jugeront sans doute l’histoire de Jean-Pierre Mazas un tantinet maigre, d’un point de vue romanesque. Les habitués de Pascal Dessaint retrouveront pourtant avec Un colosse la plupart des thématiques d’un auteur attaché aux angles morts de notre société. Un auteur déterminé à mettre en lumière l’inhumanité fondamentale de nos comportements face aux marginaux, aux gueules cassées de l’existence.

Un colosse – Pascal Dessaint – Éditions Rivages, mai 2021

Monstrueuse Féerie & Angélus des ogres

Monstrueuse Féerie et Angélus des ogres sont deux novellas de Laurent Pépin. Ces textes relèvent des registres de l’autofiction imaginaire, de la poésie et de la fantasmagorie. Ils témoignent de la volonté de l’auteur de rendre extraordinaire un récit teinté de prosaïsme où l’intime et l’ordinaire de l’existence se frottent au fantastique, voire plus précisément à une vision étrangère au consensus de la raison guidant notre société. Un troisième récit, annoncé sous le titre de Clapotille, devrait suivre, prolongeant le périple intérieur du narrateur, même si chaque novella peut se lire indépendamment.

Monstrueuse Féerie comme Angélus des ogres nous immergent dans l’esprit d’un psychologue clinicien, narrateur non fiable de sa propre histoire. Le bonhomme a fini, semble-t-il, par épouser la tournure d’esprit de ses patients dont les troubles font échos à ceux générés par sa propre enfance dysfonctionnelle. Quels faits relèvent exactement de son cheminement personnel ? Où s’achève le réel et où commence le fantasme ? Est-il définitivement fou ou pourvu d’une faculté surnaturelle à discerner la vérité sous les couches de mensonge tissées par les convenances sociales ? Peu importe, le récit de ce narrateur nous emporte au-delà de la raison, peuplant les angles morts de son esprit de monstres, elfes, ogres et autres créatures bienveillantes ou effrayantes, voire les deux à la fois.

Il dépeint ainsi ses difficultés à échanger avec autrui et à nouer une relation amoureuse stable, fondée sur la confiance et la sincérité, ne parvenant pas à lâcher prise, à laisser libre cours à la résilience. Pour se faire, Laurent Pépin emprunte à l’imaginaire des contes et des mythes, essayant de rendre tangible les hallucinations et les délires du narrateur, mais aussi toute l’angoisse et la détresse.

Récits intimes mais pas impudiques, Monstrueuse Féerie et Angélus des ogres sont traversés de fulgurances visuelles bouleversantes, dont la charge poétique vient remettre en question notre regard sur la folie. Ces deux novellas laissent également transparaître l’émotion, témoignant de l’empathie sincère de l’auteur pour ces patients, les fameux « Monuments » du narrateur, coquilles brisées à l’esprit parti vagabonder ailleurs, guidé par un paradigme différent qui échappe à notre compréhension et provoque malaise et inquiétude.

« Comment faire pour empêcher les Monstres de me hanter ? Comment faire pour ne pas être malheureux maintenant que tu ne penses plus à moi ?
En fait, je ne sais même pas si je suis fou ou si je suis juste stupide. De toute façon, c’est vrai, je suis stupide. Il y a toutes ces choses dans ma tête.
Des Monstres, des Elfes, des Monuments. Mais en vrai, il y a du vide, un vide effroyable qui détruit tout ce que j’aime… »

D’aucuns pourraient ces récits, où se mêlent le réel et la fantasmagorie, comme des histoires strictement fantastiques. Monstrueuse Féerie et Angélus des ogres me semblent plutôt relever d’une tentative d’exprimer de manière poétique l’indicible de la folie, d’en dévoiler toute l’ampleur angoissante par le recours à une langue inventive et imagée. Et, c’est une réussite.

Monstrueuse Féerie & Angélus des ogres – Laurent Pépin, Flatland Éditeur, octobre 2020-2021

Élise et les Nouveaux Partisans

Indépendamment du soin qu’il apporte au décor, mêlant habilement abréviation graphique et détail authentique, indépendamment de la virtuosité narrative qu’il déploie dans chaque récit, j’apprécie énormément Jacques Tardi pour l’attachement viscéral qu’il témoigne à ceux que l’on surnomme les damnés de la Terre dans le célèbre chant révolutionnaire. Que ce soit dans la chronique familiale autobiographique, la veine feuilletoniste, l’adaptation de roman noir ou le récit historique, l’auteur ancre/encre son dessin dans le milieu populaire, se faisant le narrateur de cette mémoire des vaincus, éminemment foutraque et généreuse dans ses colères, y compris dans les pires excès.

Élise et les Nouveaux Partisans illustre à merveille cette manière, cette constance et fidélité dans l’engagement, traitant du gauchisme pendant les années 1960-70 que d’aucuns qualifiaient de maladie infantile du communisme. Une gauche à laquelle on adjoignait pas encore l’adjectif radical, mais une gauche déjà en lutte contre toutes les formes de racisme, de sexisme et d’injustice sociale. Des militants hélas trahis dans leurs idéaux, en proie à la frustration, la déception et une certaine amertume ayant poussé certains au renoncement ou au terrorisme. Rien de neuf sous le soleil… Mais, l’avenir n’est-il pas gros des révoltes des exploités du présent, même si c’est dur ?

Coécrit avec Dominique Grange, le présent ouvrage puise librement dans l’expérience personnelle de la compagne de Tardi à qui l’on doit la dédicace de l’ouvrage, le titre inspiré d’une chanson composée par elle-même et la courte postface. Élise, c’est elle. Jeune chanteuse lyonnaise montée à Paris pour tenter sa chance, rattrapée au moment de la poussée contestataire de mai 1968 par son passé de militante, né sur le terreau fertile de la Guerre d’Algérie. Opposée au retour à la normale, Élise sacrifie sa carrière dans le show-biz, optant pour la lutte sociale. Elle rejoint d’abord le Comité révolutionnaire d’action culturelle qui œuvre dans les usines en grève avant de sillonner la France rurale pour y expliquer la révolution. Elle rallie ensuite les « établis », ces militants maoïstes de la Gauche prolétarienne ayant choisi de travailler en usine afin de dépasser les préjugés de classe. Mais, si elle partage leur motivation et combat contre le Capital, elle ne connaît guère les préceptes du Petit Livre rouge, préférant la fraternité à l’endoctrinement idéologique, ce qui lui vaut quelques déconvenues et critiques de la part de camarades trouvant qu’elle épouse la cause du peuple de manière trop littérale. Car Tardi et Grange ne sont pas dupes des manipulations des uns et des autres. Celles du FLN envoyant les travailleurs algériens se faire matraquer par les CRS. Celles d’une Gauche finalement plus attirée par le pouvoir que par la révolution sociale. Ils n’épargnent évidemment pas ces nouveaux partisans devenus ensuite nouveaux profiteurs du système.

Le principal ennemi reste cependant l’État, le Capital et ses serviteurs zélés, les flics, qu’ils n’exonèrent pas de leur responsabilité dans des violences ne datant pas hélas des manifestations contre la loi El Khomri ou des protestations des gilets jaunes. Après la dissolution de la Gauche prolétarienne, Élise passe par le Secours rouge avant d’être arrêtée pendant une manifestation et condamnée à un mois de prison pour coups, blessures et injures à représentants de la force publique. Rien de neuf sous le soleil, on vous dit. Ce fait et l’assassinat du militant Pierre Overney la pousse dans la clandestinité au sein de la Nouvelle Résistance populaire, puis vers le courant libertaire, après l’auto-dissolution de l’organisation maoïste, au grand dam de ses militants de base.

Élise et les Nouveaux Partisans apparaît ainsi comme un ouvrage précieux, généreux, sincère et lucide. Un témoignage de l’intérieur sur le mouvement gauchiste entre 1968 et 1975. Une œuvre salutaire mettant en lumière les angles morts des Trente Glorieuses, tout en apportant une contribution personnelle à l’histoire populaire française dont les combats passés font étrangement échos aux luttes présentes.

Élise et les Nouveaux Partisans – Jacques Tardi & Dominique Grange – Éditions Delcourt, novembre 2021

Chasse royale II – Les Grands arrières

Deuxième partie de « Chasse royale », Les Grands arrières poursuit le récit des aventures de Bellovèse, prince tauron, même pas mort et désormais captif. Après avoir couvert la retraite de son oncle le haut roi, et perdu son père adoptif, il se retrouve à la merci d’ennemis qu’il est venu défier encore couvert du sang de leur troupe. Il n’est désormais plus rien, moins qu’un pet de roquet, dans l’attente de son exécution sommaire. Mais, les vainqueurs semblent vouloir surseoir à la sentence, préférant le rudoyer, l’enchaîner, puis l’emmener dans un voyage à la destination mystérieuse. Sera-t-il l’objet de la vengeance des Carnutes ou des Éduens, sa tête finissant par orner l’entrée d’une de leur cité ? Parviendra-t-il à s’échapper, retrouvant liberté, honneur et considération, y compris auprès de ses camarades ? Réussira-t-il à s’émanciper de son destin, cessant d’être le jouet de dieux capricieux ? Si le dénouement nous est connu, le récit étant narré par un Bellovèse plus âgé à son invité étranger, son déroulement échappe pour l’instant à notre connaissance. Les Grands arrières vient apporter une pièce supplémentaire à ce puzzle complexe.

Si la maestria de l’écriture de Jean-Philippe Jaworski et sa maîtrise du substrat historique de la Celtique continuent de nous laisser admiratif, inspirant un enthousiasme toujours intact, on ne peut s’empêcher de pointer les longueurs qui plombent une narration qui tarde trop à prendre toute son ampleur. Le récit s’étale en sinuosités narratives découpées en multiples digressions et autres réminiscences, poursuivant un cheminement paresseux entre sylve sauvage, plateaux pelés, cités en proie au désordre de la guerre et campagnes défigurées par la rapine. Les Grands arrières ne nous épargne aucun détail. Ni les pensées intimes de Bellovèse, ni les manifestations crues de sa déchéance n’échappent à notre observation et à la description précise de l’auteur. On accompagne littéralement le héros déchu durant son périple épuisant et incertain des forêts du pays carnute aux vallées secrètes du royaume éduen, dans les fers et sous la surveillance impitoyable de ses geôliers. Et tout cela hélas, au détriment de la tension. Jean-Philippe Jaworski lui préfère en effet l’immersion et une sorte de sidération dont on perçoit les effets délétères au travers des souffrances physique de Bellovèse et de l’exacerbation de ses émotions contrariées. Bref, les pages se succèdent par dizaines sans que l’action n’avance vraiment, donnant un sentiment de dilatation plutôt que de progression.

Fort heureusement, l’écriture reste à la hauteur des attentes, contribuant à tempérer l’agacement. Les Grands arrières propose en effet un creuset de sensations multiples, enrichies par une langue travaillée, à la recherche du mot juste, de manière à retranscrire les sentiments et pensées du héros tauron. La prose de Jean-Philippe Jarworski se montre puissante, évocatrice et imagée, sans paraître aucunement forcée ou artificielle. Il fait montre également d’un souci de vraisemblance, s’efforçant de reconstituer les paysages, mœurs et histoire des peuples turbulents de la Celtique. Une période historique tombée un peu dans l’oubli, faute de traces écrites, source de nombreux fantasmes pseudo-historiques, mais dont l’héritage reste incontestablement présent dans les toponymes du terroir et dans la culture populaire contemporaine. Pour autant, Les Grands arrières reste un roman de fantasy historique où la magie puise son inspiration dans un légendaire celte dont on perçoit les échos jusque dans les contes arthuriens. Sans cesse malmené, en proie aux manipulations de puissances occultes résolues à le plier à leur volonté, Bellovèse reste ainsi un héros victime des aléas d’un destin capricieux, mais refusant pourtant de se soumettre pleinement à ses injonctions. Un héros brave, impulsif et pieux, dont on accompagne les prouesses avec d’autant plus d’intérêt qu’il se montre fragile et conscient de ses faiblesses.

Bien loin des récupérations patriotiques ultérieures et autre roman national moustachu, Les Grands arrières redonne vie de façon crédible et vivante à un passé riche de potentiel, dont la plus grande part reste dans un angle mort de notre histoire. Espérons ne pas manquer d’endurance afin de poursuivre la lecture de la suite des aventures de Bellovèse.

Chasse royale II – Les Grands Arrières – Rois du monde, 2 – Jean-Philippe Jaworski – Les Moutons électriques, collection « La Bibliothèque voltaïque », juin 2017