Rouge Gueule de bois

Sur le perron du pavillon de Tucson où il végète, Fredric Brown émerge d’une énième cuite carabinée. Le bruit de la machine à écrire sur laquelle son épouse Beth tape sa biographie le ramène peu-à-peu à la réalité. Avec une carrière au point mort, des factures qui s’accumulent et une propension à la procrastination qui lui assèche la plume mais pas le gosier, le bougre a toutes les raisons de se sentir sur le déclin. Dans un recoin de sa caboche, une idée trouble joue pourtant au yoyo avec sa raison. L’hypothèse d’un crime parfait qui n’attend plus qu’un mobile et une rencontre propice pour se réaliser. Plus tard dans la journée, dans un bar où il a ses habitudes, Fred fraternise avec un étranger de passage, un Français appelé Roger Vadim au moins aussi imbibé que lui. La muffée ne tarde pas à se révéler comme le prélude à un long delirium tremens, ponctué de fusillades et de carambolages.

« Un instant, en silence, ils soupesèrent l’idée d’un grand récit de sexploitation soviétique. Vadim trouva même un titre accrocheur, Les Tigresses du Comité, qu’il n’osa soumettre à son compagnon. Et l’on finit, gênés par le brusque arrêt des débats, par toussoter diplomatiquement. »

Premier roman solo de Léo Henry, Rouge Gueule de bois s’apparente à un long road trip alcoolisé sur fond de fin du monde, de Guerre froide, de surréalisme et d’uchronie. On y croise une faune interlope composée d’Hell’s Angels cannibales pas vraiment abonnés au rôle d’anges gardiens, de hippies fêtant la fin du monde autour d’un feu de camp sur la plage, de sectateurs beatniks, adeptes de naturisme et de tantrisme, s’efforçant d’exploser les portes de la perception à grand renfort de cocktails chimiques, sans oublier des extraterrestres en side-car et des morts vivants revenus de tout. On y côtoie aussi la Reine noire de Sogo et son âme damnée Durand Durand, à la poursuite de Barbarella, l’égérie blonde de la contre-culture, et accessoirement quatrième compagne de Vadim, sans oublier George Weaver, le héros de La Fille de nulle part.

Avec Rouge Gueule de bois, Léo Henry s’amuse beaucoup, ne nous laissant pas au bord de la route, le pouce en l’air, la suspension d’incrédulité aux abonnés absents. Il s’amuse avec les références, nous livrant un cocktail délirant où fiction et réalité se mêlent, titillant notre zone de confort avec les dangereuses visions baroques d’une apocalypse syncopée au rythme de la pop culture. Bref, il joue d’une intertextualité généreuse, en connaisseur respectueux de l’œuvre et de la vie de Fredric Brown, traitant en même temps de la difficulté à créer.

Les amateurs du recueil Philip K. Dick goes to Hollywood apprécieront. Les autres boiront un coup, histoire de laisser couler.

Rouge Gueule de bois de Léo Henry – Éditions La Volte, février 2011

La Marche au canon

« Un jour, le canon a grondé. Un premier coup a secoué l’horizon. De tressautement local en pâleurs concentriques, on nous a dit : c’est la guerre ! Immédiatement et sans délai, je suis parti à la guerre. Il me fallait des allures de petit courage. Elle avait des lettres, la bonne guerre, des lettres hautes dans le journal. On avait fait sa publicité. C’était quelqu’un, la guerre aux lettres hautes. On était badaud, bon badaud moral. On allait voir la guerre. »

En 2005, Stéfanie Delestré et Hervé Delouche ont entrepris de rééditer les romans de Jean Meckert. Devenus quasi-introuvables, si l’on fait abstraction des polars parus chez Folio/policier sous le pseudonyme de Jean Amila ou de son roman Les Coups, il était en effet compliqué de mettre la main sur ces titres parus entre 1940 et 1960, en-dehors du marché de l’occasion où on les négociait à des prix parfois prohibitifs.

La Marche au canon se révèle la bonne surprise de cette salve de rééditions. L’ouvrage est en effet doublement introuvable puisqu’il n’a jamais fait l’objet d’une publication. Conservé dans un cahier retrouvé parmi les affaires laissées par Jean Meckert après sa mort, le texte mêle de longs passages rédigés et des notes prises sur le vif par le soldat qu’il a été. Déplacements quotidiens et impressions saisies alors qu’il fuyait avec la troupe devant l’avance allemande, les écrits de l’auteur ont les qualités et les défauts du témoignage brut.

Œuvre évidemment inachevée, La Marche au canon est cependant un texte très impressionnant, un incontournable pour les exégètes de Jean Meckert. Il marque une étape cruciale dans le devenir de l’auteur et apporte un témoignage sur l’état d’esprit prévalant dans la troupe pendant la « Drôle de guerre », cette curiosité franco-française des années 1939-1940. Une étrange période où l’on entend Ray Ventura chanter que l’on ira pendre son linge sur la ligne Siegfried. Un statu quo surréaliste où l’on attend l’attaque allemande, sûr de la repousser comme pendant la Der des der. Et effectivement on attend beaucoup dans ce court roman. La troupe tue le temps en attendant de s’entretuer. Elle fait ses gardes, elle joue aux cartes, elle chante, elle fanfaronne car même en période de guerre demeure « la bonne gaîté française, toujours à la hauteur de la situation, avec le quart de vinasse à portée de la main. » C’est surtout au rythme de ces canons-là que la guerre se déroule. Et, la seule victoire dont peuvent s’enorgueillir les troufions pendant cette période est obtenue sur une pauvre femme, violentée pour l’occasion.

Puis, les événements se précipitent. C’est l’offensive allemande dans les Ardennes et l’offense faite aux plans de l’état-major français. La Débâcle s’ensuit. Étrange défaite après la « Drôle de guerre ». On déplace les troupes, les officiers disparaissent, les routes sont encombrées par la masse des réfugiés. Le train s’arrête puis repart sans qu’une destination ne soit définitivement arrêtée. Va-t-on finalement se battre ? La réponse officielle figure dans les livres d’histoire. Pour Jean Meckert, la débandade s’achève dans un camp d’internement en Suisse.

« On votait pour la paix, on payait pour la guerre. Partout les innocents, enfournés par wagons, roulaient dans les nuits calmes. Et ceux qui pleuraient le faisaient en silence. »

On l’a dit, La Marche au canon porte également en germe tout ce qui fera le style Jean Meckert, phrases courtes, langage oral. L’auteur restitue ainsi à hauteur d’homme l’ambiance de l’époque. Incompréhension, ironie devant l’absurdité d’événements qui dépassent la troupe et la population, on retrouve également quelques thèmes en devenir de l’auteur. Bref, l’exhumation de cet inédit ne paraît pas ici du tout abusé. Elle ouvre même ce cycle de rééditions sous de bons augures. A suivre avec Je suis un monstre.

La Marche au canon de Jean Meckert – Éditions Joëlle Losfeld, collection « Arcanes », Gallimard, 2005

Sur les traces de George Orwell

Plus de 70 ans après sa mort, George Orwell reste plus que jamais d’actualité. Des combats de rue à Hong Kong ou Portland, aux régimes totalitaires africains, sud-américains ou asiatiques, en passant par le débat autour du déboulonnage des statues, la pensée et les mots de l’auteur britannique ont colonisé l’imaginaire politique, y compris chez des individus situés à l’opposé de son engagement. Mais, au-delà de 1984, de La Ferme des animaux, de la novlangue, de Big Brother ou de l’effacement de l’histoire, qui peut prétendre vraiment connaître l’homme et sa pensée ?

Ce constat sert de point de départ à Adrien Jaulmes, grand reporter pour le compte du Figaro. Sur les traces de George Orwell rassemble plusieurs articles écrits pour le quotidien au cours de l’été 2018. L’ouvrage résulte aussi de sa connaissance du monde présent, de sa lecture attentive de l’œuvre d’Orwell, romans et essais, et de ses voyages sur les lieux où l’auteur britannique a vécu.

Des rives de l’Irrawaddy en Birmanie où il officie comme policier, aux rivages de l’île de Jura en Écosse, en passant par Eton, le journaliste suit le parcours d’un penseur empirique, honnête avec lui-même et autrui, manifestant le besoin presque physique d’expérimenter les sujets dont il parle. Un intellectuel à part dans le champ de la réflexion politique, n’étant ni un prophète, ni un maître à penser, ou le conservateur d’une vérité intangible comme d’aucuns aimeraient le réduire. Bien au contraire, il lui arrive même souvent de se tromper et de le reconnaître dans ses écrits. Il lui arrive aussi de tomber dans les travers qu’il dénonce, de faire preuve d’exagération pour plier la réalité à ce qu’il souhaite en montrer et de manquer de clairvoyance.

Adrien Jaulmes confronte le présent au passé, s’efforçant de retrouver dans sa propre expérience des lieux qu’il visite, les traces de l’époque où a vécu George Orwell. Il pointe ainsi les ressemblances ou les différences, opérant un tri entre les permanences et les changements. Il traque dans l’œuvre du penseur britannique les échos des lieux qu’il traverse, retraçant les étapes de la formation politique de l’homme.

À bien des égards, Orwell est un témoin implacable de la déliquescence de l’Empire britannique, du dressage des élites anglaises dans les Public School, de la misère ouvrière sous le joug du capitalisme. Il est également un observateur de la montée des totalitarismes qu’il voit à l’œuvre pendant la Guerre d’Espagne. Il reste cependant un socialiste convaincu, louant la générosité, le sens de l’entraide et l’égalité. Un pacifiste ne rejetant pas l’usage de la violence lorsqu’il s’agit de se défendre. Un esprit curieux, empathique, mais pas naïf. Un moraliste mettant la recherche de la vérité au-dessus de toute autre valeur. Bref, on est bien loin de l’image conservatrice, voire réactionnaire, colportée par les idéologues de droite comme de gauche.

À la manière d’un Jack London, Orwell se livre à une sorte de sociologie à hauteur d’homme, s’immergeant dans le milieu qu’il décrit. On ne peut pas écarter complètement la volonté d’auto-mortification, le désir de se purger de ses préjugés et de se débarrasser du poids de la culpabilité représenté par son appartenance à la classe privilégiée. Il expérimente ainsi la bassesse humaine sous toutes ses formes, cherchant à en comprendre les raisons plutôt que de la condamner. Il accomplit des tâches absurdes et abrutissantes pour survivre, nourrissant une haine absolue pour toutes les formes de domination de l’homme par l’homme. Cette expérience de la pauvreté et le reportage qu’il consacre à la condition ouvrière à Wigan, le convertissent définitivement au socialisme. Ils lui permettent de mettre en place une réflexion sur l’état d’esprit animant les plus humbles, donnant ainsi naissance à la notion de common decency. Ils le confrontent enfin au fascisme naissant en Angleterre, idéologie qu’il va combattre en rejoignant la Catalogne. Engagé dans les milices du POUM, il connaît la rudesse de la vie sur le front, mais la camaraderie qui prévaut dans les rangs des miliciens lui fait toucher du doigt ce que pourrait être une société sans classe. Hélas, il doit quitter le pays précipitamment pour échapper aux purges staliniennes frappant le camp républicain. Il découvre ainsi les méfaits de la propagande totalitaire et la volonté de la Gauche à entretenir l’illusion d’une révolution exempte de toute oppression.

Loin de l’image de l’anarchiste tory, Sur les traces de George Orwell dresse le portrait d’un homme attaché à la vérité et à l’auscultation de la réalité, au plus près possible de sa substance. Un militant profondément socialiste, antifasciste, anti-impérialiste, anti-totalitaire, rejetant en bloc le confort et les facilités de l’intellectualisme et de toutes les idéologies, mais sans doute pas exempt de toute critique. Après tout, c’est rendre hommage à sa démarche que d’ausculter sa vie avec la même exigence de sincérité et d’honnêteté intellectuelle.

Sur les traces de George Orwell de Adrien Jaulmes – Équateurs éditions, août 2019

Mictlán

« Le monde, c’est comme un grand semi-remorque que Dieu conduit sans savoir ce qui se passe à l’arrière. Il est enfermé dans la cabine et fonce, les yeux fixés sur la route pour ne pas finir dans le fossé… »

Coincé dans l’habitacle d’un semi-remorque frigorifique, Gros songe à sa vie, la vessie comprimée par une envie irrésistible de pisser. Le regard vissé sur l’horizon coupé en deux par l’asphalte de la route, il roule sans répit dans le désert depuis douze heures, loin des hommes, loin des vivants, sans vraiment avoir le choix. Le Gouverneur compte sur lui pour se faire réélire et ainsi poursuivre ses affaires avec les messieurs très riches qui préfèrent garder le secret sur leurs activités. Le Commandant lui a ordonné de prendre la route, sans s’arrêter sauf pour faire le plein. Si tu t’arrêtes, c’est pour toujours, lui a-t-il dit. Si tu t’arrêtes pour pisser, autant creuser ta tombe sur le bas-côté au milieu des ordures. Gros ne veut pas finir avec les canettes écrasées, les restes d’un sandwich moisi ou un préservatif jeté par un camionneur ayant levé une putain, à côté des milliers de cadavres qui pourrissent dans le désert. Il conduit sans répit, le regard oscillant entre la ligne d’horizon tranchée par l’asphalte et le rétroviseur, les mains crispées sur le volant. Mais, les gémissements de Vieux, endormi là-haut sur la couchette, le renvoie sans cesse à sa condition présente. Un mort en sursis, perdu sur la longue route du Mictlán, avec comme chargement cent cinquante-sept cadavres rendus méconnaissables, entassés dans des housses noires, à l’arrière dans la remorque réfrigérée.

Mictlán s’apparente au Salaire de la peur, mais avec un chargement beaucoup plus explosif que de la nitroglycérine. C’est aussi un instantanée de la tragédie mexicaine dont on ne perçoit que l’écume sanglante dans le confort lointain de notre démocratie pacifiée. Pour Gros, le Mexique se réduit à une longue route bordée par des fossés transformés en fosses communes. Un purgatoire où vie et mort se valent comme les deux côtés d’une pièce de monnaie tirée à pile ou face. Pile, on t’efface de la surface de la Terre. Face, on empile ton cadavre avec les autres, à l’arrière dans la remorque.

Mictlán se révèle aussi une parabole sur les motifs de la violence, de la peur, de la haine, de la corruption et de l’absence d’espoir ou de rédemption. Les chapitres sont autant de longues phrases déroulées comme une scansion funeste, ponctuée de virgules, d’explosions de violence sèche, sans possibilité de rémission. Avec comme seul témoin, un pays réduit à un désert où se tapit une créature antédiluvienne, le spectre d’une sauvagerie préhistorique, inhérente au genre humain. Dans ce pays dépourvu de lois autres que celle du plus fort, du plus rapide, du plus haineux, où les états d’âme et les scrupules sont autant de boulets entravant la survie, on ne pose pas de questions si l’on veut sauver sa peau.

Récit flirtant avec l’incantation, Mictlán pousse le lecteur dans ses ultimes retranchements, bousculant ses certitudes au rythme d’une prose obsédante et d’un road novel hanté par la mort, la culpabilité et l’absurdité de l’existence. Magistral, pas moins.

Mictlán de Sébastien Rutès – Éditions Gallimard, collection « La Noire », décembre 2019

Le Chant mortel du soleil

Depuis des décennies, ceux des plaines endurent la menace de ceux du Qsar. Au retour de l’hiver, les géants déferlent en effet de la montagne pour piller les communautés sédentaires de la plaine et détruire leurs lieux de culte qu’ils honnissent par-dessus tout. Pour conjurer le péril et amoindrir les déprédations, le roi des plaines a jadis signé un accord avec ceux de la montagne, s’acquittant d’un tribut pour renvoyer les géants chez eux. Ses descendants pensaient ainsi avoir écarté pour longtemps la menace de leurs violents voisins. Mais, inspiré par un mystérieux sorcier masqué, le Grand Qsar Araatan décide de rompre ce pacte afin de mener la croisade contre tous les dieux jusqu’à son terme, traquant leur ultime représentant et ses fidèles réfugiés dans la cité sacrée d’Ishroun. Loin des préoccupations sanglantes des puissants de ce monde, Kossum s’efforce de survivre sous les quolibets, les brimades et les coups de ses maîtres. Née esclave, de surcroît au sein de la race maudite des Sukaj, elle ne trouve le réconfort que dans le dressage des chevaux. Délivrée du châtiment auquel on l’avait condamnée, elle fuit avec quatre cavaliers au service du Qsar. Elle ne tarde pas à entamer en leur compagnie un long voyage vers le soleil levant, à la rencontre de son destin.

Premier roman francophone édité par le label Imaginaire d’Albin Michel, Le Chant mortel du soleil calme tout net l’amateur de fantasy épique. Renouant avec les thématiques de Trois oboles pour Charon, titre paru chez Denoël « Lunes d’encre », le nouveau roman de Franck Ferric abandonne ici le destin funeste de Sisyphe, condamné à renaître pendant les pires batailles de l’Histoire jusqu’au terme de l’humanité, pour un univers âpre, confrontant la destinée des hommes et des dieux à l’illusion du libre-arbitre.

Dans un monde antédiluvien sur lequel pèse le joug d’une entropie irrésistible, une fin de cycle appelant à un renouveau, un reboot métaphysique, l’auteur met en scène l’absurdité de l’existence humaine et des grands desseins des rois et conquérants. On suit ainsi deux trames narratives, assistant au siège de la cité d’Ishtoun, un spectacle dantesque, prélude à cette Fin de Tout recherchée par ceux du Qsar. On chevauche aussi vers l’Est avec Kossum et ses compagnons de fortune, main dépareillée de guerriers désabusés, amputée de surcroît de son capitaine envers qui Kossum se sent redevable. Une interminable équipée au cœur de terres désertes, parmi les ruines de cités oubliées de tous et la poussière de leurs vestiges, à la recherche du tombeau d’un dieu mort et du berceau de la civilisation. Au cours du récit, la détresse intime se frotte à la marche d’une humanité en bout de course, se cherchant des raisons pour continuer à écrire sa propre histoire. Le bruit et la fureur des combats y côtoient le silence des tombes et la solitude de la steppe déserte. D’une écriture somptueuse, au champ lexical imagé et inventif conférant au texte une beauté primaire, Franck Ferric cherche le mot juste pour approcher au plus près de l’authenticité des émotions d’individus écrasés par le carcan de leur condition.

Avec un titre que n’aurait pas désavoué Gérard Manset, Le Chant mortel du soleil se révèle donc comme une geste épique, âpre et violente, enracinée à une époque crépusculaire, où des héros aux allégeances fragiles se cherchent des raisons de continuer à avancer, au-delà de l’horizon limité de leur destin, au-delà d’une Histoire écrite par les vainqueurs, au-delà d’une existence humaine fragile et éphémère.

Le Chant mortel du soleil – Franck Ferric – Editions Albin Michel Imaginaire, mars 2019 

Attentifs ensemble

En 2010, une poignée de trentenaires s’apprêtait à basculer dans l’illégalisme, tombant par la même occasion entre les mâchoires du piège à cons cher à Jean-Patrick Manchette. Révoltés par dépit, ils avaient en ligne de mire l’État et ses sbires. En 2020, le FRP, étrange ersatz du MRP et des FTP, se signale à l’attention des autorités par ses actions spectaculaires et absurdes. Composé de citoyens en colère, le groupuscule n’a aucun projet, si ce n’est un rejet en bloc du système. Dans les deux cas, tout cela ne peut évidemment que mal finir.

Attentifs ensemble joue sur des ressorts semblables à ceux de Je suis un terroriste. Sur la forme, Pierre Brasseur renoue avec le principe du narrateur omniscient, témoin privilégié et dépourvu d’émotions des faits qu’il relate sans chichis, d’une manière se voulant réaliste. Spectateur des actions du collectif et de la réaction des autorités face à ses provocations, il se veut également le commentateur attentif de leurs motivations. Sous son regard, la révolte des membres du FRP prend la forme de citoyens lambda, banals jusque dans leurs routines et leurs désirs. Comme les Gilets jaunes, ils ne s’inscrivent dans aucun schéma préconçu ou aucune mouvance. Mais, leurs méthodes diffèrent cependant des actions menées par les agités des ronds-points. Ils cultivent en effet une même proximité géographique, la banlieue parisienne, affichant une certaine communauté d’esprit avec les situationnistes, dont ils ont adopté les armes pour exprimer leur dégoût de la société.

Sur le fond, Pierre Brasseur déroule un tableau politique et social aiguisé au fil de l’observation de la transformation des banlieues. À la gentrification s’ajoute désormais la colonisation des anciennes friches industrielles par les sièges sociaux de grandes entreprises mondialisées. Les cols bleus y ont été peu à peu remplacés par les cols blancs, entraînant le morcellement du paysage entre des cités dortoirs, en proie aux tensions ethniques suscitées par les divers trafics, et des villes bureaux, véritables forteresses high-tech désertées par une main-d’œuvre de fourmis, dès la nuit tombée.

Les membres du FRP sont l’émanation des tensions résultant de ces transformations. Ils portent leur malaise et échouent à lui donner une forme concrète et politique. Dépourvus de cause à promouvoir, si ce n’est leur réprobation brouillonne du système, ils se cantonnent à des actions spectaculaires, enlèvements aléatoires de cadres moyens, distributions de fruits et légumes volés, publiant sur les réseaux sociaux les vidéos de leurs exploits savamment mises en scène et agrémentées de slogans malins.

Face aux provocations et aux détournements absurdes du FRP, les forces de la répression, épaulées par les médias, temporisent avant de s’organiser lorsque les événements dépassent les limites du tolérable. Si l’on fait abstraction du capitaine Wouters, archétype archaïque du flic réactionnaire, ces forces restent anonymes, réduites au bleu des uniformes, aux cagoules du GIGN et aux bavardages des éditorialistes ou des spécialistes convoqués pour donner leur avis sur les plateaux télés. Pierre Brasseur déroule un propos qui confirme que la contre-révolution a définitivement gagné. Le seul idéal qui vaille est désormais celui de la consommation décomplexée sous toutes ses formes, sur fond de paupérisation et d’acculturation. Quant à la révolte, elle n’est plus que la manifestation énervée d’un corps social globalement sous contrôle. Sur ce point, l’auteur acquitte sa dette à Jean-Patrick Manchette sans déshonneur. Mais, on ne peut s’empêcher de buter sur un sentiment d’inachevé. Comme si face à l’impasse de la révolte, Attentifs ensemble était hanté par le spectre du néo-polar à la Manchette.

En dépit de ce bémol, Attentifs ensemble dresse un tableau convaincant d’un monde où les solidarités s’effritent, les services publics disparaissent et où les convictions politiques peinent à s’incarner. Hélas, face au caractère indépassable du libéral-capitalisme et au formatage de l’opinion, il n’a finalement pas grand chose à opposer.

Attentifs ensemble de Pierre Brasseur – Rivages/Noir, mars 2020

Dernière sommation

On ne présente plus David Dufresne. Égérie de l’opposition de Gauche et bête noire d’une grande partie des syndicats de police, le journaliste et documentariste français s’est taillé une solide réputation de rigueur et d’intransigeance face aux compromissions des médias avec la sphère politique et économique. Resté fidèle à ses idéaux de jeunesse, le bonhomme apparaît comme un franc-tireur attaché à la défense des libertés et à une certaine éthique journalistique. Il le dit lui-même : «  Le journalisme, c’est un sale métier qu’on peut faire proprement. »

Enquêteur méticuleux, lanceur d’alerte et observateur des dérives autoritaires de l’État et de la politique du maintien de l’ordre, David Dufresne opte cette fois-ci pour la fiction faisant des violences policières contre le mouvement des gilets jaunes le moteur d’un premier roman incisif. On ne retiendra certes pas Dernière sommation pour ses qualités littéraires ou la complexité de la psychologie des personnages. L’intrigue puise son carburant dans le vif, adoptant le point de vue de trois personnages emblématiques du mouvement populaire. Découpé en courts chapitres au titre scandés comme des slogans, le récit est de surcroît entrelardé de tweets ou de compte-rendus d’audience puisés au plus près du réel ou de la communication gouvernementale, histoire de renforcer l’impression d’urgence.

Par l’intermédiaire de son double Étienne Dardel, David Dufresne se veut le témoin d’une dérive inexorable, celle d’un État coupé du pays réel et de ses préoccupations, ne cherchant plus le dialogue mais l’affrontement. Il ne dénonce pas la police, envoyée au charbon par des politiques ayant érigé le cynisme et le mépris de l’autre comme unique ligne de conduite, mais l’État policier, celui qui, selon Max Weber, détient le monopole légitime de la violence mais refuse ici le débat lorsqu’il bafoue ses devoirs. Il rappelle enfin qu’il n’y a pas de révolution juste ou pure, mais juste des raisons légitimes de se révolter. Après tout, la révolte ne demande pas la carte d’un parti. Elle éclate, spontanée, foutraque, pour le meilleur ou le pire, mais avec une générosité et une capacité d’invention qui demandent toute notre attention et notre réflexion, du moins lorsque l’on est démocrate.

« Le pays était devenu violent, sous l’œil complice de ses institutions. Il était devenu violent parce que les attentats, parce que les terroristes, et parce que l’union nationale étouffait la moindre critique. Il était devenu violent parce que l’antiterrorisme était devenu l’alpha et l’oméga de la vie politique, union sacrée, police partout, justice nulle part. État d’urgence et confusion totale. Il était devenu violent parce que les colères sociales ne trouvaient plus d’écho, ni de relais ; on avait fracassé les corps intermédiaires, écrabouillé les syndicats, criminalisés les militants. Sans soupapes, la cocotte explosait désormais et le couvercle qu’on lui imposait prenait les atours du bouclier CRS. (…) Le pays était devenu violent jusqu’à ne voir qu’une catégorie de violences, celle qui le mettait en cause. L’état d’exception était devenu la règle. »

Avec Dernière sommation , David Dufresne ressuscite donc le roman politique, dans la meilleure acception du terme, posant les éléments d’un débat que d’aucuns aimeraient passer sous l’étouffoir de l’union nationale et des sempiternelles valeurs de la République. Il accrédite ainsi la vision d’Orwell, celle d’une botte piétinant un visage humain… éternellement, appelant à un sursaut démocratique, s’il n’est pas déjà trop tard.

Dernière sommation – David Dufresne, Éditions Grasset & Fasquelle, octobre 2019

Drift

Dans le futur, la Terre n’est plus qu’une coquille creuse. Sous un ciel gris et bas, obscurci par les scories, elle agonise rongée par un cancer ne lui accordant aucune rémission, une tumeur appelée l’homme. Dans les cités dortoirs, les cités dépotoirs, les cités-poubelles, la majorité de la population vit désormais sous terre, ne sortant plus que la nuit. Déambuler dans les rues le jour est en effet devenu périlleux. Les Diurnes patrouillent, déterminés à éradiquer tout signe de vie. Plus loin dans les plaines, les Justes modèlent le monde à leur guise, épurant le génome de ses tares biologiques pour concevoir une race de privilégiés à la longévité étendue. Mais, les ressources manquent aussi dans leur paradis aseptisé. Peut-être est-il temps d’aller voir si l’herbe est plus verte ailleurs ? Peut-être faut-il affréter sans tarder le Drift pour y transplanter l’humanité, du moins sa part la plus évoluée ?

De tout cela, Darker n’en a cure. Seul importe le souvenir de Kenny et Surynat, la mante modélisée qui partage son existence solitaire. Seul compte son talent pour tuer et accomplir les missions que lui confient les nantis des cités-dômes, comme celle consistant à ramener deux chiens, un couple de jumeaux dont le talent peut être utile à la navigation du Drift entre les étoiles. Mais, le lien qu’il noue avec la paire canine lui coûte son indépendance. Contraint d’embarquer sur la nef céleste, il soumet sa triste humanité à l’épreuve du temps.

« Nous sommes de passage sur des mondes qui ne nous appartiennent pas. »

Bienvenue dans un monde parent de la fresque de « La Tragédie humaine ». L’espoir a déserté les rues des cités-poubelles, jonchées de cadavres dévorés par les rats, et le refuge des cités-dômes. L’engeance humaine a failli, la Terre lui rend la monnaie de sa pièce, stimulant son instinct de prédation. La technologie ne l’a pas libérée, bien au contraire, elle a accru les injustices sociales rendant les nantis et leurs serviteurs encore plus puissants et imperméables à la pitié.

Drift prolonge et étend ailleurs et demain le paysage fictionnel de Thierry Di Rollo. Un univers que l’on aurait tort de réduire à la noirceur. Incontestablement âpre, sans illusion sur la propension de l’homme à détruire pour satisfaire ses instincts, le roman recèle pourtant des moments de grâce fugitifs, témoignant d’une profonde empathie pour autrui et d’une grande tendresse pour ses personnages. Loin d’être parfaits, ils n’ont pas en effet l’étoffe immaculée du héros, de l’archétype incorruptible. Bien au contraire, ils sont façonnés à l’aune d’une humanité fragile, tiraillée par la grandeur et la bassesse. Être solitaire et apparemment sans état d’âme, Dwain Darker n’est pas sans évoquer un autre personnage de l’œuvre de Thierry Di Rollo. Plus précisément, Mordred, le varanier du diptyque Bankgreen/Elbrön. L’affinité qu’il entretient avec sa monture, l’ambiote modelée à partir des gènes d’une mante, mais également le lien qui l’unit aux jumeaux canins, ne l’empêchent pas de s’interroger sur la vie et la mort, l’amenant peu-à-peu à renoncer à la lâcheté de l’illusion de soi.

D’aucuns pourraient voir dans l’œuvre de Thierry Di Rollo comme une réflexion sur le sens de la vie et sur la condition humaine. Définir l’homme figure en effet au cœur du propos de l’auteur. C’est une interrogation dont la réponse n’est pas agréable, mais avec laquelle il convient pourtant de vivre. Drift pousse juste le raisonnement un peu plus loin, dépassant le cadre de la dystopie pour aborder celui du transhumanisme. Si la nano-technologie, le clonage, l’arrachement à la terre natale apparaissent comme des manières séduisantes de prolonger l’humain, de l’amener à s’affranchir de ses limites biologiques, toutes ces techniques ne redéfinissent finalement pas sa nature intrinsèque. Et, si la science nous permet d’entrevoir le dessein caché de l’univers, l’énigme assumée de notre condition consciente reste quant à elle inquantifiable, nous condamnant à une existence absurde, ici ou ailleurs.

Mélange de dystopie et de space opera, au sens très large du terme, Drift permet donc à Thierry Di Rollo d’élargir le champ de son inspiration, tout en restant fidèle à ses thématiques habituelles. Âpre mais traversé de moments d’empathie, le voyage de Darker résonne comme The Long and Winding Road des Beatles. Une complainte empreinte de nostalgie et d’abandon.

Drift de Thierry Di Rollo – Le Bélial’, 2014

Rural noir

Années 1990. Comme tous les étés, le gang se retrouve à la fin des cours. Vlad, Rom, Chris et Julie. Trois garçons et une fille, indéfectiblement liés par l’amitié. Entre vélo, baignade, pêche et défis à la con, ils écument la campagne nivernaise, avec comme seul horizon les crêtes boisées du Morvan. Quinze ans plus tard, Rom revient au pays après un exil volontaire aussi soudain qu’incompréhensible. Sous la pluie automnale, il retrouve Chris et Julie, mais aussi Vlad. De quoi ranimer les vieux souvenirs, bons comme mauvais.

« Tout était né dans les jours qui suivirent cette parade de sourires grisés par l’alcool et l’amitié. L’innocence serait fauchés durant cet été-là. »

Rural noir marque l’entrée de Benoît Minville dans la vénérable collection Série noire, chez Gallimard. Avec ce roman, l’auteur annonce d’emblée la couleur. Personne ne sortira indemne de ce récit pétri de violence, marqué du sceau de la culpabilité et de la trahison. Il renonce pourtant à la noirceur asphyxiante, lui préférant l’amitié indéfectible, la générosité et la réconciliation avec soi-même. En somme, du noir et rose.

Benoît Minville pose le décor de Rural noir au cœur de la Nièvre, une de ces campagne en déshérence ayant servi de creuset au mouvement des gilets jaunes. Mais, il lorgne du côté du roman américain, rendant une sorte d’hommage à ses maîtres. Sur ce point, on pense surtout à Stephen King, nommément désigné, mais également Larry Brown ou Joe R. Lansdale. On ne peut nier aussi la part intime revêtue par l’histoire, l’auteur ayant sans doute puisé dans ses souvenirs d’adolescence et dans sa culture musicale pour étoffer son récit d’anecdotes croustillantes. L’intrigue se noue autour d’un entrelacement entre passé et présent, entre la jeunesse insouciante du gang et leur devenir ultérieur, pour le meilleur et le pire.

En dépit de sa fraîcheur, de sa gouaille et de son ton empreint de nostalgie, Rural noir ne convainc hélas pas vraiment. Benoît Minville capte avec une certaine réussite le sentiment d’insouciance, les plans foireux et l’impétuosité de l’adolescence, mais il échoue à transmettre la tension des non-dits et les zones d’ombre qui agitent l’esprit des personnages. Il ne parvient pas davantage à s’écarter des poncifs et figures obligées du genre, se contentant de dérouler une histoire assez banale, manquant cruellement de profondeur et finalement gentillette. Quant à la désertification des campagnes, elle est brossée à gros traits, tenant plus d’un décor sommaire que d’une véritable immersion sociale.

Généreux et sympathique, Rural noir reste donc trop léger et prévisible pour susciter l’enthousiasme. Mieux vaut (re)lire les classiques américains ou Pierre Pelot.

Rural noir de Benoît Minville – Éditions Gallimard, collection « Série noire », février 2016

Le jour d’avant

« Venge-nous de la mine. »

Pendant des années, Michel a vécu avec la culpabilité chevillée au corps, traversé par une douleur indicible qui lui a gâché l’existence. Son frère est mort à Saint-Amé, mais son nom ne figure pas dans la liste des victimes du dernier accident minier d’importance en France, car il est décédé plus tard à l’hôpital, des suites de ses blessures. Déjà endeuillé par la mort de son frère, emporté dans un autre accident, son père n’a pas supporté ce nouveau traumatisme. Il s’est pendu, laissant à son cadet un mot très bref en guise de justification. Michel n’a pas tardé à quitter la région, préférant l’oubli à une promesse posthume non tenue. Peine perdue. La mort de son épouse ranime ses souvenirs, le poussant à venger son père, son frère et tous les mineurs morts ce jour funeste. Mais, s’il doit châtier les coupables de cette iniquité, qui doit payer ? Le porion négligent, désormais vieux et malade ? Les Houillères uniquement préoccupées par le rendement, mais maintenant fermées ? L’État soucieux de son indépendance énergétique ? Qui punir finalement ? Le lampiste ou le système capitaliste ? Quarante ans après l’événement, Michel s’est construit une image personnelle de la responsabilité des uns et des autres. En dépit de ses doutes, il est prêt à agir, à aller jusqu’au bout.

« IL N’Y A PAS DE FATALITE, ON VEUT LA VERITE. »

27 décembre 1974. Un coup de grisou suivi d’un coup de poussière provoque la mort de quarante-deux mineurs de la fosse n°3-3 bis dite Saint-Amé de Lens-Liévin, laissant cent quarante orphelins sur le carreau. Cet épisode dramatique scelle le sort de l’extraction charbonnière en France. Il entraîne le déplacement du Premier ministre Jacques Chirac sur place. Un hommage vite expédié qui ne répond à aucune interrogation sur les causes de l’accident. Les temps changent, ils ne sont plus favorables à l’exploitation du charbon. À vrai dire, l’accident apparaît surtout comme un révélateur. Celui de la mesquinerie du voisinage qui jalouse ces veuves dites « joyeuses » parce qu’elles reçoivent une indemnité pour compenser la mort de leur mari. Celui de l’inhumanité des houillères qui retirent de la paie des morts les trois jours qu’ils n’ont pas fait, faute d’avoir survécu, et font payer à la famille l’équipement dégradé par le coup de grisou. Celui enfin d’un métier qui s’apprête à basculer de l’actualité à la mémoire patrimoniale.

Hommage aux « gueules noires » dont l’histoire s’efface progressivement, y compris dans la région dont ils ont creusé les entrailles pour en extraire le charbon nécessaire à l’industrie nationale, Le Jour d’avant apparaît comme un roman sur l’identité et la mémoire ouvrière. Indépendamment des chevalements désormais classés à l’Unesco et des terrils survivants, reconvertis parfois en centres de loisirs, on peine à retrouver l’empreinte de l’industrie du charbon dans le paysage de la région Nord Pas-de-Calais. Pendant des générations, les Houillères ont pourtant garanti un salaire à des lignées entières, privées d’autres débouchés. La fierté d’appartenir à une même classe, de contribuer à la richesse nationale, de partager une culture populaire commune, a composé l’ordinaire d’une condition ouvrière puissante. La solidarité dans les moments durs ou dans les luttes contre les patrons et le talon de fer de l’État en constituait un autre point fort. Mais, l’existence restait précaire et courte, grevée par des conditions de travail épouvantables et les maladies professionnelles. Sans oublier la menace permanente du grisou, cause de multiples accidents dramatiques dont on peut voir un aperçu ici.

Avec pudeur, Sorj Chalendon évoque ce monde désormais révolu, ravalé au rang de l’imagerie d’Épinal, sans chercher pour autant à jouer sur la fibre misérabiliste. Mais au-delà de la mémoire collective, Le Jour d’avant est aussi l’histoire d’un homme hanté par la culpabilité, sentiment qui l’amène à travestir la réalité au point d’échafauder un crime. Sorj Chalendon nous immerge dans sa psyché détruite, dans l’intimité de son esprit rendu malade par ses fautes personnelles. Michel apparaît ainsi comme un homme qui souhaite expier pour ses torts, mais qui entend surtout rendre justice aux victimes de la mine, travailleurs comme familles, en permettant la tenue du procès dont ils ont été privés.

Le Jour d’avant est donc un roman bouleversant où se mêle le drame intime et la mémoire collective, mais aussi la fiction et la réalité. Sorj Chalendon rend ainsi hommage à la culture d’une région, rappelant au passage que si la mine a nourri des familles entière, elle a aussi beaucoup tué.

Le Jour d’avant de Sorj Chalandon – Réédition Le Livre de poche, août 2018