Royaume de vent et de colères

1596. La République catholique indépendante proclamée à Marseille par Charles de Casaulx cinq ans auparavant vit ses dernières heures. Issue des désordres provoqués par l’avènement d’Henri IV, elle ne peut plus guère compter que sur le soutien espagnol pour résister à la reconquête royale. Enfermés entre les murs de la cité phocéenne, Victoire, Gabriel, Axelle et Armand partagent le destin de ses habitants. Deux hommes et deux femmes, vétérans désabusés des guerres de Religion. Un quatuor qui se cherche désormais un avenir ou des raisons d’en finir. Victoire, chef de la guilde secrète des assassins, a fait et défait le pouvoir pendant des décennies. Au-dessus de la mêlée, mais toujours dans le sens de ses intérêts. Désormais âgée, elle envisage de se retirer sur un ultime coup d’éclat. En ce qui concerne Gabriel, pas question de prendre sa retraite, même si les années sont un fardeau pour sa carcasse éprouvée par les combats successifs. Rallié à la foi catholique, l’ancien huguenot espère toujours racheter sa lâcheté passée en sacrifiant sa vie pour une cause dont les partisans le méprisent. Tous deux fréquentent La Roue de la Fortune, l’auberge tenue par Axelle et son mari, ex-mercenaires en quête d’un quotidien plus apaisé après la violence des combats. Un choix difficile à accepter pour l’ancienne patronne de la compagnie du Chariot. Quant à Armand, il compte sur le silence de tous, au moins le temps de trouver un navire pour quitter le royaume avec Roland, son amant, et ainsi échapper aux convoitises et aux craintes suscitées par leur don pour la magie.

On a peine à imaginer la violence des guerres de Religion. Une férocité semblable à celle de la Terreur, pour ne prendre que cet exemple dans la longue liste des conflits fratricides. Près de quarante années de guerre larvée, entrecoupée de trêves et de massacres attisés par le fanatisme religieux, les luttes entre factions et le jeu dangereux des puissances étrangères, notamment les Habsbourg. Avec Royaume de vent et de colères, Jean-Laurent Socorro nous en livre un aperçu documenté, se focalisant sur un épisode méconnu : la République de Marseille. La ville méditerranéenne et l’Histoire servent de décor au drame tissé par quatre, voire cinq destins individuels dont l’auteur se plaît à nous dévoiler le caractère ambivalent et les renoncements. À grand renfort de flashbacks et d’ellipses, d’une écriture incisive, Jean-Laurent Socorro nous brosse ainsi quatre portraits dotés d’une réelle épaisseur psychologique, se montrant à la fois sensible et crédible, tout en évitant l’écueil de la sensiblerie. Parmi ceux-ci, on retiendra surtout Axelle, dont le caractère n’est pas sans rappeler celui de Cendres de Mary Gentle, en beaucoup moins agaçant tout de même, mais également Gabin sans « aime », le bonus poignant de cet ouvrage à bien des égards merveilleux, même si la fantasy proprement dite se trouve réduite à la portion congrue.

Avec ce premier roman, Jean-Laurent Socorro démontre, s’il est encore nécessaire de le prouver, que l’on peut violer l’Histoire pour lui faire de beaux enfants. Pour ce crime, nous lui souhaitons de toucher un lectorat nombreux. Il le mérite.

royaume_vent_coleresRoyaume de vent et de colères de Jean-Laurent Del Socorro – Éditions ActuSF, collection « Les Trois Souhaits »

Furor

Avec Furor, roman d’aventure digne d’une série B, Fabien Clavel convoque sous les auspices de l’Histoire, la Grande, une vision à faire verdir le plus fervent défenseur du nucléaire. Certes, la classification en pur divertissement peut paraître défavorable pour un ouvrage dont l’auteur n’a pas à rougir. Mais, on va le voir, Furor ne se révèle être rien d’autre qu’une distraction plaisante dont les pages — selon la formule consacrée — se tournent toutes seules. Entrons maintenant dans le vif du sujet.
Ce siècle avait neuf ans. L’empire remplaçait la république, déjà Auguste perçait sous Octave… Pourtant, d’irréductibles Germains résistent encore et toujours à l’envahisseur. Trois légions, la fine fleur de Rome, sont envoyées pour les mater et assurer la Pax romana en des terres éloignées de tout, même des dieux civilisés. A leur tête, Varus, gouverneur de la province de Germanie et général expérimenté. Un proche d’Auguste. On connaît la suite…
Attirées dans un guet-apens par Arminius, un barbare ayant trahi son allégeance à Rome, les trois légions sont massacrées dans les bois de Teutobourg. Un désastre vengé par la suite par Germanicus — il y gagnera son surnom — et n’étant pas sans rapport avec l’abandon définitif du projet de grande province de Germanie.
Sur cette trame historique scrupuleusement respectée — les érudits apprécieront — , Fabien Clavel brode un thriller historique saupoudré de SF. En effet, une tension sourde, un sentiment de péril diffus imprègnent les pages de Furor. Immergé au milieu des légionnaires, on suit pas à pas leur marche vers la mort. Entouré par les arbres menaçants, les caliges engluées dans la boue, sous une pluie permanente, on assiste à la débâcle via les points de vue de quatre personnages. Marcus Caelius, centurion dont on apprend dans la postface qu’il s’inspire d’une stèle funéraire, par ailleurs seule source archéologique attestée sur la bataille de Teutoburg, Caius Pontius — futur Pilatus — , tribun issu de l’aristocratie équestre, le vénateur Longinus, et enfin la louve Flavia, unique élément féminin du récit, et accessoirement repos du guerrier, comme ses consœurs prostituées. Avec un regard n’étant pas sans rappeler celui de la série Rome, Fabien Clavel accomplit un impressionnant travail de reconstitution historique, usant de ses connaissances sur les us et coutumes romaines, sur l’organisation de l’armée impériale, sans trop se montrer didactique. Tout au plus peut-on lui reprocher un excès d’emphase.
Là où on se permettra de regimber, c’est sur la composante science-fictive de l’histoire. Clavel procède un peu par la bande, introduisant un élément anachronique — ici, un site de confinement de déchets radioactifs — dans le contexte antique. Problème : pourquoi expédier dans le passé, au cœur de ce qui deviendra plus tard l’une des régions les plus peuplées d’Europe, un site de stockage de déchets ultimes ? Le procédé manque un tantinet de logique. En tout cas, drôle de cadeau à des générations passées dont on sait que nous descendons. Une variante du meurtre du grand-père, peut-être ?
Assimilé au temple d’un dieu germain par les survivants des légions de Varus, ce lieu périlleux devient l’enjeu de toute la seconde partie du roman. Il sert de décor à une intrigue cousue de fil blanc, sous-tendue par un sentiment d’urgence et de danger quelque peu mollasson. Et ce n’est certes pas la pirouette finale, un tantinet parachutée, qui remet en question ce constat désenchanté.
Bref, Furor apparaît bien comme un demi-échec. Roman historique flirtant avec les mythes, il échoue sur son versant science-fictif, finalement assez anecdotique, ne suscitant à aucun moment la sidération escomptée par son argument de départ. Et l’on se surprend à sauter les pages. Déjà qu’elles se tournaient toutes seules…
furorFuror de Fabien Clavel – Réédition J’ai lu, 2013

Inflammation

« Pardon, Jean ! Pardon ! »

Jean Mourrat vient de perdre sa femme, disparue lors d’une crue pendant un orage. L’événement a mis un point final à une belle histoire d’amour. Depuis, l’artisan maçon, entrepreneur apprécié de tous dans la vallée, erre comme une âme en peine, délaissant l’éducation de ses deux enfants au profit de la bouteille et de ses souvenirs. Car Jean n’a pas compris le départ soudain de son épouse sous la pluie diluvienne. Il ne comprends d’ailleurs toujours pas son imprudence fatale. Et surtout son ultime appel désespéré, sur le téléphone portable de la maison. Des questions sans réponses qui pèsent sur sa conscience, rendant impossible son deuil, et auxquelles s’ajoutent d’autres interrogations. Jean connaissait-il vraiment Liz, son épouse ? Des quelques années vécues ensemble, il ne retient qu’un bonheur sans nuages, une complicité sincère se passant de mots.

Pourtant, un numéro griffonné sur un marque-page, les remerciements et les hommages adressés par le voisinage révèlent une facette de Liz dont il ne soupçonnait pas l’existence. Et plus il creuse, cherchant à élucider les zones d’ombre dans le passé de son épouse, plus les découvertes s’accumulent, conférant à ses faits et gestes une autre signification. Mais que cherchait-elle vraiment à se faire pardonner ?

inflammationAccroche classique et simple pour le nouveau roman d’Eric Maneval. Après Retour à la Nuit, réédité ces jours-ci en poche chez 10/18 (vous n’avez plus d’excuses pour le lire), l’auteur français rejoue une partition connue, du moins en apparence… Inflammation nous plonge dans l’intimité d’un couple, via le regard du mari. Un type banal, un peu dépassé par les événements, et dont on épouse la quête vitale. Car face à la mort de Liz, Jean Mourrat ne se résout pas à abandonner. Il explore toutes les pistes, animé par une foi ardente quoi qu’il s’en défende. Au fil des découvertes qui jalonnent son chemin de croix, il s’efforce de démêler les informations, refusant le renoncement offert par la boisson, même si l’oubli est tentant. Il lui préfère l’image idéale de son amour pour Liz, qu’aucune des révélations ne parvient à entacher définitivement.

« Pour simplifier, vous vous reprochez quelque chose, consciemment ou pas, et la maladie est une sorte de protection. Elle se développe pour dissimuler la réalité. Une fois que le patient est guéri, la vérité apparaît d’une manière extrêmement violente. Notre hypothèse centrale, Jean, c’est que les deux hypothèses n’en font qu’une. Totalité des effets secondaires activés et pleine conscience du traumatisme. Vous me suivez ? »

Retour à la Nuit jouait avec les codes du tueur en série, Inflammation s’amuse avec ceux du thriller complotiste. Eric Maneval manipule le lecteur, lui racontant une histoire en apparence simple. Il met à dure épreuve notre perception des faits, instillant le doute et un sentiment de malaise. Entre pharmacologie et alchimie, drame familial et complot ésotérique, le récit interroge les notions de réalité et de vérité. Ce qui paraît vrai est-il réel ? Le questionnement semble au cœur du propos de l’auteur. En parfait candide, Jean délaisse son jardin pour chercher la réponse à cette question. Il connaît ainsi une véritable apocalypse, le dévoilement brutal d’une vérité transcendant son expérience humaine sensible : la vie en société est une maladie nous protégeant de notre monstruosité, et son remède, c’est l’amour. Quant au lecteur, il voit sa faculté d’interprétation malmenée, constatant que sa perception de la vérité n’est qu’un aspect d’une expérience de pensée où la fiction le guérit du réel.

En 180 pages, d’une écriture dépourvue de toxines de surface, Eric Maneval nous balade dans l’esprit de son narrateur, se gardant bien de révéler toutes les clés de son histoire. Il flirte aux frontières de la folie, du mensonge et de la foi, sans jamais verser dans le mysticisme. Et sous sa plume, les spéculations les plus incroyables prennent ainsi corps, au point de paraître crédibles, même aux yeux du plus fervent rationaliste.

Parabole autour de l’alchimie de l’écriture, Inflammation se dévore avec passion. Un sentiment renforcé par l’atmosphère anxiogène distillée par un auteur s’amusant avec notre suspension d’incrédulité. Et, par miracle, ça fonctionne ! Sur-interprétation y compris.

inflammation2Inflammation de Eric Maneval – La Manufacture de livres, collection « Territori », novembre 2016

Le Roi Arthur – Un mythe contemporain

Mythe issu d’une œuvre composite, née elle-même de multiples écritures et réécritures, agrégation de personnages et de thématiques variés, les récits du roi Arthur appartiennent à cette catégorie d’œuvre dont tout le monde connaît intimement quelques épisodes, sans savoir pour autant à quelle époque ils remontent.

Le Roi Arthur – Un mythe contemporain s’attache ainsi à démêler le long travail d’appropriation et de réappropriation d’un légendaire mythique par des sociétés très différentes les unes des autres. Car la figure du roi Arthur et de la cour de Camelot sont devenus les vecteurs de problématiques qui ne leur correspondaient pas à l’origine, au point de se transformer en allégorie de questions politiques et sociales.

Contributeur du site Goliard[s], animateur des séances Bobines et Parchemins, William Blanc n’est pas seulement l’un des trublions vilipendant les historiens de garde, ces tenants du roman national. Il se révèle aussi un formidable passeur, ne rechignant pas à convoquer la culture populaire pour redéfinir l’Histoire dans ses méthodes et son champs d’étude. Avec cet ouvrage documenté citant abondamment ses sources et joliment illustré, il montre d’ailleurs sa grande connaissance du sujet avec une ouverture d’esprit exemplaire. Rien ne semble en effet échapper à sa recension, ni le roman historique ni la fantasy. Via le cinéma, le roman de genre, les comics et les jeux vidéos, il s’attache à toutes les occurrences d’un mythe dont les déclinaisons épousent les préoccupations des époques qui l’ont successivement réactivé.

percevalLe Roi Arthur commence naturellement par un rappel des origines de la légende. Sur l’histoire du personnage, on renverra les curieux vers l’excellent essai de Alban Gautier cité parmi les notes de William Blanc. Cette nécessaire évocation des sources permet de comprendre comment on est passé de la figure pseudo-historique du souverain brittonique, évoquée par Nennius dans son Historia Brittonum, au roi mythique de l’époque victorienne.

De simple chef de guerre brittonique, en lutte contre les Anglo-saxons, dont l’existence semble calquée sur des modèles puisés dans la Bible ou dans la culture antique, le personnage d’Arthur se mue en roi légendaire, incarnant dans les récits du Mabinogion une forme de revanche symbolique des peuples brittoniques. Mais, il faut attendre L’Histoire des rois de Bretagne de Geoffroy de Monmouth pour que le souverain britannique devienne un mythe européen. Traduit en langue d’oïl par Wace, ce récit fondateur de l’histoire britannique connaît un grand succès dans l’aristocratie, au point de donner naissance à ce que l’on a appelé la « matière de Bretagne », essaimant jusque dans le monde germanique avec le Parzival de Wolfran Von Eschenbach. La figure arthurienne y incarne l’image idéale d’un roi arbitre entourée d’une chevalerie d’abord courtoise, puis résolument chrétienne. Le mythe opère ainsi déjà un glissement pour correspondre aux attentes de la classe dominante. Récupérée par les Plantagenêts pour asseoir leur hégémonie et leur prétention à un pouvoir impérial, la légende s’anglicise ensuite avec Thomas Malory. Le Morte Darthur devient ainsi la matrice d’une identité nationale anglaise. Un terreau dans lequel le XIXe siècle va puiser sans vergogne, après l’éclipse des XVIIe-XVIIIe siècle, inspirant la poésie de Tennyson et la peinture préraphaélite.

Sujet apprécié jusque-là uniquement dans les milieux de l’aristocratie, la légende se popularise en traversant l’Atlantique, d’abord avec Mark Twain et son Yankee du Connecticut à la cour du Roi Arthur. L’auteur propose de Camelot une vision ambivalente, critiquant de manière féroce les idéaux passéistes de la noblesse, sans épargner les tendances monarchistes de la grande bourgeoisie d’affaires américaine. Si le roman de Twain connaît un succès retentissant, y compris en URSS, le mythe lui-même s’enracine aux États-Unis, se chargeant des valeurs propres à l’exceptionnalisme américain, via une sorte de translatio imperii. Décliné en édisonades, films, comics, pièces de théâtre, voire en publicité, le mythe d’Arthur devient un prétexte pour célébrer le génie américain et sa supériorité intrinsèque. Et pendant que la chevalerie épouse les combats de l’Amérique contre le nazisme, puis le communisme, le cow-boy devient le chevalier des temps modernes, vecteur des vertus de liberté et de civilisation.

T.H. White apparaît comme la deuxième influence notable dans le processus d’américanisation de la légende arthurienne. La tétralogie de l’auteur anglais propose en effet un modèle plus conforme à l’idéal démocratique et pédagogue prôné par Kennedy et ses successeurs démocrates. La chevalerie et ses valeurs sont tournées en ridicule au profit du savoir et de la connaissance. Le film Merlin l’enchanteur, adaptation au cinéma par Walt Disney du premier tome de l’œuvre de T.H. White témoigne de cette vision.

Pendant qu’aux États-Unis, on brode autour de l’idéal fantasmé de Camelot, le débat se focalise en Grande-Bretagne sur l’historicité du mythe. Un point de vue n’étant pas sans soulever quelques problèmes identitaires. Comment en effet encenser un résistant à l’invasion anglo-saxonne dans un pays où cette ethnie et cette culture sont désormais majoritaires ? Si l’historicité d’Arthur sert d’argument à la renaissance de l’identité celte, débouchant sur un tourisme arthurien en Cornouailles, au grand dam des autonomistes, du côté anglais, on préfère se contenter du roi légendaire. La synthèse se fait finalement autour d’une romanisation d’Arthur. C’est l’acte de naissance de Lucius Artorius Castus, général romain du IIe siècle originaire de Dalmatie. Si l’hypothèse paraît fragile, elle permet cependant de sortir la figure héroïque de la lutte identitaire dont elle faisait les frais. D’autres folkloristes s’empressent d’ailleurs de l’étoffer en évoquant une possible piste sarmate. Mais tout ceci reste assez hasardeux, faute de sources fiables pour le confirmer.

Avec l’essor de la fantasy, le mythe devient une composante de la culture de masse, échappant au Moyen-Âge fantasmé pour épouser des problématiques sociétales plus contemporaines. Camelot participe ainsi à une sorte de stratégie pour réenchanter le monde, faisant échos aux préoccupations de la contre-culture et alimentant en même temps une subculture qui s’exprime dans le rock, les romans de genre, les fêtes étudiantes, les jeux vidéo et les comics. Les récits arthuriens opèrent leur révolution sexuelle, les personnages féminins prenant davantage de place. Merlin, jusque-là un peu délaissé, devient un acteur majeur du mythe, profitant sans doute aussi du succès du Seigneur des Anneaux et de son personnage emblématique Gandalf.

Entamé avec les années 1960-70, le processus se poursuit jusqu’à aboutir à une dilution du mythe dans le creuset de la mondialisation, faisant notamment l’objet de nombreux détournements. Récit d’un monde finissant empreint de nostalgie, l’utopie de Camelot se fait aussi porteuse d’espoirs. De quoi inspirer de nouveaux artistes, en quête de motifs et de légendes à tisser. De quoi aussi nourrir d’autres études cherchant à retrouver dans les divers avatars du mythe des échos de nos préoccupations présentes.

Loin d’être exhaustive, la recension de William Blanc s’efforce de dévoiler les liens, même tenus, et les influences entretenus par la légende arthurienne et un imaginaire collectif gavé d’images et de sons par l’industrie du divertissement. Un foisonnement dont il reconnaît lui-même avoir négligé certains aspects, même s’il pousse n’écarte pas.

Plaisir apprécié de l’érudit, qui y trouvera sans doute matière à moult commentaires, l’essai de William Blanc se révèle également une œuvre de vulgarisation documentée sur un sujet dont on n’a pas fini de découvrir toutes les occurrences. En cela, il apparaît comme le compagnon idéal du Arthur de Alban Gautier, un tantinet frustrant sur ce point.

libertalia-le_roi_arthur-couv_web_rvbLe Roi Arthur – Un mythe contemporain de William Blanc – Éditions Libertalia, novembre 2016

Je suis le sang

Au Lyceum, la pièce Docteur Jekyll et Mr Hyde ravit le public, suscitant l’effroi des londoniennes pour le plus grand plaisir de Bram Stoker à l’origine de l’adaptation du roman de Robert-Louis Stevenson. La critique ne tarit pas d’éloges devant l’interprétation criante de vérité de son acteur principal. Mais, un autre monstre ne tarde pas à accaparer leur attention versatile. Dans les rues de l’East End, plus précisément dans le quartier de Whitechapel, on tue les prostituées. Trois d’entre-elles ont été retrouvées gisant dans la rue, le corps atrocement mutilé. L’opinion et la presse s’enflamment, dénonçant les échecs répétés de Scotland Yard, la meilleure police du monde… D’autant plus que le tueur semble se jouer de ses enquêteurs. Une milice se forme pour patrouiller dans les rues afin de calmer l’émotion populaire pendant que les journalistes, à l’affût des rumeurs, campent dans les pubs ou se déguisent en prostituées.

A la recherche d’un sujet pour le roman gothique qu’il projette d’écrire, son magnum opus, Bram Stoker espère puiser dans cette série de meurtres l’inspiration qui lui a fait jusque-là défaut. Il espère ainsi sortir de son rôle de régisseur du Lyceum et acquérir le statut d’auteur incontournable dans le milieu de la littérature britannique. Il ne se doute pas un instant que son souhait va le conduire dans l’intimité du monstre et l’amener à côtoyer le Mal dans sa plus stricte banalité.

Retour à Londres au XIXe siècle. Ludovic Lamarque et Pierre Portrait ne choisissent pas la facilité en s’intéressant à l’un des mythes contemporains les plus sanglants, mais aussi les plus rebattus, du cinéma et de la littérature, sans oublier la bande dessinée. Sur ce dernier point, on ne saurait trop recommander From Hell d’Eddie Campbell et Alan Moore.

Je suis le sang fait le lien entre la genèse du Dracula de Bram Stoker et la série de crimes la plus épouvantable du XIXe siècle. Le pari est audacieux mais au final réussi pour plusieurs raisons. D’abord, les auteurs usent habilement de leur documentation sans se montrer trop didactiques. La description de l’East End et de ses habitants sonne authentique conférant à Je suis le sang une atmosphère anxiogène, propice au développement de l’intrigue. Celle-ci repose entièrement sur la rencontre, a priori improbable, entre Jack et Bram Stoker. Pas encore connu pour son Dracula, l’auteur irlandais cherche le sujet du roman qui lui apportera la renommée à laquelle il aspire. Personnage ambitieux et un tantinet sans scrupules, il est amené à fréquenter cette figure du Mal qu’il tente en vain de créer. Une étrange relation s’établit entre le destructeur et le créateur, une sorte de connexion perverse où la fiction se nourrit du réel, le tueur faisant office de muse des ténèbres.

Enfin, Ludovic Lamarque et Pierre Portrait restituent avec talent les tensions sociales qui couvent dans cette ville-usine cosmopolite qu’est devenu Londres et prêtent leurs mots aux personnages historiques d’une façon très convaincante. On se laisse ainsi happer par cette énième variation autour de l’éventreur avec un grand plaisir.

je suis le sangJe suis le sang de Ludovic Lamarque & Pierre Portrait – Les Moutons électriques, 2016

C’est l’Inuit qui gardera le Souvenir du Blanc

2089. La société de contrôle est désormais une réalité. Dans un souci de sécurité absolue, chaque être humain est pourvu d’un implant permettant de suivre ses moindres faits et gestes de manière quasi-instantanée. Loin d’être considéré comme une entrave à la liberté, le fait est perçu comme un réel progrès, un gadget désirable, signe de réussite sociale. En zone sécurisée, les implantés jouissent ainsi d’un accès total à divers services facilitant le travail des cyrobs’ chargés de tracer leurs déplacements, rencontres, conversations, achats, sources de revenu et autres humeurs…

Mais l’utopie réalisée connaît encore quelques angles morts. Dans les zones franches, des populations entières de déshéritées ou de réfractaires continuent de défier le nouvel ordre sociétal, préférant un hypothétique sentiment de liberté à la pacification des mœurs. Et puis, il y a le problème des peuples indigènes. Souverains sur leurs territoires, un statut obtenu aux forceps, ils aimeraient bien s’affranchir complètement de la surveillance des pays du G16.

Au siège de la sécurité nationale de la zone européenne, les chiens de garde du système sont sur les dents. Un de leur agent vient de faire défection, emportant avec lui des informations sensibles sur une enquête dont on l’avait chargé. Une affaire en rapport avec la disparition inexplicable des écrans de surveillance de portions entières de territoires appartenant aux nations indigènes. De quoi renverser le rapport de force géopolitique.

Au Kallaallit Numaat où elle termine d’accomplir sa Première Chasse, épreuve qui lui permettra de choisir son nom d’adulte, Kisimii ne se doute pas qu’elle va se retrouver au centre d’une crise d’ampleur internationale.

inuit2Paru initialement chez Le Navire en pleine ville, C’est l’Inuit qui gardera le Souvenir du Blanc se révèle au final une lecture sympathique, doublée d’une réflexion salutaire sur la liberté. Avec ce court roman destiné à un lectorat adolescent, Lilian Bathelot nourrit un questionnement éthique avec les spéculations vertigineuse de la science-fiction. Si l’intrigue ne casse pas trois pattes à un manchot, elle se montre toutefois suffisamment dynamique pour que l’on ne s’ennuie pas un instant. L’auteur ne perd pas son temps pour immerger le lecteur dans un futur au fort goût d’anticipation. Il distille les informations au fil d’un récit tendu, qui court crescendo jusqu’à un dénouement dramatique et pourtant optimiste.

Si C’est l’Inuit qui gardera le Souvenir du Blanc s’apparente à la lutte du pot de fer contre le pot de terre, il n’en demeure pas moins plein de surprises. L’histoire repose tout entière sur un superbe personnage féminin et sur une immersion convaincante au cœur de la culture inuit. A l’instar de Ian McDonald, Lilian Bathelot adopte le point de vue d’une civilisation non occidentale, mariant la tradition indigène aux technosciences sans céder aux préjugés. Il montre ainsi qu’un autre futur est possible, sans pour autant verser dans un angélisme malvenu. Il questionne enfin le lecteur sur la notion de liberté, valeur universelle et pourtant tellement subjective.

Bref, C’est l’Inuit qui gardera le Souvenir du Blanc s’avère un roman malin, pétri d’humanisme. De quoi donner envie d’éplucher davantage le catalogue numérique des éditions Multivers qui recèle bien d’autres titres intéressants.

inuit1C’est l’Inuit qui gardera le Souvenir du Blanc de Lilian Bathelot – Réédition Multivers éditions, 2015

Archeur

Archeur2Dans un futur incertain et absurde,  Archeur et Lardinn se réveillent pour une nouvelle journée de labeur. Ces deux larrons, pas vraiment à la foire, accomplissent une mission ingrate et pourtant nécessaire. Ils comptent, recensent et dénombrent les morts, attestant ainsi de la bonne marche de la guerre. A la pointe de la modernité, Lardinn a opté pour un véhicule solaire afin de se déplacer. Mais Archeur n’a pas renoncé à Long Run, un volatile à l’apparence d’autruche. Le plumage noir, la bestiole est une machine increvable dont la vitesse de pointe culmine à 300 km/h. Elle ne mange rien, ne boit rien et ne dort jamais. Archeur s’est entiché de l’animal, au point de continuer à s’abriter sous une tente pendant les tempêtes de sable, à défaut d’un habitacle où se retrancher.

Chaque jour, Archeur se dirige vers la fosse immense qui défigure le paysage. Il y fouille le sol en quête de cadavres à contrôler. En dépit de son infertilité foncière, le sol n’est pas avare. Il abonde en chair à canon trépassée. Les milliers de victimes des guerres incessantes que se livrent l’Asie, l’Europe et l’Amérique. Des armées entières de clones jetés sur le champ de bataille, histoire d’épargner la vie des humains authentiques, eux-mêmes voués à une oisiveté mortifère. Des copies élevées en batterie à partir de cellules vendues par les plus pauvres, convaincus par le slogan cynique Donnez ! Nous vous entretiendrons dans votre crasse.

Mais d’où vient alors cet étrange sentiment qui étreint Archeur lorsqu’il retrouve un clone ayant survécu au massacre, un clone affirmant qu’il n’est pas une copie ? D’où vient ce questionnement métaphysique qui le fait s’interroger sur sa propre nature et sur celle de l’ensemble de l’humanité ?

Après Number nine, Thierry Di Rollo nous propose un nouveau récit de science-fiction lorgnant vers la dystopie. Il serait toutefois très réducteur de se cantonner strictement à cet aspect du roman. Car, au-delà de la vision noire d’un futur désenchanté, dépourvu d’humanisme, voire complètement absurde (mais la vie n’est-elle pas absurde par essence ?),  l’auteur français s’interroge sur l’incapacité de l’homme à se remettre en question et sur cette faculté désespérante le faisant accepter l’innommable et l’injustice comme des faits naturels et intangibles.

Archeur ne se résout pas à subir cette situation. Il doute et, loin de considérer son présent comme le meilleur des mondes possibles, développe une ironie mordante à l’encontre de ses contemporains. S’il ne nourrit guère d’illusion sur la faculté de l’homme à s’amender, il garde malgré tout un soupçon d’empathie qui lui permet de supporter sa condition. Mais surtout, il reporte toute son affection sur Long Run, établissant avec la machine un lien semblable à celui existant entre le narrateur de Number nine et son chien mutant.

Hélas, loin de trouver l’apaisement dans la réponse à ses questions, son long parcours des fosses communes de l’Afrique aux mines de Mars se révèle un jeu de dupes, voire un cauchemar sans fin, dont il ne sort pas indemne. Le lecteur non plus.

archeur 1Archeur de Thierry Di Rollo – Réédition Le Bélial’, 2012