Ce monde est nôtre

Comme le rappelle en préface Natacha Vas-Deyres, François Bordes a connu une double vie. D’abord en tant que scientifique, paléontologue réputé pour ses découvertes archéologiques et ses recherches dans le domaine de la Préhistoire paléolithique, une de ses sources d’inspiration littéraire, on va le voir. Puis, comme écrivain de science-fiction, sous le pseudonyme de Francis Carsac. Un nom ne manquant pas de susciter l’émoi chez les lecteurs chenus ou les amateurs de l’âge d’or de la SF américaine. Car, s’il est un courant auquel on peut rattacher incontestablement l’auteur français, c’est bien celui où se sont illustrés des Poul Anderson, Robert Heinlein, Edmond Hamilton et bien d’autres. Ce monde est nôtre acquitte sans rougir son tribut à ces faiseurs de monde futurs dont les spéculations se conjuguent avec bonheur aux ressorts de l’aventure. Mais si les grands maîtres de la SF américaine apparaissent comme une source d’inspiration évidente, ceci ne doit pas faire oublier l’apport européen, en particulier celui de Rosny Aîné. Bref, l’auteur français opère une sorte de syncrétisme entre ses lectures adolescentes et son domaine d’expertise scientifique.

Les petites femmes vertes...Ce monde est nôtre relève du space opera et de sa dérivée plus terrestre, le planet opera. Pour être le plus exact possible, il s’agit d’une suite à un précédent roman, Ceux de nulle part, paru en 1954, dont la méconnaissance ne nuit cependant pas à la lecture du présent ouvrage. Dans l’avenir, l’humanité a rejoint une vaste fédération cosmique, la Ligue des Terres humaines, composée de plusieurs races humaines, proches par la physiologie et la psychologie. Francis Carsac développe en effet toute une réflexion autour de la notion « d’humain », fondant en grande partie ses spéculations sur ses recherches dans le domaine de la paléontologie. Résolument décentralisée et un tantinet anarchiste, cette civilisation applique avec intransigeance un principe dicté par la rationalité. L’Histoire des humains a hélas prouvé que l’existence de plusieurs souches humanoïdes sur une même planète ne pouvait générer que la guerre. Aussi, pour éviter ce risque, la Ligue des Terres humaines a établi la Loi d’Acier. Autrement dit, l’exil forcé de la population surnuméraire et son installation sur un autre monde, dépourvu de voisins humains. Un principe rendu d’autant plus nécessaire qu’il s’agit d’épargner les forces vives des hommes, déjà rudement éprouvées par la guerre contre les Misliks, une espèce non-humaine ayant la fâcheuse habitude d’éteindre les soleils pour convertir les mondes à ses propres conditions de vie. Dépêchés sur les planètes à problème, les Coordinateurs de la Ligue des Terres humaines sont ainsi chargés d’évaluer la situation avant de procéder au jugement le plus juste possible. Ce monde est nôtre ne se cantonne donc pas strictement à l’action, même si l’intrigue ressort en grande partie de cette logique narrative. Avec l’application de la Loi d’Acier, Francis Carsac aborde des considérations plus éthiques, confrontant les Coordinateurs envoyés sur la planète Nérat à un véritable dilemme moral. Un choix d’autant plus difficile qu’ils doivent évaluer la légitimité à demeurer sur place de trois populations dont ils côtoient amicalement quelques spécimens.

Rythmée et distrayante, l’intrigue de Ce monde est nôtre ne manque également pas d’imagination. Francis Carsac puise en partie dans les traditions de sa région natale pour faire des Vasks un peuple montagnard, à la culture agro-pastorale très proche de celle des Basques. De son côté, la Bérandie semble toute entière issue des pages des romans de chevalerie de Walter Scott, ressuscitant les us et pratiques de la féodalité, pour le meilleur et le pire. Quant aux Brinns, ils vivent un âge de pierre mâtiné de vestiges d’industrie anachroniques, comme par exemple cette faculté à fabriquer du verre trempé d’une façon très moderne. Tous revendiquent la possession de Nérat, par droit du travail, par ancienneté ou par attachement sentimental aux lieux. Pourtant, seul l’un de ces peuples demeurera. Plus de 280 pages seront nécessaires aux Coordinateurs pour rendre leur décision. Des pages pendant lesquelles, ils vont assister à un coup d’État, participer à une guerre, affronter les dangers d’une faune pas si amicale que cela. De l’aventure saupoudrée d’une pincée de sense of wonder et d’ethnologie.

Au final, la réédition de Ce monde est nôtre se révèle un choix judicieux, permettant de faire découvrir aux plus jeunes lecteurs un roman ne se trouvant plus guère que sur le marché de l’occasion. Accessoirement, ce récit épique m’a donné l’envie d’approfondir ma connaissance de l’œuvre de Francis Carsac. Un auteur qui gagne à être connu.

Ce monde est nôtre de Francis Carsac – Réédition L’arbre vengeur, mai 2018 (Éditions Gallimard & Hachette, collection « Rayon fantastique », 1962)

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La guerre est une ruse

« Les humiliations infligées par mon pays me sont plus douloureuses que celles qu’il peut subir. » Simone Weil dans une lettre à Georges Bernanos (1938)

Inscrite en ouverture du roman de Frédéric Paulin, la citation de Simone Weil convient idéalement (euphémisme) au propos de l’auteur de La guerre est une ruse. Avec ce roman désabusé mais pas désarmé, il nous propose une plongée dans la géopolitique contemporaine, au cœur des relations franco-algériennes, à la charnière des années 1980-90. Des années de plomb pour l’Algérie. Une décennie d’affrontements meurtriers et sauvages entre une armée dont les clans verrouillent le pouvoir et des islamistes poussés sur le devant de la scène par la révolution kabyle et les velléités démocratiques de la population. Des années de terrorisme larvé pour la France, sur fond de Françafrique et de postcolonialisme, où les secondes générations troquent leur colère généreuse contre des motifs plus communautaires, devenant les supplétifs de forces occultes guère préoccupées d’humanitarisme.

À l’instar du déjà très intéressant Le monde est notre patrie, Frédéric Paulin opte pour la multifocalisation, dressant un portrait sans concession de notre monde, tel qu’il va mal. Mais, peut-être va-t-il finalement très bien ? Bien selon une autre acception, celle des manipulateurs, des faiseurs d’opinion et autres représentants élus sur des promesses illusoires. Celle des officines secrètes qui auscultent les données humaines, pèsent les rapports de force, échafaudent des scénarii et des stratégies pour conseiller ou accompagner le choix des décideurs. Ceux qui s’autorisent à penser, à agir, s’accrochant au pouvoir et masquant leurs intérêts personnels derrière des éléments de langage ou des mots ronflants comme géopolitique, pragmatisme, démocratie et liberté. Une prose supposée entretenir un consensus n’étant que le résultat d’un rapport de force. Le même depuis le début de l’Histoire de l’humanité.

Frédéric Paulin affectionne les personnages fracassés par l’existence. Un peu comme si leur incapacité à résoudre leurs problèmes personnels ou leurs névroses rejaillissait sur la marche du monde. Des individus lambda, parfaits personnages de roman noir, qui tentent ponctuellement de corriger un tort, mais savent très bien que leur action n’aura aucune incidence sur les saloperies quotidiennes dont ils sont également les acteurs. La guerre est une ruse nous propose un florilège d’individus bataillant sans cesse pour donner du sens à leur existence ou plus simplement continuer à vivre. Parmi ceux-ci, notre attention est attirée par Tedj Benlazar, agent français d’origine franco-algérienne de la DGSE, témoin privilégié des combines du pouvoir algérien et de la France. Sa relation quasi-filiale avec le commandant Rémy de Bellevue, aka le « Vieux », vétéran des coups tordus en Afrique, constitue l’un des points forts du roman. Mais, le commissaire algérois Filali, flic chevronné encore doté d’un embryon de conscience, ne manque pas non plus d’intérêt. Évoluant à la marge, il veille sur Gh’zala Boutefnouchet, jeune étudiante s’étant amourachée pour son malheur de Raouf Bougachiche, ex-postier passé par la prison à cause de son engagement au FIS, puis retourné par le DRS pour servir les desseins d’un des clans se disputant le pouvoir en Algérie. Un choix ayant coûté à l’aîné Bougachiche la considération de son frère Slimane, lieutenant au 25e régiment de reconnaissance, une unité militaire chargée de lutter contre le GIA par tous les moyens possibles, y compris les plus violents.

Il y a aussi tous les autres, les figures médiatiques et historiques, les Marchiani, Mitterrand, Chirac, Pasqua et autre Balladur. Sans oublier les généraux Janviéristes, qui préfèrent le chaos et la répression à la négociation avec les islamistes. Enfin, il y a leur créature Djamel Zitouni, l’émir du GIA, prêt à semer la mort en France par l’intermédiaire de Khaled Kelkal.

Frédéric Paulin mêle les faits avérés aux suppositions et informations officieuses, créant un effet de réel convaincant. Il distille sa documentation sans assommer le lecteur et nuire à une intrigue dont le rythme ne se relâche à aucun moment. Au fil des circonvolutions du récit, on se prend à espérer, à souhaiter voir les choses prendre une autre tournure. Devant tant de noirceur, on ne peut que se résoudre à accepter l’évidence. Il n’y a pas de fin heureuse possible, juste la continuation par d’autres moyens du même rapport de force auquel le citoyen anonyme se plaît à espérer qu’il l’épargnera.

Si la guerre civile algérienne entre barbus et galonnés a donné lieu à quelques romans mémorables, on pense ici à Morituri de Yasmina Khadra ou de manière plus décalée à Jihad de Jean-Marc Ligny, nul doute qu’avec La guerre est une ruse Frédéric Paulin place la barre très haut. On attend maintenant avec une impatience non feinte, la suite de la fresque qu’il a entrepris de consacrer à l’essor du terrorisme d’obédience islamiste. Bientôt, on l’espère, avec en toile de fond deux tours, les Balkans, le Caucase et le Moyen-Orient.

La guerre est une ruse de Frédéric Paulin – Éditions Agullo, collection « noir », septembre 2018

Le Piège de Lovecraft

David étudie à l’université de Laval, à Québec. De funestes circonstances l’ont mené sur la piste du Necronomicon, le livre maudit imaginé par H.P. Lovecraft. Le jeune homme a en effet fréquenté un ami aux goût morbides, ayant sombré dans la folie homicide après avoir découvert les secrets cachés dans les pages du livre écrit par Adbul Alhazred. Il a même été témoin du meurtre de masse perpétré par celui-ci dans l’enceinte de l’université, dramatique conclusion d’un délire criminel incompréhensible, du moins pour les esprits rationnels. De ce traumatisme originel, David a tiré une curiosité insatiable pour l’œuvre de Lovecraft et ses multiples émanations. Une fascination dont il peine à réfréner l’aspect monomaniaque et qui le pousse petit-à-petit à reconsidérer son environnement. Du fait divers, il a fait le sujet de sa thèse, bien décidé à explorer le corpus des livres maudits dans la littérature fantastique afin de retrouver un équilibre mental mis à mal. Mais sa recherche se mue progressivement en voyage au cœur des ténèbres et de la folie.

Le Piège de Lovecraft de Arnaud Delalande a toutes les apparences du thriller vaguement ésotérique. Un page-turner jalonné de morceaux de bravoure effrayants où se dévoile progressivement une figure du Mal absolu. Difficile d’ailleurs de le prendre en défaut sur ce point, tant les recettes narratives apparaissent maîtrisées et appliquées avec une certaine aisance. L’auteur ayant déjà commis quelques succès de librairie dans le genre, on en attendait pas moins de sa part.

Le roman débute comme un pastiche lovecraftien transposé à l’époque contemporaine, une lovecrafterie que l’on pressent obséquieuse, surchargée jusque dans ses tics de langage et ses effets grandiloquents. Heureusement, cette impression fâcheuse ne dure pas, cédant la place à un propos documenté et à une intertextualité assez réjouissante, posant hélas quelques problèmes de rythme. Arnaud Delalande se montre malin, usant de l’univers de l’auteur de Providence, mais aussi de celui de Stephen King, pour se livrer à une réflexion stimulante autour de la perception de la réalité, via la littérature et ses dérivées ludiques, cinématographiques et autres.

« Ce qui me fascinait désormais n’était plus seulement la recherche minutieuse de preuves absurdes concernant l’authenticité de telle ou telle œuvre, mais la volonté de montrer en quoi leur absence dans le monde réel ne signifiait pas pour autant leur absence de réalité. »

Le Piège de Lovecraft repose ainsi tout entier sur un double questionnement. Le Necronomicon existe-il réellement ? N’a-t-il jamais été autre chose qu’une création littéraire ? A partir de ce point de départ, Arnaud Delalande postule que l’inexistence physique d’une œuvre ne l’empêche pas d’appartenir au monde réel. Tout au long de la quête et de l’enquête de David, l’auteur français suscite en conséquence le doute, s’efforçant de faire naître au monde réel le produit de son imagination. D’abord par une mise en abyme annoncé dès l’incipit, dont le contenu prend la forme d’un message internet adressé à Michel Houellebecq, connu des initiés pour son essai sur Lovecraft. Puis, en floutant les contours entre l’univers fictif de l’auteur de Providence et celui de son narrateur. Il invoque les pouvoirs démiurgiques de l’écrivain, sans oublier de rappeler qu’une création littéraire vit également grâce aux lecteurs qui contribuent à la transmettre, à l’enrichir de leur interprétation ou à la prolonger via d’autres médias.

Sur ce point, l’univers de H.P. Lovecraft se révèle emblématique. Le personnage et son œuvre fascinent tout autant qu’ils mettent mal à l’aise. Ils sont l’objet de jeux littéraires et de commentaires de la part d’une multitude d’admirateurs, dont les contributions élargissent le mythe. Ils ont inspiré enfin des continuateurs plus ou moins talentueux, parfois encouragés et soutenus par l’auteur de Providence lui-même, nourrissant un corpus dont l’imaginaire semble contaminer le réel. Arnaud Delalande est assez malin pour s’inscrire dans le mouvement, tout en conservant une certaine distance critique et en convoquant quelques références érudites, Robert W. Chambers, Umberto Eco, Jorge Luis Borges ou Stephen King pour n’en citer que quelques unes.

Hommage sincère à l’œuvre d’un auteur dont l’imaginaire irrigue une grande partie de la culture populaire, cette subculture protéiforme dont les créations animent une multitude de médias, mais aussi plus largement, hommage au fantastique sous toutes ses occurrences, Le Piège de Lovecraft se révèle au final un roman astucieux où l’horreur cosmique et le questionnement métaphysique servent un propos roublard qui confine au jeu littéraire.

Le Piège de Lovecraft – Le livre qui rend fou de Arnaud Delalande – Réédition Le livre de poche, collection « thriller », janvier 2016

Salut à toi ô mon frère

Mix improbable des Béruriers noirs et de Daniel Pennac, le dernier roman de Marin Ledun opte d’emblée pour le contre-pied rafraîchissant et doux dingue. Servi par une intrigue prétexte sur laquelle on ne s’arrêtera pas, Salut à toi ô mon frère est en effet surtout l’occasion de mettre en scène une famille atypique, foutraque et diablement attachante dans sa manière d’envoyer bouler les conventions sociales, politiques et tout le toutim. J’ai nommé la smala Pons-Mabille. Un père et une mère aux antipodes mais aimants, six gosses dont trois adoptés, un chien et deux chats. Pas treize à la douzaine, mais presque.

L’imprévu surgit dans le quotidien haut en couleur de la tribu un beau matin pas vraiment chagrin. Entre potron et j’ai cru voir un rominet, la maréchaussée débarque toute bottée au domicile familial pour arrêter l’ennemi public numéro 1 de la bourgade de Tournon. À savoir le petit dernier, Gus, collégien redoublant multirécidiviste, à qui Dieu ne confierait pas sa fille sans confession. Mais s’il est un domaine pour lequel le bourreau des cœurs ne manifeste guère d’appétence, c’est bien celui de la malfaisance délinquante. Aussi, lorsque les pandores dressent de lui le portrait d’un criminel assoiffé de sang, mère, père, frères et sœurs sont stupéfaits. Fort heureusement, le Gus peut compter sur la solidarité familiale et sur l’incrédulité du lieutenant Personne, pour qui sa sœur Rose, entre deux passages au salon de coiffure où elle lit des classiques aux rombières peroxydées venues se faire shampouiner, nourrit une passion contre-nature, au grand dam de sa mère.

On ne peut guère reprocher à Marin Ledun d’encourager la morosité. Salut à toi ô mon frère est en effet le parfait remède contre l’ennui ou la déprime, mais aussi contre le racisme façon Dupont Lajoie. Le roman abonde en trouvailles langagières, saillies drolatiques et autres jeux de mots. Un foisonnement jubilatoire ne pesant à aucun moment sur la lecture et contribuant à dynamiser un récit dont le rythme ne relâche à aucun moment son emprise sur les zygomatiques. Les clins d’œil et références fusent joyeusement, plus ou moins appuyées, convoquant la littérature classique ou plus populaire, le cinéma, la télévision, la musique, pour le meilleur (ou le pire) de citations détournées, d’associations d’idées déjantées et de vacheries affectueuses. Bref, du nanan pour les réfractaires à l’esprit nunuche.

« Et dire qu’il est des anthropologues qui se plaignent de ne plus avoir de nouveaux territoires socioculturels à explorer. Venez au skate-park, mes amis ! Venez, observez et prenez-en de la graine, bande de lévi-straussiens de pacotille ! L’extension marchande du domaine de l’adolescence vaut son pesant de cacahuètes de Soustons. Leurs rituels boutonneux, leurs borborygmes communicationnels, leur langage SMS ergonomique et tribal, leurs followers, mateurs, mouchards, fils à la patte, indics, épieurs, cafteurs, roussins,délateurs, sycophantes, leurs accoutrements grégaro-moches personnalisés et standardisés à l’infini, leur organisation sociale smart-phone-centrée, les iPhone7, et tout en bas, les LGK4Dual, au ban de la société. On ne s’en lasse pas. »

Lecture idéale pour décompresser, entre deux ouvrages plus austères, Salut à toi ô mon frère n’usurpe donc pas le qualificatif de roman décalé et festif. De quoi se venger du quotidien et de ses saloperies, tout en renouant d’une certaine manière avec le meilleur de la série de la tribu Malaussène, en particulier La Fée carabine. Même par la main gauche, on a connu pire comme filiation.

Salut à toi ô mon frère de Marin Ledun – Éditions Gallimard, collection « Série noire », mai 2018

Le Monde est notre patrie

Des abords parsemés de bombes artisanales et de tireurs embusqués de la Zone verte de Bagdad aux sables du désert du Sahara, en passant par les tours de la Défense, Le Monde est notre patrie s’attache aux pas de Max Stroobants et de Lazar Blaskó, deux anciens combattants ayant choisi de faire fructifier le savoir-faire acquis dans l’armée française, en fondant Stroobants Secure SA, une de ces entreprises privées nées sur les décombres d’une planète en proie aux conflits de basse intensité. Un marché d’avenir pour l’un des plus vieux métiers du monde.

Soldats de fortune et chiens de guerre, condottiere et stipendiés, barbouzes et mercenaires de tous poils et de toutes nations sont en effet devenus les supplétifs d’un capitalisme mondialisé ayant plus que jamais besoin de leurs services. Engagés pour opérer comme support à la révolte ou à la contre-révolte, pour des missions de peacekeeping ou de contingentement, ces contractors évoluent aux marges de l’État de droit pour accomplir la basse besogne, épargnant ainsi à l’opinion publique le traumatisme de la mort sur le terrain de soldats. Car, à l’époque de la guerre chirurgicale et des neutralisations de terroristes par drones interposés, rien ne semble plus fâcheux pour les pouvoirs en place que de perdre un combattant dans un pays lointain, pour des enjeux échappant au vulgum pecus.

Entre le mal et le moindre mal, Stroobants et Blaskó ont opté pour leur intérêt personnel. Un intérêt bien compris, volontiers cynique, soudé par une solide camaraderie. Mais la concurrence fait rage dans le secteur, poussant les sociétés militaires privées à tirer les prix vers le bas pour satisfaire des donneurs d’ordres toujours plus exigeants. Et les allégeances d’hier ne garantissent plus l’avenir, entraînant une précarité renforcée propice à toutes les dérives. Il n’y a pas loin du Capitole à la roche Tarpéienne, comme vont l’apprendre à leurs dépends Stroobants et Blaskó.

Orbs patria nostra. De la devise du mercenariat, Frédéric Paulin tire un roman nerveux et passionnant qui tente de rendre lisible les enjeux de la sous-traitance des opérations militaires au temps de la guerre asymétrique. À l’image d’un DOA ou d’un Julien Suaudeau, l’auteur français puise son inspiration dans la situation géopolitique actuelle. Entre les séquelles de la guerre en Irak et l’émergence d’un terrorisme mondialisé, décliné sous la forme d’acronymes anodins (Daesh, MUJAO, AQMI, Boko Haram…), comme autant de succursales de la terreur, il dévoile les coulisses d’un capitalisme sans aucune éthique, uniquement préoccupé par le profit et la domination d’autrui. Écartant les tentations de l’angélisme ou de la diabolisation, il dresse le portrait d’un monde dévoré de l’intérieur par l’ambition personnelle, une certaine forme d’hubris, l’extrémisme sous toutes ses formes et les montages politico-économiques de grandes sociétés transnationales dont le chiffres d’affaires surpassent le PIB de bien des nations. Nul ne sort indemne de ce roman âpre où l’idéologie et les bons sentiments passent par perte et profit.

Si l’on est happé par le propos éminemment politique du roman et ses enjeux géopolitiques, on ne peut s’empêcher cependant de trouver le traitement des personnages un tantinet caricatural, et quand bien même Frédéric Paulin s’efforce de leur conférer un peu d’épaisseur psychologique, tout cela ne va pas très loin. Stroobants reste une force de la nature charismatique, un géant aux pieds d’argile, Grace Batillana demeure une femme à la recherche de la rédemption, tiraillée entre le sens du devoir et les facilités de l’entregent, et Blaskó, le fidèle des fidèles, un personnage énigmatique, quasi-surhumain (un Wolverine sans les griffes?). Le trio écrase d’ailleurs par sa présence tous les autres personnages, du politicard aux dents longues au couple de flics de la BRI lancé à leurs trousses, en passant par le djihadiste malien. On s’interroge enfin sur l’intérêt, autre qu’historique, des rêves récurrents de Stroobants et sur sa relation avec Blaskó, dont le prénom lorgne vers un fantastique faisant finalement pchitt !

Fort heureusement, ces quelques réserves n’enlèvent rien à la qualité de la documentation de Frédéric Paulin et au rythme addictif de Le Monde est notre patrie, dont la lecture apparaît du coup comme le complément idéal au diptyque « Punkhtu » de DOA.

Le Monde est notre patrie de Frédéric Paulin – Éditions Goater, collection « Noir », octobre 2016

Le dernier tigre rouge

1946. Charles Bareuil débarque en Indochine, passant du statut de libérateur de son pays natal à celui d’occupant d’une contrée lointaine réclamant sa liberté. Le bougre a beaucoup à oublier, notamment la mort de sa femme croate, massacrée par les Oustachis. Incapable de renouer avec la vie civile, il rempile dans l’armée, préférant la camaraderie de la Légion étrangère et la lutte contre le communiste dans les jungles du Tonkin, au deuil de sa vie passée. Meilleur tireur de son unité, il croise la route d’un autre sniper, engagé du côté du Viêtminh.

Coincée entre la Seconde Guerre mondiale et la guerre d’Algérie, le conflit indochinois fait figure d’oublié dans l’histoire de France. Première manifestation de la décolonisation et illustration de l’affrontement, bloc contre bloc, entre le communisme et le capitalisme, la guerre d’Indochine marque également la défaite d’une puissance européenne, certes diminuée, face à un peuple indigène. Une défaite au moins aussi significative que celle de 1940 pour l’armée française.

En transposant l’intrigue d’un roman noir dans un contexte historique, Jérémie Guez élargit la palette de son écriture, jusque-là cantonnée au polar urbain contemporain. Pourquoi pas ? Antonin Varenne n’a-t-il pas opté pour un choix semblable avec le très réussi Trois mille chevaux vapeur ? Hélas, force est de constater ici l’échec du projet, Jérémie Guez se contentant de brosser à gros traits un portrait sommaire de l’Indochine, ravalé au statut d’arrière-plan perclus de clichés. À vrai dire, Le dernier tigre rouge se révèle frustrant de bout en bout. L’Indochine y apparaît réduite à la jungle, forcément un enfer vert, aux bars louches et aux bordels fréquentés par les soldats où des prostituées fatiguées vendent leurs charmes à des soldats harassés par la chaleur tropicale. La guerre elle-même se limite à une chronologie laborieuse, ellipses y comprises, de faits historiques bien appris, émaillée par quelques combats qui ne parviennent cependant pas à tempérer le sentiment de gâchis.

De la population, on ne perçoit presque rien, si ce n’est quelques silhouettes. Celles des Viêts montant à l’assaut ou celles des paysans condamnés à subir le colonialisme ou le communisme. Des enjeux de la guerre, on se contente d’une lecture superficielle, le racisme latent des colons, la cruauté du Viêtminh et l’amitié rugueuse et virile des Légionnaires. Quant à l’affrontement entre snipers, tant attendu, promis et maintes fois esquissé, il ne débouche finalement sur pas grand chose, si ce n’est un cliffhanger éventé, somme toute assez tiré par les cheveux. Bref, pas de quoi s’enthousiasmer, d’autant plus que l’intrigue vire rapidement du noir au rose, s’enferrant dans une amourette assez improbable et ridicule, percluse de clichés. J’avoue d’ailleurs avoir eu beaucoup de mal à me remettre du corps souple comme une liane…

Ainsi Le dernier tigre rouge rejoint-il la liste ouverte des rendez-vous manqués. La guerre d’Indochine mérite mieux que ce roman raté, sans cesse le cul entre deux chaises. Sur le même sujet, préférons lui Une balle de colt derrière l’oreille de Frank Lanot.

Le dernier tigre rouge de Jérémie Guez – Éditions 10/18, collection « Grands détectives », avril 2014

Par les Rafales

Faisons court.

Par les Rafales, premier roman de Valentine Imhof, ne s’embarrasse pas de circonvolutions superflues. Droit au but, l’autrice nous cueille dès l’ouverture avec une scène glauque et sanglante, dans le décor impersonnel d’un hôtel de chaîne. Elle prend ensuite tout son temps, dévoilant progressivement l’itinéraire d’Alex, une jeune femme rescapée d’une bien mauvaise rencontre dont elle n’est jamais vraiment revenue indemne.

Entremêlant les fils d’une trame linéaire où présent, passé et avenir se succèdent avec le caractère inexorable d’un destin scellé à l’avance, Valentine Imhof raconte ainsi le parcours criminel d’Alex, semant les cadavres masculins sur son chemin, entre les Shetland et le Nord-Est de la France. Des dépouilles massacrées avec une rage homicide inhumaine. Cette mortelle randonnée placée sous le signe des Nornes, où l’œil du lecteur suit les pensées d’Alex mais également celles des hommes qu’elle côtoie et ensorcelle, dessine le portrait d’une psyché écorchée, une existence fracassée par une douleur intime intense. Un traumatisme ne trouvant son exutoire que dans la violence. Marquée dans sa chair, la jeune femme a également fait de son épiderme un palimpseste sur lequel tatouer des mots pour effacer les maux. Peine perdue, la fatalité est implacable.

Dans une langue crue et imagée, irradiant la paranoïa et une sensibilité à fleur de peau, l’autrice tente de nous faire ressentir la folie qui habite l’esprit d’Alex. On a pourtant du mal à adhérer pleinement à son impossible résilience, à cette déconnexion avec le réel qui la pousse à agir et à réagir. Sans cesse sur le qui vive, sans adresse fixe pour ne pas focaliser l’attention, et pourtant toujours avec l’angoisse aux tripes, Alex semble engagée dans une dérive sans issue. On peine hélas à en discerner le caractère déraisonnable. En fait, tout paraît un tantinet artificiel, notamment dans la relation esquissée avec Anton et dans la manière dont elle se résout. On ne peut s’empêcher en effet de trouver le procédé abrupt, voire artificiel.

Le récit ne manque toutefois pas de qualités, en particulier une énergie brute qui s’exprime sans concession lors des scènes de violence. Les multiples allusions à la mythologie nordique, Loki, Nornes, Völuspá et J. R. R.Tolkien y compris, ne gâchent rien. Bien au contraire, elles renforcent le fatalisme sombre du récit et l’âpreté du dénouement. La liste des tatouages indiquée en tête de chapitre et la playlist en fin d’ouvrage fournissent un bonus bienvenu, histoire de prolonger ou d’accompagner la cavale d’Alex.

On le voit, Par les Rafales promet beaucoup. Mais si le roman de Valentine Imhof ne tient pas tous ses engagements, il n’en demeure pas moins un livre marquant dont on garde en mémoire quelques moments forts. Bref, on ne sera pas sans jeter un œil sur le prochain titre de l’autrice. Celui d’Óðinn, forcément.

Par les Rafales de Valentine Imhof – Rouergue Noir, 2018