Au Bal des absents

Alors qu’elle s’apprête à sombrer définitivement dans un précariat aussi angoissant que honteux, Claude répond à un dernier message sur son profil Linkedin. Se fondant sur son expérience furtive dans la gendarmerie, un quidam lui propose de mener une enquête contre 1000 euros. Sans réfléchir, elle accepte. Après tout : un sou est un sou. La quarantaine bien sonnée, sans attache autre qu’une paire de chaussons bleus décorés d’un petit cœur en peluche rose, la vieille fille rallie « Tante Colline », un manoir loué sur Airbnb avec l’argent versé par son commanditaire américain. Une famille d’outre-Atlantique est en effet venue là avant disparaître, corps, véhicule et biens. Promue Ghostbuster, en proie aux méfaits indicibles d’esprits frappeurs, l’enquête de Claude prend une direction insolite, la contraignant à redoubler de pugnacité et de courage afin de domestiquer cette bande de poltergeists connectés. Au moins le temps de dompter le spectre de la dèche qui hante son avenir.

Catherine Dufour est une véritable touche à tout. Le fantastique, la fantasy, la science fiction, la vulgarisation historique, rien de semble résister à son ironie mordante, son goût pour l’absurde et son art du portrait vachard, tempéré par une certaine tendresse pour les figures fracassées par l’existence. Au Bal des absents flirte ainsi avec le roman policier, certes fortement mâtiné de fantastique. Une enquête très référencée, peuplée de réminiscences macabres, de ploucs malveillants, de clowns effrayants, de grands-mères bavardes et inquiétantes, de créatures monstrueuses puisées dans une psyché nourrie à l’horreur livresque et cinématographique.

Durant son séjour à la campagne, Claude se trouve confrontée à des sensations désagréables, celles issues d’outre-tombe bien entendu, mais aussi celles des marges aveugles de notre société. La honte du déclassement, le chômage, la précarité, préalables à la mort sociale et son cortège d’indignités : hygiène défaillante, prison glaciale du froid, repas frugaux et mauvaise piquette pesant sur l’estomac avant d’en détraquer la tuyauterie. Bref, Claude endure le quotidien des SDF, avec comme seuls compagnons les ombres d’un manoir hanté.

Pour autant, Catherine Dufour n’oublie pas de nous faire frissonner, au détour d’un chapitre, montrant qu’elle maîtrise les codes du roman d’horreur. Elle nous cueille avec des passages littéralement flippants, jouant sur les ressorts classiques de l’épouvante et du surnaturel. Elle parvient pourtant à marier l’angoisse à un second degré assez salutaire, histoire de dédramatiser l’atmosphère.

Entre veine horrifique et roman social, Au Bal des absents séduit donc le lecteur par sa prose revancharde, déroulant un humour noir salutaire, où Claude se mue progressivement en héroïne vengeresse, déterminée à solder tous ses comptes avec une société ne s’embarrassant guère des existences inadaptables à sa « Work for your welfare ». En cela, elle venge de belle façon les solitaires, les démunis, chômeurs ou travailleurs pauvres, les femmes battues et les enfants en souffrance. Toutes ces ombres rendues responsables de leurs malheurs, abandonnées dans des marges autrement plus infernales que les limbes effrayantes du fantastique.

Au Bal des absents – Catherine Dufour – Éditions du Seuil, collection « Cadre noir », octobre 2021

Mécaniques Sauvages

Dans une ville de Paris réduite à la portion congrue, une cité enchâssée dans un désert infini, un néant sillonné par des singularités étranges et dangereuses, une épure minérale écrasée par l’ardeur d’un soleil implacable, Daylon met en scène une humanité tiraillée par des désirs contradictoires, en proie à la menace d’un changement de paradigme. Sous le regard corporate de Conformité, Mercatique, Mesures, elle rejoue à huis-clos le spectacle éternel du pouvoir des uns sur les autres et les choses.

Inscrit au sommaire de Retour sur l’horizon avec « Penchés sur le berceau des géants », on n’avait plus guère lu Daylon depuis la parution de l’anthologie événement. Une poignée de nouvelles et quelques années plus tard, le jeune auteur nous propose un premier roman chez Courant alternatif, nouveau label chapeauté par Les Moutons électriques, dont le propos se veut résolument politique, écologique et social, faisant appel à des thématiques qui innervent/énervent le présent.

Nul doute que ce Mécaniques Sauvages énervera le chaland. Au moins autant qu’il fascinera le curieux prêt à lâcher prise. En attendant l’effondrement des possibles en une seule réalité commerciale, reconnaissons à Daylon un goût affirmé pour la mutation du champ narratif de la science fiction. Sous sa plume, les mots sont précis et tranchants, balancés en rafale lexicale dont le sens contribue à peupler l’esprit de rémanences visuelles. Il nous immerge ainsi dans un univers où la cité parisienne et ses parages se distinguent comme un personnage à part entière, mettant en œuvre une chorégraphie où chaque parole, chaque pensée se mesure à l’aune de critères sociétaux codifiés, où le moindre écart apparaît incongru provoquant aussitôt la sanction. La langue et le langage des corps déterminent la conduite de l’individu, sa place et son utilité sociale, son rapport à l’autre et au réel.

Mais, sous les apparences docile et corporate du bunker parisien se dessine une autre géographie, une topographie parcourue de fractures, de lignes de force tectonique, menaçant de bousculer l’ordre social, voire l’architecture de l’univers tangible. Des coulisses sourd une tension féroce, une violence sauvage prenant pour cible la duplicité et les faux-semblant des maîtres de l’univers. Ouroboros, l’Oiseau-tempête, Amon, des entités indicibles surpuissantes se disputent, s’efforçant de tordre la réalité à leur convenance. Des bulles d’univers entrent en émulsion sur l’horizon des possibles, testant la porosité de leurs frontières. À l’ombre tutélaire de Joël Houssin, du Lord Gamma de Michael Marrak , de l’univers corporate de Cleer et des dangereuses visions d’Ellison, Daylon déroule son expérience science fictive, jouant avec nos représentations pour mieux en déjouer les limites.

Incontestablement clivant, Mécaniques Sauvages a donc le mérite de proposer autre chose, une acception du genre différente, disruptive, loin des sentiers battus et rebattus. L’expérimentation plaira. Ou pas.

Mécaniques Sauvages – Daylon – Courant Alternatif, avril 2021

Vivonne

Adrien Vivonne serait né vers 1964 dans une famille de la petite bourgeoisie rouennaise plutôt engagée du côté communiste, en dépit de la désillusion de la révélation des crimes du stalinisme. Enfant rêveur, pour certains même indifférent aux malheurs de la vie, il hante la mémoire de tous ceux qu’il a rencontré. D’abord Alexandre Garnier, l’ami de jeunesse, désormais éditeur à Paris où il jalouse le succès de son ami auprès des femmes tout en enviant ses talents de poète. Le bougre s’est efforcé toute sa vie de prendre sa revanche, acquérant les droits des œuvres de Vivonne pour mieux les remiser dans l’oubli. Vengeance d’un médiocre qui pleure toutes les larmes de son corps en lisant des poèmes pendant que le déluge d’un typhon balaie les rues de Paris. Il le regrette amèrement maintenant que l’effondrement s’annonce, précipité par les Dingues, le Stroke et la libanisation de l’Europe. Mais avant de mourir et peut-être pour faire amende honorable, Garnier souhaite reconstituer l’itinéraire du poète, voire le retrouver afin de percer le mystère de sa disparition.

Béatrice a aussi bien connu Vivonne. Peut-être même est-elle mieux placée pour évoquer l’homme, ayant partagée sa vie d’un point de vue intime pendant une dizaine d’années après que le poète ait décidé de poser ses affaires à Doncières, sous les radars de l’édition parisienne. Sur le point d’embarquer pour Athènes, elle raconte Vivonne, attendant un vol sans cesse retardé par la tempête mais aussi les combats entre l’armée et les milices salafistes qui se disputent le contrôle de l’aéroport Charles De Gaulle. Elle attend de le retrouver pour se fondre dans la Douceur.

Chimène/Chimère est une enfant de la guerre, la fille que Vivonne n’a jamais connu. Elle a grandi dans le mystère de l’identité de son père avant de rejoindre les troupes irrégulières du Druide Caché. Son quotidien, elle le consacre désormais aux combats sans pitié contre les ZAD partout !, les Groupes d’Assaut Antifascistes et l’Armée Chouanne et Catholique soutenue par les Dingues. La guerre de tous contre tous et le libéralisme identitaire, elle la subit et elle continue d’en éprouver l’inanité jusque dans sa chair, ne voyant de salut que dans la quête de ce père dont les mots accompagnent son cheminement martial.

Pour les Amis retranchés dans l’archipel de la mer Egée, Vivonne est nimbé de l’aura du vieux sage, ses livres étant adorés au moins autant que ceux du vieux conteur aveugle. Mais, ils savent qu’au-delà des rivages de leur île, au-delà de la mer du Cercle, la violence et l’intolérance règnent sans partage, menaçant jusqu’à leur existence paisible, fondée sur la beauté, l’harmonie et le partage des plaisirs simples.

Pour tous, Vivonne apparaît comme un idéal fait homme dont les poèmes recèlent un secret, une recette du bonheur, à la condition de lâcher prise, de se fondre dans la Douceur et la beauté des mots, des émotions qu’ils suscitent. Jusqu’à la dissolution.

C’est toujours un plaisir de retrouver Jérôme Leroy. Sa grande culture, y compris dans les mauvais genres qu’il n’hésite pas à citer parmi les classiques de la littérature générale ou de la poésie, demeure un ravissement dont on se plaît à apprécier toutes les nuances stylistiques et les récurrences thématiques. Au sein d’une œuvre dominée par la constance de l’engagement et une nostalgie sourde, Vivonne ne dépare pas. Bien au contraire, Jérôme Leroy nous invite à lâcher prise, à céder au charisme indicible de la Douceur, mêlant l’anticipation et la poésie à des préoccupations plus sociales et politiques, tout en adoptant le ton du moraliste désabusé et celui du barde optimisme, convaincu de la supériorité de l’esprit sur la technologie.

Vivonne apparaît ainsi porté par le souffle d’un rêve ubiquiste, le désir d’une sublimation par la lecture, d’un ravissement par la beauté appliqué comme un baume salutaire sur les écorchures d’un quotidien âpre et pessimiste, où aucune alternative ne semble viable et où le passé ne comporte que trahison et renoncement. Loin d’être agréable, l’avenir de Jérôme Leroy apparaît comme le prolongement des maux du présent. Il a l’apparence des images de Caza, réalisées en illustration des deux tomes du roman de John Brunner, Le Troupeau aveugle. Il puise son inspiration dans l’actualité, dans l’inexorable dégradation de l’environnement, dans le délitement du politique sous les coups du populisme, de la frénésie identitaire et de la guerre de tous contre tous. Certes, on peut trouver à redire des propos ou de certains sous-entendus de l’auteur sur l’évolution du monde. On peut juger certaines de ses sentences un tantinet définitives. On ne peut cependant pas nier la sincérité de ses convictions et l’acuité quasi-ballardienne de son regard. Chez Jérôme Leroy comme chez l’auteur britannique, l’apocalypse est un genre en soi, porteur d’une esthétique du désastre, à la croisée de l’anticipation, du mythe et de la fable. Une vision hallucinée n’excluant pas l’ironie, en particulier lorsqu’il égratigne le milieu de l’édition parisienne et applique la critique à lui-même.

Entre la Douceur et la loi du plus fort, entre la puissance démiurgique des mots et les forces aveugles de l’auto-destruction, les personnages de Vivonne sont ballottés par des émotions contradictoires, en proie à la confusion d’une existence fragile et éphémère. Jérôme Leroy incite le lecteur à une forme de transcendance livresque, l’invitant à flâner dans les univers multiples de l’imagination, bercé par la nostalgie et la possibilité d’une utopie bienveillante et fraternelle, sur les traces de l’insaisissable Adrien Vivonne, poète vagabond et concept fait homme.

Avec Vivonne, Jérôme Leroy fait sienne la citation d’Oscar Wilde sur l’utopie, nous démontrant par la poésie qu’aucune carte du monde n’est digne d’un regard si le pays de l’utopie n’y figure pas. Réenchanter le monde par la lecture, l’apaisement et la poésie, on a connu pire comme projet utopique, non ?

Vivonne – Jérôme Leroy – Éditions La Table Ronde, janvier 2021

Chasse royale I – De meute à mort

Le temps s’est écoulé comme l’eau courant au pied du Gué d’Avara, la capitale des rois du monde, ces Bituriges fiers et ombrageux. Neuf années ont été sacrifiées à la paix, remisant les malédictions et les rancunes au profit d’un équilibre fragile. Depuis qu’il a prêté allégeance à son oncle Ambigat, retrouvant pour lui-même et son frère ses prérogatives de prince de lignée royale, Bellovèse semble être devenu un allié fidèle du Haut Roi. Jouissant du statut de héros, il guerroie pour celui que d’aucuns considèrent encore comme un usurpateur, accomplissant des exploits qui accroissent sa renommée, mais aussi les jalousies. Récemment, il a ainsi fait prisonnier un protégé du roi des Éduens, un soldure ayant pris la fâcheuse habitude de voler les troupeaux bituriges. Un gaillard à la chance insolente, béni des dieux ou profitant de quelques complicités au sein des territoires du Haut Roi. Peu importe les superstitions, Bellovèse n’est pas peu fier de l’avoir capturé, gardant le secret sur la ruse dont il a usé pour le piéger. Le succès a pourtant son revers, focalisant l’attention de tous sur le jeune champion. Les convoitises croissent en effet au fur et à mesure que l’étoile du Haut Roi Ambigat pâlit. Mauvaises récoltes et maladies apparaissent comme autant de signes de ce déclin. Des signaux de mauvais augures renforcés par une succession rendue compliquée par le remariage du souverain. De quoi attiser l’impatience d’une jeunesse n’attendant que de contribuer à sa propre gloire, sous le regard des dieux et de leurs intercesseurs, les druides.

Chasse royale – De meute à mort est le deuxième volet de la Saga « Rois du monde ». Du moins, il l’était jusqu’à ce que le texte échappe complètement au contrôle de Jean-Philippe Jaworski, devenant le premier tome d’un second volet désormais décliné en quatre livres. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Ceci n’empêche pas Chasse royale – De meute à mort de tenir toutes les promesses esquissées dans Même pas mort. On y retrouve en effet toutes les qualités de son prédécesseur. D’abord, une langue riche, précise et imagée, peut-être un tantinet verbeuse, mais incontestablement évocatrice. Un souci de vraisemblance intact, jusque dans le moindre détail, s’efforçant de redonner vie avec succès au monde de la Gaule celtique, dont on est condamné à déchiffrer les traces à travers les bribes livrés par les rares écrits antiques et les trouvailles de l’archéologie. L’ensemble est enfin porté par un souffle épique intense, où complots, trahisons et combats se succèdent sans paraître forcé.

Certes, Chasse royale – De meute à mort n’est pas exempt de défauts, parmi lesquels on pointera surtout un délayage bavard, perceptible surtout dans la partie de chasse à courre que nous sert Jean-Philippe Jaworski en guise d’ouverture. Heureusement, à partir de la célébration de l’été à Autricon, tout le second segment du roman nous fait oublier l’ennui de cette petite centaine de pages. On manque d’ailleurs de mots pour qualifier ce morceau de bravoure époustouflant où la tension et la violence des exploits accomplis ne se relâchent à aucun moment. Le second opus de « Rois du monde » confirme également par sa structure son caractère de saga oscillant entre histoire et légende. La nature orale du récit transmis par Bellovèse à son invité grec et la teneur rétrospective de son dit entretiennent une parenté évidente avec la matière des récits irlandais dont elle constitue un avatar romancé.

Jean-Philippe Jaworski fait ainsi œuvre de conteur et d’auteur, brodant sous nos yeux un légendaire celtique riche et foisonnant dont on attend la suite avec d’autant plus d’impatience qu’il nous abandonne abruptement en rase campagne, sous les murs d’Autricon, avec un Bellovèse en fâcheuse posture. À suivre, donc. Vite !

Chasse royale I – De meute à mort – Rois du monde, 2 – Jean-Philippe Jaworski – Les Moutons électriques, collection « La Bibliothèque voltaïque »,  mai 2015

Mégafauna

Retour du côté de la bande dessinée, avec un titre pour lequel je ne regrette pas d’avoir jeté plus qu’un coup d’œil. Tout est foutu !

Mégafauna est une uchronie échafaudée sur une divergence guère courante, si je ne m’abuse. Nicolas Puzenat imagine en effet que les Néandertaliens ont survécu, se protégeant de leur envahissant cousin Sapiens sapiens en bâtissant une muraille cyclopéenne pour délimiter leur territoire. Moins nombreux mais d’une constitution plus solide que leur voisin, les Néandertaliens disposent aussi d’une technologie plus avancée sur certains points. N’ayant pas le même rapport à la nature, ils ont su préserver la faune et la flore pour le plus grand profit d’espèces préhistoriques comme le mammouth ou l’aurochs. Des milliers d’années plus tard, après avoir traversé la Préhistoire, l’Antiquité et le Moyen Âge, le statu quo perdure et les relations entre les deux humanités se réduisent toujours à l’affrontement ou au commerce, assurant à quelques principautés une suprématie fragile. En dépit de ses grandes compétences médicales, Timoléon de Veyres n’attend pas grand choses de l’avenir, si ce n’est un mariage arrangé dans l’intérêt de sa famille. Il ne s’attend surtout pas à être choisi par son oncle, personnage retors ayant usurpé le pouvoir au détriment de son propre père, pour accomplir une mission diplomatique chez les Nors. Le jeune homme timoré et curieux y voit l’opportunité d’étudier le peuple néandertalien afin de répondre à ses multiples interrogations à leur sujet.

Mégafauna tient à la fois de l’uchronie et du conte philosophique. Sur une trame classique, Nicolas Puzenat déroule un récit qui, s’il ne surprend pas par ses emprunts historiques (on va y revenir), interroge le lecteur sur des notions universelles, nous réservant même un twist final surprenant et pessimiste. Si la coexistence Néandertaliens/Sapiens ouvre les perspectives narratives, elle dessine aussi une géopolitique qui n’est pas sans rappeler celle du bassin méditerranéen aux époques médiévales et modernes, où Chrétientés et mondes musulmans se sont côtoyés pendant plusieurs siècles, s’affrontant ou échangeant marchandises et connaissances au profit de la politique intérieure des uns et des autres. Il en va de même pour les Nors et leur voisins méridionaux. Nicolas Puzenat ne cherche d’ailleurs pas à rendre l’une des humanités plus sympathique que l’autre. Néandertaliens comme Sapiens sont guidés par les mêmes impératifs de survie, usant des stratégies de la politique ou de la religion pour servir leurs desseins. L’ambivalence, la cruauté et la superstition prévalent partout, chaque peuple rejouant les habituels ressorts de la comédie humaine. Dans ce cadre, Timoléon apparaît comme un candide, un personnage naïf et curieux qui, au fil de l’aventure et de sa découverte du monde des Nors, fait surtout l’apprentissage d’une certaine forme de machiavélisme.

Côté graphisme, Nicolas Puzenat mêle la simplicité du trait lorsqu’il restitue les émotions des personnages ou caractérise leur physionomie différente, à un art du foisonnement quasi-pointilliste quand il dessine les paysages. Une manière de faire qui n’est pas sans rappeler la patte de Christophe Blain. Tout ceci stimule le regard, incitant le lecteur à prendre son temps, tout en suscitant un phénomène d’échos bienvenu avec le ton médiévalisant du récit. On relèvera enfin quelques belles trouvailles visuelles du côté néandertalien de la muraille, notamment sur sorte d’habitat collectif n’étant pas sans évoquer les constructions des insectes sociaux.

Fable uchronique au trait sympathique et sans chichis, Mégafauna apparaît donc comme un miroir de notre histoire, où finalement Néandertalien comme Sapiens, en dépit de leurs différences, restent soumis aux impératifs de la survie et de la politique.

Plus d’information ici.

Mégafauna – Nicolas Puzenat – Éditions Sarbacane , mars 2021

Le Livre jaune

À l’ombre de Chambers, Dante, James Matthew Barrie (toujours) et Mircea Eliade, Michael Roch propose un nouveau voyage littéraire en terre d’Imaginaire. Une ballade mise en page par les éditions Mü dans un superbe écrin, peut-être un tantinet onéreux quand même. Que les esprits chagrins se consolent cependant car, si Le Livre jaune coûte un demi-rein, il recèle des pages d’une beauté fascinante, un tourbillon de mots qui vous emmène très loin. Abandonnant Peter Pan et le Pays des enfants perdus, Michael Roch cingle vers une autre île solitaire, celle abritant la cité de Carcosa, et toutes ses autres déclinaisons toponymiques situées au seuil de l’Ailleurs. Il nous embarque dans une quête, au cœur de limbes habitées de fantômes hésitant entre la vie et la mort, l’existence et le néant, en compagnie d’un pirate à la dérive, cherchant vengeance auprès du Roi en jaune, et peut-être aussi à la poursuite du sens de la vie.

« En nous résonnent deux mélodies : celle de l’être aimant le monde et celle de l’être absent du monde. Il ne convient pas de choisir l’une pour détruire l’autre, cela est impossible. Mais celle que l’on fredonne donnera la teinte de notre symphonie. Et nous serons au monde l’air que nous sifflerons. »

Il ne faut guère longtemps pour succomber à la petite musique textuelle du nouvel opus de Michael Roch, un attrait que l’on avait déjà éprouvé à la lecture de Moi, Peter Pan, et qui ne tarde pas à se manifester à nouveau dès les premières pages. Présenté comme l’« Acte Second » d’une introspection ne disant pas son nom, Le Livre jaune déroule une prose dense, tout en circonvolutions poétiques, où la puissance d’évocation se conjugue à la préciosité d’une langue empruntée au lyrisme du registre théâtral. Découpée en quatre parties, tissée de réminiscences, Le Livre jaune prend place dans le décor d’une cité aux contours changeants, dont les multiples strates évoquent à la fois le labyrinthe de la mémoire, la Tour de Babel, un château hanté par les âmes damnées et un cul-de-basse-fosse infernal que n’aurait pas désavoué ni Dante, ni Piranèse.

Très rapidement, on renonce à rationaliser sa lecture, préférant s’immerger dans les pages de cette longue novella, pour goûter avec gourmandise à l’amour des mots de l’auteur et aux descriptions teintées d’onirisme où prévaut la lenteur et un champ lexical loin d’être en friche. Mais surtout, on se frotte avec délectation à la mélodie entêtante fredonnée par Michael Roch, un air nous invitant à reconsidérer le monde d’un regard dessillé de ses regrets, prêt à appréhender les aléas du quotidien, prêt à imprimer sa propre histoire sur les pages vierges de l’à venir. Bref, prêt à prendre en main son destin. Une bien belle manière de s’affranchir des carcans de l’existence pour un beau récit flirtant avec la poésie en prose. « La vie se comprend, la vie s’apprend, et puis on lui rend pièce. »

Rendons donc hommage encore à Michael Roch pour cette ballade, certes parfois exigeante, mais dont on ressort transformé.

Le Livre jaune – Michael Roch – Editions Mü, mai 2020

La fin des étiages

Après le départ du Voyageur, l’inquiétude règne désormais au village. Sans nouvelle de son compagnon depuis neuf mois, Sylve s’apprête à braver l’autorité du conseil pour retrouver sa trace et, qui sait, les rivages de la mer mythique. A la menace toujours préoccupante des Fomoires vient désormais s’ajouter celle de Zeneth, souverain de la cité de Nar-î-Nadin. Les rues de la capitale des Nardenyllais bruisseraient en effet de rumeurs contradictoires. On y afficherait une défiance de plus en plus forte à l’encontre du peuple des Ondins, dénonçant les antiques accords avec les amis de la Forêt. Dans les usines, on forgerait de nouvelles armes et des machines impies, quitte à réduire en esclavage les puissances élémentaires. Zeneth aurait même passé un accord avec des alliés secrets. Bref, les augures annoncent des temps très sombres pour tous, faisant ressentir le besoin de former de nouvelles alliances, y compris avec les anciens ennemis.

Second volet du diptyque ouvert avec Rivages, La fin des étiages peine à renouveler les perspectives esquissées par son prédécesseur. Le roman de Gauthier Guillemin perd en effet de sa fraîcheur au profit d’un classicisme routinier et monotone, celui de l’affrontement manichéen où l’instinct de domination achoppe sur l’union des peuples premiers vivant en communion avec leur environnement. La force mécanique aveugle versus les artisans attachés au respect de la nature, la modernité contre la tradition, le conformisme égalitaire stérile face à la liberté comme principe vital, les motifs sont bien connus. Ils ont été vus, décrits et déflorés à force de ressassement et de prophéties auto-réalisées.

Gauthier Guillemin ne fait que finalement creuser le même sillon, cassant le cadre enchanteur mais parfois aussi inquiétant de Rivages. Il opte aussi pour l’entrelacement de trois trames, délaissant le personnage du Voyageur et son regard candide au profit de plus de deux cent pages d’exposition, un tantinet didactiques et laborieuses, prélude à la sempiternelle bataille finale. Certes, même si le souffle de Nausicaä effleure l’univers de l’auteur voyageur, Fomoires, Ondin.es, héritiers des Tuatha Dé Danann, hommes et Fir Bolgs ne font que s’affronter ou s’unir, rejouant dans un éternel recommencement les mythes irlandais de la création du monde.

Vous l’aurez donc compris à la lecture de cette courte chronique désabusée, après un Rivages prometteur, La fin des étiages se révèle une déception, rejoignant la liste des rendez-vous manqués de ce blog. Tant pis.

La fin des étiages de Gauthier Guillemin – Éditions Albin Michel Imaginaire, avril (finalement juillet) 2020.

Dictionnaire de la fantasy

Chroniquer un dictionnaire est un exercice périlleux. À moins de s’ériger en expert absolu des domaines abordés par les contributeurs de l’objet, une situation réservée à l’érudit chenu ou au fan monomaniaque, difficile en effet, si l’on ne dispose pas du bagage adéquat, de critiquer les choix des auteurs, a fortiori lorsqu’il s’agit d’universitaires attachés à leur champ disciplinaire. Tout au plus peut-on déplorer quelques oublis. Un écueil vite écarté par Anne Besson, dans un avant-propos où elle précise que le Dictionnaire de la fantasy n’a pas pour objet de servir de best of, même si l’on ne peut nier l’impact du succès en librairie présidant au choix de quelques auteurs, GRR Martin, J.K. Rowling, Robin Hobb et Robert Jordan, pour ne pas les nommer.

Membre du Centre d’Études et de Recherches sur les Littératures de l’Imaginaire, professeur de littérature générale et comparée à l’université d’Artois, par ailleurs autrice de plusieurs essais consacrés au genre et ex-chroniqueuse du site ActuSF, la directrice d’ouvrage ne peut guère être critiquée pour sa méconnaissance du domaine questionné. À vrai dire, en dépit d’une couverture souple un peu fragile et d’illustrations couleurs chichement comptées, l’objet est très bien conçu. Bénéficiant de 117 notices classées par ordre alphabétique et accompagnées de renvois vers d’autres parties, le Dictionnaire de la fantasy apparaît en effet comme le pendant académique de La Fantasy pour les nuls dirigé par Jean-Louis Fetjaine. En somme, pas vraiment le genre d’ouvrage destiné aux novices, même si la volonté pédagogique n’est pas complètement absente de ses pages, notamment dans les très riches annexes où sont dévoilés les auteurs ayant contribué à l’ouvrage, un récapitulatif des entrées et, surtout, une liste d’œuvres conseillées classées par thème. Le Dictionnaire de la fantasy s’adresse donc à l’amateur souhaitant mettre sa connaissance du genre à l’épreuve de l’analyse raisonnée d’universitaires, spécialistes dans les domaines de la littérature et de l’Histoire. Sur ce point, on n’est pas déçu, tant l’approche transversale se veut foisonnante et originale. Certes, on retrouve quelques-uns des tropes, motifs et lieux communs du domaine. Mais à côté de l’élu, de l’épée, du dragon, de l’empire, de l’elfe, du barbare, des châteaux et autres chevaliers, les contributeurs proposent des articles consacrés au tourisme, au fandom, au péplum, à la nourriture, à la boisson, à la sexualité et aux femmes. Sans pour autant négliger l’aspect technique et historique du genre, les auteurs abordant aussi les notions d’intertextualité, de cycle, de mythe, de conte et de modernité. Heureusement, pas de notice fastidieuse consacrée à la taxinomie, même si les sous-genres de la fantasy sont évoqués de manière indirecte dans plusieurs articles. Parmi les écrivains qui jalonnent l’ouvrage, on ne sera pas étonné de retrouver J.R.R. Tolkien, C.S. Lewis, R.E. Howard et Mervyn Peake à côté des moins connus William Morris, Lord Dunsany, T.H. White et George MacDonald. Si la littérature apparaît comme le cœur du propos du dictionnaire, le regard des contributeurs ne se cantonne pas à ce seul média. Le jeu de rôles et ses déclinaisons vidéoludiques, le GN, le cinéma, les séries, la bande-dessinée, comics et mangas, font également l’objet de notices. Enfin, les points de vue de quelques acteurs du genre, Lionel Davoust, Mélanie Fazi, Jean-Philippe Jaworski et Estelle Faye, pour n’en citer que quelques-uns, viennent donner un peu de chair à l’ensemble.

Au final, le Dictionnaire de la fantasy se révèle un ouvrage indispensable pour l’amateur, contribuant par ses articles à développer un panorama synthétique sur l’histoire, les thématiques et l’évolution d’un genre né en réaction à la modernité, et pourtant enrichi à son contact.

Dictionnaire de la Fantasy – Anne Besson (dir.) – Editions Vendémiaire, octobre 2018

Le Chemin s’arrêtera là

Seize ans au compteur, Louis vit dans les parages de la zone industrialo-portuaire de Dunkerque. Privilège de la jeunesse, il a de la curiosité à revendre, mais son avenir se limite à l’horizon gris de la Mer du nord. Depuis que sa mère est morte, écrasée par un poids-lourd alors qu’elle regagnait des lieux plus calmes après une énième dispute avec son mari, il habite désormais avec Michel, un taiseux amer, solitaire depuis que son épouse l’a quitté. Aux dernières nouvelles, elle serait d’ailleurs mourante, le corps rongé par le cancer. Et puis, il y a Wilfried, un sale type cruel, père de trois bons à rien. Le bougre souffre sous la coupe d’une compagne tyrannique, ne trouvant son bonheur qu’en pratiquant la pêche en surfcasting sur la digue. Il y côtoie souvent Cyril qui vit non loin de là avec sa fille Mona, dans une caravane posée dans les dunes au bord de l’eau, avec comme seul paysage les kilomètres de quais du port et ses grues-portiques. Il croise aussi Gilles, un gosse qui ne rêve que de tuer un phoque, histoire de se venger de son père, une brute dont il garde la trace des coups sur tous le corps. Sans oublier Jérôme, célibataire sans ambition autre que celle d’entretenir la maison familiale contre les dunes qui la dévorent peu-à-peu. Entre mer et port, la digue héberge un microcosme fracassé, sans avenir et au passé douloureux. Un terroir propice à tous les drames, y compris les plus sordides.

« Ce n’est pas l’horizon qui nous manque, mais l’imagination. Avec de l’imagination, je supporterais mieux la réalité, je trouverais de la consolation. »

En cinq instantanées pris sur le vif, Pascal Dessaint dresse le portrait d’une humanité dépouillée de toute dignité, condamnée aux marges insalubres de la société industrielle, avec comme unique horizon les fantômes d’un passé ayant dénaturé et souillé irrémédiablement l’environnement. Un quart-monde sans perspective, si ce n’est de rejouer chaque jour la comédie d’une existence superflue, dépourvue de la capacité à se projeter, à sortir de sa condition présente. On les a ainsi privés de tout, d’espoir comme d’avenir, les poussant à la méchanceté et à adopter des mœurs répugnantes. De pire en triste.

Entendons-nous bien, le propos de Pascal Dessaint ne se limite pas à l’injonction salauds de pauvres !, incitant le lecteur à se complaire dans ses préjugés. L’auteur ne fait pas davantage œuvre de voyeurisme en décrivant les habitudes douteuses des habitants de ce microcosme. Il décrit juste des existences détruites par un monde absurde, plaçant l’intérêt bien compris au-dessus de l’intérêt général ou de la simple empathie pour autrui. On encaisse ainsi les coups reçus par les personnages, leurs rancœurs personnelles et leurs vices. La médiocrité ambiante nous étouffe littéralement et l’on attend longtemps avant de voir poindre une petite lueur d’optimisme.

Dans une veine sociale semblable à celle de Les Derniers jours d’un homme, Pascal Dessaint nous livre donc un roman d’une noirceur indéniable, pourtant ponctué d’images d’une force et d’une beauté lumineuses. Il y décrit une humanité abandonnée sur le bord du chemin par la mondialisation. Une humanité qui se laisse aller à ses pires travers pour se donner l’impression d’exister encore. Il nous rappelle enfin que si la misère pousse au crime, les causes de cette misère sont elles-mêmes aussi un crime.

Le Chemin s’arrêtera là de Pascal Dessaint – Éditions Rivages/Thriller, janvier 2015

Même pas mort

Même pas mort est le premier tome d’un projet littéraire marqué du sceau de la dilatation textuelle. Avec la complicité d’un éditeur ayant laissé les clés sur la porte, au grand dam d’un lectorat partagé entre l’admiration béate et la lassitude devant un horizon d’attente sans cesse repoussé, Jean-Philippe Jaworski semble en effet avoir succombé au foisonnement d’un imaginaire puisé au sein du monde celtique. Ne lui en voulons pas trop, d’autres bien plus connus que lui (Winter is coming !) ont versé dans ce penchant fâcheux, préférant laisser vivre leur histoire plutôt que de chercher à la contraindre avec un plan trop strict. Bref, à l’heure où j’écris ces lignes la saga « Rois du monde » compte cinq livres (ou quatre selon le découpage des rééditions) et ne semble pas complètement achevée. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Et pourtant, Même pas mort s’annonce sous des augures pleines de promesses.

La quête de Bellovèse a effectivement de quoi séduire l’amateur de Fantasy historique. Privé de son héritage royal à la mort de son père Sacrovèse, assassiné par son oncle Ambigat, contraint à l’exil avec sa mère et son frère cadet sous la surveillance d’un noble biturige qui finit par se prendre d’affection pour lui, le destin de Bellovèse semble frappé du sceau de l’extraordinaire et de la légende. Pour en souligner le caractère d’exception, Jean-Philippe Jaworski choisit une narration à rebours, débutant son récit au moment où la mort se refuse au jeune homme pendant un conflit où il a été envoyé à dessein pour se faire tuer. Vécu comme une malédiction, ce prodige soulève bien des questions auxquelles seules les puissantes et inquiétantes habitantes de l’île des Vieilles peuvent répondre. Jaworski fait aussi d’un Bellovèse plus âgé le propre narrateur de son histoire, s’adressant à un interlocuteur étranger à sa culture, comme nous le sommes également, au-delà de l’abîme du temps.

Même pas mort frappe d’emblée le lecteur par la qualité de l’immersion qu’il propose. On est en effet immédiatement saisi par la vraisemblance de la reconstitution du monde celtique, par l’âpreté de l’existence de ses habitants et par la violence de leurs mœurs. On est également étonné de découvrir une civilisation où le rapport à la nature et au surnaturel diffère complètement du nôtre. Le récit de Bellovèse oscille ainsi entre la réalité crue d’un monde morcelé par les guerres incessantes, en proie aux aléas de l’existence, et les hôtes inquiétants des forêts et marais. Les descriptions sont somptueuses, chaque mot, chaque émotion étant mûrement pesés afin de s’accorder à l’authenticité de la reconstitution. Il n’y a guère que chez Robert Holstock que l’on retrouve une telle puissance d’évocation. La qualité de la documentation se ressent aussi, sans paraître trop didactique. Jean-Philippe Jaworski fait revivre avec talent la civilisation celtique, ce peuple ombrageux enclin aux excès de l’orgueil et de l’honneur. Un monde longtemps effacé de l’Histoire par les cultures latine et grecque, en proie aux fantasmes nationalistes, desservi par le manque d’écrits directs et que l’on ne finit pas de redécouvrir grâce à l’archéologie et à l’étude des paysages.

Même pas mort pose donc les jalons d’une saga qui promet beaucoup et pour laquelle, par voie de conséquence, on se montre par avance intransigeant, de peur d’être déçu. A suivre avec Chasse royale.

Même pas mort – Rois du monde, 1 – Jean-Philippe Jaworski – Les Moutons électriques, collection « La Bibliothèque voltaïque », 2013