Les Mangeurs d’argile

Le Sud profond des États-Unis est une source d’inspiration intarissable. Peter Farris en témoigne une fois de plus avec un roman n’étant pas sans rappeler le Mud de Jeff Nichols. Jesse vient de perdre son père, une chute accidentelle selon le shérif Kirbo. Désormais sous la coupe de sa belle-mère et d’un oncle chrétien régénéré prêchant la parole de Dieu, non sans un certain succès d’ailleurs auprès des évangélistes assoiffées de rédemption à peu de frais, il sent pourtant comme un malaise poindre dernière leur compassion. Et si son père n’était pas mort accidentellement ? Et si les barreaux de l’échelle permettant d’accéder à l’affût de chasse, qu’il bricolait pour son fils, avaient été délibérément sabotés ? Et si la réponses à toutes ces questions étaient connue de Billy, le vagabond qui vit caché près des ruines de Cheeverville, l’ancien camp de détention remontant à la guerre civile ? Le bonhomme cache de nombreux secrets, notamment un passé trouble le faisant fuir tout ce qui porte un uniforme où semble prêt à empocher un insigne du FBI. Le genre de faits encouragés par C, le porte-parole des patriotes chrétiens et autres survivalistes suprémacistes. Un mentor pour beaucoup, mais surtout un agitateur usant de ces droits constitutionnels pour semer les germes de la sédition et de la haine. Entre le gamin déboussolé et le soldat perdu, le courant passe pourtant. Billy a de la sympathie pour le gosse qu’il envisage comme un petit frère, sollicitant son aide en échange de sa protection. Les bois autour de la propriété de son père recèle en effet des mystères, y compris aux tréfonds de son sol. De quoi réveiller les convoitises de nombreux fâcheux guère enclins à la bienveillance.

Les Mangeurs d’argile relève de la tradition du roman noir, celle prenant racine jusque dans la sociologie américaine contemporaine. L’Amérique de Peter Farris va mal. Elle reste tiraillée entre les mythes du pays de la liberté et la réalité plus frustre d’un lumpenprolétariat en proie aux discours extrémistes. Religion, racisme, acculturation démagogie et criminalité restent en effet plus que jamais les moteurs de l’évolution d’un monde prospérant sur l’illusion frelatée de l’American Way of life. Et si rédemption il y a, il ne s’agit pas de celle promise par les faiseurs de miracles, bonimenteurs au bagou faisandé, promoteurs de la haine, celle de l’autre sous son incarnation fédérale ou raciale pour le plus grand profit des malins. En dépit du propos désabusé et des archétypes qui jalonnent le récit, Peter Farris ne parvient cependant pas complètement à renoncer à une certaine empathie pour les personnages.

Les Mangeurs d’argile acquitte donc son tribut au roman noir contemporain sans déshonneur, mais également sans véritable éclat. Peter Farris rejoue l’éternelle comédie d’une humanité médiocre, illuminée pourtant fugitivement par quelques lueurs d’espoir. Une forme de rédemption vite étouffée par le retour à l’ordinaire. En dépit de son aspect un tantinet « fabriqué » et même s’il se situe un cran en-dessous de Dernier Appel pour les vivants et surtout de l’excellent Le Diable en personne, Les Mangeurs d’argile reste toutefois un honnête roman noir.

Les Mangeurs d’argile (The Clay Eaters, 2019) – Peter Farris – Éditions Gallmeister, collection « Totem », 2021 (roman traduit de l’anglais [Etats-Unis] par Anatole Pons-Reumaux)

Sauvage

Tracy Petrikoff est une jeune femme solitaire et mutique aux manières un peu frustres. L’ordinaire grégaire de l’adolescence n’est pas fait pour elle, bien au contraire, elle lui préfère la majesté des grands espaces de l’Alaska et l’affinité qu’elle partage avec les animaux sauvages, y compris ceux qu’elle piège avant de boire leur vie. Tracy « Trace » ne sait d’ailleurs que faire de ce don hérité de sa mère, un talent d’autant plus encombrant que celle-ci lui a toujours interdit de mordre un être humain et n’a eu de cesse de lui recommander de fuir les randonneurs et autres vagabonds qui traînent dans les forêts et montagnes. Mais, sa mère est morte et son père a renoncé à son activité de musher, privant par la même occasion sa fille de la possibilité de concourir dans la course de traîneaux la plus prestigieuse de l’Alaska. Pour Trace, le quotidien se réduit désormais à une longue suite de corvées monotones, à peine allégées par les fugues nocturnes qu’elle s’autorise une fois fois son père et son frère endormis. Un quotidien morne, hanté par une crainte qui lui cisaille les entrailles, celle de s’oublier, de voir la sauvagerie sous-jacente de son caractère submerger sa raison. Car, si le sang porte en son sein la mémoire génétique, il est aussi le vecteur d’informations lui inspirant à la fois désir et répulsion.

A bien des égards, Sauvage s’apparente à un roman d’apprentissage centré sur l’adolescence et sur sa part d’irrationalité. Trace est en effet une adolescente à fleur de peau, portée vers la solitude et l’asocialité. Elle a tous les caractères d’une enfant sauvage, préférant la proximité des animaux à celle des êtres humains. Les seuls liens qu’elle parvient ainsi à nouer sont ceux qui l’unissent aux chiens de traîneau dont elle prend soin et qu’elle comprend d’une façon quasi-surnaturelle. Pour elle, les êtres humains restent au mieux une présence encombrante dans son esprit, au pire une menace, faute d’une pleine connaissance de leurs pensées. Car, si la nature ne ment pas ou ne transige pas avec les risques qu’elle recèle et avec lesquels Trace a appris à négocier à la dure, l’homme demeure une donnée inconnue, voire un danger. Un fait dont la jeune femme fait l’amère expérience après une mauvaise rencontre dans la forêt.

Jamey Bradbury fait siens les motifs de la lycanthropie et du vampirisme, même si ces ressorts agissent à la marge d’un récit où la tension prévaut du début jusqu’au dénouement. On ne rencontre pas en effet de vampire ou de loup-garou, l’autrice se cantonnant à effleurer ces tropes du fantastique. Elle flirte également avec le panthéisme et le shamanisme, dotant Trace de la capacité à entrer en connexion avec son environnement, pour le meilleur et le pire. Mais, Sauvage se révèle surtout un roman sur l’incapacité à communiquer et à connaître pleinement l’autre. Un texte de nature writing rude et âpre ne laissant pas de glace, où la sauvagerie cède peu-à-peu la place à la monstruosité.

Sauvage n’usurpe donc pas la réputation de roman dérangeant qu’il s’est taillé dans nos contrées. Entre la sublime indifférence de la nature et les tréfonds inquiétants de l’esprit humain, le roman de Jamey Bradbury nous rappelle que la sauvagerie et la civilisation restent les deux facettes d’une humanité sans cesse tiraillée entres ses instincts et la raison.

Sauvage (The Wild Inside, 2018) de Jamey Bradbury – Éditions Gallmeister, collection « Totem », mai 2020 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Jacques Mailhos)

11H14

B. James Butters est un drôle de loustic. L’auteur de Jérôme le Microbe et de Frisby la mouche, héros de fiction des petits et de grands, est aussi un excentrique de première bourre, amateur de costumes de marque et de voitures de collection. Viscéralement opposé à la violence, à la vue d’une goutte de sang, son cœur joue aussitôt au yoyo dans sa poitrine, il préfère écrire des histoires destinées aux enfants, non sans succès d’ailleurs. Pour l’amour d’une ex-petite amie redevenue sa régulière, il prend pourtant la route au volant de sa Rolls, quittant New-York pour les grands espaces du Nouveau-Mexique afin d’enquêter sur la mort suspecte de la saloperie répugnante qui lui a ravi l’amour de sa vie. Au pays des ploucs aux grands chapeaux, il ne tarde pas à se rendre compte qu’il est dangereux de sortir les vieux squelettes du placard.

Paru jadis en Série noire sous le titre mémorable (euphémisme) de Ré-Percussions, 11H14 est un récit tiré au cordeau, mêlant les poncifs du western et du roman noir. On n’en attendait pas moins de la part de Glendon Swarthout, bien connu pour ses western bankables. Deux d’entre-eux ont d’ailleurs fait l’objet d’une adaptation au cinéma, Le Dernier des géants (aka Le Tireur) avec John Wayne dans le rôle titre et Homesman de Tommy Lee Jones).

Efficace et sans chichis, 11H14 ne cherche pas l’introspection et ne s’enferre pas dans les descriptions interminables. Resserrée autour d’une intrigue nerveuse dont on devine les ressorts assez rapidement, l’histoire vaut surtout pour son narrateur haut en couleur, débarqué de New-York comme un chien dans un jeu de quilles ou plutôt comme un chihuahua enragé dans une partie de piñata.

Avec son bagout irrésistible, sa ténacité et sa pugnacité face aux menaces – que voulez-vous, quand on aime le BIEN et HAIS le mal, on ne peut passer outre sur certaines magouilles – Butters s’attire la sympathie du lecteur, d’autant plus facilement que le bougre s’y connaît en sarcasmes assassins et en costumes voyants faisant de lui une cible idéale.

Avec 11H14, Glendon Swarthout reste droit dans ses bottes, accomplissant finalement de la belle ouvrage. Et, si l’intrigue ne brille pas pour sa complexité, on se console toutefois d’être en bonne compagnie avec Jimmy Butters.

11H14 (Skeletons, 1979) de Glendon Swarthout – Réédition Gallmeister, collection « Totem », 2020 (roman traduit de l’anglais [Etats-Unis] par France-Marie Watkins, traduction révisée par Marc Boulet)

Calme plat

Adapté au cinéma par Phillip Noyce, avec Nicole Kidman, Sam Neill et Billy Zane dans les rôles principaux, Calme plat n’usurpe pas sa réputation de thriller maritime irrésistible. Ayant lui-même beaucoup bourlingué dans sa jeunesse, Charles Williams y mobilise toutes ses connaissances en matière de navigation pour faire monter la tension avec une efficacité dont pourraient s’inspirer de nombreux auteurs actuels.

L’argument de départ a pourtant le mérite de la simplicité. Partis passer leur lune de miel sur un voilier en pleine mer, entre côte ouest et Polynésie, John et Rae Ingram trouvent sur leur chemin Warriner, le passager affolé d’un yacht faisant eau de toutes parts. Le regard ailleurs, tenant des propos incohérents et dramatiques, le bonhomme provoque tout de suite la méfiance d’Ingram qui préfère aller vérifier sur place la véracité de son récit. Erreur fatale. Le naufragé profite de son absence pour lui ravir son propre navire, enlevant au passage son épouse. Pour Ingram, pas question de baisser les bras. Pas question de mourir dans un rafiot qui se remplit comme une baignoire. Bien au contraire, il doit survivre pour retrouver Rae et la soustraire aux griffes de Warriner. Pour Rae, la situation se révèle plus délicate. Obligée de composer avec un fou dangereux et avec sa propre conscience, elle doit trouver un moyen de rebrousser chemin afin de sauver son époux d’une noyade plus que probable. De cette équation à double inconnue, Charles Williams tire un récit nerveux de plus de 260 pages, dont le suspense reste maîtrisé de bout en bout.

Autour d’une intrigue dont la simplicité laisse en effet pantois, l’auteur américain brode un récit sous-tendu par la volonté de survie et une violence latente constante, ne ménageant guère de temps morts. L’histoire est bâtie comme un survival où le suspense se conjugue à l’angoisse au cours d’un crescendo qui contraint les personnages à faire appel à toutes leurs ressources psychologiques pour surmonter les difficultés. Sur le Saracen, Rae s’efforce ainsi d’apprivoiser la folie de Warriner afin de reprendre barre sur son existence et ainsi porter secours à son mari. Elle se trouve rapidement confrontée à un dilemme moral, doit-elle éliminer ou non le déséquilibré, mais aussi face au risque d’être tuée par un jeune homme psychologiquement fragile lui étant infiniment supérieur, d’un point de vue physique. De son côté, Ingram compose avec les autres passagers de l’Orpheus. Un homme et une femme qui lui cachent bien des choses. Il doit pourtant collaborer avec le duo, en dépit des cachotteries, afin de maintenir le yacht à flot.

La grande force de Calme plat repose sur ce double enjeu et sur la manière d’entretenir le suspense avec une trame somme toute réduite. Fort heureusement, Williams a du métier et cela se ressent. Il multiplie les rebondissements, sans donner l’impression de forcer le trait ou de chercher à flouer le lecteur, distillant les informations petit-à-petit. Entre l’imprévisibilité de Warriner, la force de caractère d’Ingram et la ténacité de Rae, il nous brosse une belle galerie d’archétypes où les femmes ne pointent cependant pas aux abonnées absents. Bien au contraire, elles se révèlent le moteur d’une intrigue n’étant pas seulement dominée par les muscles.

Calme plat s’impose donc comme l’un des meilleurs romans de Charles Williams. Ce huis-clos en pleine mer, cette tempête sous un crâne sur fond d’encalminage, n’abuse pas du qualificatif de classique. Il fait même jeu égal en matière de suspense avec bien des titres plus récents, montrant qu’une bonne intrigue résiste allègrement à l’outrage du temps. Pour terminer, saluons une fois encore les éditions Gallmeister pour la perspicacité de leurs choix en matière de réédition et pour la qualité de la nouvelle traduction de Laura Derajinski.

Calme plat (Dead Calm, 1963) de Charles Williams – Éditions Gallmeister, collection « Totem », mars 2020 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Laura Derajinski)

Le Bikini de diamants

Pour éviter de finir à l’Assistance, mais aussi en attendant la réouverture des champs de courses de chevaux, théâtre des arnaques de son père, Billy se retrouve chez son oncle Sagamore Noonan, histoire de se mettre au vert. L’événement ouvre une parenthèse dans la vie précaire du jeune garçon et s’annonce très rapidement comme le prélude d’une découverte, celle d’un phénomène.

Sagamore est en effet une célébrité notoire dans tout le comté, au point d’être l’unique préoccupation du shérif et de ses adjoints. D’aucuns prétendent même qu’on ne trouve pas plus grand filou dans le pays. Le bougre serait un génie lorsqu’il s’agit d’arnaquer le quidam ou de déjouer la surveillance de la police, persuadée qu’il distille en douce une gnôle de contrebande de première bourre. Mais, doit-on forcément accorder foi à tous les racontars lorsque le shérif en est réduit à ronger son frein et manger son chapeau, faute de preuves flagrantes ?

L’irruption de Melle Harrington, accoutumée aux gros bonnets… du crime, vient perturber quelque peu la routine des lieux. Elle précède l’arrivée de gangsters armés cherchant à faire parler la poudre. Rien de nature cependant à décourager Sagamore, d’autant plus que la belle apprécie nager dans le lac uniquement vêtue d’un bikini de diamants qui laisse entrevoir d’autres merveilles. De quoi inspirer à l’oncle de Billy un beau bazar, avec la complicité du gosse, témoin à son insu d’une sacrée comédie humaine.

Bien connu du lectorat incollable sur les classiques sous le titre de Fantasia chez les ploucs, Le Bikini de diamants n’usurpe pas sa réputation de roman culte. Réédité chez Gallmeister dans sa collection « Totem » dans une version non caviardée, le texte bénéficie de surcroît d’une traduction rafraîchie qui lui permet de donner la pleine mesure de sa charge burlesque.

Récit faussement naïf raconté avec les yeux et les mots d’un gosse de sept ans, l’opus majeur de Charles Williams sert de prétexte à une satire débridée. L’auteur américain ne s’y montre guère avare en bons mots et en descriptions vachardes, voire en situations croquignolettes et autres effets comiques, imprimant au texte une tournure pour le moins imagée. Le Bikini de diamants offre ainsi un festival de saillies drolatiques dont on mesure le crescendo endiablé à l’aune d’un mauvais esprit jubilatoire.

Charles Williams y croque un microcosme campagnard bigger than life, enfilant les clichés avec un humour et un abattage ne paraissant à aucun moment forcé. On s’amuse ainsi énormément des facéties et de la roublardise de l’oncle Sagamore, tout en se moquant de la balourdise des forces de l’ordre et du ton candide d’un narrateur découvrant la vie par le petit bout de la lorgnette des déviances des uns et des autres.

Plus de soixante ans après sa parution, Le Bikini de diamants ne déçoit pas, confirmant son rang de classique indépassable d’humour potache et d’ironie bouffonne. Le mètre étalon du southern slapstick.

Le Bikini de diamants (The Diamond Bikini, 1956) de Charles Williams – Éditions Gallmeister, collection « Totem », août 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Laura Derajinski)

Hot spot

« J’avais douze mille dollars que je ne pouvais pas utiliser, j’étais raide dingue d’une fille qui avait des ennuis dont elle ne pouvait pas me parler, et je me faisais embrouiller chaque jour davantage par cette folle de Dolores Harshaw. »

Jadis éditée chez Gallimard, à quelques exceptions près, l’œuvre de Charles Williams fait l’objet d’une réédition salutaire dans la collection « Totem » chez Gallmeister, bénéficiant d’une traduction revue et corrigée afin de rendre justice à des textes passablement éborgnés par des tournures argotiques vieillies et des coupes franches fâcheuses. Hot Spot retrouve donc ici un peu de vigueur et son titre original, histoire de faire oublier Je t’attends au tournant dont l’avait affublé la « Série noire ».

Adapté au cinéma par Dennis Hopper, avec inénarrable Don Johnson et Jennifer Connely au casting, Hot Spot s’inscrit dans les limites d’une petite ville du Sud des États-Unis, se focalisant sur Harry Madox, un type guère recommandable, à l’affût du bon coup pour gagner quelques billets facilement, quitte à verser dans l’illégalité. Embauché comme vendeur de voiture par M. Harshaw, il ne tarde pas à tomber sous la coupe de son épouse, une femme que l’on dirait fatale en dépit de son goût pour la bouteille et des charmes loin de la fraîcheur des jeunes filles en fleurs. Mais, le bougre nourrit d’autres ambitions. Gloria Harper, un joli petit lot, lui a tapé dans l’œil. Et surtout, à l’occasion d’un incendie accidentel en ville, il a repéré un certain relâchement dans la surveillance de la banque locale. Une bonne opportunité pour se faire du fric à peu de frais en cambriolant les lieux. À la condition de combiner un nouvel incendie pour détourner l’attention. Hélas, la belle a un secret gênant qu’elle ne souhaite pas voir divulguer. Et puis, la police le tient rapidement pour le principal suspect du vol, au point de le contraindre à cacher le pactole pour échapper aux soupçons. Heureusement, Madox a de la ressource et peu de scrupules. Il lui en faudra d’ailleurs beaucoup pour se tirer d’embarras. Ou pas.

Hot Spot s’apparente à un thriller vénéneux, déroulant plus de deux cent pages d’un suspense ne ménageant guère de temps morts. Il faut en effet toute la maîtrise de Charles Williams pour broder une intrigue fertile en rebondissements, faux semblants et chausse-trappes redoutables. La plume de l’auteur américain fait merveille pour dépeindre la débâcle de Madox. Avec son nez cassé, sa carrure de brute et son arrogance, le bougre a tout du prédateur sûr de lui, prêt à saisir la bonne occasion. Bref, il n’incite pas à la sympathie et l’on se réjouit de le voir se faire malmener par ceux qu’il avait considéré comme des médiocres, comme des cailloux dans ses chaussures, ou plus simplement qu’il avait sous-estimé. On se réjouit aussi beaucoup du style de Charles Williams. Le récit laisse infuser une ribambelle de tournures vachardes et imagées dont l’auteur s’est fait une spécialité sans qu’il soit besoin d’en rajouter à la traduction. On se surprend ainsi plus d’une fois à ricaner devant les déconvenues successives de Madox, devant les descriptions croustillantes de ses mésaventures, ou devant la roublardise et l’immoralité des uns et des autres.

La réédition de Hot Spot est donc l’occasion de (re)découvrir un classique du roman noir dont le cynisme paillard, l’immoralité patente et le suspense incontestable n’ont rien perdu de leur efficacité. Avec de surcroît, le plaisir de voir un mâle alpha se faire tailler en charpie par des proies pas si innocentes que cela.

Hot Spot (The Hot Spot, 1953) de Charles Williams – Éditions Gallmeister, collection « Totem », janvier 2019 (roman traduit de l’anglais par Laura Derajinski)

Dans la Forêt

« Noël. Toute cette agitation et ce bazar. On n’est même pas vraiment chrétiens. Un peu qu’on ne l’est pas, rétorqua mon père. (il posa son stylo et se leva d’un bond de la table près de la fenêtre, déjà entraîné par l’énergie de son propre discours.) nous ne sommes pas chrétiens, mais nous sommes capitalistes. Tout le monde dans ce pays de branleurs est capitaliste, que les gens le veuillent ou non. Tout le monde dans ce pays fait partie des consommateurs les plus voraces qui soient, avec un taux d’utilisation des ressources vingt fois supérieur à celui de n’importe qui d’autre sur cette pauvre terre. Et Noël est notre occasion en or d’augmenter la cadence. »

Nell et Eva vivent au bord de la forêt, se nourrissant de peu et se suffisant à elles-mêmes. Le temps d’avant se fond peu-à-peu dans le magma de leurs souvenirs, comme une époque d’abondance, un peu absurde, rythmée par le bruit blanc de la consommation. Longtemps, elles ont habité avec leurs parents, un couple d’originaux ayant choisi de vivre en marge de la société. Longtemps, elles n’ont eu comme voisins que les sangliers, les tiques, les crotales et le sumac vénéneux, effectuant une fois par semaine le voyage jusqu’à Redwood pour y refaire leurs réserves. Ancienne ballerine lointaine et protectrice, leur mère est morte subitement, emportée par une tumeur maligne. Ce premier signe de défaillance dans la normalité de leur existence a été suivi par d’autres. Les coupures d’électricité ont émaillé leur quotidien jusqu’à l’extinction définitive. Le téléphone s’est tu, les magasins se sont vidés et les rapports avec autrui se sont tendus. L’humeur enjouée et l’humour sarcastique de leur père se sont éteints pendant que le bruit blanc de l’extérieur leur rapportait des bribes d’information inquiétantes. Des signaux alarmants de guerre, d’épidémie, d’effondrement économique et de pillage. Et puis, leur père est mort à son tour. Bêtement. En coupant du bois avec sa tronçonneuse. Nell et Eva se sont retrouvées toutes seules, se disant que la vie continuait, qu’elle leur appartenait, après tout. À la condition d’apprendre à survivre.

Ne tergiversons pas. Dans la Forêt m’a happé comme peu de romans l’ont fait. D’une plume sobre et sans afféterie, à la fois factuelle et évocatrice, Jean Hegland raconte la fin de la civilisation et ce qu’il advient après, adoptant le point de vue de la cadette de deux sœurs. Deux jeunes femmes qui se destinaient à un autre avenir, sans doute plus conforme à leurs passions et aux routines du monde développé. De cette fin de la civilisation, on ne saura rien. Ni sur ses causes, ni sur son ampleur. L’effondrement reste en effet hors-champ. On ne fait qu’en ressentir les conséquences de manière lointaine, à l’occasion des réminiscences dont Nell remplit les pages de son carnet intime. Un lent et inexorable glissement vers le chacun pour soi, un climat d’inquiétude sourde qui fait resurgir les réflexes primitifs. Jean Hegland pointe ainsi du doigt la fragilité de notre société et sa propension à la sauvagerie lorsque les garde-fous disparaissent. Paradoxalement, la violence reste pourtant à l’écart des pages. On ne verra rien du sort réservé aux amis du père de Nell et Eva, comme on ne verra rien du viol de l’aînée. L’autrice est bien plus intéressée par la mue progressive des deux sœurs, abandonnant progressivement les souvenirs de leur passé, l’espoir secret d’un retour à la normale, pour se tourner résolument vers un avenir, certes incertain, mais bien plus prometteur.

Au-delà de sa tonalité post-apocalyptique, Dans la Forêt est surtout un roman d’apprentissage. Confrontées à la disparition de la civilisation, de l’électricité, de l’accès à internet, des distractions du samedi après-midi, obligées de composer avec l’amenuisement de leurs ressources, boîtes de conserve, chips, pizzas et autres produits ultra-transformés, Nell et Eva apprennent à vivre de la nature. La forêt devient leur garde-manger, les fleurs et arbres n’étant plus jaugés uniquement à l’aune de leur beauté ou de la menace qu’ils peuvent représenter, mais surtout pour leur apport nutritionnel. Les deux sœurs ont tout à apprendre, endurant les privations, entretenant leur maigre potager, mettant à sécher leurs récoltes ou les conservant en bocaux pour assurer leur subsistance jusqu’au printemps suivant. Un travail harassant, répétitif, frappé du sceau de l’incertitude, des lendemains qui déchantent, à la merci d’une mauvaise rencontre, d’une plaie infectée, un incendie ravageur, la maladie… Leur situation leur rappelle à chaque instant, la fragilité de leur condition humaine, où seuls comptent les liens tissés au fil d’un quotidien de souffrance et de joie mêlées.

On ressort ainsi apaisé par la lecture de Dans la Forêt, convaincu que notre vie nous appartient, et impressionné par cette sororité retrouvée dont les racines se déploient au cœur d’une nature, certes indifférente aux malheurs de l’humanité, mais recelant des merveilles pour qui sait les voir et les déchiffrer.

Autre avis ici.

Dans la Forêt (Into the Forest, 1996) de Jean Hegland – Éditions Gallmeister, collection « Totem », juillet 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Josette Chicheportiche)