La fin des étiages

Après le départ du Voyageur, l’inquiétude règne désormais au village. Sans nouvelle de son compagnon depuis neuf mois, Sylve s’apprête à braver l’autorité du conseil pour retrouver sa trace et, qui sait, les rivages de la mer mythique. A la menace toujours préoccupante des Fomoires vient désormais s’ajouter celle de Zeneth, souverain de la cité de Nar-î-Nadin. Les rues de la capitale des Nardenyllais bruisseraient en effet de rumeurs contradictoires. On y afficherait une défiance de plus en plus forte à l’encontre du peuple des Ondins, dénonçant les antiques accords avec les amis de la Forêt. Dans les usines, on forgerait de nouvelles armes et des machines impies, quitte à réduire en esclavage les puissances élémentaires. Zeneth aurait même passé un accord avec des alliés secrets. Bref, les augures annoncent des temps très sombres pour tous, faisant ressentir le besoin de former de nouvelles alliances, y compris avec les anciens ennemis.

Second volet du diptyque ouvert avec Rivages, La fin des étiages peine à renouveler les perspectives esquissées par son prédécesseur. Le roman de Gauthier Guillemin perd en effet de sa fraîcheur au profit d’un classicisme routinier et monotone, celui de l’affrontement manichéen où l’instinct de domination achoppe sur l’union des peuples premiers vivant en communion avec leur environnement. La force mécanique aveugle versus les artisans attachés au respect de la nature, la modernité contre la tradition, le conformisme égalitaire stérile face à la liberté comme principe vital, les motifs sont bien connus. Ils ont été vus, décrits et déflorés à force de ressassement et de prophéties auto-réalisées.

Gauthier Guillemin ne fait que finalement creuser le même sillon, cassant le cadre enchanteur mais parfois aussi inquiétant de Rivages. Il opte aussi pour l’entrelacement de trois trames, délaissant le personnage du Voyageur et son regard candide au profit de plus de deux cent pages d’exposition, un tantinet didactiques et laborieuses, prélude à la sempiternelle bataille finale. Certes, même si le souffle de Nausicaä effleure l’univers de l’auteur voyageur, Fomoires, Ondin.es, héritiers des Tuatha Dé Danann, hommes et Fir Bolgs ne font que s’affronter ou s’unir, rejouant dans un éternel recommencement les mythes irlandais de la création du monde.

Vous l’aurez donc compris à la lecture de cette courte chronique désabusée, après un Rivages prometteur, La fin des étiages se révèle une déception, rejoignant la liste des rendez-vous manqués de ce blog. Tant pis.

La fin des étiages de Gauthier Guillemin – Éditions Albin Michel Imaginaire, avril (finalement juillet) 2020.

Rivages

En entrant sous les frondaisons du Dômaine, la grande forêt primaire qui assiège la cité où il est né, le Voyageur laisse toute espérance derrière lui. Pour ses congénères, les lieux ont toujours été un ennemi implacable sous la coupe duquel on ne s’aventure pas sans risque. Un adversaire à combattre inlassablement afin d’étendre l’espace vital dédié à la civilisation, mais en se coupant de leurs racines et du récit mythique de leur passé. À l’ombre de la canopée, le Voyageur ne rencontre pourtant pas la mort. Bien au contraire, il y renoue avec la vie, avec un désir d’absolu qu’il croyait éteint, chérissant peu-à-peu le surcroît de liberté que lui procure l’affinité qu’il se découvre avec les arbres, par l’entremise desquels il parcourt des distances considérables de manière instantanée. Chemin faisant, il rencontre les habitants d’une communauté utopique remontant bien au-delà de l’Histoire humaine et y fait l’expérience de l’amour avec une charmante ondine.

Troisième auteur francophone à atterrir chez Albin Michel Imaginaire, Gauthier Guillemin propose avec Rivages un récit de fantasy à la fois classique et atypique, tenant presque du conte philosophique. On ne peut passer en effet sous silence le classicisme de l’inspiration de l’auteur qui puise une grande partie de son univers dans le légendaire celte, du moins dans sa déclinaison irlandaise. Le village où le Voyageur pose son sac emprunte ainsi beaucoup au paysage mythique de la geste des Tuatha Dé Danann, y compris pour sa toponymie. Il en va de même pour le petit peuple de la féerie dont les diverses manifestations, nains, esprits familiers, Fomoires et autres ondines germaniques, insuffle vie à l’intrigue, nous émerveillant de sa relation symbiotique avec la forêt. Le Dômaine lui-même apparaît enfin comme un personnage à part entière que n’aurait pas désavoué J.R.R. Tolkien, dont la luxuriance recèle des trésors de potentialités funestes comme de bon augure.

Mais, loin de se cantonner à une simple redite, Gauthier Guillemin enrichit son histoire et son propos de ce matériau, opérant une bien belle transmutation textuelle, propice aux envolées lyriques et à quelques digressions philosophiques assumées. Reprenant le motif de la quête initiatique, le Voyageur se mue ainsi en candide pour louer les vertus d’un retour à la nature finalement très rousseauiste sur le fond et dans la forme. Un retour à des considérations primordiales formulé de façon très littéraire, voire parfois sur-écrit, accompli à l’ombre des figures tutélaires de Victor Hugo, Gérard de Nerval, Charles Baudelaire, Alphonse de Lamartine et de bien d’autres.

D’aucuns trouveront la réflexion politique de l’auteur très naïve, jugeant l’harmonie de la communauté des Ondins un tantinet idyllique et n’appréciant guère le manichéisme sous-jacent du propos. Intuition versus science, mythe contre Histoire, Rivages a de quoi agacer le plus fervent rationaliste, voire le laudateur du progrès irrésistible. Mais, peut-être faut-il dépasser cet antagonisme, se détacher de l’écume du récit pour percevoir derrière ces lignes de force une autre intention. Une volonté de réenchanter le politique à l’aune d’un récit moral et fédérateur, bien loin du sempiternel storytelling qui tend à redéfinir le réel ou des gimmicks de la stratégie du clash prônée sur les réseaux sociaux. Mais aussi, un voyage intérieur, volontiers allégorique, où il est moins question d’explorer les angles morts de la nature que de renouer, non sans nostalgie, avec la mémoire collective portée par les légendes.

Le caractère atypique de Rivages prend aussi le contre-pied de tout un pan de la fantasy contemporaine, où le fracas des armes, l’épopée cynique et la duplicité des mœurs ont remplacé le charisme des mots et sa faculté à produire du merveilleux, renouant avec la Hight fantasy chère à Tolkien. Si le parallèle avec l’auteur du Seigneur des Anneaux paraît ici fondé, on ne m’empêchera pas de pointer aussi la parenté de Rivages avec La Forêt d’Iscambe de Christian Charrière, voire Les « Chroniques de l’Empire » de Georges Foveau.

En attendant la parution de La fin des étiages, second volet du cycle de Gauthier Guillemin, confessons avoir passé un moment intéressant, certes loin d’être bouleversant, mais porteur d’un émerveillement ne demandant qu’à se réaliser. On l’espère.

Plein d’autres et merveilleux avis ici ou là.

Rivages de Gauthier Guillemin – Éditions Albin Michel Imaginaire, octobre 2019