Armageddon Rag

 

« Armageddon, la guerre de tous contre tous.

La guerre se justifie quand la cause est juste. Si tu ne fais pas partie de la solution, tu es un élément du problème.

Nul n’a raison, quand tous ont tort. »

Façonné par les mythes, l’humain oscille sans cesse, maladroit, entre passé et futur, entre nostalgie et espoir. Quelque part, en un autre temps, à venir ou révolu, il sait que se trouve un monde meilleur.

Parmi les baby-boomers, nombreux sont ceux à se rappeler les années 1966-1971. Un lustre de tous les possibles. Un instant d’exception où l’utopie semblait à portée de main et à un battement de cœur. Par le truchement des drogues, de l’amour et du rock, le rêve hippie se déployait dans toute son exubérance juvénile et fraternelle. En apparence irrésistible.

Sans doute s’en trouve-t-il encore quelques uns à considérer cette époque comme un temps béni. Celui de leur jeunesse. Une jeunesse nombreuse, montante, colonisant peu à peu la culture via l’underground. Une jeunesse élevée durant la prospérité des trente Glorieuses, prompte à s’insurger contre l’injustice, à bousculer le carcan mis en place par ses aînés, sensible aux expériences nouvelles et encore insouciante aux lendemains du Summer of Love. Un Âge d’Or pour George R.R. Martin et son héros Sandy Blair.

Depuis quelque temps le bonhomme végète, en rade devant sa machine à écrire où l’attend la page trente-sept d’un roman mort né. Sandy a perdu la foi et il ne sait que faire pour la retrouver. Un appartement dans un quartier huppé, un succès d’estime dans la littérature et une compagne, working girl dans l’immobilier. Sa situation a toutes les apparences de la réussite. Et pourtant, qu’il lui semble loin ce temps où, en compagnie de Lark, Slum, Maggie, Bambi et Froggy, il comptait refaire le monde…

Sorti de son spleen par le coup de fil du rédacteur en chef de Hedgehog, journal auquel il a contribué avant de se faire virer comme un malpropre quand celui-ci est devenu une feuille de chou à sensation, Sandy accepte d’écrire un article sur une affaire atroce. Le meurtre du manager des Nazgûl. Un crime qui n’est pas sans lui en rappeler un autre : celui du leader du groupe pendant le concert de West Mesa en 1971…

Prenant prétexte de l’écriture de cet article, il s’embarque pour un périple, d’Est en Ouest, sur les traces des survivants des Nazgûl, en quête de sa jeunesse et de ses espoirs déchus.

En phase de réconciliation avec George R.R. Martin, j’aborde le morceau de bravoure de sa bibliographie. Inutile de chercher à me faire changer d’avis : Armageddon Rag est son chef-d’œuvre. Difficile de poursuivre après une telle assertion sans prêter le flanc à la controverse. Essayons tout de même. L’angle d’attaque de Martin n’est pas celui de l’anecdote ou de la confession de fond de coulisse. Bien au contraire, il s’agit de celui de la nostalgie et des rêves brisés.

Au cours de son voyage, Sandy se coltine à ses souvenirs. Sa participation au mouvement contre la guerre du Vietnam. Son implication dans le bouillonnement musical de la fin des années 1960. Son désir de faire table rase du vieux monde, non dans une orgie de violence, mais dans l’amour. Les rencontres avec le trio des survivants du Nazgûl et ses amis de jeunesse lui offrent l’opportunité de les confronter à la réalité. Amer constat. Les baby-boomers ont rejoint les cohortes de leurs prédécesseurs, communiant dans le consumérisme et le conformisme. Les vieux rockers se sont rangés des voitures quand ils ne sont pas morts en pleine gloire. Et tout le monde se dit que l’histoire n’a pas bifurqué sur la bonne voie au moment propice. Qu’il eût fallu de peu de choses pour que les événements prennent une tournure différente.

Toutefois, peut-on encore tout changer ? Peut-on échapper à la radicalisation, voie sans issue empruntée par des groupuscules comme par exemples le Wheather Underground et les Black Panthers ? Peut-on, et surtout doit-on ressusciter le passé ? Sandy ne se fait pas d’illusion. Il court de désenchantement en désenchantement, découvrant que le temps qui passe, n’a apporté guère de bonheur à ses amitiés d’antan. Jusqu’à ce que resurgissent quatre cavaliers de l’Apocalypse, armés de leurs instruments, prêts à électriser les foules. Le Nazgûl réincarné, reformé par la volonté de Edan Morse, un homme au passé trouble.

Et c’est reparti pour une tournée d’enfer, en réponse à une prophétie. Un long crescendo électrique où se déchaîne le rock. Des concerts hallucinants, au propre comme au figuré, où Martin parvient à nous faire ressentir la frénésie provoquée par Music to Wake the Dead, l’opus majeur des Nazgûl. Et l’on vibre en même temps que les spectateurs, on communie en leur compagnie, écoutant les paroles de Rage, de Prelude to Madness, de Napalm love et du Rag. On est ensorcelé par la basse de Faxon, la batterie de Gopher, la guitare de Di Maggio et la voix lancinante du Hobbit. Et même si les Nazgûl n’existent pas, même s’ils évoquent bien d’autres groupes et chanteurs, on ne peut s’empêcher d’éprouver un sentiment de familiarité à leur égard. Martin dépeint avec brio la dimension religieuse de ces grandes messes païennes, où le public se prosterne devant ses idoles, où il entre littéralement en transe, transporté par leurs scansions.

Au final, George R.R.Martin réussit parfaitement son invocation. À la fois tragique, nostalgique mais jamais larmoyant, Armageddon Rag nous dévoile la force brute de l’utopie sans cesse entrevue, jamais atteinte et pourtant toujours désirable. Et l’on reste longtemps hanté par les riffs rageurs des Nazgûl. J’étais à leurs concerts. Pas vous ?

armageddon_ragArmageddon Rag (The Armageddon Rag, 1983) de George R.R. Martin – Éditions Denoël, février 2012 (réédition traduite de l’anglais [États-Unis] par Jean-Pierre Pugi)

Wild Cards

Je déteste Game of Thrones. C’est un fait sur lequel je me suis répandu à de multiples reprises sur ce blog. Je concède pourtant que le succès de cette série et de son adaptation télévisée m’a permis d’approfondir le reste de l’œuvre de son auteur, George R.R. Martin. De nombreux éditeurs s’en sont d’ailleurs faits les pourvoyeurs lors de mes déambulations en librairie, pour le meilleur, mais également pour le pire. Ne parlons d’ailleurs pas des éditions ActuSF où désormais on nous fourgue du fond de tiroir, quand on ne recycle pas les mêmes textes dans deux recueils différents. Bref, tout ce que touche l’auteur américain semble bien se transformer en or.

Parmi les nombreuses rééditions et autres joyeusetés, Wild Cards fait certes figure de nouveauté. Mais, une nouveauté datant des années 1980…
Dans la postface, George R.R. Martin rappelle que cette œuvre collective plonge ses racines dans un jeu de rôle appelé SuperWorld. Consacrant énormément de temps à imaginer des scénarii et des personnages pour y jouer, l’auteur américain s’est demandé s’il ne pouvait pas tirer de ce loisir quelques dollars. Et comme le plaisir découlait des interactions avec les autres membres de son cercle de jeu, il a décidé d’en partager l’écriture avec d’autres auteurs.
La franchise Wild Cards avoisine désormais les vingt titres, romans et recueils y compris. Un corpus d’histoires auxquelles s’ajoutent des comics et… un jeu de rôle (étonnant, non ?).

Devant un tel succès, on reste méfiant d’autant plus que l’argument de départ peut susciter chez l’esprit cartésien un frémissement d’effroi ou un gloussement nerveux. Mais bon, passons. Après tout, Wild Cards ne déroge pas dans une production populaire ne cherchant qu’à divertir. Sur ce point, on est particulièrement gâté, comme on va le voir.

Suite à la diffusion dans l’atmosphère d’un xénovirus, une bonne partie de l’humanité est victime de mutations génétiques. Lorsqu’il ne provoque pas la mort du sujet exposé, le virus réécrit son code génétique. Les chanceux deviennent des As, des êtres humains dotés de super-pouvoirs. Pour les malchanceux, les Jockers qui ont tiré la mauvaise carte de la redistribution génétique, il ne reste plus qu’à rejoindre les cohortes de monstres condamnés à l’exclusion, au harcèlement et au mépris de tous.
Le Docteur Tachyon, la Tortue, Cyclone, le Hurleur, Fortunato, le Roi Lézard, Radical, les Exotiques au Service de la Démocratie et bien d’autres deviennent la cible des « naturels » les plus rétrogrades, suscitant l’admiration ou la crainte du commun des mortels. Et pendant que ces surhommes tiennent le haut de l’affiche, pour leur bonheur ou leur malheur, les réprouvés survivent dans les bas-fonds de New York, au cœur du ghetto de Jockertown. Car, si la vie de la plupart des mutants change complètement, l’instinct de domination, l’appât du pouvoir ou du gain restent des constantes universelles. Qui protègera l’humanité des surhommes ? Quis custodiet ipsos custodes?

Paru chez « Nouveaux Millénaires », le premier volume des Wild Cards pose le cadre de cet univers partagé. Dans la postface, George R.R. Martin revient sur sa genèse indiquant au passage qu’il n’était pas prévu de commencer au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. La faute en incombe à Howard Waldrop dont la nouvelle « Trente minutes sur Broadway ! », un tantinet laborieuse à mon goût, relate l’événement fondateur de cet univers. D’un certain point de vue, ce récit s’avère malin. Il introduit un changement de génération, les héros de serials de l’avant-guerre cédant la place aux super-héros et super-vilains des comics. Mais, si leur forme change, les archétypes restent gravés dans le marbre, passant par-dessus les modes.

La grande force du recueil repose sur sa cohérence, une qualité renforcée par les courts interludes contextuels et les appendices informatifs qui forment comme une sorte de guide de lecture. Le procédé confère à l’univers partagé une profondeur historique. Le monde des Wild Cards propose en effet une lecture décalée de l’Histoire américaine depuis 1945. La Guerre froide, la chasse aux sorcières, l’assassinat de Kennedy, la guerre du Vietnam, la contre-culture, les émeutes raciales des années 1970… Le déroulé des faits ne diffère pas de celui de notre histoire. On ressent même une impression de familiarité en lisant cette uchronie où les super-héros n’opèrent finalement qu’à la marge de la continuité historique.
Chaque nouvelle se focalise sur un as ou un jocker exploitant les potentialité de son talent ou de son défaut dans des registres aussi différents que ceux du thriller, du récit policier, d’horreur ou d’espionnage. Les différents auteurs ne s’interdisant pas d’utiliser le contexte ou le personnage de leurs camarades de jeu, les interactions donnent lieu à une synergie assez réjouissante. Hélas, le procédé n’empêche pas le recueil d’accuser de sérieux coups de mou, les divers intervenants n’étant pas toujours à la hauteur.

Du recueil, je retiens surtout trois nouvelles. « Le témoin » de Walter Jon Williams raconte l’échec d’une utopie, celle d’un monde gouverné par une organisation désintéressée visant au bien commun. Ses membres, les Exotiques au Service de la Démocratie, font l’amère expérience du retour à la réalité. Avec cette nouvelle, l’auteur américain trouve le ton juste, évoluant dans un registre assez proche des Watchmen de Alan Moore. Voici sans aucun doute un des sommets de l’ouvrage. « Partir à point » de George R.R. Martin met en scène le personnage de la Tortue. Il accouche d’un chouette récit, fun et assez proche de l’état d’esprit d’un comics. Enfin, « La sombre nuit de Fortunato » de Lewis Shiner exhale un charme vénéneux portée par une écriture ne l’étant pas moins.
Pour le reste, on évolue à un niveau honorable, oscillant entre des nouvelles dignes d’intérêt (Melinda M. Snodgrass, Edward Bryant & Leanne C. Harper, Stephen Leigh et David Levine), passables (Michael Cassutt et John J. Miller), amusantes (Roger Zelazny et Carrie Vaughn) et médiocres (Victor Milán).

Au final, Wild Cards reste une expérience divertissante, très référencée, sans être vraiment indispensable. L’archétype de l’excellente mauvaise littérature au sens orwellien du terme.

Wild_CardsWild Cards présenté par George R.R. Martin – Éditions J’ai lu, collection « Nouveaux Millénaires », septembre 2014 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti et Henry-Luc Planchat)

Chansons de la Terre Mourante (2e volume)

Deuxième livraison de la monumentale anthologie consacrée à l’un des univers les plus forts de Jack Vance, celui de la Terre Mourante. Je dis deuxième parce que les éditions ActuSF ont prévu une parution coupée en trois. Ne leur en voulons pas, compte tenu de l’ampleur du projet, mieux vaut avoir les reins solides pour se lancer dans une telle entreprise.
Bon, je ne vous refais pas la déclaration d’amour servant de prélude à mon précédent article, je vous y renvoie. Attaquons-nous plutôt à la bête.

Si dans l’ensemble, ce deuxième volet des Chansons de la Terre Mourante se laisse lire sans déplaisir, il lui manque tout de même LE texte se dégageant du lot, ce petit plus faisant toute la différence entre un recueil juste sympathique et une anthologie indispensable. Pourtant, on trouve du lourd au sommaire. Excusez du peu, Lucius Shepard, Tanith Lee, Neil Gaiman, Elizabeth Moon, John C. Wright et Tad Williams. On ne peut pas parler de perdreaux de l’année. Hélas, si ces différents auteurs ont investi l’univers de la Terre mourante avec déférence, respectant ses codes, sa tonalité picaresque, son humour cynique, ils n’ont pas su apporter cette touche personnelle faisant toute la différence entre un hommage compassé et une nouvelle pétillante de malice et d’invention. Dommage…

Passons maintenant à la revue de détail.
L’anthologie s’ouvre par une nouvelle de Tanith Lee, auteure britannique dont j’ai apprécié le premier volume du Dit de la Terre plate, m’ennuyant très rapidement des redites très plates lui faisant suite. « Evillo l’ingénu » montre le danger représenté par les récits d’aventure sur les esprits simples. Enfant trouvé, le jeune homme a été élevé et maltraité, conformément à la tradition locale à Ratgrad, par ses parents adoptifs. Un jour de fête, les villageois reçoivent la visite d’un fabuliste qui les régale de contes incroyables. Comme le village de Ratgrad n’offre guère de perspective d’aventure, Evillo part pour éprouver son destin, à l’exemple des héros qui l’ont tant émerveillé, en particulier le fameux Cugel. Chemin faisant, il rencontre un mystérieux escargot qui lui procure tout ce qu’il désire et même davantage… Ne tergiversons pas, si ce texte ne manque pas de sel, je dois avouer que, passé l’argument de départ, l’histoire s’enferre dans les répétitions. C’est amusant, mais au final les ficelles paraissent un tantinet grossières. Heureusement, le twist final vient achever le calvaire d’une manière assez réjouissante.

On continue avec « Les Traditions de Karzh » de Paula Volsky. Pour stimuler son neveu, incorrigible dilettante préférant la gaudriole à l’apprentissage studieux des leçons de magie, Dhruzen de Karzh le met dans une situation où le jeune homme n’a d’autre choix que de s’amender ou de mourir dans d’atroces souffrances. Et le voilà parti, en quête d’un moyen de rattraper ses lacunes à peu de frais… À bien des égards, j’ai trouvé cette nouvelle fort sympathique mais, revers de la médaille, elle ne laisse pas de trace…

Le titre de la nouvelle de Tad Williams annonce la couleur. « La Tragédie lamentablement comique (ou la comédie ridiculement tragique) de Lixal Laqavee » raconte comment le comédien d’une troupe itinérante contraint un magicien à lui livrer quelques sorts pour escroquer le public. Mais le magicien lui réserve bien entendu une mauvaise surprise… Paradoxalement, j’ai trouvé ce court texte assez longuet et convenu. Mais bon, il se laisse lire et on ne peut pas l’accuser d’engendrer la mélancolie.

Dans « La Proclamation de Sylgarmo », Lucius Shepard opte pour le changement de perspective en adoptant le point de vue des ennemis de Cugel. La proposition est originale, malheureusement, Shepard se contente de faire le boulot sans véritable panache. Ceci dit, le texte se situe quand même dans le haut du panier de l’anthologie.

Passons rapidement sur « Gorlion d’Almérie » que j’ai trouvé tout simplement exécrable. Matthew Hughes semble avoir bâclé l’intrigue de ce huis-clos. Vraiment fâcheux et frustrant.

Mais ceci n’est rien comparé à « Incident à Uskvosk », une histoire grotesque qui voit s’affronter des cafards géants pendant une course, sous les yeux d’un nain se faisant passer pour un jeune garçon. Avec ce texte, je crois être définitivement vacciné d’Elizabeth Moon.

Avec John C. Wright, je partais avec un a priori négatif ayant trouvé les deux premiers tomes de L’Œcumène d’or illisibles et Le Dernier Gardien des rêves m’étant tombé des mains. Cela ne s’arrange hélas pas avec « Guyal le Conservateur ». C’est simple, je suis resté tout bonnement à quai, ne parvenant à aucun moment à m’intéresser à ce récit qui m’est apparu comme une suite décousue de plusieurs épreuves.

Fort heureusement, Neil Gaiman vient conclure ce deuxième volume des Chansons de la Terre Mourante sur une note plus convaincante. En commençant son récit en Floride à notre époque, l’auteur britannique sait se montrer inventif. « Invocation de l’incuriosité » tient toutes ses promesses jusqu’à son dénouement, diablement efficace et malicieux.

Au terme de cette chronique, mon enthousiasme reste donc mesuré. Mais, pas au point de ne pas avoir envie de lire l’ultime volume dans lequel on trouvera des textes de Mike Resnick, Elizabeth Hand, Dan Simmons, Kage Baker, Howard Waldrop et j’en passe. De quoi espérer du bon, voire du très bon.

Chansons-de-la-Terre-Mourante-2« Chansons de la Terre Mourante » (« Songs of the Dying Earth »), deuxième volume – anthologie sous la direction de Gardner Dozois et George R. R. Martin, préface Dean R. Koontz et Jack Vance, Éditions ActuSF, mai 2013 (recueil traduit de l’anglais par Eric Holstein, Jean-Daniel Brèque, Pierre-Paul Durastanti, Célia Chazel, Florence Dolisi, Patrick Dusoulier et Emmanuel Chastellière)

Une Chanson pour Lya et autres nouvelles

J’entretiens avec les écrits de George R.R. Martin une relation d’amour et de détestation franche et décomplexée. La faute à « Game of Thrones », ne revenons pas sur le sujet… Pourtant, le succès de ce cycle de fantasy dans nos contrées est sans doute responsable de la réédition et de la parution, parfois (souvent) opportuniste, d’une ribambelle de recueils et d’autres romans de l’auteur, avec à la clé quelques bonnes surprises. Un corpus de textes dans lequel j’ai puisé sans vergogne, oubliant au passage mes préjugés (tout est foutu !).
Cette démarche a contribué à modifier petit à petit mon jugement sur Martin. Malheureusement, on n’est jamais à l’abri d’une déconvenue. « Les Rois des sables » m’avait plutôt réjoui, hélas « Une Chanson pour Lya » m’a semblé beaucoup plus anodin, en-dehors de la novella éponyme, récompensée à juste titre par un Hugo.

Dix textes figurent au sommaire de cette réédition augmentée d’un inédit. Pas de quoi sauter au plafond puisque ledit texte (Le run aux étoiles) est tout à fait oubliable. Reste huit nouvelles, certes loin d’être honteuses, mais entachées d’intrigues prévisibles au développement assez terne. À vrai dire, elles baignent dans un état d’esprit old-school qui relève d’une science-fiction archétypale héritée de l’âge d’or. Je ne peux pas dire que je me suis ennuyé en les lisant, mais c’est tout comme…
Parmi ces nouvelles, retenons quand même Au Matin tombe la brume, courte histoire empreinte de poésie, qui voit s’affronter la raison froide de la logique scientifique et les rêveries romantiques de l’imagination. Le texte démontre, s’il est encore besoin de le faire, que le mystère génère amplement plus d’émotions que la vérité toute nue. Ce ne sont pas les défenseurs de Nessie qui me contrediront.

Mais, venons-en au morceau de bravoure du recueil qui justifie à lui tout seul son achat (choisissez une édition d’occasion, c’est moins cher). Chanson pour Lya appartient à cette catégorie d’histoire qui marque durablement. On suit un couple d’humains télépathes engagés pour enquêter sur un culte extra-terrestre. Sur Ch’kéan, les indigènes prônent en effet l’Union des esprits au cours d’une cérémonie aboutissant au suicide rituel du croyant. La pratique serait considérée comme une curiosité macabre si elle ne faisait pas de plus en plus d’émules parmi les colons.
Chargé de comprendre les motifs présidant aux conversions malgré leur issue fatale, Lya et Robb se vont se frotter à l’altérité d’une autre civilisation. Ils disposent toutefois d’un talent supplémentaire afin d’appréhender l’autre : leur capacité à sonder les esprits, à percer les pensée et à ressentir les émotions. Grâce à ce don, ils ne doutent pas de parvenir à leurs fins, procurant ainsi aux autorités terriennes le moyen d’endiguer les adhésions.
George R.R. Martin touche au plus juste de l’émotion avec cette novella où il convoque l’un des plus vieux thème de la littérature, celui de l’amour absolu. Grâce à leur faculté de télépathe, Lya et son compagnon pensent vivre une union absolue ne ménageant aucun secret l’un pour l’autre. Une situation où le partage des expériences et des sentiments, en outrepassant le carcan des cinq sens, permet d’atteindre un stade supérieur d’amour. La découverte du culte des Ch’kéens remet pourtant en question leurs certitudes. L’Union des esprits offre en effet une qualité de partage faisant paraître bien fade toute autre relation. Elle démasque les faux-semblant du lien télépathique et laisse entrevoir une communion totale, proche de l’adoration religieuse, rendant caduque à jamais le sentiment de solitude existentielle. À la condition d’abandonner son intégrité physique, son individualité pour pouvoir jouir éternellement d’une sorte de nirvana.

Dans cette novella où se mêlent la tragédie et la quête d’absolu, George R.R. Martin a le bon goût de ménager une fin ouverte, poussant le choix de ses personnages jusqu’à leur conclusion logique sans nous assener de point de vue moral sur la question. Bref, voici un grand texte ! Dommage qu’il figure dans un recueil globalement médiocre.

LyaUne Chanson pour Lya et autres nouvelles (A Song for Lya and other Stories, 1976) de George R.R. Martin – Réédition J’ai lu, juillet 2013 (Recueil traduit de l’anglais [États-Unis] par Monique Cartanas, M.-C. Luong et Pierre-Paul Durastanti. Traductions harmonisées et complétées par Sébastien Guillot)

 

 

Les Rois des sables

Pendant longtemps, j’ai ignoré tous les livres de George R.R. Martin. La faute à un stupide préjugé fondé sur le rejet viscéral de la saga du « Trône de fer ». Même sous la torture, je ne pourrais jamais dire du bien de cette série interminable, aussi boursoufflée et consistante qu’un soufflé. Du vent ! Déjà, à l’époque où je lisais de la fantasy au km, une habitude que j’ai perdu tant le sujet me paraît désormais galvaudé, je ne supportais pas cette œuvre de Martin, vouant aux gémonies son auteur (je sais, cela ne sert à rien, mais ça soulage).

Baste ! Plutôt que de livrer une énième fois ma détestation du « Trône de fer », un sujet sur lequel je peux me montrer intarissable en matière de mauvaise foi, revenons à l’objet du présent compte-rendu : « Les Rois des sables ».

Au compte-gouttes tout d’abord, puis de manière plus régulière, j’ai redécouvert Martin. Imaginez ma stupeur ! Le bougre, pardon pour cette familiarité, avait aussi écrit du fantastique et de la SF avant de succomber aux sirènes de la BCF. D’un genre tout à fait recommandable, c’est-à-dire fun sans cette naïveté adolescente plombant le sense of wonder. Et sans cette propension à la surenchère horrifique gratuite que l’on trouve parfois chez certains faiseurs. Bref, c’est un peu comme si je n’avais pas vu le bois de Birnam s’avancer pour me latter l’arrière-train.

« Les rois des sables » rassemble sept histoires. De la science-fiction divertissante, non exempte d’une touche de noirceur, comme en témoigne le texte donnant son titre au recueil, sans doute un de mes préférés. À vrai dire, il n’y a pas grand chose à jeter parmi les nouvelles figurant au sommaire qui, certes classiques dans leur forme, ont su réveiller dans ma mémoire l’émoi de mes lectures adolescentes. Que demande le peuple ! (qu’on ne me réponde pas d’être rasé gratis).

Écrites entre 1973 et 1979, la plupart d’entre-elles semble relever d’un même espace-temps formant une sorte de space opera relâché où les humains côtoient ou affrontent diverses espèces extra-terrestres dignes de figurer au casting de Starwars. Du nanan, vous dis-je, écrit avec juste ce qu’il faut de respect pour le lectorat. Mais voyons cela de plus près.

Par la croix et le dragon s’attache au voyage de Damien Har Veris, un des plus anciens chevaliers de l’Inquisition, envoyé par son supérieur sur la planète Arion afin d’y éradiquer une version hérétique de l’histoire de Judas Iscariote. Dans ce premier texte, l’auteur démonte habilement les concepts de foi et de religion, montrant que les hommes préfèreront toujours un beau mensonge à la vérité. Un dénouement somme toute décourageant, hélas assez lucide.

Après cette entrée en matière stimulante, Âprevères apparaît comme un des premiers points d’orgue du recueil. Avec grâce et délicatesse, George R.R. Martin nous narre un conte cruel empreint de mélancolie et de poésie, puisant son inspiration à la fois dans la SF et la légende. Sans doute est-ce un effet de mon cœur d’artichaut, mais longtemps après, je reste toujours sous le charme vénéneux de Morgane et de ses roses.

Plus classiques, Vifs-amis et La cité de pierre accomplissent leur office, effleurant quelques concepts scientifiques via une histoire d’amour impossible pour le premier, et une cité antique sise sur une planète lointaine oubliée de tous pour le second. Malheureusement, même si les enjeux de ces deux récits ne m’ont pas laissé insensible, ils n’ont toutefois pas emporté mon adhésion.

Avec La Dame des étoiles, on se situe un cran au-dessus. L’auteur américain remplit ici pleinement sa mission. Mettre en scène une histoire sans héros, dégagée de tout principe moral, si ce n’est celui de survivre à tout prix. La langue fertile en trouvailles langagières apporte un surcroît d’intérêt pour une intrigue dont le propos lorgne un tantinet du côté du polar.

Dans la Maison du ver marque l’esprit par son atmosphère crépusculaire et horrifique. On pénètre au sein d’un monde ossifié, stratifié selon un axe vertical. Une société décadente vivant au plus haut de tours cyclopéennes, exposée aux ultimes rayons d’un soleil mourant. Les bas-fonds, laissés à l’abandon, sont le territoire des grouns, race chassée pour sa viande et ennemi ancestral des hommes. Mais, un péril bien plus terrifiant se terre aux tréfonds des entrailles de ce monde. Dans ce texte, le plus long du recueil, George R.R. Martin jongle avec les éons, dressant le portrait d’un monde à bout de force. Il instille progressivement l’angoisse, accouchant d’un dénouement amusant pour qui apprécie l’humour noir.

Enfin pour clore cette recension, je dois faire part de mon coup de cœur pour Les rois des sables. On y fait la connaissance de Simon Kress, une crapule de la plus belle eau. Piranhas terriens, chouette-charogne, traînard carnivore, le bougre se plaît à collectionner les espèces ne suscitant guère l’empathie, organisant à l’occasion des combats pour distraire ses amis. Sa dernière trouvaille le laisse toutefois dubitatif. Des insectes sociaux animés par un esprit de ruche, capables d’adorer la main qui les nourrie. Dévoués à leur reine, une unique créature appelée la gueule, ils assurent sa défense, érigeant des châteaux et éradiquant les concurrents dans des batailles impitoyables. Devenu leur dieu, Kress ne tarde pas à organiser des conflits, poussant chaque clan, identifié par une couleur différente, à combattre l’adversaire. Peu-à-peu, il laisse libre cours à sa cruauté, recherchant d’autres créatures pour défier ses protégés et exciter davantage leur agressivité. Dans ce récit, au déroulement certes prévisible, Martin se montre juste parfait. Le rythme, un lent crescendo ponctué de crimes et d’actes inhumains, ou au contraire trop humains, n’accuse aucune faiblesse. L’auteur américain se montre délicieusement immoral jusqu’à une chute où Kress se voit déchu de sa position de dieu par un retournement de situation dont on goûtera toute l’ironie.

Ayant succombé au talent de George R.R. Martin, je suis condamné maintenant à continuer mon exploration de sa bibliographie. Une peine bénigne dont je devrais m’acquitter sans problème en piochant dans les rééditions et nouveautés d’éditeurs avides de glaner quelques miettes du succès du « Trône de fer ». Des heures de plaisir en perspective…

Les Rois de sables de George R.R. Martin – rééditions J’ai Lu, 2013 (recueil traduit de l’anglais [États-Unis] par Sara Doke, Brigitte Ariel et Pierre-Paul Durastanti)

Chansons de la Terre Mourante

Synchronicité funeste.

Au moment où je m’apprêtais à chroniquer l’hommage rendu à l’un des mondes les plus connus de Jack Vance, voilà que j’apprends le décès de son auteur à 96 ans.

Triste nouvelle à laquelle il faut pourtant se résoudre tous, car comme le dit Billy Pilgrim : c’est la vie.

Si Jack Vance vient de mourir, son œuvre reste par contre bien vivante. Une œuvre recelant de belles découvertes et du plaisir de lecture en barre, car voyez-vous, Jack Vance était un conteur de génie. Un créateur d’univers à qui l’on doit une ribambelle de romans, de cycles et de nouvelles relevant du polar, de la SF ou de la fantasy. À vrai dire, loin de se cantonner à une seule étiquette, Vance apparaît bien comme un genre à lui tout seul. Un mélange d’aventures, de sense of wonder, d’ethnologie imaginaire, au demeurant très cohérente, d’intrigues policières et de démesure. Le tout saupoudré d’un humour flirtant plus que de raison avec l’ironie. Que du bonheur !

Certes, tout ne se vaut pas dans sa bibliographie. De nombreux titres relèvent du pulp, beaucoup de ses personnages se bornent aux stéréotypes et certaines de ses histoires ressassent les mêmes recettes. Et puis, il faut reconnaître que ses derniers romans s’enferraient dans la boursoufflure indigeste. Il reste toutefois un géant dans son domaine de prédilection, la Science-fiction, et une madeleine littéraire en ce qui me concerne. Il a bercé mes années de lecteur novice, marquant définitivement ma mémoire avec des titres comme Les Maisons D’Iszm, le cycle de Lyonesse ou encore celui de la Terre mourante, source d’inspiration du présent recueil.

Gardner Dozois et George R. R. Martin ont en effet recruté quelques plumes réputées du monde anglo-saxon pour rendre hommage au vénérable ancien, père de Cugel, de Rhialto et de Iucounu.

Je ne vous cache pas qu’à la lecture du sommaire, je frétillais d’excitation, car parmi les auteurs annoncés figuraient quelques-uns de mes plaisirs littéraires plus ou moins lointains. Bref, je l’attendais cette anthologie. J’en escomptais beaucoup, peut-être trop, au point de me sentir flouer, pour ne pas dire trahi en cas de déception…

Vous le sentez le suspense, hein ?

Je peux désormais afficher mon enthousiasme, et ce d’autant plus aisément que les laborieuses tentatives de Michael Shea pour donner une suite aux aventures de Cugel m’avaient profondément refroidi. Jack Vance est GRAND ! La Terre mourante est son évangile !! Et ces chansons qui lui sont consacrées méritent quelques louanges. Car si l’on fait abstraction des quelques textes dispensables inscrits au sommaire, je pense à ceux de Terry Dowling, Glen Cook et Byron Tetrick, les autres auteurs tirent leur épingle du jeu avec talent sans renoncer à leur personnalité. Ils réussissent à restituer l’essence du style de Vance et du monde de la Terre mourante. Ce mélange de truculence, d’ironie confinant au cynisme. Ce souci du détail dans les descriptions, manoirs aux toits pentus, multiples corniches et tourelles y compris, et la caractérisation des personnages. Cet art si particulier pour faire ressentir le poids des éons passés, de la décadence morale d’un monde dont le collapsus s’étire sur une éternité. Bref, tout ce qui contribue à faire de la Terre mourante un univers addictif, comparable en cela au Newhon de Fritz Leiber, autre madeleine littéraire personnelle.

L’anthologie commence sur du velours avec Le cru véritable d’Erzuine Thale de Robert Silverberg. Avec un personnage de poète et philosophe, amateur de la dive bouteille, l’auteur américain raconte une histoire simple et réjouissante. Puillayne de Ghuisz apparaît comme un caractère vancien par excellence. Affligé d’une mélancolie congénitale, il noie son spleen dans la boisson, comptant sur son ébriété pour composer des vers mémorables en l’honneur du soleil agonisant. La visite de trois escrocs, prétendus admirateurs de son œuvre, vient infléchir le cours de sa vie dans une direction inédite, heureusement sans remettre en question son amour pour le bon vin.

Avec Abrizonde, Walter Jon Williams met en scène un conflit court et dévastateur entre le seigneur d’une forteresse, le Protostrateur d’Abrizonde, et les deux principautés qui jouxtent son domaine. En route pour Calabrande et la cité d’Occul, où il compte étudier l’architecture, le jeune Vespanus se trouve mêlé au siège et contraint d’épouser la cause du Protostrateur. Classique dans son déroulement, le récit jouit de personnages très intéressants, en particulier le fameux Protostrateur et Vespanus lui-même. Difficile de ne pas retrouver quelques-uns des traits de caractère de Cugel dans le jeune homme. Opportuniste, déterminé et inventif, il s’avère l’un des points forts de l’histoire avec son follet bâtisseur.

Une Nuit au Chalet du Lac de George R. R. Martin me semble l’un des points d’orgue de l’anthologie. On se situe un cran au-dessus de Walter Jon Williams avec ce récit évocateur et délicieusement immoral. L’auteur américain rassemble dans une auberge un groupe hétéroclite. Un mage pressé à la mémoire défaillante, une créature aux mœurs de batracien pourchassée par ses multiples victimes, une chasseuse… de mages et un aristocrate ombrageux. Au cours d’une nuit périlleuse, fertile en faux-semblant et en menace, ces voyageurs se livrent à un jeu de dupes puis de massacre. C’est un euphémisme de dire que je me suis follement amusé en lisant ce texte.

Mon amusement n’a toutefois pas été moindre avec La Dernière Quête du mage Sarnod. Jeff VanderMeer s’y montre à la hauteur de sa réputation, ce dont je ne doutais pas un instant, grand laudateur de La Cité des Saints et des Fous que je suis. L’auteur nous emmène dans une exploration décalée de l’EN DEÇÀ, lieu de l’exil de tous les ennemis du mage Sarnod. En compagnie de ses deux serviteurs, des parents qu’il a asservi par la magie, nous pénétrons dans ce monde où le baroque n’est jamais très loin de l’effroi. Fort heureusement, on effectue le voyage en bonne compagnie…

Au final, ces « Chansons de la Terre Mourante » tiennent toutes leurs promesses, voire même plus. Il va sans dire que j’attends désormais de pied ferme le deuxième volume. Quand on sait que l’on y trouvera les hommages de Elizabeth Hand, Lucius Shepard, Howard Waldrop, Neil Gaiman, Dan Simmons et bien d’autres, on peut comprendre mon impatience…

Autre avis : ici

« Chansons de la Terre Mourante » (« Songs of the Dying Earth »), premier volume – anthologie sous la direction de Gardner Dozois et George R. R. Martin, préface Dean R. Koontz et Jack Vance, Editions ActuSF, mai 2013 (recueil traduit de l’anglais par Eric Holstein, Pierre-Paul Durastanti, Célia Chazel, Florence Dolisi et Emmanuel Chastellière)