Umbrella Academy

C’était l’année ou Tom « La Tatane » Gurney a mis la pâtée au poulpe venu de Rigel X-9… ça s’est passé à 21: 38… La descente du coude atomique. Et à cet instant, sans prévenir, par une coïncidence troublante, 43 enfants extraordinaires naquirent, mis au monde, aux quatre coins du globe, par des femmes, souvent célibataires, qui n’avaient présenté nul signe de grossesse.

Ainsi débute Umbrella Academy, l’un des comic books les plus inventif et original qu’il m’ait été donné de lire ces dernières années.

Imaginé et scénarisé par Gerard Way, leader du groupe My Chemical Romance (putain, j’ai cru perdre les deux tympans en écoutant ce truc), et dessiné par Gabriel , l’un des deux créateurs de l’album Daytripper (chef-d’œuvre !), le premier tome d’Umbrella Academy est paru dans nos contrées en 2009. Primé à deux reprises en 2008, Eisner et Harvey Award excusez du peu, la série a bénéficié du coup de projecteur de son adaptation par Netflix, un fait n’étant sans doute pas étranger à la parution imminente, en juillet, d’un troisième tome. Ayant découvert les comic books lors de leur parution initiale, le visionnage de la série TV m’a donné l’envie de m’y replonger, avec délectation, car en relisant les deux tomes, j’ai retrouvé les trésors d’ironie et d’humour noir qui m’avaient fait apprécier cette fratrie dysfonctionnelle de super-héros névrosés et fracassés par l’existence.

Difficile de trier parmi des impressions foisonnantes, commençons peut-être par le dessin. Si Gabriel  a déjà démontré toute sa capacité à susciter l’émotion, ici il œuvre dans un registre différent qui n’est pas sans rappeler le trait de Frank Mignola, mais également celui de Kevin O’Neill. Il faut dire, avoir le coloriste attitré des derniers Hellboy, cela aide un peu. Par ailleurs, le découpage dynamique et le coup de plume nerveux, pétri de décontraction et d’esprit pulp, cadrent idéalement au propos et au rythme d’aventures ne ménageant aucun moment de répit.

Du point de vue des personnages, la petite famille de la Umbrella Academy ne peut rejeter sa nature archétypale. Mais, il s’agit d’archétypes faussés par de multiples fêlures intimes liées à leur éducation oppressante et à un vécu non exempt de drames personnels. Sur ce point, l’adaptation ne diffère guère des comic books, mais Gerard Way et Gabriel  ne s’embarrassent pas autant avec les états d’âme des personnages, préférant dérouler leurs aventures à un rythme quasi-frénétique. On en revient donc à un traitement pulp où Luther allie la force surhumaine d’un gorille à un esprit de boy-scout, un tantinet naïf, où Diego demeure un électron libre, véritable chien fou de la bande, toujours prêt à défourailler du poignard ou à contester l’autorité de Luther. N° 5 ne change pas d’un iota, conservant sa nature de tueur implacable âgé de soixante ans, enfermé dans le corps d’un pré-adolescent de treize ans. Allison troque sa faculté à réaliser des événements en les énonçant contre un super don de persuasion, et Klaus voit son talent de télékinésie et de lévitation réduit à la simple communication avec les morts. Pour ce dernier, il faut reconnaître que le personnage de papier pâtit beaucoup de l’interprétation de Robert Sheehan, juste magistral de dinguerie et de fragilité. Dans un même ordre d’idées, les personnages de Hazel et Cha-Cha bénéficient d’un traitement à l’écran leur conférant une réelle originalité par rapport aux comic books, qui se contente d’en faire deux tueurs psychopathes, adeptes de sucreries. Enfin, comme dans la série TV, Ben fait surtout tapisserie puisqu’il est mort, et Vanya reste le vilain petit canard qui cache un secret guère difficile à deviner.

Sans revenir sur l’éternel débat adaptation versus œuvre originale, on peut constater également que la première mélange allègrement les intrigues des comic books, passant à la trappe certaines péripéties et de nombreux personnages, comme par exemple l’orchestre Verdammten, pour les remplacer avantageusement ou pas par d’autres thématiques ou caractères. Ainsi, la trame de « La Suite apocalyptique » se focalise-t-elle sur la menace de fin du monde et le rôle de Vanya dans ce cataclysme, alors que « Dallas » éclaire les zones d’ombre du séjour dans le futur de N°5. Si dans l’ensemble, on retrouve bien la dinguerie prévalant à l’écran, les comic books surpassent la série TV sur bien des plans. D’abord, par leur rythme endiablé, à mille lieues de l’aspect soap un tantinet nunuche de l’adaptation. Ensuite, par leur atmosphère graphique lorgnant davantage vers le pulp et la volonté franche de s’amuser des archétypes de la science fiction. Enfin, par un mauvais esprit assumé ne se refusant rien.

En attendant la parution de « Hôtel Oblivion », troisième tome de la série, rappelons une fois encore le caractère singulier de ce Comic book, dont l’inventivité et l’aspect divertissant ne peuvent guère être pris en défaut.

Umbrella Academy de Gerard Way, Gabriel Bà et Dave Stewart – Éditions Delcourt, collection « Contrebande », 2009-2010