Lord Cochrane vs l’Ordre des Catacombes

Après avoir inspiré la « Saga de Sharpe », écrite par Bernard Cornwell, ou encore celle de « Horacio Hornblower », déclinée en plusieurs épisodes par C. S. Forester, voire le personnage de Jack Aubrey imaginé par Patrick O’Brian, la vie de Lord Cochrane n’attendait plus qu’un auteur prêt à céder à l’attrait de l’adaptation romancée pour entrer dans le domaine de la fiction. Porté aux nues pour ses exploits, puis décrié pour ses manœuvres frauduleuses, le dixième comte de Dundonald a connu en effet une carrière militaire et politique pour le moins chaotique, flirtant successivement avec les honneurs et la disgrâce, avant de connaître la réhabilitation. À n’en pas douter, le bonhomme était un aventurier, prêt à toutes les témérités pour contribuer à sa gloire personnelle, mais aussi un radical, soucieux de progrès dont la postérité a fait un héros libérateur.

Gilberto Villarroel a fait du personnage historique un gentleman voyageur, impulsif et courageux, prêt à saisir les opportunités qui s’offrent à lui pour servir sa cause et celle de ses amis. Un personnage généreux et fidèle, déterminé à défendre le génie humain avec cette touche de panache le rendant immédiatement sympathique. S’il pensait en avoir définitivement fini avec Cthulhu, les faits se chargent de le détromper, onze ans après son coup d’éclat dans la rade des Basques. Les nombreux disciples de l’entité cosmique complotent en effet dans l’ombre des catacombes parisiennes afin de précipiter le retour de celui qui rêve et attend. Ils écrivent son évangile impie, préparant son avènement futur et la restauration de sa domination absolue et universelle. Face à la menace, Lord Cochrane peut compter sur l’amitié des frères Champollion et sur la fraternité martiale de ses ennemis d’hier. Une communauté regardée avec méfiance par les pouvoirs issus de la Restauration.

Lord Cochrane vs l’Ordre des Catacombes renoue avec les recettes du précédent épisode des aventures du héros de papier de Gilberto Villarroel. Car, si Thomas Cochrane est un personnage historique avéré, l’auteur chilien s’amuse manifestement beaucoup à enrichir sa biographie d’épisodes inédits et de péripéties bigger than life, conférant à son existence un surcroît héroïque romancé fort divertissant. Nul déplaisir à craindre en effet, Villaroel connaît bien les recettes et les archétypes du roman d’aventures. Sous sa plume, l’imaginaire lovecraftien continue à se mêler avec bonheur à l’Histoire, celle de l’Europe au temps de la réaction monarchique, celle du reflux temporaire des idéaux révolutionnaires, mais aussi celle des sociétés secrètes et loges maçonniques œuvrant dans l’ombre afin de renverser l’ordre établi.

Abandonnant le décor océanique de la rade des Basques, l’auteur projette son intrigue dans le cadre familier du Paris au début du XIXe siècle, provoquant moult réminiscences auprès du lecteur accoutumé à la littérature populaire de cette époque. Si l’histoire y gagne incontestablement en familiarité, elle y perd hélas aussi un peu de sa fraîcheur et de cette originalité que lui conféraient les espaces maritimes de l’ouest charentais. Pas le temps cependant de le déplorer, toute réticence se trouve balayée par le souffle irrésistible d’un récit trépidant, ne craignant pas de mélanger les genres et les époques.

Entre fantastique, horreur cosmique et péplum, Gilberto Villarroel ne nous laisse pas le temps de nous ennuyer, déroulant un récit qui, s’il reste très prévisible et assez balisé, n’en demeure pas moins amusant et épique. Et, comme le héros aux milles vies, on se doute bien que Lord Cochrane reviendra, encore. On sera toujours présent pour le lire.

Lord Cochrane vs l’Ordre des Catacombes (Lord Cochrane y la hermandad de las catacumbas, 2018) – Gilberto Villarroel – Éditions aux Forges de Vulcain, février 2021 (roman traduit de l’espagnol [Chili] par Jacques Fuentealba)

Cochrane vs Cthulhu

1815. L’Europe frémit d’horreur. L’ogre s’est échappé, rejoignant le territoire français afin d’y faire renaître l’Empire. Partout, on fourbit les armes, on rassemble la troupe. Les nations coalisées s’empressent de réunir leurs forces pour couper l’herbe sous le pied à cet Attila en puissance. Trop de mauvais souvenirs hantent la mémoire des laudateurs de la liberté, y compris chez les adeptes de l’absolutisme et de la monarchie éclairée. Pourtant, un autre danger menace l’humanité toute entière. Un péril indicible aux desseins insondables dont les tentacules s’étendent déjà sous les eaux de l’Atlantique jusqu’aux côtes des Charentes, près de Fort Boyard. Mais, face à celui qui ne peut mourir, la Garde ne se rend pas. Elle combat avec le secours de son pire ennemi, Lord Cochrane.

Sur une trame simple et inventive, Gilberto Villarroel fait revivre l’esprit d’une certaine littérature populaire, avec pour seul objectif de livrer un récit léger et fun. Sur ces points, le contrat est rempli bellement et nul doute que les amateurs de romans feuilletons trouveront ici matière à satisfaire leur goût pour l’aventure et les archétypes, à commencer par Lord Cochrane himself. Aristocrate déchu, membre du Parlement, inventeur de génie et capitaine de vaisseau dans la Royal Navy, le bonhomme apparaît en effet comme un caractère bigger than life. Et pourtant, il a réellement existé, ayant même droit à sa tombe dans l’abbaye de Westminster. Considéré par ses pairs comme un aventurier toujours à l’affût d’un exploit à accomplir, le militaire n’en est pas moins un stratège inspiré dont la contribution ne se réduit pas à avoir détruit une partie de la flotte impériale amarrée dans la rade des Basques en usant de brûlots et d’explosifs. Bien au contraire, on le retrouve plus tard aux côtés des Chiliens puis des Grecs en lutte pour leur indépendance. On lui prête même l’intention d’avoir voulu libérer Napoléon de son exil à Sainte-Hélène afin de participer à la libération du Chili. Bref, Cochrane correspond bien à l’image de l’aventurier dans toute sa splendeur, inspirant les personnages fictifs d’Horatio Hornblower et de Jack Aubrey.

C’est donc naturellement qu’il devient la figure héroïque, libre de toute allégeance, aux côtés d’une belle galerie de personnages fictifs et historiques, du fidèle grognard au courageux officier des Dragons, en passant par le fourbe commissaire politique. Et tout cela dans le respect des mauvais genres littéraires et du cinéma populaire. Bref, on n’a guère le temps d’être déçu par une distribution haute en couleur, taillée pour une intrigue survitaminée, oscillant entre fantastique et uchronie discrète. Inspirée par l’œuvre de Lovecraft et ses conventions horrifiques, en particulier L’appel de Cthulhu, Cochrane vs Cthulhu ne néglige pas en effet le contexte historique, n’oubliant pas d’appliquer par la démonstration la citation de Dumas : il est permis de violer l’histoire, à condition de lui faire un bel enfant.

Inutile de dire que Cochrane vs Cthulhu atteint cet objectif sans coup férir, procurant quelques heures de lecture réjouissante et débridée. Et comme Sandokan et ses Tigres de Malaisie, comptons sur Lord Cochrane pour revenir.

Cochrane vs Cthulhu (Cochrane vs. Cthulhu, 2016) de Gilberto Villarroel – Aux Forges de Vulcain, collection « Fiction », janvier 2020 (roman traduit de l’espagnol [Chili] par Jacques Fuentealba)