Rites de sang

Ayant échappé à la mort et retrouvé sa progéniture, Tallula coule désormais des jours plus tranquilles en compagnie de Walker, conciliant vie de famille et baisetuemange sans état d’âme. Le virus empêchant la transmission de la Malédiction étant éradiqué, la lycanthropie prolifère à nouveau à la surface de la Terre, profitant aussi du retrait de l’OMPPO englué dans les luttes internes. Les gens heureux n’ayant pas d’histoire, on pourrait penser que le destin réserve ses piques à d’autres victimes. Pourtant, depuis qu’elle a rencontré Remshi deux années plus tôt, la jeune femme est hantée par un rêve tenace d’un érotisme torride. Un fait qu’elle pourrait négliger s’il n’impliquait l’espèce honnie des loups-garous, les vampires. Pas sûr qu’une telle union ne soit également du goût du nouvel ennemi des créatures surnaturelles, l’Église catholique.

Rites de sang met un terme à la trilogie initiée par Glen Duncan avec Le Dernier loup-garou. Et l’on a immédiatement envie de dire fort heureusement, car si Talulla se montrait encore à la hauteur de son prédécesseur, ce n’est plus du tout le cas ici. A vrai dire, on s’ennuie beaucoup à la lecture du roman, le cocktail de sexe, de violence et d’ironie ne parvenant pas à contrebalancer la monotonie et l’aspect répétitif d’une intrigue enferrée dans la routine. A quelques détails près, notamment un entrelacement de plusieurs trames et points de vue, Rites de sang reprend en effet les mêmes recettes que les précédents volets. On troque juste l’OMPPO et la secte vampirique contre le Milite Christi, organisation paramilitaire catholique guère convaincante dans sa capacité de nuisance. Il faut beaucoup creuser pour trouver ne serait-ce qu’une once d’originalité dans ce troisième roman et exhumer ainsi l’exultation prévalant à la lecture du Dernier loup-garou. Diluée dans un rythme mollasson, l’intrigue ne parvient à aucun moment à susciter l’enthousiasme. La tension dramatique pointe aux abonnés absents, les cliffhangers sont téléphonés, mais surtout les personnages brillent par leur banalité, un comble, compte tenu de leur nature. On peut adresser le reproche en particulier au fameux Remshi dont le modus operandi dans le roman se réduit à saigner une victime, dormir, puis à se lamenter sur son amour perdu au cours de plusieurs flashback laborieux, cherchant en Tallula comme un écho de celui-ci. On a connu mieux pour une créature dont l’existence s’étale sur vingt millénaires et on en vient à regretter le désenchantement jubilatoire de Jake et ses remarques acerbes sur le sens de la vie ou l’humanité.

Bref, Rites de sang apparaît à tous points de vue décevant. Et comme si ces motifs d’agacement ne suffisaient pas, le roman s’achève sur un twist final qui laisse perplexe tant il paraît bâclé. A se demander si avec cette fin ouverte, Glen Duncan ne garde pas sous le coude de quoi amorcer un nouveau cycle. Pas sûr qu’on le suivra sur ce coup, même accompagné des vers de Robert Browning.

Rites-de-SangRites de sang (By Blood We Live, 2014) de Glen DUNCAN – Éditions Denoël, collection Lunes d’Encre, octobre 2014 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Michelle Charrier)

Talulla

Avec Le Dernier loup-garou, roman séminal dans toutes les acceptions du terme, Glen Duncan se livrait à une interprétation personnelle du mythe de la lycanthropie, impulsant à ce lieu commun du fantastique une forte dose d’ironie et de sexe. À l’époque, on avait beaucoup apprécié le résultat, mais le dénouement en forme de cliffhanger nous avait laissé quelque peu sur notre faim. Avec Talulla, on reprend presque les mêmes, et on recommence…

Jake étant mort, il revient à Talulla d’assurer la survie de l’espèce, une tâche pour laquelle elle ne manifeste dans l’absolu guère d’intérêt. Enceinte jusqu’aux crocs, elle porte l’enfant de Jake et l’avenir du genre lupin dans son ventre. Une bien sombre perspective aux yeux des chasseurs les plus fanatiques de l’Organisation Mondiale pour la Prédation des Phénomènes Occultes. Réfugiée en Alaska, en compagnie de son familier Cloquet, elle espère y donner jour à son enfant dans la clandestinité. Las, les menaces viennent frapper à sa porte. À l’OMPPO et aux cinquante familles, vampires imbus de leur pouvoir et de leur richesse, s’ajoute désormais une secte attendant la venue d’un messie vampirique. Bien sûr, il ne manque plus à ses membres qu’un loup-garou à sacrifier pour exaucer leur rêve de vie éternelle sous le soleil. Faute d’adultes, ils se contenteront de la progéniture lupine de Talulla.

Avec ce deuxième épisode de sa saga fantastique, Glen Duncan recycle les recettes éprouvées de son précédent roman, optant juste pour un nouveau point de vue. La survie de Talulla et de sa descendance devient ainsi l’enjeu central, et même si la pulsion du lukos, le baisetuemange lunatique, domine Talulla, l’amour, sous toutes ses déclinaisons, semble le véritable moteur de l’intrigue. Jake était le grand ancien, philosophe désabusé, volontiers cynique, s’apercevant au dernier moment qu’il avait un cœur et des raisons de vivre. Talulla apparaît comme une novice, découvrant dans le feu de l’action sa nature bestiale et la maternité. À bien des égards, elle manifeste beaucoup plus d’empathie, bien qu’elle s’en défende, envers le genre humain. Une faiblesse dont elle découvre l’étendue au contact de ses proches, de sa progéniture et même de l’ennemi ancestral, le vampire. Débarrassée du virus empêchant la transmission de la Malédiction, elle explore de nouvelles voies pour recréer une meute, tentant d’établir un modus vivendi avec sa nature bestiale.

À l’instar du Dernier loup-garou, Glen Duncan déroule une intrigue linéaire émaillée de révélations et de coups de théâtre. À un rythme apte à achever un sénateur, il entremêle de longues séquences d’introspection, teintée de doute, de réflexions sur la maternité, l’amour et la bestialité, avec des scènes d’action où il ne nous épargne rien des démembrements, éviscérations et autres décapitations perpétrés par Tallula et sa meute. Chemin faisant, l’auteur lorgne sans vergogne du côté du thriller. Sur ce point, il faut avouer qu’il se montre efficace, nous conviant à un festival digne du cinéma de genre, où abondent transfuges, organisations secrètes et grands méchants dans la plus pure tradition du stéréotype.

Bref, même si tout ceci ne prête guère à conséquence, on se situe toujours dans le haut du panier en matière de divertissement. Alors pourquoi se priver d’un plaisir régressif ? Rendez-vous donc pour le troisième volet, By Blood We Live. On en jubile à l’avance…

TallulaTalulla (Talulla Rising, 2012) de Glen DUNCAN – Éditions Denoël, collection Lunes d’Encre, janvier 2014 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Michelle Charrier)

Le Dernier loup-garou

Jake est une légende. Du genre monstrueux. Dernier de son espèce depuis que l’Organisation Mondiale pour la Prédation des Phénomènes Occultes a éliminé Wolfgang le Berlinois, il s’attend désormais à périr, une balle en argent en plein cœur. Pourtant, la perspective ne lui fait pas peur, du moins elle ne l’effraie plus. Il l’envisage même sereinement, comme une libération, après environ cent soixante-quatre années à fuir, à changer d’identité et à se cacher entre deux pleines lunes. Pour cette raison, il écarte toutes les propositions de Harley, son ami et confident, se refusant à laisser son destin lui échapper une fois de plus. Tiraillé par une faim de loup lui fouaillant sans pitié les entrailles, pourchassé par Grainer, le numéro 1 de la Chasse à l’OMPPO, prêt à sonner l’hallali pour lui donner le coup de grâce, Jake n’a plus guère de temps à perdre pour choisir où il doit mourir.

A l’opposé de la figure spectrale du vampire, le loup-garou incarne dans la littérature et le cinéma fantastique une sauvagerie bestiale. Pont entre l’homme et la bête, ses manifestations se caractérisent surtout par leur férocité impitoyable provoquée par une faim insatiable. A la lecture du Dernier loup-garou, on se rend vite compte que Glen Duncan connaît les fondamentaux de la lycanthropie. Éléments mythologiques et folkloriques comme ajouts cinématographiques, l’auteur britannique a révisé ses classiques. Toutefois, il ne se contente pas de les rejouer, comme un habile faiseur, brodant une énième version de la Malédiction. Il investit le genre avec une bonne dose d’humour, de sexe explicite et de violence, adoptant ici le point de vue de la bête. Quoi de plus naturel dans un monde ayant érigé la prédation en modèle économique. Sous la plume de Jake, l’humanité paraît totalement inhumaine. Plus que le loup-garou qui ne fait après tout que répondre à un impératif inscrit dans sa chair. Lorsque la pleine lune se lève, le monstre se dépouille du libre choix dont se targuent les hommes. Une liberté dont ils usent avec froideur pour détruire le monde, déterminés à le mener à sa perte. Ainsi, le prédateur devient philosophe, auscultant la civilisation humaine d’un œil désabusé, sans pour autant parvenir à abdiquer toute empathie pour elle. Car Jake n’apparaît pas comme un individu satisfait de sa condition, un être dépourvu de toute conscience morale et par voie de conséquence voué au nihilisme. Trop lâche pour se suicider, il lutte constamment contre les instincts de la bête. Un combat voué à l’échec, alors il fume et boit, consacrant une part de sa fortune à redresser quelques torts, à défaut de sauver le monde. Une manière en valant bien une autre pour oublier le tribut sanglant qu’il prélève périodiquement, et le crime épouvantable commis dans sa prime jeunesse monstrueuse. Une façon d’apaiser sa conscience… Qui pourrait le lui reprocher, en ce bas monde comme au-delà, puisque même Dieu est mort ?

A la lecture du Dernier loup-garou, on doit se rendre à l’évidence. La personnalité de Jake est vraiment la grande réussite du roman de Glen Duncan. Ses réflexions désenchantées sur le monde — comme il va mal —, à la limite de la misanthropie, et son ironie grinçante réjouissent autant qu’elles accablent le lecteur. Elles font oublier les ficelles narratives, souvent un peu faciles, d’une intrigue un tantinet convenue, heureusement contrebalancée par quelques rebondissements et autres morceaux de bravoure. Des séquences quasi-cinématographiques propices à une adaptation sur grand écran. Un script serait d’ailleurs en cours de développement, affaire à suivre…

Même s’il n’innove pas — George R. R. Martin a fait de même avec Skin Trade —, en épousant le point de vue du monstre, Glen Duncan tente d’impulser un nouveau souffle à un genre perclus de stéréotypes. Et, s’il ne s’affranchit pas complètement de ceux-ci, l’auteur les utilise d’une façon fort distrayante, accouchant d’un roman adulte, au ton moderne, un tantinet gore, où la décontraction partage le devant de la scène avec la noirceur. On ne vous cache pas que l’on attend avec curiosité la suite, Tallula Rising, d’ores et déjà disponible outre-Manche, et bientôt traduite chez « Lunes d’encre » nous souffle notre petit doigt.

le-dernier-loup-garou-glen-duncanLe Dernier loup-garou de Glen Duncan – Éditions Denoël, collection  « Lunes d’encre », janvier 2013 (roman traduit de l’anglais par Michelle Charrier)