Les Phalanges de l’Ordre noir

Dernier article avant une pause estivale bien méritée (notez l’autosatisfaction). Rendez-vous à la rentrée.

Pour terminer mon parcours autour de la Guerre d’Espagne, voici un classique de la bande dessinée démontrant, s’il est encore besoin de le faire, que la littérature n’a pas le monopole en matière d’intelligence.

En plein hiver, un village d’Aragon est entièrement détruit et ses habitants assassinés. Le massacre est revendiqué par une organisation terroriste s’appelant Les Phalanges de l’Ordre noir et agissant au nom des valeurs de l’Occident chrétien.
Jefferson B. Pritchard, journaliste au Daily Telegraph de Londres reconnaît parmi les membres du commando les ennemis qu’il a combattu jadis pendant la Guerre d’Espagne. Il contacte ses amis vieillissants, anciens des Brigades Internationales, pour leur proposer de solder leurs comptes. S’ensuit une chasse à l’homme à travers l’Europe.

Quatrième collaboration de Bilal et Christin, Les Phalanges de l’Ordre noir se distingue par un propos politique qui évite l’écueil de la naïveté et les gros sabots du militantisme. En lisant l’argument de départ, d’aucuns pourraient craindre la charge antifasciste simpliste. Même si les auteurs n’exonèrent pas l’idéologie d’extrême-droite de son caractère mortifère, ils placent leur réflexion à un autre niveau.
Les ennemis d’hier reprennent les armes dans une Europe qui a beaucoup changé en l’espace de quarante ans. Le continent est en proie au terrorisme, celui perpétré par les Brigades rouges, RAF et Action directe. Au nom de la lutte des classes et de la Révolution, de jeunes militants utilisent les méthodes du grand banditisme pour combattre l’État et ses séides. L’image du communiste s’est quelque peu flétrie et l’URSS ne paraît plus aussi menaçante qu’au plus fort de la Guerre froide, ni autant à l’avant-garde de la lutte contre le capitalisme.

Les Phalanges de l’Ordre noir pose la question de l’usage de la violence et y apporte une réponse en forme d’impasse. En cela, il s’inscrit dans le registre de la désillusion. Les anciens brigadistes croient renouer avec leur jeunesse en reprenant le combat d’antan. Ils ne font qu’entretenir la fiction d’un engagement désormais dépourvu de sens, eux-mêmes ayant beaucoup changé entretemps. Ils se perdent sur la voie de la vengeance, contredisant le combat de leur jeunesse et adoptant en même temps les méthodes de leurs ennemis.

Bref, avec Les Phalanges de l’Ordre noir, Bilal et Christin n’usurpent pas le qualificatif de chef-d’œuvre. Voici une bande dessinée à lire et à relire.

phalanges-couvLes Phalanges de l’Ordre noir de Enki Bilal et Pierre Christin – Éditions Dargaud, 1979 – Réédition Les Humanoïdes associés, 1998

Hommage à la Catalogne

Venu en Espagne pour écrire quelques articles pour les journaux, George Orwell s’engage dès son arrivée dans la milice. Militant à l’I.L.P. (Independent Labor Party), il lui semblait en effet inconcevable d’agir autrement. Pendant sept mois, de décembre 1936 à juin 1937, il combat sur le front et assiste aux événements conduisant aux purges menées contre le POUM et la CNT par les Communistes.
De retour en Angleterre, il raconte son expérience, livrant à la postérité un témoignage précieux, assorti d’une réflexion politique salutaire, sur cette guerre où les totalitarismes font florès, y compris dans le camp républicain. Au-delà de sa valeur documentaire, ce récit contribue également à l’éducation politique d’un des penseurs les plus importants du XXe siècle (assertion personnelle non négociable) et joue un rôle crucial dans la genèse des romans La Ferme des Animaux et de 1984. Bref, Hommage à la Catalogne me paraît un récit incontournable pour appréhender à la fois l’événement et l’homme.

No_pasaran1Quand George Orwell arrive en Espagne en 1936, le bref été de l’anarchie décrit par Kaminski est sur le point de s’achever. Pourtant lorsqu’il s’engage dans la milice, l’esprit de juillet règne encore sur la capitale catalane. Mais à son retour à la fin du mois d’avril, il s’est totalement évaporé, annonçant un hiver réactionnaire.
À la différence de l’auteur allemand qui s’attache à décrire l’arrière, le récit d’Orwell s’enracine sur le front, au cœur des combats opposant les milices aux insurgés nationalistes. L’amateurisme de ses compagnons, l’atmosphère d’improvisation, le manque d’armes et la jeunesse des miliciens, l’auteur britannique ne cache rien des faiblesses du camp républicain. Pourtant, il ne regrette à aucun moment son engagement, reconnaissant a posteriori avoir vécu une expérience qui a renforcé sa foi dans le socialisme. Sa vision crue du conflit ne nous épargne rien des odeurs, de l’inconfort et des corvées routinières, et même s’il se montre parfois lyrique dans sa description des paysages, le ton demeure dépourvu de tout romantisme.
En fait, l’inactivité prévaut sur le front, du moins dans la partie où l’auteur se trouve cantonné, et il ne connait pour ainsi dire pas les combats. Tout au plus quelques échanges de tirs, de longues nuits de garde où le froid se montre un ennemi bien plus menaçant que les fascistes, des patrouilles ennuyeuses et un assaut à la baïonnette, épreuve qu’il ne souhaite pas revivre.

George Orwell se montre aussi un observateur avisé des changements impulsés par la Révolution. Dans la milice, il fait l’expérience d’une société égalitaire où toutes les classes ont été abolies. Une sorte de microcosme où la camaraderie et la décence commune font office de morale. Il en ressort profondément marqué, même s’il sait que cette période n’est qu’une phase transitoire, conscient d’avoir côtoyé une forme de socialisme authentique et d’avoir prouvé qu’il ne s’agissait pas seulement d’une chimère.
Son retour à Barcelone, après quatre mois passé sur le front, le confronte aux désillusions. L’atmosphère dans la capitale catalane a beaucoup changé. La Révolution a laissé la place aux anciennes habitudes et aux manipulations politiques. Les forces de police ont chassé les patrouilles d’ouvriers, rétablissant l’ordre étatique. Les inégalités sociales sont réapparues avec davantage de force et le gouvernement bourgeois s’est remis à l’offensive. Avec le concours des communistes, il reprend peu à peu le pouvoir aux syndicats et aux prolétaires. Le temps n’est plus à la révolution sociale mais à la guerre. Les provocations contre les anarchistes se multiplient pour aboutir à plusieurs jours de combat de rue que la propagande transforme en tentative de coup d’État organisée par une cinquième colonne fasciste. On cherche un coupable et l’auteur britannique pressent que le POUM apparaît comme le candidat idéal. Son retour sur le front lui épargne le dénouement de la crise politique. Il échappe miraculeusement à la mort après avoir été blessé au cou et sa convalescence l’écarte pour un temps des purges menées à Barcelone. Pour échapper à la prison, il est contraint de fuir le pays avec un sentiment d’injustice et de gâchis qu’il ne parviendra à surmonter que dans ses romans et ses écrits polémiques.

S’il se montre critique envers autrui, George Orwell ne manque pas aussi de faire sa propre autocritique. A aucun moment, il ne cherche à se donner le beau rôle ou à affabuler sur son apport au conflit. D’une grande modestie, l’auteur britannique insiste autant sur ses faiblesses que sur celles de ses compagnons. Son regard se veut avant tout sincère et lucide. Il n’hésite d’ailleurs pas à dévoiler ses préjugés et son agacement sur la conduite de la guerre sans se chercher d’excuses. Mais, son approche se montre surtout analytique, apportant un éclairage d’une acuité que d’aucuns pourraient lui envier.
Même s’il n’a qu’une vision partielle des événements, il le rappelle à plusieurs reprises, George Orwell a bien compris que la Guerre d’Espagne s’inscrit dans un cadre géopolitique qui dépasse les enjeux simplistes mis en avant par les appareils de propagande. Dans la péninsule, on se trouve confronté à un jeu de dupes entre les démocraties bourgeoises et Staline, avec les États fascistes en embuscade. Une guerre politique où le Front populaire apparaît comme une supercherie et le régime de Franco comme un anachronisme.

À la lumière du présent, l’analyse de George Orwell paraît plus que jamais d’actualité. On regrette juste de ne pas disposer d’un intellectuel de sa stature pour démasquer les faux semblants de notre époque. Bref, Hommage à la Catalogne paraît indispensable pour comprendre pourquoi la contre-révolution a gagné.

hommage-a-la-catalogneHommage à la Catalogne (Homage to Catalonia, 1938) de George Orwell – Réédition poche 10/18, collection « Domaine étranger », 2000 (traduit de l’anglais par Yvonne Davet)

Ceux de Barcelone

Après Les Grands Cimetières sous la Lune voici un autre témoignage sur la Guerre d’Espagne. À la différence de Georges Bernanos, H.-E. Kaminski n’appartient pas à la Droite royaliste. Le bonhomme est même plutôt engagé à l’opposé, une Gauche que d’aucuns qualifieraient de radicale à notre époque bien pensante. Bref, après avoir flirté avec la sociale démocratie, il a opté au final pour les milieux anarchistes.

« Une révolution est bien le phénomène le plus complexe, le plus chaotique. Elle ne connaît pas de solution uniques, elle est variée, multicolore, souvent contradictoire. Elle met tout en question, ne reconnaît aucune institution, n’accepte aucune autorité. En vain on cherche des chefs : les hommes ne sont que les vagues dans une mer immense agitée par des forces mystérieuses. »

Entre septembre 1936 et février 1937, H.-E. Kaminski effectue un séjour en Catalogne pour rendre compte à la postérité des changements qui s’y déroulent. Ceux de Barcelone n’est donc pas un ouvrage sur la Guerre d’Espagne, mais bien un reportage sur la révolution sociale impulsée en Catalogne et sur les espoirs qu’elle suscite un peu partout en Europe. En somme, un témoignage précieux sur ce « bref été de l’anarchie » où Barcelone et ses environs servent de laboratoire aux expérimentations du communisme libertaire.
Découpé en chapitres courts, l’ouvrage aborde différents aspects de la Révolution. Les événements du 19 juillet 1936 sont juste rappelés en préalable, l’auteur préférant s’intéresser à des sujets comme les femmes, les anarchistes, la milice, les partis politiques ou la mise en place d’une société libertaire. Il alterne les chapitres descriptifs et informatifs avec les compte-rendus de ses rencontres avec quelques personnalités du nouveau gouvernement de la région, sans oublier de relater le grand événement auquel il assiste : les funérailles de Buenaventura Durruti. Les combats restent lointains, tout au plus un chapitre consacré à la visite rapide du front et sur la nécessité d’organiser une véritable armée.

En dépit de sa brièveté, Ceux de Barcelone présente un regard intéressant sur la révolution sociale en Catalogne. Kaminski dépeint l’atmosphère de spontanéité, d’improvisation et de ferveur populaire qui prévaut dans la mise en place de la nouvelle société. Ce qu’il voit se dessiner en Espagne, c’est la réalisation d’un idéal généreux rejetant la logique capitaliste, un monde de producteurs égaux organisés sur la base des syndicats, proscrivant l’usage de l’argent, du commerce auquel il préfère une sorte de mutualisme. Un ordre sans l’oppression de l’État et la complicité des partis politiques. Certes, le mouvement n’est pas exempt de faiblesses. Kaminski ne cache pas ses divisions internes, son conservatisme sur certains points, notamment la condition féminine (l’union libre est conçue comme un mariage sans sacrement), sa naïveté (le caractère aléatoire des mesures d’assistance sociale et de lutte contre la prostitution fait pitié), ses contradictions (comment être anarchiste et entrer au gouvernement ?) et le double langage de certains hommes politiques. Mais si toutes ses critiques tempèrent son enthousiasme, elles ne remettent pas en question la sympathie qu’il éprouve pour les révolutionnaires espagnols.

« Je ne crois pas que pour décrire les révolutions on doive attendre leur fin. Car une révolution se maintient et alors elle ne se termine jamais, ou bien elle ne trouve sa fin que par la victoire de la contre-révolution. »

Au final, H.-E. Kaminski perçoit bien que la première phase de la révolution s’achève et qu’une autre s’apprête à s’ouvrir. Il termine son reportage sur un salut fraternel, espérant que la révolution espagnole ne sera pas sans lendemain. Un espoir déçu puisque la contre-révolution a gagné.

Ceux_barceloneCeux de Barcelone de Hanns-Erich Kaminski – réédition Allia, 2003

Les Grands cimetières sous la Lune

« La Tragédie espagnole est un charnier. Toutes les erreurs dont l’Europe achève de mourir et qu’elle essaie de dégorger dans d’effroyables convulsions viennent y pourrir ensemble. Impossible d’y mettre la main sans risquer une septicémie. On voit monter tour à tour à la surface du pus bouillonnant des visages jadis, hélas ! Familiers, à présent méconnaissables et qui dès qu’on essaie de les fixer du regard s’effacent et coulent comme des cires. Sincèrement, je ne crois pas utile de tirer de là aucun de ces cadavres. Pour désinfecter un tel cloaque – image de ce que sera demain le monde, il faudrait d’abord agir sur les causes de fermentation.
Je regrette d’appeler charnier ou cloaque une vieille terre non pas chargée, mais accablée d’histoire, et où des hommes vivants souffrent, luttent et meurent. Les mêmes débiles qui font semblant de s’indigner auraient pu en 1915 me convaincre de sacrilège, car j’avais déjà, comme beaucoup de mes camarades, jugé la guerre, la fameuse guerre du Droit, la guerre contre la guerre. Les tueries qui se préparent ne sont pas d’une autre espèce, mais comme elles engagent un plus grand nombre ou plutôt la totalité des valeurs spirituelles indispensables, le chaos qui en résultera sera plus dégoûtant encore, leurs pourrissoirs plus puants. »

Ces paroles écrites par Georges Bernanos dans Les Grands cimetières sous la Lune inaugurent la partie de mon parcours Guerre d’Espagne consacrée aux témoignages des contemporains. Romancier et polémiste issu de la Droite traditionaliste et catholique, l’auteur français affûte sa plume pour nous livrer avec ce pamphlet une charge violente contre le franquisme et l’Église catholique espagnole. Mais, le propos se veut également universel puisqu’il voit dans les événements espagnols comme la répétition d’un affrontement d’une ampleur mondiale.

Volontiers moraliste, Georges Bernanos déplore les conséquences néfastes du progrès érigé en religion, de l’argent roi, du cynisme ambiant et du capitalisme libéral. En cela, il s’affiche clairement en homme du passé, attaché à un idéal royaliste dont on peut se demander s’il a jamais existé. Un tantinet réactionnaire, même s’il ne dénigre pas les révolutions, ne flirtant pas qu’un peu avec l’antisémitisme, l’auteur français aspire à une sorte de monarchie populaire où le souverain, homme de bonne volonté, guidé par le message des évangiles purgées de ses interprétations sectaires, incarnerait une sorte de protecteur du peuple, le préservant des manœuvres des individus sans honneur.
Sans partager l’ensemble des valeurs du bonhomme, je dois confesser que certaines de ses critiques et extrapolations paraissent d’une justesse troublante. Si l’on fait abstraction de l’aspect monarchiste et chrétien, on croit même lire certaines des réflexions d’un autre George, cette fois-ci Orwell.

Georges Bernanos est très bien placé pour décrire la Guerre d’Espagne puisqu’il vivait à Palma de Majorque au moment du pronunciamiento de Franco. Sympathisant de la Phalange à laquelle son fils avait adhéré, il est rapidement choqué par la tournure des événements. Il choisit alors de témoigner, décrivant les différentes étapes d’une épuration systématique fondée sur un régime des suspects. Une Terreur planifiée, orchestrée par des individus dépourvus de toute éthique, des aventuriers étrangers ou des brutes grossières.
Guère enclin à la bienveillance, il n’exonère pas la Gauche de sa responsabilité dans ce qu’il considère comme un désastre humain et moral. Pour autant, il n’épargne pas la Droite, même sa faction la plus réactionnaire, dénonçant son silence et son mépris pour le sort des Espagnols, Républicains y compris. Et parmi les cibles de son pamphlet, il réserve un sort tout particulier à l’Église catholique espagnole, accusée d’accorder sa bénédiction à des actes injustes et déshonorants, usant de son ministère pour légitimer l’injustifiable.

Si certains aspects du propos de Georges Bernanos paraissent incontestablement critiquables, pour ne pas dire nauséabonds, le pamphlet a au moins le mérite de dénoncer une épuration accomplie avec la bénédiction de l’institution religieuse. Crime contre l’humanité, mais surtout crime contre la foi d’un homme, Les Grands cimetières sous la Lune révèle une personnalité complexe, loin du réactionnaire intégral, même si l’admiration de Georges Bernanos pour Édouard Drumont plombe quelque peu ma propre admiration. Sur ce point, L’Hommage à la Catalogne de George Orwell paraît plus salutaire.

« La tragédie espagnole, préfiguration de la tragédie universelle, fait éclater à l’évidence la misérable condition de l’homme de bonne volonté dans la société moderne qui l’élimine peu à peu, ainsi qu’un sous-produit inutilisable. L’homme de bonne volonté n’a plus de parti, je me demande s’il aura demain une patrie. Je crois assurément peu désirable une collaboration des catholiques et des communistes, mais l’alliance des anciens combattants de Cathelineau et des émigré voltairiens avait-elle beaucoup plus de chance de fonder une société nouvelle, ou même de restaurer l’ancienne ? Qui part d’une équivoque ne peut aboutir qu’à un compromis. Dans le monde moderne, le bon l’emporte-t-il encore assez sur le mauvais pour que nous devions nous considérer comme solidaires de tous ceux qui le défendent, même s’ils en sont les injustes privilégiés ? Je vois bien, par exemple, l’aide qu’apportent, en temps de guerre civile, les hommes de bonne volonté aux hommes d’argent. Ils mettent l’héroïsme au service de ces derniers. Mais la paix rétablie – ou du moins ce que la police appelle de ce nom – il est infiniment probable que l’homme d’argent fera recevoir l’homme de bonne volonté par son secrétaire. « L’ordre n’est-il pas sauvé ? Que demandez-vous de plus ? » Si l’autre insiste, on le traitera d’indiscipliné. Tant qu’il a mis la violence au service des maîtres, il a eu pour lui la magistrature et la gendarmerie. S’il lui arrivait plus tard d’en disposer au profit d’une autre catégorie de citoyens, il cesserait d’être un homme de bonne volonté pour devenir un homme de désordre, justiciable des tribunaux militaires. Je n’oserai lui promettre, dans ces conditions, l’appui de l’Épiscopat. »

cimetières_luneLes Grands cimetières sous la Lune de Georges Bernanos – Librairie Plon, 1938 (réédition collection Points, 1995)

Le Bref été de l’Anarchie

À l’instar de Nestor Makhno, Buenaventura Durruti appartient aux figures révérées par les milieux anarchistes pourtant fervents défenseurs du principe Ni Dieu, ni maître. Sans doute parce que l’existence du bonhomme est nimbée d’incertitudes, mais aussi parce que la mémoire collective l’a pourvu de l’aura d’un saint, certes athée et laïc, engagé jusqu’au sacrifice pour la Révolution.

Retrouver l’homme derrière le mythe confine à la gageure. La tâche procède d’un lent travail de dépouillement où il faut opérer un tri parmi les nombreuses sources directes ou indirectes. Un processus sur lequel Hans Magnus Enzensberger n’a pas fait l’impasse, allant rechercher sa documentation jusque dans le témoignage des derniers survivants de la Guerre d’Espagne. Pour autant, s’il adopte la démarche de l’historien, il fait œuvre de romancier usant de son corpus pour raconter une fiction collective où le parcours de Durruti se confond avec l’essor puis le retrait de l’anarchisme libertaire dans la péninsule ibérique.

Adoptant la technique du collage, l’auteur allemand mêle le récit de la vie du militant libertaire à des gloses où il revient sur l’histoire de l’anarchisme espagnol. Le procédé introduit un phénomène d’échos entre les sources brutes, ordonnées à la manière d’un récit, et une étude plus analytique du contexte espagnol et des causes de la défaite de la Révolution. Sans rien retirer à la légende de Durruti, mais tout en dévoilant ses lacunes et contradictions, Hans Magnus Enzensberger raconte ainsi l’échec des idéaux de la Révolution face à la guerre civile et à la réalité de la république bourgeoise, sans doute plus prête à s’accommoder d’une dictature nationalisme que du communisme libertaire. Il souligne également le double jeu des staliniens, engagés dans une rivalité mortelle avec les anarchistes, dont la puissante CNT-FAI finira par faire les frais, à force de compromis et de compromission.

Avec lucidité, Hans Magnus Enzensberger rappelle que si la défaite en Espagne sanctionne l’échec de la Révolution, elle magnifie dans le même temps la figure de Buenaventura Durruti. Elle lui permet d’échapper au destin commun des héros mis au service de principes incarnant l’exact opposé de leur révolte. Toute allusion à Che Guevara n’est pas ici superflue, mais il y en a bien d’autres…

« La dramaturgie des légendes de héros comporte des traits essentiels. L’origine du héros est obscure. Il se détache de l’anonymat sous l’aspect d’un champion exemplaire dans les combats singuliers. Sa célébrité provient de son courage, de son intégrité, de sa solidarité. Il soutient sa réputation dans les situations désespérées, dans la persécution, dans l’exil. Il s’en tire toujours, alors que d’autres tombent, comme s’il était invulnérable. Pourtant, ce n’est que par sa mort qu’il devient tout à fait ce qu’il est. Quelque chose de mystérieux s’attache à cette mort. Au fond, elle ne peut s’expliquer que par une trahison. La fin du héros prend l’aspect d’un présage, mais aussi est marquée du sceau de d’inéluctable. C’est en cet instant seulement que se cristallise la légende. Son enterrement devient une démonstration. Des rues portent son nom ; son image apparaît sur les murs, les banderoles ; on en en fait un talisman. La victoire de sa cause le conduit à la canonisation, c’est-à-dire presque toujours à l’abus et à la trahison. C’est de cette manière que Durruti aurait pu devenir un héros officiel, un héros national. La défaite de la révolution espagnole l’a préservé de ce sort. Il est resté ce qu’il avait toujours été, un prolétaire héroïque, exploité, opprimé, persécuté. Il appartient à l’anti-histoire, celle que l’on ne trouve pas dans les livres de lecture. »

Au fil du Bref été de l’Anarchie, on se plaît à imaginer les bifurcations possibles de l’Histoire. Et si les anarchistes avaient refusé de collaborer avec le gouvernement catalan en juillet 1936, au moment où ils contrôlaient Barcelone ? Et si Saragosse avait été reprise ? Et si une nation authentiquement anarchiste et libertaire s’était imposée en Catalogne, puis en Espagne ? Face aux hypothèses d’une utopie victorieuse, il ne reste plus que la mémoire des vaincus. Face à la médiocrité du présent et au cynisme ambiant, on ne peut que regretter un passé qui n’a pas été à la hauteur des espérances. Mais pas question de renoncer aux principes généreux défendus par Durruti et ses compagnons. Pas question d’entretenir le culte d’un passé révolu, voire déchu. On ne fait pas deux fois la même révolution.

Bref_étéLe Bref été de l’Anarchie – La vie et la mort de Buenaventura Durruti (Der kurze Sommer der Anarchie, 1972) de Hans Magnus Enzensberger – Éditions Gallimard, collection « L’Imaginaire », septembre 2010 ( roman traduit de l’allemand par Lily Jumel)

Voix Endormies

« La guerra ha terminado. »

Par cette brève déclaration, Franco met un terme à presque trois années de guerre en Espagne. Un conflit meurtrier qui aura contribué à couper l’élan révolutionnaire de juillet 1936 et mis un terme à la République. Pour les survivants, les vaincus, commence alors le temps de l’exil et de la répression menée par un régime nationaliste souhaitant éradiquer sans pitié tous ceux qu’il appelle les « rouges ».

L’Histoire est rarement féminine, les femmes se cantonnant le plus souvent au rôle d’épouse ou de fille d’untel. On pourrait croire que la Révolution échappe à cette règle, le renversement des valeurs offrant l’opportunité au sexe féminin de s’exprimer, de s’émanciper, de prendre une place plus importante dans le récit du passé. Bien au contraire, à de rares exceptions près, des anomalies fâcheuses dira-t-on, les femmes restent en arrière-plan. La Révolution espagnole ne déroge pas à ce constat. Malgré l’esprit libertaire et une participation non négligeable au conflit, le poids de la tradition espagnole l’emporte, reléguant les femmes à leur position dépendante.

Dulce Chacón donne la parole à ces voix oubliées, ces Voix Endormies. Alors que la guerre d’Espagne s’achève, elle s’inspire de témoignages authentiques pour raconter le destin de plusieurs femmes, condamnées à mourir, à subir et à se taire dans un pays soumis à une répression implacable.
ventas-womenHortensia, enceinte, condamnée à mort pour avoir participé à un acte de guérilla, attend son exécution qui s’appliquera après la naissance de son enfant. Elvira, sans nouvelle de son père parti combattre du côté républicain, a cherché à quitter l’Espagne avec sa mère. Arrêtée par les phalangistes, elle purge sa peine après avoir subit l’humiliation d’être tondue. Tomasa, dont la famille entière a été jetée d’un pont, ne craint ni les brimades, ni les punitions provoquées par son comportement rebelle. Pepita, la sœur d’Hortensia, lui sert de messager avec l’extérieur, jusqu’au jour où elle tombe amoureuse de Paulino, le frère d’Elvira, recherché par la Garde Civile en raison de sa participation au Maquis. Mais, elle n’aspire plus qu’à la paix.
Coupables de sympathie avec l’ennemi ou pour leur militantisme actif, voire plus simplement à cause de leurs liens familiaux avec des résistants avérés, ces femmes vivent dans l’angoisse et l’incertitude, enfermées dans la prison madrilène de Ventas.

Au travers de dialogues poignants, Dulce Chacón dessine un récit polyphonique qui réveille toute une gamme d’émotions simples et humaines. Elle nous dévoile le quotidien de femmes vouées à l’oubli, susceptibles d’être exécutées à n’importe quel moment, et qui pourtant ne renoncent pas à la dignité et font preuve d’une solidarité à toute épreuve.
Pour autant, l’auteure espagnole ne se montre pas manichéenne dans sa vision des choses. Parmi les condamnés, on trouve aussi des détenues cherchant à obtenir un traitement de faveur auprès des gardiennes. Et parmi ces dernières, certaines ne peuvent s’empêcher de ressentir de l’empathie pour les captives, même si elles sont tenues par le règlement de ne pas fraterniser avec elles.

Par ailleurs, Dulce Chacón traite de la consolidation du régime franquiste, période remisée au second plan par la défaite républicaine et la Seconde Guerre mondiale. Pourtant, elle s’impose comme un épisode crucial de l’Histoire espagnole. Tous les espoirs demeuraient alors encore permis pour une poignée de Républicains, surtout des socialistes, des communistes et anarchistes, persuadés que la chute d’Hitler sonnerait l’heure de la revanche. En attendant, ils préparaient le terrain, organisant des maquis et se livrant à la guérilla dans les montagnes. Une tâche périlleuse, la Garde Civile et la police ne ménageant pas leurs efforts pour les arrêter. Et un espoir déçu puisque l’aide alliée ne viendra jamais et l’insurrection initiée au Val d’Arán en 1944 échouera, faute d’un soutien de la population, épuisée par les années de guerre.

Au final, Voix Endormies est un formidable roman sur la mémoire des vaincus, ici doublement vaincus puisqu’il s’agit des femmes, ces grandes oubliées de l’Histoire.

Voix_endormiesVoix Endormies (La Voz Dormida, 2002) de Dulce Chacón – Réédition 10/18, février 2012 (roman traduit de l’espagnol par Laurence Villaume)

L’Ombre d’une photographe, Gerda Taro

C’est un ouvrage hybride, à mi-chemin de l’essai historique et du roman, qui attire ici mon attention. L’Ombre d’une photographe, Gerda Taro s’attache à une de ces figures féminines de la Guerre d’Espagne. Journaliste considérée comme communiste même si rien ne le prouve, photo reporter engagée du côté républicain, Gerda Taro est morte sur le front en juillet 1937, tuée dans l’exercice de sa profession, du moins si l’on se fie à l’inscription sur sa pierre tombale au cimetière du Père-Lachaise.

Gerda-Taro2Née Gerta Pohorylle dans une famille de la petite bourgeoisie juive de Galicie, la Pequeña Rubia comme la surnomment les soldats républicains, se réfugie en France pour échapper aux persécutions des nazis. Elle entame à Paris une existence précaire, entre petits boulots et fréquentation du milieu des expatriés. Elle y côtoie quelques artistes et intellectuels célèbres, s’imprégnant d’un sentiment de liberté auquel elle ne renoncera jamais. C’est à cette occasion qu’elle rencontre André Friedmann, futur Robert Capa, dont elle s’éprend sans pour autant abandonner son indépendance, ne se considérant pas comme la femme d’un seul homme. En sa compagnie, elle apprend les rudiments de la photographie. Ils entreprennent une collaboration fructueuse, signant ensemble des clichés pris en Espagne où ils sont envoyés par le directeur du magazine illustré Vu pour couvrir le début de l’insurrection en juillet 1936. S’ensuit une série d’aller retour et quelques photos qui contribuent à la légende de Capa, mais pas à celle de Gerda. La jeune femme ne signe en effet pas toujours ses clichés et lorsqu’elle le fait, son nom est associé à celui de son compagnon. Ils photographient les foules dans les rues, les barricades dans Barcelone et la montée au front des premières colonnes. Ils couvrent également plus tard le siège de Madrid, se rendent dans la zone des combats jusque dans les tranchées, apportent leur témoignage lors des marches de la mort entreprises par les rescapées fuyant Malaga assaillie par les nationalistes. Ils semblent présents partout, côtoyant le gratin des intellectuels engagés en Espagne, tels Ernest Hemingway et John Dos Passos qui lui inspire l’ambition de devenir un œil-caméra.
C’est en l’absence de Capa, retourné à Paris pour préparer son voyage en Chine, que Gerda est tuée le 25 juillet 1937. Sur le front, du côté de Brunete, écrasée par un char républicain. Triste fin pour une jeune femme de 26 ans à l’insouciance communicative.

« Pendant des années, j’ai rêvé de cette interview.
Elle habite dans une impasse calme du XIVe arrondissement. J’ai enfin obtenu un rendez-vous. Quand elle n’est pas en voyage, me répétait-on, ce qui devient rare, elle vit cloîtrée, entre ses photos et ses chats. Elle dit qu’elle n’a plus de temps à perdre. »

Avec ce livre, François Maspero projette de sortir Gerda Taro de l’ombre de Capa et ainsi réparer le tort que l’Histoire lui a fait. Introduit par une interview imaginée, sorte d’uchronie inaboutie, l’ouvrage brille par son aspect factuel dépourvu de toute lourdeur didactique. On suit pas à pas l’itinéraire de Gerda, de ses origines à son implication dans le conflit espagnol, en passant par sa rencontre avec Capa à Paris.
François Maspero dessine ainsi le portrait d’une femme libre, indépendante, dont le sourire reflète une jeunesse éternelle (dixit Rafael Alberti). Une jeune femme engagée, viscéralement antifasciste, qui n’hésitait pas à aller de l’avant, à se mettre en danger, convaincue que les forces progressistes l’emporteraient sur celles mortifères du totalitarisme.
Comme un écho à ses paroles, il lie son récit à des photos prises par le couple en Espagne. L’ensemble est empreint d’une admiration sincère rendant justice à cette figure féminine oubliée de l’Histoire, victime de la célébrité de son compagnon, de son désintéressement et de sa générosité. Si elle n’échappe pas à la récupération au moment de ses obsèques et à la proscription des anticommunistes, affirmer que Gerda était marxiste-léniniste paraît un tantinet exagéré. Même si François Maspero met suffisamment de distance critique par rapport à son sujet, peu importe au final de savoir si elle a adhéré pleinement à l’idéologie communiste. Peut-on d’ailleurs lui reprocher d’avoir cru, comme de nombreux autres intellectuels de son époque, à l’utopie du paradis des travailleurs ?

Indépendamment de cette sympathie supposée pour le Komintern, propre aux compagnons de route du Parti, le regard de la jeune femme (et de Capa) demeure un témoignage précieux pour qui sait l’analyser. Il révèle en creux l’évolution de la révolution en Espagne, le passage de la spontanéité désordonnée des foules à l’organisation méthodique des forces républicaines, encadrées et armées par une URSS s’assurant de sa mainmise sur l’appareil d’État. Il marque la mise au pas des colonnes anarchistes et autres milices, sommées d’intégrer l’armée républicaine après que l’on ait arrêtés ou éliminés leurs dirigeants.

Gerda Taro 1Pour François Maspero, la jeune femme était surtout attachée à sa liberté. Une liberté de corps et d’esprit se manifestant jusque dans ses photos, consciente de la force des images pour soutenir une cause, celles des Républicains qu’elle encourageait de ses cris et de ses exhortations sur le champs de bataille. Un œil-camera au cœur des combats, témoignant de la détresse vécue par les victimes des nationalistes, dévoilant le rôle essentiel des femmes sur le front, mais cherchant aussi à insuffler aux soldats le courage d’en découdre.
Parmi les premières femmes reporters de guerre, Gerda ne renie pas pour autant sa féminité, posant à l’occasion pour Capa dans des poses alanguies. Elle entend juste être considérée comme l’égale des hommes en exerçant un métier d’homme dans un monde d’hommes. Un rôle bien éloigné des clichés masculins réduisant les femmes à des corps désirables dotés d’une cervelle d’oiseau, à des mères ou des vierges guerrières.

Au-delà des destins de Gerda Taro et Robert Capa, François Maspero montre l’importance prise par la photographie dans l’agit-prop et la fabrique de l’opinion. Ce langage universel, ce moyen autonome d’être politique selon Raymond Depardon, ce média instantané est appelé à faire les beaux jours des dictatures totalitaires et des démocraties qui en ont saisi toute la puissance manipulatrice.

Bref, voici un bien beau portrait de femme. Une œuvre salutaire à comparer au roman Les Soldats de Salamine de Javier Cercas, et à ranger à côté de La Capitana d’Elsa Osorio.

ombre_photographeL’Ombre d’une photographe, Gerda Taro de François Maspero – Éditions du Seuil, collection « Fiction & Cie », mars 2006

El Sid

La Guerre d’Espagne paraît bien loin pour les jeunes générations, sans doute plus habituées aux plages de la Costa Brava qu’à l’étude du passé de la péninsule ibérique. À leur décharge, la Seconde Guerre mondiale est passée par là, remisant le conflit espagnol dans les oubliettes de l’Histoire.

À plus de 80 ans, Sidney Starman ne l’a pas oubliée. Et pour cause, comme de nombreux jeunes idéalistes, il a rallié jadis les Brigades internationales pour tuer des fascistes, avec une préférence quand même pour les Allemands. Ses illusions n’ont pas résisté longtemps à la réalité d’une guerre où le pire ennemi n’est pas celui que l’on croit. Après un premier engagement meurtrier, il rejoint une unité spéciale chargée d’accomplir les basses œuvres de l’armée républicaine. Autant dire un ramassis de tueurs, de psychopathes et de bandits sans dieu, ni maître et encore moins de cause à défendre. Des criminels affichant toutes les pires tares de l’humanité. De retour en Angleterre, il se jure de ne plus jamais retourner en Espagne. Jusqu’à ce qu’une ancienne promesse ne revienne le hanter… En compagnie de deux bras cassés qu’il a appâté avec un hypothétique trésor, il embarque pour un ultime voyage sur les lieux de son engagement de jeunesse. Un périple qui l’amène aussi à replonger dans sa mémoire.

L’argument de départ de El Sid a le mérite d’être simple. Deux délinquants abonnés aux combines minables se mettent en tête d’arnaquer un nonagénaire, ancien combattant de la Guerre d’Espagne. Pour accomplir leur plan, ils l’accompagnent jusque dans un coin perdu de la péninsule où se trouverait un trésor caché depuis 1937. Avec de telles prémisses, avouons qu’il y a de quoi craindre l’avalanche de poncifs. Heureusement, Chris Haslam s’en sort très bien, brodant une intrigue rocambolesque dont l’entrain se révèle au final communicatif. Pour se faire, il ne ménage pas les effets comiques, multipliant les punchlines hilarantes et les situations incongrues. On se surprend ainsi plus d’une fois à sourire aux mésaventures piteuses du duo formé par Lenny, la grande gueule alcoolisée dont la personnalité tient à la fois du pitbull et du hooligan, et son camarade Nick, plus sombre car rongé par la culpabilité.

El Sid ne se cantonne toutefois pas seulement au registre de la pochade. Chris Haslam met à profit l’Histoire pour imaginer un récit dynamique, oscillant entre comédie et drame, sans se départir à aucun moment d’une bonne dose d’empathie pour ses personnages. À se demander d’ailleurs s’il n’a pas visionné les films de Sergio Leone, en particulier Il était une fois la Révolution, tant son traitement de la Guerre d’Espagne ressemble à celui adopté par le réalisateur italien. Sous sa plume, la guerre civile révèle toute sa violence et toute son inanité. Mené par des voyous agissant pour le compte d’idéologies totalitaires elles-mêmes criminelles, le conflit révèle le pire de l’humain, son talent pour la cruauté, son goût pour l’argent ou le pouvoir, sa lâcheté et son aveuglement. Désabusé, cynique, voire sarcastique, El Sid ne tourne cependant pas en ridicule l’idéalisme des brigadistes venus combattre dans l’espoir sincère d’améliorer le monde. Il n’en cache pas non plus les aspects les moins héroïques ou romantiques, soulignant par la même occasion leur caractère impitoyable et dégradant.

En dépit d’un dénouement un tantinet léger, El Sid se révèle un roman divertissant, idéal pour les vacances qui s’annoncent. De l’excellente mauvaise littérature comme aurait dit George Orwell. Vu le sujet, cela s’impose.

« Je n’ai jamais été autre chose qu’un tueur à gages, mais rétrospectivement, quand je vois les hommes qui étaient avec moi à Albacete et Jarama… Quelqu’un a dit un jour qu’ils se dressaient sur le champs de bataille comme le seul arbre qui n’avait pas été rasé par les bombes. J’aime cette image : les cœurs de chêne et tout ça. Ils sont venus ici car ils croyaient en la liberté. »

El_SidEl Sid de Chris Haslam (El Sid, 2006) – Réédition 10/18, « Domaine policier », juin 2011 (roman traduit de l’anglais par Jean Esch)

Belleville-Barcelone

Changeons d’atmosphère, même si la Guerre d’Espagne reste en arrière-plan.

Belleville-Barcelone nous immerge à Paris en 1938, au moment où le Front populaire éclate. Les temps sont au désenchantement. La franche euphorie des premiers congés payés paraît bien loin. En Espagne, la guerre civile tourne au règlement de compte du côté républicain. De manière générale, les vents de l’Histoire semblent propices aux totalitarismes de tous poils, fascisme, nazisme et stalinisme y compris.
À Belleville, Nestor, le héros du roman Les Brouillards de la butte inspiré du Burma de Léo Malet (mais il ne faut pas le dire), travaille désormais comme détective chez Bohman, occupé la plupart du temps à traquer le mari infidèle. Un matin, un drôle de paroissien débarque dans son bureau. La mine couperosée, portant le costard d’alpaga avec morgue, le zigue cherche sa fille partie avec un prolo, communiste de surcroît. Chargé de ramener la gamine à la raison, Nestor se met en chasse. Mais, l’enquête ne se déroule pas comme prévu. Le détective se retrouve avec un cadavre sans tête sur les bras et les flics aux fesses. De quoi se mettre la rate au court bouillon.

Troquons la gravité contre la légèreté. Après Les Soldats de Salamine, Belleville-Barcelone a le charme des romans populaires d’antan. Gouaille ravageuse, argot empathique, personnages pittoresques et situations croquignolesques, pas un seul ingrédient ne manque pour atténuer le plaisir. Le roman de Patrick Pécherot démontre cette qualité propre aux littératures populaires, celle de l’immersion instantanée. À vrai dire, on ne voit pas grand chose à lui reprocher tant le rythme, l’intrigue et l’atmosphère apparaissent comme du cousu main, parfaitement ajusté aux intentions de l’auteur.

On pourrait juger le résultat sans conséquence, si Patrick Pécherot n’abordait pas aussi un aspect guère reluisant de la Guerre d’Espagne. L’enquête de Nestor dévoile en effet la guerre dans la guerre, autrement dit les purges menées par les agents soviétiques et leurs séides contre leurs « frères » d’armes jugés trop hétérodoxes. Sous couvert de fraternité communiste, Staline entend bien mettre sous tutelle la république espagnole. La saisie de l’or de la banque d’Espagne ne lui suffisant pas, il impose son monopole sur la révolution. Il ordonne la mise hors la loi du POUM et des anarchistes en 1937, fait arrêter leurs dirigeants, organise la torture dans les chekas* importées d’URSS et se livre à d’autres manigances, y compris en France. À l’instar de Candide, Nestor découvre l’envers du décor de l’Internationale. Une table rase ressemblant davantage à un billot de boucher, surtout si l’on est trotskyste ou si l’on entre dans le collimateur du petit père des peuples.

Bref, voici un roman rafraichissant, vif et alerte, où la petite histoire est mise au service de la grande. Un bien agréable moment de lecture, non dépourvu de conscience politique, dans la meilleure acception du terme.

* Déformation du terme tcheka désignant à l’origine la police politique soviétique, adapté ensuite en Espagne pour nommer les prisons secrètes où sont enfermés les opposants au PCE.

belleville-barceloneBelleville-Barcelone de Patrick Pécherot – Éditions Gallimard, « Série noire », octobre 2003

Les Soldats de Salamine

Acheté dès sa parution chez Actes Sud, Les Soldats de Salamine a longtemps hanté ma mémoire. Il la hante toujours, d’une certaine manière. Voici le genre de roman qui vous fait comprendre pourquoi la littérature est utile, voire salutaire. Réflexion à la fois sur la fabrique de l’Histoire, sur la mémoire et récit réel, le roman de Javier Cercas se veut également une réponse à la question de l’héroïsme. Celui des soldats de Salamine et de leurs semblables, à qui nous sommes tous redevables et dont on ne connaît plus le nom.

« C’est à l’été 1994, voilà maintenant plus de six ans, que j’entendis pour la première fois parler de l’exécution de Rafael Sánchez Mazas. Trois choses venaient alors tout juste de m’arriver : la première fut la mort de mon père, la deuxième, le départ de ma femme, la troisième, l’abandon de ma carrière d’écrivain. Mensonge. La vérité, c’est que, de ces trois choses, les deux première sont on ne peut plus exactes ; contrairement à la troisième. »

Qui se souvient de Rafael Sánchez Mazas ? Fondateur de la Phalange, ami personnel de José Antonio Primo de Rivera, poète, écrivain, homme politique, le bonhomme n’occupe plus guère de place dans les livres d’Histoire, surtout dans l’Espagne post-franquiste. Quant à son importance littéraire, elle ne fait pas de lui un grand écrivain. Tout au plus un bon. C’est un épisode de son existence qui inspire au narrateur ses recherches en vue d’écrire un récit réel. Une péripétie dans la vie de Mazas, racontée d’abord par lui-même pour enrichir sa légende, puis colportée et déformée par d’autres avant de sombrer dans l’oubli. Un incident de l’Histoire dira-t-on, auquel le narrateur pourtant s’attache au point d’en faire l’argument de départ de son récit.
À vrai dire, pourquoi ne pas s’en servir ? Cette exécution ratée du phalangiste au sanctuaire du Collel, pendant la débâcle républicaine, est porteuse de fiction. Ses circonstances dramatiques se prêtent à un développement romanesque, même si le narrateur nourrit un tout autre projet. Et puis, il y a ce milicien qui aurait choisi d’épargner Mazas, sans aucune autre explication qu’un regard. Ce regard attise sa curiosité. Il pousse le narrateur à se documenter sur la période, à mener une enquête pour démythifier l’événement, à revenir à la source de l’Histoire. Bref, il l’incite à rechercher la vérité. Laquelle ? Peut-être pas celle attendue au départ.

À bien des égards, le dispositif narratif des Soldats de Salamine se révèle habile. Le narrateur apparaît comme le double de Javier Cercas, l’auteur espagnol poussant le mimétisme jusqu’à endosser son identité dans la troisième partie. Le roman se veut à la fois une enquête, terme à prendre ici dans le sens donné par Hérodote, et une plongée au cœur de la fabrique d’une œuvre littéraire. Cercas invite ainsi le lecteur de l’autre côté du miroir, celui que le romancier promène le long du chemin, et qui est censé refléter la réalité. Il impulse un dialogue entre le sujet, l’enquête menée autour de la survie miraculeuse de Mazas, et l’objet, autrement dit le livre dans le livre dont on découvre la maturation et l’écriture.
Usant de la méthode historique, l’auteur espagnol recompose le passé et le parcours de l’écrivain phalangiste. Il procède par recoupement, n’oubliant à aucun moment le doute critique, afin d’approcher au plus près de la vérité historique. Mais dans le même temps, il joue de la fiction pour mettre en scène cette recherche, jalonnant celle-ci de rebondissements et de rencontres fortuites, notamment celle déterminante de Roberto Bolaño.
Où s’arrête le réel et où commence la fiction ? La réponse à cette interrogation semble se trouver dans un entre-deux dont Javier Cercas se garde de dévoiler toutes les circonvolutions.

Au-delà de ce dispositif narratif, Les Soldats de Salamine brille également par son propos universel. Quête de la vérité, il devient celle d’une vérité absente des livres d’Histoire. La vérité intime d’individus anonymes dont l’engagement a contribué à façonner notre civilisation sans qu’ils cherchent à en tirer une quelconque gloriole. Ils sont les véritables héros de l’Histoire. Des héros ordinaires qui méritent mieux que de voir leur nom orner la plaque d’une rue ou d’une place.
En écrivant Les Soldats de Salamine, Javier Cercas rend un touchant hommage à leur mémoire, fournissant une parfaite illustration littéraire à la citation de Churchill : « Jamais dans l’histoire des conflits, tant de gens n’ont dû autant à si peu. »

soldats de salamineLes Soldats de Salamine (Soldados de Salamina, 2001) de Javier Cercas – Éditions Actes Sud, collection « Lettres hispaniques », juin 2002, réédition en poche disponible ( roman traduit de l’espagnol par Elisabeth Beyer et Aleksandar Grujicic)