Le Seigneur des Empereurs

A la fin du précédent volume, le maître artisan mosaïste Crispin restaurait la coupole du sanctuaire de la Sainte Sagesse de Jad. Grâce à d’autres talents, il était également parvenu à se faire une place à la cour de l’Empereur, ayant capté la confiance du souverain et de son épouse. Bien entendu, il s’était également attiré quelques haines.

Changement de lieu. Le Seigneur des Empereurs s’ouvre en Orient, à la frontière avec l’Empire bassanide, annonçant un nouveau point de vue, celui du médecin bassanide Rustem. Cet anonyme et sans grade, appelé à vivre un destin extraordinaire au cœur de l’Histoire, vient se joindre aux autres personnages pour vivre les bouleversements et les rebondissements qui sont à l’œuvre dans l’Empire.

Dans le premier tome, le décalque historique semblait fort peu éloigné de la réalité telle que les historiens l’imaginent. Heureusement, Le Seigneur des Empereurs, tout en restant très documenté, notamment sur le rôle des factions bleues et des vertes dans la vie politique de la cité, s’écarte de cette fausse impression pour révéler tout son sens. Celui-ci apparaît dans la multiplication des points de vue qui finissent par donner sa substance au récit, faisant surgir l’Histoire via le récit intime et parcellaire de chaque personnage.

Guy Gavriel Kay a parfaitement compris que la vérité historique n’est que le hors-champ de l’Histoire. Et d’ailleurs, il n’est pas sans le rappeler à maintes reprises dans le roman par le biais du chroniqueur Pertennius, personnage complètement haïssable et manipulateur par ailleurs. Cette démarche rappelle celle adoptée, dans un tout autre domaine, celui de l’Uchronie, par Kim Stanley Robinson dans The Years of Rice and Salt. Le procédé s’inspire aussi de l’art de la mosaïque où la tesselle seule n’est rien, mais où son appariement avec les autres permet de révéler le tableau d’ensemble.

En conséquence, Le Seigneur des Empereurs prend une toute autre direction que celle que l’on pensait deviner à la lecture du précédent livre. Sarance devient le huis clos à la fois somptueux et sordide dans lequel les différents personnages assistent et participent au déroulement d’événements dont ils ne saisissent que les bribes et ne perçoivent que les facettes. Au lecteur d’en prendre connaissance et de les relier pour en faire émerger l’Histoire dans la multiplicité de ses visions.

Bref, au-delà de la Fantasy, « La mosaïque de Sarance » vaut donc d’être lue comme la démonstration brillante d’une réflexion sur l’Histoire. Une réflexion parfaitement maîtrisée et assumée jusqu’au bout.

Le Seigneur des Empereurs – La mosaïque de Sarance 2/2 de Guy Gavriel KAY (The Sarantine Mosaïc, 2000)]  – Réédition J’ai lu, octobre 2005 (roman traduit de l’anglais [Canada] par Elisabeth Vonarburg)

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Tigane

L’Histoire reste une source inépuisable d’inspiration quoi qu’en disent les idéologues sur sa prétendue fin. Les littératures de l’Imaginaire, en particulier la fantasy, en sont une manifestation indéniable. Steampunk, uchronie, anticipation (parce qu’elle cherche à prédire l’Histoire)… On ne compte plus les auteurs qui puisent ouvertement ou non dans ce patrimoine commun de l’Humanité. Guy Gavriel Kay s’inscrit dans cette veine, nous proposant avec Tigane un roman qui lorgne très clairement vers la péninsule italienne, aux alentours de la Renaissance.

« Tigane, que le souvenir que j’ai de toi soit comme une épée dans mon âme. »

A l’instar de l’Italie du XVe siècle, la péninsule de la Palme est partagée en provinces attachées à leur liberté et à leur indépendance. Une culture brillante s’appuyant sur le commerce des cités marchandes et la politique de princes agissant en mécènes s’est développée attirant la convoitise de ses voisins, l’Empire de Barbadior et le royaume d’Ygrath.

Comme sa copie historique, la Palme a subit l’invasion et l’infamie d’une occupation tyrannique. Le roman s’ouvre d’ailleurs par la défaite de la Tigane, la plus fière des neuf provinces qui a refusé en dépit de tout de s’incliner devant l’envahisseur. Comme Carthage, la Tigane doit être détruite car sa résistance a entraîné la mort du fils préféré du roi d’Ygrath et, comme celui-ci est magicien, il choisit de parachever sa vengeance en effaçant de la mémoire et de l’Histoire l’existence même de cette province. Désormais, c’est non seulement pour leur liberté que luttent les rescapés de la Tigane mais également pour leur identité.

Au-delà de l’intrigue dramatique, Tigane se révèle un roman habile autour de la mémoire. Il nous permet de comprendre qu’une civilisation ne se définit pas uniquement par sa puissance matérielle, mais également par l’image qu’elle transmet aux autres et par le rayonnement de ses réalisations passées. Même si le récit peut sembler un peu paresseux, la chute inattendue compense largement l’attente du lecteur.

Bref avec Tigane, Guy Gavriel Kay nous livre sans doute un de ses meilleurs romans, même si un cran au-dessous des Lions d’Al-Rassan.

Tigane (Tigana, 1990) de Guy Gavriel Kay –   Réédition J’ai lu, 2003

Les lions d’Al-Rassam

Avec cette énième réédition Des lions d’Al-Rassan chez l’Atalante, voici l’occasion de lire l’une des œuvres les plus fortes et personnelles de Guy Gavriel Kay, à mille lieues du laborieux cycle de « La tapisserie de Fionavar ». Attention, chef-d’œuvre !

« Les pas des hommes sont autant de traces dans le désert. Rien n’est destiné à durer sous l’orbe des lunes. Même le soleil se couche. »

Trois peuples, trois religions cohabitent dans l’ancienne Espéragne. Au Nord, les royaumes désunis des Jaddites, adorateurs du soleil, se disputent la suprématie sur la péninsule, cherchant à reconquérir leurs terres perdues du Sud. En ce lieu, l’empire d’Al-Rassan a éclaté, déchiré entre plusieurs cités-États, contraignant les asharites, fidèles aux étoiles venus du désert, à payer un tribut au Nord pour acheter la paix. Enfin, honnis de tous et pourtant indispensables, les Kindaths, éternels errants vénérant les deux lunes, s’accommodent des sursauts de l’Histoire, tout en restant conscient que « où que souffle le vent, il pleuvra sur les Kindaths. »

Mais, le délicat équilibre prévalant depuis des décennies s’apprête à éclater, entraînant dans ses soubresauts les destins de trois personnages. Celui de Rodrigo Belmonte, LE Capitaine à la réputation de droiture et de vaillance, celui de Ammar Ibn Khairan, poète, diplomate, soldat et assassin du dernier calife d’Al-Rassan, et celui de Jehane, Kindath et médecin réputée.

Après l’Italie de la Renaissance (Tigane), la Provence médiévale du fin amor (La chanson d’Arbonne), c’est au tour de l’Espagne de l’Al Andalus d’être mise en scène de manière détournée par le truchement de la fantasy de Guy Gavriel Kay. Ici, point de créatures merveilleuses ou horrifiantes ni de magie de pacotille, juste des faits d’inspiration historique dans leur cruel et inexorable déroulement. L’auteur canadien tisse ainsi une tapisserie empreinte de mélancolie, prenant pour trame l’histoire de l’Espagne et pour intrigue les destins individuels de quelques personnages fictifs.

Réécriture du mythe du Cid et de la Reconquista, Les Lions d’Al-Rassan oppose un Occident et un Orient alternatif pour en retenir l’universalité du propos et le caractère épique. On vibre ainsi pendant les batailles, on s’enthousiasme pour le cosmopolitisme et la tolérance, on enrage devant la peur, l’ignorance qui stimulent la bassesse et la haine jusque dans le cœur des plus purs (envolée lyrique n°3544). Bref, on se laisse aller, sans succomber à cette éreintante conception manichéenne colportée par de nombreux romans de fantasy.

En conclusion, Les lions d’Al-Rassan montre de manière magistrale, il y en a besoin actuellement, qu’il existe une autre façon de faire de la fantasy et qu’il est possible de réenchanter l’Histoire.

Les lions d’Al-Rassan de Guy Gavriel Kay (The Lions of Al-Rassan, 1995) – Rééditions L’Atalante, collection « La petite dentelle », 2017