À dos de Crocodile

À l’apogée de leur existence, quelques milliers d’années, une bagatelle dans l’Amalgame, cette méta-civilisation posthumaine et extraterrestre s’étendant sur l’ensemble de la galaxie, Leila et Jasim songent à mourir. Mais, avant d’effacer définitivement leur information du concert du vivant, le couple décide d’entamer un ultime voyage jusqu’au cœur du bulbe galactique central afin d’élucider l’énigme des Indifférents qui ont toujours refusé tout contact. Une quête aussi périlleuse qu’excitante, histoire de leur redonner goût pour un temps à la vie.

À dos de Crocodile réveille ce sentiment de vertige si familier à l’amateur de science fiction. Une drogue dure pour laquelle le lâcher prise s’impose. En presque cent pages, Greg Egan mobilise toutes les ressources de la connaissance scientifique pour imaginer une posthumanité détachée des soucis de la biologie, capable de s’incarner dans un corps de chair ou d’épouser une existence logicielle, ad vitam æternam. Une civilisation aux motivations et dilemmes guère différents des nôtres, mais ayant atteint un niveau technologique et une efficience dans la maîtrise des ressources de l’univers de l’ordre du miracle. Et pourtant, en dépit de son incroyable avance, l’Amalgame reste contraint dans son développement par le facteur temps, obligeant ses habitants à réduire leurs déplacements s’ils ne veulent pas se couper définitivement de leur environnement proche, familial et amical, décalage relativiste oblige. Un sacré pas à franchir, même lorsque l’on dispose de l’immortalité, et même si l’on trouve l’éternité longue, surtout vers la fin…

Dans ce futur far far away, où l’on se déplace en transférant sa conscience sous forme numérisée d’un émetteur à un récepteur, le mystère des Indifférents reste l’ultime frontière d’une civilisation blasée, bienveillante et paisible. Un germe d’excitation pour les cœurs aventureux désirant meubler le vide d’une existence ennuyeuse.

Après avoir sillonné la Voie lactée À dos de Crocodile, d’aucuns trouveront sans doute que leurs attentes n’ont pas été pleinement satisfaites. Il en va pour Greg Egan comme pour Nicolas Bouvier : peu importe les motifs, c’est le voyage qui vous fait ou vous défait. Il en fait ici une démonstration brillante, trouvant le juste équilibre entre le Sense of wonder et la hard-SF. De quoi donner envie d’explorer plus longuement l’Amalgame. Cela tombe bien, l’auteur australien a écrit deux autres nouvelles et un roman dans cet univers. Maîtrisons notre excitation en attendant une éventuelle traduction (et une réédition pour « Glory », déjà paru dans nos contrées).

À dos de Crocodile (Riding the Crocodile, 2005) – Greg Egan – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », mai 2021 (novella traduite de l’anglais [Australie] par Francis Lustman)

La Nuit du faune

C’est un euphémisme d’écrire que le second roman de Romain Lucazeau était attendu avec impatience. Auréolé du prix Futuriales, dans la catégorie Révélation, et du très convoité Grand prix de l’Imaginaire, Latium lui a valu un certain succès dans le petit milieu de la science-fiction francophone. La Nuit du faune déjoue les attentes soulevées par son prédécesseur, confirmant le goût de son auteur pour la théâtralité, le sense of wonder et le space philosophique opera. Tout cela en deux cent cinquante pages. Autant dire que l’on va souffrir pour chroniquer ce roman sans en affaiblir le souffle narratif, la poésie et les perspectives vertigineuses.

La Nuit du faune commence à la manière d’un conte philosophique. Un genre littéraire que n’auraient certes pas désavoué Voltaire ou Diderot, mais qui convient idéalement ici au propos de Romain Lucazeau. L’auteur tisse en effet sa toile, mobilisant les ressorts et les ressources de la Hard-SF pour tenter de percer l’énigme de l’univers ou du moins pour en déchiffrer la trame. Et, si la réponse proposée aux questions qui taraudent l’humanité depuis ses origines, si ce questionnement eschatologique sur l’univers, la vie et tout le reste n’a pas la brièveté potache du chiffre quarante-deux, elle suscite cependant la sidération, cette émotion addictive chère au cœur de l’amateur de science-fiction, ouvrant les possibles avec panache, lyrisme et humour.

Adonc, l’espace d’une nuit, une nuit des temps dans laquelle on s’abîme, Astrée et Polémas entament un long voyage, délaissant leur carcasse de chair pour un véhicule plus efficient. Elle, fille-étoile sans âge déterminé, bien plus vieille que ne le laisse supposer son apparence enfantine, dernière de son espèce et revenue de tout. Lui, créature primitive en quête de sens et de gloire, ayant bravé l’interdit superstitieux pesant sur la montagne résidence d’Astrée. La dernière et le premier, bientôt rejoint au cours de leurs pérégrinations par Alexis (pour faire court), le successeur de pierre. Ensemble, ils défient l’inconnu, côtoyant les formes de vie organiques ou mécaniques, fondées sur le carbone ou le silicium, qui peuplent cette grande rivière du ciel dont ils n’aperçoivent qu’une portion, du bout de leur bras spiralé.

Cheminant de concert, curieux de tout, ils voient se déployer sous leurs yeux toute une cosmogonie où les Dieux eux-mêmes semblent menacés par le péril de l’entropie. De la planète bleue, havre de nombreuses civilisations dont on connaît la fatidique mortalité, aux confins ténébreux de l’univers, en passant par le cœur ultra-massif de notre galaxie, le trio voyageur découvre ainsi les stratégies évolutives du vivant pour survivre au-delà du terme de son existence. Il observe le cycle apparemment sans fin de l’émergence et de la chute des civilisations, se frottant à la transcendance mais également à la déchéance. L’énumération de leurs aventures ne conduirait qu’à déflorer fâcheusement le récit tout en atténuant sa puissance d’évocation. Que l’éventuel lecteur sache juste qu’Astrée, Polémas et Alexis flirtent avec le disque d’accrétion du bulbe galactique, histoire de voir au-delà de l’horizon des événements, qu’ils servent de messagers à de puissantes méta-civilisations belligérantes enferrées dans un conflit absurde, qu’ils nouent également des relations avec des entités surpuissantes aux desseins abstraits dont ils ressortent transformés à jamais.

Dans un jeu d’échelle vertigineux, Romain Lucazeau confère une certaine élégance aux théories astrophysiques les plus complexes, partisans du Big Freeze ou du Big Crunch choisissez votre camp, n’oubliant pas que la Science-fiction est autant littérature d’images que d’idées, prolongeant les questionnements métaphoriques et critiques de Lucien de Samotase, Thomas Moore, Savinien de Cyrano de Bergerac, Jonathan Swift ou Voltaire.

Espiègle et vertigineux, La Nuit du faune est un livre des merveilles, où l’auteur tente de faire la synthèse entre métaphysique et Hard-SF. Sur ce point, Romain Lucazeau ne déçoit donc pas les attentes, il les dépasse même, proposant une morale de vie enviable : « Le sens de la vie ne réside pas dans la durée, mais dans l’intensité. » Horace et Ronsard ne disaient pas autre chose.

Plein d’autres avis ici , ou là-bas.

La Nuit du faune – Romain Lucazeau – Éditions Albin Michel Imaginaire, septembre 2021

Au-delà du Gouffre

Cinquième ouvrage de la collection coéditée par le Bélial’ et les Quarante-Deux, Au-delà du Gouffre propose dans un recueil sans équivalent outre-Atlantique une sélection des nouvelles de l’auteur canadien Peter Watts. Douze textes issus du recueil Beyond the rift paru chez Tachyon Books plus quatre textes postérieurs, le tout précédé d’un bref avant-propos et suivi par une postface de Watts lui-même et une autre de Jonathan Crowe. Évidemment, la recension ne serait pas complète s’il n’était fait mention de la traditionnelle bibliographie d’Alain Sprauel.

Que dire de Peter Watts, si ce n’est que son œuvre propose du sense of wonder en barre, mélange stimulant de culture geek, de hard SF, de sidération et de visions dangereuses. Bref une science fiction inventive, mais sans aucune bienveillance pour le genre humain. Bien au contraire, l’auteur serait plutôt du genre à vouloir botter les fesses de l’humanité, histoire de la faire tomber du piédestal où elle s’est juchée avec roublardise.

Pour Watts, les choses sont claires. L’être humain n’est qu’un amas protoplasmique avec un cerveau n’ayant guère évolué depuis la Préhistoire. Rien ne ravit davantage l’auteur que de lui rappeler sa fragilité, ses limitations neurologiques et sa finitude dans le grand concert cosmique de la vie. Très imaginatif lorsqu’il s’agit de mettre en scène l’altérité dans son acception la plus radicale, il ne nourrit cependant guère d’illusions quant aux motivations extraterrestres, évitant ainsi l’écueil de l’anthropomorphisme. Sa formation de biologiste marin lui fait appréhender la vie comme un univers violent et amoral, relevant d’une logique darwinienne fondée sur la survie, la compétition et la dissémination, au détriment de la collaboration ou de la symbiose.

D’aucuns voient dans Peter Watts un faiseur de futurs dystopiques. Dans la plupart, voire la majorité de ses histoires, l’avenir est incontestablement sombre, bien éloigné des visions d’une science fiction avide de progrès technologique et social. Pourtant, comme lui-même le clame bien fort, ses histoires paraissent bien gentilles comparées à la réalité du monde dans lequel nous vivons et dans lequel nous nous voilons la face, emmurés dans notre petit confort personnel. Et puis, la plupart de ses personnages finissent en général par s’en sortir, certes en choisissant la moins pire des solutions… Si l’on souhaite absolument qualifier Peter Watts, disons qu’il se définit comme un optimiste généreux dans sa colère, sans illusion quant à la nature biologique de l’être humain, et ne pardonnant surtout pas aux élites politiques, économiques, religieuses ou médiatiques, leur mascarade. Bien loin de l’image de misanthropie qu’on souhaite lui coller.

Parmi les seize textes de Au-delà du Gouffre, bien peu se révèlent médiocres et, en dépit du léger coup de mou de la troisième partie, le sommaire brille par sa grande homogénéité. N’ayant pas l’envie de déflorer le recueil, on se contentera de recenser ceux qui demeurent les plus marquants.

Paru au sommaire de l’anthologie des Utopiales en 2010, « Les Choses » est une fanfiction relevant d’une logique lamarckienne délicieusement tordue. On y retrouve le déroulé de l’intrigue du film culte de John Carpenter, mais du point de vue de l’entité extraterrestre. Viscéral et étranger, le regard de la chose sur l’être humain se teinte d’horreur. Watts parvient à nous faire ressentir l’incompréhension et la répugnance de la créature lorsqu’elle découvre la condition de l’être humain et son inadaptation intrinsèque. Forte impression que ce texte, même après sa relecture.

Autre inversion de perspective et nouvelle réussite avec « Le Malak ». Cette fois-ci, on adopte le regard d’un drone évoluant sur le fil de la conscience. Ange de la mort, création de silice et de matériaux composites, il suit les routines fixées par sa programmation, raisonnant en terme de coût ou de prévision des dommages collatéraux et appréhendant le monde en fausses couleurs, rouge pour les ennemis, vert pour les amis, bleu pour les neutres. Cette nouvelle nous dévoile un aperçu de la vie au temps de la guerre asymétrique, mais du point de vue de l’arme et de l’intelligence artificielle.

La deuxième partie du recueil se compose de trois textes qui offrent une unité thématique plus forte, nous projetant dans l’espace à bord d’un vaisseau lancé dans la construction de portails utilisant la technologie des trous de ver (roman à paraître bientôt). Hélas pour ces pionniers, l’instantanéité du déplacement spatial n’est pas promise. Ils voyagent sans espoir de retour, à une vitesse relativiste, plongés dans un sommeil cryogénique, et sont ranimés par l’IA du vaisseau lorsque apparaît une difficulté imprévue. Avec sa sphère de Dyson vivante et sa plongée au cœur des couches superficielles d’une étoile, « L’Île » et « Géantes » sont un condensé de tension, de spéculations vertigineuses et de sidération brute. Une émotion inhérente à la hard SF, ayant les mêmes effets qu’une drogue dure.

Laissant de côté la troisième partie et sa thématique axée sur la religion, hélas portée par des textes un tantinet faibles, on retrouve dans les quatrième et cinquième parties du recueil des nouvelles plus vigoureuses. Sorte de préquelle au roman Échopraxie, « Le Colonel » prolonge la compétition entre les simples humains augmentés et les intelligences partagées. Quant à « Une niche » et « Maison », ils trouvent leur place dans l’univers de la trilogie « Starfish », se révélant par ailleurs une bonne entrée en matière afin de découvrir l’atmosphère anxiogène de ces romans.

Avec Peter Watts, l’extension du domaine des possibles n’est guère plaisant à découvrir. Il nous confronte à notre condition de créature organique, guidée par des impératifs biologiques rendant les notions philosophiques de liberté ou de libre-arbitre définitivement obsolètes et absurdes. Il nous pousse en tête à tête avec la machine molle imparfaite qui nous définit et nous pousse à agir. Si l’on n’aime pas les avenirs de l’auteur canadien, peut-être vaut-il mieux éviter de se pencher sur notre présent. La dystopie y apparaît finalement comme le roman noir du futur.

Au-delà du Gouffre – Peter Watts – Le Bélial & Quarante-Deux, 2016 (nouvelles traduites de l’anglais [Canada] par Roland C. Wagner, Pierre-Paul Durastanti, Gilles Goullet, Erwann Perchoc.

Le Magicien Quantique

Belisarius Arjona est un Homo quantus. Autrement dit, un mutant conçu en laboratoire pour un usage bien précis. Lorsqu’il commute son esprit en fugue quantique, le bougre met de côté sa subjectivité et peut ainsi utiliser ses formidables capacités cognitives pour faire jeu égal avec un ordinateur quantique. Hélas, comme la plupart de ses congénères, Belisarius s’est retrouvé sur la touche, incapable de répondre aux besoins auxquels on le destinait, mais pourvu de la faculté de distinguer les différents états de la matière sans entraîner leur effondrement en une seule réalité. Fuyant son laboratoire natal, il s’est épanoui en pratiquant l’activité d’arnaqueur, domaine pour lequel il est devenu LE magicien. Fort de cette réputation, le voilà contacté par une nation vassale souhaitant faire transiter une flotte de guerre sans s’acquitter du droit de passage qu’on lui réclame. Un défi qu’il s’empresse de relever d’autant plus rapidement que cette flotte recèle un secret suscitant bien des convoitises, y compris la sienne.

En lisant Le Magicien Quantique, on se rend vite compte que l’avenir n’est que la continuation du présent par d’autres moyens. Le futur de Derek Künsken ne diffère guère en effet de notre présent où la géopolitique, la foi, l’instinct de prédation et l’appétit de pouvoir conduisent le monde vers des lendemains qui déchantent. Un avenir où seules les individualités déterminées, dénuées d’état d’âme, mais cependant toujours pourvues d’une once d’humanité, peuvent espérer tirer leur épingle du jeu pervers impulsé par le darwinisme social. Des marginaux qui, à l’instar du blondin de la trilogie du dollar de Sergio Leone, ont renoncé à changer le monde, préférant cultiver leur intérêt bien compris. Dans l’avenir imaginé par l’auteur canadien, le contrôle des ressources s’est ainsi étendu au réseau de trous de ver établi par les Précurseurs, une espèce extraterrestre tellement ancienne qu’elle a disparu (poncif, quand tu nous tiens). Rien de neuf sous les multiples soleils de la SF, mais également de la géopolitique appliquée au futur, puisque ce réseau, en favorisant le commerce, renforce aussi l’emprise des nations les plus fortes sur les nations les plus faibles, devenues par voie de conséquence leurs vassales et leurs clientes. Source de fructueux profits, ce système néo-féodal permet ainsi d’externaliser les conflits résultant de la lutte pour le contrôle des points d’accès au réseau de trous de ver.

Sur cette trame guère originale, Derek Künsker technoblablate, montrant sa grande connaissance et maîtrise de la théorie quantique dans de longs tunnels abscons qui tendent à rendre la narration illisible aux moment cruciaux. Un déchaînement pyrotechnique d’armes à la puissance inégalée, de moyens de propulsion révolutionnaires, de morceaux de bravoure spéculatifs qui tentent de faire oublier le caractère convenu et « fabriqué » de l’intrigue, sans vraiment convaincre complètement. Si Le Magicien Quantique devait se réduire à cela, nul doute qu’on s’ennuierait ferme. Fort heureusement, l’auteur canadien s’efforce d’impulser un peu de légèreté au récit, en adoptant un ton décontracté où l’humour sert de viatique au lecteur agacé par l’aspect convenu de l’intrigue. Au côté de Belisarius et de son ex-compagne, elle-même Homo quantus, on retrouve ainsi une belle galerie de stéréotypes choisis en fonction du rôle qui leur est assignés dans la réussite du plan. Il recrute d’abord un Homo eridanus, chimère génétique misanthrope au langage fleuri, apte à plonger en eau très profonde. Il fait aussi s’évader de la prison où elle croupissait, une ex-sous off experte en explosifs et convainc une I.A. prosélyte de rejoindre le groupe afin de se charger de la partie piratage informatique de son stratagème. Il complète enfin l’équipe avec un généticien chargé d’introduire des modifications dans l’ADN de deux volontaires dont la mission consiste à infiltrer le sanctuaire de la Fédération des théocraties fantoches, un État où les ressortissants vivent dans une sorte de symbiose sado-masochiste avec leurs patrons humains. Ces Homo pupi, génétiquement modifiés afin d’atteindre l’extase religieuse au contact des phéromones émis par leurs maîtres, se révèlent sans aucun doute comme l’un des points les plus fascinants du roman de Derek Künsker, donnant lieu à quelques passages déviants appréciables.

Le Magicien Quantique est donc un condensé de roublardise, mélange habile de hard SF et de thriller, formaté pour plaire au cœur de cible de la science fiction. Un roman digne d’un long scénario de l’Agence tout risque, certes perclus de clichés et de technoblabla, mais qui parvient pourtant à susciter l’intérêt, notamment grâce à cette société fantoche dont la ferveur religieuse se révèle un opium du peuple pervers et malsain.

Plus d’avis ici.

Le Magicien Quantique (The Quantum Magician, 2018) de Derek Künsken – Éditions Albin Michel Imaginaire, février 2020 (roman traduit de l’anglais [Canada] par Gilles Goullet)

Aurora

Bien connu des amateurs de science fiction pour ses romans exigeants, Kim Stanley Robinson nous revient avec un titre aux vertus hard SF évidentes. Les lecteurs de la trilogie martienne apprécieront, de même que ceux qui ont aimé Years of rice and salt, l’auteur américain dévoilant ici aussi quelques réflexions sur le sens de l’Histoire. Les autres, on leur recommande tout de même de tenter l’expérience, tant Aurora se lit avec plaisir et un intérêt non dépourvu d’arrière-pensées politiques, dans la meilleure acception du terme.

En route depuis presque deux cent ans vers le système de Tau Ceti, une arche stellaire emmène vers une hypothétique seconde Terre les descendants d’un groupe de pionniers. Depuis des générations, ces passagers d’un voyage sans escale mènent une existence routinière, veillant à l’équilibre de l’écosystème de leur nef avec l’aide de robots et de l’IA embarquée, un ordinateur quantique susceptible d’évolution pour s’adapter à l’incertitude du voyage. Un équilibre fragile, en dépit de toutes les précautions prises par les concepteurs de la nef, le vide de l’espace, pas complètement vide en fait, ne pardonnant aucune faille dans les dispositifs de sécurité. Un équilibre comportant enfin une marge d’erreur maitrisée, mais suffisante pour hypothéquer le devenir des colons. Au fil du temps, l’arche se détériore, même si les imprimantes produisent les pièces nécessaires à la réparation des avaries, et les biomes restent soumis aux problèmes inhérents à un système conçu pour interagir en autarcie, avec une quantité de ressources limitées qu’il convient de recycler sans cesse. La rupture des échanges métaboliques à l’intérieur du vaisseau interstellaire multigénérationnel devient ainsi une des obsessions des ingénieurs, un processus au moins aussi préoccupant que le syndrome de l’insularité agissant insidieusement sur les organismes de ses passagers, provoquant une dangereuse dévolution de l’intelligence. Fort heureusement, la mise en orbite imminente autour d’Aurora, la lune unique de la planète E du système de Tau Ceti, ouvre des perspectives d’avenir prometteuses. En théorie.

« Vivre comme si on était déjà mort. Tous les êtres vivants cherchent à rester en vie. La vie veut vivre. »

Avec Aurora, Kim Stanley Robinson nous propose un formidable voyage de douze années-lumière. Un périple crédible jusque dans le moindre détail. Pour cela, il convoque la physique des particules, la biologie, la génétique, l’écologie, l’astrophysique et l’astronautique, sans oublier la physique quantique appliquée à la conscience artificielle. Il nous entretient aussi de mécanique sociale à l’échelle d’un microcosme et d’Histoire dans son acception la plus conceptuelle, celle du temps long, voire immobile, qui façonne nos existence et échappe à notre emprise.

« Qu’en est-il de la fonction logistique appliquée à l’Histoire ? L’humanité est-elle en train de subir une régression vers la moyenne ? Redevient-elle inférieure, dans une certaine mesure, à ce qu’elle a été brièvement ? Est-elle en train de vivre le paradoxe de Jevons, qui énonce qu’avec l’augmentation de sa puissance l’humanité augmente également sa capacité de destruction ? L’Histoire est-elle une parabole et aurait-elle abordé sa phase descendante, comme on le prétend si souvent ? Autrement dit : tourne-t-elle en rond avec des hausses et des baisses qui se succèdent sans espoir ou possibilité d’en sortir ? Ou est-ce une sinusoïde en phase descendante depuis deux siècles, traversant une mauvaise saison historique qui reste invisible aux humains ? Ou, de façon plus optimiste, peut-on l’envisager comme une spirale montante ? Nous distinguons mal la forme de l’Histoire. »

Fort heureusement, Kim Stanley Robinson n’oublie pas de raconter une histoire, celle de Freya et de ses parents, Devi l’ingénieure en chef, et Badim le scientifique optimiste et débonnaire. En leur compagnie, on accomplit un long voyage, entre la Terre et Tau Ceti, confronté à des problèmes en apparence insolubles. A plusieurs reprises, l’auteur américain ose le parallèle avec les expéditions des explorateurs des pôles, en particulier l’odyssée de l’Endurance de Shackleton. Une comparaison faite à dessein, tant le courage et l’ingéniosité ne semblent pas faire défaut à ces explorateurs des marges de l’Eucumène. Récit passionnant, sous-tendu par un suspense ne se relâchant guère, Aurora nous rappelle enfin le caractère négligeable de l’humanité face à l’immensité et l’indifférence de l’univers, apportant au passage une réponse, certes discutable, au paradoxe de Fermi.

Excellent roman de science fiction, Aurora rejoint donc la meilleure part de l’œuvre de Kim Stanley Robinson, n’oubliant pas le paramètre humain dans une équation hard scientifique passionnante et optimiste, même si l’auteur ne semble pas partager les rêves d’exploration des exoplanètes. Dans un univers hostile à la vie humaine, ne convient-il pas de préserver la seule planète à notre disposition plutôt que de chercher ailleurs d’hypothétiques mondes à surexploiter ?

Aurora (Aurora, 2015) de Kim Stanley Robinson – Éditions Bragelonne SF, 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Florence Dolisi)

 

Retour sur Titan

3685 après J.-C. L’écosystème terrestre a été restauré et l’humanité s’est répandue dans les étoiles, exploitant les brèches naturelles de l’espace-temps, de minuscules trous de ver qui sont devenus autant de raccourcis pour des vaisseaux propulsés par des générateurs GUT. Le système solaire intérieur s’est ainsi mué en un vaste marché, ouvert aux entrepreneurs audacieux. Les Poole appartiennent à cette engeance dépourvue de scrupules. Ils aimeraient étendre leur emprise non seulement sur l’espace mais également le temps. Pour cela, ils ont besoin des ressources de Titan et de la complicité d’un des employés du comité de surveillance du respect des lois de sentience, l’organisation chargée de mettre un frein aux ambitions des magnats/prédateurs. Car le système solaire recèle de nombreuses formes de vies, plus qu’on ne le pensait au départ, qu’il convient de préserver, a fortiori si elles sont conscientes et intelligentes. Un génocide est si vite arrivé… Mais, avec l’appui de Jovik Emry, un magouilleur traînant un passif de délinquant juvénile qui a déjà échappé à la réinitialisation de sa personnalité, les Poole pensent avoir trouvé l’oiseau rare susceptible de les guider jusqu’à la surface hostile du satellite de Saturne.

Ne tergiversons pas, Retour sur Titan ne brille guère pour son originalité. À vrai dire, on a surtout l’impression de lire un récit inabouti, en forme d’excursion light, à la surface de Titan. En guise d’arrière-plan, Stephen Baxter recycle de nombreuses thématiques vues et lues à de multiples reprises ailleurs. Culte de la jeunesse entretenu jusqu’au comble du ridicule, via des traitements de réjuvénation, sauvegarde de la mémoire et de la personæ afin de pouvoir la télécharger ensuite dans un clone cultivé à cet effet, reconstitution d’environnement grâce à la réalité virtuelle, création d’interfaces de trous de ver afin de s’affranchir des distances et du temps, l’auteur britannique ressort tous le grand bazar et le techno-blabla du post-humanisme.

Concernant l’excursion sur Titan, le parallèle avec l’œuvre d’Arthur C. Clarke paraît évident, surtout lorsque les explorateurs se confrontent à des créatures inconnues, issues des profondeurs du satellite de Saturne, découvrant une écologie composée de formes de vie aux chimies différentes, vivant en symbiose les unes avec les autres, au service d’un dessein supérieur qui leur échappe (et échappe au lecteur par la même occasion, mais mon petit doigt me souffle que le texte est lié au « cycle des Xeelees ». Dont acte). Le frisson et le Sense of wonder promis se cantonnent aux descriptions des lacs de méthane, aux cryovolcans crachant eau, ammoniac et méthane, et aux profondeurs secrètes de la planète. Un paysage conforme aux données recueillies par la mission Cassini-Huygens et relevant d’une sorte de merveilleux scientifique, un tantinet paresseux quand même. Hélas, si le périple des explorateurs a de quoi séduire (un petit peu) l’imaginaire, il ne sert finalement qu’à illustrer les spéculations de Stephen Baxter, remisant l’intrigue et la caractérisation des personnages au rang d’éléments secondaires et superfétatoires.

Bref, Retour sur Titan illustre bellement une hard-SF destinée à un public d’ingénieurs, où le didactisme froid se substitue à l’émotion, voire à la littérature. Même Geoffrey A. Landis paraît plus chaleureux, c’est dire…

Retour sur Titan (Return to Titan, 2010) de Stephen Baxter – Éditions du Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », août 2018 (novella traduite de l’anglais par Eric Betsch)

Existence

David Brin s’était fait rare sous nos longitudes. La réédition de plusieurs de ses anciens romans et la parution d’un inédit chez Bragelonne semblent marquer un regain d’intérêt pour l’un des auteurs de hard SF les plus intéressants de la fin du XXe siècle. Un fait dont on ne se plaindra pas, tant ce briseur d’étagère (pas moins de 700 pages) intitulé Existence, malgré des prémisses un tantinet mollassonnes et une propension à tirer à la ligne, se révèle au final passionnant.

Fin du XXIe siècle. Dans son berceau natal, au fin fond du puits de gravité terrestre, l’humanité vit dans la hantise de sa propre extinction. Les États-Unis ont disparu, remplacés par plusieurs États de seconde zone, et la Chine, désormais promue superpuissance mondiale, ne semble pas en mesure d’imposer son leadership sur une planète divisée en clades, castes et zones de libre-échange. Dans ce monde ravagé par les catastrophes climatiques, en proie à la pénurie, aux migrations incontrôlées et aux inégalités criantes, où de vastes espaces côtiers sont engloutis par l’élévation des mers, ils sont bien peu encore à tourner leur regard vers des cieux désespérément déserts. L’espace profond est désormais dévolu aux sondes robotisées. Seul l’espace proche, à l’abri de la ceinture de Van Allen, attire encore l’humanité. Converti en terrain de jeu par les plus riches, il est parcouru aussi par des éboueurs qui le nettoient des déchets abandonnés après le boom de la course à l’espace. Pourtant, la découverte d’un artefact extraterrestre vient bousculer les routines de cette société de l’immédiateté où l’information, disponible en multiples couches de réalité augmentée, requiert l’assistance d’IA dévouées. La nouvelle inquiète la néoblesse, cette oligarchie attachée à ses privilèges pour qui la transparence ne va pas de soi. Elle remet en question la stratégie de conquête du pouvoir du mouvement des Renonciateurs, une secte prônant la rupture avec le progrès technologique. Elle attise enfin les convoitises, menaçant d’entraîner l’apocalypse tant crainte.

Existence illustre le versant purement spéculatif de l’œuvre de David Brin. S’inscrivant dans le registre de la hard SF, même s’il s’autorise un clin d’œil en direction du très séminal « cycle de l’Élévation », l’auteur américain amorce ici une multitude de pistes de réflexion qui titille le sense of wonder, tout en acquittant son tribut à la mémoire collective du genre. Le roman apparaît comme une sorte de boîte à outils pour un post-humanisme conçu comme seul débouché pour une humanité acculée au bord du gouffre par un progrès exponentiel. Entre Pandore et Prométhée, les hommes doivent ainsi se résoudre à se choisir un destin et une place dans l’univers, conscients que la vie est chose fragile et fugace.

À la question posée par le paradoxe de Fermi, Existence apporte ses réponses. Un foisonnement d’hypothèses, parfois exposées de manière trop didactiques, dévoilant des perspectives vertigineuses comme on les aime en science-fiction. En dépit de personnages fades et d’intrigues secondaires superflues, l’auteur américain trace sa route, compensant la faiblesse des uns et l’ennui suscité par les autres. Il explore ainsi les possibles, tissant avec habileté une trame dense et parfois confuse, où fort heureusement émergent des fulgurances saisissantes.

Bref, avec Existence, David Brin accomplit un retour gagnant dans nos contrées. De quoi réjouir les adeptes de prospective mais également de space opera, sans oublier les amoureux des dauphins. Ils sont légion chez les fans de l’auteur depuis le rafraîchissant Marées stellaires.

Existence (Existence, 2012) de David Brin – Éditions Bragelonne, collection Bragelonne SF, 2016 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Claude Mamier)