Chasse royale I – De meute à mort

Le temps s’est écoulé comme l’eau courant au pied du Gué d’Avara, la capitale des rois du monde, ces Bituriges fiers et ombrageux. Neuf années ont été sacrifiées à la paix, remisant les malédictions et les rancunes au profit d’un équilibre fragile. Depuis qu’il a prêté allégeance à son oncle Ambigat, retrouvant pour lui-même et son frère ses prérogatives de prince de lignée royale, Bellovèse semble être devenu un allié fidèle du Haut Roi. Jouissant du statut de héros, il guerroie pour celui que d’aucuns considèrent encore comme un usurpateur, accomplissant des exploits qui accroissent sa renommée, mais aussi les jalousies. Récemment, il a ainsi fait prisonnier un protégé du roi des Éduens, un soldure ayant pris la fâcheuse habitude de voler les troupeaux bituriges. Un gaillard à la chance insolente, béni des dieux ou profitant de quelques complicités au sein des territoires du Haut Roi. Peu importe les superstitions, Bellovèse n’est pas peu fier de l’avoir capturé, gardant le secret sur la ruse dont il a usé pour le piéger. Le succès a pourtant son revers, focalisant l’attention de tous sur le jeune champion. Les convoitises croissent en effet au fur et à mesure que l’étoile du Haut Roi Ambigat pâlit. Mauvaises récoltes et maladies apparaissent comme autant de signes de ce déclin. Des signaux de mauvais augures renforcés par une succession rendue compliquée par le remariage du souverain. De quoi attiser l’impatience d’une jeunesse n’attendant que de contribuer à sa propre gloire, sous le regard des dieux et de leurs intercesseurs, les druides.

Chasse royale – De meute à mort est le deuxième volet de la Saga « Rois du monde ». Du moins, il l’était jusqu’à ce que le texte échappe complètement au contrôle de Jean-Philippe Jaworski, devenant le premier tome d’un second volet désormais décliné en quatre livres. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Ceci n’empêche pas Chasse royale – De meute à mort de tenir toutes les promesses esquissées dans Même pas mort. On y retrouve en effet toutes les qualités de son prédécesseur. D’abord, une langue riche, précise et imagée, peut-être un tantinet verbeuse, mais incontestablement évocatrice. Un souci de vraisemblance intact, jusque dans le moindre détail, s’efforçant de redonner vie avec succès au monde de la Gaule celtique, dont on est condamné à déchiffrer les traces à travers les bribes livrés par les rares écrits antiques et les trouvailles de l’archéologie. L’ensemble est enfin porté par un souffle épique intense, où complots, trahisons et combats se succèdent sans paraître forcé.

Certes, Chasse royale – De meute à mort n’est pas exempt de défauts, parmi lesquels on pointera surtout un délayage bavard, perceptible surtout dans la partie de chasse à courre que nous sert Jean-Philippe Jaworski en guise d’ouverture. Heureusement, à partir de la célébration de l’été à Autricon, tout le second segment du roman nous fait oublier l’ennui de cette petite centaine de pages. On manque d’ailleurs de mots pour qualifier ce morceau de bravoure époustouflant où la tension et la violence des exploits accomplis ne se relâchent à aucun moment. Le second opus de « Rois du monde » confirme également par sa structure son caractère de saga oscillant entre histoire et légende. La nature orale du récit transmis par Bellovèse à son invité grec et la teneur rétrospective de son dit entretiennent une parenté évidente avec la matière des récits irlandais dont elle constitue un avatar romancé.

Jean-Philippe Jaworski fait ainsi œuvre de conteur et d’auteur, brodant sous nos yeux un légendaire celtique riche et foisonnant dont on attend la suite avec d’autant plus d’impatience qu’il nous abandonne abruptement en rase campagne, sous les murs d’Autricon, avec un Bellovèse en fâcheuse posture. À suivre, donc. Vite !

Chasse royale I – De meute à mort – Rois du monde, 2 – Jean-Philippe Jaworski – Les Moutons électriques, collection « La Bibliothèque voltaïque »,  mai 2015

« Les collections de L’Histoire » – La Commune : le grand rêve de la démocratie directe

L’année 2021 est celle des cent cinquante ans de la Commune insurrectionnelle de Paris. L’occasion pour les éminences institutionnelles d’en commémorer la mémoire, non sans polémique puisqu’une certaine frange politique, guère encline aux merles moqueurs et au temps des cerises, semble en réprouver l’idée. Accessoirement, l’événement semble aussi inspirer quelques écrivains et éditeurs souhaitant en faire l’objet symbolique de leur propos, histoire de capitaliser sur le sujet. On n’est pas à un paradoxe près… Dans ce contexte, le blog yossarian ne choisit pas, préférant renvoyer contempteurs et laudateurs à leurs marottes idéologiques et faire sienne les réflexions de Nicolas Offenstadt : la mémoire ne se décrète pas. De tout manière, compte tenu des circonstances actuelles, il ne fait aucun doute que le bicentenaire de la mort de Napoléon suscitera bien plus d’échos cette année. L’ogre est à la mode. La revue L’Histoire consacre le hors-série de ses « Collections » à la Commune, ce grand rêve de la démocratie directe, proposant un dossier fort instructif décliné en trois parties dédiées à l’événement, à son projet (politique, éducatif, culturel et social) et à sa mémoire. Invitons amicalement les éventuels curieux à s’y référer pour se faire une idée claire sur le sujet, mais surtout pour se forger un avis fondé sur la recherche historique et non sur les fantasmes idéologiques.

D’emblée, affirmons que les plus zélés propagateurs de la Commune sont les Versaillais eux-mêmes. À travers l’impitoyable répression de la Semaine sanglante, ils ont assuré pour des générations la postérité de l’événement dans la mémoire populaire. La liquidation de l’insurrection dans un climat de guerre civile, la réécriture de l’histoire via la publication de nombreux photomontages à charge, ont contribué à sa pérennité, y compris à l’étranger. Par la suite, l’absence de véritable amnistie renforce le processus. Les lois de 1879-1880 relèvent effectivement davantage de la grâce amnistiante que de l’amnistie. La grâce annule la peine mais pas la faute jugée qui pèse toujours comme une indignité sur l’ex-communard. Elle ne bénéficie de surcroît qu’aux survivants. Elle n’apparaît donc pas comme l’oubli souhaité, une remise des compteurs à zéro par une justice républicaine bienveillante, soucieuse de réconciliation. Pour cela, il faudra attendre le Front populaire qui, sous la pression du mouvement ouvrier, finira par célébrer officiellement l’événement, lui permettant de réintégrer l’histoire nationale.

À bien des égards, la Commune apparaît comme un moment charnière dans les luttes politiques et sociales de l’époque. Une transition entre un peuple inorganique et un prolétariat organisé. Elle s’inscrit en effet dans la continuation des mouvements révolutionnaires depuis la grande Révolution de 1789, mais elle apparaît aussi comme un événement inédit, insurrection spontanée du peuple se muant en guerre civile, sous-tendue par un programme d’émancipation sociale opposé à la paupérisation provoquée par l’industrialisation. Et si l’œuvre de la Commune ne pèse pas lourd sur la suite des événements, pour reprendre les dires de François Furet, c’est surtout parce que son inventivité et sa vivacité s’enracinent au cœur des quartiers, siège du véritable pouvoir populaire comme on pu le démontrer les défenseurs de l’histoire par le bas. Face au conflit qui reprend en avril, les Parisiens ont su s’organiser, mettre en place des collectes, des quêtes, installer des ambulances dans les bâtiments inoccupés, faire preuve de solidarité et veiller à l’application de la conscription. La parole s’est également libérée dans la presse mais aussi dans la rue comme dans les clubs, entretenant la critique, les projets et les espoirs des uns et des autres. Le paysage urbain a été modifié, l’espace sécularisé et de nombreux lieux rebaptisés, le drapeau rouge se substituant au drapeau tricolore. Les règles qui régissaient les rapports sociaux ont aussi été affectées, selon un rapport de pouvoir plus horizontal et selon les principes de l’autonomie. Là se trouve sans doute le grand héritage de la Commune : l’apprentissage de la démocratie.

La lecture du hors-série de L’Histoire permet d’écarter un certain nombre de légendes, replaçant au passage les faits dans leur contexte. Il propose également une mise en perspective salutaire, ne se cantonnant pas seulement à l’événement, mais également à son retentissement et à sa mémoire. Les journées du 18 mars au 29 mai 1871 apparaissent effectivement comme un moment d’exception. Pour un temps fugace, Paris devient le lieu de rencontre des anciens et des nouveaux révolutionnaires, des Jacobins, Blanquistes et socialistes internationalistes, mais aussi des autoritaires et anti-autoritaires. Un creuset foutraque où prévaut la désorganisation, l’urgence et un désordre parfois festif. Ces faits n’expliquent cependant pas à eux seuls l’échec de la Commune. L’année 1870 a été en effet émaillée d’événements analogues dans toute la France et sans doute l’insurrection parisienne s’est-elle produite trop tard, ne pouvant bénéficier du renfort des villes de province dont les contingents révolutionnaires ont déjà été neutralisés. La Commune est donc une lutte pour le pouvoir dans le contexte de la chute du Second Empire, événement inattendu qui voit les tenants de la république libérale et ceux de la république sociale s’affronter pour combler le vide politique. Elle est aussi un mouvement populaire, dominé par le monde ouvrier et par une volonté d’émancipation ne s’arrêtant pas au domaine de la politique. Avides d’égalité et de transformations sociales, les communards posent ainsi les bases de nombreuses réformes menées ultérieurement par la République. Auraient-ils eu le tort d’avoir raison trop tôt ?

Si la question de sa nature socialiste fait encore débat parmi les historiens, Marx lui-même n’a-t-il pas lui-même commenté l’événement, la Commune apparaît d’emblée pour les notables royalistes ou bonapartistes et pour les républicains modérés comme une monstruosité dominée par la racaille, les étrangers et les fanatiques. Les Communards sont d’ailleurs bien peu soutenus par les instances officielles et intellectuelles de l’époque, même si certains se ravisent pas la suite. Sur le sujet, l’internationalisme, la violence et les expropriations commises par les communards semblent avoir été grandement exagérés, histoire de noircir le tableau. La question du bilan humain est également tranchée, montrant que si les historiens discutent des chiffres, entre 5000 et 30 000 fusillés pendant la Semaine sanglante selon les recherches, cela ne remet pas en question l’ampleur du massacre et le caractère méthodique de la répression.

La partie consacrée à la mémoire de la Commune propose enfin un contre-point très intéressant, ne dédaignant aucun de ses aspects, qu’ils soient politiques, littéraires (la guerre des écrivains), historiques et culturels. L’amateur se réjouira de trouver un article consacré au film de Peter Watkins mais aussi à la plus récente bande dessinée de Raphaël Meyssan, projet original puisant ses illustrations dans les gravures et les archives des livres et journaux d’époque. Si l’on ajoute les cartes claires, les nombreuses illustrations sourcées et une bibliographie guère avare en références à lire, voir et écouter, ce hors-série de L’Histoire paraît incontournable. Et, si tout cela ne décide pas l’éventuel curieux à l’acquérir immédiatement, qu’il sache que la revue recèle quelques connaissances dignes d’intérêt, notamment sur Louis Rossel, le De Gaulle de la Commune, sur les tendances politiques des Communards et sur quelques unes de leurs figures, y compris féminines, ne s’arrêtant pas à l’emblématique Louise Michel.

Cent cinquante ans plus tard, la Commune n’est sans doute plus un marqueur politique aussi fort, même si son évocation fait toujours entrer en émulsion les tenants de l’ordre, mais son héritage n’en demeure pas moins toujours au cœur des préoccupations sociales actuelles. Rien de neuf sous le soleil.

« Les collections de L’Histoire » – La Commune : le grand rêve de la démocratie directe – Hors-série de la revue L’Histoire – Collectif, N°90, janvier-mars 2021

La Marche au canon

« Un jour, le canon a grondé. Un premier coup a secoué l’horizon. De tressautement local en pâleurs concentriques, on nous a dit : c’est la guerre ! Immédiatement et sans délai, je suis parti à la guerre. Il me fallait des allures de petit courage. Elle avait des lettres, la bonne guerre, des lettres hautes dans le journal. On avait fait sa publicité. C’était quelqu’un, la guerre aux lettres hautes. On était badaud, bon badaud moral. On allait voir la guerre. »

En 2005, Stéfanie Delestré et Hervé Delouche ont entrepris de rééditer les romans de Jean Meckert. Devenus quasi-introuvables, si l’on fait abstraction des polars parus chez Folio/policier sous le pseudonyme de Jean Amila ou de son roman Les Coups, il était en effet compliqué de mettre la main sur ces titres parus entre 1940 et 1960, en-dehors du marché de l’occasion où on les négociait à des prix parfois prohibitifs.

La Marche au canon se révèle la bonne surprise de cette salve de rééditions. L’ouvrage est en effet doublement introuvable puisqu’il n’a jamais fait l’objet d’une publication. Conservé dans un cahier retrouvé parmi les affaires laissées par Jean Meckert après sa mort, le texte mêle de longs passages rédigés et des notes prises sur le vif par le soldat qu’il a été. Déplacements quotidiens et impressions saisies alors qu’il fuyait avec la troupe devant l’avance allemande, les écrits de l’auteur ont les qualités et les défauts du témoignage brut.

Œuvre évidemment inachevée, La Marche au canon est cependant un texte très impressionnant, un incontournable pour les exégètes de Jean Meckert. Il marque une étape cruciale dans le devenir de l’auteur et apporte un témoignage sur l’état d’esprit prévalant dans la troupe pendant la « Drôle de guerre », cette curiosité franco-française des années 1939-1940. Une étrange période où l’on entend Ray Ventura chanter que l’on ira pendre son linge sur la ligne Siegfried. Un statu quo surréaliste où l’on attend l’attaque allemande, sûr de la repousser comme pendant la Der des der. Et effectivement on attend beaucoup dans ce court roman. La troupe tue le temps en attendant de s’entretuer. Elle fait ses gardes, elle joue aux cartes, elle chante, elle fanfaronne car même en période de guerre demeure « la bonne gaîté française, toujours à la hauteur de la situation, avec le quart de vinasse à portée de la main. » C’est surtout au rythme de ces canons-là que la guerre se déroule. Et, la seule victoire dont peuvent s’enorgueillir les troufions pendant cette période est obtenue sur une pauvre femme, violentée pour l’occasion.

Puis, les événements se précipitent. C’est l’offensive allemande dans les Ardennes et l’offense faite aux plans de l’état-major français. La Débâcle s’ensuit. Étrange défaite après la « Drôle de guerre ». On déplace les troupes, les officiers disparaissent, les routes sont encombrées par la masse des réfugiés. Le train s’arrête puis repart sans qu’une destination ne soit définitivement arrêtée. Va-t-on finalement se battre ? La réponse officielle figure dans les livres d’histoire. Pour Jean Meckert, la débandade s’achève dans un camp d’internement en Suisse.

« On votait pour la paix, on payait pour la guerre. Partout les innocents, enfournés par wagons, roulaient dans les nuits calmes. Et ceux qui pleuraient le faisaient en silence. »

On l’a dit, La Marche au canon porte également en germe tout ce qui fera le style Jean Meckert, phrases courtes, langage oral. L’auteur restitue ainsi à hauteur d’homme l’ambiance de l’époque. Incompréhension, ironie devant l’absurdité d’événements qui dépassent la troupe et la population, on retrouve également quelques thèmes en devenir de l’auteur. Bref, l’exhumation de cet inédit ne paraît pas ici du tout abusé. Elle ouvre même ce cycle de rééditions sous de bons augures. A suivre avec Je suis un monstre.

La Marche au canon de Jean Meckert – Éditions Joëlle Losfeld, collection « Arcanes », Gallimard, 2005

Guillaume le Conquérant

Connu de l’Histoire pour sa conquête de l’Angleterre, acquise après sa victoire à Hastings en 1066, Guillaume le Conquérant appartient aux grandes figures médiévales dont l’image édifiante est venue masquer un contexte où la violence apparaissait comme une pratique de gouvernement naturelle. On dispose pourtant de peu de sources contemporaines sur l’homme, si l’on fait abstraction de la Gesta Guillelmi écrite par Guillaume de Poitiers et d’un auteur anonyme de la Chronique anglo-saxonne, . Il faut donc se contenter d’écrits postérieurs pour se faire une idée approximative du personnage.

Dans le cadre d’une approche multidisciplinaire mobilisant les ressources de l’anthropologie, de la sociologie, de l’archéologie, de l’histoire culturelle et de l’art, l’ouvrage de David Bates vient mettre à jour notre connaissance du duc normand et du roi d’Angleterre dans une perspective inscrite dans le contexte plus général de son époque, tentant de dépasser l’historiographie normande, française et anglaise afin d’introduire un dialogue éthique entre le Moyen âge et le présent.

Biographie oblige, on n’échappe aux fondamentaux du format. David Bates revient ainsi sur la naissance, l’enfance, l’adolescence, bref les années de formation du futur souverain. L’exercice permet de remettre en question quelques idées reçues sur de la vie de Guillaume, tout en proposant des hypothèses pour contrebalancer le légendaire ducal. Cet exercice très respectueux de la dialectique permet d’éclairer les premières années du personnage, notamment sa « bâtardise », à l’aune de la raison et de la méthode historique. Sans aucun doute sensible, le sujet n’a jamais cependant remis en question la légitimité de son pouvoir, même s’il était moralement réprouvé par l’Église. Après tout, le fait était une pratique courante et acceptée dans l’aristocratie durant cette période. Inutile d’insister là-dessus.

Sur ce point, l’ouvrage de David Bates est un compagnon précieux pour se familiariser avec le milieu de l’aristocratie féodale et sur sa relation symbiotique avec la notion d’État. Comme la plupart de ses pairs, Guillaume a reçu une éducation bien de son temps, ses qualités personnelles (solide constitution physique et intelligence politique) ayant contribué pour beaucoup dans sa réussite. S’il parvient à établir un empire transmanche fort, en dépit d’une aristocratie soucieuse d’opportunisme, attachée à la fois à sa propre survie et à son honneur, il profite surtout d’un contexte géopolitique en Europe du Nord lui étant très favorable. Mais, si le personnage ne se distingue pas du commun de la noblesse, y compris en matière de violence, il se montre toutefois impitoyable et méthodique dans son usage lorsqu’elle sert son intérêt.

Même si Guillaume le Conquérant s’intéresse à la vie du souverain, l’essentiel de l’ouvrage reste consacré à l’invasion de l’Angleterre. Le sujet est abordé du point de vue de sa légitimité, de sa réalisation et de ses conséquences. S’il est un trait de caractère de Guillaume que David Bates souligne, c’est bien celui de la conscience de son bon droit. Ceci explique que le duc mette tout en œuvre pour succéder à Édouard le Confesseur, profitant du contexte de la crise dynastique anglaise pour imposer des vues qui n’avaient rien de forcément légitimes. David Bates ne se contente cependant pas de retracer le débarquement de l’armée normande et de ses alliés, de retracer le déroulement de la bataille en prenant mille précautions, il insiste surtout sur l’installation du pouvoir normand et sur les fondements d’un Empire transmanche dont l’influence va s’étendre pendant plus de deux cent ans en Europe du Nord. Il reconstitue la violence d’une implantation normande fondée sur la spoliation des terres de l’aristocratie anglaise, la dévastation des campagnes rebelles et la construction de multiples forteresses afin d’assurer la souveraineté du Conquérant. Bref, un traumatisme choquant, même pour l’époque, aboutissant à l’amoindrissement de l’Angleterre, comme en témoigne l’inventaire du Domesday Book lui-même.

Le Guillaume le Conquérant de David Bates apparaît donc comme une somme impressionnante de plus de huit cent pages (dont deux cent page de notes), riche et fouillée, dont le propos nous interpelle. Si la vie et les actions de Guillaume ont une place importante et spécifique dans l’histoire de l’Europe du Nord, elles n’en demeurent pas moins aussi un épisode de la longue histoire de la violence. Pour paraphraser l’historien britannique, la vie de Guillaume est en définitive une parabole de l’éternel dilemme moral que pose la légitimité de la violence dont usent ceux qui l’exercent pour arriver à des fins qu’ils estiment justifiables. Dont acte.

Guillaume le Conquérant (William the Conqueror, 2016) de David Bates – Éditions Flammarion, collection « Grandes Biographies », février 2019 (traduit de l’anglais [Royaume-Uni] par Thierry Piélat)

Au temps des Vikings

Découvreurs aventureux, marchands habiles, esclavagistes, pillards sanguinaires, païens impies et féroces guerriers. Revivifié par le cinéma et les plate-formes de streaming, l’inconscient collectif abonde en images contrastées lorsque l’on évoque les Vikings. L’homme du Nord fascine ou effraie, tant le récit qu’en ont brossé les moines médiévaux insiste sur leur cruauté et leurs méfaits. Certes, les peuples scandinaves étaient violents, mais pas plus que leurs contemporains, en particulier Charlemagne, ce grand pourfendeur de Saxons. Mais, l’empereur chrétien avait le bon droit de son côté, paré de toutes les vertus du christianisme.

Érudit, passionnant et relativement exhaustif, l’essai de Anders Winroth permet de dresser un tableau moins caricatural du monde scandinave au temps des Vikings. Dans une langue limpide puisant son information au meilleur des sources disponibles, l’ouvrage se révèle une lecture précieuse, s’efforçant de faire revivre une civilisation complexe forgée autour des halles-maisons bâties auprès des forêts et fjords.

Découpé en huit chapitres, Au temps des Vikings balaie différents aspects du monde scandinave entre le VIIIe et le XIe siècle, faisant œuvre de vulgarisation sans pour autant renoncer à la démarche de l’historien. Anders Winroth s’attache d’abord à éclaircir le rapport à la violence des Scandinaves dont on a longtemps exagéré les manifestations. Certes, les Vikings n’étaient pas des enfants de chœur, mais le récit de leurs méfaits provient surtout de leurs principales victimes, les moines chrétiens, fort portés à les diaboliser. Cherchant avant tout à faire du butin et fondant leur réussite sur la rapidité, l’opportunisme et une bonne connaissance de leur cible, les hommes du Nord avaient aussi tout intérêt à cultiver cette image de cruauté afin de décourager la résistance. On obtient toutefois difficilement une rançon avec un cadavre et les morts ne font pas de bons esclaves. Bref, la violence était inhérente à la société du Haut Moyen âge, mais sans doute ne faut-il pas surestimer la part des Scandinaves dans ce constat.

Initiés par des chefs de guerre à la recherche de richesses à redistribuer à leurs fidèles et de terres pour les lotir, les migrations scandinaves, même si elles n’ont concerné qu’un petit nombre d’habitants, ont laissé des traces durables dans l’histoire. On pense immédiatement aux multiples guerres contre les Anglo-saxons, à la fondation de la Normandie ou à la colonisation de l’Islande et du Groenland, sans oublier les expéditions vers le Vinland, mais il ne faut pas négliger aussi les apports à la génétique, à la toponymie ou à la linguistique des peuples du Nord. Un creuset d’où a émergé une partie de la civilisation européenne.

Au temps des Vikings ne se cantonne cependant pas seulement aux exactions des Norrois. L’ouvrage s’intéresse aussi au principal outil de leur succès, ce navire longtemps qualifié de manière impropre de drakkar. Kaupskip ou langskip, large ou long, le navire viking témoigne d’un savoir-faire certain et d’une grande variété des usages. Véhicule symbolique du défunt dans son voyage au-delà, comme en témoignent les nombreuses sépultures de pierres en forme de navires ou les bateaux tombes, il est également un objet coûteux, signe de puissance et outil du succès des raids et du commerce.

Les peuples du Nord sont en effet des marchands avisés dont les échanges ont contribué à la prospérité de l’Europe. Leurs pillages ont permis la remise en circulation d’une partie de l’or et de l’argent thésaurisés par l’Église, même si les objets du culte n’étaient pas complètement délaissés par un clergé pouvant avoir besoin à l’occasion de liquidités. Mais surtout, en commerçant avec le califat, les Vikings ont drainé vers l’Europe une partie de l’argent musulman, inversant une balance commerciale trop souvent défavorable aux Européens. Ils ont enfin contribué à la formation de la Russie médiévale grâce notamment aux places fortes et aux marchés qu’ils ont fondé.

Du point de vue politique, la Scandinavie a longtemps été une mosaïque de particularismes, la géographie ne facilitant pas les échanges en-dehors de ceux effectués par la voie maritime. Ajoutons à cela une propension à la piraterie, considérée par certains seigneurs de la mer comme un complément appréciable à leurs revenus. Dans ces conditions, on comprend que les multiples rois de la période viking n’ont été au début que des primus inter pares, des chefs de guerre à la générosité et à l’amitié ombrageuses, dont le pouvoir dépendait en grande partie du butin qu’ils ramenaient et redistribuaient à l’élite des guerriers dont ils étaient issus. La construction d’une monarchie forte, gouvernée par un roi puissant, a pris du temps, résultant d’un processus lent et complexe, une lente maturation au contact des modèles anglo-saxon et carolingien, mais aussi au contact de l’Église chrétienne. En atténuant la violence interne et l’instabilité politique, en substituant les principes de la loi, de la justice et des amendes aux pillages, aux raids et aux vendettas, ce processus a mis un terme au temps des Vikings, le remplaçant par celui des grandes monarchies médiévales.

Si s’embarquer pour l’Europe afin de piller, enlever des otages pour obtenir une rançon ou un bon prix sur le marché de l’esclavage n’était pas dépourvu de risques, rester au pays pour cultiver un lopin de terre n’était pas pour autant une sinécure. Les paysans, époux comme épouse, devaient s’épauler à la ferme pour tirer leur nourriture du sol. Dans cette économie de subsistance guère différente de celle prévalant dans tout l’Occident, ils pouvaient certes compter sur leurs esclaves, mais ils restaient soumis aux aléas climatiques et aux attaques des chefs de guerre du voisinage. Bref, il serait réducteur d’opposer l’aventure et la mer à la routine du travail de la terre. Complémentaires, les deux activités comportaient leur lot d’incertitude et de réussite où femmes comme hommes jouaient un rôle actif.

Le sujet de la religion primitive des Scandinaves est beaucoup plus complexe à élucider, notre connaissance sur le sujet reposant sur des sources parcellaires ou d’origine chrétiennes. Les rares écrits témoignent surtout de l’influence du christianisme sur les récits cosmogoniques et mythologiques norrois, bien avant la conversion de ceux-ci. La religion vécue reste en grande partie dans un angle mort, se cantonnant à quelques rites entachés d’incertitude du fait du manque de sources fiables. Bref, notre connaissance se réduit au domaine des suppositions sur la nature des sacrifices et des offrandes concédés à un panthéon dont les noms appartiennent désormais à la culture populaire du XXe siècle.

Face au paganisme, la christianisation du monde scandinave apparaît comme un processus lent et long, s’étendant sur plusieurs siècles. Le christianisme s’est diffusé d’abord à travers les rites religieux, n’influant guère les croyances locales. Il n’est en effet pas rare pendant l’âge viking de voir coexister les pratiques païennes et chrétiennes ou de voir le paganisme s’exercer à la manière des Chrétiens. De l’ordre de la superstition, le monothéisme apparaît aussi comme un instrument politique permettant de renforcer l’autorité royale et l’État. Si les missionnaires ont eu leur part à ce processus, il convient enfin de ne pas surestimer leur rôle et de voir en eux des auxiliaires du pouvoir et de l’assimilation des monarchies scandinaves à la Chrétienté.

Les pierres gravées de runes témoignent de l’élaboration et du raffinement de la culture norroise. Seules traces écrites contemporaines de l’âge viking, du moins de son apogée, elles révèlent parfois des extraits de poèmes qui mobilisent toutes les ressources de la traduction afin d’en déchiffrer le sens. Le goût pour les allitérations, les kennings, l’euphonie en complexifie l’interprétation, faisant obstacle à la compréhension. Elles figent dans la pierre l’art oral des scaldes vivant auprès des rois ou des chefs de guerre. La déclamation des prouesses martiales et des victoire sur le champ de bataille contribuait en effet à renforcer leur gloire et à animer les veillées dans la maison-halle. Peu de strophes de poésie scaldique nous sont parvenues en entier. Certaines ont subsisté sous forme de fragments, de transcriptions sujettes à caution et à controverse.

Au temps de Vikings est donc une excellente vulgarisation proposant une somme d’informations simples sur les Scandinaves des VIIIe et XIe siècle. L’ouvrage de Anders Winroth apparaît comme la porte d’entrée idéale pour découvrir le monde norrois. Un must-read auquel Alban Gautier, son préfacier pour l’édition française, apporte sa contribution sous la forme d’une liste de suggestions de lecture vivement conseillées pour qui souhaite approfondir le sujet.

Au temps des Vikings de Anders Winroth – Éditions La Découverte/poche (essai traduit de l’anglais [États-Unis] par Philippe Pignarre)

1977

« La peur n’est pas bête, dit-on. Mais qu’en est-il de la terreur. La terreur vous rend plus roublard. Non pas plus intelligent mais roublard. Comme le renard qui échappe à la battue. Et cette astuce du survivant devient folie à mesure qu’elle s’aiguise. »

Confession d’un vieil homme sentant qu’il ne lui reste plus longtemps pour se confier, récit tragique de faits révolus, par voie de conséquence désormais intangibles, et portrait désabusé d’une année effroyable, prélude à l’une des périodes les plus sombres de l’histoire argentine, 1977 évoque le quotidien d’un petit professeur de littérature pour mieux dépeindre l’horreur de la « Guerre sale ».

Cette période est sans doute l’une des moins glorieuses de la Guerre froide, du moins si l’on fait abstraction de son pendant chilien. Mêmes maux, mêmes remèdes pourraient dire les stratèges de la guerre secrète émargeant à la CIA. Évincé le 24 mars 1976 par un coup d’État, le gouvernement d’Isabel Perón tombe ainsi sous la coupe d’une junte militaire dirigée par le général Videla. L’armée s’empresse d’achever le démantèlement des maquis de la guérilla gauchiste, tout en mettant en place une répression féroce contre l’opposition accomplie au nom d’un national catholicisme exacerbé. Soutenus financièrement par les États-Unis puis le FMI, satisfaits de l’anticommunisme et des réformes libérales de la junte, inspirés par les méthodes de l’armée française durant la Bataille d’Alger, les militaires procèdent à des rafles arbitraires, utilisant la torture comme instrument de terreur. Encore de nos jours, le traumatisme reste vif, de nombreuses familles comptant parmi leurs proches des disparus, candidats malheureux aux vuelos de la muerte au-dessus du Rio de la Plata.

De cette époque effroyable, pendant laquelle s’affrontent les maigres forces de la jeunesse convertie à l’Internationalisme et les escadrons de la mort, Guillermo Saccomanno nous restitue l’écume, celle des souvenirs de Gómez, un professeur de littérature solitaire. Il nous immerge littéralement dans les souvenirs d’un homme hanté par la culpabilité et le soulagement d’avoir survécu. Homo-sexuel honteux ayant pendant longtemps opté pour la neutralité, Gómez n’en peut plus de voir des gens disparaître sans laisser de traces. Au coin de la rue, sur les marches d’une église, sur un quai de gare ou en pleine nuit dans leur maison et jusque dans la salle ou il fait cours, ils sont enlevés sans ménagement par les mêmes commandos qu’il voit patrouiller en ville.

En dépit de la trouille tenace qu’il tente de conjurer par de longues promenades nocturnes et par des relations sexuelles intenses mais sans lendemain, Gómez renoue avec le fils d’une amie proche, passé à la clandestinité, et héberge sa petite amie enceinte, elle aussi militante d’une organisation subversive. Loin d’être un héros, le petit professeur se voit plutôt comme un survivant que sa mauvaise conscience n’empêche pas de vivre, même si cela n’est pas agréable. Et, s’il aimerait bien sûr que le spectre de la dictature soit à jamais effacé de l’histoire, il ne peut s’empêcher de regretter l’intensité des émotions ressenties à cette époque.

Guillermo Saccomanno nous fait ainsi ressentir la terreur qui étreint l’esprit de Gómez. Une peur qui croît à mesure que le crachin glacial étend son emprise sur Buenos Aires. Sous la menace constante des Ford Falcon vertes et de leurs passagers armés d’ithacas, pendant que les mères de la Place de Mai défilent devant la mairie réclamant justice et que d’autres se tournent vers l’irrationnel pour ne pas basculer dans la folie, l’auteur argentin dresse un portrait glaçant de son pays. Il distille avec brio le climat d’angoisse qui prévaut à cette époque dans la société argentine, nous interpellant sur notre propre rapport à la survie. Dans des circonstances similaires, comment réagirait-on ? Se soucierait-on davantage de morale ou de préserver notre existence ? Ou alors, comme Gómez, se contenterait-on de survivre parce que survivre, c’est résister ? La grande finesse de 1977, c’est de ne donner aucune réponse et de ne porter aucun jugement. Le roman rappelle enfin que la liberté est un acquis précieux, mais fragile.

Aparté : 1977 est paru en 2011 chez L’atinoir sous le titre 77. avec une préface de Raul Argemi.

1977 (77, 2008) de Guillermo Saccomanno – Éditions Asphalte, mars 2020 (réédition traduite de l’espagnol [Argentine] par Michèle Guillemont)

La Note américaine

1921-1925. L’époque de Custer et des guerres indiennes semble révolue en ce début du XXe siècle. Avec la Première Guerre mondiale, les États-Unis sont entrés de plain-pied dans la modernité et la tuerie de masse, troquant les mythes de la Conquête de l’Ouest contre d’autres marottes. Mais, une série de crimes atroces commis contre le peuple osage vient remettre à la une de l’actualité la condition choquante (ou pas) des Amérindiens.

Avec La Note américaine, le journaliste David Grann explore une page oubliée de l’histoire américaine. Dans un roman reportage fouillé, relevant de cette littérature non-fictionnelle chère à Truman Capote, il restitue le climat de terreur prévalant dans la réserve osage au début des années 1920, retraçant également les étapes d’une enquête placée d’emblée sous le signe de la corruption, de la peur et de la duplicité.

Comme de nombreux peuples amérindiens, les Osages ont été saoulés de belles promesses par un gouvernement fédéral plus enclin à céder aux revendications des colons, des hommes d’affaires et autres self made men, qu’à la défense d’un idéal de justice. Repoussés hors de leurs terres tribales, contraints de se réfugier sur un territoire hostile appelé à devenir une part de l’Oklahoma, les Osages ont cru trouver la paix, loin de la convoitise des Blancs. Peine perdue, les termes du traité passé avec le gouvernement les ont placés à la tête d’une fortune inimaginable lors de sa signature. Le sous-sol recelait en effet du pétrole, un or noir dont ils sont devenus les détenteurs des droits d’exploitation. Dans une société foncièrement raciste, le fait ne pouvait que déplaire aux Blancs, obligés de travailler pour enrichir des peaux-rouges qui se sont retrouvés millionnaires. De là, à imaginer une stratégie criminelle visant à les dépouiller de leur fortune, quitte à les éliminer par le poison ou d’autres moyens, le pas semble avoir été franchi. Mais, à qui profite le crime ?

« L’Histoire est un juge impitoyable. Elle expose au grand jour nos erreurs les plus tragiques, nos imprudences et nos secrets les plus intimes ; elle jouit de son recul sur les événements avec l’arrogance d’un détective qui détiendrait la clé du mystère depuis le début. »

Avec La Note américaine, David Grann décline trois chroniques centrées sur les points de vue de Mollie Burkhart, l’une des victimes osages, de l’agent spécial Tom White et sur son propre regard de journaliste. Il reconstitue ainsi la chronologie des crimes commis contre les Amérindiens, dressant en même temps un portrait précis de la société de l’époque et des motivations des différents acteurs du drame. Considérés comme des citoyens de seconde zone, poussés à l’acculturation par l’assimilation forcée de leurs enfants, les Osages restent en effet des bêtes curieuses aux yeux des Blancs, des sauvages imperméables par nature à la civilisation et incapables de gérer eux-mêmes la fortune qui leur est tombée dessus. Une manne providentielle qui contribue à leur malheur, attirant une foule de profiteurs, foreurs âpres au gain, affairistes cauteleux, fonctionnaires corrompus, dangereux bootleggers et curateurs véreux. Un condensé de cette Amérique prédatrice guère préoccupée par le devenir des Amérindiens.

Vécu par les Osages comme un profond traumatisme, le « Règne de la terreur » prend place à un moment charnière dans l’histoire du FBI, à l’époque où le Bureau Of Investigation, comme il s’appelait encore, n’était pas encore l’institution omnipotente que l’on connaît. Le jeune Edgar J. Hoover compte en effet beaucoup sur la résolution de cette affaire pour prouver la nécessité d’une police fédérale et ainsi forger l’outil de son emprise sur la politique américaine jusqu’aux années 1970.

David Grann nous décrit ainsi une Amérique oscillant encore entre le vieux Far-West et la nation moderne, les anciens desperados cédant peu-à-peu la place à une criminalité liée au capitalisme et à la politique. Dans ce contexte, l’ex Texas Ranger Tom White apparaît comme le héros méconnu de cette très sale histoire. Inflexible et tenace, il s’investit totalement dans l’enquête pour démasquer les auteurs des crimes. À l’aide d’une équipe d’agents infiltrés, en dépit des menaces, des manipulations et sous la pression constante de Hoover, il parvient pourtant à faire émerger une vérité sinistre dont David Grann découvre les ultimes stigmates lorsqu’il rencontre les descendants des victimes.

Agrémenté de nombreuses photos d’époque et de copieuses notes, La Note américaine se révèle à tous points de vue passionnant, disséquant sans concession les tenants et aboutissants d’un système d’expropriation criminel dont les racines s’étendent jusqu’au sein de la société américaine. D’aucuns pourraient tirer de ce récit un roman noir. Mais, il ne s’agit ici que de la sordide réalité, une part de l’histoire américaine que Martin Scorsese compte bientôt adapter au cinéma, sous le titre original de Killers of the Flowers Moon.

La Note américaine (Killers of the Flower Moon. The Osage Murders and the Birth of the FBI, 2017) de David Grann – Globe, l’école des loisirs, 2018 (traduit de l’anglais [Etats-Unis] par Cyril Gay)

Histoire

Le principe de la collection « Le mot est faible » est simple. Rendre aux mots leur sens premier dans un monde ayant érigé l’artifice de la communication, forme modernisée de la propagande, comme un outil de déstructuration massive de la pensée. Après le peuple, l’école, la révolution et la démocratie (on aura l’occasion d’y revenir tant le projet paraît stimulant), les éditions anamosa s’attache à redonner à l’histoire sa vocation, faisant appel à Guillaume Mazeau pour nous servir de passeur. Membre des collectifs CVUH (Comité de vigilance face aux usages de l’histoire) et Aggiornamento hist-géo, l’historien en appelle à restaurer l’histoire dans son rôle de formation de citoyens, libres de leurs choix et aptes à s’approprier le présent.

Longtemps domaine réservé des savants, élites nobiliaires ou bourgeoises, l’histoire s’est peu-à-peu démocratisée, devenant plus que jamais une passion française, voire un sport de combat. Elle a conquis le vaste champ des médias au point de devenir omniprésente. À la télévision, dans les parcs à thèmes, les jeux vidéos, les fêtes costumées où l’on reconstitue le Moyen-âge, les guerres napoléoniennes ou le Débarquement, dans les librairies et jusque sur les chaînes Youtube, elle occupe le terrain médiatique et celui des pratiques sociales. Mais, ce triomphe apparent de l’Histoire est surtout celui des historiens amateurs ou plutôt des amateurs d’histoires.

Pourquoi un tel succès ? Selon Guillaume Mazeau, deux raisons déterminent notre appétence pour l’Histoire : l’attrait pour le divertissement et le besoin d’être rassuré. Objet culturel à forte portée mercantile, le passé génère d’importants flux touristiques. Que ce soient dans les lieux de mémoire, les musées ou les parcs de loisirs, il est de bon ton de favoriser les pratiques immersives où l’expérience ludique rend l’histoire attrayante, voire désirable, fantasmes y compris. Face à l’incertitude d’un présent mondialisé et à un futur anxiogène, le passé apparaît plus que jamais comme un temps rassurant, immobile, fétichisé. Une valeur-refuge que l’on s’empresse de commémorer, de muséifier ou de sacraliser sur l’autel de la religion civique.

Ce processus de sanctuarisation des mémoires s’appuie sur un travail d’édulcoration du contenu historique où l’histoire se doit d’être au-dessus de la mêlée, soumise aux impératifs de la neutralité et de l’objectivité. Elle n’est plus source d’émancipation, ouverte à tous les possibles de l’esprit humain ou à toutes les discontinuités, mais le résultat de l’évolution « naturelle » vers un optimum, celui du libéral-capitalisme. En somme, la prophétie auto-réalisatrice de l’idéologie libérale déroulée pour arracher le consensus. Sommée de se conformer au modèle économique dominant, infantilisée par les éléments de langage des tenants de la « pédagogie », la population a l’impression d’être devenu le jouet d’une histoire qui lui échappe, cédant d’autant plus facilement à la séduction du passé mythifié et du roman national.

Par un effet pervers qu’il n’avait sans doute pas imaginé, le consensus historique nourrit en effet le repli identitaire et le confusionnisme ambiant, générant un poison puissant, celui de la contre-histoire illibérale. Le relativisme libéral est ainsi retourné contre l’histoire par les tenants d’un récit nationaliste, arrangeant les faits à leur convenance et diffusant une nostalgie pour le pire du passé. L’université et les historiens non orthodoxes deviennent la cible de leurs attaques, ravalés au rang de fonctionnaires de la recherche, coupés de leurs racines, bref les idiots utiles du terrorisme et du grand remplacement.

Face aux multiples menaces qui s’accumulent, que faire pour restaurer l’intégrité de l’histoire ? Selon Guillaume Mazeau, il faut déjà commencer par faire confiance au peuple, à sa spontanéité et à sa méfiance à l’égard des discours officiels. Il est essentiel de favoriser la transmission d’un savoir ouvert, dégagé de ses tendances à la nostalgie. Pour cela, il ne faut rejeter aucun outil d’appropriation du savoir historique et ne pas hésiter à laisser vivre le passé dans ses multiples expressions populaires, des sites collaboratifs sur Internet à la collection d’objets anciens. Il faut s’appuyer sur la curiosité pour se réapproprier le temps historique, pétri d’élans, de sursauts et de discontinuités, pour ne pas laisser le champ libre au prêt à penser du consensus historique ou à la réaction impulsée par le roman national.

Dans cette reconquête, l’historien doit prendre sa part. Il doit sortir de sa tour d’ivoire pour initier un dialogue fructueux entre la culture savante et populaire, car l’histoire scientifique n’a pas besoin d’une majuscule, mais d’une méthode. Il ne doit pas oublier que toute histoire porte par définition une dimension politique, l’orientation politique de l’histoire n’en déterminant pas forcément la qualité. Comme science, l’histoire doit en effet se montrer intraitable face aux manipulations et s’attacher aux exigences de vérité et de fait. Elle doit se défier du rôle de bonne conscience civique qu’on veut lui faire endosser, au risque de prêter le flanc au venin de la post-vérité, pour reprendre les armes de la critique.

Le court essai de Guillaume Mazeau se révèle donc un ouvrage salutaire. En définissant l’histoire comme une pratique sociale dans laquelle l’histoire scientifique tient une place particulière mais non isolée ni exclusive, l’historien milite pour une histoire positive, critique, source d’enrichissement politique et porteuse d’émancipation.

Histoire de Guillaume Mazeau – Éditions anamosa, collection « Le mot est faible », février 2020

L’Extase totale – Le IIIe Reich, les Allemands et la drogue

L’Allemagne nazie figure parmi les sujets de prédilection de nombreux historiens et lecteurs. L’attrait pour cette période historique s’explique peut-être par la fascination exercée par l’engagement total d’une nation sur la voie d’un extrémisme destructeur relevant d’une irrationalité difficilement compréhensible. Un naufrage dont on peine à épuiser les motivations comme le contexte et dont les conséquences pèsent encore lourdement sur les consciences et sur l’inconscient collectif, même si le temps contribue à effacer les scrupules de ses admirateurs.

Indépendamment de cet attrait et des velléités négationnistes qu’il peut susciter, il est difficile de proposer une approche apte à renouveler notre perception des faits. Norman Ohler relève pourtant le défi avec intelligence, proposant de revisiter le nazisme à l’aune de l’usage qu’il fit des opiacés, psychotropes et autres stéroïdes. Et si L’utilisation de stimulants ou de drogues pour affûter l’ardeur au combat ne fut pas une invention allemande, le procédé a atteint sous le Reich une ampleur à proprement parlé stupéfiante. Journaliste et documentariste de formation, Norman Ohler n’en fait pas moins œuvre d’historien, s’appuyant sur une documentation solide dont il indique les sources, tout en adoptant les méthodes de l’historien pour mener l’enquête. En dépit de quelques erreurs factuelles, il dévoile de façon convaincante l’emprise de la toxicomanie sur la société allemande, la drogue devenant en quelque sorte la continuation de la politique et de la guerre par d’autres moyens.

L’Allemagne est un terrain favorable pour le développement des drogues. L’essor de l’industrie chimique et la volonté de doter la nation d’un approvisionnement sûr va amener les laboratoires allemands dans l’après-guerre à synthétiser et breveter de nouvelles substances au point de conquérir un véritable leadership dans ce domaine. Morphine, cocaïne, héroïne, les années 20 deviennent ainsi les années dope. L’irruption du nazisme sur la scène politique, si elle s’accompagne d’un programme d’hygiène raciale, ne change pas pour longtemps la donne. Certes, on condamne ces produits qui affaiblissent la race, contribuant à la déchéance de l’Allemagne. On dénonce les méfaits des drogues comme ceux des Juifs. Mais, les mêmes préventions n’existent pas pour la méthamphétamine dont on use pour ses vertus stimulantes. Déclinée sous la dénomination de pervitine, cette substance est commercialisée sous forme de comprimés et même de pralines, devenant l’adjuvant idéal de l’essor du national-socialisme. La pervitine accompagne la propagande et restaure la confiance dans le Reich auquel rien ne semble s’opposer ou résister.

Préconisée par l’état-major, en dépit de ses effets secondaires dévastateurs, effondrement psychologique, dépression et dépendance, la pervitine rejoint l’arsenal de la Wehrmacht afin de combattre un ennemi insidieux : la fatigue. Testée pendant l’invasion de la Pologne, on fait un usage massif de cette drogue au cours de la campagne de France. La supériorité allemande n’est donc pas seulement stratégique mais aussi chimique, les troupes étant dopée au speed pour accomplir les exploits loués par la propagande et pallier aux faiblesses matérielles du plan de conquête. La blitzkrieg se joue ainsi autant sur le terrain que dans le cerveau des soldats où les neurotransmetteurs subissent l’assaut d’une véritable tempête chimique.

Mais, la consommation de drogues ne se cantonne pas seulement à la population,  à l’armée et à l’état-major, elle concerne le Führer lui-même, ou plutôt le patient A comme le spécifie le Docteur Theo Morell dans ses carnets. En proie à des maux chroniques, Hitler a remis son destin médical entre les mains de Morell, un charlatan qui croit avoir découvert la panacée universelle en injectant dans les veines de ses patients toute une panoplie de substances chimiques de sa composition. Glucose, stéroïdes, composés vitaminés divers, psychotropes, calmants, fortifiants, le maître seringueur du Reich, comme le surnomme Goebbels, met en œuvre toute une pharmacopée pour soigner Hitler, contribuant à aggraver les dysfonctionnements de son organisme. Procédant d’une symbiose malsaine, Morell accompagne ainsi la déchéance du Führer et du Reich, apportant sa contribution au processus autodestructeur mis en place au fil des revers militaires de la Wehrmacht.

L’Extase totale apparaît donc comme un essai stimulant et documenté. Le style dynamique et imagé de Norman Ohler confère à l’ouvrage un attrait indéniable, tout en marquant l’esprit. Voici une lecture dont on ressort littéralement stupéfié.

L’Extase totale – Le IIIe Reich, les Allemands et la drogue (Der totale Rausch – Drogen im Dritten Reich, 2015) de Norman Ohler – Éditions La Découverte/poche, septembre 2018 (essai traduit de l’allemand par Vincent Platini

L’infinie patience des oiseaux

Attaché à sa terre natale, Jim Saddler a toujours été fasciné par les oiseaux et leurs migrations saisonnières. De sa rencontre avec Ashley Crowther, il tire sa subsistance, le riche fermier lui ayant confié la tâche de tenir le compte des espèces fréquentant les marais et les plages de l’estuaire qui s’étendent sur sa propriété. De sa passion pour les oiseaux naît une solide amitié avec Imogen, cette vieille fille anglaise qui passe son temps à les photographier. Mais, la Grande Guerre les rattrape tous, saisissant Brisbane et le reste du pays d’une fièvre guerrière irrésistible. Jim finit par rejoindre le corps expéditionnaire australien parti combattre en Europe. Sur les champs de bataille de la Flandre, il découvre ainsi les conditions impitoyables de la guerre moderne, comme de nombreux autres camarades aussies.

« À quelques kilomètres de là, dans des nids en béton, les mitrailleuses, déjà installées, attendaient. Les machines à coudre de la mort étaient en train de piquer leurs linceuls. »

Auteur réputé en Australie, l’écrivain et poète David Malouf a su trouver les mots justes pour évoquer le traumatisme de la Première Guerre mondiale. L’infinie patience des oiseaux conjugue en effet les qualités d’un récit simple et chargé d’une émotion sincère. Le roman de l’auteur australien exalte une forme de beauté, celle de la nature dans toute son indifférence pour l’existence humaine, mais aussi celle de la vie dans sa fragilité, sa fugacité et son caractère éphémère. Il convoque enfin la faculté de résilience de l’être humain, en dépit des aléas meurtriers de l’Histoire.

Écrit d’une plume imagée, dont on se surprend à relire plusieurs fois les phrases pour en goûter les fulgurances stylistiques et ainsi en faire durer les moments de grâce, L’infinie patience des oiseaux se révèle à la fois d’une profonde tristesse et d’une vitalité ensorcelante. En dépit de l’âpreté de la guerre qu’il décrit sobrement, pour en révéler la violence intrinsèque et l’inanité fondamentale, David Malouf enracine son récit dans l’immanence de l’instant qui ne dure que dans la mémoire.

L’infinie patience des oiseaux est donc un magnifique roman, où les forces de la vie s’opposent à celles de la mort et où la beauté de la nature répond aux affres mortifères de la guerre.

L’infinie patience des oiseaux (Fly away Peter, 1982) de David Malouf – Éditions Albin Michel, collection « Les Grandes Traductions », 2018 (roman traduit de l’anglais [Australie] par Nadine Gassie)