Une balle de colt derrière l’oreille

À la mort de son beau-père, Antoine Lacoste hérite d’une clé lui donnant accès au coffre-fort conservé dans le bureau de la maison familiale. Étonné par cette dernière volonté, il y découvre d’abord un Colt 45, accompagné d’une cartouche enveloppée dans une peau de chamois. Puis, une liste de onze noms, pour la plupart des surnoms. Enfin, un petit carnet à spirale portant deux fois la mention en capitale d’imprimerie LUI COLLER UNE BALLE DE COLT DERRIÈRE L’OREILLE.

Intrigué, Antoine ne s’explique pas le legs de son aîné. Certes, il a toujours éprouvé pour celui-ci un respect teinté d’une certaine crainte, celle que suscite le mystère. Mais, pas au point de ne pas apprécier la franchise et la rudesse sans détour du bonhomme à qui il donnait du Bruneau, en réponse à son injonction amicale. Souriant et taiseux, son beau-père l’a toujours considéré avec bienveillance, comme un gosse dont la naïveté amuse. De sa vie, Antoine ne connaissait guère que les généralités. Une existence dont la plus grande partie a été donnée à la guerre. Capitaine de la Légion étrangère, ancien résistant, survivant de Buchenwald, engagé en Indochine où il a éprouvé dans sa chair une nouvelle fois l’inhumanité des camps après la défaite de Diên Biên Phu, Bruneau a en effet toujours gardé le secret sur les détails de son passé. Aussi, le contenu du coffre pique-t-il la curiosité du gendre. Et, de fil en aiguille, ses investigations lui font côtoyer l’itinéraire de Georges Boudarel.

« Mais toi, Simon, tu aurais aimé être… Enfin… t’engager dans la Légion étrangère ? Il jeta sa cigarette d’une pichenette au milieu de la rue. Moi ? Jamais de la vie ! Je ne vais pas abîmer une mythologie en la transformant en réalité. Il écrasa son mégot sur l’asphalte désert. Tu vois, j’adore les romans de Chesbro, je suis fan de Mongo, mais je n’ai jamais voulu devenir nain-karatéka-professeur de criminologie. »

Ne tergiversons pas. Une balle de colt derrière l’oreille est une enquête, au sens historique du terme, doublée d’un roman sur la mémoire. En somme, un romenquête tournant autour de la personnalité controversée de Georges Boudarel, ancien militant communiste ayant œuvré dans les camps de rééducation du Viêtminh. En 1991, l’affaire Boudarel éclate sur fond d’effondrement du communisme, lorsque le personnage, revenu en France à l’occasion de l’amnistie de 1966, puis devenu ensuite professeur d’université, est dénoncé par un ancien combattant d’Indochine pendant un colloque. En dépit d’un combat judiciaire et politique acharné, l’affaire ne débouche finalement à l’époque que sur un non-lieu, la prescription étant passée par là. Pour se faire une idée, les éventuels curieux pourront toujours consulter cette émission.

Roman sur la mémoire, en particulier la mémoire de la guerre d’Indochine, Une balle de colt derrière l’oreille questionne le thème de l’engagement, tant en politique que du point de vue militaire. Frank Lanot ne cherche pas à faire le procès du communisme. Pour autant, il n’exonère pas cette idéologie de ses tendances totalitaires, cette foi aveugle, cette volonté absolue de forger un homme nouveau, quitte à écraser tous ceux ne rentrant pas dans le moule. De même, il ne dresse pas un tableau idyllique du colonialisme, cette doctrine héritée du XIXe siècle, dont les apports matériels ne compensent pas l’injustice intrinsèque. Une balle de colt derrière l’oreille relève d’une toute autre philosophie de l’Histoire, celle où les faits demeurent frappés du sceau de l’ambivalence et de la complexité, jamais univoques mais toujours multiformes, nuancés ou dictés par les circonstances et les liens de camaraderie. Il nous confronte à un dilemme vieux comme la civilisation et auquel le XXe siècle a donné une ampleur sinistre. Est-il acceptable de faire le mal au nom d’un bien ?

Indépendamment de l’intelligence du propos, j’ai retrouvé enfin dans Une balle de colt derrière l’oreille la langue riche et précise, jouant sur les mots et les différents registres de langage, mêlée d’allusions à la littérature – en vrac, Malraux, Camus, Hugo et d’autres – ou à la musique et au cinéma, de mon professeur de français au lycée. Un enseignant que je ne suis pas prêt d’oublier, lui devant sans doute mon goût pour la lecture.

Une balle de colt derrière l’oreille de Frank Lanot – Le Passeur éditeur, collection « poche », janvier 2018

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L’Ordre du Jour

Amateur de SF, de romans noirs et autres bizarreries, je ne rechigne cependant pas à lire des ouvrages plus consensuels. Il m’arrive même de choisir des prix littéraires, comble de l’embourgeoisement ! L’Ordre du Jour d’Eric Vuillard a été récompensé en 2017 par le prix Goncourt, excusez du peu ! Depuis belle lurette, je m’étais promis de lire un titre de l’auteur français, mon petit doigt s’étant laissé dire qu’il revisitait l’Histoire à l’aune d’une plume érudite et ironique. Promesse tenue, dont je retire de surcroît un sentiment de jubilation mais aussi d’accablement, comme on va le voir.

L’Ordre du Jour raconte d’une manière peu académique le naufrage prévisible et pourtant inexorable des démocraties européennes face aux coups de force de la dictature nazie dans les années 1930, de la mise en place du régime au lendemain du 30 janvier 1933, jusqu’à l’Anschluss, moment fort du récit dont Eric Vuillard explore le hors-champs non sans une certaine malice.

Au-delà de la limpidité du propos, l’ouvrage est un curieux objet, ne relevant ni de la fiction ni de l’essai historique. De cet entre-deux naît un récit puisant dans l’Histoire la matière de sa dramaturgie. Eric Vuillard a en effet parfaitement compris la part tragique que recèle l’enchaînement des faits historiques. Il en révèle la contingence et l’aspect propagandiste de sa cristallisation dans la mémoire collective, la Grande Histoire étant bien souvent aux yeux des politiques une manière de masquer la bassesse, l’aveuglement et la lâcheté des hommes.

Dans L’Ordre du Jour, Eric Vuillard commente les coulisses bêtement humaines du jeu politique des années 1930, livrant les faits à son analyse grinçante. Il tourne en dérision les événements pour en pointer le côté tragique, désespérant, ou plus simplement comique. Il dresse aussi le portrait de quelques personnages éminents dont il s’efforce de gommer la patine historique pour révéler l’humanité brute. Adolf Hitler, bien sûr, dont la personnalité névrotique oscille entre la rage vociférante et une attitude affable, voire polie avec ses interlocuteurs. Goering, dont le goût prononcé pour les uniformes de fantaisie et la morphinomanie se conjuguent aux désordres mentaux, nourrissant ses penchants suicidaires. Mais aussi, Keitel, Ribbentrop

Mais, Eric Vuillard ne se limite pas aux personnages les plus connus. Il étend le spectre de son étude aux seconds rôles. Le chancelier autrichien Schuschnigg, petit dictateur de pacotille qui a cru opposer au national-socialisme un national-catholicisme aux apparences plus policées. Arthur Seyss-Inquart, zélé second couteau, antisémite bon teint et laquais dévoué du nazisme en Autriche, puis par la suite aux Pays-Bas, ce qui lui vaudra le grade de Gruppenführer dans la SS et la peine de mort à Nuremberg. Sans oublier les vingt-quatre représentants du grand patronat allemand dont l’identité se confond avec leur raison sociale. Les Krupp, BASF, Bayer, Agfa, IG Farben, Siemens, Allianz, Telefunken… Des noms anodins contribuant encore à notre quotidien et que l’on associe plus guère à l’ignominie du nazisme auquel ils ont amplement contribué.

Bref, L’Ordre du Jour apparaît comme une comédie humaine absurde qui laisse sans voix. Un récit pétri de lâcheté, de vulgarité et d’actes mesquins, rythmé par la folie homicide des nazis, leur brutalité et l’hypocrisie politique des dirigeants européens. À l’heure d’une Europe tiraillée entre les populismes et des classes dirigeantes sans idéal politique, lire Eric Vuillard semble plus que jamais salutaire.

L’Ordre du Jour de Eric Vuillard – Éditions Actes Sud, collection « Un endroit où aller », 2017

Votre fumée montera vers le ciel

Bien connu dans le milieu du polar pour ses nombreux romans, Joseph Bialot est aussi un ancien déporté du camp d’Auschwitz. Une destination qui ne lui a pas été fatale, même si le système concentrationnaire s’est efforcé de l’effacer comme ses nombreux autres coreligionnaires. Arrêté à Grenoble en juillet 1944, puis déporté en Pologne le 11 août, il reste interné jusqu’à la libération du camp en janvier 1945, échappant à la mort par miracle. De cette expérience traumatisante, il tire C’est en hiver que les jours rallongent, témoignage à hauteur d’homme, écrit pour conserver la mémoire de l’événement, même s’il confie dans la préface n’entretenir guère d’illusion quant aux leçons de l’Histoire… Il a lui-même attendu plus de cinquante ans pour le faire, après une longue période de résilience et de reconstruction personnelle, conscient qu’il n’existe pas de mots pour décrire l’horreur concentrationnaire. Une impression confirmée par la préface de la seconde édition de l’ouvrage, publié par les éditions de l’Archipel en 2011, sous le titre Votre fumée montera vers le ciel.

« Je crois que ma mère a, peut-être, pressenti le vide sidéral dans lequel ont vécu les déportés. (…) elle fêtait mon anniversaire deux fois par an, le 10 août pour l’état civil, lorsqu’elle m’a mis au monde, et le 27 janvier, jour de ma libération, date de ma sortie du monde. Elle n’a jamais posé de questions mais restait, les yeux mi-clos, totalement silencieuse, s’imprégnant de mes pauvres mots de tous les jours (…).»

Votre fumée montera vers le ciel (C’est en hiver que les jours rallongent) propose une collection d’instantanées. Des clichés issus de la mémoire de Joseph Bialot et dont le dégradé de gris n’incite guère à la mélancolie. Bien au contraire, il dévoile le quotidien concentrationnaire des kommandos, cette main-d’œuvre vouée à l’effacement, avec la mort comme unique perspective d’avenir. Une paire de chaussures, les brimades des kapos, les humiliations, le travail éreintant, la menace permanente de la sélection, mais aussi l’absurdité d’un système qui fait dresser un sapin sur la place d’appel pour fêter Noël. Et, la faim omniprésente qui ravale l’être humain à un paquet de réflexes, tiraillé par l’instinct de survie. En quelques mots et anecdotes, il reconstitue l’ordinaire du déporté, tentant d’en livrer un aperçu forcément atténué, même s’il demeure poignant.

Oscillant sans cesse entre la période de son internement à Auschwitz, sa libération en 1945 et sa difficile résurrection, l’ouvrage révèle aussi le douloureux processus de résilience de Joseph Bialot. Un processus qu’il n’est jamais parvenu à mener à son terme, restant une ombre parmi les autres, mais échappant au suicide comme ultime tentative pour échapper à la culpabilité d’avoir survécu.

Et après… Le titre de la préface de la réédition de 2011 résonne de manière sinistre. Joseph Bialot y livre quelques réflexions désabusées sur l’humanité. Des hommes et femmes qui ne semblent avoir tirés aucun enseignement du génocide, s’enferrant dans le cortège de mauvais augure du sectarisme, du nationalisme, de l’antisémitisme, du racisme et de l’intolérance, en général. Un terreau fertile pour les charniers du futur. Les libérateurs d’hier sont ainsi devenus les complices des nouveaux génocidaires, voire les bourreaux. In girum imus nocte ecce et consumimur igni.

A la fois témoignage et hommage aux survivants n’ayant pu surmonter leur traumatisme, Votre fumée montera vers le ciel (C’est en hiver que les jours rallongent) est l’œuvre d’un homme hanté qui n’est jamais vraiment sorti des camps, marqué à la fois dans sa chair et son esprit par une expérience indicible. Bref, voici une œuvre indispensable pour ne pas oublier la Shoah, cet événement à l’aune duquel on évalue désormais toutes les tueries.

« Les SS ont gagné parce que, après Auschwitz, les Juifs seront assimilés au conformisme général et uniformisés par la nationalité, la conversion ou Eretz Israël, et voilà pourquoi le Lager termine une épopée de quarante siècles. Mais le triomphe de l’Ordre noir tient surtout dans le fait qu’il a relativisé le meurtre, fait de l’assassinat une statistique, banalisé la torture, le crime collectif, inventé la mort globale, celle des hommes et de leur culture. Et ça, les humains ne l’oublieront pas, ça leur plaît ! Trop ! Beaucoup trop ! Voir les informations du jour… »

Votre fumée montera vers le ciel (C’est en hiver que les jours rallongent) de Joseph Bialot – Réédition Pocket, novembre 2016.

Semper Lupa

Et si ? Du refrain connu par tous les amateurs d’uchronie, Meddy Ligner tire un recueil formé de douze nouvelles composant une continuité historique alternative. Il choisit ainsi de faire durer l’Empire romain au-delà du terme connu dans les manuels d’Histoire, imaginant plusieurs divergences pour expliquer sa pérennité.

Dans Semper Lupa, les deux monothéismes, christianisme et islam, sont rapidement éliminés au profit des multiples cultes et syncrétisme religieux animant la vie civique romaine. Celle-ci est d’ailleurs revivifiée par une série de lois, permettant à l’Empire de surmonter la crise du IIIe siècle et même de porter ses frontières jusqu’aux confins des plaines de Russie et du Caucase. Repoussant les raids scandinaves puis l’invasion mongole, l’Empire consolide ensuite ses positions, en construisant de longs limes gardés par des garnisons de peuples alliés.

De ces divergences découlent une géopolitique alternative qui voient les Romains découvrir l’Amérique, puis coloniser sa partie nord, au voisinage des empires amérindiens. Obligé de composer avec d’autres civilisations (Aztèques, Incas, Chine, royaumes africains…), l’Empire connaît ensuite une sorte de guerre froide avec son ancienne colonie américaine, devenue libre après un épisode de guerre civile. Meddy Ligner achève son histoire éternelle de Rome, par un épilogue rejouant le mythe fondateur sous d’autres cieux, manière de mêler les conceptions cycliques et progressistes de l’Histoire.

Du point de vue technologique, on retrouve peu ou prou la même évolution que dans notre propre histoire, avec quelques différences chronologiques, une fois opérée la transposition dans notre calendrier. Le christianisme n’ayant pas eu droit de cité, c’est en effet la fondation de l’Urbs qui sert de point de départ. L’innovation et les découvertes ne sont pas négligées, même si du point de vue vestimentaire, la mode semble se limiter très longtemps à la toge. C’est d’ailleurs, l’un des points faibles du recueil, l’art et la culture semblant avoir basculé dans un angle mort de l’Histoire, ou du moins ne paraissent pas avoir connu d’évolution notable. Un fait étonnant que l’on peut déplorer. Mis à part ce léger bémol, Meddy Ligner ne néglige pas les transformations sociales provoquées par les progrès scientifiques, débouchant sur un printemps des peuples assez semblable à celui connu par l’Europe dans notre Histoire. Bref, si tout n’est pas parfait, l’ensemble se révèle documenté, parfois un tantinet didactique, sérieux et finalement assez vraisemblable.

Hélas, du point de vue narratif Semper Lupa paraît moins convaincant. Certaines nouvelles semblent inabouties, voire carrément conventionnelles, ne servant que de prétexte pour illustrer l’évolution historique. Meddy Ligner fait se rencontrer Grande et petite Histoire, focalisant son attention sur des anonymes au détriment des personnages historiques. Un choix différent de celui adopté par Robert Silverberg, dont le recueil Roma Aeterna creuse le même sillon historique. Parmi les douze nouvelles, je retiendrais surtout « Les Chemins d’Antioche » où l’auteur s’amuse avec l’uchronie personnelle, « Dans les plaines de Pannonie » où il revient sur les terres de son précédent roman Les Roses de Karakorum avec un dénouement différent, et enfin « Aussi limpide que l’eau des rivières » où l’on apprend ce que sont devenus les Scandinaves ayant refusé de plier devant Rome. Pour le reste, les nouvelles manquent toute d’un petit surcroît de chair, un petit quelque chose les faisant passer dans la catégorie des textes cherchant à raconter une histoire.

Au final, bilan mitigé pour Semper Lupa. Mais aussi des raisons d’espérer du meilleur.

Semper Lupa – L’histoire éternelle de Rome de Meddy Ligner – Éditions Armada, mars 2017 (version numérique)

Le Châtiment des Flèches

Plaine hongroise aux alentours de l’An 1000. La Puszta s’apprête à résonner du fracas des armes car Géza, le fejedelem, autrement dit le prince suprême des tribus magyares, vient de mourir, laissant un embryon de royaume en héritage à son fils Istvàn. Aussitôt les vezérs se dressent contre le nouveau souverain. Le plus éminent parmi eux, Koppany, conteste déjà son pouvoir en vertu de la tradition des sept tribus, revendiquant le titre et l’autorité suprême et rejetant l’influence grandissante de la religion chrétienne. Il tente d’unir ceux que l’on surnomme les magyars noirs contre les fidèles d’Istvàn, rejouant l’éternel conflit entre la liberté et l’ordre. Autant dire un combat perdu d’avance…

Longtemps, j’ai lu beaucoup de fantasy, alignant avec gourmandise les trilogies, pentalogies, décalogies et autres cycles comme autant de petits pains au chocolat. Et puis, je me suis lassé… La faute à une BCF percluse de stéréotypes se contentant de reproduire des mêmes poncifs ad nauséam, voire pire, troquant le merveilleux contre un « réalisme » cru sorti du caniveau. En somme, de la fantasy entre gris clair et gris foncé (spéciale dédicace aux fans de J.-J. Goldman). Autant lire un roman noir plutôt que ces histoires de brigands encapuchonnés et d’aristocrates pervers et manipulateurs.

Bref, j’ai abandonné sans état d’âme les quêtes pour adolescent boutonneux, renonçant avec soulagement au registre pompier des épopées clinquantes dont l’aspect répétitif avait fini par me pomper l’air, et j’ai opté pour la parcimonie, privilégiant désormais  l’originalité, le borderline assumée ou plus classiquement pour le patrimonial.

Le Châtiment des Flèches relève de cette parcimonie et, pour le coup, l’objet se révèle une bonne pioche. Ayant déjà lu Furor, un demi-échec à mon avis, je connaissais le goût de Fabien Clavel pour l’Histoire. Avec Le Châtiment des Flèches, l’auteur français entreprend de réécrire l’histoire de la fondation du royaume de Hongrie, reprenant à son compte le légendaire magyar pour le transmuer en récit épique et tragique.

S’il ne fait pas montre d’une folle originalité dans le traitement de l’intrigue Le Châtiment des Flèches, Fabien Clavel réussit pourtant son pari, mêlant avec un grand naturel les ressorts de la fantasy, principalement la magie, au récit des chroniques étudiées par les historiens. Avec cette « matière de Hongrie », l’auteur brode une histoire familiale, matinée de trahison, où tous les personnages, y compris féminins, incarnent leur rôle avec conviction et fatalisme. Et, s’il ne fait pas l’économie d’une grandiloquence parfois un tantinet maladroite, il se montre au final assez convaincant dans ce récit de la fin d’un monde, celui des tribus des steppes confrontées à la naissance de l’État hongrois, épaulé par l’Église catholique. Deux puissances guère partageuses et sans doute plus attachées aux vertus de l’ordre et de l’obéissance qu’à la liberté et à l’indépendance.

Bref, voici un roman fort sympathique, qui se lit tout seul si l’on n’attache pas trop d’importance aux détails, et dont le souffle épique apporte un peu de fraîcheur sur l’univers de la fantasy francophone. Ce n’est déjà pas si mal.

chatiment_flechesLe Châtiment des Flèches de Fabien Clavel – Réédition en poche, J’ai lu, mars 2012

Furor

Avec Furor, roman d’aventure digne d’une série B, Fabien Clavel convoque sous les auspices de l’Histoire, la Grande, une vision à faire verdir le plus fervent défenseur du nucléaire. Certes, la classification en pur divertissement peut paraître défavorable pour un ouvrage dont l’auteur n’a pas à rougir. Mais, on va le voir, Furor ne se révèle être rien d’autre qu’une distraction plaisante dont les pages — selon la formule consacrée — se tournent toutes seules. Entrons maintenant dans le vif du sujet.
Ce siècle avait neuf ans. L’empire remplaçait la république, déjà Auguste perçait sous Octave… Pourtant, d’irréductibles Germains résistent encore et toujours à l’envahisseur. Trois légions, la fine fleur de Rome, sont envoyées pour les mater et assurer la Pax romana en des terres éloignées de tout, même des dieux civilisés. A leur tête, Varus, gouverneur de la province de Germanie et général expérimenté. Un proche d’Auguste. On connaît la suite…
Attirées dans un guet-apens par Arminius, un barbare ayant trahi son allégeance à Rome, les trois légions sont massacrées dans les bois de Teutobourg. Un désastre vengé par la suite par Germanicus — il y gagnera son surnom — et n’étant pas sans rapport avec l’abandon définitif du projet de grande province de Germanie.
Sur cette trame historique scrupuleusement respectée — les érudits apprécieront — , Fabien Clavel brode un thriller historique saupoudré de SF. En effet, une tension sourde, un sentiment de péril diffus imprègnent les pages de Furor. Immergé au milieu des légionnaires, on suit pas à pas leur marche vers la mort. Entouré par les arbres menaçants, les caliges engluées dans la boue, sous une pluie permanente, on assiste à la débâcle via les points de vue de quatre personnages. Marcus Caelius, centurion dont on apprend dans la postface qu’il s’inspire d’une stèle funéraire, par ailleurs seule source archéologique attestée sur la bataille de Teutoburg, Caius Pontius — futur Pilatus — , tribun issu de l’aristocratie équestre, le vénateur Longinus, et enfin la louve Flavia, unique élément féminin du récit, et accessoirement repos du guerrier, comme ses consœurs prostituées. Avec un regard n’étant pas sans rappeler celui de la série Rome, Fabien Clavel accomplit un impressionnant travail de reconstitution historique, usant de ses connaissances sur les us et coutumes romaines, sur l’organisation de l’armée impériale, sans trop se montrer didactique. Tout au plus peut-on lui reprocher un excès d’emphase.
Là où on se permettra de regimber, c’est sur la composante science-fictive de l’histoire. Clavel procède un peu par la bande, introduisant un élément anachronique — ici, un site de confinement de déchets radioactifs — dans le contexte antique. Problème : pourquoi expédier dans le passé, au cœur de ce qui deviendra plus tard l’une des régions les plus peuplées d’Europe, un site de stockage de déchets ultimes ? Le procédé manque un tantinet de logique. En tout cas, drôle de cadeau à des générations passées dont on sait que nous descendons. Une variante du meurtre du grand-père, peut-être ?
Assimilé au temple d’un dieu germain par les survivants des légions de Varus, ce lieu périlleux devient l’enjeu de toute la seconde partie du roman. Il sert de décor à une intrigue cousue de fil blanc, sous-tendue par un sentiment d’urgence et de danger quelque peu mollasson. Et ce n’est certes pas la pirouette finale, un tantinet parachutée, qui remet en question ce constat désenchanté.
Bref, Furor apparaît bien comme un demi-échec. Roman historique flirtant avec les mythes, il échoue sur son versant science-fictif, finalement assez anecdotique, ne suscitant à aucun moment la sidération escomptée par son argument de départ. Et l’on se surprend à sauter les pages. Déjà qu’elles se tournaient toutes seules…
furorFuror de Fabien Clavel – Réédition J’ai lu, 2013

Le Roi Arthur – Un mythe contemporain

Mythe issu d’une œuvre composite, née elle-même de multiples écritures et réécritures, agrégation de personnages et de thématiques variés, les récits du roi Arthur appartiennent à cette catégorie d’œuvre dont tout le monde connaît intimement quelques épisodes, sans savoir pour autant à quelle époque ils remontent.

Le Roi Arthur – Un mythe contemporain s’attache ainsi à démêler le long travail d’appropriation et de réappropriation d’un légendaire mythique par des sociétés très différentes les unes des autres. Car la figure du roi Arthur et de la cour de Camelot sont devenus les vecteurs de problématiques qui ne leur correspondaient pas à l’origine, au point de se transformer en allégorie de questions politiques et sociales.

Contributeur du site Goliard[s], animateur des séances Bobines et Parchemins, William Blanc n’est pas seulement l’un des trublions vilipendant les historiens de garde, ces tenants du roman national. Il se révèle aussi un formidable passeur, ne rechignant pas à convoquer la culture populaire pour redéfinir l’Histoire dans ses méthodes et son champs d’étude. Avec cet ouvrage documenté citant abondamment ses sources et joliment illustré, il montre d’ailleurs sa grande connaissance du sujet avec une ouverture d’esprit exemplaire. Rien ne semble en effet échapper à sa recension, ni le roman historique ni la fantasy. Via le cinéma, le roman de genre, les comics et les jeux vidéos, il s’attache à toutes les occurrences d’un mythe dont les déclinaisons épousent les préoccupations des époques qui l’ont successivement réactivé.

percevalLe Roi Arthur commence naturellement par un rappel des origines de la légende. Sur l’histoire du personnage, on renverra les curieux vers l’excellent essai de Alban Gautier cité parmi les notes de William Blanc. Cette nécessaire évocation des sources permet de comprendre comment on est passé de la figure pseudo-historique du souverain brittonique, évoquée par Nennius dans son Historia Brittonum, au roi mythique de l’époque victorienne.

De simple chef de guerre brittonique, en lutte contre les Anglo-saxons, dont l’existence semble calquée sur des modèles puisés dans la Bible ou dans la culture antique, le personnage d’Arthur se mue en roi légendaire, incarnant dans les récits du Mabinogion une forme de revanche symbolique des peuples brittoniques. Mais, il faut attendre L’Histoire des rois de Bretagne de Geoffroy de Monmouth pour que le souverain britannique devienne un mythe européen. Traduit en langue d’oïl par Wace, ce récit fondateur de l’histoire britannique connaît un grand succès dans l’aristocratie, au point de donner naissance à ce que l’on a appelé la « matière de Bretagne », essaimant jusque dans le monde germanique avec le Parzival de Wolfran Von Eschenbach. La figure arthurienne y incarne l’image idéale d’un roi arbitre entourée d’une chevalerie d’abord courtoise, puis résolument chrétienne. Le mythe opère ainsi déjà un glissement pour correspondre aux attentes de la classe dominante. Récupérée par les Plantagenêts pour asseoir leur hégémonie et leur prétention à un pouvoir impérial, la légende s’anglicise ensuite avec Thomas Malory. Le Morte Darthur devient ainsi la matrice d’une identité nationale anglaise. Un terreau dans lequel le XIXe siècle va puiser sans vergogne, après l’éclipse des XVIIe-XVIIIe siècle, inspirant la poésie de Tennyson et la peinture préraphaélite.

Sujet apprécié jusque-là uniquement dans les milieux de l’aristocratie, la légende se popularise en traversant l’Atlantique, d’abord avec Mark Twain et son Yankee du Connecticut à la cour du Roi Arthur. L’auteur propose de Camelot une vision ambivalente, critiquant de manière féroce les idéaux passéistes de la noblesse, sans épargner les tendances monarchistes de la grande bourgeoisie d’affaires américaine. Si le roman de Twain connaît un succès retentissant, y compris en URSS, le mythe lui-même s’enracine aux États-Unis, se chargeant des valeurs propres à l’exceptionnalisme américain, via une sorte de translatio imperii. Décliné en édisonades, films, comics, pièces de théâtre, voire en publicité, le mythe d’Arthur devient un prétexte pour célébrer le génie américain et sa supériorité intrinsèque. Et pendant que la chevalerie épouse les combats de l’Amérique contre le nazisme, puis le communisme, le cow-boy devient le chevalier des temps modernes, vecteur des vertus de liberté et de civilisation.

T.H. White apparaît comme la deuxième influence notable dans le processus d’américanisation de la légende arthurienne. La tétralogie de l’auteur anglais propose en effet un modèle plus conforme à l’idéal démocratique et pédagogue prôné par Kennedy et ses successeurs démocrates. La chevalerie et ses valeurs sont tournées en ridicule au profit du savoir et de la connaissance. Le film Merlin l’enchanteur, adaptation au cinéma par Walt Disney du premier tome de l’œuvre de T.H. White témoigne de cette vision.

Pendant qu’aux États-Unis, on brode autour de l’idéal fantasmé de Camelot, le débat se focalise en Grande-Bretagne sur l’historicité du mythe. Un point de vue n’étant pas sans soulever quelques problèmes identitaires. Comment en effet encenser un résistant à l’invasion anglo-saxonne dans un pays où cette ethnie et cette culture sont désormais majoritaires ? Si l’historicité d’Arthur sert d’argument à la renaissance de l’identité celte, débouchant sur un tourisme arthurien en Cornouailles, au grand dam des autonomistes, du côté anglais, on préfère se contenter du roi légendaire. La synthèse se fait finalement autour d’une romanisation d’Arthur. C’est l’acte de naissance de Lucius Artorius Castus, général romain du IIe siècle originaire de Dalmatie. Si l’hypothèse paraît fragile, elle permet cependant de sortir la figure héroïque de la lutte identitaire dont elle faisait les frais. D’autres folkloristes s’empressent d’ailleurs de l’étoffer en évoquant une possible piste sarmate. Mais tout ceci reste assez hasardeux, faute de sources fiables pour le confirmer.

Avec l’essor de la fantasy, le mythe devient une composante de la culture de masse, échappant au Moyen-Âge fantasmé pour épouser des problématiques sociétales plus contemporaines. Camelot participe ainsi à une sorte de stratégie pour réenchanter le monde, faisant échos aux préoccupations de la contre-culture et alimentant en même temps une subculture qui s’exprime dans le rock, les romans de genre, les fêtes étudiantes, les jeux vidéo et les comics. Les récits arthuriens opèrent leur révolution sexuelle, les personnages féminins prenant davantage de place. Merlin, jusque-là un peu délaissé, devient un acteur majeur du mythe, profitant sans doute aussi du succès du Seigneur des Anneaux et de son personnage emblématique Gandalf.

Entamé avec les années 1960-70, le processus se poursuit jusqu’à aboutir à une dilution du mythe dans le creuset de la mondialisation, faisant notamment l’objet de nombreux détournements. Récit d’un monde finissant empreint de nostalgie, l’utopie de Camelot se fait aussi porteuse d’espoirs. De quoi inspirer de nouveaux artistes, en quête de motifs et de légendes à tisser. De quoi aussi nourrir d’autres études cherchant à retrouver dans les divers avatars du mythe des échos de nos préoccupations présentes.

Loin d’être exhaustive, la recension de William Blanc s’efforce de dévoiler les liens, même tenus, et les influences entretenus par la légende arthurienne et un imaginaire collectif gavé d’images et de sons par l’industrie du divertissement. Un foisonnement dont il reconnaît lui-même avoir négligé certains aspects, même s’il pousse n’écarte pas.

Plaisir apprécié de l’érudit, qui y trouvera sans doute matière à moult commentaires, l’essai de William Blanc se révèle également une œuvre de vulgarisation documentée sur un sujet dont on n’a pas fini de découvrir toutes les occurrences. En cela, il apparaît comme le compagnon idéal du Arthur de Alban Gautier, un tantinet frustrant sur ce point.

libertalia-le_roi_arthur-couv_web_rvbLe Roi Arthur – Un mythe contemporain de William Blanc – Éditions Libertalia, novembre 2016