Frankenstein 1918

Si 2018 marque la fin des commémorations du centenaire de la Grande Guerre, l’année est aussi celle du bicentenaire de la parution du Frankenstein ou le Prométhée moderne de Mary Shelley. Une œuvre considérée par les spécialistes du genre comme l’un des romans précurseurs de la Science fiction. Avec Frankenstein 1918, Johan Heliot acquitte son tribut à l’autrice, tout en livrant une histoire alternative de la conflagration mondiale.

Loin des accents patriotiques ou du cérémonial mémoriel consensuel, l’auteur français imagine en effet une uchronie désabusée, faisant appel au sens éthique des générations futures pour ne pas reproduire les errements du passé. Fidèle à son goût pour l’Histoire et, à la manière des feuilletonistes, il prolonge le conflit, tout inversant ses perspectives. L’Allemagne ressort ainsi vainqueur, après avoir contraint la France à l’armistice et avoir effacé Londres sous un déluge de bombes irradiantes, déversées par des raids massifs de zeppelins. Si 1933 marque la fin de la « Guerre terminale », elle ouvre aussi une période de paix débouchant sur l’hégémonie allemande. En guise de fil directeur, nous suivons l’enquête d’un jeune intellectuel français qui, à partir de 1958, tente d’exhumer le récit resté secret d’une expérimentation secrète et avortée, menée par Winston Churchill dans les premières années du conflit. Une expérience basée sur les travaux de Victor Frankenstein qui aurait pu changer le cours de la guerre.

Frankenstein 1918 a les défauts de ses qualités. Les personnages archétypés, les rebondissements téléphonés et autres facilités narratives peuvent agacer. Heureusement, l’imagination débridée, l’intertextualité complice et les multiples clins d’œil nous poussent à l’indulgence. Johan Heliot n’usurpe pas sa réputation de raconteur d’histoires. Il met sa connaissance de l’Histoire au service d’un récit où se mêlent les personnages historiques (Winston Churchill, Ernest Hemingway, Adolf Hitler, Irène et Marie Curie) et de fiction (Victor Frankenstein), rappelant en-cela la manière d’un René Reouven. Parmi ces caractères, on retiendra surtout celui de Victor. La créature monstrueuse, le non né, régénéré à partir de plusieurs cadavres, dépasse sa condition de chair à canon, pour gagner en humanité au fil du récit, au point d’incarner la mauvaise conscience d’une humanité bien décevante. On n’oubliera pas enfin les personnages féminins qui ne se contentent pas ici de faire tapisserie, bien au contraire, elles apparaissent même comme un des moteurs du récit.

Léger, mais non dépourvu d’une certaine profondeur, Frankenstein 1918 évite fort heureusement l’écueil de la naïveté. Derrière le récit recomposé d’une histoire secrète, non officielle, affleure en effet un propos dédié au nécessaire travail de l’historien, une tâche à mille lieues du prêt à penser mémoriel des commémorations institutionnelles. Johan Heliot déroule également une réflexion sur les méfaits du pouvoir et sur la transformation des combattants en machines, une chair à canon déshumanisée, taillable et sacrifiable à merci.

Frankenstein 1918 de Johan Heliot – Éditions l’Atalante, collection « La Dentelle du Cygne », octobre 2018

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14 juillet

Après L’Ordre du jour, court récit couronné par un Goncourt bien mérité, je poursuis mon exploration de l’œuvre de Eric Vuillard avec 14 Juillet, dont le titre guère sibyllin n’entretient pas longtemps le mystère sur le sujet choisi par l’auteur.

Événement emblématique, pour ne pas dire fondateur de la Révolution, devenu accessoirement notre fête nationale par le truchement de la IIIe République, la prise de la Bastille se mue sous la plume de Eric Vuillard en un récit que n’aurait pas désavoué Restif de La Bretonne.

« Versailles est une couronne de lumière, un lustre, une robe, un décor. Mais derrière le décor, et même dedans, incrustée dans la chair du palais, comme l’essence même de ses plaisirs, grouille une activité interlope, clabaudante, subalterne. Ainsi, on trouve des fripiers partout, car tout se revend à Versailles, tous les cadeaux se remonnayent et tous les restes se remangent. Les nobles bouffent les rogatons de première main. Les domestiques rongent les carcasses. Et puis on jette les écailles d’huîtres, les os par les fenêtres. Les pauvres et les chiens récupèrent les reliefs. On appelle ça la chaîne alimentaire. »

Iconoclaste, volontiers sarcastique, 14 Juillet brosse d’une manière très imagée l’atmosphère d’un royaume de France en proie aux méfaits d’une conjoncture économique et climatique venue achever les structures vacillantes d’un régime aux abonnés absents. Des émeutes sauvagement réprimées de Réveillon à l’émotion populaire s’emparant de Paris à la veille du 14 juillet, en passant par la réunion des États généraux où l’on discourt au nom du peuple, s’enivrant de belles phrases, pendant qu’il crève de faim, l’auteur braque sa focale sur l’anecdote, le détail cocasse, dressant un portrait railleur des acteurs de ce moment crucial de l’Histoire nationale. Il accorde ainsi au peuple, le principal acteur de cette journée, toute sa considération attentive, suggérant la gouaille et la multiplicité des phrasés, des patois et autres éructations spontanées qui résonnent des faubourgs aux places parisiennes. Il met en scène le caractère besogneux et grossier de la foule, l’incohérence criminelle de ses déchaînements de colère où l’émotion prime sur la raison et où l’exaltation des acharnés se dispute la douleur des victimes. Bref, il dévoile tout un hors-champs ignoré par l’Histoire officielle qu’elle soit issue du catéchisme républicain ou du bréviaire contre-révolutionnaire.

« Paris, c’est une masse de bras et de jambes, un corps plein d’yeux, de bouches, un vacarme donc, soliloque infini, dialogue éternel, avec des hasards innombrables, de la contingence en pagaille, des ventres qui bouffent, des passants qui chient et lâchent leurs eaux, des enfants qui courent, des vendeuses de fleurs, des commerçants qui jacassent, des artisans qui triment et des chômeurs qui chôment. Car la ville est un réservoir de main-d’œuvre pas chère. Or, on apprend beaucoup, à chômer. On apprend à traîner, à regarder, à désobéir, à maudire même. Le chômage est une école exigeante. On y apprend que l’on est rien. Cela peut servir. »

14 Juillet apparaît en effet comme une entreprise de démythification salutaire et goguenarde n’épargnant rien ni personne. On y assiste d’abord, non sans un malin plaisir, à la désacralisation de la Cour et du gouvernement royal. Versailles est ainsi dépeint comme un puits sans fonds, engloutissant toutes les meilleures ressources du royaume pour entretenir l’illusion de grandeur d’une poignée de fins de race vivant hors-sol. On est témoin de la démythification de l’événement révolutionnaire lui-même, le peuple se révélant un prétexte, un faire-valoir pour les élus des États généraux, au service d’ambitions plus personnelles. Un mandant dont on ignore les véritables besoins et qui fait un peu peur pour tout dire. Des classes dangereuses avant l’heure qu’il convient de contraindre, de distraire, histoire de trouver un exutoire à leurs émotions.

Dans une langue riche, imagée et distanciée, Eric Vuillard nous réjouit de saillies drôlatiques piquantes, de descriptions hilarantes, où le grotesque se frotte au pittoresque. Il nous livre une galerie de portraits assassins, loin de l’imagerie d’Épinal des grands noms de la Révolution. Nul n’échappe ainsi à ses boutades grinçantes, ni Necker, personnage fat et antipathique, administrateur froid et hautain ayant spéculé sur la dette de la France avant d’entrer au service du roi. Encore moins Mirabeau, grosse gueule triviale, taraudée par le désir d’entrer dans l’Histoire. Ou encore Camille Desmoulins, orateur bègue, dont le discours patriotique a contribué à chauffer le badaud, déjà tout excité par les troupes mercenaires campant aux portes de la ville. Sans oublier Thuriot de la Rosière, loin de l’image du négociateur héroïque brossée par Michelet, bien au contraire malmené et houspillé par une foule hostile lui demandant des comptes après son entretien auprès de Launay. Et bien sûr, le gouverneur de la Bastille lui-même, intimement lié à la forteresse, son père ayant aussi exercé cette charge, dont la mort bien connue éclipse celle de la centaine d’insurgés, massacrés sur son ordre.

Eric Vuillard redonne ainsi au peuple de Paris le premier rôle. Une populace anonyme de gagne-petit, de sans grades, de besogneux, de vagabonds, poussés là par la colère, l’indignation, la curiosité ou le manque de chance. Il transforme la prise de la Bastille en un spectacle païen, un carnaval effrayant et sanglant, mêlant le drame au grand-guignol. Rien ne paraît planifié dans cette journée où les faits s’enchaînent cahin-caha. La peur, la chaleur, la faim, le bruissement de la rumeur et le hasard concourent au moins autant au 14 juillet que l’incurie des gouvernants, la trouille des bourgeois, le blabla des élus et leur posture, bien souvent reconstruite a posteriori, à l’image du Serment du jeu de paume de David. En fait, la prise de la Bastille se révèle multiple, fruit non d’une volonté unique, comme l’Histoire aimerait nous le laisser croire, mais d’un faisceau de volontés individuelles aux motivations dictées par la passion, le suivisme et les réflexes animaux.

14 Juillet ne trahit pas l’esprit des acteurs anonymes d’une prise de la Bastille mythifiée de façon très sage par les commentateurs bourgeois, ce peuple transformée en allégorie du progrès, entité protéiforme, paillarde, qui éructe, s’énerve, s’agite et pourtant constitue l’alpha et l’oméga de cette journée tumultueuse. Mâtin quel récit !

14 Juillet de Eric Vuillard – Éditions Actes Sud, collection « Un endroit où aller », août 2016

Hével

Gus et André se sont trouvés dans la rue, un peu par hasard. André, l’aîné, ancien résistant et routier pour un salaire à faire peur. Gus, le jeunot, sorti de la dèche grâce à l’amitié quasi-filiale avec André. Les deux taillent désormais la route ensemble, sur les départementales et les nationales du Jura, au volant d’un vieux clou aux essieux fatigués et aux pneus rétamés, à la recherche de fret pour pouvoir survivre. Par tout temps, qu’il neige ou verglace, ils roulent dans leur petit coin de France, proche de la Suisse, en rêvant à d’autres horizons. Mais, l’horizon est sombre en ce début d’année 1958. Ça veut courir les filles de l’air de l’autre côté de la Méditerranée. Ça mitraille dans l’Aurès, ça surine dans le Djebel. André a déjà perdu un frère du côté du bled. Depuis, l’ancien résistant hait les Arabes. Pour Gus, c’est moins clair. Des trucs pas très sains crapahutent dans sa caboche. Des images inquiétantes qu’il s’efforce de combattre. Mais, ses pulsions l’effraient un peu. Il a le sang chaud et se montre bagarreur. Et puis, il y a l’autre, ramassé au bord de la route qui semble leur coller aux basques. Faudrait pas qu’il lui pique sa place auprès d’André.

En dépit de sa taille, le nouveau roman de Patrick Pécherot procure un maximum d’effet. Le récit de ce drame à hauteur d’homme joue en effet une petite musique intime, entêtante, nous plongeant dans la mémoire et les circonvolutions torturées de l’esprit humain. Les personnages de Hével vivent dans un monde illusoire, absurde, au sens donné par Camus. Étrangers à une existence dont le sens leur échappe, ils n’appartiennent pas à cette engeance imbuvable, celle des héros dont on loue les faits d’arme. Ils évoluent dans un environnement banal, bien éloigné de celui des archétypes insupportables, les certitudes chevillées à la carcasse, sûrs de leur bon droit et de leur Cause. Non, ils relèvent plutôt du genre à partir au chagrin tous les matins, à oublier l’âpreté de l’existence dans un café serré ou un ballon de rouge qui pique. Du genre à s’enferrer dans leurs erreurs par principe ou par peur de déchoir dans le regard du copain. Contre l’évidence même. Du genre à céder à la colère, à suivre le mouvement, quitte à le regretter ensuite. Du genre humain, dans l’acception la plus banale du terme.

Hével se frotte également à la sale guerre, celle qu’on a longtemps refusé de nommer, préférant qualifier ce qui se passait en Algérie d’événements ou d’opération de maintien de l’ordre. Écartant le manichéisme, celui des porteurs de valises préférant absoudre le FLN de ses crimes ou celui des patriotes jugeant la torture comme un mal nécessaire, Patrick Pécherot emprunte les chemins de traverse, nous faisant toucher du doigt l’ambivalence de l’esprit humain, ses atermoiements, son aveuglement et sa capacité à justifier l’innommable. Hével apparaît ainsi comme un concentré d’humanité où la grandeur côtoie les saloperies, souvent dans le même être.

Pour exprimer ce propos nuancé, Patrick Pécherot use d’une écriture pointilliste, où langue et narration se conjuguent avec bonheur pour immerger le lecteur dans les pensées des personnages. Un Show don’t tell gouailleur et sacrément addictif, conférant au roman une atmosphère palpable et irrésistible. L’auteur nous dévoile ainsi mille vérités fluctuantes et l’on vagabonde dans les méandres de la mémoire du narrateur, livré à ses caprices et aux hasards de ses réminiscences. Quant aux faits et à l’intrigue, laissons-les aux maniaques d’une littérature de géomètres et de boutiquiers.

Hével tient donc plus de Camus que de Sartre. Et l’on aimerait croire que l’engeance humaine finisse par choisir la justice plutôt que sa mère, lui préférant la raison à la passion. Dans un monde idéal, peut-être ?

Hével de Patrick Pécherot – Éditions Gallimard, collection « Série noire », avril 2018

Le Dernier chant des Sirènes

Si l’on connaît surtout Poul Anderson pour son œuvre science-fictive, l’auteur américain n’a pas pour autant dédaigné la fantasy, recherchant son inspiration du côté de l’histoire médiévale et de la mythologie scandinave. Le Dernier Chant des Sirènes ne figure pas parmi ses titres les plus mémorables. Du moins, s’il faut chercher un peu, des romans comme Trois Cœurs, trois lions, La Saga de Hrolf Kraki ou encore Tempête d’une nuit d’été viennent plus facilement à l’esprit. Paru jadis au Fleuve noir dans sa collection « Les Best-sellers », le roman est issu de la novella The Merman’s Children, disponible dans nos contrées sous le titre Les enfants du nixe (cf Le Manoir des Roses, Le livre d’or de la science-fiction), et de la nouvelle The Tupilak.

Passé un prologue faisant un peu pièce rapportée, le récit débute au Danemark dans la cité sous-marine de Liri où vivent paisiblement des nixes, variante scandinave de nos ondins. Suite à l’exorcisme d’un religieux trop zélé, ses habitants sont dispersés. La majorité des survivants suit son roi dans un périple qui les fait échouer sur la côte dalmate. Les autres, les quatre enfants du roi, des hybrides nés de l’union avec une humaine, restent en arrière, le temps de trouver à la cadette un refuge. Confiée aux bons soins d’un prêtre, elle accepte finalement le baptême, troquant aussitôt ses origines et souvenirs contre une âme immortelle. L’irréversibilité du processus oblige sa fratrie à lui procurer l’argent nécessaire pour faire un bon mariage, lui évitant ainsi le célibat et la réclusion monacale. Ils s’embarquent alors dans une chasse au trésor avec l’aide d’une femme de petite vertu.

Si la thématique du Dernier Chant des Sirènes n’est pas sans rappeler la manière de Thomas Burnett Swann, transposée bien sûr ici dans l’Europe chrétienne des XIIIe et XIVe siècle, le ton se veut beaucoup moins sensuel et nostalgique. Poul Anderson se place résolument du côté de l’Histoire, nous racontant le crépuscule d’un âge où le merveilleux côtoyait la civilisation. Et si l’atmosphère se fait plus sombre, lorgnant vers une fantasy héroïque, nul manichéisme ne vient entacher le propos. Les créatures de la féerie ne doivent pas s’effacer, comme un archaïsme ou un reliquat de superstition à éradiquer. Elles peuvent jouer leur rôle sans se poser de questions, ou opter librement pour la fusion au sein de l’humanité, contribuant ainsi à son évolution. Un cheminement dont l’un des personnages pressent qu’il conduira l’homme à élucider tous les mystères, jusqu’à ceux de la foi, et à dépasser les limites du globe terrestre pour atteindre les étoiles.

Toutefois, malgré le progressisme du propos, on ne peut s’empêcher de trouver le récit un tantinet décousu. On sent bien que l’auteur américain a voulu donner plus d’ampleur à la novella éponyme, lui adjoignant des épisodes supplémentaires qui mettent en scène d’autres créatures issues des mythologies scandinave, slave et inuit. Le périple des survivants de Liri et des enfants de son roi sert par conséquent de prétexte à une juxtaposition d’aventures, entre Groenland, Danemark et Dalmatie, marquées par les rencontres avec l’ultime selkie, un tupilak et une variante de roussalka. Malheureusement, le fil directeur unissant les deux arcs narratifs apparaît pour le moins tenu, quand il ne semble pas un peu forcé. Ajoutons à cela une traduction guère convaincante, où l’on mélange notamment les souverains danois.

Bref, si à bien des égards Le Dernier Chant des sirènes s’apparente à une lecture distrayante, on ne le retiendra pas parmi les indispensables de l’auteur américain. Ou alors, on se contentera de lire la novella Les enfants du nixe.

Le Dernier Chant des Sirènes (The Merman’s Children, 1979) de Poul Anderson – Éditions Fleuve noir, collection Les Best-sellers n°1 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Michel Lodigiani)

Une balle de colt derrière l’oreille

À la mort de son beau-père, Antoine Lacoste hérite d’une clé lui donnant accès au coffre-fort conservé dans le bureau de la maison familiale. Étonné par cette dernière volonté, il y découvre d’abord un Colt 45, accompagné d’une cartouche enveloppée dans une peau de chamois. Puis, une liste de onze noms, pour la plupart des surnoms. Enfin, un petit carnet à spirale portant deux fois la mention en capitale d’imprimerie LUI COLLER UNE BALLE DE COLT DERRIÈRE L’OREILLE.

Intrigué, Antoine ne s’explique pas le legs de son aîné. Certes, il a toujours éprouvé pour celui-ci un respect teinté d’une certaine crainte, celle que suscite le mystère. Mais, pas au point de ne pas apprécier la franchise et la rudesse sans détour du bonhomme à qui il donnait du Bruneau, en réponse à son injonction amicale. Souriant et taiseux, son beau-père l’a toujours considéré avec bienveillance, comme un gosse dont la naïveté amuse. De sa vie, Antoine ne connaissait guère que les généralités. Une existence dont la plus grande partie a été donnée à la guerre. Capitaine de la Légion étrangère, ancien résistant, survivant de Buchenwald, engagé en Indochine où il a éprouvé dans sa chair une nouvelle fois l’inhumanité des camps après la défaite de Diên Biên Phu, Bruneau a en effet toujours gardé le secret sur les détails de son passé. Aussi, le contenu du coffre pique-t-il la curiosité du gendre. Et, de fil en aiguille, ses investigations lui font côtoyer l’itinéraire de Georges Boudarel.

« Mais toi, Simon, tu aurais aimé être… Enfin… t’engager dans la Légion étrangère ? Il jeta sa cigarette d’une pichenette au milieu de la rue. Moi ? Jamais de la vie ! Je ne vais pas abîmer une mythologie en la transformant en réalité. Il écrasa son mégot sur l’asphalte désert. Tu vois, j’adore les romans de Chesbro, je suis fan de Mongo, mais je n’ai jamais voulu devenir nain-karatéka-professeur de criminologie. »

Ne tergiversons pas. Une balle de colt derrière l’oreille est une enquête, au sens historique du terme, doublée d’un roman sur la mémoire. En somme, un romenquête tournant autour de la personnalité controversée de Georges Boudarel, ancien militant communiste ayant œuvré dans les camps de rééducation du Viêtminh. En 1991, l’affaire Boudarel éclate sur fond d’effondrement du communisme, lorsque le personnage, revenu en France à l’occasion de l’amnistie de 1966, puis devenu ensuite professeur d’université, est dénoncé par un ancien combattant d’Indochine pendant un colloque. En dépit d’un combat judiciaire et politique acharné, l’affaire ne débouche finalement à l’époque que sur un non-lieu, la prescription étant passée par là. Pour se faire une idée, les éventuels curieux pourront toujours consulter cette émission.

Roman sur la mémoire, en particulier la mémoire de la guerre d’Indochine, Une balle de colt derrière l’oreille questionne le thème de l’engagement, tant en politique que du point de vue militaire. Frank Lanot ne cherche pas à faire le procès du communisme. Pour autant, il n’exonère pas cette idéologie de ses tendances totalitaires, cette foi aveugle, cette volonté absolue de forger un homme nouveau, quitte à écraser tous ceux ne rentrant pas dans le moule. De même, il ne dresse pas un tableau idyllique du colonialisme, cette doctrine héritée du XIXe siècle, dont les apports matériels ne compensent pas l’injustice intrinsèque. Une balle de colt derrière l’oreille relève d’une toute autre philosophie de l’Histoire, celle où les faits demeurent frappés du sceau de l’ambivalence et de la complexité, jamais univoques mais toujours multiformes, nuancés ou dictés par les circonstances et les liens de camaraderie. Il nous confronte à un dilemme vieux comme la civilisation et auquel le XXe siècle a donné une ampleur sinistre. Est-il acceptable de faire le mal au nom d’un bien ?

Indépendamment de l’intelligence du propos, j’ai retrouvé enfin dans Une balle de colt derrière l’oreille la langue riche et précise, jouant sur les mots et les différents registres de langage, mêlée d’allusions à la littérature – en vrac, Malraux, Camus, Hugo et d’autres – ou à la musique et au cinéma, de mon professeur de français au lycée. Un enseignant que je ne suis pas prêt d’oublier, lui devant sans doute mon goût pour la lecture.

Une balle de colt derrière l’oreille de Frank Lanot – Le Passeur éditeur, collection « poche », janvier 2018

L’Ordre du Jour

Amateur de SF, de romans noirs et autres bizarreries, je ne rechigne cependant pas à lire des ouvrages plus consensuels. Il m’arrive même de choisir des prix littéraires, comble de l’embourgeoisement ! L’Ordre du Jour d’Eric Vuillard a été récompensé en 2017 par le prix Goncourt, excusez du peu ! Depuis belle lurette, je m’étais promis de lire un titre de l’auteur français, mon petit doigt s’étant laissé dire qu’il revisitait l’Histoire à l’aune d’une plume érudite et ironique. Promesse tenue, dont je retire de surcroît un sentiment de jubilation mais aussi d’accablement, comme on va le voir.

L’Ordre du Jour raconte d’une manière peu académique le naufrage prévisible et pourtant inexorable des démocraties européennes face aux coups de force de la dictature nazie dans les années 1930, de la mise en place du régime au lendemain du 30 janvier 1933, jusqu’à l’Anschluss, moment fort du récit dont Eric Vuillard explore le hors-champs non sans une certaine malice.

Au-delà de la limpidité du propos, l’ouvrage est un curieux objet, ne relevant ni de la fiction ni de l’essai historique. De cet entre-deux naît un récit puisant dans l’Histoire la matière de sa dramaturgie. Eric Vuillard a en effet parfaitement compris la part tragique que recèle l’enchaînement des faits historiques. Il en révèle la contingence et l’aspect propagandiste de sa cristallisation dans la mémoire collective, la Grande Histoire étant bien souvent aux yeux des politiques une manière de masquer la bassesse, l’aveuglement et la lâcheté des hommes.

Dans L’Ordre du Jour, Eric Vuillard commente les coulisses bêtement humaines du jeu politique des années 1930, livrant les faits à son analyse grinçante. Il tourne en dérision les événements pour en pointer le côté tragique, désespérant, ou plus simplement comique. Il dresse aussi le portrait de quelques personnages éminents dont il s’efforce de gommer la patine historique pour révéler l’humanité brute. Adolf Hitler, bien sûr, dont la personnalité névrotique oscille entre la rage vociférante et une attitude affable, voire polie avec ses interlocuteurs. Goering, dont le goût prononcé pour les uniformes de fantaisie et la morphinomanie se conjuguent aux désordres mentaux, nourrissant ses penchants suicidaires. Mais aussi, Keitel, Ribbentrop

Mais, Eric Vuillard ne se limite pas aux personnages les plus connus. Il étend le spectre de son étude aux seconds rôles. Le chancelier autrichien Schuschnigg, petit dictateur de pacotille qui a cru opposer au national-socialisme un national-catholicisme aux apparences plus policées. Arthur Seyss-Inquart, zélé second couteau, antisémite bon teint et laquais dévoué du nazisme en Autriche, puis par la suite aux Pays-Bas, ce qui lui vaudra le grade de Gruppenführer dans la SS et la peine de mort à Nuremberg. Sans oublier les vingt-quatre représentants du grand patronat allemand dont l’identité se confond avec leur raison sociale. Les Krupp, BASF, Bayer, Agfa, IG Farben, Siemens, Allianz, Telefunken… Des noms anodins contribuant encore à notre quotidien et que l’on associe plus guère à l’ignominie du nazisme auquel ils ont amplement contribué.

Bref, L’Ordre du Jour apparaît comme une comédie humaine absurde qui laisse sans voix. Un récit pétri de lâcheté, de vulgarité et d’actes mesquins, rythmé par la folie homicide des nazis, leur brutalité et l’hypocrisie politique des dirigeants européens. À l’heure d’une Europe tiraillée entre les populismes et des classes dirigeantes sans idéal politique, lire Eric Vuillard semble plus que jamais salutaire.

L’Ordre du Jour de Eric Vuillard – Éditions Actes Sud, collection « Un endroit où aller », 2017

Votre fumée montera vers le ciel

Bien connu dans le milieu du polar pour ses nombreux romans, Joseph Bialot est aussi un ancien déporté du camp d’Auschwitz. Une destination qui ne lui a pas été fatale, même si le système concentrationnaire s’est efforcé de l’effacer comme ses nombreux autres coreligionnaires. Arrêté à Grenoble en juillet 1944, puis déporté en Pologne le 11 août, il reste interné jusqu’à la libération du camp en janvier 1945, échappant à la mort par miracle. De cette expérience traumatisante, il tire C’est en hiver que les jours rallongent, témoignage à hauteur d’homme, écrit pour conserver la mémoire de l’événement, même s’il confie dans la préface n’entretenir guère d’illusion quant aux leçons de l’Histoire… Il a lui-même attendu plus de cinquante ans pour le faire, après une longue période de résilience et de reconstruction personnelle, conscient qu’il n’existe pas de mots pour décrire l’horreur concentrationnaire. Une impression confirmée par la préface de la seconde édition de l’ouvrage, publié par les éditions de l’Archipel en 2011, sous le titre Votre fumée montera vers le ciel.

« Je crois que ma mère a, peut-être, pressenti le vide sidéral dans lequel ont vécu les déportés. (…) elle fêtait mon anniversaire deux fois par an, le 10 août pour l’état civil, lorsqu’elle m’a mis au monde, et le 27 janvier, jour de ma libération, date de ma sortie du monde. Elle n’a jamais posé de questions mais restait, les yeux mi-clos, totalement silencieuse, s’imprégnant de mes pauvres mots de tous les jours (…).»

Votre fumée montera vers le ciel (C’est en hiver que les jours rallongent) propose une collection d’instantanées. Des clichés issus de la mémoire de Joseph Bialot et dont le dégradé de gris n’incite guère à la mélancolie. Bien au contraire, il dévoile le quotidien concentrationnaire des kommandos, cette main-d’œuvre vouée à l’effacement, avec la mort comme unique perspective d’avenir. Une paire de chaussures, les brimades des kapos, les humiliations, le travail éreintant, la menace permanente de la sélection, mais aussi l’absurdité d’un système qui fait dresser un sapin sur la place d’appel pour fêter Noël. Et, la faim omniprésente qui ravale l’être humain à un paquet de réflexes, tiraillé par l’instinct de survie. En quelques mots et anecdotes, il reconstitue l’ordinaire du déporté, tentant d’en livrer un aperçu forcément atténué, même s’il demeure poignant.

Oscillant sans cesse entre la période de son internement à Auschwitz, sa libération en 1945 et sa difficile résurrection, l’ouvrage révèle aussi le douloureux processus de résilience de Joseph Bialot. Un processus qu’il n’est jamais parvenu à mener à son terme, restant une ombre parmi les autres, mais échappant au suicide comme ultime tentative pour échapper à la culpabilité d’avoir survécu.

Et après… Le titre de la préface de la réédition de 2011 résonne de manière sinistre. Joseph Bialot y livre quelques réflexions désabusées sur l’humanité. Des hommes et femmes qui ne semblent avoir tirés aucun enseignement du génocide, s’enferrant dans le cortège de mauvais augure du sectarisme, du nationalisme, de l’antisémitisme, du racisme et de l’intolérance, en général. Un terreau fertile pour les charniers du futur. Les libérateurs d’hier sont ainsi devenus les complices des nouveaux génocidaires, voire les bourreaux. In girum imus nocte ecce et consumimur igni.

A la fois témoignage et hommage aux survivants n’ayant pu surmonter leur traumatisme, Votre fumée montera vers le ciel (C’est en hiver que les jours rallongent) est l’œuvre d’un homme hanté qui n’est jamais vraiment sorti des camps, marqué à la fois dans sa chair et son esprit par une expérience indicible. Bref, voici une œuvre indispensable pour ne pas oublier la Shoah, cet événement à l’aune duquel on évalue désormais toutes les tueries.

« Les SS ont gagné parce que, après Auschwitz, les Juifs seront assimilés au conformisme général et uniformisés par la nationalité, la conversion ou Eretz Israël, et voilà pourquoi le Lager termine une épopée de quarante siècles. Mais le triomphe de l’Ordre noir tient surtout dans le fait qu’il a relativisé le meurtre, fait de l’assassinat une statistique, banalisé la torture, le crime collectif, inventé la mort globale, celle des hommes et de leur culture. Et ça, les humains ne l’oublieront pas, ça leur plaît ! Trop ! Beaucoup trop ! Voir les informations du jour… »

Votre fumée montera vers le ciel (C’est en hiver que les jours rallongent) de Joseph Bialot – Réédition Pocket, novembre 2016.