Semper Lupa

Et si ? Du refrain connu par tous les amateurs d’uchronie, Meddy Ligner tire un recueil formé de douze nouvelles composant une continuité historique alternative. Il choisit ainsi de faire durer l’Empire romain au-delà du terme connu dans les manuels d’Histoire, imaginant plusieurs divergences pour expliquer sa pérennité.

Dans Semper Lupa, les deux monothéismes, christianisme et islam, sont rapidement éliminés au profit des multiples cultes et syncrétisme religieux animant la vie civique romaine. Celle-ci est d’ailleurs revivifiée par une série de lois, permettant à l’Empire de surmonter la crise du IIIe siècle et même de porter ses frontières jusqu’aux confins des plaines de Russie et du Caucase. Repoussant les raids scandinaves puis l’invasion mongole, l’Empire consolide ensuite ses positions, en construisant de longs limes gardés par des garnisons de peuples alliés.

De ces divergences découlent une géopolitique alternative qui voient les Romains découvrir l’Amérique, puis coloniser sa partie nord, au voisinage des empires amérindiens. Obligé de composer avec d’autres civilisations (Aztèques, Incas, Chine, royaumes africains…), l’Empire connaît ensuite une sorte de guerre froide avec son ancienne colonie américaine, devenue libre après un épisode de guerre civile. Meddy Ligner achève son histoire éternelle de Rome, par un épilogue rejouant le mythe fondateur sous d’autres cieux, manière de mêler les conceptions cycliques et progressistes de l’Histoire.

Du point de vue technologique, on retrouve peu ou prou la même évolution que dans notre propre histoire, avec quelques différences chronologiques, une fois opérée la transposition dans notre calendrier. Le christianisme n’ayant pas eu droit de cité, c’est en effet la fondation de l’Urbs qui sert de point de départ. L’innovation et les découvertes ne sont pas négligées, même si du point de vue vestimentaire, la mode semble se limiter très longtemps à la toge. C’est d’ailleurs, l’un des points faibles du recueil, l’art et la culture semblant avoir basculé dans un angle mort de l’Histoire, ou du moins ne paraissent pas avoir connu d’évolution notable. Un fait étonnant que l’on peut déplorer. Mis à part ce léger bémol, Meddy Ligner ne néglige pas les transformations sociales provoquées par les progrès scientifiques, débouchant sur un printemps des peuples assez semblable à celui connu par l’Europe dans notre Histoire. Bref, si tout n’est pas parfait, l’ensemble se révèle documenté, parfois un tantinet didactique, sérieux et finalement assez vraisemblable.

Hélas, du point de vue narratif Semper Lupa paraît moins convaincant. Certaines nouvelles semblent inabouties, voire carrément conventionnelles, ne servant que de prétexte pour illustrer l’évolution historique. Meddy Ligner fait se rencontrer Grande et petite Histoire, focalisant son attention sur des anonymes au détriment des personnages historiques. Un choix différent de celui adopté par Robert Silverberg, dont le recueil Roma Aeterna creuse le même sillon historique. Parmi les douze nouvelles, je retiendrais surtout « Les Chemins d’Antioche » où l’auteur s’amuse avec l’uchronie personnelle, « Dans les plaines de Pannonie » où il revient sur les terres de son précédent roman Les Roses de Karakorum avec un dénouement différent, et enfin « Aussi limpide que l’eau des rivières » où l’on apprend ce que sont devenus les Scandinaves ayant refusé de plier devant Rome. Pour le reste, les nouvelles manquent toute d’un petit surcroît de chair, un petit quelque chose les faisant passer dans la catégorie des textes cherchant à raconter une histoire.

Au final, bilan mitigé pour Semper Lupa. Mais aussi des raisons d’espérer du meilleur.

Semper Lupa – L’histoire éternelle de Rome de Meddy Ligner – Éditions Armada, mars 2017 (version numérique)

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Le Châtiment des Flèches

Plaine hongroise aux alentours de l’An 1000. La Puszta s’apprête à résonner du fracas des armes car Géza, le fejedelem, autrement dit le prince suprême des tribus magyares, vient de mourir, laissant un embryon de royaume en héritage à son fils Istvàn. Aussitôt les vezérs se dressent contre le nouveau souverain. Le plus éminent parmi eux, Koppany, conteste déjà son pouvoir en vertu de la tradition des sept tribus, revendiquant le titre et l’autorité suprême et rejetant l’influence grandissante de la religion chrétienne. Il tente d’unir ceux que l’on surnomme les magyars noirs contre les fidèles d’Istvàn, rejouant l’éternel conflit entre la liberté et l’ordre. Autant dire un combat perdu d’avance…

Longtemps, j’ai lu beaucoup de fantasy, alignant avec gourmandise les trilogies, pentalogies, décalogies et autres cycles comme autant de petits pains au chocolat. Et puis, je me suis lassé… La faute à une BCF percluse de stéréotypes se contentant de reproduire des mêmes poncifs ad nauséam, voire pire, troquant le merveilleux contre un « réalisme » cru sorti du caniveau. En somme, de la fantasy entre gris clair et gris foncé (spéciale dédicace aux fans de J.-J. Goldman). Autant lire un roman noir plutôt que ces histoires de brigands encapuchonnés et d’aristocrates pervers et manipulateurs.

Bref, j’ai abandonné sans état d’âme les quêtes pour adolescent boutonneux, renonçant avec soulagement au registre pompier des épopées clinquantes dont l’aspect répétitif avait fini par me pomper l’air, et j’ai opté pour la parcimonie, privilégiant désormais  l’originalité, le borderline assumée ou plus classiquement pour le patrimonial.

Le Châtiment des Flèches relève de cette parcimonie et, pour le coup, l’objet se révèle une bonne pioche. Ayant déjà lu Furor, un demi-échec à mon avis, je connaissais le goût de Fabien Clavel pour l’Histoire. Avec Le Châtiment des Flèches, l’auteur français entreprend de réécrire l’histoire de la fondation du royaume de Hongrie, reprenant à son compte le légendaire magyar pour le transmuer en récit épique et tragique.

S’il ne fait pas montre d’une folle originalité dans le traitement de l’intrigue Le Châtiment des Flèches, Fabien Clavel réussit pourtant son pari, mêlant avec un grand naturel les ressorts de la fantasy, principalement la magie, au récit des chroniques étudiées par les historiens. Avec cette « matière de Hongrie », l’auteur brode une histoire familiale, matinée de trahison, où tous les personnages, y compris féminins, incarnent leur rôle avec conviction et fatalisme. Et, s’il ne fait pas l’économie d’une grandiloquence parfois un tantinet maladroite, il se montre au final assez convaincant dans ce récit de la fin d’un monde, celui des tribus des steppes confrontées à la naissance de l’État hongrois, épaulé par l’Église catholique. Deux puissances guère partageuses et sans doute plus attachées aux vertus de l’ordre et de l’obéissance qu’à la liberté et à l’indépendance.

Bref, voici un roman fort sympathique, qui se lit tout seul si l’on n’attache pas trop d’importance aux détails, et dont le souffle épique apporte un peu de fraîcheur sur l’univers de la fantasy francophone. Ce n’est déjà pas si mal.

chatiment_flechesLe Châtiment des Flèches de Fabien Clavel – Réédition en poche, J’ai lu, mars 2012

Furor

Avec Furor, roman d’aventure digne d’une série B, Fabien Clavel convoque sous les auspices de l’Histoire, la Grande, une vision à faire verdir le plus fervent défenseur du nucléaire. Certes, la classification en pur divertissement peut paraître défavorable pour un ouvrage dont l’auteur n’a pas à rougir. Mais, on va le voir, Furor ne se révèle être rien d’autre qu’une distraction plaisante dont les pages — selon la formule consacrée — se tournent toutes seules. Entrons maintenant dans le vif du sujet.
Ce siècle avait neuf ans. L’empire remplaçait la république, déjà Auguste perçait sous Octave… Pourtant, d’irréductibles Germains résistent encore et toujours à l’envahisseur. Trois légions, la fine fleur de Rome, sont envoyées pour les mater et assurer la Pax romana en des terres éloignées de tout, même des dieux civilisés. A leur tête, Varus, gouverneur de la province de Germanie et général expérimenté. Un proche d’Auguste. On connaît la suite…
Attirées dans un guet-apens par Arminius, un barbare ayant trahi son allégeance à Rome, les trois légions sont massacrées dans les bois de Teutobourg. Un désastre vengé par la suite par Germanicus — il y gagnera son surnom — et n’étant pas sans rapport avec l’abandon définitif du projet de grande province de Germanie.
Sur cette trame historique scrupuleusement respectée — les érudits apprécieront — , Fabien Clavel brode un thriller historique saupoudré de SF. En effet, une tension sourde, un sentiment de péril diffus imprègnent les pages de Furor. Immergé au milieu des légionnaires, on suit pas à pas leur marche vers la mort. Entouré par les arbres menaçants, les caliges engluées dans la boue, sous une pluie permanente, on assiste à la débâcle via les points de vue de quatre personnages. Marcus Caelius, centurion dont on apprend dans la postface qu’il s’inspire d’une stèle funéraire, par ailleurs seule source archéologique attestée sur la bataille de Teutoburg, Caius Pontius — futur Pilatus — , tribun issu de l’aristocratie équestre, le vénateur Longinus, et enfin la louve Flavia, unique élément féminin du récit, et accessoirement repos du guerrier, comme ses consœurs prostituées. Avec un regard n’étant pas sans rappeler celui de la série Rome, Fabien Clavel accomplit un impressionnant travail de reconstitution historique, usant de ses connaissances sur les us et coutumes romaines, sur l’organisation de l’armée impériale, sans trop se montrer didactique. Tout au plus peut-on lui reprocher un excès d’emphase.
Là où on se permettra de regimber, c’est sur la composante science-fictive de l’histoire. Clavel procède un peu par la bande, introduisant un élément anachronique — ici, un site de confinement de déchets radioactifs — dans le contexte antique. Problème : pourquoi expédier dans le passé, au cœur de ce qui deviendra plus tard l’une des régions les plus peuplées d’Europe, un site de stockage de déchets ultimes ? Le procédé manque un tantinet de logique. En tout cas, drôle de cadeau à des générations passées dont on sait que nous descendons. Une variante du meurtre du grand-père, peut-être ?
Assimilé au temple d’un dieu germain par les survivants des légions de Varus, ce lieu périlleux devient l’enjeu de toute la seconde partie du roman. Il sert de décor à une intrigue cousue de fil blanc, sous-tendue par un sentiment d’urgence et de danger quelque peu mollasson. Et ce n’est certes pas la pirouette finale, un tantinet parachutée, qui remet en question ce constat désenchanté.
Bref, Furor apparaît bien comme un demi-échec. Roman historique flirtant avec les mythes, il échoue sur son versant science-fictif, finalement assez anecdotique, ne suscitant à aucun moment la sidération escomptée par son argument de départ. Et l’on se surprend à sauter les pages. Déjà qu’elles se tournaient toutes seules…
furorFuror de Fabien Clavel – Réédition J’ai lu, 2013

Le Roi Arthur – Un mythe contemporain

Mythe issu d’une œuvre composite, née elle-même de multiples écritures et réécritures, agrégation de personnages et de thématiques variés, les récits du roi Arthur appartiennent à cette catégorie d’œuvre dont tout le monde connaît intimement quelques épisodes, sans savoir pour autant à quelle époque ils remontent.

Le Roi Arthur – Un mythe contemporain s’attache ainsi à démêler le long travail d’appropriation et de réappropriation d’un légendaire mythique par des sociétés très différentes les unes des autres. Car la figure du roi Arthur et de la cour de Camelot sont devenus les vecteurs de problématiques qui ne leur correspondaient pas à l’origine, au point de se transformer en allégorie de questions politiques et sociales.

Contributeur du site Goliard[s], animateur des séances Bobines et Parchemins, William Blanc n’est pas seulement l’un des trublions vilipendant les historiens de garde, ces tenants du roman national. Il se révèle aussi un formidable passeur, ne rechignant pas à convoquer la culture populaire pour redéfinir l’Histoire dans ses méthodes et son champs d’étude. Avec cet ouvrage documenté citant abondamment ses sources et joliment illustré, il montre d’ailleurs sa grande connaissance du sujet avec une ouverture d’esprit exemplaire. Rien ne semble en effet échapper à sa recension, ni le roman historique ni la fantasy. Via le cinéma, le roman de genre, les comics et les jeux vidéos, il s’attache à toutes les occurrences d’un mythe dont les déclinaisons épousent les préoccupations des époques qui l’ont successivement réactivé.

percevalLe Roi Arthur commence naturellement par un rappel des origines de la légende. Sur l’histoire du personnage, on renverra les curieux vers l’excellent essai de Alban Gautier cité parmi les notes de William Blanc. Cette nécessaire évocation des sources permet de comprendre comment on est passé de la figure pseudo-historique du souverain brittonique, évoquée par Nennius dans son Historia Brittonum, au roi mythique de l’époque victorienne.

De simple chef de guerre brittonique, en lutte contre les Anglo-saxons, dont l’existence semble calquée sur des modèles puisés dans la Bible ou dans la culture antique, le personnage d’Arthur se mue en roi légendaire, incarnant dans les récits du Mabinogion une forme de revanche symbolique des peuples brittoniques. Mais, il faut attendre L’Histoire des rois de Bretagne de Geoffroy de Monmouth pour que le souverain britannique devienne un mythe européen. Traduit en langue d’oïl par Wace, ce récit fondateur de l’histoire britannique connaît un grand succès dans l’aristocratie, au point de donner naissance à ce que l’on a appelé la « matière de Bretagne », essaimant jusque dans le monde germanique avec le Parzival de Wolfran Von Eschenbach. La figure arthurienne y incarne l’image idéale d’un roi arbitre entourée d’une chevalerie d’abord courtoise, puis résolument chrétienne. Le mythe opère ainsi déjà un glissement pour correspondre aux attentes de la classe dominante. Récupérée par les Plantagenêts pour asseoir leur hégémonie et leur prétention à un pouvoir impérial, la légende s’anglicise ensuite avec Thomas Malory. Le Morte Darthur devient ainsi la matrice d’une identité nationale anglaise. Un terreau dans lequel le XIXe siècle va puiser sans vergogne, après l’éclipse des XVIIe-XVIIIe siècle, inspirant la poésie de Tennyson et la peinture préraphaélite.

Sujet apprécié jusque-là uniquement dans les milieux de l’aristocratie, la légende se popularise en traversant l’Atlantique, d’abord avec Mark Twain et son Yankee du Connecticut à la cour du Roi Arthur. L’auteur propose de Camelot une vision ambivalente, critiquant de manière féroce les idéaux passéistes de la noblesse, sans épargner les tendances monarchistes de la grande bourgeoisie d’affaires américaine. Si le roman de Twain connaît un succès retentissant, y compris en URSS, le mythe lui-même s’enracine aux États-Unis, se chargeant des valeurs propres à l’exceptionnalisme américain, via une sorte de translatio imperii. Décliné en édisonades, films, comics, pièces de théâtre, voire en publicité, le mythe d’Arthur devient un prétexte pour célébrer le génie américain et sa supériorité intrinsèque. Et pendant que la chevalerie épouse les combats de l’Amérique contre le nazisme, puis le communisme, le cow-boy devient le chevalier des temps modernes, vecteur des vertus de liberté et de civilisation.

T.H. White apparaît comme la deuxième influence notable dans le processus d’américanisation de la légende arthurienne. La tétralogie de l’auteur anglais propose en effet un modèle plus conforme à l’idéal démocratique et pédagogue prôné par Kennedy et ses successeurs démocrates. La chevalerie et ses valeurs sont tournées en ridicule au profit du savoir et de la connaissance. Le film Merlin l’enchanteur, adaptation au cinéma par Walt Disney du premier tome de l’œuvre de T.H. White témoigne de cette vision.

Pendant qu’aux États-Unis, on brode autour de l’idéal fantasmé de Camelot, le débat se focalise en Grande-Bretagne sur l’historicité du mythe. Un point de vue n’étant pas sans soulever quelques problèmes identitaires. Comment en effet encenser un résistant à l’invasion anglo-saxonne dans un pays où cette ethnie et cette culture sont désormais majoritaires ? Si l’historicité d’Arthur sert d’argument à la renaissance de l’identité celte, débouchant sur un tourisme arthurien en Cornouailles, au grand dam des autonomistes, du côté anglais, on préfère se contenter du roi légendaire. La synthèse se fait finalement autour d’une romanisation d’Arthur. C’est l’acte de naissance de Lucius Artorius Castus, général romain du IIe siècle originaire de Dalmatie. Si l’hypothèse paraît fragile, elle permet cependant de sortir la figure héroïque de la lutte identitaire dont elle faisait les frais. D’autres folkloristes s’empressent d’ailleurs de l’étoffer en évoquant une possible piste sarmate. Mais tout ceci reste assez hasardeux, faute de sources fiables pour le confirmer.

Avec l’essor de la fantasy, le mythe devient une composante de la culture de masse, échappant au Moyen-Âge fantasmé pour épouser des problématiques sociétales plus contemporaines. Camelot participe ainsi à une sorte de stratégie pour réenchanter le monde, faisant échos aux préoccupations de la contre-culture et alimentant en même temps une subculture qui s’exprime dans le rock, les romans de genre, les fêtes étudiantes, les jeux vidéo et les comics. Les récits arthuriens opèrent leur révolution sexuelle, les personnages féminins prenant davantage de place. Merlin, jusque-là un peu délaissé, devient un acteur majeur du mythe, profitant sans doute aussi du succès du Seigneur des Anneaux et de son personnage emblématique Gandalf.

Entamé avec les années 1960-70, le processus se poursuit jusqu’à aboutir à une dilution du mythe dans le creuset de la mondialisation, faisant notamment l’objet de nombreux détournements. Récit d’un monde finissant empreint de nostalgie, l’utopie de Camelot se fait aussi porteuse d’espoirs. De quoi inspirer de nouveaux artistes, en quête de motifs et de légendes à tisser. De quoi aussi nourrir d’autres études cherchant à retrouver dans les divers avatars du mythe des échos de nos préoccupations présentes.

Loin d’être exhaustive, la recension de William Blanc s’efforce de dévoiler les liens, même tenus, et les influences entretenus par la légende arthurienne et un imaginaire collectif gavé d’images et de sons par l’industrie du divertissement. Un foisonnement dont il reconnaît lui-même avoir négligé certains aspects, même s’il pousse n’écarte pas.

Plaisir apprécié de l’érudit, qui y trouvera sans doute matière à moult commentaires, l’essai de William Blanc se révèle également une œuvre de vulgarisation documentée sur un sujet dont on n’a pas fini de découvrir toutes les occurrences. En cela, il apparaît comme le compagnon idéal du Arthur de Alban Gautier, un tantinet frustrant sur ce point.

libertalia-le_roi_arthur-couv_web_rvbLe Roi Arthur – Un mythe contemporain de William Blanc – Éditions Libertalia, novembre 2016

1177 avant J.-C. Le jour où la civilisation s’est effondrée

La fin de l’âge du bronze n’est sans doute pas un sujet en mesure de faire entrer les foules en émulsion. Eric H. Cline parvient pourtant à rendre l’étude de cette période passionnante. Il use pour cela d’un procédé imparable : l’analogie. L’historien et anthropologue ose en effet dresser un parallèle entre ce moment de l’Histoire de l’humanité et notre présent, trouvant des traits communs entre la Méditerranée orientale à cette époque et notre monde globalisé. Sans entrer dans le débat sur le bien fondé d’un tel procédé, une question très discutée, force est de constater qu’il nous remet en mémoire la phrase de Paul Valéry sur la mortalité des civilisations.

1177 avant J.-C. Plus de 3000 ans plus tôt, une bagatelle à l’échelle géologique. A cette époque, les États de la Méditerranée orientale ont connu un effondrement total en l’espace de quelques décennies, ouvrant la page aux âges obscurs. Les mondes grec, égyptien et proche-oriental ont sombré dans l’oubli de manière durable avant de connaître une renaissance laborieuse à l’âge du fer. De cette catastrophe d’une ampleur comparable à la disparition de l’Empire romain d’Occident, Eric H. Cline nous fait le récit, retraçant ses étapes et avançant ses arguments avec prudence pour tenter d’en cerner les causes.

L’enquête, au sens que lui donne Hérodote, s’avère à bien des égards stimulante. En croisant et questionnant les sources épigraphiques et archéologiques, l’auteur nous brosse le portrait documenté des trois derniers siècles de l’âge du bronze, ne négligeant pas de rappeler que nos connaissances sur le sujet restent parcellaires et disputées.

Par touches successives, Eric H. Cline dépeint ainsi une période prospère dominée par de grandes puissances qui organisent autour d’elles une sphère d’influence par des systèmes d’alliance et de vassalité. Dans ce monde, l’interdépendance n’est pas un vain mot. L’étain et le cuivre apparaissent comme des ressources convoitées par tous, à l’instar du pétrole à notre époque, donnant lieu à des échanges stratégiques ou à des guerres. D’autres denrées et produits alimentent un commerce international dont on retrouve des traces, pour les moins périssables, dans les épaves et sur les sites fouillés. Les idées et la culture circulent également beaucoup d’une civilisation à l’autre, entretenant légendes et mythes. Analysés à l’aune des vestiges archéologiques et des inscriptions épigraphiques, les récits de l’Exode et de l’Iliade révèlent ainsi leurs sources historiques probables, pendant que l’art de la Crète embellit l’Égypte. Bref, Eric H. Cline fait revivre sous nos yeux un espace guère éloigné de la globalisation actuelle, si l’on fait abstraction des avancées techniques.

Après avoir décrit l’apogée des trois derniers siècles de l’âge du bronze, l’historien s’attaque ensuite aux raisons probables de son effondrement. Un exercice délicat loin de faire consensus dans la profession. Longtemps, les invasions des Peuples de la Mer ont été considérées comme la principale cause de la disparition des civilisations de cette époque. Une hypothèse défendue par Gaston Maspero et suivie par de nombreux historiens après lui, mais désormais remise en question. Indépendamment des problèmes d’identification et de provenance pesant sur ces populations, d’aucuns préfèrent désormais voir leur irruption sur la scène méditerranéenne comme l’arrivée d’un groupe mélangé, en quête d’un nouveau départ sur une nouvelle terre. En somme, des réfugiés ne livrant pas forcément bataille pour soumettre les populations locales, mais qui, le plus souvent, venaient simplement s’installer parmi elles. Une image bien éloignée de celle d’envahisseurs ne cherchant qu’à détruire et piller.

Parmi les nombreuses autres causes avancées dont on peut dresser la liste (tempête sismique, changement climatique, famine, révoltes intérieures, rupture des routes commerciales, changement de paradigme sociopolitique), aucune ne semble pleinement satisfaisante. Plutôt que de se contenter d’abonder dans le sens d’un effondrement systémique, Eric H. Cline opte, après moult précautions oratoires, pour une explication passant par la théorie de la complexité. Pour cela, il se fonde sur plusieurs observations incontestables, déclinant les hypothèses qui en découlent.

En étudiant un ou plusieurs systèmes complexes afin d’expliquer le phénomène qui émerge d’un ensemble d’objets en interaction, la théorie de la complexité peut s’appliquer au cadre des différentes civilisations qui animaient la Méditerranée orientale à la fin de l’âge du bronze. Si l’on considère la Méditerranée comme un espace où cohabitaient des systèmes sociopolitiques dont la complexité allait en s’accroissant, rassemblant des civilisations interdépendantes aux relations commerciales, politiques et culturelles étroites, dont les agents actifs étaient pourvus de mémoire et de la faculté de rétroaction, on peut tirer profit de la théorie de la complexité pour expliquer l’effondrement. Et plutôt que d’imaginer une fin tragique et apocalyptique, peut-être est-il plus vraisemblable d’envisager une fin graduelle et chaotique, une décomposition progressive en plus petites unités, les futures cités-États du début de l’âge du fer.

Si la théorie de la complexité se révèle séduisante, Eric H. Cline n’oublie cependant pas de rappeler qu’elle repose sur une connaissance incomplète entachée de nombreuses zones d’ombre. Quant à savoir ce qu’il serait advenu de l’histoire de cette région du monde si l’effondrement ne s’était pas produit, la question reste un territoire en friches ouvert aux spéculations de l’uchronie. Avis aux amateurs…

11771177 avant J.-C. Le jour où la civilisation s’est effondrée (1177 B.C. The Year Civilisation Collapsed, 2014) de Eric H. Cline – Réédition La Découverte, collection poche, juin 2016 (essai traduit de l’anglais [États-Unis] par Philippe Pignarre)

L’Homme qui mit fin à l’Histoire

Akemi Kirino et Evan Wei forment un couple sino-japonais fusionnel tant sur le plan affectif que professionnel. La physicienne a joué un rôle déterminant dans la découverte des particules de Bohm-Kirino dont l’intrication quantique permet d’observer le passé. Une découverte dont Wei a tout de suite vu l’intérêt pour sa discipline. Grâce au phénomène d’intrication des particules, il devient en effet possible de faire revivre à un témoin des faits s’étant produit à un moment choisi du passé. Ce voyage a l’apparence d’une « illusion » puisque le cerveau humain enregistre directement les signaux transmis par les détecteurs subatomiques, ressentant toutes les sensations du moment, sans pouvoir interagir avec ses acteurs. Malheureusement, l’observation conduit aussi à la destruction de l’information, rendant impossible un second voyage à la même époque.

À bien des égards, l’invention de Kirino et de Wei constitue une révolution pour la science historique. Il est désormais possible pour les historiens d’observer directement les faits pour approcher au plus près de leur vérité. De même, les zones d’ombre du passé peuvent être soumises à leur examen attentif, permettant d’étendre leur reconnaissance. Pourtant, le procédé achoppe rapidement devant des intérêts géopolitiques divergents. Car, si la géographie sert à faire la guerre, l’Histoire reste hélas écrite par les vainqueurs.

Avec ce sixième titre paru dans la collection « Une Heure-Lumière », les éditions du Bélial’ ont fait une nouvelle fois un excellent choix. L’argument de départ repose sur un novum posé au préalable. Ken Liu ne s’étend d’ailleurs pas dessus, préférant focaliser son propos sur ses conséquences morales et philosophiques. Il opte pour la forme du documentaire, contribuant par ce choix à dépersonnaliser la charge émotionnelle du sujet. Ce dispositif narratif permet à l’auteur de faire l’économie d’un pathos qui aurait sans doute alourdi son propos, sans pour autant minorer la dimension tragique des faits rapportés. De même, il écarte toute velléité pamphlétaire, préférant mettre en exergue l’ambivalence de l’esprit humain et de ses motivations.

Historien spécialisé dans le Japon classique (les époques de Nara et de Heian), Wei défend au départ une conception plutôt braudélienne de l’étude historique. Il change complètement de point de vue après avoir visionné le film Philosophie d’un couteau. Il y découvre en effet les exactions de l’Unité 731 dont les agissements n’ont pas fait l’objet du même traitement que le génocide des Juifs et des Tziganes. Bien au contraire, au terme d’un pacte tacite entre ses membres et les États-Unis, les crimes commis par l’Unité 731 ont été retirés des poursuites intentées par le tribunal de Tokyo, permettant ainsi aux Américains de profiter des découvertes et au gouvernement japonais d’oublier les atrocités accomplies en son nom.

Se sentant investi d’une mission morale, Wei décide d’envoyer à Pingfang les descendants de victimes des bourreaux japonais afin de précipiter la repentance de leur gouvernement. Un choix contesté bien entendu par les négationnistes, mais aussi par les historiens qui déplorent la destruction de sources inestimables.

Comme on le voit, la problématique suivie par Ken Liu pose de nombreuses questions. Elle aborde le sujet des sources, point essentiel dans l’étude de l’Histoire, mettant sur la sellette la valeur du témoignage des « voyageurs temporels ». S’il est vrai que le témoignage peut être considéré comme une source, il n’en demeure pas moins un objet d’étude devant être soumis à un questionnement méthodique, ce que Ken Liu laisse infuser au détour du récit. De même, il s’interroge sur la vérité de l’Histoire, notion à bien des égards discutable, puisque soumise très souvent aux manipulations des États soucieux d’en faire un outil pour pérenniser le présent. Sur ce point, Ken Liu évoque peut-être un peu rapidement la question délicate de la juridiction du passé, notion très contestée, devenue depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale un enjeu mémoriel mais aussi politique. Enfin, il illustre de belle manière le concept de « banalité du mal », cher à Hannah Arendt, écartant le caractère d’exception induit par la notion de « monstruosité ».

Les amateurs de polar pourront prolonger les expériences de l’Unité 731 avec Averse d’automne, troisième volet de « La Crucifixion en jaune », série tragi-comique de Romain Slocombe mettant en scène le personnage de Gilbert Woodbrooke. Pour les autres, on ne saurait trop leur recommander la lecture de cette novella dont la densité dramatique et éthique stimule à la fois l’esprit et les tripes. L’être humain est ainsi fait…

homme_histoireL’Homme qui mit fin à l’Histoire : Un documentaire (The Man Who Ended History : A Documentary, 2011) de Ken Liu – Éditions Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », août 2016 (novella traduite de l’anglais [États-Unis] par Pierre-Paul Durastanti)

Histoire de la Résistance

Objet d’étude tout autant que citadelle mémorielle, la Résistance reste en France un enjeu disputé et discuté. Un terrain propice aux manipulations partisanes, faute d’être devenue, comme dans certains pays, une autorité morale, au-dessus des partis, amenée à jouer un rôle d’arbitre.

Dans son essai, Olivier Wiewiorka propose une éclairante synthèse sur l’armée des ombres. D’une plume agréable et lisible, il fait ainsi œuvre de vulgarisateur rendant limpide pour le plus grand nombre un sujet dont on n’a pas encore fini d’épuiser la matière. Dans un préambule clair, l’historien rappelle que le propos de son livre porte sur la Résistance-organisation et non sur la Résistance-mouvement. Il laisse volontairement de côté les mouvements d’humeur et autres actes individuels dictés par les circonstances, les aléas du quotidien et les états d’âme d’une population tiraillée entre sa décence commune, la pression de Vichy et les forces d’occupation.

Issue avant tout de la société civile, la Résistance doit son existence à bien peu. Des actions individuelles, ponctuelles, dont la somme finit par dessiner la cartographie des premiers réseaux. Après la défaite et l’armistice, les divers corps constitués pointent en effet aux abonnés absents. Partis politiques comme syndicats s’effacent, quand ils ne sont pas simplement interdits par Vichy, emportés par la débâcle et la chute de la République. Dans ce désert politique, le maréchal Pétain et son gouvernement s’imposent sans guère de résistance… Ni l’attitude ambiguë des communistes, empêtrés dans le pacte de non agression et une stratégie de lutte des classes, ni la faible audience du général De Gaulle, dont les positions ne sont pas claires, du moins au départ, ne semblent constituer un pôle d’opposition à l’hypothèque vichyste.

Dans ce contexte, la Résistance apparaît bien comme l’œuvre d’une minorité. Une minorité divisée, fractionnée en groupuscules aux moyens et aux capacités limitées. On ne s’improvise pas résistant, surtout sans connaissances pratiques, de celles utiles pour mener la guerre secrète. Les apprentis résistants se cantonnent donc, sauf exception, à la propagande. Ils opposent à la désinformation de Vichy une autre voix, un autre choix. Et ils espèrent éviter le basculement de la population dans le camp de l’innommable, celui de la xénophobie, de l’antisémitisme et de l’idéologie fasciste.

La Résistance apparaît d’emblée comme un choix personnel dicté pour des raisons très différentes. Il en ressort un pluralisme des réseaux où l’homme de gauche et l’humaniste progressiste peuvent croiser la route du catholique fervent, voire de l’ancien militant de l’Action française. Et je ne parle même pas du cas des vichysto-résistants. Il en résulte un antagonisme parfois féroce entre les mouvements, antagonisme dont Jean Moulin fera l’expérience et les frais durant sa mission. À ce propos, la formation du CNR relève bien d’une négociation âpre entre les différentes composantes de la Résistance. Et si les mouvements intérieurs obtiennent des garanties – le fameux programme de la Résistance – et des armes, ils sont obligés d’accepter le retour des partis et syndicats, et doivent s’accommoder des manigances du parti communiste, sans cesse en situation de double jeu. Du reste, les gaullistes ne paraissent pas moins manipulateurs. Bref, on est loin de la belle unanimité prévalant autour du mythe de la Résistance, au lendemain de la guerre.

L’essai d’Olivier Wiewiorka a également le mérite de faire le point sur le rôle de la Résistance dans la victoire. Contrairement aux idées reçues, les mouvements intérieurs n’ont pas été cette épine dans le pied des Allemands, du moins pas autant qu’en URSS ou en Yougoslavie où manœuvrent des armées de partisans. Il semble même que le rôle des maquis ait été tout à fait négligeable en France. Mal armés, et pour cause puisque les alliés comme De Gaulle se montraient très méfiants vis-à-vis de ces foyers d’insurrection, les maquis n’ont jamais constitué une menace ni pour l’occupant, ni pour Vichy. L’instauration du STO n’a pas été davantage un réservoir de combattants pour la Résistance, beaucoup de réfractaires optant pour la planque. De toute façon, les maquis auraient été bien en mal d’accueillir, de nourrir, d’équiper et de former au combat cette masse humaine. À vrai dire, le véritable apport de la Résistance a été celui du renseignement. Source d’information essentielle pour connaître le mouvement des troupes et les travaux réalisés par les Allemands, les réseaux ont joué leur rôle aussi au moment du débarquement et de la Libération de la France. Les actes de sabotages ont aidé les alliés, ralentissant les renforts allemands sans toutefois empêcher les durs combats de la bataille de Normandie.

L’armée de l’ombre a eu sa part dans la libération de régions entières, comme par exemple les Alpes. Cependant, en l’absence de ces organisations, les alliés auraient quand même triomphé et reconquis l’Hexagone. Comme on le voit, il faut se garder des généralisations et jouer de la nuance avec constance. Un exercice délicat. S’il faut mettre la pédale douce sur l’action militaire, force est de reconnaître les mérites de la Résistance-organisation au moment de la Libération. L’existence du gouvernement de la France libre et des mouvements intérieurs a sans doute évité un phénomène de guerre civile dont l’épuration apparaît comme un épiphénomène.

Au final, l’Histoire de la Résistance d’Olivier Wiewiorka apparaît comme un ouvrage indispensable. Une mise au point salutaire sur un événement incontournable de l’Histoire de France. Pour autant, on reste frustré par la brièveté de son étude de la mémoire de la Résistance. Quelques titres, quelques œuvres et quelques controverses, vite évoqués au détour d’un chapitre. Il faut se contenter du strict minimum. Dommage… Mais, il n’entrait sans doute pas dans le projet de l’historien de revenir sur cet aspect du sujet.

RésistanceHistoire de la Résistance de Olivier Wiewiorka – Éditions Perrin – février 2013