Les Canards en plastique attaquent !

Insubmersibles canards en plastique [1], bénis oui-oui et autres moutons de Panurge, tous prêts à prendre des vessies pour des lanternes, à partir en croisade contre les incrédules, les sceptiques et les cyniques mettant en doute leur foi ou s’en moquant avec leurs remarques caustiques.
Tel est le sujet abordé par Christopher Brookmyre dans un livre plus malin que ne le laisse présager son titre en apparence grotesque.

À l’instar du trop rare Ken Bruen [2] ou de Charlie Williams [3], Christopher Brookmyre appartient à ces plumes britanniques ayant apporté un sang neuf à un genre jusque-là enferré dans la routine. Le présent opus est le cinquième épisode des aventures de Jack Parbalane, un journaliste d’investigation aimant se placer dans des situations périlleuses. On peut toutefois le lire indépendamment des autres titres de la série, les allusions à un précédent volet (non traduit) ne gênant aucunement la compréhension de la présente histoire.

Le fervent rationaliste affirme souvent qu’il a besoin de voir pour croire. Détournant astucieusement cette sentence, Brookmyre démontre surtout qu’il faut croire pour voir, la foi se passant allègrement de la logique ou du raisonnement. Et quand bien même on tenterait d’expliquer à un croyant, avec des preuves, la vacuité de ses croyances, on se verrait opposer une fin de non-recevoir. Sujet vieux comme le monde, on en conviendra, mais traité ici par l’auteur écossais d’une manière futée et avec une ironie british délicieusement mordante.

Tout commence dans la prestigieuse université de Kelvin en Écosse. Gabriel Lafayette y fait fureur auprès des étudiants dans des spectacles mettant à profit son prétendu talent médiumnique. Fort du soutien d’un riche mécène et de quelques chercheurs free-lance, celui que d’aucuns voudraient cantonner au rôle de saltimbanque doué, souhaite désormais voir la science cautionner ses pouvoirs surnaturels. Plus qu’un caprice, l’enjeu de la manœuvre n’est rien de moins que la création d’une chaire de « physique spiritualiste ». Enthousiasmés par cette perspective, adeptes du spiritisme et clubs de théosophie s’enflamment pendant que les scientifiques s’agacent et s’inquiètent des conséquences de cette fâcheuse expérience, si tant est qu’elle aboutisse. Entre-temps dans les coulisses, les tenants de l’Intelligence Design tirent les marrons du feu.

En sa qualité de doyen honorifique de l’université, une élection canularesque dont il ne se vante pas, et fort de son expérience de journaliste, Jack se voit propulsé comme observateur pour départager les participants de cette pétaudière.

Malgré une mise en place un tantinet laborieuse (en gros toute la première partie), la pertinence du propos se conjugue à l’intrigue policière pour finalement happer l’attention. Le dispositif narratif adopté par l’auteur britannique compte aussi pour beaucoup dans cette réussite. Résolument non linéaire, l’histoire alterne différents points de vue et use du procédé du déjà vu, multipliant les fausses pistes, les rebondissements et contribuant ainsi à ménager le suspense jusqu’au terme du roman, que l’on peut juger un peu convenu quand même. D’une manière légère et décalée, Christopher Brookmyre concilie humour et réflexion politique, au sens noble du terme. Fermement ancré dans le réel, Les Canards en plastique attaquent ! tient ainsi à la fois de la satire et du roman policier. Une lecture à classer parmi les petits plaisirs qui rendent moins borné.

« Tu as le droit de croire en ce que tu veux, mais il faut savoir être responsable, prendre en compte les faits et ajuster ses croyances en fonction de ça. Sinon, on freine sa propre évolution cognitive. »

[1] Expression employée par James « Le Sensationnel » Randi, magicien canadien et grand sceptique, pour décrire les gens déterminés à continuer à croire au surnaturel, en dépit des preuves qu’on leur apporte de sa non existence.

[2] Célébré pour les séries prenant pour héros R&B et Jack Taylor, Ken Bruen est l’auteur de romans noirs, souvent grinçants et amers, parfois drôles, mais toujours humains. Hélas, la traduction de ses romans semble avoir été abandonnée dans nos contrées.

[3] Presqu’homonyme, à une lettre près, de l’auteur américain Charles Williams, Charlie Williams est connu dans l’Hexagone pour la trilogie de Mangel, une série se partageant entre humour noir, désespérance ordinaire et critique sociale.

Les Canards en plastique attaquent ! de Christopher Brookmyre (Attack of the Unsinkable Rubber Ducks, 2007) – Editions Denoël, décembre 2009 (roman traduit de l’anglais par Emmanuelle Hardy)

Bacchiglione Blues

« À l’heure où Zlatan Tuco quittait la maison de Tito Pasquato, ce dernier était bien loin, au volant de son fourgon déglingué, en compagnie des deux demeurés avec qui il formait un trio de choc depuis des lustres : Toni Drugo, surnommé l’Aromate, petit homme trapu taillé comme une armoire à glace, qui avait gardé ses cheveux aile de corbeau bien qu’il ne fût plus tout jeune, et Ivo Sborin, grand escogriffe aux incisives pourries, connu sous le nom de Tringlebouc, dont les derniers cheveux rescapés avaient formé un camp de réfugiés sur la nuque. »

Tito, Toni et Ivo sont trois truands sans envergure. Des petites frappes aux rêves médiocres issues d’un lumpenprolétariat prêt à toutes les combines pour quelques euros. Ces trois pieds nickelés de la campagne padano-vénitienne ont décidé de changer de catégorie en organisant l’enlèvement de la femme d’un industriel du coin. Un gros coup qui pourrait les transformer en millionnaires. À la condition de surmonter la poisse qui leur colle à la peau comme cette nuée de moustiques tigres dont ils doivent supporter les piqûres dans la planque où ils sont retranchés avec leur otage. À la condition de survivre aux manigances du roi du sucre qui n’a pas envie de lâcher l’argent de la rançon sans rien entreprendre.

Faisons plus court que d’habitude, mais compte tenu de la taille du bouquin (141 pages), cela ne me paraît pas abusé. Bacchiglione Blues s’impose d’emblée comme une lecture légère, empreinte d’un mauvais esprit jubilatoire. Matteo Righetto semble en effet beaucoup s’amuser des déboires de son trio criminel, n’économisant pas par ailleurs ses sarcasmes à l’encontre des victimes. Sous sa plume, la population de Padanie-Vénétie se réduit à un ramassis d’individus aux motivations étriquées. Des ratés et des rustres aux mœurs grossières, flirtant avec la délinquance et le racisme. Affreux, sales et méchants pourrait-on dire pour paraphraser le titre d’un film d’Ettore Scola.

Expédié en quelques heures de lecture, le roman de l’auteur italien ne trahit pas une quatrième de couverture le présentant comme une sorte de pulp détournant les codes du roman noir. Avec son ragondin blanc, ses témoins de Jehovah en maraude et ses tueurs sadiques en embuscade, Matteo Righetto place la barre très haut, accouchant d’une histoire rocambolesque qui révèle de surcroît une gouaille réjouissante, un art de la description incongrue et un goût assuré pour la satire et le burlesque.

Bref, Bacchiglione Blues apparaît comme une très bonne surprise, dévoilant des trésors d’humour vachard et de noirceur. On en redemande !

Bacchiglione Blues (Bacchiglione Blues, 2011) de Matteo Righetto – Éditions La dernière goutte, collection « Fonds noirs », 2015 (roman traduit de l’italien par Laura Brignon)

Héros secondaires

« Nous sommes un peu les fantassins de l’industrie pharmaceutique, nous qui combattons en première ligne sur le front de la recherche médicale pour défendre vos droits inaliénables, parmi lesquels se trouvent la vie, la liberté et la recherche des antidépresseurs. »

Ouvrons en préambule de cet article une parenthèse égotique. Si l’on fait exception de Alan Moore, je ne prise guère les aventures de super-héros. Au pire, je trouve qu’il s’agit d’un substitut aux tendances fascistes tapies en chaque être humain, au mieux une distraction un tantinet immature. Je sens que je vais me faire des amis, mais j’assume. Tant pis. Comprenez donc bien qu’il m’a fallu puiser dans mes ressources de bienveillance, encouragé en-cela par quelques commentaires positifs, pour me lancer dans la lecture de Héros secondaires de S. G. Browne. Bon, je ne regrette pas un seul instant cette entorse à mes préjugés. Le roman de l’auteur américain apparaît en effet comme une histoire hilarante, sous-tendu par un esprit critique et caustique de première bourre. C’est simple, j’ai eu à plusieurs reprises le sentiment de lire du Terry Pratchett, dans la meilleure acception de la comparaison.

Quid de l’histoire ? Lloyd, Vic, Charlie, Frank, Rand et Isaac forment un groupe atypique malgré leur apparence anodine. Les Super six comme ils aiment à se considérer, même si la presse les a affublés de surnoms pour le moins ridicules. Depuis peu, ils se sont en effet découverts des capacités surnaturelles. Llyod plonge les passants dans une irrésistible somnolence, Randy déclenche des crises d’eczéma cauchemardesques, Charlie provoque des convulsions, Vic des vomissements, Frank une prise de poids express, faisant péter toutes les coutures des vêtements, enfin Isaac suscite des érections inopinées et prolongées. Ce phénomène est-il un effet secondaire des divers tests médicamenteux auxquels il prêtent leur concours contre rémunération ? Peu importe, les voici dotés de super-pouvoirs d’un genre particulier.

Après une période d’effroi, nos apprentis super-héros se piquent au jeu, décidant d’entamer des rondes nocturnes dans les parcs de New-York, afin de faire perdre leur goût pour la malfaisance aux fâcheux qui enquiquinent les clodos et le citoyen lambda. Une activité qui leur permet également de regonfler leur estime de soi. Mais bon, tout cela reste quand même petit joueur comparé aux exploits des super-héros de papier. Ils en sont d’ailleurs bien conscients. Et, si de grands pouvoirs entraînent de grandes responsabilités, ils suscitent aussi de grands périls, comme nos piteux redresseurs de torts vont le découvrir.

Héros secondaires détourne avec un mauvais esprit jubilatoire les codes des récits de super-héros et super-méchants. Le traitement mi-vachard, mi-attendri des personnages contribue pour beaucoup au plaisir de lecture. S.G. Browne met en scène une belle galerie de bras cassés, frappés du sceau du nonsense et du burlesque. Parmi ceux-ci, on retient surtout le narrateur, Llyod Prescott, qui lorsqu’il ne vit pas de la charité d’autrui, sa grande trouvaille consistant à inviter les badauds à l’insulter contre quelques pièces ou billets, se contente d’encaisser l’argent versé pour ses prestations médicamenteuses expérimentales. En sa compagnie, on en apprend ainsi beaucoup sur l’existence des cobayes professionnels, mais également sur la nature des essais, souvent d’une absurdité étonnante, et enfin sur la palette des effets secondaires auxquels il s’expose. On découvre également un marché des médicaments gangrené par la recherche du profit forcenée, sous prétexte d’améliorer la qualité de vie de la population.

À ce sujet, le regard de S.G. Browne sur la société américaine et l’industrie pharmaceutique oscille entre le sarcasme et un certain accablement, dont il prend ici le parti de se moquer. Le récit est ainsi jalonné de piques satiriques sur la sur-médicamention contemporaine, mais on s’amuse aussi beaucoup des interactions entre les personnages, un parfait échantillon de losers finalement très ordinaires. L’auteur américain accouche enfin de trouvailles drolatiques très réjouissantes, notamment le jeu Hé, doc’, c’est quoi ce médoc ? dont on ne peut que goûter l’humour grinçant de la plus belle eau.

Sans vouloir faire dans l’auto-médicamentation, on ne peut au final que conseiller Héros secondaires, une lecture divertissante dont le seul effet secondaire connu, consiste en une inflammation des zygomatiques. On a connu pire…

Héros secondaires (Less Than Hero, 2015) de S. G. Browne – Éditions Agullo, 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Morgane Saysana)

Salut à toi ô mon frère

Mix improbable des Béruriers noirs et de Daniel Pennac, le dernier roman de Marin Ledun opte d’emblée pour le contre-pied rafraîchissant et doux dingue. Servi par une intrigue prétexte sur laquelle on ne s’arrêtera pas, Salut à toi ô mon frère est en effet surtout l’occasion de mettre en scène une famille atypique, foutraque et diablement attachante dans sa manière d’envoyer bouler les conventions sociales, politiques et tout le toutim. J’ai nommé la smala Pons-Mabille. Un père et une mère aux antipodes mais aimants, six gosses dont trois adoptés, un chien et deux chats. Pas treize à la douzaine, mais presque.

L’imprévu surgit dans le quotidien haut en couleur de la tribu un beau matin pas vraiment chagrin. Entre potron et j’ai cru voir un rominet, la maréchaussée débarque toute bottée au domicile familial pour arrêter l’ennemi public numéro 1 de la bourgade de Tournon. À savoir le petit dernier, Gus, collégien redoublant multirécidiviste, à qui Dieu ne confierait pas sa fille sans confession. Mais s’il est un domaine pour lequel le bourreau des cœurs ne manifeste guère d’appétence, c’est bien celui de la malfaisance délinquante. Aussi, lorsque les pandores dressent de lui le portrait d’un criminel assoiffé de sang, mère, père, frères et sœurs sont stupéfaits. Fort heureusement, le Gus peut compter sur la solidarité familiale et sur l’incrédulité du lieutenant Personne, pour qui sa sœur Rose, entre deux passages au salon de coiffure où elle lit des classiques aux rombières peroxydées venues se faire shampouiner, nourrit une passion contre-nature, au grand dam de sa mère.

On ne peut guère reprocher à Marin Ledun d’encourager la morosité. Salut à toi ô mon frère est en effet le parfait remède contre l’ennui ou la déprime, mais aussi contre le racisme façon Dupont Lajoie. Le roman abonde en trouvailles langagières, saillies drolatiques et autres jeux de mots. Un foisonnement jubilatoire ne pesant à aucun moment sur la lecture et contribuant à dynamiser un récit dont le rythme ne relâche à aucun moment son emprise sur les zygomatiques. Les clins d’œil et références fusent joyeusement, plus ou moins appuyées, convoquant la littérature classique ou plus populaire, le cinéma, la télévision, la musique, pour le meilleur (ou le pire) de citations détournées, d’associations d’idées déjantées et de vacheries affectueuses. Bref, du nanan pour les réfractaires à l’esprit nunuche.

« Et dire qu’il est des anthropologues qui se plaignent de ne plus avoir de nouveaux territoires socioculturels à explorer. Venez au skate-park, mes amis ! Venez, observez et prenez-en de la graine, bande de lévi-straussiens de pacotille ! L’extension marchande du domaine de l’adolescence vaut son pesant de cacahuètes de Soustons. Leurs rituels boutonneux, leurs borborygmes communicationnels, leur langage SMS ergonomique et tribal, leurs followers, mateurs, mouchards, fils à la patte, indics, épieurs, cafteurs, roussins,délateurs, sycophantes, leurs accoutrements grégaro-moches personnalisés et standardisés à l’infini, leur organisation sociale smart-phone-centrée, les iPhone7, et tout en bas, les LGK4Dual, au ban de la société. On ne s’en lasse pas. »

Lecture idéale pour décompresser, entre deux ouvrages plus austères, Salut à toi ô mon frère n’usurpe donc pas le qualificatif de roman décalé et festif. De quoi se venger du quotidien et de ses saloperies, tout en renouant d’une certaine manière avec le meilleur de la série de la tribu Malaussène, en particulier La Fée carabine. Même par la main gauche, on a connu pire comme filiation.

Salut à toi ô mon frère de Marin Ledun – Éditions Gallimard, collection « Série noire », mai 2018

Le Reich de la Lune

Les amateurs de nazis dans l’espace se réjouiront d’apprendre que Le Reich de la Lune vient combler leur passion déviante et coupable pour les uniformes dessinés par Hugo Boss, les soucoupes volantes et les théories du complot farfelues (euphémisme, me dires-vous). Il trouveront en effet tout cela dans le roman de Johanna Sinisalo et sans doute bien davantage, comme nous allons le voir.

« Nous étions assis dans sa chambre devant nos tablettes, lui plongé dans l’exploration des fonctions de l’appareil, moi en train de rédiger des projets de texte de propagande pour Vivian Wagner, quand Klaus a éclaté de rire. C’était si rare que j’ai pris peur. Il m’a fourré sa tablette sous le nez et a touché l’écran. J’ai vu un bref extrait de film dans lequel un mammifère à fourrure tentait de s’introduire dans un pot en verre qui avait l’air bien plus petit que lui et y arrivait, de manière totalement incompréhensible. C’était un animal de compagnie très répandu, un chat, que je connaissais par Heidi. Dans le livre, Heidi apportait des chatons à Clara, la petite paralytique, et c’est précisément à ce passage que j’avais pensé quand j’avais eu l’idée de voir un bébé chat dans une des figures de Rorschach de notre test de compatibilité. Klaus m’a montré un autre bout de film : c’était une succession de brèves scènes dans lesquelles des chats essayaient de grimper en différents endroits et faisaient des chutes comiques, assez souvent dans l’eau, ce qu’ils détestaient visiblement. J’ai trouvé ces scènes tout à fait intéressantes et séduisantes, mais pas particulièrement drôles, et je l’ai dit. Pourquoi filmait-on froidement ces pauvres bêtes malchanceuses au lieu de les empêcher de se mettre dans de telles situations ? »

Conjuguant l’uchronie à un propos satirique, l’autrice finnoise ne se contente pas de s’inspirer de sa contribution au scénario du film Iron Sky. Bien au contraire, elle reprend des idées et des personnages abandonnés au cours des multiples écritures et réécritures de cette pochade à grand spectacle, pour impulser au récit une dimension féministe, lui faisant dépasser le simple statut de novélisation.

Tout l’intérêt du roman repose en effet sur sa narratrice, Renate Richter, dont nous épousons d’emblée le point de vue omniscient, puisque recomposé a posteriori dans le journal qu’elle tient après la grande guerre initiée par les nazis pour reconquérir la Terre. Un fait dont on découvre les prémisses et le dénouement au fur et à mesure de son récit. Renate restitue ainsi le processus mental qui l’a conduite à abandonner son conditionnement nazi pour adopter un regard plus critique sur le désastre final et sur ses contemporains, ennemis y compris.

Comme nous le découvrons, elle est née dans une famille appartenant à la race des seigneurs qui domine Schwarze Sonne, la base lunaire fondée par les survivants du nazisme après leur exil. Son père, scientifique de renom, appartient au cercle restreint des concepteurs de l’opération Götterdammerung, l’arme ultime développée pour exterminer les ennemis capitalistes et bolcheviques. Mais, le Mondführer ne manque pas d’autres armes pour mener à bien son projet. Walküre et autre Rheingold, des engins qui ne sont pas pour rien dans le mythe terrestre des soucoupes volantes, peuvent déchaîner la mort sur son ordre. Et si cela ne suffit pas, des zeppelins spatiaux de classe Siegfried s’entraînent pour déchaîner la Meteorblitzkrieg sur les principales villes terriennes.

Si elle est prête à assumer le pire, Renate n’a pourtant pas perdu l’espoir de reconquérir la Terre avec des méthode plus pacifiques, notamment grâce à la Hakenkreuzigungmaschine mise au point par son père afin de conditionner les esprits. Et puis, à force d’étudier la planète natale de sa race et ses œuvres, en particulier Heidi dont elle nous dévoile la nazification du propos, la jeune femme s’est prise d’affection pour ce monde. Elle a développé aussi un solide esprit critique, au point de réfléchir sur l’eugénisme prôné par le Mondreich et de douter des unions contractées après avoir testé la compatibilité génétique des conjoints. Ainsi, si Renate ne remet pas un seul instant en question le bien fondé de l’idéologie nazie et de sa propagande, elle n’en demeure pas moins une jeune femme intelligente qui s’interroge, n’hésitant pas à secouer la chape de plomb qui ossifie les relations entre les hommes et les femmes, privant le collectif national-socialiste de ses forces vives féminines.

En parfaite candide, Renate ne se résout donc pas à accepter le monde tel qu’il est, persuadée par son embrigadement que le meilleur est à venir, sous l’égide du Mondführer et des préceptes bienveillants de l’Ur-Führer Hitler (qu’il repose en paix au Walhalla). Une idéologie dont elle découvre progressivement les mensonges et les aspects inhumains, notamment pendant son voyage sur Terre et à son retour, mais qui n’a rien à envier à la duplicité des démocraties libérales, où les effets de mode passent pour une sorte d’embrigadement saisonnier, où les agences de communication usent des mêmes procédés que la propagande totalitaire et où les gouvernements sont guidés par les mêmes instincts prédateurs que le nazisme, les conduisant à manipuler sans vergogne leur électorat. Bref, Johanna Sinisalo n’épargne rien ni personne, dévoilant avec un humour grinçant et un sens de la catharsis salutaire l’absurdité du genre humain.

En dépit de son aspect de série-Z, Le Reich de la Lune se révèle donc un roman étonnamment malin et amusant, où l’uchronie ne sert pas seulement de prétexte à un défoulement jubilatoire. Bien au contraire, l’idéalisme de Renate nous renvoie à la figure la triste réalité de nos modes de vie, nourrit d’illusions savamment entretenues.

Le Reich de la Lune (Iron Sky – Renaten tarina, 2018) de Johanna Sinisalo – Éditions Actes Sud, collection « Exofictions », 2018 (roman traduit du finnois par Anne Colin du Terrail)

Bagdad, la Grande évasion

« Je suis très mal, là, maintenant, geignit Hoffman. Ce n’est pas juste. Qui irait empoisonner un étranger innocent ?

– Vraiment ? Rétorqua Sabeen. Et qui inventerait des mensonges ridicules sur un pays au hasard, pour l’envahir, détruire ses institutions civiles, accuser tous ses citoyens de terrorisme, provoquer une guerre civile et prétendre ensuite que tout va bien ? »

Bagdad, 2004. Dans une ville en proie au chaos après la défaite de Saddam Hussein, trois hommes cherchent à se rendre à Mossoul pour y retrouver le bunker secret de Tarek Aziz qui abriterait, selon la rumeur, un fabuleux trésor. Un trio improbable, de surcroît aux abois, composé de Dagr, un ancien professeur de mathématiques au profil de trouillard n’ayant pas encore fait le deuil de sa femme et de sa fille, de Kinza, un trafiquant d’armes animé d’une haine inextinguible contre le genre humain, et de Hamid, un ancien colonel de la Garde républicaine s’étant illustré comme tortionnaire à l’époque du baasisme triomphant.

Entre checkpoints contrôlés par la nouvelle armée irakienne et quartiers défendus par des milices chatouilleuses de la gâchette, Dagr, Kinza et Hamid jouent au chat et à la souris avec leurs poursuivants. D’abord Hoffmann et son unité spéciale de l’armée américaine, un ramassis de bras cassés souffrant de stress post-traumatique. Et puis un chef de milice chiite fanatique cherchant à venger la mort de son fils. Enfin, le plus dangereux de tous, un mystérieux vieil homme qui, du fond de son repaire, manipule les uns et les autres afin de gagner la guerre millénaire menée entre sa faction et les initiés de la secte druze. Un authentique dur à cuire qu’il est impensable d’acheter avec une poignée de Skittles, du détergent et des brochettes à barbecue.

Sur l’échelle de Groucho Marx, une échelle ouverte à tous les délires comme tout le monde le sait, Bagdad, la Grande évasion place la barre très haut. Le roman de Saad Z. Hossain confirme ainsi que l’humour reste la politesse du désespoir, a fortiori dans un monde absurde gagné par une entropie irrésistible.

Le récit échevelé de l’écrivain bengali conjugue en effet la satire à la dinguerie, mais aussi la tragédie à la chasse au trésor d’un trio de pieds nickelés. Entre alchimie et génétique, Saad Z. Hossain se livre à une greffe fertile entre la science, une certaine philosophie de vie et la mythologie, se défoulant sans n’épargner personne avec une verve caustique communicative, un mauvais esprit assumé et une certaine tendresse pour ses personnages. Des individus moyens à l’existence sacrifiée sur l’autel de la géopolitique, que l’on cite habituellement à la rubrique dégâts collatéraux.

« Hamid, sais-tu scalper ?

– Pardon ?

– Sais-tu éplucher les crânes ?

– Pas trop mal. On s’entraînait à la fac de médecine.

– Vous avez fait fac de médecine ? (Dagr eut l’air sceptique.)

– Si l’on veut, dit Hamid. Enfin, pas celle à laquelle vous pensez. »

Sans se départir de son regard grinçant, Saad Z. Hossain dresse aussi un portrait décalé de Bagdad, entre zone verte et quartiers ravagés par les bombardements ou gangrenés par les haines religieuses, mélangeant la triste réalité du présent aux mystères d’un Orient en partie fantasmé, où coexistent les mythes hérités de l’Antiquité ou du melting-pot islamique, druzes, chiites, sunnites, djinns, sorcières et djihadistes y compris. Un cocktail détonnant n’étant pas sans rappeler les pages les plus surprenantes d’Edward Whittemore et de son quatuor de Jérusalem.

Bref, vous l’aurez compris, Bagdad, la Grande évasion est assurément un coup de cœur. Le genre de bouquin fou et foisonnant qui vous fait aimer les armes de dérision massive.

« On est tous pareils, désormais. Des bouts de liens décousus qui errent dans le temps. Des fantômes en embuscade. Dieu nous a repris les quelques grâces qu’il nous avait faites. Bannis de la tribu des hommes, nous piétinons sans but. »

Bagdad, la Grande évasion (Escape from Baghdad !, 2013) de Saad Z. Hossain – Éditions Agullo, 2017 (roman traduit de l’anglais [Bangladesh] par Jean-François Le Ruyet)