Le Bikini de diamants

Pour éviter de finir à l’Assistance, mais aussi en attendant la réouverture des champs de courses de chevaux, théâtre des arnaques de son père, Billy se retrouve chez son oncle Sagamore Noonan, histoire de se mettre au vert. L’événement ouvre une parenthèse dans la vie précaire du jeune garçon et s’annonce très rapidement comme le prélude d’une découverte, celle d’un phénomène.

Sagamore est en effet une célébrité notoire dans tout le comté, au point d’être l’unique préoccupation du shérif et de ses adjoints. D’aucuns prétendent même qu’on ne trouve pas plus grand filou dans le pays. Le bougre serait un génie lorsqu’il s’agit d’arnaquer le quidam ou de déjouer la surveillance de la police, persuadée qu’il distille en douce une gnôle de contrebande de première bourre. Mais, doit-on forcément accorder foi à tous les racontars lorsque le shérif en est réduit à ronger son frein et manger son chapeau, faute de preuves flagrantes ?

L’irruption de Melle Harrington, accoutumée aux gros bonnets… du crime, vient perturber quelque peu la routine des lieux. Elle précède l’arrivée de gangsters armés cherchant à faire parler la poudre. Rien de nature cependant à décourager Sagamore, d’autant plus que la belle apprécie nager dans le lac uniquement vêtue d’un bikini de diamants qui laisse entrevoir d’autres merveilles. De quoi inspirer à l’oncle de Billy un beau bazar, avec la complicité du gosse, témoin à son insu d’une sacrée comédie humaine.

Bien connu du lectorat incollable sur les classiques sous le titre de Fantasia chez les ploucs, Le Bikini de diamants n’usurpe pas sa réputation de roman culte. Réédité chez Gallmeister dans sa collection « Totem » dans une version non caviardée, le texte bénéficie de surcroît d’une traduction rafraîchie qui lui permet de donner la pleine mesure de sa charge burlesque.

Récit faussement naïf raconté avec les yeux et les mots d’un gosse de sept ans, l’opus majeur de Charles Williams sert de prétexte à une satire débridée. L’auteur américain ne s’y montre guère avare en bons mots et en descriptions vachardes, voire en situations croquignolettes et autres effets comiques, imprimant au texte une tournure pour le moins imagée. Le Bikini de diamants offre ainsi un festival de saillies drolatiques dont on mesure le crescendo endiablé à l’aune d’un mauvais esprit jubilatoire.

Charles Williams y croque un microcosme campagnard bigger than life, enfilant les clichés avec un humour et un abattage ne paraissant à aucun moment forcé. On s’amuse ainsi énormément des facéties et de la roublardise de l’oncle Sagamore, tout en se moquant de la balourdise des forces de l’ordre et du ton candide d’un narrateur découvrant la vie par le petit bout de la lorgnette des déviances des uns et des autres.

Plus de soixante ans après sa parution, Le Bikini de diamants ne déçoit pas, confirmant son rang de classique indépassable d’humour potache et d’ironie bouffonne. Le mètre étalon du southern slapstick.

Le Bikini de diamants (The Diamond Bikini, 1956) de Charles Williams – Éditions Gallmeister, collection « Totem », août 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Laura Derajinski)

La vie en rose

On ne change pas une recette qui marche. Marin Ledun l’a parfaitement compris, nous resservant une copieuse louche de dinguerie et de satire avec La Vie en rose, second opus des aventures de la tribu Pons-Mabille.

Intrigue superflue, voire passe-partout (on devine l’identité du tueur dès qu’il entre en scène), au service d’un récit mené à tombeau ouvert, le roman de Marin Ledun reste très efficace, même si le procédé perd un tantinet de sa fraîcheur. On retrouve ainsi la famille dysfonctionnelle de Rose, moins les deux parents, partis en excursion du côté de la Polynésie pour voir si la mer est plus bleue que dans la cuvette des toilettes. On les retrouve donc pour ainsi dire tous, frères, sœurs, chien et chats, avec leurs manies, leur folie et leur sens du je-m’en-foutisme breveté, renouant non sans plaisir le fil de leurs aventures peu banales.

Cette fois-ci, Rose doit conjuguer sa libido bigger than life et son goût pour l’interjection ordurière avec des responsabilités bien peu conformes avec sa philosophie no future. Bombardée chef de famille, la voilà contrainte de suivre la scolarité de Camille et Gus, tout en supportant les facéties d’Antoine à l’hôpital, où le bougre s’est mis en tête de convertir les grabataires aux vertus primesautière du strip-pocker. Et, comme si cela ne suffisait pas, elle se découvre enceinte de son lieutenant de police pour qui le cul n’est pas du poulet. Les hormones en ébullition, les follicules en vrac, la muqueuse utérine en éruption, elle n’est décidément plus en état de penser correctement. Encore moins capable d’affronter le cambriolage du salon de coiffure où elle officie en prose et la série de meurtres qui frappe l’entourage adolescent de sa sœur Camille. Bien au contraire, elle aurait plutôt envie de faire avaler son faire-part de naissance à une cigogne.

Avec La Vie en rose, Marin Ledun s’amuse beaucoup, filant la métaphore vacharde, défouraillant le bon mot assassin, affûtant la sarcasme ravageur avec une tendresse visible pour ses personnages et une générosité communicative. Bref, on ne voit pas le temps passer, goûtant aux multiples allusions littéraires, surtout au roman noir, cinématographiques et musicales qui jalonnent un récit, par ailleurs guère avare en portraits caustiques et en péripéties frénétiques.

Sans surprise, cette nouvelle immersion au sein de la tribu Pons-Mabille renoue avec l’esprit gentiment punk et déjanté de Salut à toi ô mon frère. De quoi passer un bon moment, distrayant et sans complexe.

La Vie en rose de Marin Ledun – Éditions Gallimard, collection « Série noire », mai 2019

Tout ce qui fait BOUM

Orphelin depuis sa tendre enfance, Pànic Orfila a été élevé par une grand-tante aux penchants anarchistes affirmés, dont l’activisme politique se résume à vandaliser le mobilier urbain, taguer des graffitis anti-système et briser les vitrines des banques. Entre autre principe éducatif, elle le met en garde contre l’aliénation de l’institution scolaire, l’encourageant à puiser dans sa propre bibliothèque, près de neuf cent ouvrages, pour se forger une culture politique. Entre dadaïsme, situationnisme et satanisme, Pànic s’efforce de préserver son moi égoïste, celui dont Max Stirner loue l’absolue primauté dans L’Unique et sa propriété. Il passe hélas surtout pour un original, le souffre-douleur idéal des mandrills qui pullulent dans les établissements scolaires, s’attirant néanmoins quelques aventures moites avec les filles fascinées par sa bizarrerie. Sa singularité le pousse peu-à-peu à trouver le réconfort dans l’univers livresque de sa bibliothèque et les pyramides de papier qui accompagnent ses séances de masturbation frénétique, sur le siège des toilettes de la salle de bain de sa grand-tante. Jusqu’au jour où, installé à Barcelone pour y effectuer des études universitaires commencées un peu pas hasard, il fait la rencontre des Vorticistes (aka l’IIME ou encore l’Insurrection Invisible d’un Million d’Esprits), un quatuor énigmatique de dandys comploteurs, trois garçons et une fille, qui l’embarque dans un projet révolutionnaire irrésistible.

« L’obsession est une fièvre. Une rage effrénée lancée à toute allure vers un point unique sans personne pour la retenir. L’obsession est un désir démultiplié, et c’est ce désir qui m’a mené jusqu’ici. »

Tout ce qui fait BOUM est un roman d’apprentissage à la fois léger et sérieux, rigolo et tragique, à l’image d’un personnage principal, jeune homme à peine sorti de l’adolescence, tiraillé entre son désir d’absolu et une propension à l’autodestruction. Un tropisme finalement pas très éloigné de celui d’une jeunesse écorchée vive, en quête de reconnaissance, se cherchant des raisons d’exister et de trouver sa place dans un monde dont elle réprouve pourtant les codes. Pas facile.

Il se dégage du roman de Kiko Amat une intense fraîcheur et un état d’esprit doux dingue. On sympathise immédiatement avec Pànic. Sa propension à gaffer, sa fragilité et sa naïveté nous émeuvent, nous ramenant à notre propre adolescence. Le jeune homme évolue en effet dans un univers fantasque, où rien ne paraît avoir d’importance, du moins rien ne semble vouloir prendre une tournure tragique et définitive.

Tout ce qui fait BOUM irradie aussi d’une énergie exultante et quasi-païenne qui se manifeste au travers du goût de l’auteur pour le grotesque et les situations bigger than life. Des parents décédés dans un accident absurde, une grand-tante engagée dans un combat que n’aurait pas désavoué Don Quichotte, une déception amoureuse et l’incompréhension de ses congénères adolescents poussent Pànic vers la solitude. Pourtant, les événements se précipitent dans une direction inattendue et dramatique.  Dans sa volonté de tout nous révéler juste avant de mourir, Pànic en rajoute, en parfait narrateur non fiable, guidé à la fois par ses obsessions et une appétence lourde pour le speed et l’alcool.

Roman à l’humour absurde et cathartique, Tout ce qui fait BOUM a de quoi réjouir l’amateur d’histoires décalées, un tantinet foutraque et borderline. Mais, sous couvert d’ironie grinçante, Kiko Amat nous livre surtout le mal-être brut de décoffrage d’un anti-héros, en quête d’une altérité sincère et partagée.

Tout ce qui fait BOUM (Cosas que hacem BUM, 2007) de Kiko Amat – Asphalte Éditions, 2015 (roman traduit de l’espagnol par Margot Nguyen Béraud)

Le Karaté est un état d’esprit

John Kaimon semble frappé par le mauvais sort. Un père devenu fou, une mère morte à sa naissance, écrasée par un camion transportant des poulets, son existence se résume à une suite de malheurs présidée par la déveine et la dèche. Après avoir vécu à Mexico dans une communauté à la recherche du dénominateur commun de l’amour, quête ne lui ayant rapporté que deux sévères chaudes-pisses et une hépatite ; après avoir côtoyé un gang de motards nazis qui l’ont circoncis, violé par la bouche, l’anus et les aisselles, il a fini par échouer sur un bout de plage en Floride, avec quelques bricoles et un pull à l’effigie de William Faulkner en guise de bagages. Le temps de rejoindre un groupe dirigé par Belt, un lâche certifié par l’armée dont le credo se résume à promouvoir le karaté comme l’arme de défense ultime. Hébergé dans un motel désaffecté, il commence ainsi son entraînement, le courage et l’abnégation se conjuguant à l’attirance pour la seule fille du groupe, une ancienne reine de beauté en bikini jaune aussi redoutable que mystérieuse.

Quatrième roman de Harry Crews, Le Karaté est un état d’esprit ne dépare pas dans l’œuvre de l’auteur américain. Déjanté et déviant, tel pourrait être le résumé en deux mots d’une intrigue minimaliste se contentant de raconter l’histoire d’amour improbable entre un abîmé de l’existence et une jeune femme ayant décidé de devenir autre chose qu’une potiche. Sur un bout de plage bordé par l’autoroute, entre une immense foire improvisée pour la fête nationale et la piscine asséchée d’un motel délabré, en passant par un night club pour gays, l’auteur nous raconte la métamorphose d’un paumé. Une mutation en forme de révélation, mais ne résistant guère au principe de réalité de sa condition de sous-prolétaire, bien éloignée du rêve américain.

Le Karaté est un état d’esprit abonde ainsi en personnages lunaires et grotesques, du maître mutique, franc-tireur des arts martiaux et tire-au-flanc, aux prédateurs en tout genre. Le roman de Harry Crews recèle aussi des scènes surréalistes, de vrais morceaux de bravoure comme cette grande foire organisée sur la plage, sorte de barnum vulgaire et bordélique où se déchaîne une foule inquiétante. On retrouve ainsi les thèmes et motifs habituels chez l’auteur américain, la monstruosité, les déviances diverses, la marginalité, l’aveuglement menaçant de la foule et l’impossibilité à se sortir de sa condition pour la frange la plus déshéritée de la société. Harry Crews ne peut toutefois s’empêcher de nourrir une certaines tendresse pour ses personnages, en dépit de sa propension à la raillerie et à la farce.

Le Karaté est un état d’esprit a donc incontestablement toutes les qualités pour ravir l’amateur de Harry Crews, même si l’intrigue tourne un peu au bordélique sur la fin, échappant un tantinet à son auteur.

Le Karaté est un état d’esprit (Karate is a Thing of the Spirit, 1972) de Harry Crews – Sonatine Éditions, 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Patrick Raynal)

Celle qui n’avait pas peur de Cthulhu

La trentaine banale, du moins à ses yeux peu maquillés, Ingrid aurait pu se fondre dans une existence moyenne, loin du diktat du consumérisme et des normes sociales, si ce n’était un détail lié au jour de sa naissance. La fatalité ou plutôt le Grand Dessein Cosmique est ainsi fait. Il fait parfois peser sur votre libre-arbitre un joug taillé pour d’autres épaules, du genre musculeuses. Pour Ingrid, c’est la sauvegarde de l’univers qui échoue au seuil de son appartement, comme une mauvaise couleur tombée du ciel en guise de teinture. De quoi l’extraire illico de son quotidien plan-plan, y compris sur un autre plan de la réalité. Bref, pas vraiment le genre d’activité qu’elle aurait planifié pour le prochain week-end. Assaillie bientôt par Les Cinq Factions, des cinglés soutenant mordicus l’un des Grands Anciens hantant les couloirs de l’univers, elle devient l’enjeu d’une lutte entre Cthulhu, Azathoth, Nyarlathotep, Shub-Niggurath et Yog-Sothoth. Sûr qu’elle aurait préféré être invité au prochain défilé de Jean-Paul Gaultier, même si la catastrophe qui s’annonce ne semble pas triste.

Après l’apocalypse zombie, le panthéon indicible de H.P. Lovecraft passe à la moulinette de l’humour féroce de Karim Berrouka. Dans une veine très proche de Terry Pratchett, l’auteur s’amuse avec les obsessions et le corpus de l’écrivain de Providence, profitant également de l’occasion pour décocher ses flèches contre les adeptes de tous poils, y compris ceux des diverses religions qui, comme tout le monde le sait, ne sont que des sectes qui ont réussi. Au seuil de la folie, entre géométrie non euclidienne et mélopée impie, là où rôdent des entités cosmiques échappant à la raison, Celle qui n’avait pas peur de Cthulhu confronte ainsi une jeune femme, un tantinet impertinente, voire vacharde, aux prophètes de mauvais augure.

Toujours dans un registre léger et résolument punk, Karim Berrouka se moque également des institutions de l’État, police, armée, antiterrorisme et tout le toutim, avec un sens égal de la caricature. Certes, l’ensemble paraît souvent capillotracté, l’auteur usant et abusant des coïncidences, des raccourcis faciles et d’un esprit potache de bon aloi que ne désavouerait pas une bande d’étudiants pendant une partie de jeu de rôle copieusement arrosée. Mais, il le fait bien, sachant se montrer généreux dans ses saillies et le rythme de la narration. Suffisamment en tout cas pour faire de Celle qui n’avait pas peur de Cthulhu une lecture distrayante, à apprécier le sourire en coin. Pas davantage.

Celle qui n’avait pas peur de Cthulhu de Karim Berrouka – Editions ActuSF, collection « Les Trois Souhaits », février 2018

Les Canards en plastique attaquent !

Insubmersibles canards en plastique [1], bénis oui-oui et autres moutons de Panurge, tous prêts à prendre des vessies pour des lanternes, à partir en croisade contre les incrédules, les sceptiques et les cyniques mettant en doute leur foi ou s’en moquant avec leurs remarques caustiques.
Tel est le sujet abordé par Christopher Brookmyre dans un livre plus malin que ne le laisse présager son titre en apparence grotesque.

À l’instar du trop rare Ken Bruen [2] ou de Charlie Williams [3], Christopher Brookmyre appartient à ces plumes britanniques ayant apporté un sang neuf à un genre jusque-là enferré dans la routine. Le présent opus est le cinquième épisode des aventures de Jack Parbalane, un journaliste d’investigation aimant se placer dans des situations périlleuses. On peut toutefois le lire indépendamment des autres titres de la série, les allusions à un précédent volet (non traduit) ne gênant aucunement la compréhension de la présente histoire.

Le fervent rationaliste affirme souvent qu’il a besoin de voir pour croire. Détournant astucieusement cette sentence, Brookmyre démontre surtout qu’il faut croire pour voir, la foi se passant allègrement de la logique ou du raisonnement. Et quand bien même on tenterait d’expliquer à un croyant, avec des preuves, la vacuité de ses croyances, on se verrait opposer une fin de non-recevoir. Sujet vieux comme le monde, on en conviendra, mais traité ici par l’auteur écossais d’une manière futée et avec une ironie british délicieusement mordante.

Tout commence dans la prestigieuse université de Kelvin en Écosse. Gabriel Lafayette y fait fureur auprès des étudiants dans des spectacles mettant à profit son prétendu talent médiumnique. Fort du soutien d’un riche mécène et de quelques chercheurs free-lance, celui que d’aucuns voudraient cantonner au rôle de saltimbanque doué, souhaite désormais voir la science cautionner ses pouvoirs surnaturels. Plus qu’un caprice, l’enjeu de la manœuvre n’est rien de moins que la création d’une chaire de « physique spiritualiste ». Enthousiasmés par cette perspective, adeptes du spiritisme et clubs de théosophie s’enflamment pendant que les scientifiques s’agacent et s’inquiètent des conséquences de cette fâcheuse expérience, si tant est qu’elle aboutisse. Entre-temps dans les coulisses, les tenants de l’Intelligence Design tirent les marrons du feu.

En sa qualité de doyen honorifique de l’université, une élection canularesque dont il ne se vante pas, et fort de son expérience de journaliste, Jack se voit propulsé comme observateur pour départager les participants de cette pétaudière.

Malgré une mise en place un tantinet laborieuse (en gros toute la première partie), la pertinence du propos se conjugue à l’intrigue policière pour finalement happer l’attention. Le dispositif narratif adopté par l’auteur britannique compte aussi pour beaucoup dans cette réussite. Résolument non linéaire, l’histoire alterne différents points de vue et use du procédé du déjà vu, multipliant les fausses pistes, les rebondissements et contribuant ainsi à ménager le suspense jusqu’au terme du roman, que l’on peut juger un peu convenu quand même. D’une manière légère et décalée, Christopher Brookmyre concilie humour et réflexion politique, au sens noble du terme. Fermement ancré dans le réel, Les Canards en plastique attaquent ! tient ainsi à la fois de la satire et du roman policier. Une lecture à classer parmi les petits plaisirs qui rendent moins borné.

« Tu as le droit de croire en ce que tu veux, mais il faut savoir être responsable, prendre en compte les faits et ajuster ses croyances en fonction de ça. Sinon, on freine sa propre évolution cognitive. »

[1] Expression employée par James « Le Sensationnel » Randi, magicien canadien et grand sceptique, pour décrire les gens déterminés à continuer à croire au surnaturel, en dépit des preuves qu’on leur apporte de sa non existence.

[2] Célébré pour les séries prenant pour héros R&B et Jack Taylor, Ken Bruen est l’auteur de romans noirs, souvent grinçants et amers, parfois drôles, mais toujours humains. Hélas, la traduction de ses romans semble avoir été abandonnée dans nos contrées.

[3] Presqu’homonyme, à une lettre près, de l’auteur américain Charles Williams, Charlie Williams est connu dans l’Hexagone pour la trilogie de Mangel, une série se partageant entre humour noir, désespérance ordinaire et critique sociale.

Les Canards en plastique attaquent ! de Christopher Brookmyre (Attack of the Unsinkable Rubber Ducks, 2007) – Editions Denoël, décembre 2009 (roman traduit de l’anglais par Emmanuelle Hardy)

Bacchiglione Blues

« À l’heure où Zlatan Tuco quittait la maison de Tito Pasquato, ce dernier était bien loin, au volant de son fourgon déglingué, en compagnie des deux demeurés avec qui il formait un trio de choc depuis des lustres : Toni Drugo, surnommé l’Aromate, petit homme trapu taillé comme une armoire à glace, qui avait gardé ses cheveux aile de corbeau bien qu’il ne fût plus tout jeune, et Ivo Sborin, grand escogriffe aux incisives pourries, connu sous le nom de Tringlebouc, dont les derniers cheveux rescapés avaient formé un camp de réfugiés sur la nuque. »

Tito, Toni et Ivo sont trois truands sans envergure. Des petites frappes aux rêves médiocres issues d’un lumpenprolétariat prêt à toutes les combines pour quelques euros. Ces trois pieds nickelés de la campagne padano-vénitienne ont décidé de changer de catégorie en organisant l’enlèvement de la femme d’un industriel du coin. Un gros coup qui pourrait les transformer en millionnaires. À la condition de surmonter la poisse qui leur colle à la peau comme cette nuée de moustiques tigres dont ils doivent supporter les piqûres dans la planque où ils sont retranchés avec leur otage. À la condition de survivre aux manigances du roi du sucre qui n’a pas envie de lâcher l’argent de la rançon sans rien entreprendre.

Faisons plus court que d’habitude, mais compte tenu de la taille du bouquin (141 pages), cela ne me paraît pas abusé. Bacchiglione Blues s’impose d’emblée comme une lecture légère, empreinte d’un mauvais esprit jubilatoire. Matteo Righetto semble en effet beaucoup s’amuser des déboires de son trio criminel, n’économisant pas par ailleurs ses sarcasmes à l’encontre des victimes. Sous sa plume, la population de Padanie-Vénétie se réduit à un ramassis d’individus aux motivations étriquées. Des ratés et des rustres aux mœurs grossières, flirtant avec la délinquance et le racisme. Affreux, sales et méchants pourrait-on dire pour paraphraser le titre d’un film d’Ettore Scola.

Expédié en quelques heures de lecture, le roman de l’auteur italien ne trahit pas une quatrième de couverture le présentant comme une sorte de pulp détournant les codes du roman noir. Avec son ragondin blanc, ses témoins de Jehovah en maraude et ses tueurs sadiques en embuscade, Matteo Righetto place la barre très haut, accouchant d’une histoire rocambolesque qui révèle de surcroît une gouaille réjouissante, un art de la description incongrue et un goût assuré pour la satire et le burlesque.

Bref, Bacchiglione Blues apparaît comme une très bonne surprise, dévoilant des trésors d’humour vachard et de noirceur. On en redemande !

Bacchiglione Blues (Bacchiglione Blues, 2011) de Matteo Righetto – Éditions La dernière goutte, collection « Fonds noirs », 2015 (roman traduit de l’italien par Laura Brignon)

Héros secondaires

« Nous sommes un peu les fantassins de l’industrie pharmaceutique, nous qui combattons en première ligne sur le front de la recherche médicale pour défendre vos droits inaliénables, parmi lesquels se trouvent la vie, la liberté et la recherche des antidépresseurs. »

Ouvrons en préambule de cet article une parenthèse égotique. Si l’on fait exception de Alan Moore, je ne prise guère les aventures de super-héros. Au pire, je trouve qu’il s’agit d’un substitut aux tendances fascistes tapies en chaque être humain, au mieux une distraction un tantinet immature. Je sens que je vais me faire des amis, mais j’assume. Tant pis. Comprenez donc bien qu’il m’a fallu puiser dans mes ressources de bienveillance, encouragé en-cela par quelques commentaires positifs, pour me lancer dans la lecture de Héros secondaires de S. G. Browne. Bon, je ne regrette pas un seul instant cette entorse à mes préjugés. Le roman de l’auteur américain apparaît en effet comme une histoire hilarante, sous-tendu par un esprit critique et caustique de première bourre. C’est simple, j’ai eu à plusieurs reprises le sentiment de lire du Terry Pratchett, dans la meilleure acception de la comparaison.

Quid de l’histoire ? Lloyd, Vic, Charlie, Frank, Rand et Isaac forment un groupe atypique malgré leur apparence anodine. Les Super six comme ils aiment à se considérer, même si la presse les a affublés de surnoms pour le moins ridicules. Depuis peu, ils se sont en effet découverts des capacités surnaturelles. Llyod plonge les passants dans une irrésistible somnolence, Randy déclenche des crises d’eczéma cauchemardesques, Charlie provoque des convulsions, Vic des vomissements, Frank une prise de poids express, faisant péter toutes les coutures des vêtements, enfin Isaac suscite des érections inopinées et prolongées. Ce phénomène est-il un effet secondaire des divers tests médicamenteux auxquels il prêtent leur concours contre rémunération ? Peu importe, les voici dotés de super-pouvoirs d’un genre particulier.

Après une période d’effroi, nos apprentis super-héros se piquent au jeu, décidant d’entamer des rondes nocturnes dans les parcs de New-York, afin de faire perdre leur goût pour la malfaisance aux fâcheux qui enquiquinent les clodos et le citoyen lambda. Une activité qui leur permet également de regonfler leur estime de soi. Mais bon, tout cela reste quand même petit joueur comparé aux exploits des super-héros de papier. Ils en sont d’ailleurs bien conscients. Et, si de grands pouvoirs entraînent de grandes responsabilités, ils suscitent aussi de grands périls, comme nos piteux redresseurs de torts vont le découvrir.

Héros secondaires détourne avec un mauvais esprit jubilatoire les codes des récits de super-héros et super-méchants. Le traitement mi-vachard, mi-attendri des personnages contribue pour beaucoup au plaisir de lecture. S.G. Browne met en scène une belle galerie de bras cassés, frappés du sceau du nonsense et du burlesque. Parmi ceux-ci, on retient surtout le narrateur, Llyod Prescott, qui lorsqu’il ne vit pas de la charité d’autrui, sa grande trouvaille consistant à inviter les badauds à l’insulter contre quelques pièces ou billets, se contente d’encaisser l’argent versé pour ses prestations médicamenteuses expérimentales. En sa compagnie, on en apprend ainsi beaucoup sur l’existence des cobayes professionnels, mais également sur la nature des essais, souvent d’une absurdité étonnante, et enfin sur la palette des effets secondaires auxquels il s’expose. On découvre également un marché des médicaments gangrené par la recherche du profit forcenée, sous prétexte d’améliorer la qualité de vie de la population.

À ce sujet, le regard de S.G. Browne sur la société américaine et l’industrie pharmaceutique oscille entre le sarcasme et un certain accablement, dont il prend ici le parti de se moquer. Le récit est ainsi jalonné de piques satiriques sur la sur-médicamention contemporaine, mais on s’amuse aussi beaucoup des interactions entre les personnages, un parfait échantillon de losers finalement très ordinaires. L’auteur américain accouche enfin de trouvailles drolatiques très réjouissantes, notamment le jeu Hé, doc’, c’est quoi ce médoc ? dont on ne peut que goûter l’humour grinçant de la plus belle eau.

Sans vouloir faire dans l’auto-médicamentation, on ne peut au final que conseiller Héros secondaires, une lecture divertissante dont le seul effet secondaire connu, consiste en une inflammation des zygomatiques. On a connu pire…

Héros secondaires (Less Than Hero, 2015) de S. G. Browne – Éditions Agullo, 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Morgane Saysana)

Salut à toi ô mon frère

Mix improbable des Béruriers noirs et de Daniel Pennac, le dernier roman de Marin Ledun opte d’emblée pour le contre-pied rafraîchissant et doux dingue. Servi par une intrigue prétexte sur laquelle on ne s’arrêtera pas, Salut à toi ô mon frère est en effet surtout l’occasion de mettre en scène une famille atypique, foutraque et diablement attachante dans sa manière d’envoyer bouler les conventions sociales, politiques et tout le toutim. J’ai nommé la smala Pons-Mabille. Un père et une mère aux antipodes mais aimants, six gosses dont trois adoptés, un chien et deux chats. Pas treize à la douzaine, mais presque.

L’imprévu surgit dans le quotidien haut en couleur de la tribu un beau matin pas vraiment chagrin. Entre potron et j’ai cru voir un rominet, la maréchaussée débarque toute bottée au domicile familial pour arrêter l’ennemi public numéro 1 de la bourgade de Tournon. À savoir le petit dernier, Gus, collégien redoublant multirécidiviste, à qui Dieu ne confierait pas sa fille sans confession. Mais s’il est un domaine pour lequel le bourreau des cœurs ne manifeste guère d’appétence, c’est bien celui de la malfaisance délinquante. Aussi, lorsque les pandores dressent de lui le portrait d’un criminel assoiffé de sang, mère, père, frères et sœurs sont stupéfaits. Fort heureusement, le Gus peut compter sur la solidarité familiale et sur l’incrédulité du lieutenant Personne, pour qui sa sœur Rose, entre deux passages au salon de coiffure où elle lit des classiques aux rombières peroxydées venues se faire shampouiner, nourrit une passion contre-nature, au grand dam de sa mère.

On ne peut guère reprocher à Marin Ledun d’encourager la morosité. Salut à toi ô mon frère est en effet le parfait remède contre l’ennui ou la déprime, mais aussi contre le racisme façon Dupont Lajoie. Le roman abonde en trouvailles langagières, saillies drolatiques et autres jeux de mots. Un foisonnement jubilatoire ne pesant à aucun moment sur la lecture et contribuant à dynamiser un récit dont le rythme ne relâche à aucun moment son emprise sur les zygomatiques. Les clins d’œil et références fusent joyeusement, plus ou moins appuyées, convoquant la littérature classique ou plus populaire, le cinéma, la télévision, la musique, pour le meilleur (ou le pire) de citations détournées, d’associations d’idées déjantées et de vacheries affectueuses. Bref, du nanan pour les réfractaires à l’esprit nunuche.

« Et dire qu’il est des anthropologues qui se plaignent de ne plus avoir de nouveaux territoires socioculturels à explorer. Venez au skate-park, mes amis ! Venez, observez et prenez-en de la graine, bande de lévi-straussiens de pacotille ! L’extension marchande du domaine de l’adolescence vaut son pesant de cacahuètes de Soustons. Leurs rituels boutonneux, leurs borborygmes communicationnels, leur langage SMS ergonomique et tribal, leurs followers, mateurs, mouchards, fils à la patte, indics, épieurs, cafteurs, roussins,délateurs, sycophantes, leurs accoutrements grégaro-moches personnalisés et standardisés à l’infini, leur organisation sociale smart-phone-centrée, les iPhone7, et tout en bas, les LGK4Dual, au ban de la société. On ne s’en lasse pas. »

Lecture idéale pour décompresser, entre deux ouvrages plus austères, Salut à toi ô mon frère n’usurpe donc pas le qualificatif de roman décalé et festif. De quoi se venger du quotidien et de ses saloperies, tout en renouant d’une certaine manière avec le meilleur de la série de la tribu Malaussène, en particulier La Fée carabine. Même par la main gauche, on a connu pire comme filiation.

Salut à toi ô mon frère de Marin Ledun – Éditions Gallimard, collection « Série noire », mai 2018

Le Reich de la Lune

Les amateurs de nazis dans l’espace se réjouiront d’apprendre que Le Reich de la Lune vient combler leur passion déviante et coupable pour les uniformes dessinés par Hugo Boss, les soucoupes volantes et les théories du complot farfelues (euphémisme, me dires-vous). Il trouveront en effet tout cela dans le roman de Johanna Sinisalo et sans doute bien davantage, comme nous allons le voir.

« Nous étions assis dans sa chambre devant nos tablettes, lui plongé dans l’exploration des fonctions de l’appareil, moi en train de rédiger des projets de texte de propagande pour Vivian Wagner, quand Klaus a éclaté de rire. C’était si rare que j’ai pris peur. Il m’a fourré sa tablette sous le nez et a touché l’écran. J’ai vu un bref extrait de film dans lequel un mammifère à fourrure tentait de s’introduire dans un pot en verre qui avait l’air bien plus petit que lui et y arrivait, de manière totalement incompréhensible. C’était un animal de compagnie très répandu, un chat, que je connaissais par Heidi. Dans le livre, Heidi apportait des chatons à Clara, la petite paralytique, et c’est précisément à ce passage que j’avais pensé quand j’avais eu l’idée de voir un bébé chat dans une des figures de Rorschach de notre test de compatibilité. Klaus m’a montré un autre bout de film : c’était une succession de brèves scènes dans lesquelles des chats essayaient de grimper en différents endroits et faisaient des chutes comiques, assez souvent dans l’eau, ce qu’ils détestaient visiblement. J’ai trouvé ces scènes tout à fait intéressantes et séduisantes, mais pas particulièrement drôles, et je l’ai dit. Pourquoi filmait-on froidement ces pauvres bêtes malchanceuses au lieu de les empêcher de se mettre dans de telles situations ? »

Conjuguant l’uchronie à un propos satirique, l’autrice finnoise ne se contente pas de s’inspirer de sa contribution au scénario du film Iron Sky. Bien au contraire, elle reprend des idées et des personnages abandonnés au cours des multiples écritures et réécritures de cette pochade à grand spectacle, pour impulser au récit une dimension féministe, lui faisant dépasser le simple statut de novélisation.

Tout l’intérêt du roman repose en effet sur sa narratrice, Renate Richter, dont nous épousons d’emblée le point de vue omniscient, puisque recomposé a posteriori dans le journal qu’elle tient après la grande guerre initiée par les nazis pour reconquérir la Terre. Un fait dont on découvre les prémisses et le dénouement au fur et à mesure de son récit. Renate restitue ainsi le processus mental qui l’a conduite à abandonner son conditionnement nazi pour adopter un regard plus critique sur le désastre final et sur ses contemporains, ennemis y compris.

Comme nous le découvrons, elle est née dans une famille appartenant à la race des seigneurs qui domine Schwarze Sonne, la base lunaire fondée par les survivants du nazisme après leur exil. Son père, scientifique de renom, appartient au cercle restreint des concepteurs de l’opération Götterdammerung, l’arme ultime développée pour exterminer les ennemis capitalistes et bolcheviques. Mais, le Mondführer ne manque pas d’autres armes pour mener à bien son projet. Walküre et autre Rheingold, des engins qui ne sont pas pour rien dans le mythe terrestre des soucoupes volantes, peuvent déchaîner la mort sur son ordre. Et si cela ne suffit pas, des zeppelins spatiaux de classe Siegfried s’entraînent pour déchaîner la Meteorblitzkrieg sur les principales villes terriennes.

Si elle est prête à assumer le pire, Renate n’a pourtant pas perdu l’espoir de reconquérir la Terre avec des méthode plus pacifiques, notamment grâce à la Hakenkreuzigungmaschine mise au point par son père afin de conditionner les esprits. Et puis, à force d’étudier la planète natale de sa race et ses œuvres, en particulier Heidi dont elle nous dévoile la nazification du propos, la jeune femme s’est prise d’affection pour ce monde. Elle a développé aussi un solide esprit critique, au point de réfléchir sur l’eugénisme prôné par le Mondreich et de douter des unions contractées après avoir testé la compatibilité génétique des conjoints. Ainsi, si Renate ne remet pas un seul instant en question le bien fondé de l’idéologie nazie et de sa propagande, elle n’en demeure pas moins une jeune femme intelligente qui s’interroge, n’hésitant pas à secouer la chape de plomb qui ossifie les relations entre les hommes et les femmes, privant le collectif national-socialiste de ses forces vives féminines.

En parfaite candide, Renate ne se résout donc pas à accepter le monde tel qu’il est, persuadée par son embrigadement que le meilleur est à venir, sous l’égide du Mondführer et des préceptes bienveillants de l’Ur-Führer Hitler (qu’il repose en paix au Walhalla). Une idéologie dont elle découvre progressivement les mensonges et les aspects inhumains, notamment pendant son voyage sur Terre et à son retour, mais qui n’a rien à envier à la duplicité des démocraties libérales, où les effets de mode passent pour une sorte d’embrigadement saisonnier, où les agences de communication usent des mêmes procédés que la propagande totalitaire et où les gouvernements sont guidés par les mêmes instincts prédateurs que le nazisme, les conduisant à manipuler sans vergogne leur électorat. Bref, Johanna Sinisalo n’épargne rien ni personne, dévoilant avec un humour grinçant et un sens de la catharsis salutaire l’absurdité du genre humain.

En dépit de son aspect de série-Z, Le Reich de la Lune se révèle donc un roman étonnamment malin et amusant, où l’uchronie ne sert pas seulement de prétexte à un défoulement jubilatoire. Bien au contraire, l’idéalisme de Renate nous renvoie à la figure la triste réalité de nos modes de vie, nourrit d’illusions savamment entretenues.

Le Reich de la Lune (Iron Sky – Renaten tarina, 2018) de Johanna Sinisalo – Éditions Actes Sud, collection « Exofictions », 2018 (roman traduit du finnois par Anne Colin du Terrail)