Tamanoir

Le Tamanoir est un personnage libre, curieux, contemporain. C’est quelqu’un qui va fouiller, à son compte, dans les désordres et les failles apparents du quotidien. Ce n’est ni un vengeur, ni le représentant d’une loi ou d’une morale, c’est un enquêteur un peu plus libertaire que d’habitude…

Les lecteurs attentifs auront sans doute reconnu dans cette accroche en mode pastiche l’argument de départ de la série «  Le Poulpe  » initiée par Jean-Bernard Pouy avec La Petite écuyère a cafté, puis déclinée au fil de 290 aventures aux titres aussi calembouresques qu’inventifs. Le choix de cette accroche n’a rien de fortuit, Jean-Luc A. d’Asciano confessant lui-même dans la postface regretter que le héros parisien n’ait pas étendu ses tentacules jusqu’aux territoires inquiétants du fantastique. Du surnaturel, Tamanoir n’en manque pas puisqu’on y croise des entités immortelles, des démons, une ribambelle de chats et de la magie noire en pagaille. Chemin faisant, on se frotte aussi à la crapulerie humaine, même si ici l’enquête sert davantage de prétexte à Nathaniel, dit le Tamanoir, pour semer la zizanie dans les plans occultes fourbis par des criminels bien peu adroits. Bref, le Tamanoir n’usurpe pas son surnom lorsqu’il s’agit d’aller fourrer son appendice (pas celui auquel vous pensez) dans des endroits peu recommandables, histoire d’asséner un coup de pied dans la fourmilière.

En émule du facétieux dieu de la mythologie amérindienne, vague cousin du Jaguar, il est surtout un esprit malin, un arnaqueur doué, extorquant l’information auprès des malfaisants pour mieux réparer un tort, même s’il reste conscient que cela ne changera pas grand chose au monde tel qu’il va mal. Et, si son enquête fait la lumière sur une association de malfaiteurs à la charité très sélective, elle s’ingénie surtout à dépeindre un microcosme populaire et des routines très semblables au personnage inventé par Pouy. Une petite amie libre et indépendante, un quartier général situé dans un troquet où cuisine un homonyme du «  le Pied de Porc à la Sainte-Scolasse  », un ami anarchiste italien qui cache un arsenal chez lui, et tout un tas de freaks et punks à chiens rencontrés pendant ses vaticinations, il ne manque plus au Tamanoir qu’une passion secrète pour compléter le mimétisme. A défaut d’un zinc à se mettre sous la dent, du genre Policarpov I-16, on se contentera de la patine des zincs où il écluse quelques bières, histoire de conjurer les sortilèges médisants. Entre les allées du Père Lachaise et une Antre du Mal conçue comme un jeu de plateforme, en passant par un pavillon de banlieue ressemblant à une pièce montée monstrueuse, le bougre ne ménage pas sa peine, traînant sa gouaille contagieuse, ses calembours malicieux et ses affinités allitératives avec une générosité communicative.

Avec Tamanoir, Jean-Luc A. d’Asciano s’octroie ainsi une parenthèse amusante, plus légère et enlevée que Souviens-toi des monstres, mais pas moins ancrée dans les problématiques contemporaines. Sur les traces du «  Poulpe  », il acquitte honorablement son tribut aux littératures populaires, avec le souhait d’inspirer ainsi d’autres aventures. L’avenir nous dira.

Tamanoir – Jean-Luc André d’Asciano – Aux Forges de Vulcain, collection «  Romans  », mars 2020

Mon Chien stupide

La cinquantaine bien tassée, Henry J. Molise est arrivé à ce stade où l’on dresse un bilan de son existence, jaugeant les réalisations à l’aune des espoirs de jeunesse déçus. Le bougre n’est pourtant pas à plaindre comme en témoigne sa vaste demeure implantée au cœur d’un quartier pas trop décrépi de la conurbation de Los Angeles. Il ne peut cependant s’empêcher de nourrir un spleen tenace, ressassant son mal être dans l’alcool. Que fait-il de ce côté de l’Atlantique, lui qui pourrait couler des jours tranquilles sous le soleil de Rome ? Pourvu d’une épouse jadis aimante, mais désormais engoncée dans ses névroses, d’une ribambelle de gosses en passe d’acquérir leur indépendance, oscillant entre le statut de pique-assiette et le mépris pour des parents considérés comme des has-been, Molise ne trouve pas davantage de satisfaction dans son métier de scénariste pour la télévision, condamné à rejouer les mêmes scripts stéréotypés. Il aurait tant voulu être un écrivain renommé, auteur de futurs classiques, les tempes grisonnantes, une palanquée d’admiratrices accrochées à son mont blanc. Heureusement, il lui reste son chien, Stupide. Un monstre poilu de race indéterminée, à la tête d’ours mal léchée. Un clébard adopté sur un concours de circonstances absurde, littéralement obsédé par la gente masculine au point de vouloir lui serrer la jambe avec une ardeur priapique inconvenante. L’animal de compagnie idéal pour les vieux jours de Molise.

Court roman d’à peine deux cent pages, Mon Chien stupide témoigne de la crise de la cinquantaine d’un mâle blanc de la classe moyenne. Longtemps, Molise a entretenu l’illusion de la réussite, parfaite incarnation de l’American way of life. Désormais, il n’est plus qu’une chose ratatinée, souffre douleur d’une épouse et d’enfants ingrats qu’il ne se résout pourtant pas à détester, par peur du vide. Lâche, alcoolique et gaffeur, le bonhomme accumule les échecs et les déceptions. En proie au doute, il se fait l’observateur de la déliquescence longtemps annoncée sa famille. Un jeu de massacre dans lequel il prend sa part, ne lésinant pas sur les bévues, les mesquineries et les actes manqués.

Mon Chien stupide traite ainsi de l’érosion irrésistible des sentiments, des ambitions et de la cellule familiale américaine, en se plaçant à l’acmé de la crise. Il évoque les faux semblants, les défaites personnelles transformées en concessions raisonnables, histoire de les faire accepter plus facilement. Il laisse transparaître aussi le ressentiment latent et les illusions d’un ailleurs meilleur, sacrifiant les convenances et la civilité ordinaire sur l’autel du défoulement jubilatoire. John Fante nous dresse ainsi un tableau cruel, sous-tendu par un humour grinçant, entre tendresse et cynisme, saillies drolatiques et vacheries, ne laissant guère planer l’espoir d’un happy-end.

Drôle et cinglant, Mon Chien stupide réjouira donc le cœur de l’amateur de satire, le confortant dans sa misanthropie et lui apportant le réconfort de la mauvaise foi et de l’hypocrisie démasqués au cours d’une ordalie douce amère.

Mon Chien stupide (My Dog Stupid in West of Rome, 1985) – John Fante – réédition 10/18, novembre 2017 (roman traduit de l’anglais [Etats-Unis] par Brice Matthieussent)

Un Dernier ballon pour la route

Enième roman noir mâtiné de freaks et de trahison, avec sales gosses et antihéros revenus de tout, histoire de faire bonne mesure, Un Dernier ballon pour la route se distingue surtout pour son ambiance post-rurale marquée par la déglingue et un sentiment de déchéance. Un tropisme irrésistible n’étant pas sans rappeler Luj Inferman’ et la cloducque de Pierre Siniac, ou plus près de nous, temporellement parlant, Charlie Williams et la série de Mangel.

Frappé du syndrome de Groland et exhalant à chaque chapitre une poésie de comptoir, Un Dernier ballon pour la route fleure ainsi la désespérance et la beauté d’un rêve d’enfant écrasé comme une mouche sur la vitrine d’un supermarché. À sa lecture, on ricane beaucoup avant de reprendre un coup pour flouter les contours d’une réalité coupante comme du verre cassé.

Pour vous faire une idée du désastre, prenez 3/4 de rocades labyrinthiques et de ronds-points vicieux, ajoutez 1/4 de parkings hostiles et de zones commerciales ballardiennes, puis saupoudrez le tout d’une pincée de désert rural défiguré par l’acculturation et l’agro-business. Vous voyez le tableau ? Benjamin Dierstein ne craint pas le dérisoire et l’absurde, nous faisant faire le tour du propriétaire en compagnie d’un duo de ratés animés par une étincelle de justice et d’humanité. Freddie et Didier sont en effet deux grands gamins ayant versé dans le grotesque et le fantasque, faute de sens concret à donner à leur existence. Deux paumés se contrefoutant des causes à défendre, brûlant la vie par tous les bouts et jouissant d’une santé de fer, en dépit des coups fourrés, d’une hygiène de vie pour le moins aléatoire et des substances plus ou moins licites ingurgitées durant leur tournée des grands ducs.

Entre coma éthylique et souvenirs frelatés, dans un monde ayant autant de sens qu’un giratoire, ils taillent leur route, tâchant d’entretenir la famille dysfonctionnelle composée au fil de leurs pérégrinations foutraques. Surréaliste, le roman de Benjamin Dierstein l’est à plus d’un titre, mais il est surtout vachard et énaurme. L’intrigue y sert de prétexte pour dérouler les bons maux d’une prose parsemée de punchlines redoutables, de saillies drolatiques et de descriptions grand-guignolesques. Mais, derrière la caricature, on sent poindre aussi une certaine forme de tendresse, certes un tantinet tordue.

Un Dernier ballon pour la route tient donc toutes les promesses esquissées par l’illustration de couverture. Trash, de mauvais goût et complètement barré, les aventures de Freddie et Didier ont de quoi réconcilier au coin du zinc les tempéraments les plus irréconciliables.

Un Dernier ballon pour la route – Benjamin Dierstein – Éditions Les Arènes, collection « Equinox », mars 2021

Le Bikini de diamants

Pour éviter de finir à l’Assistance, mais aussi en attendant la réouverture des champs de courses de chevaux, théâtre des arnaques de son père, Billy se retrouve chez son oncle Sagamore Noonan, histoire de se mettre au vert. L’événement ouvre une parenthèse dans la vie précaire du jeune garçon et s’annonce très rapidement comme le prélude d’une découverte, celle d’un phénomène.

Sagamore est en effet une célébrité notoire dans tout le comté, au point d’être l’unique préoccupation du shérif et de ses adjoints. D’aucuns prétendent même qu’on ne trouve pas plus grand filou dans le pays. Le bougre serait un génie lorsqu’il s’agit d’arnaquer le quidam ou de déjouer la surveillance de la police, persuadée qu’il distille en douce une gnôle de contrebande de première bourre. Mais, doit-on forcément accorder foi à tous les racontars lorsque le shérif en est réduit à ronger son frein et manger son chapeau, faute de preuves flagrantes ?

L’irruption de Melle Harrington, accoutumée aux gros bonnets… du crime, vient perturber quelque peu la routine des lieux. Elle précède l’arrivée de gangsters armés cherchant à faire parler la poudre. Rien de nature cependant à décourager Sagamore, d’autant plus que la belle apprécie nager dans le lac uniquement vêtue d’un bikini de diamants qui laisse entrevoir d’autres merveilles. De quoi inspirer à l’oncle de Billy un beau bazar, avec la complicité du gosse, témoin à son insu d’une sacrée comédie humaine.

Bien connu du lectorat incollable sur les classiques sous le titre de Fantasia chez les ploucs, Le Bikini de diamants n’usurpe pas sa réputation de roman culte. Réédité chez Gallmeister dans sa collection « Totem » dans une version non caviardée, le texte bénéficie de surcroît d’une traduction rafraîchie qui lui permet de donner la pleine mesure de sa charge burlesque.

Récit faussement naïf raconté avec les yeux et les mots d’un gosse de sept ans, l’opus majeur de Charles Williams sert de prétexte à une satire débridée. L’auteur américain ne s’y montre guère avare en bons mots et en descriptions vachardes, voire en situations croquignolettes et autres effets comiques, imprimant au texte une tournure pour le moins imagée. Le Bikini de diamants offre ainsi un festival de saillies drolatiques dont on mesure le crescendo endiablé à l’aune d’un mauvais esprit jubilatoire.

Charles Williams y croque un microcosme campagnard bigger than life, enfilant les clichés avec un humour et un abattage ne paraissant à aucun moment forcé. On s’amuse ainsi énormément des facéties et de la roublardise de l’oncle Sagamore, tout en se moquant de la balourdise des forces de l’ordre et du ton candide d’un narrateur découvrant la vie par le petit bout de la lorgnette des déviances des uns et des autres.

Plus de soixante ans après sa parution, Le Bikini de diamants ne déçoit pas, confirmant son rang de classique indépassable d’humour potache et d’ironie bouffonne. Le mètre étalon du southern slapstick.

Le Bikini de diamants (The Diamond Bikini, 1956) de Charles Williams – Éditions Gallmeister, collection « Totem », août 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Laura Derajinski)

La vie en rose

On ne change pas une recette qui marche. Marin Ledun l’a parfaitement compris, nous resservant une copieuse louche de dinguerie et de satire avec La Vie en rose, second opus des aventures de la tribu Pons-Mabille.

Intrigue superflue, voire passe-partout (on devine l’identité du tueur dès qu’il entre en scène), au service d’un récit mené à tombeau ouvert, le roman de Marin Ledun reste très efficace, même si le procédé perd un tantinet de sa fraîcheur. On retrouve ainsi la famille dysfonctionnelle de Rose, moins les deux parents, partis en excursion du côté de la Polynésie pour voir si la mer est plus bleue que dans la cuvette des toilettes. On les retrouve donc pour ainsi dire tous, frères, sœurs, chien et chats, avec leurs manies, leur folie et leur sens du je-m’en-foutisme breveté, renouant non sans plaisir le fil de leurs aventures peu banales.

Cette fois-ci, Rose doit conjuguer sa libido bigger than life et son goût pour l’interjection ordurière avec des responsabilités bien peu conformes avec sa philosophie no future. Bombardée chef de famille, la voilà contrainte de suivre la scolarité de Camille et Gus, tout en supportant les facéties d’Antoine à l’hôpital, où le bougre s’est mis en tête de convertir les grabataires aux vertus primesautière du strip-pocker. Et, comme si cela ne suffisait pas, elle se découvre enceinte de son lieutenant de police pour qui le cul n’est pas du poulet. Les hormones en ébullition, les follicules en vrac, la muqueuse utérine en éruption, elle n’est décidément plus en état de penser correctement. Encore moins capable d’affronter le cambriolage du salon de coiffure où elle officie en prose et la série de meurtres qui frappe l’entourage adolescent de sa sœur Camille. Bien au contraire, elle aurait plutôt envie de faire avaler son faire-part de naissance à une cigogne.

Avec La Vie en rose, Marin Ledun s’amuse beaucoup, filant la métaphore vacharde, défouraillant le bon mot assassin, affûtant la sarcasme ravageur avec une tendresse visible pour ses personnages et une générosité communicative. Bref, on ne voit pas le temps passer, goûtant aux multiples allusions littéraires, surtout au roman noir, cinématographiques et musicales qui jalonnent un récit, par ailleurs guère avare en portraits caustiques et en péripéties frénétiques.

Sans surprise, cette nouvelle immersion au sein de la tribu Pons-Mabille renoue avec l’esprit gentiment punk et déjanté de Salut à toi ô mon frère. De quoi passer un bon moment, distrayant et sans complexe.

La Vie en rose de Marin Ledun – Éditions Gallimard, collection « Série noire », mai 2019

Tout ce qui fait BOUM

Orphelin depuis sa tendre enfance, Pànic Orfila a été élevé par une grand-tante aux penchants anarchistes affirmés, dont l’activisme politique se résume à vandaliser le mobilier urbain, taguer des graffitis anti-système et briser les vitrines des banques. Entre autre principe éducatif, elle le met en garde contre l’aliénation de l’institution scolaire, l’encourageant à puiser dans sa propre bibliothèque, près de neuf cent ouvrages, pour se forger une culture politique. Entre dadaïsme, situationnisme et satanisme, Pànic s’efforce de préserver son moi égoïste, celui dont Max Stirner loue l’absolue primauté dans L’Unique et sa propriété. Il passe hélas surtout pour un original, le souffre-douleur idéal des mandrills qui pullulent dans les établissements scolaires, s’attirant néanmoins quelques aventures moites avec les filles fascinées par sa bizarrerie. Sa singularité le pousse peu-à-peu à trouver le réconfort dans l’univers livresque de sa bibliothèque et les pyramides de papier qui accompagnent ses séances de masturbation frénétique, sur le siège des toilettes de la salle de bain de sa grand-tante. Jusqu’au jour où, installé à Barcelone pour y effectuer des études universitaires commencées un peu pas hasard, il fait la rencontre des Vorticistes (aka l’IIME ou encore l’Insurrection Invisible d’un Million d’Esprits), un quatuor énigmatique de dandys comploteurs, trois garçons et une fille, qui l’embarque dans un projet révolutionnaire irrésistible.

« L’obsession est une fièvre. Une rage effrénée lancée à toute allure vers un point unique sans personne pour la retenir. L’obsession est un désir démultiplié, et c’est ce désir qui m’a mené jusqu’ici. »

Tout ce qui fait BOUM est un roman d’apprentissage à la fois léger et sérieux, rigolo et tragique, à l’image d’un personnage principal, jeune homme à peine sorti de l’adolescence, tiraillé entre son désir d’absolu et une propension à l’autodestruction. Un tropisme finalement pas très éloigné de celui d’une jeunesse écorchée vive, en quête de reconnaissance, se cherchant des raisons d’exister et de trouver sa place dans un monde dont elle réprouve pourtant les codes. Pas facile.

Il se dégage du roman de Kiko Amat une intense fraîcheur et un état d’esprit doux dingue. On sympathise immédiatement avec Pànic. Sa propension à gaffer, sa fragilité et sa naïveté nous émeuvent, nous ramenant à notre propre adolescence. Le jeune homme évolue en effet dans un univers fantasque, où rien ne paraît avoir d’importance, du moins rien ne semble vouloir prendre une tournure tragique et définitive.

Tout ce qui fait BOUM irradie aussi d’une énergie exultante et quasi-païenne qui se manifeste au travers du goût de l’auteur pour le grotesque et les situations bigger than life. Des parents décédés dans un accident absurde, une grand-tante engagée dans un combat que n’aurait pas désavoué Don Quichotte, une déception amoureuse et l’incompréhension de ses congénères adolescents poussent Pànic vers la solitude. Pourtant, les événements se précipitent dans une direction inattendue et dramatique.  Dans sa volonté de tout nous révéler juste avant de mourir, Pànic en rajoute, en parfait narrateur non fiable, guidé à la fois par ses obsessions et une appétence lourde pour le speed et l’alcool.

Roman à l’humour absurde et cathartique, Tout ce qui fait BOUM a de quoi réjouir l’amateur d’histoires décalées, un tantinet foutraque et borderline. Mais, sous couvert d’ironie grinçante, Kiko Amat nous livre surtout le mal-être brut de décoffrage d’un anti-héros, en quête d’une altérité sincère et partagée.

Tout ce qui fait BOUM (Cosas que hacem BUM, 2007) de Kiko Amat – Asphalte Éditions, 2015 (roman traduit de l’espagnol par Margot Nguyen Béraud)

Le Karaté est un état d’esprit

John Kaimon semble frappé par le mauvais sort. Un père devenu fou, une mère morte à sa naissance, écrasée par un camion transportant des poulets, son existence se résume à une suite de malheurs présidée par la déveine et la dèche. Après avoir vécu à Mexico dans une communauté à la recherche du dénominateur commun de l’amour, quête ne lui ayant rapporté que deux sévères chaudes-pisses et une hépatite ; après avoir côtoyé un gang de motards nazis qui l’ont circoncis, violé par la bouche, l’anus et les aisselles, il a fini par échouer sur un bout de plage en Floride, avec quelques bricoles et un pull à l’effigie de William Faulkner en guise de bagages. Le temps de rejoindre un groupe dirigé par Belt, un lâche certifié par l’armée dont le credo se résume à promouvoir le karaté comme l’arme de défense ultime. Hébergé dans un motel désaffecté, il commence ainsi son entraînement, le courage et l’abnégation se conjuguant à l’attirance pour la seule fille du groupe, une ancienne reine de beauté en bikini jaune aussi redoutable que mystérieuse.

Quatrième roman de Harry Crews, Le Karaté est un état d’esprit ne dépare pas dans l’œuvre de l’auteur américain. Déjanté et déviant, tel pourrait être le résumé en deux mots d’une intrigue minimaliste se contentant de raconter l’histoire d’amour improbable entre un abîmé de l’existence et une jeune femme ayant décidé de devenir autre chose qu’une potiche. Sur un bout de plage bordé par l’autoroute, entre une immense foire improvisée pour la fête nationale et la piscine asséchée d’un motel délabré, en passant par un night club pour gays, l’auteur nous raconte la métamorphose d’un paumé. Une mutation en forme de révélation, mais ne résistant guère au principe de réalité de sa condition de sous-prolétaire, bien éloignée du rêve américain.

Le Karaté est un état d’esprit abonde ainsi en personnages lunaires et grotesques, du maître mutique, franc-tireur des arts martiaux et tire-au-flanc, aux prédateurs en tout genre. Le roman de Harry Crews recèle aussi des scènes surréalistes, de vrais morceaux de bravoure comme cette grande foire organisée sur la plage, sorte de barnum vulgaire et bordélique où se déchaîne une foule inquiétante. On retrouve ainsi les thèmes et motifs habituels chez l’auteur américain, la monstruosité, les déviances diverses, la marginalité, l’aveuglement menaçant de la foule et l’impossibilité à se sortir de sa condition pour la frange la plus déshéritée de la société. Harry Crews ne peut toutefois s’empêcher de nourrir une certaines tendresse pour ses personnages, en dépit de sa propension à la raillerie et à la farce.

Le Karaté est un état d’esprit a donc incontestablement toutes les qualités pour ravir l’amateur de Harry Crews, même si l’intrigue tourne un peu au bordélique sur la fin, échappant un tantinet à son auteur.

Le Karaté est un état d’esprit (Karate is a Thing of the Spirit, 1972) de Harry Crews – Sonatine Éditions, 2019 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Patrick Raynal)

Celle qui n’avait pas peur de Cthulhu

La trentaine banale, du moins à ses yeux peu maquillés, Ingrid aurait pu se fondre dans une existence moyenne, loin du diktat du consumérisme et des normes sociales, si ce n’était un détail lié au jour de sa naissance. La fatalité ou plutôt le Grand Dessein Cosmique est ainsi fait. Il fait parfois peser sur votre libre-arbitre un joug taillé pour d’autres épaules, du genre musculeuses. Pour Ingrid, c’est la sauvegarde de l’univers qui échoue au seuil de son appartement, comme une mauvaise couleur tombée du ciel en guise de teinture. De quoi l’extraire illico de son quotidien plan-plan, y compris sur un autre plan de la réalité. Bref, pas vraiment le genre d’activité qu’elle aurait planifié pour le prochain week-end. Assaillie bientôt par Les Cinq Factions, des cinglés soutenant mordicus l’un des Grands Anciens hantant les couloirs de l’univers, elle devient l’enjeu d’une lutte entre Cthulhu, Azathoth, Nyarlathotep, Shub-Niggurath et Yog-Sothoth. Sûr qu’elle aurait préféré être invité au prochain défilé de Jean-Paul Gaultier, même si la catastrophe qui s’annonce ne semble pas triste.

Après l’apocalypse zombie, le panthéon indicible de H.P. Lovecraft passe à la moulinette de l’humour féroce de Karim Berrouka. Dans une veine très proche de Terry Pratchett, l’auteur s’amuse avec les obsessions et le corpus de l’écrivain de Providence, profitant également de l’occasion pour décocher ses flèches contre les adeptes de tous poils, y compris ceux des diverses religions qui, comme tout le monde le sait, ne sont que des sectes qui ont réussi. Au seuil de la folie, entre géométrie non euclidienne et mélopée impie, là où rôdent des entités cosmiques échappant à la raison, Celle qui n’avait pas peur de Cthulhu confronte ainsi une jeune femme, un tantinet impertinente, voire vacharde, aux prophètes de mauvais augure.

Toujours dans un registre léger et résolument punk, Karim Berrouka se moque également des institutions de l’État, police, armée, antiterrorisme et tout le toutim, avec un sens égal de la caricature. Certes, l’ensemble paraît souvent capillotracté, l’auteur usant et abusant des coïncidences, des raccourcis faciles et d’un esprit potache de bon aloi que ne désavouerait pas une bande d’étudiants pendant une partie de jeu de rôle copieusement arrosée. Mais, il le fait bien, sachant se montrer généreux dans ses saillies et le rythme de la narration. Suffisamment en tout cas pour faire de Celle qui n’avait pas peur de Cthulhu une lecture distrayante, à apprécier le sourire en coin. Pas davantage.

Celle qui n’avait pas peur de Cthulhu de Karim Berrouka – Editions ActuSF, collection « Les Trois Souhaits », février 2018

Les Canards en plastique attaquent !

Insubmersibles canards en plastique [1], bénis oui-oui et autres moutons de Panurge, tous prêts à prendre des vessies pour des lanternes, à partir en croisade contre les incrédules, les sceptiques et les cyniques mettant en doute leur foi ou s’en moquant avec leurs remarques caustiques.
Tel est le sujet abordé par Christopher Brookmyre dans un livre plus malin que ne le laisse présager son titre en apparence grotesque.

À l’instar du trop rare Ken Bruen [2] ou de Charlie Williams [3], Christopher Brookmyre appartient à ces plumes britanniques ayant apporté un sang neuf à un genre jusque-là enferré dans la routine. Le présent opus est le cinquième épisode des aventures de Jack Parbalane, un journaliste d’investigation aimant se placer dans des situations périlleuses. On peut toutefois le lire indépendamment des autres titres de la série, les allusions à un précédent volet (non traduit) ne gênant aucunement la compréhension de la présente histoire.

Le fervent rationaliste affirme souvent qu’il a besoin de voir pour croire. Détournant astucieusement cette sentence, Brookmyre démontre surtout qu’il faut croire pour voir, la foi se passant allègrement de la logique ou du raisonnement. Et quand bien même on tenterait d’expliquer à un croyant, avec des preuves, la vacuité de ses croyances, on se verrait opposer une fin de non-recevoir. Sujet vieux comme le monde, on en conviendra, mais traité ici par l’auteur écossais d’une manière futée et avec une ironie british délicieusement mordante.

Tout commence dans la prestigieuse université de Kelvin en Écosse. Gabriel Lafayette y fait fureur auprès des étudiants dans des spectacles mettant à profit son prétendu talent médiumnique. Fort du soutien d’un riche mécène et de quelques chercheurs free-lance, celui que d’aucuns voudraient cantonner au rôle de saltimbanque doué, souhaite désormais voir la science cautionner ses pouvoirs surnaturels. Plus qu’un caprice, l’enjeu de la manœuvre n’est rien de moins que la création d’une chaire de « physique spiritualiste ». Enthousiasmés par cette perspective, adeptes du spiritisme et clubs de théosophie s’enflamment pendant que les scientifiques s’agacent et s’inquiètent des conséquences de cette fâcheuse expérience, si tant est qu’elle aboutisse. Entre-temps dans les coulisses, les tenants de l’Intelligence Design tirent les marrons du feu.

En sa qualité de doyen honorifique de l’université, une élection canularesque dont il ne se vante pas, et fort de son expérience de journaliste, Jack se voit propulsé comme observateur pour départager les participants de cette pétaudière.

Malgré une mise en place un tantinet laborieuse (en gros toute la première partie), la pertinence du propos se conjugue à l’intrigue policière pour finalement happer l’attention. Le dispositif narratif adopté par l’auteur britannique compte aussi pour beaucoup dans cette réussite. Résolument non linéaire, l’histoire alterne différents points de vue et use du procédé du déjà vu, multipliant les fausses pistes, les rebondissements et contribuant ainsi à ménager le suspense jusqu’au terme du roman, que l’on peut juger un peu convenu quand même. D’une manière légère et décalée, Christopher Brookmyre concilie humour et réflexion politique, au sens noble du terme. Fermement ancré dans le réel, Les Canards en plastique attaquent ! tient ainsi à la fois de la satire et du roman policier. Une lecture à classer parmi les petits plaisirs qui rendent moins borné.

« Tu as le droit de croire en ce que tu veux, mais il faut savoir être responsable, prendre en compte les faits et ajuster ses croyances en fonction de ça. Sinon, on freine sa propre évolution cognitive. »

[1] Expression employée par James « Le Sensationnel » Randi, magicien canadien et grand sceptique, pour décrire les gens déterminés à continuer à croire au surnaturel, en dépit des preuves qu’on leur apporte de sa non existence.

[2] Célébré pour les séries prenant pour héros R&B et Jack Taylor, Ken Bruen est l’auteur de romans noirs, souvent grinçants et amers, parfois drôles, mais toujours humains. Hélas, la traduction de ses romans semble avoir été abandonnée dans nos contrées.

[3] Presqu’homonyme, à une lettre près, de l’auteur américain Charles Williams, Charlie Williams est connu dans l’Hexagone pour la trilogie de Mangel, une série se partageant entre humour noir, désespérance ordinaire et critique sociale.

Les Canards en plastique attaquent ! de Christopher Brookmyre (Attack of the Unsinkable Rubber Ducks, 2007) – Editions Denoël, décembre 2009 (roman traduit de l’anglais par Emmanuelle Hardy)

Bacchiglione Blues

« À l’heure où Zlatan Tuco quittait la maison de Tito Pasquato, ce dernier était bien loin, au volant de son fourgon déglingué, en compagnie des deux demeurés avec qui il formait un trio de choc depuis des lustres : Toni Drugo, surnommé l’Aromate, petit homme trapu taillé comme une armoire à glace, qui avait gardé ses cheveux aile de corbeau bien qu’il ne fût plus tout jeune, et Ivo Sborin, grand escogriffe aux incisives pourries, connu sous le nom de Tringlebouc, dont les derniers cheveux rescapés avaient formé un camp de réfugiés sur la nuque. »

Tito, Toni et Ivo sont trois truands sans envergure. Des petites frappes aux rêves médiocres issues d’un lumpenprolétariat prêt à toutes les combines pour quelques euros. Ces trois pieds nickelés de la campagne padano-vénitienne ont décidé de changer de catégorie en organisant l’enlèvement de la femme d’un industriel du coin. Un gros coup qui pourrait les transformer en millionnaires. À la condition de surmonter la poisse qui leur colle à la peau comme cette nuée de moustiques tigres dont ils doivent supporter les piqûres dans la planque où ils sont retranchés avec leur otage. À la condition de survivre aux manigances du roi du sucre qui n’a pas envie de lâcher l’argent de la rançon sans rien entreprendre.

Faisons plus court que d’habitude, mais compte tenu de la taille du bouquin (141 pages), cela ne me paraît pas abusé. Bacchiglione Blues s’impose d’emblée comme une lecture légère, empreinte d’un mauvais esprit jubilatoire. Matteo Righetto semble en effet beaucoup s’amuser des déboires de son trio criminel, n’économisant pas par ailleurs ses sarcasmes à l’encontre des victimes. Sous sa plume, la population de Padanie-Vénétie se réduit à un ramassis d’individus aux motivations étriquées. Des ratés et des rustres aux mœurs grossières, flirtant avec la délinquance et le racisme. Affreux, sales et méchants pourrait-on dire pour paraphraser le titre d’un film d’Ettore Scola.

Expédié en quelques heures de lecture, le roman de l’auteur italien ne trahit pas une quatrième de couverture le présentant comme une sorte de pulp détournant les codes du roman noir. Avec son ragondin blanc, ses témoins de Jehovah en maraude et ses tueurs sadiques en embuscade, Matteo Righetto place la barre très haut, accouchant d’une histoire rocambolesque qui révèle de surcroît une gouaille réjouissante, un art de la description incongrue et un goût assuré pour la satire et le burlesque.

Bref, Bacchiglione Blues apparaît comme une très bonne surprise, dévoilant des trésors d’humour vachard et de noirceur. On en redemande !

Bacchiglione Blues (Bacchiglione Blues, 2011) de Matteo Righetto – Éditions La dernière goutte, collection « Fonds noirs », 2015 (roman traduit de l’italien par Laura Brignon)