Un voisin trop discret

Un sexagénaire rangé des relations sociales depuis au moins la fin de la présidence Reagan, arrondissant ses fins de mois en faisant le chauffeur Uber. Une Latino et son gosse de quatre ans, mariée à un sniper flinguant les djihadistes dans leur cahute au fin fond de l’Afghanistan. Un autre militaire, carriériste en diable, cherchant à masquer son homosexualité en épousant une amie d’enfance, fille mère à la vie ordinaire toute tracée dans un patelin du Texas. Les personnages de Un voisin trop discret ne dépareilleraient pas dans une étude sociologique sur l’Amérique contemporaine. Ordinaires jusque dans leurs lâchetés, leur compromission avec la vie, la société et tout le reste. Ils ne sortiraient pas non plus du cadre d’une mini-série ou d’un film noir par leur propension à imaginer des plans foireux pour se sortir de leur condition ou à s’illusionner sur ce que l’avenir leur réserve. Du pain béni pour Iain Levison !

Depuis Un petit boulot, l’auteur rejoue le même spectacle navré de la comédie humaine. Des individus lambdas, trop médiocres pour apparaître sur les radars de la grand criminalité, tirant le diable par la queue à défaut de tirer le gros lot de la loterie du coin. De la graine de délinquance ordinaire, celle prospérant sur le terreau fertile du chômage, de la déveine et de la précarité, trop fière pour renoncer à un espoir chimérique. Des existences fragiles, des seconds couteaux de la paupérisation triste, composant l’ordinaire des tabloïds bas de gamme, prêt à tous les compromis pour parvenir à leurs fins ou se sortir de la panade. La moralité ? Un détail superflu dans un monde où le modèle indépassable confine au chacun pour soi généralisé et au démerde-toi. Un vœu pieu dans une société cynique ayant érigé en dogme le mensonge et le paraître, où la générosité pointe aux abonnés absents quand elle n’apparaît pas comme un tare congénitale.

Sur tous ces points, Un voisin trop discret ne décevra pas les convaincus, les inconditionnels de l’auteur. On y retrouve en effet sa manière concise et désabusée de dresser un portrait drôle et grinçant de ses contemporains. Certes, l’intrigue ne brille pas pour son originalité, ses ressorts ayant été déjà usés jusqu’à la trame. Mais, Iain Levison est suffisamment roublard et doué pour redonner un petit coup de fraîcheur aux poncifs et lieux communs de cette chronique du crime ordinaire. Une fois de plus, les coïncidences, les détails prosaïques d’un quotidien banal s’assemblent pour générer la surprise et mettre en exergue la dimension absurde des existences. L’auteur s’interroge au passage sur la moralité de la guerre contre le terrorisme, conflit de basse intensité dont les répercutions silencieuses resurgissent jusqu’au sein des familles de la classe moyenne, très moyenne. Il laisse entendre aussi qu’il n’y a pas de bien ou de mal, juste des raisons de continuer à produire des existences creuses et malheureuses, en trichant, forçant la main au destin, quelles que soient les raisons, bonnes ou mauvaises.

En dépit de l’aspect un tantinet éventé des recettes de Iain Levison, Un voisin trop discret n’en demeure pas moins un récit alerte et vachard, où l’inattendu ne se trouve pas toujours là où on le pressent.

Un voisin trop discret (Parallax, 2021) – Iain Levison – Liana Levi, 2021 (roman traduit de l’anglais par Fanchita Gonzalez Batlle)

Ils savent tout de vous

Snowe découvre un jour qu’il entend les pensées de ses congénères. Un fait avantageux lorsque l’on est flic et que l’on interroge un suspect, mais fâcheux lorsque l’on se retrouve en prise directe avec les saloperies dans la caboche des collègues. De son côté, Brooks a amassé un joli pactole au poker grâce à son talent pour pressentir les intentions de ses adversaires. Mais, il ne pourra sans doute pas en profiter car il attend son exécution dans le couloir de la mort d’une prison de l’Oklahoma. En dépit de leur don pour la télépathie, rien ne prédispose les deux hommes à la sympathie mutuelle. Et pourtant, par le truchement d’une mystérieuse brune, ils finissent par unir leur destin.

Ils savent tout de vous est le genre de roman taillé pour une adaptation au cinéma. Visuelle, rythmée et stéréotypée, l’intrigue de Iain Levison vise avant tout à l’efficacité et on serait bien en mal de trouver une once de gras textuel dans ce récit mené à un train d’enfer, hélas au détriment de sa profondeur et de sa plausibilité. En abandonnant son goût pour le portrait vachard, pour la satire sociale et sa propension à filer l’autobiographie en douce, l’auteur perd hélas aussi l’ironie grinçante qui animait son regard désabusé sur le monde. À la place, on se contentera d’un énième thriller passe-partout, où affleure une critique légère de la société de surveillance et de notre addiction aux technologie de l’information.

D’aucuns ont relevé l’anticipation légère du roman, manière pour Iain Levison de filer la métaphore sur le contrôle total de nos existences, avec notre complicité tacite. Les outils de traçage ou le pistage de nos achats ou de nos connexions sur internet ouvrent en effet les possibles, livrant en pâture notre intimité à ceux qui savent chercher. Ils ne faut donc pas craindre les hypothétiques télépathes d’un programme secret abracadabrantesque, mais les autorités et leurs diverses agences de sécurité qui, sous couvert de protéger l’intérêt général, s’immiscent dans nos vies, cherchant à nous espionner, à tracer nos déplacements, encadrer nos usages du numérique, épier nos opinions pour débusquer les déviances, l’éventuelle menace ou le crime potentiel. Et, s’il est une morale à tirer de ce court roman, c’est que finalement nos libertés se mesurent à l’aune des atteintes que l’on est prêt à supporter pour les garantir, en même temps (sic). Alors, court camarade, l’ancien monde est devant toi, en pire.

Même s’il se lit vite et aborde par la bande un sujet non dépourvu d’intérêt, Ils savent tout de vous n’est sans doute pas le roman idéal pour découvrir Iain Levison. On conseillera plutôt aux éventuels curieux le génial Tribulations d’un précaire ou l’excellent Un petit boulot pour se faire la main.

Ils savent tout de vous ( de Iain Levison – Éditions Liana Levi, 2015 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Fanchita Gonzalez Batlle)

Un petit boulot

Jake Skowran travaille dans une usine d’une petite ville du Midwest, produisant des pièces de tracteurs pour le compte d’une grande société. En fait, Jake y travaillait car, comme les trois quart des hommes, il a été licencié lorsque les patrons sont partis. Au Texas, au Mexique, à Hollywood, bref ailleurs, là où il y a du soleil et des ouvriers suffisamment désespérés pour être payés moins. La ville s’est aussitôt enfoncée dans la dépression, des quartiers entiers devenant des friches insalubres aux rues ornées de carcasses rouillées. Les concessionnaires automobiles ont fermé boutique et les parkings des bars se sont vidés.

Privé de revenu, Jake a troqué sa voiture contre un modèle moins onéreux. On lui a coupé l’abonnement au câble, sa copine l’a lâché et la banque a commencé à lui réclamer le paiement de ses arriérés de dette. Menacé de se retrouver à la rue, redevable auprès de Ken Gardocki après avoir perdu plusieurs paris, il se retrouve un jour dans son bureau. Le bookmaker serait prêt à passer l’éponge sur son ardoise en échange d’un service. Un petit boulot pour lequel Jake se découvre des qualités. Et comme il a besoin d’argent, son activité au magasin du poste d’essence ne rapportant pas bézef’, il s’assoit sur la morale et accepte la proposition.

« J’ai donné des pièces au clochard parce que je les avais dans ma poche, mais s’il les dépense pour de la mauvaise héroïne et si, quand je serai rentré chez moi, il pourrit dans une ruelle, je m’en fous. S’il arrive à prendre son bus mythique et retrouve ceux qu’il aime après avoir mendié pendant des années devant chez Kristy, je m’en fous. L’un ou l’autre, pour moi, c’est pareil. Ça ne m’intéresse plus. Tu as tes problèmes, j’ai les miens. »

Je suis bien content de retrouver Iain Levison. La truculence de son roman autobiographique Tribulations d’un précaire m’avait beaucoup réjouit. Avec Un petit boulot, l’auteur transforme cet essai avec un roman noir de la plus belle eau. À vrai dire, le parcours criminel de Jake Skowran n’est pas sans rappeler celui de Burke Devore, le personnage principal du Couperet de Donald Westlake. La même logique semble animer les deux hommes, même si l’humour grinçant de Levison et sa nonchalance font ici merveille.

La sagesse populaire affirme que le crime ne paie pas. Dans un monde où l’on peut rayer d’un trait de plume une existence sociale, où l’on pousse à la misère et on accule à la dépression des centaines d’individus, bien au contraire, le crime est très rémunérateur. Il apparaît même comme l’aboutissement naturel du processus de déshumanisation impulsé par le marché.

Jake pousse cette logique jusque dans ses ultimes retranchements, accomplissant les basses besognes de Ken pour continuer à faire semblant de se conformer à ce rêve américain dont les grands réseaux nourrissent les téléspectateurs, à grand renfort de soaps et de séries stéréotypées.

Ce serait pécher par omission de négliger l’aspect humoristique du roman. Un petit boulot est furieusement drôle. Iain Levison y fait montre d’un incontestable talent de satiriste. Les sarcasmes dont il ponctue l’itinéraire de Jake et la gouaille du personnage se conjuguent à un regard vachard sur l’Amérique et ses habitants. Si Levison se montre impitoyable avec les exécutants zélés du système, à aucun moment on ne le sent méprisant à l’encontre des damnés de la Terre. On se surprend même à souhaiter leur réussite et l’accomplissement de tous leurs désirs, malgré une éthique dépourvue d’état d’âme.

Au final, Un petit boulot permet d’appréhender la lutte des classes sous un angle décomplexé et ironique. De quoi venger sur le papier bien des saloperies portées aux nues par les vainqueurs d’un monde déshumanisant. Maintenant, vivement mon prochain Levison.

« Je suis un sacré fêlé ? Regarde autour de toi, Ken, un monde sans règles. Il y a des gens dont le boulot consiste à faire passer des tests anti-drogue à des employés de magasin. Des gens qui veillent à ce que d’autres n’apportent pas d’arme au boulot. Des gens dans des immeubles de bureaux qui essaient en ce moment même de calculer si licencier sept cent personnes leur fera économiser de l’argent. Quelqu’un est en train de promettre la fortune à d’autres s’ils achètent une cassette vidéo qui explique comment améliorer leur existence. L’économie c’est la souffrance, les mensonges, la peur et la bêtise, et je suis en train de me faire une niche. Je ne suis pas plus fêlé que le voisin, simplement plus décidé. »

un-petit-boulotUn petit boulot (Since the Layoffs, 2002) de Iain Levison – Rééditions Liana Levi, collection « piccolo », septembre 2013 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Fanchita Gonzalez Battle)

Tribulations d’un précaire

« C’est dimanche matin et j’épluche les offres d’emploi. J’y trouve deux catégories de boulots : ceux pour lesquels je ne suis pas qualifié, et ceux dont je ne veux pas. J’étudie les deux. »

Iain Levison survit, entre petits boulots improvisés et emplois précaires, sans cesse à la recherche du graal, le travail stable qui lui permettra de jouir de l’American way of life. Mais voilà, la stabilité se paie cher aux États-Unis, surtout lorsque l’on a une licence de lettres en poche, aucune expérience professionnelle, et que l’on n’est pas riche.

Avec Tribulations d’un précaire, la réalité investi la fiction, une réalité nourrie par l’expérience de Iain Levison. De petits boulots pénibles en coups de main payés au lance-pierre, l’auteur américain raconte son quotidien de working poor, catégorie sociale trop souvent oubliée au profit des sempiternelles classes moyennes et autres entrepreneurs, héros de l’économie de marché.
Car avant d’écrire, Iain Levison a exercé toute sorte de métiers précaires, épuisant les offres d’emplois lorsque son engagement précédent s’achevait. Il a galéré, s’improvisant déménageur, livreur de fuel, employé de supérette, pêcheur en Alaska, directeur de restaurant et j’en passe. Plus de quarante emplois dans six États différents, des tâches ingrates pour lesquelles il n’a pas été formé, sous le harcèlement constant de ses supérieurs. S’il n’a pas gagné la liberté financière promise, l’expérience lui a permis de développer un art de la débrouillardise qui force l’admiration, et un talent pour l’observation digne des meilleurs satiristes.

« Les gens qui en ont après mon argent ont toujours une façon intéressante d’en parler, comme si mon argent m’emmerdait. Jamais ceux qui veulent que vous leur achetiez quelque chose ne vous rappellent combien de jours vous avez dû vous lever tôt pour ramener vos fesses au boulot, combien d’humiliations vous avez dû subir de patrons abusifs et de clients perpétuellement mécontents rien que pour pouvoir le gagner, cet argent. À les croire, il déforme votre portefeuille. Cet argent dort. L’argent devrait servir à gagner de l’argent. Même si vous n’avez pas de boulot. Surtout si vous n’avez pas de boulot. Il n’y a que les minus qui mettent leur argent de côté pour le loyer. Ceux qui ont des rêves investissent dans LA VENTE DES FILTRES À EAU !!! »

Tribulations d’un précaire est en effet hilarant de bout en bout. Iain Levison nous décrit un monde où l’on exploite sans vergogne les travailleurs précaires, quand on ne les arnaque tout simplement pas avec des formations payantes bidons. Sur ce point, l’épisode du démarchage pour vendre des filtres à eau est terrible. À grand renfort d’anecdotes drôles et cruelles, Levison remet à sa juste place le mythe du self made man. Un miroir aux alouettes, une vaste fumisterie, un attrape-gogos, les mots manquent pour décrire l’ampleur de l’arnaque.
L’humour décapant fait mouche, dévoilant l’absurdité du monde du travail et le caractère prédateur de la société américaine. Ne rigolez pas, c’est aussi comme ça chez nous.

« Les femmes au foyer mènent leur petite vie dans les cuisines, et j’aperçois par la fenêtre leur tête bien coiffée pendant que je fixe mon tuyau à leur réservoir de fuel. En général, elles sont seules. Elles ne me font jamais un signe de la main. La troisième grande caractéristique des riches c’est qu’ils ne parlent pas avec le petit personnel. L’Amant de Lady Chatterley, c’était du pipeau. »

Autobiographie sociale, Tribulations d’un précaire se révèle comme un pied de nez adressé aux gourous de l’économie de marché, aux politiques promouvant le culte du « travaillez plus pour gagner plus » et à tous leurs courtisans. Avec cet ouvrage, Iain Levison venge tous les travailleurs précaires avec une générosité faisant défaut à bien des financiers loués dans les revues économiques. Autant vous dire que mon prochain Levinson vient de remonter sur le haut de la PAL.

tribulations-d-un-precaire-jpgTribulations d’un précaire (A Working Stiff’s Manifesto, 2007) de Iain Levison – Éditions Liana Levi, collection « piccolo », 2012 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Fanchita Gonzalez Batlle)