Les Enfers Virtuels

Au temps des voyages dans l’espace, de l’énergie illimitée, des Intelligences artificielles coopératives, des traitements antisénescence, de l’antigravité et de la fin des maladies handicapantes, l’immortalité, sous la forme d’une sauvegarde de l’état mental, semble un développement naturel du progrès technologique. L’enregistrement de la personnalité d’un être intelligent, en d’autres temps on aurait dit son âme, sa copie dans un nouveau corps ou dans un environnement virtuel, sorte de paradis numérique, ou son stockage dans des banques de données, apparaissent de l’ordre du possible, voire de l’enviable. Et, avec la mise en réseau de tous les paradis, les possibilités de vaincre l’ennui semblent quasi-infinies. Mais, quid des Enfers ? Quid de la valeur morale de leur existence ?

Au sein de la métacivilisation galactique, le consensus est loin de prévaloir. Deux camps s’affrontent par simulations interposées pour décider de leur devenir. Pour les uns, ils doivent être considérés comme un reliquat du cerveau reptilien et donc à ce titre effacés définitivement. Pour les autres, les Enfers demeurent le seul moyen de contrôle social efficace pour contrebalancer la tendance inhérente au Mal de la vie. Prin et Chay militent pour la suppression des Enfers. Infiltrés dans les tréfonds infernaux, exposés aux mille et un tourments de la Gehenne, aux supplices cruels des démons, aux souffrances indicibles des damnés, les deux jeunes universitaires pavuléens sont finalement séparés. Prin revient dans le Réel avec un récit épouvantable, de nature à ébranler les certitudes, vaincre l’indifférence et infléchir ainsi le cours de la guerre entre les pro et anti-Enfers, au grand dam des premiers qui pensaient l’emporter. Mais, il revient aussi avec la culpabilité chevillée au cœur.

Lededje est une intaillée. Elle a toujours vécu avec la marque infamante des esclaves, encodée jusqu’aux tréfonds de ses gènes. Selon les normes sociales sichultiennes, elle est une propriété, un meuble de luxe dont les motifs tatoués dans sa chair attestent de son statut inférieur. Un ornement à la merci de son maître, le cruel et dépravé Veppers. L’oligarque a fait de son corps un jouet sexuel, laissant libre cours à une perversité n’ayant d’égale que son égoïsme bien compris. Libérée de son emprise par la mort, elle est reventée (réincarnée) inopinément au sein de la Culture, ne songeant plus alors qu’à assouvir sa vengeance. Sa vendetta personnelle pourrait bien influer sur le déroulement de la confliction entre le Virtuel et le Réel.

Neuvième titre du cycle de la Culture, en comptant la novella L’État des arts et le roman Inversions, Surface Detail nous permet de renouer avec l’utopie ambiguë du regretté Iain M. Banks. Paru en France en deux tomes, sous le titre Les Enfers Virtuels, l’ouvrage s’annonce sous les auspices de la vengeance et d’un conflit moral et politique entre les tenants d’une justice immanente mais biaisée, et leurs opposants. Une confliction menaçant de faire irruption dans le Réel (majuscule y comprise). Bien entendu, la Culture pourrait prendre sa part dans cette guerre. Par d’autres moyens…

Comme souvent chez Banks, le macrocosme, l’univers démesuré et foisonnant de la civilisation pangalactique, n’est qu’un décor théâtral, une trame propice à la déconstruction. Un (space)opéra plein de bruit et de fureur où se déroulent des passions finalement très humaines. La Culture s’y révèle un acteur majeur, mais pas hégémonique, oscillant sur le fil de sa culpabilité après l’échec de la guerre indirane (quelques milliards de morts quand même) et son irrésistible tendance à l’ingérence, via l’officine secrète Circonstances Spéciales.

Iain M. Banks entremêle plusieurs trames, apparemment indépendantes les unes des autres, avant de nous livrer un final riche en surprises et pyrotechnie. Bien sûr, l’ironie n’est pas absente du propos de l’auteur écossais, se manifestant par l’entremise de mentaux excentriques et autres Ultériorisés, dépourvus d’état d’âme lorsqu’ils passent à l’action, mais non dénués d’une certaine éthique. Nul doute que l’on se souviendra longtemps de Demeisen, l’avatar de l’UOG de classe Abominator En Dehors Des Contraintes Morales Habituelles. Mais, Banks spécule aussi sur la nature du réel, simulation dans la simulation. Une approche menant droit à la folie ou à un sentiment de sidération, émotion éminemment science-fictive. La vie y apparaît ainsi comme une vaste plaisanterie, conçue et dirigée par une entité ayant le goût pour l’absurde. Il solde enfin ses comptes avec la religion, outil de contrôle social entre les mains de politiques peu scrupuleux usant de la foi comme d’un aiguillon moral biaisé, agitant la menace de la damnation comme une épée de Damoclès suspendue au-dessus de l’existence. La peur comme moyen de gouvernance, rien de neuf sous le soleil.

Même s’il se révèle au final moins poignant ou virtuose que Le Sens du Vent ou L’Usage des Armes, Les Enfers Virtuels ne dépare donc pas dans le cycle de la Culture. Bien au contraire, il l’enrichit d’une facette supplémentaire, à la fois profonde et drôle, mais à la condition d’apprécier l’absurdité de l’existence.

Les Enfers Virtuels 1 & 2 (Surface Detail, 2010) de Iain M. Banks – Éditions Robert Laffont, collection « Ailleurs & Demain », 2011 (roman traduit de l’anglais par Patrick Dusoulier)

Trames

On ne présente plus le regretté Iain M. Banks au sein du cercle restreint des amateurs de S-F. L’écrivain britannique qui œuvrait aussi en littérature générale (sans le « M »), est le créateur de la Culture, une vaste civilisation panhumaine futuriste (encore que la question puisse se poser) qui se définit comme étant tolérante, anarchiste et hédoniste. Il a ainsi contribué à dépoussiérer le Space opera de grand-papa en prenant un malin plaisir à gauchir les figures imposées et les stéréotypes de ce sous-genre, tout en introduisant une bonne mesure d’ironie dans des intrigues qui, trop souvent, se cantonnaient à un premier degré simpliste. Et tout ceci sans renier ce qui fonde le Space opera : le Sense of wonder. Pour toutes ces raisons, nombreux sont ceux qui vouent à Banks un culte, que l’auteur de cette chronique n’est pas loin de partager entièrement, il le confesse.

La parution de Trames (Matter en anglais) est donc considérée comme un événement d’une ampleur quasi cosmique dans un milieu de la S-F sclérosé par les Space operas militaristes et autres redites nostalgiques à peine relookées par le qualificatif « new ». Evidemment, reste à établir si ce nouvel opus est à la hauteur de l’attente qu’il a suscitée. C’est généralement à ce stade que les choses se gâtent…

Les prémisses de Trames sont engageantes. On retrouve d’entrée tous les éléments qui font de la Culture un univers hautement addictif : l’humour, des qualités d’écriture indéniables et de la démesure. Sur ce dernier point, Trames ne déçoit pas. Le nœud de l’intrigue prend en effet place dans un monde dont le gigantisme n’a rien à envier aux VSG et aux orbitales culturiennes. Sursamen est ce que l’on appelle un monde gigogne. Imaginez une succession de coques supportées par des piliers cyclopéens qui délimitent quatorze niveaux, éclairés par des Roulétoiles et des Fixétoiles, et qui englobent un noyau métallique de quatorze cents kilomètres de diamètre et une machinerie complexe. Tel est Sursamen, et c’est bien la seule chose certaine. Pour le reste, on en est réduit aux conjectures. Quid de la destination finale des mondes gigognes — car il en existe d’autres — et du devenir de leurs bâtisseurs, les Involucrae ? Les problèmes que posent ces questions demeurent insolubles. D’autant plus qu’entre-temps, une autre espèce, elle-même disparue, a détruit une grande partie de l’œuvre des Involucrae. Objet de fascination et de convoitise, les mondes gigognes sont aussi appelés les Mondes-Massacres en raison des pièges mortels qu’ils cachent en leur sein. Et, ils recèlent sans doute de nombreux autres secrets.

Avec un tel canevas, Iain M. Banks aurait pu développer le récit d’un affrontement d’une ampleur cosmique entre plusieurs puissances stellaires, avec coups de théâtre et révélations à la clé. C’était d’autant plus aisé qu’il ajoute à Trames une profondeur de champ et un foisonnement qui n’existait pas dans ses précédents romans. Toutefois, s’il n’écarte pas totalement cet axe, Iain M. Banks le délaisse délibérément pour consacrer l’essentiel du récit à une dramaturgie de nature plus intime. L’enjeu du roman se focalise ainsi sur les niveaux 8 et 9 de Sursamen qui sont le théâtre d’une guerre entre deux peuples humanoïdes : les Sarles et les Deldeynes. Au début du roman, Hausk, le souverain bien aimé des Sarles, est assassiné avec cruauté, à l’issue d’une bataille victorieuse, par son fidèle ami, Tyl Loesp, pour le motif le plus ancien du monde : le pouvoir. Le fils aîné du monarque, Ferbin, donné pour mort pendant la bataille, assiste fortuitement à cette mise à mort. Ne se sentant pas de taille à s’opposer à Tyl Loesp, il entreprend un voyage qui doit le mener dans la Culture, auprès de sa sœur Anaplian, qui est devenue un agent de Circonstances Spéciales. Pendant ce temps, le régicide devient le régent et le tuteur d’Oramen, le fils cadet du roi, dont on se doute bien que l’espérance de vie ne sera pas très longue. Vengeance, hubris, manipulation, complot ; l’intrigue semble désormais toute tracée.

Pourtant, Banks prend son temps pour la développer et il fait le choix de nous embarquer dans un périple mollasson, des tréfonds de Sursamen aux profondeurs de l’espace. Un voyage forcément initiatique qui va permettre à Ferbin de gagner en maturité, mais que Iain M. Banks surcharge de longues descriptions et de digressions en forme de flash-back. Il aligne une galerie impressionnante de personnages aux physionomies étranges qui apparaissent et disparaissent au gré de son bon vouloir, sans que l’on comprenne quel rôle ils jouent exactement dans le déroulement de l’histoire. Il peuple la galaxie d’une multitude d’espèces aliènes et en complexifie les hiérarchies sans pour autant s’attacher à leur donner de l’épaisseur. Il fait défiler des lieux grandioses — le Monde-Nid Morthanveldes est une autre merveille du roman — comme autant de clichés pris fugitivement entre deux étapes d’un voyage d’agrément. Bref, il ouvre de nombreuses pistes sans vraiment toutes les explorer. Malgré la profondeur de champ et le foisonnement, force est de constater que tout ceci n’apporte finalement pas grand-chose à une intrigue qui se dénoue au pas de charge dans les cent dernières pages. Certes, le dénouement est bouleversant. Cependant, cela ne suffit pas à faire oublier tout ce qui irrite auparavant, en particulier les longueurs et l’aspect superflu d’une grande partie du décor et des protagonistes.

Trames se révèle donc décevant au regard des précédents volumes du cycle. Toutefois, un roman de Iain M. Banks, même décevant, demeure un excellent moment de lecture. Pour cette raison, il sera beaucoup pardonné à l’écrivain britannique.

Trames (Matter, 2008) de Iain M. Banks – Éditions Robert Laffont, collection « Ailleurs & Demain », 2009 (roman traduit de l’anglais par Patrick Dusoulier)

10 livres incontournables de la SFFF du XXIe siècle

La période estivale étant propice à l’oisiveté, inactivité dont je suis coutumier du fait de ma profession dit-on (ne cherchez pas le paradoxe), je cède bien volontiers au virus* qui circule actuellement dans la blogosphère (ou le blogocosme, je ne sais plus), accouchant non sans douleur d’une liste d’incontournables à lire (ou pas) cet été. Avec deux contraintes à respecter : seulement des titres de science-fiction, fantasy et fantastique, aucune publication antérieure à l’an 2000. Ouch ! Dans la douleur, on vous dit.

(*Mon petit doigt me souffle que le patient 0 serait l’hôte du blog Nevertwhere.)

Envoyons le générique…

Logo réalisé par Anne-Laure du blog Chut Maman lit !

  • Le Sens du Vent, Iain M. Banks. Bien des titres de l’auteur britannique devraient figurer dans cette liste. Aujourd’hui, j’opte pour ce roman en raison de l’émotion qu’il me procure à chaque lecture. De quoi confirmer que la SF est bien une émotion.
  • Le Fleuve des dieux, Ian McDonald. Le futur d’une Inde cosmopolite où se côtoient la technologie débridée et la tradition millénaire, sur fond de castes et d’I.A. Ceci confirme bien que la SF naît de l’altérité.
  • Rêves de Gloire, Roland C. Wagner. Et si ? La SF et l’uchronie partagent le même questionnement, spéculant pour l’un sur l’avenir et pour l’autre sur le passé. Mais dans les deux cas, il s’agit bien d’établir un dialogue avec le présent. Avec ce roman, le regretté Roland C. Wagner a sans doute écrit son oeuvre majeure, prouvant par la même occasion que la SF reste ouverte à tous les possibles.
  • Plus fort que l’éclair/Sept Redditions, Ada Palmer. L’avenir de la Terre, à l’heure de la révolution des transports, de la fin des nations (mais pas de l’histoire) et de la recomposition de la famille. Avec cette utopie ambiguë, Ada Palmer prouve ainsi que la SF est une expérience de pensée philosophique.
  • Anamnèse de Lady Star, L.L Kloetzner. Fascinante enquête autour de l’événement cataclysmique du Satori, le roman de Laure et Laurent Kloetzner dresse le portrait d’un futur tout en nuance et mystère. Quand la SF se pique de métaphysique…
  • La Fille-flûte et autres fragments de futur brisés, Paolo Bacigalupi. Auscultation du présent à l’aune de ses évolutions futures, le recueil de l’auteur américain dresse en dix textes le portrait d’une humanité condamnée à muer pour survivre. La SF bat au cœur de la nouvelle, je ne cesse de le dire.
  • Au-delà du Gouffre, Peter Watts. Avec l’auteur canadien, l’avenir ne frappe pas à notre porte, il la défonce. En seize textes, on découvre les différentes nuances de noir d’un univers à nul autre pareil, bien moins pessimiste qu’on ne le pense (suivez l’actualité pour vous en convaincre). Laissez-vous séduire par le sex-appeal sense of wonder de la SF.
  • Latium, Romain Lucazeau. Des I.A. orphelines de leur créateur, l’homme. Des entités hantées par l’absence de Dieu, évoluant aux limites de la folie. Une tragédie classique aux dimensions d’un space opera. Avec Latium, la SF navigue sur le souffle de l’épopée.
  • Spin, Robert Charles Wilson. Un texte de l’auteur canadien repose toujours sur un équilibre fragile, entre introspection et spéculation, lui conférant les vertus d’un classique instantané. Avec Wilson, la SF joue avec la théorie des cordes…sensibles.
  • La trilogie du Rempart Sud, Jeff VanDermeer. D’une anomalie topographique à la fin du monde connu, du moins tel que nous le définissons, l’auteur américain suscite l’étrangeté, oscillant entre horreur, paranoïa et apocalypse. La SF prône l’abandon des certitudes.

Bonus Fantasy et Fantastique (parce qu’ils le valent bien) :

Autre liste ici.

 

L’Essence de l’art

Presque vingt ans après sa parution outre-Manche, The State of the Art a fait l’objet d’une traduction dans nos contrées. Certes, quelques privilégiés se targuaient d’avoir déjà lu deux des textes (pour mémoire, « Un cadeau de la Culture » et la novella « L’Essence de l’art ») composant le recueil, profitant de l’épuisement des supports où ils étaient parus initialement pour provoquer l’envie d’autrui et un fugace sentiment d’autosatisfaction. Ils peuvent ravaler leurs vantardises car l’intégralité du recueil est désormais accessible au commun des mortels, de surcroît en poche. Un ouvrage assorti d’un petit bonus, un cadeau du Bélial’ en quelque sorte, concocté par l’inénarrable AK. Au passage, et ceci n’est pas que flagornerie, ladite préface a le mérite de proposer une grille de lecture de l’œuvre de Iain M. Banks tout à fait digne d’intérêt.

Mais trêve de bla-bla, quid du recueil ? Des huit textes au sommaire, cinq ne relèvent pas du cycle de la « Culture » et un n’appartient pas au domaine de la science-fiction. On ne s’en plaindra pas, bien au contraire, puisque l’on découvre ainsi la grande variété de la palette textuelle de l’auteur écossais.

On l’a souvent dit, Iain M. Banks est un écrivain très ironique. Volontiers potache dans « La route des Crânes », courte nouvelle d’ouverture quelque peu anecdotique tout de même, son humour revêt un aspect plus sadique avec « Curieuse jointure », texte dont la chute fera grincer plus d’une dentition masculine. Comme tout sujet de la Couronne qui se respecte, l’auteur excelle également dans le nonsense. « Nettoyage » fait montre de cette tournure d’esprit enviable. L’auteur y accouche d’une histoire follement drôle, mettant en scène des extraterrestres aussi négligents que maladroits confrontés à une humanité à la hauteur de sa réputation. Avis aux amateurs d’humour décalé, fans de Robert Sheckley, Fredric Brown et, soyons fous, Douglas Adams.

L’apparente légèreté ne doit pourtant pas faire oublier la tonalité fréquemment politique des textes de l’auteur. Celle-ci ressort nettement à la lecture de « Fragment », où Banks met en scène l’opposition entre la raison athée et l’intégrisme religieux, sans tomber dans les clichés et les outrances inhérents au sujet. Une fois la lecture de cette nouvelle terminée, un constat s’impose : nul besoin d’appartenir à une espèce différente ou d’habiter sur une autre planète pour être confronté au phénomène d’incommunicabilité. Au passage, le connaisseur goûtera l’allusion à un épisode dramatique de l’histoire écossaise contemporaine et appréciera l’usage fatal qu’en fait Banks. On passe rapidement sur « Éclat », dont l’aspect expérimental, dans le genre bruit blanc et collage, peut rebuter, pour retrouver l’univers de la « Culture » dans ce qu’il a de meilleur : l’intime, le dilemme éthique et l’ironie amère. On commence doucement avec « Un cadeau de la Culture », histoire d’un exilé de cette civilisation, réfugié sur une planète aux mœurs disons plus vénales, où il espère se faire oublier de Contact. Tentative ratée, puisque des malfrats lui proposent d’acquitter ses dettes en abattant un vaisseau spatial, en utilisant une arme de la Culture, un artefact particulièrement bavard et, par voie de conséquence, parfaitement insupportable. Conflit moral et manipulation apparaissent ainsi rapidement comme les enjeux de cet excellent texte. On franchit un cran supplémentaire dans l’excellence avec « Descente ». Sur un mode intimiste et émouvant, cette nouvelle révèle une autre facette de l’auteur : son goût pour l’introspection. Ce huis-clos dans un scaphandre raconte en effet la marche désespérée d’un naufragé sur une planète déserte et le tête-à-tête qui en résulte avec l’IA attachée à sa survie. Difficile de ne pas juger ce texte comme le point fort du recueil, tant il fait vibrer la corde sensible sans pour autant basculer dans le tire-larmes. Reste « L’Essence de l’art », novella au cours de laquelle la Culture fait face à l’humanité. Une rencontre sans véritable contact permettant d’admirer une nouvelle fois l’humour de Banks — les notes et la conclusion du drone relayant le récit sont sur ce point tout à fait croustillantes. Vraie réussite que cette histoire, presque trop dense tant elle amorce de pistes à analyser. Conjuguant verve satirique — le regard de la Culture sur la Terre est à ce propos saignant — , démarche réflexive sur la nécessité du mal pour discerner le bien, considérations sur l’art et sur l’utopie, Banks n’omet pas pour autant de raconter une histoire touchante animée par des personnages complexes et attachants. Pour toutes ces raisons, « L’Essence de l’art » n’usurpe pas sa qualité de texte essentiel dans le cycle de la « Culture ». Assertion non négociable.

L’Essence de l’art ne pourra donc que réjouir l’amateur de Iain M. Banks confirmant que son humour, son ironie désabusée et son sens éthique et politique nous manquent cruellement.

L’Essence de l’art (State of the Art, 1991) de Iain M. Banks – Éditions Le Bélial’, mars 2010 (recueil traduit de l’anglais par Sonia Quémener)

Efroyabl Ange1

La mort récente de Iain M. Banks m’a beaucoup attristé. Par un hasard tragique, elle coïncide à peu de choses près avec la parution dans l’Hexagone de Feersum endjinn, roman intraduisible aux dires de diverses sommités. Un livre dont Banks aimait à dire qu’il était une de ses œuvres les plus abouties.

J’avais apprécié Transition, précédent titre traduit dans nos contrées. Certes, ce roman, plus récent dans sa bibliographie, n’était pas à tomber par terre. Mais on y goûtait toujours l’ironie amère de l’auteur britannique. Son regard désabusé, dépourvu d’angélisme, sur notre monde. Un regard à l’occasion cruel, atténué par un humour grinçant et une pointe de tendresse pour les gesticulations pathétiques du genre humain. Bref, j’avais fermé les yeux sur les faiblesses de l’ouvrage surévaluant sans doute ses qualités.

Avec Feersum endjinn, ou Efroyabl Ange1 comme il convient de l’appeler dorénavant par chez nous, on se situe un bon cran au-dessus. On y retrouve toute la virtuosité de Banks sans le relâchement qui venait gâcher la cohérence de Transition. Au passage, louons le travail de L’Œil d’or, petit éditeur d’Île-de-France, dont la minuscule collection « Fictions & fantasy » peut désormais s’enorgueillir de cet OLNI à la maquette et aux illustrations élégantes, doté de surcroît d’une traduction impeccable. Car il a fallu bien du courage à Anne-Sylvie Homassel pour restituer, dans un style acceptable et fidèle, le phrasé oral et phonétique de Bascule la Crapule. Une langue qui va jusqu’à singer les chuintements et les claquements verbaux de ses interlocuteurs. Beaucoup de courage et du talent comme en témoigne l’habile restitution du titre du roman.

D’emblée, Efroyabl Ange1 s’avère déroutant. On se trouve en territoire familier, notre planète, comme en attestent certains toponymes. Pourtant, aucun élément historique ne permet d’avancer une date ou de raccrocher à un calendrier ce futur lointain. Tout au plus apprend-t-on, de manière fortuite, qu’une grande partie de la population a émigré outre-espace. Une diaspora dont on a oublié jusqu’aux motifs du départ et jusqu’à la destination finale. Car tous les ponts ont été coupés et la technologie se pare désormais des attributs de la légende, quand elle n’est pas simplement vouée à l’expertise de castes se contentant d’appliquer mécaniquement des principes transmis par héritage.

Tout au long du roman, on évolue au sein d’une géographie aux perspectives faussées. Un immense château, surplombé par une tour non moins titanesque, évoquant le Gormenghast de Mervyn Peake, semble contenir le monde entier entre ses murs. D’aucuns disent qu’il s’agit des vestiges d’un des derniers ascenseurs spatiaux terrestres. Mais personne ne peut confirmer la rumeur. Personne ne connaît de toute façon le moyen d’atteindre le sommet, défendu par des dispositifs meurtriers. D’effroyables engins.

Les gigantesques pièces du château, ses murs doublés de nuages, ses tours alpines et ses bastions aux contreforts vertigineux, offrent leurs paysages en ruine, ou laissés en friche, à un chiendent tenace, refuge de paresseux géants bienveillants.

Et ailleurs ? Le château côtoie du haut de ses remparts cyclopéens une caldeira inhospitalière. Un lieu hostile faisant l’objet de fréquentes escarmouches. Des jardins idylliques, où l’art topiaire abrite des conversations secrètes, jouxtent une plaine glaciale, ouverte aux quatre vents, servant de palimpseste à une puissance supérieure.

Sous un ciel sillonnés par des volatiles bavards et menaçants, où se croisent des aéronefs chargés de passagers affairés, l’humanité a gagné un semblant d’immortalité, à défaut de sagesse. Morcelée en multiples groupes, elle vit sous l’autorité d’un roi en apparence débonnaire. De sa cour mêlée d’humains et de créatures hybrides, chimériens mi-hommes mi-animaux, on ne retient que les luttes intestines. Depuis peu, celles-ci se sont muées en guerre féroce. Un conflit étrange, où les ennemis se bombardent d’un étage du château à l’autre. Une guerre picrocholine dont l’enjeu n’est plus le pouvoir, mais la possibilité d’échapper au péril imminent qui menace la Terre. Une catastrophe d’ampleur cosmique, appelée la dévoration, dont les effets atténuent le rayonnement solaire.

Face à la perspective d’un âge glaciaire, le souverain cherche à duper son monde. Il favorise sa propre coterie sous couvert du bien commun et ses agents pourchassent sans pitié les opposants pour les éradiquer, les traquant jusque dans la Crypte afin d’en effacer toutes les occurrences, même virtuelles, au risque de s’y perdre… Car les marées provoquées par les états de conscience des vivants et des morts modèlent les lieux, bouleversant les repères et pouvant tuer aussi sûrement que dans la réalité. Le chaos prévaut lorsqu’on s’y enfonce profondément et le temps ne s’y écoule pas de la même façon. Et puis, on peut y croiser d’autres menaces indicibles. Des entités agissant comme un virus. D’effroyables programmes qui cherchent à contaminer le réel.

Quatre voix font office de fil directeur dans une intrigue fertile en coups de théâtre. Gadfium, ingénieure autrefois de sexe masculin, nous dévoile les arcanes du pouvoir pendant que le comte Sessine, aristocrate rebelle et désabusé, tente d’échapper à ses meurtriers. Bascule la Crapule, jeune moine exubérant et bavard, communique sa gouaille au récit, lui conférant un brin de fantaisie et de naïveté. Nouvelle née issue de la Crypte, Asura suscite l’inquiétude de tous sur sa vraie nature.

Ces voix nous racontent des histoires dans l’histoire. Celle de la survie de la Terre et de ses derniers habitants. Celle du sauvetage d’une fourmi. Elles nous dévoilent des plans dans le plan. Celui des différentes factions d’un pouvoir aux abois. Celui d’intelligences artificielles tellement supérieures qu’elles apparaissent incompréhensibles pour le commun des mortels. Elles déroulent sous nos yeux un conte facétieux et narquois, impossible à imaginer sans le recours à la Science fiction.

Efroyabl Ange1 mérite bien les quelques efforts demandés pour déchiffrer les passages en phonétique. Il demande également d’accepter de suspendre son incrédulité pour accepter l’étrangeté intrinsèque du monde qu’il met en scène. Et ce roman nous rappelle cruellement, ô combien Iain M. Banks va nous manquer.

efroyabl-ange1Efroyabl Ange1 (Feersum endjinn, 1994) de Iain M. Banks – Editions L’Œil d’or, mai 2013 (roman inédit traduit de l’anglais par Anne-Sylvie Homassel)