10 livres incontournables de la SFFF du XXIe siècle

La période estivale étant propice à l’oisiveté, inactivité dont je suis coutumier du fait de ma profession dit-on (ne cherchez pas le paradoxe), je cède bien volontiers au virus* qui circule actuellement dans la blogosphère (ou le blogocosme, je ne sais plus), accouchant non sans douleur d’une liste d’incontournables à lire (ou pas) cet été. Avec deux contraintes à respecter : seulement des titres de science-fiction, fantasy et fantastique, aucune publication antérieure à l’an 2000. Ouch ! Dans la douleur, on vous dit.

(*Mon petit doigt me souffle que le patient 0 serait l’hôte du blog Nevertwhere.)

Envoyons le générique…

Logo réalisé par Anne-Laure du blog Chut Maman lit !

  • Le Sens du Vent, Iain M. Banks. Bien des titres de l’auteur britannique devraient figurer dans cette liste. Aujourd’hui, j’opte pour ce roman en raison de l’émotion qu’il me procure à chaque lecture. De quoi confirmer que la SF est bien une émotion.
  • Le Fleuve des dieux, Ian McDonald. Le futur d’une Inde cosmopolite où se côtoient la technologie débridée et la tradition millénaire, sur fond de castes et d’I.A. Ceci confirme bien que la SF naît de l’altérité.
  • Rêves de Gloire, Roland C. Wagner. Et si ? La SF et l’uchronie partagent le même questionnement, spéculant pour l’un sur l’avenir et pour l’autre sur le passé. Mais dans les deux cas, il s’agit bien d’établir un dialogue avec le présent. Avec ce roman, le regretté Roland C. Wagner a sans doute écrit son oeuvre majeure, prouvant par la même occasion que la SF reste ouverte à tous les possibles.
  • Plus fort que l’éclair/Sept Redditions, Ada Palmer. L’avenir de la Terre, à l’heure de la révolution des transports, de la fin des nations (mais pas de l’histoire) et de la recomposition de la famille. Avec cette utopie ambiguë, Ada Palmer prouve ainsi que la SF est une expérience de pensée philosophique.
  • Anamnèse de Lady Star, L.L Kloetzner. Fascinante enquête autour de l’événement cataclysmique du Satori, le roman de Laure et Laurent Kloetzner dresse le portrait d’un futur tout en nuance et mystère. Quand la SF se pique de métaphysique…
  • La Fille-flûte et autres fragments de futur brisés, Paolo Bacigalupi. Auscultation du présent à l’aune de ses évolutions futures, le recueil de l’auteur américain dresse en dix textes le portrait d’une humanité condamnée à muer pour survivre. La SF bat au cœur de la nouvelle, je ne cesse de le dire.
  • Au-delà du Gouffre, Peter Watts. Avec l’auteur canadien, l’avenir ne frappe pas à notre porte, il la défonce. En seize textes, on découvre les différentes nuances de noir d’un univers à nul autre pareil, bien moins pessimiste qu’on ne le pense (suivez l’actualité pour vous en convaincre). Laissez-vous séduire par le sex-appeal sense of wonder de la SF.
  • Latium, Romain Lucazeau. Des I.A. orphelines de leur créateur, l’homme. Des entités hantées par l’absence de Dieu, évoluant aux limites de la folie. Une tragédie classique aux dimensions d’un space opera. Avec Latium, la SF navigue sur le souffle de l’épopée.
  • Spin, Robert Charles Wilson. Un texte de l’auteur canadien repose toujours sur un équilibre fragile, entre introspection et spéculation, lui conférant les vertus d’un classique instantané. Avec Wilson, la SF joue avec la théorie des cordes…sensibles.
  • La trilogie du Rempart Sud, Jeff VanDermeer. D’une anomalie topographique à la fin du monde connu, du moins tel que nous le définissons, l’auteur américain suscite l’étrangeté, oscillant entre horreur, paranoïa et apocalypse. La SF prône l’abandon des certitudes.

Bonus Fantasy et Fantastique (parce qu’ils le valent bien) :

Autre liste ici.

 

Le Temps fut

Le Temps, cette variable fuyante et subjective figure parmi les lieux communs de la science fiction. Dès les origines du genre, notamment avec La Machine à explorer le temps, les auteurs ont perçu rapidement les perspectives conjecturales que cette donnée physique pouvait apporter à l’anticipation romanesque.

L’argument de départ de Le Temps fut a le mérite d’être simple et compréhensible. Emmett Leigh se passionne pour les vieux livres sur la Seconde Guerre mondiale. De cette passion, il a fait son gagne pain, vendant via internet le fruit de ses trouvailles. Profitant de la liquidation du stock d’une vieille librairie londonienne, il se retrouve en train de dépouiller une benne à ordures où le propriétaire a jeté les livres dont il n’a pu se débarrasser. Parmi le butin collecté, Emmett repère un recueil de poésie, une édition confidentielle à compte d’auteur qui recèle en ces pages, en guise de marque-page, une lettre manuscrite énigmatique adressée par un soldat à son amant. Cette découverte le pousse à mener l’enquête afin de se documenter sur ce couple homosexuel. Mais, ses investigations révèlent bien plus qu’une simple histoire sentimentale.

Récit de fugue temporelle, Le Temps fut entre en résonance consciemment ou non avec plusieurs histoires situées à la croisée des légendes urbaines et de l’Histoire. On ne peut s’empêcher en effet de penser à la prétendue expérience qui aurait eu lieu dans les chantiers navals de Philadelphie le 23 octobre 1943. À bien des égards, cette tentative pour rendre un destroyer invisible, dont les conséquences catastrophiques font la joie des blogs complotistes, suscite un phénomène d’écho avec l’expérimentation menée par l’Unité Incertitude, débarquée en 1940 sur les côtes du Suffolk. Mais, plus sûrement, dans sa recherche de plausibilité, Ian McDonald est allé glaner son information sur Internet, notamment dans les théories fantaisistes autour de la mer en feu de Shingle Street et du bataillon perdu de Sandringham. Mais, le récit de Ian McDonald évoque aussi celui du diptyque « Blitz », l’intrication du destin des personnages et leur immersion au cœur de l’Histoire n’étant pas sans rappeler en effet le devenir des héros de Connie Willis.

Ces quelques points étant élucidés, on peut apprécier aussi la novella de l’auteur britannique pour elle-même, notamment dans sa manière d’entrelacer les trames au point de susciter un véritable enchâssement narratif. Le Temps fut fait ainsi du concept d’intrication quantique un prétexte propice à une errance temporelle dont l’itinéraire reste indéterminé jusqu’au twist final. De ce voyage en forme d’enquête, celle d’un geek bibliophile, dont bon nombre d’étapes demeurent dans un angle mort narratif, on retire une fascination indéniable. Inscrit dans une Histoire qui nous dépasse et nous englobe, on ne peut que constater le caractère éphémère de l’existence individuelle et l’intemporalité des sentiments humains. Il faut cependant accepter de ne pas tout comprendre pour laisser la suspension d’incrédulité agir et goûter au charme d’un récit frappé du sceau du fatalisme et de la mélancolie.

Avec Le Temps fut, Ian McDonald brode donc sur un motif classique de science fiction, un récit à hauteur d’homme, empreint d’émotion, faisant se rencontrer petite et Grande Histoire sur fond de guerre éternelle.

Autre avis ici.

Le Temps fut (Time Was, 2018) de Ian McDonald – Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », février 2020 (novella traduite de l’anglais [Irlande] par Gilles Goullet)

Roi du matin, reine du jour

Challenge Lunes d’encre. Ça commence à sentir l’écurie, raison de plus pour mettre les bouchées doubles.

Nous vivons des temps merveilleux… Pendant que la Big Commercial Fantasy continue de ressasser les mêmes motifs, alternant cycles manichéens interminables et quêtes initiatiques follement aventureuses, des fans toujours plus nombreux plébiscitent ces titres tel le Veau d’or. Le corollaire de cet engouement est hélas une période de vache maigre pour le lecteur soucieux de fantasy exigeante et différente. Toutefois, il arrive parfois qu’émerge, au milieu de l’avalanche, un joyau d’une finesse fascinante. A vrai dire, les termes sont faibles pour décrire, ne serais-ce que sommairement, le sentiment qui prédomine, une fois la lecture de ce Roi du matin, reine du jour achevée. Le titre rappellera sans doute quelques souvenirs aux éventuels soutiens de la cause de l’auteur britannique. Qu’ils se rassurent, la nouvelle éponyme qui figure au sommaire du recueil Empire Dreams (traduit sous le titre État de rêve dans nos contrées), ne correspond finalement qu’à une infime fraction de la première partie du roman.

Trois générations de femmes irlandaises traversent ce roman choral de Ian McDonald. Folles aux yeux de certains, sorcières pour d’autres, elles ne renoncent pas, malgré les obstacles, à aller jusqu’au bout de leur destin.
La première fréquente les lutins des bois quand son père astronome essaie de communiquer avec des extraterrestres. La deuxième, Dublinoise mythomane, se réfugie dans ses mensonges parce que la vérité est sans doute trop dure à supporter. Quant à la troisième, katana à la main, elle mène un combat secret contre des monstres venus d’on ne sait où…

« Le Migmus est moins un lieu, un rapport spatio-temporel, un domaine géométrique quasi euclidien qu’un état. »

On pourrait entamer la chronique de Roi du matin, reine du jour de la même façon que pour un roman de Robert Holdstock tant la parenté entre l’univers de cet écrivain et celui de Ian McDonald paraît ici évidente. En effet, Roi du matin, reine du jour explore une thématique très semblable à celle abordée dans Mythagos Wood et dans La Chair et l’Ombre. On y retrouve ce mélange subtil de fantastique (le surnaturel faisant irruption dans un contexte réaliste datable) et de fantasy, légitimée par une explication psychanalyco-scientifique. Toutefois, Ian McDonald se distingue de son devancier par une plus grande aisance dans les passages didactiques et par un talent de conteur époustouflant. Le Migmus n’apparaît pas comme une matrice figée strictement cérébrale. C’est un puits psychique dans lequel se déverse un imaginaire collectif en prise directe avec les courants de l’Histoire et les passions des êtres qui en composent l’ossature. L’imagerie convoquée en ressort dépouillée de ce classicisme pesant que l’on peut ressentir parfois à la lecture de l’œuvre de Robert Holdstock. Elle paraît moins primitive et plus en phase avec son époque, même si les ressorts qui l’animent, restent ceux de l’inconscient humain. Mais, ce ne serait pas faire justice à Roi du matin, reine du jour que de le réduire à une comparaison sans doute maladroite. En effet, le roman de Ian McDonald est aussi (et surtout) le portrait de trois femmes aux personnalités singulières et attachantes : Emily, Jessica et Enye.

On commence tout doucement avec Craigdarragh, première partie dont la narration emprunte la forme du roman épistolaire. Le récit se présente comme une succession de lettres, d’extraits du journal intime d’Emily et d’articles de presse, ce qui nous permet d’adopter la position de l’observateur omniscient. De ce fait, on épouse les points de vue du père, de la mère, de la fille et de l’environnement plus ou moins proche de la famille. Cependant, c’est le point de vue d’Emily qui s’impose ; celui d’une adolescente délaissée par ses parents. Peu à peu, les événements étranges se multiplient et elle s’enferme dans son univers ; un monde peuplé d’elfes, de fées et autres esprits élémentaires que l’on croirait échappés des pages de Yeats, et qui ne demandent qu’à s’incarner réellement. Écrit comme il se doit dans un langage suranné, le texte côtoie l’exercice de style. Il parvient pourtant à susciter une multitude de réminiscences allant de l’affaire des fées de Cottingley, défendue en son temps par Conan Doyle, à une imagerie empruntant au préraphaélisme.

Avec l’histoire de Jessica, le traitement se modernise. Ian McDonald nous livre un superbe portrait de femme à la recherche de l’accomplissement personnel mais qui, pour cela, doit se dépouiller, comme d’une mue, d’un passé encombrant. Ce passé, c’est celui de sa véritable mère naturelle. C’est aussi celui de son pays natal qui, au milieu des années 1930, se relève à peine d’une guerre d’indépendance aggravée par une guerre civile. Combinant gouaille ravageuse et trouvailles descriptives réjouissantes, cette deuxième partie, intitulée Le front des mythes, n’est pas loin d’être le point culminant du roman. Ici, l’imaginaire convoqué rappelle à la fois James Joyce et Samuel Beckett.

Après une telle réussite, on nourrit quelques craintes quant au troisième volet du roman. Fort heureusement, on n’est pas déçu. Shekinah nous immerge dans le Dublin de la fin du XXe siècle aux côtés d’une jeune femme active et indépendante. En effet, Enye est une femme de tête, bien de son époque, employée dans une boîte de publicité. Mais la nuit venue, elle prend une bonne dose de drogue pour affûter ses sens et arpente les rues avec deux sabres pour traquer des bizarreries pourvues de multiples pattes, griffes et crocs. Dans son combat contre ces nombreux avatars d’un imaginaire collectif passablement névrosé, il n’est pas rare qu’elle reçoive l’aide de M.I.B., quelque peu bouffons, ou de chimères clochardisées. Nouvelle rupture de ton et de tropisme. L’époque est désormais à la modernité, à la vivacité, à la réactivité et à l’ouverture sur de nouveaux horizons. De nouvelles mythologies viennent se greffer aux ancestrales marottes irlandaises. Le récit est apparemment foutraque mais, en fait, totalement maîtrisé. Et ce syncrétisme païen et paillard finit par emporter l’adhésion jusqu’au dénouement joliment cyclique et touchant.

Bref, il est vivement conseillé de se procurer Roi du Matin, reine du jour afin de renouer avec une Fantasy à la fois inventive et respectueuse de la tradition. Un melting-pot de modernité et de tradition bienvenue, où se détache un trio féminin vraiment marquant.

Roi du matin, reine du jour (King of Morning, Queen of Day, 1991) de Ian McDonald – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », janvier 2009 (roman traduit de l’anglais [Irlande] par Jean-Pierre Pugi)

La Maison des derviches

La-maison-des-Derviches_9945Istanbul, 2027. La journée promet d’être torride. Entre les deux rives du Bosphore, la rumeur de la circulation enfle comme à l’accoutumée. Chacun vaque à ses activités, ne prêtant guère d’attention à la déflagration qui retentit. Un attentat dans le tramway au centre de Necatibey Cadessi. Car même si le vieil homme malade de l’Europe a cédé la place à une nation technologiquement avancée et intégrée à l’Union européenne, les anciens démons du chaos hantent toujours les rues populeuses de la cité. Toutefois, l’événement ne provoque aucune réelle émotion. Tout au plus un lâcher de microbots de la police qui s’empressent de prélever des échantillons d’air, de chercher des traces de substances chimiques et de scanner le visage des victimes choquées et celui des témoins de la scène du crime. Pas de quoi chasser des actualités le futur match Galatasaray contre Arsenal, ni déstabiliser la routine de la Bourse de la Terreur. Sur ce marché virtuel où tout un chacun peut investir des kudos, la monnaie artificielle y ayant cours, Georgios Ferentinou dresse chaque matin la liste des potentialités pouvant se réaliser. Attablé en compagnie des membres d’une communauté grecque vieillissante, il amasse les gains fictifs de ses paris successifs, s’amusant du caractère prévisible de la psychologie humaine. Retiré de la vie universitaire, il vit désormais reclus dans un petit appartement aménagé dans un ancien couvent de derviches où ses maigres relations sociales se cantonnent aux visites de Can Durukan, le fils de ses voisins. Un gosse élevé dans la ouate par ses parents à cause d’une maladie orpheline mortelle, mais bigrement en avance sur son âge et de surcroît doté d’un joujou technologique très agile : un Bitbot pouvant se transformer en singe, en rat, en oiseau ou en serpent selon les désirs de l’enfant. Un engin lui permettant d’espionner le voisinage, en particulier la Géorgienne dont les petites culottes sèchent sur le toit et les deux frères squattant la partie délaissée du couvent. Pas vraiment sympathiques, ces lascars. L’aîné cherche à professer un islam à la fois plus proche du Coran et des besoins du peuple, pendant que le cadet traîne sa médiocrité entre emploi minable et mosquée. Ils aimeraient bien mettre tout le monde dehors, histoire de rétablir l’intégrité du tekke derviche, chassant les activités impies qui le souillent, notamment les deux maisons de thé à ses abords et la boutique d’art religieux qui en occupe le rez-de-chaussée. Encore faut-il qu’ils réussissent à agrandir le cercle de leurs fidèles sans trop attirer l’attention de la police. Pas de chance, Necdet, le cadet, était dans le tram au moment de l’attentat…

Une nouvelle fois, on est happé par le talent de portraitiste de Ian McDonald. Cette faculté à immerger le lecteur dans un monde foisonnant et à le faire littéralement vivre grâce à une accumulation de détails et d’informations. Sur ce point, La Maison des derviches apparaît beaucoup plus abordable que Le Fleuve des dieux, où l’avalanche de termes indiens pouvait agacer et faire lâcher prise, malgré un glossaire ajouté en fin de roman par l’éditeur. Ici, l’auteur britannique nous projette dans une Turquie futuriste, à la fois proche et éloignée. Le contexte s’avère d’emblée plus limpide, même si certaines subtilités du mysticisme soufi peuvent échapper à notre compréhension. Istanbul apparaît comme un personnage à part entière du roman de McDonald. L’auteur en restitue de manière pointilliste et poétique l’épaisseur historique, l’agitation incessante, la noria des porte-conteneurs et tankers sur le Bosphore, le brouhaha hypnotique de la circulation, mais aussi la quiétude toute méditerranéenne, mâtinée d’Orient, de ses petites places à l’écart des grands boulevards encombrés. A mille lieues de la ville musée, figée dans les clichés convenus, il brosse le portrait d’une agglomération oscillant entre modernité et passé, tradition et boom économique. Une cité partagée entre les tropismes européen et anatolien. En somme, il fait ressentir tout le poids de la multitude et de la diversité de cette métropole colorée et fascinante.

A l’instar du Fleuve des dieux, La Maison des derviches entremêle plusieurs trames attachées à l’itinéraire intime de six personnages. D’une manière directe ou indirecte, toutes sont liées à une intrigue flirtant avec la géopolitique et l’histoire d’Istanbul. Cependant, même si Ian McDonald joue avec les ressorts du thriller, il le fait d’une façon nonchalante, sans s’embarrasser des gimmicks inhérents au genre, prenant son temps pour ajuster les pièces d’un récit comparable à une mosaïque byzantine.

La part consacrée à la SF peut paraître anecdotique. Pourtant, La Maison des derviches recèle quelques extrapolations stimulantes comme cette arme nanotechnologique permettant d’insuffler artificiellement la foi religieuse ou ce transcripteur apte à coder de l’information dans l’ADN humain. Et puis, rien que pour le plaisir de découvrir une Istanbul futuriste, transfigurée par l’imagination de l’auteur britannique, le voyage vaut vraiment le coup.

derviche_pocheLa Maison des derviches (The Dervish House, 2010) de Ian McDonald – Éditions Denoël, collection Lunes d’encre, 2012 – Réédition poche Folio SF (roman traduit de l’anglais [Irlande] par Jean-Pierre Pugi)

La petite Déesse

cyberabadÀ bien des égards, La Petite Déesse apparaît comme le prolongement naturel du Fleuve des dieux. Avec ce recueil, Ian McDonald revient au cœur de l’Inde future dont il a dressé un portrait convaincant dans son roman. L’occasion pour les lecteurs du Fleuve des dieux de renouer avec les aeais, les mécas de combat, les brâhmanes et bien d’autres créations issues du creuset de la science-fiction. Mais on peut y voir aussi une opportunité pour le néophyte, La Petite Déesse se révélant beaucoup plus abordable pour se familiariser en douceur avec un univers situé littéralement ailleurs et demain. En effet, au vertige suscité par les technosciences s’ajoute celui du dépaysement. On évolue en terre étrangère, à l’instar de Kyle, enfant expatrié se coltinant à l’altérité au cours d’une excursion au bord du Gange. Une expérience aussi fascinante que périlleuse.

L’approche de McDonald se veut plus transversale, l’auteur britannique survolant près de cinquante années, de l’éclatement de l’Union née de la décolonisation à l’avènement d’une Inde post-humaine. Dans cet intervalle, il explore les possibles d’une nation en proie à la surpopulation et à une révolution technologique inéluctable. Un processus ne faisant pas grand cas de la multitude humaine, et dont seule une minorité tire vraiment profit. On s’attache à des enfants et à quelques jeunes adultes qui témoignent des mutations rapides de leur pays. Des transformations dont ils ressentent les effets jusque dans leur chair et leur être. C’est Padminî Jodhra, transformée en arme vivante pour accomplir la vengeance de son clan. Sanjîv, gamin des rues fasciné par les robot-wallah, enfants soldats engagés dans une variante réelle de FPS. Ou cette gamine des contreforts de l’Himalaya reconnue comme l’incarnation d’une divinité avant de devenir elle-même l’hôte de plusieurs intelligences artificielles. Et cette danseuse, mariée à une aeai jalouse dont les multiples avatars font la pluie et le beau temps entre les Etats du Bharât et de l’Awadh. Sans oublier Jâsbir, beau parti en quête d’une épouse dans un pays comptant désormais quatre fois plus d’hommes que de femmes. Toute une panoplie de nouveaux outils sont ainsi mobilisés pour assouvir des désirs et des besoins vieux comme le monde.

Cependant, le personnage central de La Petite Déesse reste l’Inde elle-même. Une Inde tiraillée entre le temps long, pour ne pas dire immobile, des traditions, et celui plus court de la mondialisation. Le long texte « Vishnu au cirque de chats » illustre ce déchirement. Ian McDonald y fusionne cosmogonie hindoue et révolution technologique. Un syncrétisme tempéré d’une touche d’humanité, via le regard fataliste du narrateur, et ne faisant pas abstraction des préoccupations de la majeure partie de la population. Un quotidien besogneux où le seul acte d’héroïsme qui importe, et c’est déjà beaucoup, consiste à survivre.

Avec La Petite Déesse, l’ampleur et la précision de l’imagination se conjuguent une fois de plus à la richesse et à la puissance de la métaphore. Des qualités qui ne sont pas particulières à la science-fiction, mais que Ian McDonald déploie ici avec maîtrise, nous dressant un portrait nuancé et humain d’une Inde future. À lire de toute urgence.

La-petite-deesse_2504La Petite Déesse (Cyberabad Days, 2009) de Ian McDonald – Éditions Denoël, collection Lunes d’encre, 2013 (recueil traduit de l’anglais [Irlande] par Gilles Goullet)

Le Fleuve des dieux

2047. Année périlleuse pour un sous-continent indien désormais balkanisé. Tiraillé par les ancestrales tensions sociales, ethniques et religieuses, en proie à la rapacité politique et économique, la terre de Gandhi est au bord de l’implosion. Les dieux eux-mêmes ont déserté les rives d’un Gange dont les eaux déclinent depuis trois années, asséchés par l’absence de mousson et l’incurie des hommes.

Né du démantèlement de l’Union indienne, le Bhârat et sa capitale Vârânasî concentrent tous les maux : un parti fondamentaliste d’obédience hindou xénophobe et technophobe, une conception personnelle et familiale de la démocratie, un nationalisme ne demandant qu’à s’enflammer, une misère aggravée par la sécheresse et un antagonisme larvé entre communautés. De quoi sérieusement mettre à mal le fragile équilibre de la région.

Très convaincant lorsqu’il s’agit de mettre en place le contexte, Ian McDonald nous convie sans préambule à une immersion totale – son, odeur, image – au cœur d’une Inde futuriste vraiment crédible. Un pays où les pratiques traditionnelles, le poids du temps long de l’Histoire dira-t-on, une vision du monde et de la durée historique radicalement autre, côtoient avec plus ou moins de bonheur la modernité, l’accélération impulsée par les technosciences, la révolution de l’information et la mondialisation.
Pour tout dire, cette vue transversale du futur de l’Inde, mais également du monde, rappelle le meilleur de l’anticipation prospective de John Brunner. Avec comme cerise sur le gâteau, l’avenir d’une civilisation non occidentale, même si la plupart des personnages principaux sont des Occidentaux ou des Asiatiques occidentalisés.
On pourrait disserter longuement sur le foisonnement, pour ne pas dire le grouillement humain et culturel d’un roman a même de réveiller une multitude de réminiscences auprès du routard accoutumé aux villes indiennes. On pourrait signaler la difficulté pour comprendre l’avalanche de termes indiens chez toute personne étrangère au sous-continent, un glossaire en fin de roman en témoignant. Toutefois, rien d’insurmontable, bien au contraire, cet ingrédient descriptif renforçant l’authenticité du cadre.

Neuf personnages servent de fil directeur à l’histoire. M. Nanda, flic Krishna chargé d’excommunier (comprendre éliminer) les intelligences artificielles non autorisées. Pâvarti son épouse, partagée entre le respect des conventions sociales et ses désirs. Lisa Durnau, jeune post-doc spécialisée en biologie évolutionnaire. Thomas Lull son ancien amant, une sommité dans le domaine de de la vie-A des I.A., disparu depuis quelques années sans donner aucune explication. Vishram, fils cadet et gâté d’une famille d’entrepreneurs indiens ayant fait fortune dans l’énergie durable. Shiv, petite frappe ultra-violente issue des slums. Tal, info-décorateur dans le soap vedette Town and Country de la télé bhârati, mais surtout neutre, c’est-à-dire créature asexuée conçue par ingénierie génétique. Nadja, jeune journaliste suédoise arriviste au passé afghan inavouable. Shahîn Badûr Khan, conseiller particulier de la Première Ministre du Bhârat et dernier rejeton d’une illustre lignée de fidèles serviteurs de l’État.
Via les points de vue, les itinéraires personnels de ces neuf individus, Ian McDonald tisse peu à peu son intrigue. L’intime se mélange à la géopolitique, l’humain se frotte à des thématiques axées sur les technosciences sans que l’un n’amoindrisse l’autre.
Sur ce point, McDonald réussit bien mieux la greffe que Robert Charles Wilson, auteur pour qui l’argument science-fictif, certes vertigineux, n’est trop souvent qu’un biais. Ici, le sense of wonder est pleinement intégré à l’intrigue. Il enrichit même celle-ci d’une dimension supplémentaire illustrant parfaitement la formule de Norman Spinrad pour qui la science-fiction créé un effet esthétique et littéraire ouvrant les perspectives sur les infinies possibilités générées par l’esprit humain.
Enfin l’auteur ne craint pas de traiter ce qui est devenu un poncif de la science-fiction : le concept de la singularité. De crainte de déflorer l’intrigue, on se contentera de dire qu’il le déjoue, avec le concours de la cosmogonie indienne et de la physique quantique.

Bien que pesant près de six cents pages, Le Fleuve des dieux se dévore d’une traite. L’effort tout à fait relatif pour se familiariser avec le contexte non occidental et les neuf personnages, n’est que peu de chose face à l’ampleur et à la cohérence de l’anticipation imaginée par Ian McDonald.
Littérature d’idées et d’images, la science-fiction se doit d’ouvrir les possibles sans pour autant négliger l’élément humain. l’auteur irlandais répond avec élégance et panache à ces deux exigences.
En ce Kali Yuga, plus que jamais le futur ne doit pas être un objet de crainte. Pas de dieux ni de démons ou de singularité présidant à notre destin. L’avenir est juste ce que l’on souhaite en faire. Un fait qui rassure, ou pas.

fleuve_dieuxLe Fleuve des dieux (River of Gods, 2004) de Ian McDonald – Editions Denoël, collection Lunes d’encre, août 2010 – Réédition en poche, Folio SF, 2013 (roman traduit de l’anglais [Irlande] par Gilles Goullet)