Ne me cherche pas demain

« La vie est un déséquilibre thermodynamique mais l’entropie finira par tous nous emporter… »

Ne me cherche pas demain marque le passage de la série « Sean Duffy » de Stock chez Actes sud, dans la collection « Actes Noirs ». Et, l’on est bien content de relire les enquêtes de l’inspecteur de la Royal Ulster Constabulary après un hiatus de quelques années, faute d’un lectorat suffisant. On est aussi heureux de renouer avec Adrian McKinty et sa manière d’aborder l’histoire nord-irlandaise, à l’aune du roman noir et d’un existentialisme forcené.

Avec Ne me cherche pas demain, on retrouve donc l’inspecteur Sean Duffy, flic et catholique désabusé au sein d’une institution dominée par les Protestants. Une anomalie politique que les extrémistes de tout bord aimeraient bien dézinguer, histoire de ne pas déchoir dans leur estime de soi. Comme s’il ne manquait pas assez d’ennemis, le bougre est désormais la cible des représailles d’une hiérarchie n’ayant jamais apprécié sa liberté d’action et son esprit frondeur mâtiné d’un goût immodéré pour le sarcasme. Repêché par le MI5 alors qu’il s’apprêtait à sombrer dans l’alcool, il se retrouve sur la piste d’un ami d’enfance, en passe de réaliser LE gros coup pour le compte de l’IRA.

En parfaite incarnation de l’enquêteur de roman noir, Duffy est trop intelligent pour son propre bonheur. Il sait qu’il ne peut guère infléchir la marche du monde. Mais, réparer un tort ou faire émerger la vérité, quitte à déplaire, sont des actes qui restent à sa portée. Pourquoi s’en priver ? Sur ce point, l’Irlande du Nord des années 1980 ne manque d’ailleurs pas d’opportunités et de causes à défendre. Entre une IRA aux abois, en voie de criminalisation, désormais partie prenante d’une géopolitique du terrorisme international, les haines religieuses ancestrales ressassées ad nauseam, un joug britannique renforcé par une première ministre de fer résolue à mener à son terme une politique néo-libérale prédatrice, les magouilles habituelles des politiques locaux et l’ingérence de la diaspora américano-irlandaise, les raisons de quitter l’Irlande pour chercher fortune ailleurs abondent. Abandonner l’atavisme mortifère qui grève l’avenir de la contrée ne figure pourtant pas parmi les options de Duffy, même s’il lui faut boire un coup et rejouer un vinyle sur sa platine pour faire passer le mauvais goût du monde tel qu’il va mal.

Sur fond de terrorisme latent, de crise sociale et de menace d’assassinat, Duffy s’attelle ici à la résolution d’une énigme classique de crime en chambre close. L’humour, une sourde mélancolie et une tendresse viscérale pour les innombrables victimes de la sale guerre nord-irlandaise sous-tendent l’enquête d’un inspecteur oscillant plus que jamais sur le fil d’une tragédie absurde dont il ressort comme un miraculé, sans doute plus sage, mais aussi plus désespéré, conscient de vivre dans un pays sur le point de basculer dans la guerre civile et la spirale d’une violence sans issue. Et pourtant, le bonhomme ne parvient toujours pas à faire son deuil de cette contrée si froide, humide et dépressive, tiraillé entre la haine de ses habitants et de leur histoire, et sa passion pour la vérité, en dépit des renoncements qu’il doit accepter de concéder pour continuer à vivre.

Ne me cherche pas demain est donc un excellent roman noir confirmant tout le bien que l’on pense de la série « Sean Duffy ». A suivre avec Gun Street Girl. On l’espère.

Ne me cherche pas demain (In the Morning, I’ll Be Gone, 2014) – Adrian McKinty – Éditions Actes Sud, collection « Actes Noirs », mars 2021 (roman traduit de l’anglais [Irlande du Nord] par Laure Manceau)

Dans la rue j’entends les sirènes

« L’usine désaffectée, c’est la bande-annonce d’un futur en proie à la décrépitude, où le monde entier présenterait le même aspect délabré. On y voit une époque où l’on n’aurait pas les moyens de réparer les profileuses de tôle ondulée, les moteurs à combustion ou les tubes à vide. Une planète abandonnée à la rouille, où l’on s’éclaire à la bougie. Une couche de fiente d’oiseaux tapisse les murs. Des ordures couvertes de moisissure s’amoncellent çà et là. D’étranges machines-outils parsèment le sol jonché d’une épaisseur de feuilles mortes, d’huile et de débris de verre qui le sous-bois enténébré d’une forêt tropicale. Dans ma tête résonne une mélodie, un ostinato descendant en triples croches, pastiche de la deuxième étude de Chopin. Je ne parviens pas à l’identifier, mais il s’agit d’une pièce célèbre, et dès que les tirs auront cessé, la mémoire me reviendra. »

Après un hiatus de près de huit ans, faute d’un éditeur prêt à prendre la suite de Stock, l’annonce de la parution du troisième volet des enquêtes de Sean Duffy, passé entretemps de trois à six titres, m’a fait ressortir le précédent opus qui sédimentait dans une des multiples strates de ma bibliothèque. Pour mémoire, le sergent Sean Duffy émarge au Royal Ulster Constabulary à Carrickfergus, dans la banlieue Nord de Belfast. Plus malin, plus éduqué et plus tenace que la moyenne de ses collègues, il est surtout catholique, à la différence de la majorité des flics du coin qui professent plutôt du côté protestant. Un fait le plaçant immédiatement dans une situation délicate, surtout à l’époque des « Troubles » nord-irlandais. Sa première enquête lui a valu une médaille et le statut de héros miraculé, le conduisant par la même occasion sur un lit d’hôpital, le corps criblé de balles. Pas découragé et nullement décidé à franchir le bras de Saint-Georges, comme disent les angliches, histoire de voir si l’herbe est plus verte ailleurs, il rempile pour une nouvelle affaire. Un torse démembré dans une valise dont il lui revient de déterminer l’identité et de retrouver le meurtrier. Une sale affaire, sans l’ombre d’un doute, et pourtant Dieu seul sait si son quotidien ne comporte pas déjà son lot de saloperies ; exécutions sommaires, rackets, bavures de l’armée britannique, attentats de l’IRA et représailles des milices protestantes. Tout cela sous le regard de Maggie, la dame de fer en train de fourbir ses armes pour aller botter du cul argentin aux antipodes.

Avouons-le. Si on bien content de retrouver Sean Duffy, c’est surtout pour son regard désenchanté sur l’Irlande du Nord et son ironie mordante. Adrian McKinty a trouvé le ton idéal pour restituer l’atmosphère déprimante pesant sur ce bout de terre, si froide et si sinistrée. Entre évocation lyrique du désastre et humour noir, Dans la rue j’entends les sirènes reprend les codes du roman noir. Comme dans Une terre si froide, l’enquête criminelle est un révélateur, un prétexte pour décrire une contrée endeuillée par le chômage de masse, la paupérisation, le racisme et la violence absurde. La déprise économique fournit ainsi des bataillons entiers de soldats de fortune, prêts à servir la cause du crime, qu’elle soit politique ou religieuse. Un terreau fertile pour le chaos sous le regard désabusé d’un policier solitaire n’ayant pourtant pas renoncé à redresser un tort ou à faire émerger la vérité, même s’il sait que cela ne changera rien à la marche du monde. Adrian McKinty saisit avec talent l’air du temps, le début des années 80, à travers sa musique, l’actualité et les références cinématographiques et textuelles, avec une certaine appétence pour la science fiction. Il restitue de manière crédible l’époque livrant un portrait brut de décoffrage de Belfast et du conflit nord-irlandais, jusque dans ses ramifications internationales. Il n’en finit pas enfin de céder à une forme d’accablement face à l’incapacité irlandaise à se sortir du passif d’une histoire mortifère, avec comme seul remède, l’ironie amère du désenchantement.

Résolument noir et violent, Dans la rue j’entends les sirènes se taille donc une place de choix parmi ses confrères du polar irlandais, avec un sens du tragique peut-être supérieur. De quoi donner envie de se sortir des poncifs nord-américains du roman noir.

Dans la rue j’entends les sirènes (I Hear the Sirens in the Street, 2013) – Adrian McKinty – Éditions Stock, collection « La Cosmopolite noire », novembre 2013 (roman traduit de l’anglais [Irlande] par Eric Moreau)

La douleur de Manfred

« comme toujours lorsqu’il rencontrait quelque manifestation antisémite, Manfred se sentait soudain un peu plus juif que d’habitude. Il y voyait autrefois des vestiges de haines anciennes, mais il savait aujourd’hui que ces manifestations étaient aussi neuves que n’importe quelle forme d’intolérance. Joyeusement apostat durant toute son existence, il se sentait toujours hébreu face au mépris des Gentils. »

Après le trépidant Ripley Bogle, La douleur de Manfred confirme dans un registre bien différent tous le talent de Robert McLiam Wilson. Avec ce deuxième roman, l’auteur irlandais nous livre le testament d’un individu terne s’appelant Manfred, marqué par son ascendance juive et par la lâcheté. Poussé par une jalousie irrationnelle, l’ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale a fini par battre sa jeune épouse, elle-même rescapée des camps de la mort, provoquant leur séparation après de longues années de souffrance.

Juif apostat, vieux et solitaire, Manfred ne vit plus que pour honorer ses rendez-vous avec Emma qu’il retrouve tous les mois sur un banc à Hyde Park, fuyant des yeux son visage de crainte de la voir le quitter définitivement. Longtemps, il a espéré renouer avec le bonheur d’une vie de couple apaisée, loin des coups et des hématomes résultant de la rage homicide qui le saisissait au retour de la tournée des bars où il s’enivrait. Désormais, son quotidien déjà étriqué s’est réduit progressivement à la douleur lancinante qui lui fouaille les entrailles, ultime compagne à la fois douce et cruelle, d’une existence dont il attend la fin imminente dans l’espoir de mettre un terme à sa souffrance morale et à un monde qu’il traverse comme une ombre.

D’une écriture sèche où chaque mot (et maux) importe, Robert McLiam Wilson nous fait partager les routines du quotidien monotone de Manfred, devenu un vieil homme décati, nous plongeant aux tréfonds de son esprit malade et de sa carcasse défaillante. On suit ainsi son lent dépérissement jusque dans le moindre détail, propulsé au rang de témoin privilégié de sa sordide déchéance et de sa solitude irrémédiable. Cela fait longtemps en effet que Manfred est mort, d’un point de vue social. Ses relations se sont réduites au fil du temps à peu de choses. Juste un voisin alcoolique, vindicatif et raciste, dont la présence encombrante se rappelle douloureusement à lui lorsqu’il se dispute avec les prostituées qu’il ramasse dans les bars. Il en va de même de son univers quotidien, limité au quartier bruyant où se situe son appartement.

Que lui reste-t-il alors ? Des souvenirs dépareillés, refaisant surface pendant ses pérégrinations au cœur de Londres. Une enfance tiraillée entre un père froussard et pieux, une mère rebelle et frivole qui le néglige au profit de ses frères aînés, et son incorporation dans l’armée. Ayant participé à la guerre, le vilain petit canard y a fait son deuil du genre humain, perdant à cette occasion toute illusion sur la vraie nature de l’héroïsme. Il s’est pourtant lié d’amitié avec un truand pour lequel il a travaillé comme comptable après guerre. A moins qu’il n’ait accepté inconsciemment de se faire exploiter par lui. Mais, le cœur de son existence tourne toujours autour d’Emma, créature fragile et secrète, à la beauté éthérée, qui porte en elle la blessure de la Shoah mais aussi les traces de ses propres coups.

Oscillant entre drame et humour absurde, La douleur de Manfred déroule ainsi le fil d’une relation toxique, nous gratifiant au passage d’un portrait grinçant de la société anglaise. Les descriptions de McLiam Wilson nous arrachent des éclats de rire nerveux et de l’étrange alchimie qui se dégage des pages du roman, on retire un sentiment de gâchis irrémédiable. Celui d’un homme qui souffre d’avoir infligé la souffrance. Un mari épris de sa victime, attendant la mort comme la rémission définitive de ses péchés. En vain.

La douleur de Manfred (Manfred’s Pain, 1992) de Robert McLiam Wilson – Réédition Babel, 2003 (roman traduit de l’anglais [Irlande du Nord] par Brice Matthieussent)

Le Temps fut

Le Temps, cette variable fuyante et subjective figure parmi les lieux communs de la science fiction. Dès les origines du genre, notamment avec La Machine à explorer le temps, les auteurs ont perçu rapidement les perspectives conjecturales que cette donnée physique pouvait apporter à l’anticipation romanesque.

L’argument de départ de Le Temps fut a le mérite d’être simple et compréhensible. Emmett Leigh se passionne pour les vieux livres sur la Seconde Guerre mondiale. De cette passion, il a fait son gagne pain, vendant via internet le fruit de ses trouvailles. Profitant de la liquidation du stock d’une vieille librairie londonienne, il se retrouve en train de dépouiller une benne à ordures où le propriétaire a jeté les livres dont il n’a pu se débarrasser. Parmi le butin collecté, Emmett repère un recueil de poésie, une édition confidentielle à compte d’auteur qui recèle en ces pages, en guise de marque-page, une lettre manuscrite énigmatique adressée par un soldat à son amant. Cette découverte le pousse à mener l’enquête afin de se documenter sur ce couple homosexuel. Mais, ses investigations révèlent bien plus qu’une simple histoire sentimentale.

Récit de fugue temporelle, Le Temps fut entre en résonance consciemment ou non avec plusieurs histoires situées à la croisée des légendes urbaines et de l’Histoire. On ne peut s’empêcher en effet de penser à la prétendue expérience qui aurait eu lieu dans les chantiers navals de Philadelphie le 23 octobre 1943. À bien des égards, cette tentative pour rendre un destroyer invisible, dont les conséquences catastrophiques font la joie des blogs complotistes, suscite un phénomène d’écho avec l’expérimentation menée par l’Unité Incertitude, débarquée en 1940 sur les côtes du Suffolk. Mais, plus sûrement, dans sa recherche de plausibilité, Ian McDonald est allé glaner son information sur Internet, notamment dans les théories fantaisistes autour de la mer en feu de Shingle Street et du bataillon perdu de Sandringham. Mais, le récit de Ian McDonald évoque aussi celui du diptyque « Blitz », l’intrication du destin des personnages et leur immersion au cœur de l’Histoire n’étant pas sans rappeler en effet le devenir des héros de Connie Willis.

Ces quelques points étant élucidés, on peut apprécier aussi la novella de l’auteur britannique pour elle-même, notamment dans sa manière d’entrelacer les trames au point de susciter un véritable enchâssement narratif. Le Temps fut fait ainsi du concept d’intrication quantique un prétexte propice à une errance temporelle dont l’itinéraire reste indéterminé jusqu’au twist final. De ce voyage en forme d’enquête, celle d’un geek bibliophile, dont bon nombre d’étapes demeurent dans un angle mort narratif, on retire une fascination indéniable. Inscrit dans une Histoire qui nous dépasse et nous englobe, on ne peut que constater le caractère éphémère de l’existence individuelle et l’intemporalité des sentiments humains. Il faut cependant accepter de ne pas tout comprendre pour laisser la suspension d’incrédulité agir et goûter au charme d’un récit frappé du sceau du fatalisme et de la mélancolie.

Avec Le Temps fut, Ian McDonald brode donc sur un motif classique de science fiction, un récit à hauteur d’homme, empreint d’émotion, faisant se rencontrer petite et Grande Histoire sur fond de guerre éternelle.

Autre avis ici.

Le Temps fut (Time Was, 2018) de Ian McDonald – Le Bélial’, collection « Une Heure-Lumière », février 2020 (novella traduite de l’anglais [Irlande] par Gilles Goullet)

Des jours sans fin

« Quand on discute avec un Irlandais, on discute en fait avec deux individus. Il est capable de vous aider comme personne ou de vous trahir comme personne. »

Poussé à l’exil par la famine loin de son Irlande natale, Thomas McNulty embarque pour l’Amérique, atterrissant au Canada après une traversée épouvantable. Il se lie d’amitié puis d’amour avec John Cole, un Américain rencontré par hasard, lui aussi fuyant la misère de la Nouvelle-Angleterre. Cette union contre nature, comme on dit à l’époque, scelle le destin des deux jeunes hommes. Mais, le nouveau monde n’est pas moins âpre que l’ancien. Pour se remplir l’estomac, il faut gagner sa croûte. Ensemble, ils filent vers l’Ouest, ralliant Saint-Louis où Titus Noone les embauche pour danser dans un saloon à Daggsville, déguisés en femme, l’espèce féminine se faisant rare dans ces contrées pionnières, avant de s’engager dans la glorieuse armée américaine. Sur la piste de l’Oregon, ils combattent les Indiens qui harcèlent les colons. Puis, après un bref retour à la vie civile, l’occasion pour eux de fonder une famille en adoptant une Indienne orpheline, ils participent à la guerre civile qui ravage l’Est du pays, mettant leur existence en danger sur les champs de bataille et pendant leur captivité dans la sinistre prison d’Andersonville. Au prix de mille sacrifice, de souffrances innommables, ils apprennent ainsi ce qu’il coûte de vivre.

À l’instar des Marches de l’Amérique de Lance Weller, Les jours sans fin s’attache à l’histoire des États-Unis, déconstruisant les mythes et l’imagerie sur lesquels se fonde l’identité américaine. On suit ainsi l’itinéraire d’un couple atypique entre l’Ouest et l’Est, des espaces sauvages livrés à la conquête et à la guerre contre les Indiens, aux territoires déchirés par le conflit entre l’Union et la Confédération. Au fil de leurs aventures, Thomas et John font l’expérience de l’intolérance, de la haine et de l’incompréhension, participant bien malgré eux à la Grande Histoire.

Le récit de Sebastian Barry ne nous épargne rien de la dureté de l’existence et de la fragilité de l’homme face aux maladies, au froid glacial et aux déchaînements aveugles de la nature. Il est pourtant traversé de moments de grâce, des pauses salutaires où se révèle la beauté des paysages et des instants fugace de bonheur ou de loyauté, loin de l’absurdité et de la violence des conflits humains.

Raconté à la manière de mémoires, le récit nous replonge dans les souvenirs de Thomas, acteur et narrateur des événements. Empreint d’une sorte de sagesse acquise au terme d’une longue vie, Des jours sans fin déroule une histoire tout en nuances, où ni les Indiens ni les colons, ni les Yankee ni les Rebelles n’incarnent le camp du bien ou du mal. Le ton fataliste, non dépourvu d’un certain détachement, dresse le portrait d’une nation née dans la violence, de l’exploitation de la misère, de l’extermination d’un peuple et d’une guerre civile où l’on expérimente la guerre moderne, camp de concentration y compris. Bref, Des jours sans fin exprime bien, d’un point de vue intime, toute l’ambiguïté des idéaux de l’Amérique.

Western en demi-teinte, Des jours sans fin recèle ainsi des trésors d’émotion, s’efforçant de révéler au grand jour la part individuelle et humaine du mythe américain. Au-delà de l’histoire des États-Unis, il dévoile également la fragilité et l’inconstance de la nature humaine.

Des jours sans fin (Days Without End, 2016) de Sebastian Barry – Éditions Joëlle Losfeld, collection « Littérature étrangère », 2018 (roman traduit de l’anglais [Irlande] par Laetitia Devaux)

La fille du roi des Elfes

Retour à un classique de la Fantasy, toujours pour plaire au challenge Lunes d’encre.

Il était une fois… La rengaine est connue de tous. Inutile de tergiverser,  le roman de Lord Dunsany est ni plus ni moins un conte. Oui, vous savez bien, ce genre de récit où le héros se marie à la fin et engendre une descendance prolifique et heureuse. Sauf que très rapidement à la lecture de La fille du roi des Elfes, on se rend compte (sans vouloir faire de jeu de mots) que l’auteur abrège l’étape qui précède le dénouement édifiant. Ce roman est donc un conte sur ce qui se déroule après le mariage et la nuit de noce. Les époux seront-ils heureux ? Auront-ils la joyeuse descendance promise ? En attendant la réponse à ces questions – il vous faudra lire ce livre pour cela -, voici quelques indications pour patienter.

« Nous voulons être gouverné par un prince enchanté. »

Telle est la demande du Parlement des Aulnes à son roi lorsque commence le roman. Aussitôt, le monarque dépêche son fils Alvéric vers le pays enchanté, cette contrée magique dont les riverains ignorent volontairement l’existence, leurs demeures n’offrant qu’un mur aveugle à sa vue pour éviter les tentations. Muni d’une épée forgée par la sorcière sur la colline grâce à des flèches de foudre, le jeune héros franchit la frontière floue du pays enchanté, combat une forêt envoûtée et séduit la fille du roi des Elfes qu’il ramène quelques années plus tard dans son royaume, car évidemment le temps s’est écoulé beaucoup plus rapidement dans le monde réel.

Les souhaits de tous semblent alors comblés. Les amoureux s’aiment tendrement, le prince a accompli des prouesses et il succède à son père, mort entretemps. Le peuple du pays des Aulnes accueille avec joie la nouvelle de la naissance d’un héritier qui aura sans doute quelques talents magiques. Le lecteur croit que tout est terminé mais en fait le conte ne fait que commencer.

Ainsi résumée, l’histoire de La fille du roi des Elfes évoque irrésistiblement Stardust de Neil Gaiman. Le parallèle n’est pas complètement erroné mais c’est faire abstraction de l’intervalle temporel qui sépare Gaiman de son noble prédécesseur. En effet, Edward Moreton Drax Plunkett (1878-1957), plus connu sous son titre de Lord Dunsany, figure au rang des auteurs historiques de la Fantasy contemporaine. On a peut-être tendance à l’oublier face à l’invasion des clones de J.R.R. Tolkien qui domine le marché de la Big Commercial Fantasy. Pourtant, cet aristocrate né dans une vieille famille irlandaise qui puise ses racines presque à l’époque de la conquête normande, est considéré comme un précurseur dans le domaine du fantastique épique, à l’instar de William Morris. Son influence s’est exercée sur des auteurs tels que Lovecraft, Robert E. Howard, Clark Asthon Smith et bien d’autres. Il est donc l’arrière grand-père de la Fantasy et peut, de surcroît, s’enorgueillir de beaux restes. Cependant qui s’en souvient de nos jours…

La fille du roi des elfes, qui est considéré comme son chef-d’œuvre, appartient à une veine plus merveilleuse qu’épique. C’est un roman qu’il convient de lire devant une bonne flambée durant une veillée d’hiver, ou allongé dans la prairie un soir d’été éclairé par les étoiles. A vrai dire, toute autre ambiance propice à la nostalgie est la bienvenue.
On ne peut nier le charme qui se dégage de la prose fleurie et contemplative de Lord Dunsany et l’on se surprend plus d’une fois à sourire des péripéties suscitées par l’irruption envahissante de la magie dans le monde des mortels. Ajoutons que la langue ampoulée de l’auteur convient idéalement à la thématique du récit où présent et passé interagissent par le biais de la mémoire. Tiraillés par des sentiments contradictoires, les personnages recherchent un équilibre impossible entre le merveilleux et le naturel, entre les souvenirs et l’oubli.

Pour toutes ces raisons, la réédition de La fille du roi des Elfes fait œuvre utile. C’est une lecture que l’on peut recommander autant pour son aspect fondateur d’un genre que pour le plaisir fugace qu’elle procure… à la condition d’aimer les contes.

La fille du roi des Elfes (The King of Elfland’s Daughter, 1924) de Lord Dunsany – Réédition Denoël, collection « Lunes d’encre », 2006 (roman traduit de l’anglais par Brigitte Mariot)

Roi du matin, reine du jour

Challenge Lunes d’encre. Ça commence à sentir l’écurie, raison de plus pour mettre les bouchées doubles.

Nous vivons des temps merveilleux… Pendant que la Big Commercial Fantasy continue de ressasser les mêmes motifs, alternant cycles manichéens interminables et quêtes initiatiques follement aventureuses, des fans toujours plus nombreux plébiscitent ces titres tel le Veau d’or. Le corollaire de cet engouement est hélas une période de vache maigre pour le lecteur soucieux de fantasy exigeante et différente. Toutefois, il arrive parfois qu’émerge, au milieu de l’avalanche, un joyau d’une finesse fascinante. A vrai dire, les termes sont faibles pour décrire, ne serais-ce que sommairement, le sentiment qui prédomine, une fois la lecture de ce Roi du matin, reine du jour achevée. Le titre rappellera sans doute quelques souvenirs aux éventuels soutiens de la cause de l’auteur britannique. Qu’ils se rassurent, la nouvelle éponyme qui figure au sommaire du recueil Empire Dreams (traduit sous le titre État de rêve dans nos contrées), ne correspond finalement qu’à une infime fraction de la première partie du roman.

Trois générations de femmes irlandaises traversent ce roman choral de Ian McDonald. Folles aux yeux de certains, sorcières pour d’autres, elles ne renoncent pas, malgré les obstacles, à aller jusqu’au bout de leur destin.
La première fréquente les lutins des bois quand son père astronome essaie de communiquer avec des extraterrestres. La deuxième, Dublinoise mythomane, se réfugie dans ses mensonges parce que la vérité est sans doute trop dure à supporter. Quant à la troisième, katana à la main, elle mène un combat secret contre des monstres venus d’on ne sait où…

« Le Migmus est moins un lieu, un rapport spatio-temporel, un domaine géométrique quasi euclidien qu’un état. »

On pourrait entamer la chronique de Roi du matin, reine du jour de la même façon que pour un roman de Robert Holdstock tant la parenté entre l’univers de cet écrivain et celui de Ian McDonald paraît ici évidente. En effet, Roi du matin, reine du jour explore une thématique très semblable à celle abordée dans Mythagos Wood et dans La Chair et l’Ombre. On y retrouve ce mélange subtil de fantastique (le surnaturel faisant irruption dans un contexte réaliste datable) et de fantasy, légitimée par une explication psychanalyco-scientifique. Toutefois, Ian McDonald se distingue de son devancier par une plus grande aisance dans les passages didactiques et par un talent de conteur époustouflant. Le Migmus n’apparaît pas comme une matrice figée strictement cérébrale. C’est un puits psychique dans lequel se déverse un imaginaire collectif en prise directe avec les courants de l’Histoire et les passions des êtres qui en composent l’ossature. L’imagerie convoquée en ressort dépouillée de ce classicisme pesant que l’on peut ressentir parfois à la lecture de l’œuvre de Robert Holdstock. Elle paraît moins primitive et plus en phase avec son époque, même si les ressorts qui l’animent, restent ceux de l’inconscient humain. Mais, ce ne serait pas faire justice à Roi du matin, reine du jour que de le réduire à une comparaison sans doute maladroite. En effet, le roman de Ian McDonald est aussi (et surtout) le portrait de trois femmes aux personnalités singulières et attachantes : Emily, Jessica et Enye.

On commence tout doucement avec Craigdarragh, première partie dont la narration emprunte la forme du roman épistolaire. Le récit se présente comme une succession de lettres, d’extraits du journal intime d’Emily et d’articles de presse, ce qui nous permet d’adopter la position de l’observateur omniscient. De ce fait, on épouse les points de vue du père, de la mère, de la fille et de l’environnement plus ou moins proche de la famille. Cependant, c’est le point de vue d’Emily qui s’impose ; celui d’une adolescente délaissée par ses parents. Peu à peu, les événements étranges se multiplient et elle s’enferme dans son univers ; un monde peuplé d’elfes, de fées et autres esprits élémentaires que l’on croirait échappés des pages de Yeats, et qui ne demandent qu’à s’incarner réellement. Écrit comme il se doit dans un langage suranné, le texte côtoie l’exercice de style. Il parvient pourtant à susciter une multitude de réminiscences allant de l’affaire des fées de Cottingley, défendue en son temps par Conan Doyle, à une imagerie empruntant au préraphaélisme.

Avec l’histoire de Jessica, le traitement se modernise. Ian McDonald nous livre un superbe portrait de femme à la recherche de l’accomplissement personnel mais qui, pour cela, doit se dépouiller, comme d’une mue, d’un passé encombrant. Ce passé, c’est celui de sa véritable mère naturelle. C’est aussi celui de son pays natal qui, au milieu des années 1930, se relève à peine d’une guerre d’indépendance aggravée par une guerre civile. Combinant gouaille ravageuse et trouvailles descriptives réjouissantes, cette deuxième partie, intitulée Le front des mythes, n’est pas loin d’être le point culminant du roman. Ici, l’imaginaire convoqué rappelle à la fois James Joyce et Samuel Beckett.

Après une telle réussite, on nourrit quelques craintes quant au troisième volet du roman. Fort heureusement, on n’est pas déçu. Shekinah nous immerge dans le Dublin de la fin du XXe siècle aux côtés d’une jeune femme active et indépendante. En effet, Enye est une femme de tête, bien de son époque, employée dans une boîte de publicité. Mais la nuit venue, elle prend une bonne dose de drogue pour affûter ses sens et arpente les rues avec deux sabres pour traquer des bizarreries pourvues de multiples pattes, griffes et crocs. Dans son combat contre ces nombreux avatars d’un imaginaire collectif passablement névrosé, il n’est pas rare qu’elle reçoive l’aide de M.I.B., quelque peu bouffons, ou de chimères clochardisées. Nouvelle rupture de ton et de tropisme. L’époque est désormais à la modernité, à la vivacité, à la réactivité et à l’ouverture sur de nouveaux horizons. De nouvelles mythologies viennent se greffer aux ancestrales marottes irlandaises. Le récit est apparemment foutraque mais, en fait, totalement maîtrisé. Et ce syncrétisme païen et paillard finit par emporter l’adhésion jusqu’au dénouement joliment cyclique et touchant.

Bref, il est vivement conseillé de se procurer Roi du Matin, reine du jour afin de renouer avec une Fantasy à la fois inventive et respectueuse de la tradition. Un melting-pot de modernité et de tradition bienvenue, où se détache un trio féminin vraiment marquant.

Roi du matin, reine du jour (King of Morning, Queen of Day, 1991) de Ian McDonald – Éditions Denoël, collection « Lunes d’encre », janvier 2009 (roman traduit de l’anglais [Irlande] par Jean-Pierre Pugi)

La Maison des derviches

La-maison-des-Derviches_9945Istanbul, 2027. La journée promet d’être torride. Entre les deux rives du Bosphore, la rumeur de la circulation enfle comme à l’accoutumée. Chacun vaque à ses activités, ne prêtant guère d’attention à la déflagration qui retentit. Un attentat dans le tramway au centre de Necatibey Cadessi. Car même si le vieil homme malade de l’Europe a cédé la place à une nation technologiquement avancée et intégrée à l’Union européenne, les anciens démons du chaos hantent toujours les rues populeuses de la cité. Toutefois, l’événement ne provoque aucune réelle émotion. Tout au plus un lâcher de microbots de la police qui s’empressent de prélever des échantillons d’air, de chercher des traces de substances chimiques et de scanner le visage des victimes choquées et celui des témoins de la scène du crime. Pas de quoi chasser des actualités le futur match Galatasaray contre Arsenal, ni déstabiliser la routine de la Bourse de la Terreur. Sur ce marché virtuel où tout un chacun peut investir des kudos, la monnaie artificielle y ayant cours, Georgios Ferentinou dresse chaque matin la liste des potentialités pouvant se réaliser. Attablé en compagnie des membres d’une communauté grecque vieillissante, il amasse les gains fictifs de ses paris successifs, s’amusant du caractère prévisible de la psychologie humaine. Retiré de la vie universitaire, il vit désormais reclus dans un petit appartement aménagé dans un ancien couvent de derviches où ses maigres relations sociales se cantonnent aux visites de Can Durukan, le fils de ses voisins. Un gosse élevé dans la ouate par ses parents à cause d’une maladie orpheline mortelle, mais bigrement en avance sur son âge et de surcroît doté d’un joujou technologique très agile : un Bitbot pouvant se transformer en singe, en rat, en oiseau ou en serpent selon les désirs de l’enfant. Un engin lui permettant d’espionner le voisinage, en particulier la Géorgienne dont les petites culottes sèchent sur le toit et les deux frères squattant la partie délaissée du couvent. Pas vraiment sympathiques, ces lascars. L’aîné cherche à professer un islam à la fois plus proche du Coran et des besoins du peuple, pendant que le cadet traîne sa médiocrité entre emploi minable et mosquée. Ils aimeraient bien mettre tout le monde dehors, histoire de rétablir l’intégrité du tekke derviche, chassant les activités impies qui le souillent, notamment les deux maisons de thé à ses abords et la boutique d’art religieux qui en occupe le rez-de-chaussée. Encore faut-il qu’ils réussissent à agrandir le cercle de leurs fidèles sans trop attirer l’attention de la police. Pas de chance, Necdet, le cadet, était dans le tram au moment de l’attentat…

Une nouvelle fois, on est happé par le talent de portraitiste de Ian McDonald. Cette faculté à immerger le lecteur dans un monde foisonnant et à le faire littéralement vivre grâce à une accumulation de détails et d’informations. Sur ce point, La Maison des derviches apparaît beaucoup plus abordable que Le Fleuve des dieux, où l’avalanche de termes indiens pouvait agacer et faire lâcher prise, malgré un glossaire ajouté en fin de roman par l’éditeur. Ici, l’auteur britannique nous projette dans une Turquie futuriste, à la fois proche et éloignée. Le contexte s’avère d’emblée plus limpide, même si certaines subtilités du mysticisme soufi peuvent échapper à notre compréhension. Istanbul apparaît comme un personnage à part entière du roman de McDonald. L’auteur en restitue de manière pointilliste et poétique l’épaisseur historique, l’agitation incessante, la noria des porte-conteneurs et tankers sur le Bosphore, le brouhaha hypnotique de la circulation, mais aussi la quiétude toute méditerranéenne, mâtinée d’Orient, de ses petites places à l’écart des grands boulevards encombrés. A mille lieues de la ville musée, figée dans les clichés convenus, il brosse le portrait d’une agglomération oscillant entre modernité et passé, tradition et boom économique. Une cité partagée entre les tropismes européen et anatolien. En somme, il fait ressentir tout le poids de la multitude et de la diversité de cette métropole colorée et fascinante.

A l’instar du Fleuve des dieux, La Maison des derviches entremêle plusieurs trames attachées à l’itinéraire intime de six personnages. D’une manière directe ou indirecte, toutes sont liées à une intrigue flirtant avec la géopolitique et l’histoire d’Istanbul. Cependant, même si Ian McDonald joue avec les ressorts du thriller, il le fait d’une façon nonchalante, sans s’embarrasser des gimmicks inhérents au genre, prenant son temps pour ajuster les pièces d’un récit comparable à une mosaïque byzantine.

La part consacrée à la SF peut paraître anecdotique. Pourtant, La Maison des derviches recèle quelques extrapolations stimulantes comme cette arme nanotechnologique permettant d’insuffler artificiellement la foi religieuse ou ce transcripteur apte à coder de l’information dans l’ADN humain. Et puis, rien que pour le plaisir de découvrir une Istanbul futuriste, transfigurée par l’imagination de l’auteur britannique, le voyage vaut vraiment le coup.

derviche_pocheLa Maison des derviches (The Dervish House, 2010) de Ian McDonald – Éditions Denoël, collection Lunes d’encre, 2012 – Réédition poche Folio SF (roman traduit de l’anglais [Irlande] par Jean-Pierre Pugi)

La petite Déesse

cyberabadÀ bien des égards, La Petite Déesse apparaît comme le prolongement naturel du Fleuve des dieux. Avec ce recueil, Ian McDonald revient au cœur de l’Inde future dont il a dressé un portrait convaincant dans son roman. L’occasion pour les lecteurs du Fleuve des dieux de renouer avec les aeais, les mécas de combat, les brâhmanes et bien d’autres créations issues du creuset de la science-fiction. Mais on peut y voir aussi une opportunité pour le néophyte, La Petite Déesse se révélant beaucoup plus abordable pour se familiariser en douceur avec un univers situé littéralement ailleurs et demain. En effet, au vertige suscité par les technosciences s’ajoute celui du dépaysement. On évolue en terre étrangère, à l’instar de Kyle, enfant expatrié se coltinant à l’altérité au cours d’une excursion au bord du Gange. Une expérience aussi fascinante que périlleuse.

L’approche de McDonald se veut plus transversale, l’auteur britannique survolant près de cinquante années, de l’éclatement de l’Union née de la décolonisation à l’avènement d’une Inde post-humaine. Dans cet intervalle, il explore les possibles d’une nation en proie à la surpopulation et à une révolution technologique inéluctable. Un processus ne faisant pas grand cas de la multitude humaine, et dont seule une minorité tire vraiment profit. On s’attache à des enfants et à quelques jeunes adultes qui témoignent des mutations rapides de leur pays. Des transformations dont ils ressentent les effets jusque dans leur chair et leur être. C’est Padminî Jodhra, transformée en arme vivante pour accomplir la vengeance de son clan. Sanjîv, gamin des rues fasciné par les robot-wallah, enfants soldats engagés dans une variante réelle de FPS. Ou cette gamine des contreforts de l’Himalaya reconnue comme l’incarnation d’une divinité avant de devenir elle-même l’hôte de plusieurs intelligences artificielles. Et cette danseuse, mariée à une aeai jalouse dont les multiples avatars font la pluie et le beau temps entre les Etats du Bharât et de l’Awadh. Sans oublier Jâsbir, beau parti en quête d’une épouse dans un pays comptant désormais quatre fois plus d’hommes que de femmes. Toute une panoplie de nouveaux outils sont ainsi mobilisés pour assouvir des désirs et des besoins vieux comme le monde.

Cependant, le personnage central de La Petite Déesse reste l’Inde elle-même. Une Inde tiraillée entre le temps long, pour ne pas dire immobile, des traditions, et celui plus court de la mondialisation. Le long texte « Vishnu au cirque de chats » illustre ce déchirement. Ian McDonald y fusionne cosmogonie hindoue et révolution technologique. Un syncrétisme tempéré d’une touche d’humanité, via le regard fataliste du narrateur, et ne faisant pas abstraction des préoccupations de la majeure partie de la population. Un quotidien besogneux où le seul acte d’héroïsme qui importe, et c’est déjà beaucoup, consiste à survivre.

Avec La Petite Déesse, l’ampleur et la précision de l’imagination se conjuguent une fois de plus à la richesse et à la puissance de la métaphore. Des qualités qui ne sont pas particulières à la science-fiction, mais que Ian McDonald déploie ici avec maîtrise, nous dressant un portrait nuancé et humain d’une Inde future. À lire de toute urgence.

La-petite-deesse_2504La Petite Déesse (Cyberabad Days, 2009) de Ian McDonald – Éditions Denoël, collection Lunes d’encre, 2013 (recueil traduit de l’anglais [Irlande] par Gilles Goullet)

Le Fleuve des dieux

2047. Année périlleuse pour un sous-continent indien désormais balkanisé. Tiraillé par les ancestrales tensions sociales, ethniques et religieuses, en proie à la rapacité politique et économique, la terre de Gandhi est au bord de l’implosion. Les dieux eux-mêmes ont déserté les rives d’un Gange dont les eaux déclinent depuis trois années, asséchés par l’absence de mousson et l’incurie des hommes.

Né du démantèlement de l’Union indienne, le Bhârat et sa capitale Vârânasî concentrent tous les maux : un parti fondamentaliste d’obédience hindou xénophobe et technophobe, une conception personnelle et familiale de la démocratie, un nationalisme ne demandant qu’à s’enflammer, une misère aggravée par la sécheresse et un antagonisme larvé entre communautés. De quoi sérieusement mettre à mal le fragile équilibre de la région.

Très convaincant lorsqu’il s’agit de mettre en place le contexte, Ian McDonald nous convie sans préambule à une immersion totale – son, odeur, image – au cœur d’une Inde futuriste vraiment crédible. Un pays où les pratiques traditionnelles, le poids du temps long de l’Histoire dira-t-on, une vision du monde et de la durée historique radicalement autre, côtoient avec plus ou moins de bonheur la modernité, l’accélération impulsée par les technosciences, la révolution de l’information et la mondialisation.
Pour tout dire, cette vue transversale du futur de l’Inde, mais également du monde, rappelle le meilleur de l’anticipation prospective de John Brunner. Avec comme cerise sur le gâteau, l’avenir d’une civilisation non occidentale, même si la plupart des personnages principaux sont des Occidentaux ou des Asiatiques occidentalisés.
On pourrait disserter longuement sur le foisonnement, pour ne pas dire le grouillement humain et culturel d’un roman a même de réveiller une multitude de réminiscences auprès du routard accoutumé aux villes indiennes. On pourrait signaler la difficulté pour comprendre l’avalanche de termes indiens chez toute personne étrangère au sous-continent, un glossaire en fin de roman en témoignant. Toutefois, rien d’insurmontable, bien au contraire, cet ingrédient descriptif renforçant l’authenticité du cadre.

Neuf personnages servent de fil directeur à l’histoire. M. Nanda, flic Krishna chargé d’excommunier (comprendre éliminer) les intelligences artificielles non autorisées. Pâvarti son épouse, partagée entre le respect des conventions sociales et ses désirs. Lisa Durnau, jeune post-doc spécialisée en biologie évolutionnaire. Thomas Lull son ancien amant, une sommité dans le domaine de de la vie-A des I.A., disparu depuis quelques années sans donner aucune explication. Vishram, fils cadet et gâté d’une famille d’entrepreneurs indiens ayant fait fortune dans l’énergie durable. Shiv, petite frappe ultra-violente issue des slums. Tal, info-décorateur dans le soap vedette Town and Country de la télé bhârati, mais surtout neutre, c’est-à-dire créature asexuée conçue par ingénierie génétique. Nadja, jeune journaliste suédoise arriviste au passé afghan inavouable. Shahîn Badûr Khan, conseiller particulier de la Première Ministre du Bhârat et dernier rejeton d’une illustre lignée de fidèles serviteurs de l’État.
Via les points de vue, les itinéraires personnels de ces neuf individus, Ian McDonald tisse peu à peu son intrigue. L’intime se mélange à la géopolitique, l’humain se frotte à des thématiques axées sur les technosciences sans que l’un n’amoindrisse l’autre.
Sur ce point, McDonald réussit bien mieux la greffe que Robert Charles Wilson, auteur pour qui l’argument science-fictif, certes vertigineux, n’est trop souvent qu’un biais. Ici, le sense of wonder est pleinement intégré à l’intrigue. Il enrichit même celle-ci d’une dimension supplémentaire illustrant parfaitement la formule de Norman Spinrad pour qui la science-fiction créé un effet esthétique et littéraire ouvrant les perspectives sur les infinies possibilités générées par l’esprit humain.
Enfin l’auteur ne craint pas de traiter ce qui est devenu un poncif de la science-fiction : le concept de la singularité. De crainte de déflorer l’intrigue, on se contentera de dire qu’il le déjoue, avec le concours de la cosmogonie indienne et de la physique quantique.

Bien que pesant près de six cents pages, Le Fleuve des dieux se dévore d’une traite. L’effort tout à fait relatif pour se familiariser avec le contexte non occidental et les neuf personnages, n’est que peu de chose face à l’ampleur et à la cohérence de l’anticipation imaginée par Ian McDonald.
Littérature d’idées et d’images, la science-fiction se doit d’ouvrir les possibles sans pour autant négliger l’élément humain. l’auteur irlandais répond avec élégance et panache à ces deux exigences.
En ce Kali Yuga, plus que jamais le futur ne doit pas être un objet de crainte. Pas de dieux ni de démons ou de singularité présidant à notre destin. L’avenir est juste ce que l’on souhaite en faire. Un fait qui rassure, ou pas.

fleuve_dieuxLe Fleuve des dieux (River of Gods, 2004) de Ian McDonald – Editions Denoël, collection Lunes d’encre, août 2010 – Réédition en poche, Folio SF, 2013 (roman traduit de l’anglais [Irlande] par Gilles Goullet)