Le Chien, la neige, un pied

Adelmo Farandola vit en ermite sur la montagne, reclus dans un vieux chalet situé au fond d’une cuvette pierreuse où ne poussent que les herbes folles. Cela fait longtemps qu’il a oublié l’avant. La vie trépidante de la vallée d’Aoste, le ballet incessant des faisceaux lumineux des voitures se rendant au complexe touristique bâti là par des promoteurs très affairés. Préférant vivre chichement de la chasse et de quelques denrées achetées au village, en bas, il côtoie avec délectation l’âpreté minérale de la montagne, avec pour seule compagnie une crasse entretenue avec méthode par le refus de toute hygiène corporelle. Mais, les hivers sont long sur cette vigie au sommet du monde. Ils se succèdent sans que rien ne vienne rompre l’impression d’intemporalité où se complaît Adelmo. Ils apportent leur lot de dangers, le poids de la neige pesant sur le toit du chalet, les avalanches provoquées par le dégel et la faim lancinante comme unique compagne. Jusqu’au jour où surgit un chien, vieille bête errante qu’il finit par adopter après avoir tenté de le repousser en vain, à coups de cailloux. L’ermite entame  alors une discussion avec l’animal, lui confiant ses pensées, ses souvenirs et son agacement, notamment sur ce garde-chasse qui ne cesse de l’observer à la jumelle. Le fonctionnaire factionnaire décide d’ailleurs finalement de venir s’enquérir de sa personne, le questionnant sur ses activités et s’inquiétant pour sa santé. Heureusement, le retour de l’hiver vient interrompre cet envahissement fâcheux. Avec le chien, Adelmo retourne à sa solitude, dans la luminosité glaciale des congères et les incertitudes du quotidien hivernal, guettant le redoux annonciateur du printemps. Ensemble, ils observent le lent recul de la neige, découvrant un pied qui émergent d’une avalanche. Pas un sabot ou une patte de chamois, mais bien un pied humain, noircit par la froidure.

Le Chien, la neige, un pied fait partie de ces petites histoires qui, sous une apparence anodine, distille le malaise et le doute. Avec le personnage d’Adelmo Farandola, Claudio Morandini s’inscrit dans la tradition du narrateur non fiable, épousant à dessein le point de vue vacillant d’un homme que l’on sent sur le point de dévisser. On ne sait pas grand chose en effet des raisons qui l’ont poussé à cette réclusion sur la montagne. Une misanthropie irrésistible, un traumatisme lié à la Seconde Guerre mondiale, un passif chargé l’ayant contraint à disparaître. Le bonhomme ne se montre guère prolixe, ne livrant les informations que par bribes pendant ses conversations avec le chien. On comprend rapidement qu’il oscille sur le fil de la folie, un trouble que vient précipiter l’hiver de trop et le surgissement d’un pied, signe de mauvais augure qui le pousse à s’interroger sur sa responsabilité dans cette mort. Avec le chien, une étonnante complicité se tisse peu-à-peu. L’animal se fait le miroir de l’ermite, lui renvoyant l’image de sa propre animalité. Il fait également office de bouée de sauvetage, permettant à Adelmo de ne pas succomber à la folie, de résister à la lente désagrégation de sa mémoire, tout en conservant un vernis d’humanité.

Puissamment panthéiste, le roman de Claudio Morandini met en scène une nature indifférente à l’homme et au drame intime qui se noue dans la cuvette où vit Adelmo. Se manifestant surtout par sa majesté lointaine, ses avalanches meurtrières, ses glissements de terrain et chutes de pierre, la montagne rappelle à tout instant la petitesse de l’être humain et son inhérente fragilité.

Avec Le Chien, la neige, un pied, les éditions Anacharsis ont déniché un roman original, doté d’une puissance d’évocation que n’aurait pas désavoué un Jean Giono, et qui heureusement n’est pas gâché par le chapitre ultime, histoire de l’histoire superflue et un tantinet hors de propos.

Le Chien, la neige, un pied (Neve, cane, piede, 2015) de Claudio Morandini – Éditions Anacharsis, février 2017 (roman traduit de l’italien par Laura Brignon)

Bacchiglione Blues

« À l’heure où Zlatan Tuco quittait la maison de Tito Pasquato, ce dernier était bien loin, au volant de son fourgon déglingué, en compagnie des deux demeurés avec qui il formait un trio de choc depuis des lustres : Toni Drugo, surnommé l’Aromate, petit homme trapu taillé comme une armoire à glace, qui avait gardé ses cheveux aile de corbeau bien qu’il ne fût plus tout jeune, et Ivo Sborin, grand escogriffe aux incisives pourries, connu sous le nom de Tringlebouc, dont les derniers cheveux rescapés avaient formé un camp de réfugiés sur la nuque. »

Tito, Toni et Ivo sont trois truands sans envergure. Des petites frappes aux rêves médiocres issues d’un lumpenprolétariat prêt à toutes les combines pour quelques euros. Ces trois pieds nickelés de la campagne padano-vénitienne ont décidé de changer de catégorie en organisant l’enlèvement de la femme d’un industriel du coin. Un gros coup qui pourrait les transformer en millionnaires. À la condition de surmonter la poisse qui leur colle à la peau comme cette nuée de moustiques tigres dont ils doivent supporter les piqûres dans la planque où ils sont retranchés avec leur otage. À la condition de survivre aux manigances du roi du sucre qui n’a pas envie de lâcher l’argent de la rançon sans rien entreprendre.

Faisons plus court que d’habitude, mais compte tenu de la taille du bouquin (141 pages), cela ne me paraît pas abusé. Bacchiglione Blues s’impose d’emblée comme une lecture légère, empreinte d’un mauvais esprit jubilatoire. Matteo Righetto semble en effet beaucoup s’amuser des déboires de son trio criminel, n’économisant pas par ailleurs ses sarcasmes à l’encontre des victimes. Sous sa plume, la population de Padanie-Vénétie se réduit à un ramassis d’individus aux motivations étriquées. Des ratés et des rustres aux mœurs grossières, flirtant avec la délinquance et le racisme. Affreux, sales et méchants pourrait-on dire pour paraphraser le titre d’un film d’Ettore Scola.

Expédié en quelques heures de lecture, le roman de l’auteur italien ne trahit pas une quatrième de couverture le présentant comme une sorte de pulp détournant les codes du roman noir. Avec son ragondin blanc, ses témoins de Jehovah en maraude et ses tueurs sadiques en embuscade, Matteo Righetto place la barre très haut, accouchant d’une histoire rocambolesque qui révèle de surcroît une gouaille réjouissante, un art de la description incongrue et un goût assuré pour la satire et le burlesque.

Bref, Bacchiglione Blues apparaît comme une très bonne surprise, dévoilant des trésors d’humour vachard et de noirceur. On en redemande !

Bacchiglione Blues (Bacchiglione Blues, 2011) de Matteo Righetto – Éditions La dernière goutte, collection « Fonds noirs », 2015 (roman traduit de l’italien par Laura Brignon)

Cinacittà, mémoire de mon crime atroce

Rome, ville ouverte. Un nombre incalculable d’Africains, de Roumains et surtout de Chinois ont remplacé les Italiens, partis vers des terres plus tempérées au Nord. Ils grouillent dans les rues et les avenues immortalisées par Fellini, colonisant peu à peu ces lieux mythiques. Des théories de pousse-pousse, de pékinois en maillot de corps, insensibles à la chaleur de la canicule permanente, tirent et poussent leur fardeau dans les odeurs de cuisson de pâtes de soja, sous les néons criards des enseignes couvertes d’idéogrammes. On pourrait croire cette vision issue des cauchemars d’un esprit fiévreux et paranoïaque. Et pourtant, telle est désormais la réalité dans la ville éternelle.

« La réalité n’est rien d’autre qu’une déformation mentale, un espèce de malentendu collectif. »

On l’appellera Marcello. Dernier Romain de naissance à habiter la cité, il nous livre sa confession, il nous confie sa vérité. Des mots et des mots, vides de sens pour tout autre que lui. Car aux yeux de tous, il est un monstre : « l’homme qui dort avec les cadavres ». Présumé coupable d’un crime atroce. Meurtrier d’une prostituée chinoise. Pourtant, en son for intérieur, il sait que les apparences sont trompeuses.

« La vérité, c’est que personne ne veut comprendre personne. Tout le monde voudrait être compris, et c’est à ça que se limite le désir de compréhension des gens. »

Avec Cinacittà, mémoire de mon crime atroce, les éditions Asphalte proposent un roman inclassable, à l’atmosphère déroutante, dont le propos oscille sans cesse entre drame et satire. On y suit le cheminement intérieur d’un artiste raté, ex-galeriste, vivant de ses rentes de chômeur dans une Rome devenue asiatique. Spectateur de la décadence de l’Urbs, du moins à ses yeux, conquise sans coup férir par de nouveaux barbares, il nous convie également au spectacle de sa déchéance. Narrateur de sa propre histoire et par conséquence faux candide, Marcello tente de reconstituer l’itinéraire menant à son crime supposé. Un cheminement entaché de jugements caustiques, de préjugés racistes, de digressions bavardes et d’états d’âme navrants. Il nous emmène dans les méandres de sa mémoire, au cœur des ténèbres de sa psyché tourmentée.

Si dans les précédents romans parus dans l’Hexagone les personnages principaux de Tommaso Pincio étaient des êtres vivants, Kurt Cobain dans Un amour d’outremonde et Jack Kerouac dans Le Silence de l’espace, ici Rome occupe incontestablement le devant de la scène. La capitale italienne apparaît transfigurée par la canicule et l’invasion chinoise, en proie à une mutation contre-nature aux yeux de Marcello, et cette vision provoque chez lui fascination et répulsion. Pour le lecteur, il s’agit plutôt d’une immersion en terre étrangère et pourtant familière, dont l’atmosphère baroque souligne la chute inéluctable de Marcello. Peu à peu, la cité romaine s’impose comme un acteur majeur de l’intrigue, emplissant de sa présence le vide de l’existence du narrateur et faisant paraître encore plus piteuse sa chute.

Comme de coutume avec l’auteur italien, fiction et réalité contemporaine entrent en résonance, l’une nourrissant l’autre. Pincio convoque la Rome de Fellini, du moins son souvenir, lui faisant supporter le choc de la mondialisation et de ses effets. Dans une ambiance fin du monde très cinématographique, entre Wong Kar-Wai et David Lynch, Marcello erre dans la ville, habillé en dandy, entre sa chambre d’hôtel à deux pas de la fontaine de Trevi, et la Cité interdite, le bar à bières et à prostituées où il a ses habitudes. Comme dans La Dolce vita, il se voit offrir plusieurs choix, mais il préfère laisser couler, fier de son oisiveté et de son manque d’intérêt pour l’avenir.

Bref, on est troublé par la banale humanité, empreinte d’une ironie désespérée, du personnage de Marcello. On est envoûté par l’ambiance immersive et impressionné par la construction impeccable de l’intrigue. « D’abord petit à petit, puis d’un seul coup », Tommaso Pincio réussit à nous piéger avec sa dangereuse vision.

Cinacittà, mémoire de mon crime atroce (Cinacittà : memorie del mio delitto eferato, 2008) de Tommaso Pincio – Editions Asphalte, juin 2011 (roman traduit de l’italien par Sarah Guilmault)

Black Flag

Panama City, 1989. L’armée américaine bombarde le bidonville d’El Chorillo avec un acharnement incompréhensible. Dans la poussière étouffante, les éclats de verre et les décombres calcinés, deux humanitaires américains errent, à la recherche d’un abri. Le bilan est accablant. Des milliers de morts, des cadavres d’enfants réduits à l’état de poupées charbonneuses. « Pourquoi ont-ils fait ça ? » se demande le duo. La réponse est sans doute tapie dans les dortoirs souterrains d’une clinique, nichée au cœur du quartier en ruine. À moins qu’elle ne se trouve dans le futur.

Terre, cité de Paradice, an 3000. Pour fêter le nouvel An, trois trillions d’habitants s’apprêtent à laisser libre cours à leur fureur. Une orgie de cannibalisme, de viols, d’incestes, de meurtres, de mutilations, de tortures… Une communion sanglante aussi rouge que les brumes permanentes occultant le ciel. Dans cet asile psychiatrique qu’est devenue la Terre, les électrochocs administrés par les médecins réfugiés sur la Lune n’offrent plus qu’un court répit entre deux massacres.

États-Unis, 1864. Les bushwhackers écument les terres du Missouri, harcelant les fédéraux et leurs alliés. Suite à une trahison, Pantera rallie une de ces bandes. Un groupe mené par les frères James dans lequel sévit Koger, un curieux personnage apparemment atteint de lycanthropie. Les rebelles ne tardent pas à rejoindre la troupe de Bloody Bill Anderson, où Pantera fait la connaissance de Anselme Bellegarrigue, charlatan patenté et anarchiste français. Ayant fait ses preuves et gagné un respect teinté de crainte, Pantera suit ses compagnons de fortune au cours d’une cavalcade parsemée de tueries, de décapitations, de castrations et d’autres sévices, des pratiques bien éloignées de la vision héroïque des conflits accomplis au nom du Bien, mais conforme à cette vision de la guerre moderne prônée par l’un des partisans de Bloody Bill Anderson.

Présent, futur, passé. Entre ces trois périodes, un fil directeur : la violence comme processus historique inexorable.

« Quand tout un système de vie occulte la compréhension de son prochain, l’agressivité devient une norme. »

Black Flag me semble être l’un des romans les plus déroutant de l’auteur transalpin, du moins l’un de ceux réussissant à fusionner les différents genres dont l’auteur est coutumier. En fait, on se trouve devant un collage encadré par un prologue et un épilogue, unissant les huit chapitres de la nouvelle Paradi, parue dans l’anthologie « Destination 3001 », à un récit historique teinté de western et de fantastique.

On pourrait nourrir quelques craintes face à un tel assemblage, toutefois Valerio Evangelisti tire son épingle du jeu. Chaque trame se fait l’écho de l’autre pour composer une manière de symphonie noire. Les chapitres se déroulant à Paradice et en Amérique sont dotés d’exergues et de titres, allusions transparentes au psychiatre Wilhelm Reich et au groupe punk californien Black Flag, alors que le prologue et l’épilogue sont précédés d’un extrait de discours de George W. Bush et d’un article du New York Post postérieurs au 11 septembre 2001. Tout ceci introduit un niveau d’interprétation supplémentaire démontrant que Valerio Evangelisti ne s’est pas contenté d’accoler au petit bonheur la chance les trois histoires.

Entre fiction et Histoire, Black Flag pourrait être sous-titré A History of violence. Osons le parallèle, on pourra nous le reprocher ensuite. En effet, les trois trames narratives décrivent une évolution pour le moins pessimiste, dessinant une histoire du futur rattrapée par le pire de la nature humaine. La violence agit en effet ici comme un personnage à part entière. Une violence bestiale, volontaire, planifiée, dictée par un fanatisme confinant à la folie. Une violence assimilée à un plaisir sadique, source de fascination, rendue légitime par une argumentation pour le moins spécieuse. L’avenir appartient aux psychotiques semble sous-entendre Evangelisti. « Des individus capables de tout pour défendre leur espace vital. ». « Un homme libre et impitoyable dont l’assouvissement des besoins ne provoque aucun remord d’ordre moral. » Dur dans ces conditions de rester intègre.

Avec Pantera, Evangelisti crée un personnage fort et fascinant. Le métis afro-mexicain, à la fois pistolero et palero, c’est-à-dire sorcier vaudou, apparaît comme une sorte de juste, à la manière des anti-héros de Sergio Leone. Un salaud magnifique, cruel, strictement préoccupé par sa survie, mais ne pouvant s’empêcher d’éprouver un reliquat d’empathie pour ses victimes. On le retrouvera d’ailleurs dans le roman Anthracite. Valerio Evangelisti ne néglige pas la vraisemblance historique. Les méfaits et gestes des frères James, de William Quantrill et de Bloody Bill Anderson sont attestés dans de nombreuses sources historiques. Toutefois, l’érudition de l’auteur italien reste au service du récit, fournissant un cadre temporel identifiable à la fiction, de manière à étoffer sa substance avec quelques éléments empruntés à l’Histoire.

Au final, Black Flag n’est pas une lecture agréable ou réconfortante. Valerio Evangelisti démonte les ressorts de l’angélisme, trop souvent agités pour masquer les pires saloperies. Et on se prend à espérer que l’avenir décrit dans Paradice, ou du moins dans une version proche, ne se réalisera pas. Ce n’est pas gagné…

Black Flag (Black Flag, 2002) de Valerio Evangelisti – Éditions Payot, collection Rivages/Fantasy, 2003 (roman inédit traduit de l’italien par Jacques Barbéri)

Ni vivants ni morts

Ni vivants ni morts. Voici le sort de milliers de victimes frappées d’une sorte de Nacht und nebel planifié par le gouvernement mexicain. Pour Federico Mastrogiovanni, la responsabilité des autorités ne fait en effet guère de doute. Au terme d’une longue et éprouvante enquête, dont la disparition des 43 étudiants de l’École normale d’Ayotzinapa ne constitue que l’épisode le plus visible, il livre à l’examen de tous les tenants et aboutissants de ce qu’il faut bien nommer un crime d’État.

Interrogeant parents des victimes, experts et activistes, le journaliste italien retrace plus de quarante années d’une pratique politique ne disant pas son nom : la disparition forcée. Avec l’aide de l’armée et des différentes polices, le gouvernement a piétiné l’intérêt général pour le compte d’intérêts privés et familiaux. Il a œuvré à entretenir une guerre de basse intensité contre sa propre population, dans l’indifférence générale de la communauté internationale et avec la complicité des organisations criminelles.

Ces disparitions forcées apparaissent en effet comme un outil politique, utilisé pour faire taire la contestation sociale – une tradition mexicaine – mais aussi pour exproprier les communautés villageoises afin de libérer la place pour les projets très lucratifs des transnationales attirées par les ressources du pays. L’or des mines bien sûr, mais surtout le gaz de schiste, au mépris de la santé du voisinage. Car, si l’on achète, en les escroquant, le consentement des fermiers aux États-Unis, la même pudeur ne prévaut pas au Mexique où l’on trouve plus pratique d’exécuter les gêneurs, achetant la soumission au prix du sang.

Federico Mastrogiovanni décrit ainsi une situation hallucinante que l’on peine à concevoir dans nos sociétés européennes policées. Les chiffres donnent d’ailleurs le vertige. Plus de 30 000 disparus. Dans un pays en proie à une violence latente, où l’armée est utilisée comme une force de police, où des États entiers sont livrés à des cartels criminels, on ne s’embarrasse pas de l’existence humaine. Des hommes et des femmes, migrants ou Mexicains, disparaissent, un peu au hasard, arrêtés par la police ou l’armée. Ils sont vendus aux organisations criminelles, puis torturés, violés, exécutés arbitrairement ou rendus à leur famille contre rançon, quand ils ne sont tout simplement pas réduits en esclavage. Parfois, on retrouve leur cadavre, pendus à un pont autoroutier ou abandonné en pleine rue, comme un message adressé à l’organisation criminelle rivale. Mais le plus souvent, ils disparaissent sans laisser de traces, enterrés dans une fosse commune anonyme creusée en plein désert, ou le corps dissous dans un bain d’acide, laissant derrière eux une famille incapable de faire son deuil.

En lisant Ni vivants ni morts, on accomplit un voyage au bout de la nuit, l’esprit constamment hanté par les visions cauchemardesques que l’on perçoit entre les lignes des témoignages et par le cynisme du pouvoir politique et médiatique, capable de justifier l’innommable par le recours aux « faux positifs », procédé consistant à faire passer les victimes pour des criminels, histoire de gonfler les chiffres de la lutte contre les narcotrafiquants.

L’ouvrage relate aussi le combat individuel de simples citoyens, parents des victimes ou amis, militants des droits de l’Homme ou non qui, en dépit des menaces pour leur vie, se battent pour obtenir la justice et l’inscription des disparitions forcées dans le corpus législatif. Federico Mastrogiovanni est d’ailleurs convaincu que le salut viendra de la société civile. Son ouvrage n’a d’autre but que d’alerter, d’ouvrir les yeux de l’opinion pour susciter sa colère généreuse.

Ni vivants ni morts – La disparition forcée au Mexique comme stratégie de la terreur (Ni vivos ni muertos, 2014) de Federico Mastrogiovanni – Éditions Métailié, 2017 (traduit de l’espagnol [Mexique] par François Gaudry)

Les Noirs et les Rouges

« Le vrai fasciste ne s’exalte que dans la défaite. »

Réédité en Folio policier, un choix pour le moins étonnant, Les Noirs et les Rouges retrace le parcours ordinaire, entre 1968 et 1971, d’un soldat politique du fascisme comme il se plaît à s’imaginer d’une manière romantique et naïve. Autrement dit un salopard intégral, nourrit au sein d’un fascisme dogmatique et fantasmé, et persuadé que le salut de l’État passe par une violence purificatrice, manière de continuer la politique par d’autres moyens.

Jeune étudiant de vingt ans, Stefano Guerra (le bien nommé) n’éprouve aucune honte à se proclamer fasciste. Né à Udine, dans le nord de l’Italie, il embrasse la Cause très tôt, avec la bénédiction de son milieu familial, en particulier son oncle Rocco, ancien de la Decima Mas, une des unités les plus fanatiques de la République sociale italienne. Loin d’avoir disparu avec la défaite de 1945, le fascisme est en effet resté profondément enraciné dans la péninsule. Les troubles de l’année 1968 semblent lui redonner un coup de fouet, laissant entrevoir aux nostalgiques du Duce, bercés par les slogans des vieux squadristi, la chute de la république bourgeoise, pourrie après près de trente années de démocratie-chrétienne.

À l’occasion de l’occupation de l’université de Rome, où il casse du « chinois » en compagnie de camarades à l’âme aussi noire que la sienne, Stefano tue sans le vouloir un jeune étudiant, Mauro, fils d’un intellectuel de gauche. Cet acte signe sa naissance auprès des dirigeants du Mouvement. Il devient un soldat politique dévoué à la Cause, chargé de former une cellule de combattants prêts à agir aux ordres de leurs supérieurs. De rackets en braquages minables pour le compte du Mouvement, en passant par le trafic d’armes et d’explosifs, Stefano se trouve progressivement mêlé à plusieurs attentats, persuadé qu’ils ouvriront le chemin à un pouvoir de nature plus autoritaire, comme cela est advenu en Grèce. Du moins, cherche-t-il à s’en convaincre, car les faits semblent parasités par tout un tas d’individus aux intérêts opaques. Et puis, il y a Antonella, la sœur de Mauro, dont il est tombé éperdument amoureux. Pas simple la révolution conservatrice dans ces circonstances.

Roman fleuve dont les méandres n’assèchent à aucun moment l’intérêt, Les Noirs et les Rouges réussit un tour de force admirable, celui de rendre sympathique un salopard, ou du moins de rendre tangible les motivations de sa révolte et de ses choix politiques un tantinet extrémistes (euphémisme). Alberto Garlini nous permet ainsi de percevoir de l’intérieur le raisonnement biaisé d’un « soldat » que la rage et la haine poussent au crime. Récit d’un basculement de l’idéalisme exalté vers la violence politique, Les Noirs et les Rouges restitue également l’atmosphère délétère prévalant au début des années de plomb en Italie. Le réseau Gladio et la stratégie de la tension sont ainsi évoqués en creux, montrant toute la duplicité des politiques italiens et de leurs alliés de classe, police, services secrets et justice. Un marigot où viennent s’abreuver également l’extrême-droite, des barbouzes et la pègre, jamais à la ramasse lorsqu’il s’agit de tirer quelque profit d’une situation troublée.

Même s’il se veut un surhomme, car « l’esprit guerrier du dieu Odin bat dans sa poitrine », Stefano se révèle surtout banalement humain dans ses actes et dans son aveuglement. Supposé maître de son destin, il ne fait que répondre aux pulsions violentes qui l’animent et aux stimuli provoqués par des forces occultes engagés dans un jeu de dupes, où seul compte la préservation des intérêts d’une oligarchie obsédée par sa lutte contre le communisme. De quoi entraîner le basculement de l’extrême-gauche vers le terrorisme, comme en témoigne la suite des événements.

Roman salutaire et un tantinet lyrique, soulignant les jeux troubles de la politique et le chemin sinueux suivi par la démocratie italienne pendant les années de plomb, Les Noirs et les Rouges montre aussi que la violence se suffit à elle-même, ne provoquant au final que sa propre extinction. Bref, voici une réussite qui rejoint illico ma bibliothèque idéale, en dépit peut-être de quelques longueurs, vite oubliées.

Les Noirs et les Rouges (La Legge dell’ odio, 2012) de Alberto Garlini – Réédition Folio/policier, janvier 2017 (roman traduit de l’italien par Vincent Raynaud)

Un amour d’outremonde

pulp-o-mizer_cover_imageCeci est ma quatrième (déjà ?) contribution au défi Lunes d’encre. Tout est foutu !

Paru il y a quelques années dans la collection dirigée par Gilles Dumay chez Denoël, Un amour d’outremonde ne paie pas de mine. Illustration de couverture dans des tons bleutés tirant sur le violet, où on distingue un dessous de pont encombré d’un bric à brac bon à jeter. Bandeau rouge tape-à-l’œil figurant une accroche putassière, je cite : Kurt Cobain, body-snatchers, sex, drugs & rock’n’roll. Pas vraiment de quoi céder à la compulsion. Et pourtant… Le roman de Tommaso Pincio, le Thomas Pynchon transalpin, mérite bien plus qu’un froncement de sourcil.

Œuvre ambitieuse, décalée, oscillant sans cesse entre le drame – ce qu’elle est au final – et la comédie – dans le genre douce dinguerie –, Un amour d’outremonde revisite un mythe moderne : celui de Kurt Cobain. Un peu à la manière de Michele Mari – on va finir par croire que les auteurs italiens aiment batifoler avec la culture de masse et ses hérauts –, Tommaso Pincio nous raconte de l’intérieur, l’enfance, les errements de l’adolescence, puis la mort du chanteur de Nirvana. Peu de faits en rapport avec sa carrière musicale. Tout au plus, trouve-t-on quelques dates, quelques allusions à des tournées et à des albums, mais pas davantage. La réalité officielle des événements n’intéresse pas Tommaso Pincio, pas plus que la divulgation des secrets d’alcôve. L’auteur italien leur préfère la fantasia de l’imaginaire et les fulgurances poétiques.

« Dans ce roman, les personnes, les événements et les lieux ne correspondent en aucun cas à des personnes et à des événements du monde réel. La vérité biographique n’existe pas, et même si elle existait, nous ne saurions qu’en faire. »

À bien des égards, on pourrait surnommer le livre de Tommaso Pincio dans la tête de Kurt Cobain, tant le chanteur de Nirvana, auquel le roman est dédicacé, hante ses pages. Une présence éthérée, même s’il intervient en chair et en os au cours de l’histoire. L’intrigue est d’ailleurs assez difficilement racontable, Homer B. Alienson, son narrateur, contribuant à en flouter les contours. Confession intime, délire de drogué ou banale affabulation d’un solitaire névrosé, on hésite à qualifier son propos.

Homer nous dévoile son enfance, balloté entre père et mère, sa passion pour les jouets de science-fiction, dont il tire un revenu arrivé à l’âge adulte, en les revendant à d’autres inadaptés sociaux. Il nous confie ses névroses, en particulier sa peur panique de devenir différent, remplacé par un extra-terrestre pendant son sommeil, une frayeur provoquant une insomnie de dix-huit années. Il nous fait part enfin de sa rencontre avec Kurt, sous un pont pendant la nuit, prélude à une longue amitié, et à un « arrangement » avec la vie destructeur.

Et peu à peu, les trajectoires de Homer Boda Alienson et de Kurt Cobain se fondent dans un même destin. On s’interroge. Est-ce Boda qui parle ou Kurt ? Boda est-il réel ? Confus, on avance des hypothèses. On spécule. Peine perdue. Mieux vaut se laisser porter.

Au-delà des réponses à ces questions, Un amour d’outremonde dresse le portrait douloureux d’un inadapté social, un écorché vif, en quête d’amour. Une communion réciproque, totale, sans aucune arrière-pensée. On est immergé dans son esprit, dans ses obsessions et ses addictions. Sur ce dernier point, à l’instar de Substance mort de Philip K. Dick, le roman de Pincio décrit de manière bien plus convaincante que bon nombre de campagnes contre la drogue, les méfaits des substances stupéfiantes.

Mais surtout, on est troublé par l’acuité du style de l’auteur, par le regard de Boda/Kurt sur le monde, empreint de détresse, d’absolu et de folie.

Bref, on reste longtemps hanté par ce roman qui, une fois la dernière page tournée, nous laisse épuisé, entre éblouissement et tristesse. Et même si rien n’est vraiment réel, Un amour d’outremonde apparaît comme bien plus authentique et sincère que bon nombre d’ouvrages documentés consacrés à Kurt Cobain et au mouvement grunge.

amour-doutremondeUn amour d’outremonde (Un amor dell’atro mondo, 2002) de Tommaso Pincio – Éditions Denoël, collection Lunes d’encre, 2003 (roman traduit de l’italien par Eric Vial)