Le Novelliste #2

Né sous l’égide bienveillante de Leo Dhayer (aka Lionel Evrard), Le Novelliste est un bel objet consacré à la forme courte, voire très courte. On y trouve des textes contemporains francophones et des plus anciens, essentiellement anglo-saxons, avec une nette préférence pour la littérature populaire. Fantastique, policier, science-fiction, merveilleux scientifique, la revue ne rechigne pas à exhumer les auteurs méconnus, voire oubliés, dont la plupart a fait les beaux jours du roman-feuilleton ou des fascicules à deux sous évoqués par Christine Luce dans un article, un tantinet polémique, fort intéressant.

Si l’on fait abstraction du deuxième épisode du roman à suivre Hartmann l’anarchiste de Edward Douglas Fawcett, la novella inédite de Lyon Sprague de Camp constitue la pièce maîtresse de la revue. Écrit en 1940, peu après Lest darkness fall (traduit dans nos contrées sous le titre De peur que les ténèbres, après la transformation du texte en court roman), Les rouages du destin relève du pulp pour son rythme et les archétypes dont il use. La novella s’inscrit également dans une acception de l’uchronie que l’on peut qualifier d’impure si l’on se fie aux dires d’Eric B. Henriet. On y suit en effet les aventures d’Allister Park, après que son esprit ait été projeté dans le corps d’un évêque vivant dans une version alternative de l’Amérique. Si le caractère contre-factuel du récit ne fait aucun doute, l’histoire ayant divergé aux alentours du VIIe siècle, l’intrigue fait aussi appel au ressort des univers parallèles. Allister Park y démontre toutes ses qualités de self made man en s’adaptant à une Amérique semblable à la sienne sur la question de ségrégation, mais différente sur de nombreux autres points. Le continent a en effet été découvert et colonisé par une coalition de nations anglo-saxonnes et scandinaves ayant adopté le christianisme celte, écarté dans notre histoire à l’occasion du concile de Whitby. A côté des États amérindiens, le Vinland s’est taillé par le fer et le feu une place dans le nouveau monde, confiant sa sauvegarde à un Althing et à un bretvalda. Contraints de vivre une sorte d’apartheid, les indigènes restent soumis aux Blancs, en dépit de velléités égalitaristes de plus en plus prononcées. Mais, les libéraux œuvrent dans l’ombre, poussant le pays au bord de la guerre civile. Ce contexte offre bien entendu un terreau fertile pour un homme audacieux et roublard. Efficace et sans état d’âme, Les rouages du destin a de quoi satisfaire l’amateur d’histoire alternative avec ses tournures langagières originales, ses soldats armés de fusils pneumatiques et son droit germanique, inspiré notamment par une sorte de wergeld. Bref, voici une sympathique découverte. Le haut du panier du pulp des années 1940, en quelque sorte.

Le reste du sommaire de la revue oscille entre banal et correct sans plus. Passons rapidement sur « Karr ouach’ » de Ketty Stewart, une pochade guère intéressante, mais aussi sur « Le second voyage de Hakem » d’Alex Nikolavitch, belle atmosphère et propos complètement creux, sans oublier « Élévation » de Mary Elizabeth Braddon, courte nouvelle surnaturelle au propos moralisateur, et surtout « La vie de mon père » d’André-François Ruaud, mix de fantasy et de conflit de voisinage pas vraiment convaincant (La vie de ma mère de Thierry Jonquet avait au moins le mérite d’être drôle).

Concentrons-nous plutôt sur le meilleur. D’abord, « Cherchez la femme ! » de Carolyn Wells, autrice prolifique du début du XXe siècle, qui nous amuse beaucoup avec le traitement vachard qu’elle réserve à quelques célébrités notoires du milieu des détectives. De même, avec « V.A.M.P.I.R.E. », Christian Vilà réinvestit l’imaginaire de Roland C. Wagner, nous livrant un récit plein de gouaille, singé et vampire y compris, manière pour tous de se venger des saloperies ambiantes. On se réjouit par avance de retrouver son personnage récurrent Roll Eichner dans le prochain numéro pair de la revue. Avec « L’amour est un vers solitaire », Jacques Barbéri nous cueille sans préambule avec un très court texte à la violence et au caractère viscéral indéniables, même si l’auteur a fait beaucoup mieux.

Le Novelliste fait également la part belle aux illustrations qu’elles soient l’œuvre d’artistes contemporains ou plus anciens, comme Fred T. Jane qui fait l’objet d’un court article. En première et quatrième de couverture, la revue reprend d’ailleurs un dessin d’Hannes Bok, célèbre pour ses illustrations, notamment dans Weird Tales.

Pour terminer, signalons une interview de Pierre-Paul Durastanti autour de l’esprit pulp et de la collection éponyme créée au Bélial’, sans oublier un hommage à l’écrivain belge Alain Dartevelle et un article fort intéressant sur les origines du pulp qui m’a permis de découvrir la revue allemande Der Orchideengarten. Je dormirai moins bête…

Au terme de 200 pages, Le Novelliste est donc parvenu à dépoussiérer ma connaissance de l’âge d’or des conteurs, feuilletonistes et autres faiseurs de pulps, tout en me distrayant avec des textes, certes pas toujours inoubliables, mais comportant quelques trouvailles dignes d’intérêt, surtout dans le domaine patrimonial. A suivre au prochain semestre.

Le Novelliste #2 – Publication de l’association Flatland, septembre 2018

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Le Crépuscule des chimères & Cosmos Factory

Le-crépuscule-des-chimères-de-Jacques-BarbériIl faut remonter à l’année 2002 pour goûter à la précédente version du Crépuscule des chimères. Dans un univers anamorphique voisin, le roman est paru dans la défunte collection « Imagine » chez Flammarion. En démiurge accompli, en maître des mots, Jacques Barbéri surfe sur les chronovagues, défiant les marées quantiques, pour repêcher ce titre antédiluvien et lui adjoindre un second volet, faisant de l’ensemble un diptyque aussi revigorant qu’un double scotch-benzédrine. Avertissement au lecteur : ça va tanguer dans la Structure.

Vous qui entrez dans l’universcule de Jacques Barbéri, abandonnez tout espoir. À l’instar de Dante, mais en beaucoup plus fun et déjanté, l’auteur français accouche d’une œuvre monstre. Un hybride littéraire peuplé de chimères au génome encodé dans des séquences empruntées aux règnes animal et végétal. De dangereuses visions où la métaphysique se mêle à la science selon une alchimie dont l’auteur maîtrise les arcanes. Un toboggan en forme de double hélice, celle d’un ADN nourri aux littératures populaires. Un melting-pot d’influences diverses, d’auteurs cultes, de thématiques transcendantales, mais aussi plus prosaïques, innerve le diptyque de Jacques Barbéri. Sans céder au name-dropping, difficile de ne pas relever en vrac les allusions, emprunts, clins d’œil à Philip José Farmer, Fritz Leiber, Alfred E. van Vogt, Michael Moorcock, H. P. Lovecraft, Philip K. Dick, Jules Verne, Lewis Carroll et bien d’autres… Jacques Barbéri n’est en effet pas avare en la matière. Il rend hommage à tous ces créateurs dont les univers déclinent une arborescence des possibles vertigineuse. Pourtant, loin de se contenter d’en recycler la substance, il en flocule l’existence livresque, pliant le Verbe à sa volonté pour habiller la Structure de son propre universcule d’une profusion de trouvailles langagières, de mots-valises et d’images sidérantes.

Résumer Le Crépuscule des chimères et Cosmos Factory ne rend pas justice à l’œuvre elle-même. L’acte contribue à intercaler le filtre de sa propre perception au propos de l’auteur. Optons plutôt pour le lâcher-prise. Plongeons en narcose, celle provoquée par l’ivresse des images contre-nature, celle suscitée par les concepts, les mots et les archétypes. Affrontons les légions d’Epeire/Daren, seigneur de la guerre, alliées aux créatures impies peuplant le delta de la rivière Miskatonic, à deux pas de la station balnéaire de Stellavista. Ou alors, livrons-nous avec Anjel, son jumeau bénéfique, à une étude en coupe de cet anamorphovers malade, en proie aux tiraillements de ses multiples dieux. Accomplissons une quête essentielle : celle de l’origine du monde. Non pas le tableau de Gustave Courbet, quoique… À moins qu’un séjour dans la torpeur de Kingsport, au bord d’une piscine, en accorte compagnie, ne nous convienne davantage. Une juste récompense pour oublier toutes ces créatures gluantes, aux tentacules et becs meurtriers, qui hantent le delta, annonçant le retour imminent de Yog Sothoth.

Bref, Jacques Barbéri bâtit un diptyque apparemment foutraque mais cohérent de bout en bout. Son propre monde, son volvox, de l’autre côté du miroir, à la charnière du monde réel et de son imagination. Mais de toute façon, qu’est-ce que la réalité ? Une floculation de la Structure déclenchée par l’activation d’un point de modulation perceptif ? Ou un ensemble de théories reposant sur un consensus déterminé scientifiquement ? Avec tout le respect dû à la science, que l’on nous permette de préférer la méthode Barbéri. Une méthode, certes en roue libre, mais diablement jouissive.

cosmosfactory_ldLe Crépuscule des chimères de Jacques Barbéri – Éditions La Volte, 2013

Cosmos Factory de Jacques Barbéri – Éditions La Volte, 2013

L’Homme qui parlait aux araignées

Afin de démarrer en douceur et prendre la (dé)mesure de l’œuvre de Jacques Barbéri, il convient peut-être de débuter par le recueil L’Homme qui parlait aux araignées, opus rassemblant un florilège de nouvelles écrites entre 1987 (« Prisons de papier », texte paru dans le recueil Malgré le monde du collectif Limite) et 2008 (pour les deux inédits). Cette démarche progressive permet de se faire une idée assez fidèle du style et de l’imaginaire singulier de l’auteur français qui, même lorsqu’il œuvre dans le domaine de l’hommage (à Lewis Carroll, Jules Verne, Philip K. Dick, Cordwainer Smith et tutti quanti…), parvient à faire exploser les contraintes du genre pour recomposer une image conforme à son paysage mental fantasque.

On ne va évidemment pas résumer chacun des textes qui composent le recueil. Ceux-ci sont de toute manière inracontables, ce qui est tout naturel puisque l’imaginaire de l’auteur est indescriptible. Tout au plus, peut-on glisser un indice : derrière les apparences déjantées se dessine une profonde réflexion existentielle, pour ne pas dire une quête obsessionnelle.

Lire Jacques Barbéri, c’est un peu comme lire du Lewis Carroll qui a infusé dans un bain de physique quantique. On pénètre ainsi dans un univers d’une dinguerie finalement très rigoureuse, où drame, humour et cauchemar sont intimement intriqués. Et de la même manière qu’il s’approprie les codes et les archétypes de la S-F, Jacques Barbéri fait sienne la logique quantique pour en développer tout le potentiel poétique. Univers gigognes, rêves enchâssés dans la réalité ou réalité encapsulée dans le rêve, on n’est jamais très loin non plus des mondes truqués de Philip K. Dick. Mais les mondes de Jacques Barbéri sont autrement plus vertigineux, si on peut me permettre ce sacrilège. Leur réalité prête à caution car elle est augmentée par le virtuel ou altérée par les drogues, voire par les deux à la fois. Le narrateur/observateur est exposé au principe d’incertitude auquel il ne peut espérer échapper que par la fuite dans un univers plus paisible ou par un oubli adouci au scotch-benzédrine. Ou alors, il doit redonner un sens à son existence dans un quotidien contaminé par les bizarreries : lolitrans, gigaragnes, psychomachines, métabêtes… Autant de trouvailles langagières, de mots-valises, de jeux de mots qui donnent corps aux obsessions organiques de l’auteur, aux mutations chitineuses, aux copulations sémantiques et autres chimères dignes des visions cauchemardesques d’un Jérôme Bosch mais scénarisées par Tex Avery.

Bref, l’œuvre de Jacques Barbéri est proprement fascinante, quelque chose comme une Vénus de Milo parfumée aux phéromones sexuelles à qui on aurait ventousé des tentacules…

la volteL’Homme qui parlait aux araignées de Jacques Barbéri – recueil paru aux éditions La Volte, 2008

Narcose

La Volte, petite maison d’édition qui nous a habitué ces dernières années à des ouvrages très peu consensuels, s’illustre une nouvelle fois dans le hors norme. Vous aimez lire des textes bizarres et faire des expériences textuelles étranges ? Vous appréciez la démesure, les intrigues qui semblent totalement en roue libre et demeurent pourtant paradoxalement maîtrisées et cohérentes de bout en bout ? Vous allez être comblé avec Jacques Barbéri. Deux de ses ouvrages sont publiés conjointement : un recueil de vingt-et-une nouvelles, L’homme qui parlait aux araignées, et la réédition augmentée de son roman Narcose. Deux raisons d’effectuer sans retenue un plongeon au cœur de l’imaginaire obsessionnel et organique de l’auteur français.

Le monstre dort. Il a la taille d’un chaton, mais lorsqu’il déplie ses pattes et qu’il se redresse, il ressemble à un bébé girafe, le cou en moins et quelques pattes en plus. Il a un poil cendré, magnifique, et des yeux en diamant noir plantés tout autour de son crâne, observatoire circulaire que rien ne peut tromper. Son abdomen a la taille d’un œuf d’autruche. Ses chélicères sont comme des canines de tigre, longues et incurvées. Il s’appelle Aniel et Anton Orosco trouve que ce nom évoque bien toute la puissance carnassière qu’il dégage.

Anton Orosco est un promoteur véreux plutôt malchanceux. Suite à une escroquerie ratée, le bougre est contraint d’abandonner le confort de son appartement et les attentions sensuelles de sa maîtresse Lysandra pour fuir dans l’extrados, la zone interlope où vivent les marginaux de la ville-sphère Narcose. Fendant la foule bigarrée et abrutie qui erre perpétuellement dans les allées du quartier Citron Vert, il file directement au Jungle Beer, le quartier général de Lion, un trafiquant notoire de corps.

Des compressions/expansions de membres, globes oculaires, viscères, décorent harmonieusement la pièce. Lion est langoureusement étalé sur une haie de plastiboudins. Des métabêtes à têtes de chèvre lui lèchent les paupières et les oreilles. Lion n’a de lion que la tête. Une plastitête d’une valeur inestimable. Les derniers recensements animaliers ne font plus état que de deux cent cinquante lions en liberté, dont deux cents déjà réduits à l’état de plastiorganes. Et la tête de lion de Lion est toujours sillonnée par quelques traces volontairement oubliées, empreintes jaune feu de la savane. Les gestes de Lion sont sauvages, et ses mains ont des griffes ; lorsqu’il mord ses hybrides, on peut même dire qu’il est féroce. Ses femelles, aux organes sexuels sélectionnés avec amour, ont une tête de vautour greffé au-dessus de leur pubis. Et ces têtes sont vivantes. Lorsqu’il propose à un serviteur réjoui de faire l’amour à l’une d’elles, le malheureux a la triste surprise de voir son pénis dévoré à grands coups de becs dilacérateurs. Les testicules sont un dessert de choix.

En échange de ses ultimes liquidités, Lion veut bien rendre service à Anton. Rassuré, Anton switche à travers la membrane d’entrée du bar. Le lendemain, il sera mort. Il ne lui reste plus qu’à dégueuler les litres d’amphécafé qu’il a avalé et à reprendre un verre de Scotch-benzédrine pour chasser ce mauvais goût qu’il a en bouche. Est-il pour autant au bout de ses peines ? Rien n’est moins sûr puisqu’une question reste en suspens. Quand sera-t-il assassiné et de quelle façon ? Et puis, n’oublions-pas qu’il ne faut pas vendre la peau du lapin avant de l’avoir tué.

Lire Jacques Barbéri, c’est un peu comme lire du Lewis carroll qui aurait infusé dans un bain de physique quantique – ou du Serge Brussolo, mais avec une once supplémentaire d’intelligence. On pénètre dans un univers d’une dinguerie finalement très rigoureuse, où drame, humour et cauchemar sont intimement intriqués. Et de la même manière qu’il s’approprie les codes et les archétypes de la S-F, Jacques Barbéri fait sienne la logique quantique pour en développer tout le potentiel poétique.
Univers gigognes, rêves enchâssés dans la réalité ou réalité encapsulée dans le rêve, on n’est jamais très loin non plus des mondes truqués de Philip K. Dick. Mais les mondes de Jacques Barbéri sont autrement plus vertigineux, si on peut me permettre ce sacrilège. Leur réalité prête à caution car elle est augmentée par le virtuel ou altérée par les drogues, voire par les deux à la fois. Le narrateur/observateur est exposé au principe d’incertitude auquel il ne peut espérer échapper que par la fuite dans un univers plus paisible ou par un oubli adouci au scotch-benzédrine.

Lolitrans, plastiorganes, psychomachines, métabêtes… sont autant de trouvailles langagières, de mots-valises, de jeux de mots qui donnent corps aux obsessions organiques de l’auteur, aux mutations chitineuses, aux copulations sémantiques et autres chimères dignes des visions cauchemardesques d’un Jérôme Bosch mais scénarisées par Tex Avery. Le foisonnement de ces obsessions et le tempo hypnotique de l’écriture portent le récit dans une démesure réjouissante qui nous fait scander : encore ! Cela tombe bien car Narcose est le premier volume d’une trilogie.

En attendant la suite, il n’est pas inutile de répéter que lire Jacques Barbéri, c’est être convié à un voyage textuel hallucinant dont on redescend fiévreux et transfiguré. Une expérience que l’on se doit de recommander.

narcose_jacques_barberiNarcose de Jacques Barbéri – La Volte, avril 2008