Texas Forever

On ne présente pas James Lee Burke dans nos contrées. Créateur des personnages récurrents de Dave Robicheaux et de Billy Bob Holland, l’auteur américain ne correspond plus vraiment à l’image du novice. Un épisode des aventures de Robicheaux a même été adapté par Bertrand Tavernier au cinéma, avec Tommy Lee Jones dans le rôle titre. Il est donc naturel qu’il connaisse le sort de bien des écrivains à succès en voyant ses œuvres antérieures paraître au compte-goutte. Pour le meilleur et pour le pire…

Réputé pour sa prose empreinte de lyrisme lorsqu’il s’agit de décrire les paysage de Louisiane ou du Texas, un contre-champs salutaire aux turpitudes du genre humain, Burke semble s’inscrire dans cette mouvance du Sud, si tant est que l’on puisse parler de mouvance.

Two for Texas – le titre original me paraît plus adapté – précède de quelques années Robicheaux et Holland, même si l’on décèle quelques signes précurseurs de ces personnages, comme un lien de parenté. James Lee Burke y raconte par le truchement de deux forçats un des épisodes fameux de l’histoire américaine, la révolution texianne de 1836 dont John Wayne s’est fait le propagandiste zélé avec le classique Alamo. À cette époque, les colons, en majorité anglo-saxons, se révoltent contre le gouvernement mexicain auquel le Texas est encore rattaché. En provenance du Kentucky, du Tennessee et de la Louisiane voisine, les patriotes américains affluent pour défendre la liberté (version officielle), mais plus sûrement pour profiter des distributions de terres promises à la victoire. Une nuée d’aventuriers, de marginaux, d’ivrognes et de brutes de tout acabit accourt ainsi pour rejoindre les rangs de la milice texianne commandée par Sam Houston et Jim Bowie.

« Le jour même où Son Holland arriva au camp pénitentiaire, menotté, à l’arrière d’un chariot tiré par des mulets, en compagnie de sept autres prisonniers, il sut qu’il finirait par s’évader, qu’il mourrait avant d’avoir passé dix ans dans marais fumant, sous les pistolets et les fouets de Français impaludés qui avait du sang noir dans les veines et un cœur dégénéré et corrompu. Mais, âgé de dix-nef ans, il était encore assez naïf pour croire que sa seule volonté lui permettrait de retrouver la liberté. Il ignorait que près de deux ans s’écouleraient avant qu’il ne s’évade presque par hasard, et qu’il lui faudrait pour cela se rendre complice d’un meurtre. »

Two for Texas est un court roman à l’intrigue robuste et à l’atmosphère parfumée au single malt. On serait bien en mal de trouver une once d’héroïsme ou de légende dans ce récit où les hauts faits et le courage flirtent avec la violence et l’impulsivité. La Grande Histoire se dévoile par l’intermédiaire de deux sans grades. Un duo formé par Son Holland et son compagnon de fortune Hugh Allison. Évadés d’un camp de prisonniers, le jeune naïf et le vieux roublard rallient le Texas avec l’espoir d’échapper à leurs poursuivants en se faisant oublier dans le désordre de la révolution. On découvre en leur compagnie une toute autre vision de l’épisode glorieux, tel que la postérité l’a magnifié dans les mémoires. L’envers de la légende en quelque sorte.

La perspective de faire le coup de feu contre les Mexicains a en effet rassemblé sur place un ramassis de rustres prompts à se saouler et à s’enflammer pour une bouteille, une femme ou une terre. Un melting-pot indiscipliné ne dédaignant pas massacrer quelques Indiens à l’occasion, histoire de prélever leur scalp, et auquel il ne viendrait pas à l’esprit un seul instant de libérer les esclaves.

Entre le siège d’Alamo et la bataille de San Jacinto, James Lee Burke fait revivre une page de l’histoire américaine débarrassée de ses dorures et de ses affèteries mythiques. Une histoire populaire et violente. Et si sa vision ne correspond pas vraiment aux canons de l’épopée ou du roman d’éducation, elle n’en demeure pas moins convaincante.

Par son atmosphère et son propos, Two for Texas semble très proche de La Décimation de Rick Bass. Le roman s’avère un western à mille lieues des archétypes colportés par le genre au cinéma. Avis aux amateurs de Robicheaux et aux autres…

Texas Forever (Two for Texas, 1982) de James Lee Burke – Éditions Rivages, 2013 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Olivier Deparis)

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