Inner City

Paris, dans le futur. La ville lumière n’est plus qu’une coquille vide, parcourue par des automates dévolus à son entretien. Une cité assiégée par la masse grouillante des Outers, vivant à Slum City derrière une barrière maintenue sous très haute tension. Entre les anciennes banlieues, au-delà du périphérique, et l’intra-muros préservé prévaut désormais un apartheid socio-spatial qui ne ménage guère d’espoir. Pour les Outers, coupés des bienfaits de MAYA, le réseau global omnipotent et omniscient, l’existence se réduit à un quotidien précaire, fait de rapines, de débrouille et de violence. Pour les Inners, une vie encapsulée dans un conapt, branchés sur la Haute Réalité, autrement dit une existence virtuelle, par procuration, dans les multiples programmes et mondes utopiques hébergés par MAYA, jusqu’à perdre parfois le sens de la réalité. Heureusement, en cas d’erreur-système, de breakdown insurmontable, de schize dangereux ou d’immersion en abgrund, ce néant hors-programme du cyberspace où finissent par échouer les Inners ayant débridé leurs consoles, cracké leurs garde-fous ou dépassé leur temps de connexion, Mens Sana veille et dépêche immédiatement ses agents pour ramener les imprudents à la Basse Réalité, la seule qui importe. Kris a l’habitude d’intervenir dans ce type de situation. Meilleur agent de Deckard (on t’a reconnu Harrison), le big boss un tantinet atrabilaire de Mens Sana, elle se voit contrainte de sortir de sa zone de confort par un serial killer agissant en Haute Réalité. Son enquête ne tarde pas à la mettre sur la piste d’un stringer qui, tout en œuvrant pour le compte d’une grosse boîte de simédits, nourrit une activité occulte de hacker.

Ne tergiversons pas. En dépit de la mise à jour des aspects technologiques créditée par la réédition de ActuSF, Inner City nous replonge sans préambule pendant les années 1990. Le roman appartient en effet à la période cyberpunk de Jean-Marc Ligny, entamée avec Cyberkiller (1993) pour s’achever avec Slum City (1996), un titre destiné à un lectorat plus juvénile. Avec son cyberspace,  sa connexion via des lunettes, pas vraiment en verres miroirs, plutôt des cyglasses avec sondeurs proprioceptifs, le roman affiche d’emblée la couleur, celle d’une science-fiction dystopique, un tantinet datée, mais considérée par certains comme un horizon indépassable. Et, à lire les compte-rendus sur l’état actuel du monde, on n’est pas loin de leur donner raison (ne m’obligez pas à lâcher le rameau d’olivier que je tiens dans ma main droite).

Bref, Inner City accuse son âge d’un point de vue conceptuel, même si la petite musique autour de la cyberaddiction ne paraît pas complètement périmée. A ceci, ajoutons une intrigue de roman noir, où le hacker incarne la figure ambivalente de la rébellion et le serial Killer une routine bien pratique pour générer le frisson. On vous le dit, tout ceci accuse son âge. Même l’atmosphère de guerre civile larvée entre Outers et Inners, qui n’est pas sans rappeler celle des romans de Joël Houssin, nous renvoie à une époque où l’ici et maintenant tentait de supplanter l’ailleurs et demain.

Pour autant, cette accumulation de clichés et de poncifs ne fait pas d’Inner City un mauvais roman. Tout au plus une histoire de série B, sous-tendue par une intrigue nerveuse qui, hélas, a quand même tendance à faire pchittt ! Que retenir alors ? Un vrai plaisir à raconter une histoire sans faire de chichis. Des clins d’œil à d’autres titres de Jean-Marc Ligny lui-même, en particulier la Saga d’Oap Täo. Des trouvailles visuelles et langagières irrésistibles, notamment pendant les virées à Slum City. Dommage qu’elles ne soient pas plus développées d’ailleurs. Ah oui, j’allais oublier : un Grand prix de l’Imaginaire (non, ce n’est peut-être pas un gage absolu).

En attendant de trancher définitivement, les amateurs de cyberspace à papa et de science-fiction vintage trouveront sans doute leur plaisir à découvrir Razzia (2005), la suite d’Inner City. Un titre issu d’un atelier d’écriture virtuel animé par Jean-Marc Ligny en collaboration avec la médiathèque de Houilles, à partir du premier chapitre d’un roman inachevé. Les autres… Bon, « fais ce que voudras » comme disait l’aut’.

Inner City de Jean-Marc Ligny – Éditions ActuSF, collection « Hélios », novembre 2015

Yurlunggur

Voilà près de vingt ans que je chronique des bouquins. D’abord, pour les connards élitistes du webzine Le Cafard cosmique. Puis, pour la revue Bifrost. Et, je me rends compte que mon style a pas mal évolué depuis cette époque. Pendant cette période, je me suis essayé à plusieurs styles, histoire d’affûter ma plume. La chronique en immersion me plaisait bien. En voici un aperçu.

We don’t serve your country

Don’t serve your king

Know your custom don’t speak your tongue

White man came took everyone

We don’t serve your country

Don’t serve your king

White man listen to the songs we sing

White man came took everything

We carry in our hearts the true country

And that cannot be stolen

We follow in the steps of our ancestry

And that cannot be broken

We don’t need protection

Don’t need your land

Keep your promise on where stand

We will listen we’ll unterstand

Mining compagnies, pastoral compagnies

Uranium compagnies

Collected compagnies

Got more right than people

Got more say than people

Forty thousand years can make a difference to the state of things

The dead heart lives here.

The dead heartMidnight Oil

Prologue :

Tropisme irrésistible.

Les pulsations poisseuses de la mer martèlent la laisse mousseuse du bas de plage. La mer parle. La mer chante. Pour qui ? Le vent soufflant par-delà l’horizon – soleil couchant – ébouriffe ses cheveux et modèle son épiderme nu. Il fait chaud.

En ce lieu sacré, saint des saints auquel il est charnellement attaché, c’est l’heure du Rêve. Instant d’intemporalité, qui fut et qui est. Période primordiale où s’unissent le présent, la mémoire vivante et le passé ancestral.

Mémoire du présent qui le rappelle à l’ordre. L’éternité doit s’effacer. Le monde le rappelle à son souvenir. Yurlunggur, le serpent sacré est-il réveillé ? Va-t-il vomir un monde devenu plus adulte ?

Non. Une promesse doit être exaucée. Un serment tenu. Le moment approche. Bientôt. Maintenant. Accélération…

Face A : Le Temps réel.

Fox est jeune. Fox veut réaliser ses rêves. En particulier, celui de sa compagne Flamme. La belle désire arpenter le sol australien. Mais, la vie est courte. Aussi Fox court-il, sans cesse, après le coup suivant, celui qui lui permettra de s’envoler, c’est sûr, vers la terre australe promise. Fox est malin. Il deale de la cocaïne dans les coins louches du parvis de la Défense. Il consomme aussi. La coke aiguise ses facultés. Elle accélère ses réflexes, dope son intellect, assouplit son corps, efface la peur et occulte la douleur. Il est meilleur. Il est LE meilleur. Fox est affûté. Toujours à la recherche du « gros coup ». Le dernier, celui qui lui permettra de s’offrir son billet. Mais, la course est sans fin. La déchéance approche. A moins, que cette dernière combine ne le mette à l’abri. Il doit livrer des armes à des inconnus dans un parking souterrain. Trois types louches à l’allure et aux manières sauvages. Peu importe l’usage qu’ils en feront. Ce qui compte, c’est le pactole. La grosse galette (« roule roule la galette »).

C’est Joao qui l’a mis en contact avec ces lascars. Un mec droit mais un peu énigmatique. Fox le croit indien. L’est-il vraiment ? Fox ne voit pas cette belle porte qui détonne dans l’appartement sordide du supposé indien. Lourde, taillée dans un beau bois veiné, poncée et polie jusqu’à être aussi lisse qu’une peau d’enfant. Que masque-t-elle ? Une chambre ou un autre sanctuaire plus primordial ? La question n’est pas posée. Peut-être plus tard par Flamme à la recherche de son homme.

En attendant, l’affaire dérape. Les événements se cabrent. Sin, un des potes de Fox, morfle. Coma profond. Fox est surveillé puis pourchassé par les féroces du parking qui se révèlent être les Tueurs de la Nouvelle Lune. Son appartement est dévasté et Flamme demeure introuvable. Sans doute est-elle morte comme l’atteste le cadavre défenestré en bas de l’immeuble. Fox s’échappe au volant de sa Toyota. Il se souvient des deux mots inscrits comme une balafre sanglante sur le mur de son appartement : DHUNUPA ROM. « Telle est notre Loi ». Quelle loi ? Son destin lui glisse entre les mains.

Face B : Le Temps du rêve.

Sur l’autoroute, Fox roule pied au plancher. Il hallucine. Les informations se télescopent dans sa caboche. Son cerveau carbure aussi vite que sa voiture et risque la surchauffe. La police le traque-t-elle ou non ? Flamme est-elle vraiment morte ? Les Tueurs de La Nouvelle Lune, leur chef Redrun en tête, sont-ils à ses trousses ? Il enfourne une cassette dans l’autoradio de la Toyota. Les premières notes de « Gimme shelter » de The Sisters of Mercy résonnent dans l’habitacle.

Oh, see the storm is threatening
My very life today
If I don’t get some shelter
Yeah, I’m gonna fade away

War, children
It’s just a kiss away
It’s just a kiss away
Yeah Oh, see the fire is sweeping
Down through the streets today
Burning like a bright red carpet
Another fool who lost the way

Rape. murder.
It’s just a kiss away
It’s just a kiss away
Yeah

Oh, see the storm is threatening
My very life today
If I don’t get some shelter
Yeah, I’m gonna fade away

Love, sisters
It’s just a shot away
It’s just a shot away
Love, sisters
It’s just a shot away
Shot away
Shot away

War, children
It’s just a kiss away
It’s just a kiss away
War, children
It’s just a kiss away
Kiss away
Kiss away

Rape. murder.
It’s just a kiss away
It’s just a kiss away
Rape. murder.
It’s just a kiss away
Kiss away
Kiss away

La nuit est tombée. Soudain une Saab 900 Turbo noire aux vitres teintées bleue le prend en chasse. Elle déboîte, le menace. Les étincelles fusent, le véhicule tangue. Elle l’a touchée. Ce sont les tueurs de la Nouvelle Lune forcément – Redrum au visage noir couturé de cicatrices et ses deux sbires. La course-poursuite s’engage. Road movie ? Non, stock-car movie. Fox slalome entre les autres voitures. Il accélère, freine, déboîte. Rien n’y fait. La Saab lui colle au pare-choc. Les phares éclairent l’intérieur de l’habitacle dessinant sa silhouette dans le miroir de courtoisie. Les chasseurs le mirent dans leur ligne, prêt à faire un carton. Ils sont acharnés et ne le lâcheront pas. Le Rêve se substitue à la réalité sans que la drogue n’y puisse plus rien. La cocaïne est un allié puissant mais elle ronge le cerveau. La sueur colle à son épiderme glacé comme la peau d’un serpent. Yurlunggur, le python sacré est réveillé. Fox n’a plus de prise sur son destin. Il fonce, droit devant. Les rails de sécurité sont comme les parois rayées du canon d’une arme. Il doit combattre. Plus le temps de s’effrayer. Plus le temps de songer à Flamme.

No time for cry.

It’s just a feeling
I get sometimes
A feeling
Sometimes
And I get frightened
Just like you
I get frightened too
but it’s…

(no no no) No time for heartache
(no no no) No time to run and hide
(no no no) No time for breaking down
(no no no) No time to cry

Sometimes in the world as is you’ve
Got to shake the hand that feeds you
It’s just like Adam says
It’s not so hard to understand
It’s just like always coming down on
Just like Jesus never came and
What did you expect to find
It’s just like always here again it’s…

(no no no) No time for heartache
(no no no) No time to run and hide
(no no no) No time for breaking down
(no no no) No time to cry

Everything will be alright
Everything will turn out fine
Some nights I still can’t sleep
And the voices pass with time
And I keep
[repeat]
No time for tears
No time to run and hide
No time to be afraid of fear
I keep no time to cry

(no no no) No time for heartache
(no no no) No time to run and hide
(no no no) No time for breaking down
(no no no) No time to cry

La destination de Fox est déjà fixée. Au bout de la piste asphaltée, sur une plage, Yurlunggur l’attend. Honorera-t-il son rendez-vous ? Renaîtra-t-il, craché violemment, à la face du monde ? A lui de modeler son avenir. Et les chants retentissent de plus en plus forts dans sa tête. Sourds, graves, monotones et accompagnés d’un cliquetis rythmé.

Épilogue :

Le roman est posé sur le bureau, refermé, et pourtant il reste bien présent. Bon récit, court et nerveux. Il reste imprimé dans sa mémoire. Le sang qui pulse dans ses tempes, redescend peu à peu. Son voyage immobile en une autre dimension est terminé. Moment d’écriture accouché au forceps. Il lira un autre livre, un autre jour. Pour l’instant, la mer dont le ressac découvre et recouvre la plage éternelle l’appelle.

Yurlunggur de Jean-Marc Ligny – Editions Denoël, collection « Présence du Futur », 1987

Semences

Avec Semences, Jean-Marc Ligny achève ce qu’il convient maintenant d’appeler son triptyque climatique. Commencé par AquaTM, puis poursuivi avec le très noir et très puissant Exodes, le nouvel opus vient achever un cycle composé de trois récits pouvant se lire de façon indépendante. On recommandera cependant aux éventuels curieux de le découvrir dans l’ordre, histoire de goûter à la cohérence de l’ensemble. Hélas, si Exodes avait enthousiasmé, le présent roman douche sérieusement toute exaltation. Certes, la qualité du projet de l’auteur n’est pas en cause, ni la préférence du chroniqueur pour les histoires se terminant mal. La déception trouve en fait sa source dans le traitement simpliste du récit et une intrigue lorgnant ouvertement du côté de la littérature young adult.

Pourtant, l’argument de départ augurait du meilleur. Le récit débute en effet au Groenland, dans une communauté inuite tentant de survivre, vaille que vaille, au bouleversement climatique et à l’effondrement de la civilisation. Natsume et sa sœur Hiroko y vivent depuis quinze années, abandonnés par leurs parents partis dans l’espoir de trouver des semences pour permettre la renaissance de l’agriculture. Mais Hiroko se meurt, malade de la dengue. Elle ne tarde d’ailleurs pas à décéder, faute de remède. Natsume reprend alors la route, intrigué par l’arrivée d’une colonie de fourmis mutantes ayant traversé le bras de mer séparant l’île du continent.

Après un changement abrupt de point de vue, on est propulsé ailleurs, adoptant le regard neuf de deux jeunes gens qui ne vont plus quitter le devant de la scène jusqu’à la fin. Nao et Denn sont nés dans une communauté retournée à l’âge de pierre, coincée entre un désert impitoyable et la mer. Le couple n’a pas connu le monde d’avant, ni l’Âge d’Or, dépeint de manière très apocalyptique par ses aînés, ni les Âges Sombres, déchéance légitime à laquelle Mère-Nature a condamné l’homme après que son hubris a contribué à la fin du monde. Mais leur communauté se meurt, faute de sang nouveau. Comme Nao et Denn sont jeunes, pleins de vie, ils décident de partir à la recherche du paradis, aiguillés par leur rencontre avec un mystérieux étranger qui leur a légué un foulard peint avant de mourir. Dans ses bagages, le couple emmène également une colonie de « Fourmites ».

L’éditeur présente Semences comme un road novel sur fond d’univers post-apocalyptique. Même si le roman n’est pas La Route de Cormac McCarthy, l’histoire comporte bien un point de départ et une destination, avec, entre les deux, un voyage parsemé de péripéties, de rencontres et d’épreuves à surmonter. À bien des égards, cette structure le rapproche davantage du roman d’éducation, sentiment renforcé par le choix des personnages principaux, deux adolescents en quête d’indépendance. Malheureusement, le résultat n’est pas à la hauteur des précédents volumes du triptyque. En dépit d’une idée forte, on va y revenir, l’intrigue s’enferre dans une routine, au rythme mollasson, dont on se désintéresse peu à peu tant les ressorts paraissent convenus et prévisibles. Le traitement des personnages ne permet pas davantage de gommer l’agacement. Nao et Denn semblent en effet bien plus préoccupés par les émois adolescents et les étreintes moites. Ils ne s’inquiètent guère des menaces et, plutôt que de succomber au désespoir, préfèrent jouer à la bête à deux dos, avant d’opter pour le triolisme parce qu’ils sont jeunes et n’ont pas de préjugés. Que reste-t-il alors pour éviter le naufrage ? Un décor puissant, réaliste, nourri au meilleur des spéculations des chercheurs du GIEC. Et puis, une idée quand même, celle d’imaginer comme successeur de l’humanité une espèce mutante de fourmis avec laquelle l’homme ne peut espérer cohabiter qu’en lui rendant des services. On goûte tout le sel de ce retournement de situation, au final assez réjouissant.

Malheureusement, ceci ne vient pas tempérer la déception. Semences fait pâle figure après AquaTM et surtout Exodes. Mieux vaut l’oublier ou, à la rigueur, le conseiller à des adolescents.

Semences de Jean-Marc Ligny – Éditions L’Atalante, collection La Dentelle du Cygne, septembre 2015

Exodes

Achevons notre parcours fin du monde et autres joyeusetés avec un roman français.

Les fins du monde sont rarement gaies. Avec Jean-Marc Ligny, elles s’avèrent paradoxalement belles, à l’image de l’illustration de couverture très graphique, fait suffisamment rare chez L’Atalante pour qu’on le signale.

Le lecteur avide de questions environnementales et géopolitiques se souvient sans doute de Aqua. Le roman anticipait les plus que probables conflits de l’eau, se contentant comme toute bonne SF de pousser l’extrapolation jusque dans ses ultimes retranchements. Avec Exodes, l’auteur français nous projette en Europe, quelque part entre la fin du XXIe et le début du XXIIe siècle. Une projection dont on a pu découvrir un aperçu avec la nouvelle Porteur d’eau au sommaire du numéro 56 de Bifrost. À cette époque, l’emballement du réchauffement climatique a fini par faire passer les pires prévisions du GIEC pour une aimable bluette. Les mesurettes préconisées par le développement durable apparaissent désormais comme l’ultime blague d’une économie productiviste ne voulant surtout rien changer à sa manière de faire. Le dernier pied de nez d’une société de consommation ne désirant rien bouleverser dans sa façon de vivre. On suit ainsi les itinéraires de six groupes à travers une Europe en proie au chaos, au struggle for life et à la barbarie. Des trajectoires jalonnées d’épreuves, de moments de répit, parfois d’espoir, mais qui s’achèvent surtout sur une voie sans issue.
Mélanie, l’amie des animaux, cherchant à faire le bien autour d’elle pour en récolter les bienfaits. Fernando, jeune homme parti autant à l’aventure que pour fuir une mère dévote, persuadée que les anges descendront bientôt du ciel dans leurs OVNI pour sauver les élus de l’enfer terrestre où croupit l’humanité. Elle prendra la route à la suite de son fils pour répondre à des visions. Paula, prête à tout pour protéger ses deux enfants. Olaf et sa femme, couple des Lofoten à la recherche d’un refuge, loin de la folie des hommes. Pradesh Gorayan, chercheur en génétique condamné à trouver le secret de l’immortalité s’il souhaite continuer à vivre en toute quiétude dans l’enclave climatisée et surprotégée de Davos. Tous se démènent pour survivre dans un monde où dieux et maîtres imposent leur férule sur des existences précaires.

Le récit de ces destins nous dévoile un vieux continent arrivé en bout de course. Squelettes urbains hantés par les Mangemorts, spectres décharnés, humains déchus retournés à l’état de bêtes dévorant les cadavres. Terres incultes polluées par les effluents toxiques et les remontées d’eau salée. Écosystème à l’agonie, déjà colonisé par les successeurs de l’homme : fourmis, scorpions, plantes mutantes, méduses gorgées d’acide, moustiques porteurs de maladies tropicales… Routes à la chaussée tavelée par le soleil, parcourues par des véhicules bricolés à la Mad Max. Villages retranchés où prévaut la loi du chacun pour soi. Et la menace constante des Boutefeux, hordes anarchiques vouées à la destruction, à l’annihilation et à l’extermination, histoire de purger la Terre de l’humanité, ce virus qui la ronge jusqu’à l’os.
Dans ce monde, seule quelques enclaves brillent encore des derniers éclats de la civilisation. Des havres de paix et de science ? Plutôt des mouroirs pour une classe de nantis, fins de race avides de découvrir le secret de l’immortalité afin de perpétuer leur pouvoir le plus longtemps possible sans se soucier du futur.

Roman noir de l’avenir, la dystopie de Jean-Marc Ligny secoue les certitudes. Si le réchauffement climatique et l’effondrement sociétal en résultant constituent l’arrière-plan d’Exodes, l’homme apparaît comme le cœur du propos de l’auteur. À la fois lyrique, sarcastique et cruel, Ligny ne ménage pas ses effets pour rendre son roman d’une lucidité douloureuse. Il se focalise sur l’humain, le dépouillant de son vernis d’être civilisé. Au rencart la compassion, la solidarité et la générosité. Que reste-t-il ? Un animal dont l’unique souci semble être d’arracher un jour de vie supplémentaire, quitte à le prendre à autrui. On reste pétrifié par ce comportement, hélas très vraisemblable.

Après Aqua, Jean-Marc Ligny signe à nouveau un roman coup de poing. De ceux parlant autant à la tête qu’aux tripes. Une lecture plus que recommandable pour ne pas dire indispensable !

ExodesExodes de Jean-Marc Ligny – Éditions L’Atalante, collection « La Dentelle du cygne », 2012