Chasse royale III : Percer au fort

La Celtique est en proie à la guerre, un conflit fratricide qui voit les fils et les frères se déchirer sous le regard de dieux eux-mêmes divisés. N’étant pas parvenus à s’emparer du haut roi, les Éduens et leurs alliés se sont lancés à sa poursuite, traversant le Liger pour porter le fer en terre biturige. Pendant que des bandes d’irréguliers fourragent et vivent sur le pays, rassemblant les ressources nécessaires à l’entretien d’une armée en guerre, le gros des forces assiège le Gué d’Avara afin de porter un coup fatal au pouvoir du haut roi. Mais, celui-ci ne répond pas aux provocations. Il semble comme littéralement absent de son trône, laissant courir la rumeur pendant que ses féaux et clients assemblent leurs troupes pour contre-attaquer. Est-il mort ? Blessé ? Prépare-t-il dans le secret d’un refuge sa riposte ? Seuls les dieux semblent en mesure de répondre. Quant à Bellovèse, acteur de sa légende, il continue d’accomplir son destin, avec fougue et témérité, toujours résolu à combattre pour la gloire.

Troisième partie de Chasse royale, la deuxième branche du cycle « Rois du monde », et par voie de conséquence quatrième épisode de cette saga, du moins dans l’édition originelle en grand format (j’espère que vous suivez toujours), Percer au fort poursuit le récit des aventures du héros celte Bellovèse. Avec cet épisode, on commence enfin à se faire une idée plus précise et plus nette de la chose. Si Même pas mort constituait le préambule de cette fresque romanesque, Chasse royale semble en marquer l’apogée, déclinant sur quatre romans une histoire pleine de bruit et de fureur, fertile en digressions bavardes, en rodomontades et flash-back. Le présent titre s’inscrit dans la continuation exacte de son prédécesseur, reprenant l’action laissée en suspend pour la poursuivre jusqu’à son terme, celui de l’affrontement tant attendu et longtemps différé entre les forces rebelles et les fidèles du haut roi.

Percer au fort a ainsi toutes les apparences d’un Alamo en braies où une poignée de braves, certes dépareillés, assure la défense de la forteresse symbolisant la souveraineté d’un roi absent. La bataille offre bien entendu son comptant de morceaux de bravoure, de prouesses, de ruse et de coups de théâtre, mêlant historicité et fantasy avec finesse et vraisemblance. Hélas, on ne peut s’empêcher de trouver les bravades des uns et des autres un tantinet répétitives. On ne peut combattre la lassitude montante qui nous pousse à sauter les pages, tout en déplorant les bavardages interminables que Jean-Philippe Jaworski croit bon d’asséner au lecteur, histoire d’enrober les révélations. Et tout cela au détriment d’un sens de l’épopée qui tend à s’essouffler au fil d’une intrigue avançant à un train de sénateur.

Reste maintenant un épisode pour conclure cette Chasse royale, en attendant une troisième branche promise et toujours attendue. Espérons qu’elle ne fasse pas à son tour quatre livres…

Pour les étourdis : Chasse royale I – De meute à mort, Chasse royale II – Les Grands arrières.

Chasse royale III – Percer au fort – Rois du monde, 4 – Jean-Philippe Jaworski – Les Moutons électriques, collection « La Bibliothèque voltaïque », janvier 2019

Chasse royale II – Les Grands arrières

Deuxième partie de « Chasse royale », Les Grands arrières poursuit le récit des aventures de Bellovèse, prince tauron, même pas mort et désormais captif. Après avoir couvert la retraite de son oncle le haut roi, et perdu son père adoptif, il se retrouve à la merci d’ennemis qu’il est venu défier encore couvert du sang de leur troupe. Il n’est désormais plus rien, moins qu’un pet de roquet, dans l’attente de son exécution sommaire. Mais, les vainqueurs semblent vouloir surseoir à la sentence, préférant le rudoyer, l’enchaîner, puis l’emmener dans un voyage à la destination mystérieuse. Sera-t-il l’objet de la vengeance des Carnutes ou des Éduens, sa tête finissant par orner l’entrée d’une de leur cité ? Parviendra-t-il à s’échapper, retrouvant liberté, honneur et considération, y compris auprès de ses camarades ? Réussira-t-il à s’émanciper de son destin, cessant d’être le jouet de dieux capricieux ? Si le dénouement nous est connu, le récit étant narré par un Bellovèse plus âgé à son invité étranger, son déroulement échappe pour l’instant à notre connaissance. Les Grands arrières vient apporter une pièce supplémentaire à ce puzzle complexe.

Si la maestria de l’écriture de Jean-Philippe Jaworski et sa maîtrise du substrat historique de la Celtique continuent de nous laisser admiratif, inspirant un enthousiasme toujours intact, on ne peut s’empêcher de pointer les longueurs qui plombent une narration qui tarde trop à prendre toute son ampleur. Le récit s’étale en sinuosités narratives découpées en multiples digressions et autres réminiscences, poursuivant un cheminement paresseux entre sylve sauvage, plateaux pelés, cités en proie au désordre de la guerre et campagnes défigurées par la rapine. Les Grands arrières ne nous épargne aucun détail. Ni les pensées intimes de Bellovèse, ni les manifestations crues de sa déchéance n’échappent à notre observation et à la description précise de l’auteur. On accompagne littéralement le héros déchu durant son périple épuisant et incertain des forêts du pays carnute aux vallées secrètes du royaume éduen, dans les fers et sous la surveillance impitoyable de ses geôliers. Et tout cela hélas, au détriment de la tension. Jean-Philippe Jaworski lui préfère en effet l’immersion et une sorte de sidération dont on perçoit les effets délétères au travers des souffrances physique de Bellovèse et de l’exacerbation de ses émotions contrariées. Bref, les pages se succèdent par dizaines sans que l’action n’avance vraiment, donnant un sentiment de dilatation plutôt que de progression.

Fort heureusement, l’écriture reste à la hauteur des attentes, contribuant à tempérer l’agacement. Les Grands arrières propose en effet un creuset de sensations multiples, enrichies par une langue travaillée, à la recherche du mot juste, de manière à retranscrire les sentiments et pensées du héros tauron. La prose de Jean-Philippe Jarworski se montre puissante, évocatrice et imagée, sans paraître aucunement forcée ou artificielle. Il fait montre également d’un souci de vraisemblance, s’efforçant de reconstituer les paysages, mœurs et histoire des peuples turbulents de la Celtique. Une période historique tombée un peu dans l’oubli, faute de traces écrites, source de nombreux fantasmes pseudo-historiques, mais dont l’héritage reste incontestablement présent dans les toponymes du terroir et dans la culture populaire contemporaine. Pour autant, Les Grands arrières reste un roman de fantasy historique où la magie puise son inspiration dans un légendaire celte dont on perçoit les échos jusque dans les contes arthuriens. Sans cesse malmené, en proie aux manipulations de puissances occultes résolues à le plier à leur volonté, Bellovèse reste ainsi un héros victime des aléas d’un destin capricieux, mais refusant pourtant de se soumettre pleinement à ses injonctions. Un héros brave, impulsif et pieux, dont on accompagne les prouesses avec d’autant plus d’intérêt qu’il se montre fragile et conscient de ses faiblesses.

Bien loin des récupérations patriotiques ultérieures et autre roman national moustachu, Les Grands arrières redonne vie de façon crédible et vivante à un passé riche de potentiel, dont la plus grande part reste dans un angle mort de notre histoire. Espérons ne pas manquer d’endurance afin de poursuivre la lecture de la suite des aventures de Bellovèse.

Chasse royale II – Les Grands Arrières – Rois du monde, 2 – Jean-Philippe Jaworski – Les Moutons électriques, collection « La Bibliothèque voltaïque », juin 2017

Chasse royale I – De meute à mort

Le temps s’est écoulé comme l’eau courant au pied du Gué d’Avara, la capitale des rois du monde, ces Bituriges fiers et ombrageux. Neuf années ont été sacrifiées à la paix, remisant les malédictions et les rancunes au profit d’un équilibre fragile. Depuis qu’il a prêté allégeance à son oncle Ambigat, retrouvant pour lui-même et son frère ses prérogatives de prince de lignée royale, Bellovèse semble être devenu un allié fidèle du Haut Roi. Jouissant du statut de héros, il guerroie pour celui que d’aucuns considèrent encore comme un usurpateur, accomplissant des exploits qui accroissent sa renommée, mais aussi les jalousies. Récemment, il a ainsi fait prisonnier un protégé du roi des Éduens, un soldure ayant pris la fâcheuse habitude de voler les troupeaux bituriges. Un gaillard à la chance insolente, béni des dieux ou profitant de quelques complicités au sein des territoires du Haut Roi. Peu importe les superstitions, Bellovèse n’est pas peu fier de l’avoir capturé, gardant le secret sur la ruse dont il a usé pour le piéger. Le succès a pourtant son revers, focalisant l’attention de tous sur le jeune champion. Les convoitises croissent en effet au fur et à mesure que l’étoile du Haut Roi Ambigat pâlit. Mauvaises récoltes et maladies apparaissent comme autant de signes de ce déclin. Des signaux de mauvais augures renforcés par une succession rendue compliquée par le remariage du souverain. De quoi attiser l’impatience d’une jeunesse n’attendant que de contribuer à sa propre gloire, sous le regard des dieux et de leurs intercesseurs, les druides.

Chasse royale – De meute à mort est le deuxième volet de la Saga « Rois du monde ». Du moins, il l’était jusqu’à ce que le texte échappe complètement au contrôle de Jean-Philippe Jaworski, devenant le premier tome d’un second volet désormais décliné en quatre livres. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Ceci n’empêche pas Chasse royale – De meute à mort de tenir toutes les promesses esquissées dans Même pas mort. On y retrouve en effet toutes les qualités de son prédécesseur. D’abord, une langue riche, précise et imagée, peut-être un tantinet verbeuse, mais incontestablement évocatrice. Un souci de vraisemblance intact, jusque dans le moindre détail, s’efforçant de redonner vie avec succès au monde de la Gaule celtique, dont on est condamné à déchiffrer les traces à travers les bribes livrés par les rares écrits antiques et les trouvailles de l’archéologie. L’ensemble est enfin porté par un souffle épique intense, où complots, trahisons et combats se succèdent sans paraître forcé.

Certes, Chasse royale – De meute à mort n’est pas exempt de défauts, parmi lesquels on pointera surtout un délayage bavard, perceptible surtout dans la partie de chasse à courre que nous sert Jean-Philippe Jaworski en guise d’ouverture. Heureusement, à partir de la célébration de l’été à Autricon, tout le second segment du roman nous fait oublier l’ennui de cette petite centaine de pages. On manque d’ailleurs de mots pour qualifier ce morceau de bravoure époustouflant où la tension et la violence des exploits accomplis ne se relâchent à aucun moment. Le second opus de « Rois du monde » confirme également par sa structure son caractère de saga oscillant entre histoire et légende. La nature orale du récit transmis par Bellovèse à son invité grec et la teneur rétrospective de son dit entretiennent une parenté évidente avec la matière des récits irlandais dont elle constitue un avatar romancé.

Jean-Philippe Jaworski fait ainsi œuvre de conteur et d’auteur, brodant sous nos yeux un légendaire celtique riche et foisonnant dont on attend la suite avec d’autant plus d’impatience qu’il nous abandonne abruptement en rase campagne, sous les murs d’Autricon, avec un Bellovèse en fâcheuse posture. À suivre, donc. Vite !

Chasse royale I – De meute à mort – Rois du monde, 2 – Jean-Philippe Jaworski – Les Moutons électriques, collection « La Bibliothèque voltaïque »,  mai 2015

Même pas mort

Même pas mort est le premier tome d’un projet littéraire marqué du sceau de la dilatation textuelle. Avec la complicité d’un éditeur ayant laissé les clés sur la porte, au grand dam d’un lectorat partagé entre l’admiration béate et la lassitude devant un horizon d’attente sans cesse repoussé, Jean-Philippe Jaworski semble en effet avoir succombé au foisonnement d’un imaginaire puisé au sein du monde celtique. Ne lui en voulons pas trop, d’autres bien plus connus que lui (Winter is coming !) ont versé dans ce penchant fâcheux, préférant laisser vivre leur histoire plutôt que de chercher à la contraindre avec un plan trop strict. Bref, à l’heure où j’écris ces lignes la saga « Rois du monde » compte cinq livres (ou quatre selon le découpage des rééditions) et ne semble pas complètement achevée. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Et pourtant, Même pas mort s’annonce sous des augures pleines de promesses.

La quête de Bellovèse a effectivement de quoi séduire l’amateur de Fantasy historique. Privé de son héritage royal à la mort de son père Sacrovèse, assassiné par son oncle Ambigat, contraint à l’exil avec sa mère et son frère cadet sous la surveillance d’un noble biturige qui finit par se prendre d’affection pour lui, le destin de Bellovèse semble frappé du sceau de l’extraordinaire et de la légende. Pour en souligner le caractère d’exception, Jean-Philippe Jaworski choisit une narration à rebours, débutant son récit au moment où la mort se refuse au jeune homme pendant un conflit où il a été envoyé à dessein pour se faire tuer. Vécu comme une malédiction, ce prodige soulève bien des questions auxquelles seules les puissantes et inquiétantes habitantes de l’île des Vieilles peuvent répondre. Jaworski fait aussi d’un Bellovèse plus âgé le propre narrateur de son histoire, s’adressant à un interlocuteur étranger à sa culture, comme nous le sommes également, au-delà de l’abîme du temps.

Même pas mort frappe d’emblée le lecteur par la qualité de l’immersion qu’il propose. On est en effet immédiatement saisi par la vraisemblance de la reconstitution du monde celtique, par l’âpreté de l’existence de ses habitants et par la violence de leurs mœurs. On est également étonné de découvrir une civilisation où le rapport à la nature et au surnaturel diffère complètement du nôtre. Le récit de Bellovèse oscille ainsi entre la réalité crue d’un monde morcelé par les guerres incessantes, en proie aux aléas de l’existence, et les hôtes inquiétants des forêts et marais. Les descriptions sont somptueuses, chaque mot, chaque émotion étant mûrement pesés afin de s’accorder à l’authenticité de la reconstitution. Il n’y a guère que chez Robert Holstock que l’on retrouve une telle puissance d’évocation. La qualité de la documentation se ressent aussi, sans paraître trop didactique. Jean-Philippe Jaworski fait revivre avec talent la civilisation celtique, ce peuple ombrageux enclin aux excès de l’orgueil et de l’honneur. Un monde longtemps effacé de l’Histoire par les cultures latine et grecque, en proie aux fantasmes nationalistes, desservi par le manque d’écrits directs et que l’on ne finit pas de redécouvrir grâce à l’archéologie et à l’étude des paysages.

Même pas mort pose donc les jalons d’une saga qui promet beaucoup et pour laquelle, par voie de conséquence, on se montre par avance intransigeant, de peur d’être déçu. A suivre avec Chasse royale.

Même pas mort – Rois du monde, 1 – Jean-Philippe Jaworski – Les Moutons électriques, collection « La Bibliothèque voltaïque », 2013