Sukran

Dans le domaine de la politique-fiction, Jihad s’impose naturellement comme une référence lorsqu’il s’agit d’évoquer les relations troubles et troublantes entre la France et l’Algérie. Le thriller de Jean-Marc Ligny, qui se voulait également un avertissement adressé au présent hexagonal (de l’époque), avait en effet le mérite d’être diablement efficace.

Mais c’est aller vite en besogne et oublier que Jean-Pierre Andrevon avait, presque une décade auparavant, abordé ce même sujet avec Sukran, roman jadis édité dans la collection Présence du futur. Fort heureusement, Folio SF vient opportunément nous rafraîchir la mémoire.

Dans un futur pouvant être le nôtre mais qui ne le sera pas exactement – le 11 septembre 2001 et la guerre en Irak étant passés par là –, l’Europe se remet lentement de l’échec cuisant de sa croisade contre l’Islam, expédition s’étant achevée lamentablement dans les sables brûlants du Moyen-Orient.
Roland Cacciari est ce que l’on appelle un démo. Comprendre un ancien combattant du choc des civilisations que les idéologues et les politiques se sont empressés d’oublier, puis d’abandonner dans la dèche. Une victime banale de la géopolitique, comme il a coutume de se le dire, à défaut d’être un dégât collatéral plus médiatique.

Depuis sa démobilisation Roland vivote à Marseille, la première ville arabe de France. Partagé entre un passé traumatisant sans gloire et un quotidien clochardisé, il tasse la semelle, avec son guitarion, squattant la terrasse des rapid-food des beaux quartiers marseillais. Il joue ainsi l’aubade aux friqués, guettant le remord tardif d’une de ces sempiternelles bonnes consciences blanches. Simple quidam, homme d’affaires, touriste ou Arabe plein au as, devenu plus blanc que blanc par la grâce du portefeuille, à vrai dire peu importe. Les pétros n’ont pas d’odeur.
A la suite d’une rixe, Roland fait la connaissance de Potemkine et de ses Chevaliers de Saint-Georges. Sympathie mutuelle, fraternité née du combat, toujours est-il que le courant passe immédiatement entre les deux hommes, et le mastard ne tarde pas à présenter Cacciari à Eric legueldre, le richissime patron de l’entreprise Electronic Nord-Sud. De fil en aiguille, Roland se trouve mêlé à une opération de déstabilisation visant la Fédération panislamique. Il aurait dû se rappeler cet à-peu-près aphorisme : si tu ne t’intéresses pas à la géopolitique, elle s’intéresse toujours à toi.

Sukran est un court roman au style incisif et ironique. Jean-Pierre Andrevon ne fait pas dans la nuance. Il ne temporise pas et ne s’embarrasse guère d’état d’âme. Il pose son cadre, le peuple avec des personnages stéréotypés, puis ouvre le feu. A la mitrailleuse lourde, cadence maximale. Et, il fait mouche. A vrai dire, on s’amuse énormément à la lecture de ce roman. On se réjouit de son humour caustique qui passe souvent aux yeux des tièdes pour du nihilisme pur et simple. On jubile en goûtant le phrasé dynamique, les trouvailles langagières et les images joliment tordues d’un auteur inspiré.

«  on a filé vers l’ouest, sous le rose dégueulis du ciel » ou encore «  l’eau était tout près, visqueuse et noire, sans lune pour la poudrer de poésie.  »

Du côté des personnages, il faut se contenter d’une psychologie réduite au strict  minimum. Que ce soit Cacciari le démo courageux, Potemkine le leader des Chevaliers de Saint-Georges – en fait, des néo skin-heads -, l’industriel raciste Eric Legueldre et sa femme Sylvina lourdement nymphomane…  Tous se définissent par et dans l’action. Mais peu importe cette absence de profondeur, rappelez-vous : cadence maximale…
Quant à l’intrigue, découpée en trois parties (Vigile – Chef de la sécurité – Taupe), elle apparaît à l’image des personnages : linéaire, sans concession, mais surtout sans temps mort, avec une énergie et un mauvais esprit assumés jusqu’au bout.

Reste l’aspect anticipatif. Il ne faut évidemment pas lire Sukran comme un roman prospectif. Il faut plutôt y voir un texte délicieusement libertaire et joyeusement irrévérencieux, doté d’une ambiance empruntant au moins autant à la politique qu’aux mauvais genres, cyborg, savant fou et zombies kamikazes y compris. Par ailleurs, la Fédération panislamiste imaginée par Jean-Pierre Andrevon a un aspect joliment anachronique à l’heure de la balkanisation de l’Islam suite aux coups de boutoir des révolutions arabes, de l’islamisme et des États policiers corrompus. La faute à la géopolitique, encore…

A l’instar du Travail du furet, disponible également en Folio SF, Sukran s’avère un excellent roman de série-B, au final assez humain. Jean-Pierre Andrevon va-t-il faire mentir ses détracteurs qui le présentent comme un gauchiste-écolo râleur et nihiliste ? Au lecteur d’en juger.

Sukran de Jean-Pierre Andrevon – Réédition Folio SF, 2008

Le Dernier Dimanche de M. le Chancelier Hitler

Contraint à l’exil après la défaite du Reich en 1945, l’ex-chancelier Adolf Hitler vit désormais, sous la surveillance du FBI, dans un appartement de South Brooklyn. Une existence de reclus, partagée entre une épouse qu’il délaisse et des rêves toujours de fer. Nous sommes en 1949, l’homme est âgé de soixante ans. Chef d’un État fantoche, abandonné par ses fidèles et en proie à la maladie, il nourrit pourtant toujours des projets grandioses pour l’avenir, surtout depuis que l’URSS a attaqué Pearl Harbor, provoquant ainsi la Seconde Guerre mondiale.

Roman grinçant et uchronie minimaliste, Le Dernier Dimanche de M. le Chancelier Hitler illustre, s’il est besoin de le faire encore, le talent de satiriste de Jean-Pierre Andrevon. Aucune surprise sur ce point en effet, la dédicace à Norman Spinrad annonçant d’emblée la couleur.

Écrit au vitriol, ce court roman n’épargne vraiment personne. Que ce soit l’ex-chancelier du IIIe Reich, un vieil homme enferré dans ses rêves ridicules de grandeur et de pureté raciale, mais également son entourage, son épouse Éva, virago futile, sans oublier Hermann Goering, arriviste grossier et jouisseur. Nul ne sort indemne d’un roman cruel et pourtant fort drôle. Un rire tenant toutefois plus du ricanement sardonique qu’autre chose, il faut en convenir.

Le dispositif narratif impressionne par sa simplicité et sa sobriété, le lecteur étant convié par Adolf Hitler lui-même à vivre les trois dernières journées de son existence de pré-retraité du totalitarisme. On s’attache ainsi aux pas du dictateur cacochyme, immergé à ses côtés dans les tracas du quotidien, les douleurs ; une prostate tyrannique, un Alzheimer débilitant et une maladie de Parkinson qui le contraint à sucrer les fraises. Confronté aux humeurs changeantes du personnage, sans cesse traversé par les mêmes obsessions, ressassant son dégoût de l’humanité dans son ensemble et pourtant en même temps enclin à concevoir un avenir meilleur pour celle-ci, on ressent la totale médiocrité de sa vie et de son combat politique.

En conséquence, l’uchronie sert ici de révélateur. Elle dessine en creux le portrait d’un vieux maniaque, accréditant par là-même la thèse de la banalité du mal, développée par Hannah Arendt à l’occasion du procès d’Eichmann. Pour autant, Jean-Pierre Andrevon ne disculpe pas Hitler de ses crimes. Bien au contraire, il en dévoile toute l’inanité, pour ne pas dire le nihilisme intrinsèque, sans omettre de préciser que le nazisme n’a sans doute pas le monopole en ce domaine.

Lecture bienvenue, pour ne pas dire salutaire, Le Dernier Dimanche de M. le Chancelier Hitler est évidemment à recommander aux esprits pessimistes. Car comme d’aucuns le devinent, ils sont les plus attachés au progrès, trouvant dans le spectacle de la noirceur de l’humanité et dans celui de l’absurdité de la vie, un moyen de conjurer leur angoisse et d’espérer du meilleur.

Le Dernier Dimanche de M. le Chancelier Hitler de Jean-Pierre Andrevon – Réédition Après la lune, 2010

Zombies – Un horizon de cendres

Parmi les auteurs francophones à l’humeur caustique, Jean-Pierre Andrevon fait figure d’éminence. Aussi, lorsqu’on le voit investir le sous-genre du roman de zombies, on se doute bien qu’il ne s’agit que d’un prétexte pour laisser libre cours à son regard vachard sur l’engeance humaine. Et, on n’est pas déçu du voyage, tant Zombies – Un Horizon de cendres se révèle grinçant, pétris d’une gouaille ravageuse et de quelques morceaux (bien saignants) de bravoure. Jean-Pierre Andrevon défouraille sévère, alignant les poncifs comme autant de cartouches tirées sur les cadavres, vaguement vivants, de ses contemporains.

Inutile de résumer l’argument de départ du roman. L’humanité succombe face au retour des morts. Point barre. Le reste est raconté, des prémisses jusqu’au dénouement, par un Français moyen sans véritable envergure, mais avec un mauvais esprit jubilatoire.

Cependant, que l’amateur de roman survivaliste ne se trompe pas, l’auteur français lorgne plus du côté de George Romero que sur Walking Dead ou 28 jours plus tard, déroulant une critique sociale et sociétale grinçante. Politique mais guère militant, à moins de considérer l’éradication de l’humanité comme un programme (ça se discute), railleur plus que pamphlétaire, Jean-Pierre Andrevon use des ressorts du roman de zombies pour concevoir un crescendo macabre qui voit la société française se déliter, l’État s’effondrer et les certitudes morales s’effacer devant la marée des morts ressuscités. Une apocalypse gaillarde où l’amour vient effacer de manière surprenante la mort. Pour un temps.

Bref, Zombies – Un Horizon de cendres se révèle un roman fort bien troussé, misanthrope comme on l’aime, et fleur bleue, mais pas trop (heureusement). Amusant, à défaut d’être inoubliable.

Zombies – Un Horizon de cendres de Jean-Pierre Andrevon – Éditions Le Bélial, version numérique, octobre 2010

Le Temps des Grandes Chasses

Roman populaire dans la meilleure acception du terme, Le Temps des Grandes Chasses ne déparerait pas dans la collection « Anticipation » du Fleuve noir. Intrigue linéaire et sans surprise, personnages archétypaux dotés d’une once de complexité (pas trop quand même), rythme soutenu et propos moraliste, Jean-Pierre Andrevon développe une vision du futur et de l’Histoire dont on peut discuter, voire s’agacer. Mais on le sait, l’auteur n’est pas adepte du consensus, un fait dont je ne me plaindrais pas, n’étant pas moi-même fan de ce type de renoncement. Si l’humour caustique reste encore homéopathique avec ce deuxième roman paru chez Denoël, Jean-Pierre Andrevon montre déjà des qualités réjouissantes pour la satire.

L’argument de départ se révèle pourtant d’une platitude accablante. Dans un futur lointain, la Terre est retournée à un état de jachère après une apocalypse que l’on devine nucléaire. Sur un monde désormais vert, les survivants sont organisés en petites communautés se contentant de ce que la nature leur offre et remettant leur vie entre les mains du Destin.
Roll et les siens vivent dans la forêt profonde qui recouvre désormais le Nord-Est de la France. Appartenant au clan des hommes, il est en charge de la chasse pour les habitants du Lieu et s’acquitte de sa tâche avec efficacité, entre deux parties de bête à deux dos avec sa compagne Réda. Aussi loin que s’étend sa mémoire, le clan des hommes a vécu en symbiose avec la nature, chaque jour succédant à un autre, fondu dans un présent éternel. Jusqu’au moment où débarquent les Chasseurs Brillants et leurs armes terrifiantes. Son clan décimé, Roll et sa compagne sont enlevés, puis séparés, prélude à un long voyage vers le monde gris, la planète des envahisseurs, où Roll devient gladiateur pour le plus grand plaisir de ses habitants.

On ne peut pas dire que Le Temps des Grandes Chasses m’a enthousiasmé. Disons juste que l’histoire se laisse lire sans déplaisir. Histoire, récit post-apocalyptique, space opera, Jean-Pierre Andrevon mélange les différents registres pour mettre en scène l’opposition entre civilisation et nature, affichant sa préférence pour la seconde.
L’existence de Roll et des siens semble se réduire à un amour de la vie et de la liberté, certes non exempt de clichés. Face à cela, la civilisation d’Orum apparaît comme le lieu de tous les vices. Un monde ayant érigé la cruauté en loisir pour domestiquer les foules oisives et leur faire oublier une vie dépourvue de sens. Rousseauiste Andrevon ? Sans aller jusqu’à l’affirmer, on peut juste constater avec quelle facilité le primitif s’adapte au mode de vie civilisée avant de retourner sans regret vers la vie sauvage, même si certains de ses compagnons se laissent séduire par les pires travers de la civilisation. On cherche d’ailleurs un aspect positif dans la description que l’auteur français fait d’Orum. La planète s’avère un repoussoir intégral.
Orum, c’est l’Europe. Une planète colonisée par l’humanité, en proie à la surpopulation, la pollution, l’esclavagisme, la ségrégation sociale et à la dévolution. Orum, via son maître des grandes chasses Ern Ozim, fait de la Terre une réserve dans laquelle puiser de la main d’œuvre servile et de la chair à gladiateur. Mais, dans un pied de nez du Destin, le chasseur devient finalement la proie d’un prédateur amplement plus puissant qui tire un trait définitif sur l’Histoire.

« L’Histoire ne se répète pas, elle bégaie. Ni Spengler ni Marx. »

Dans une citation mise en exergue, Jean-Pierre Andrevon renvoie dos à dos Marx et Spengler, manière pour lui d’afficher son scepticisme envers leurs conceptions de l’Histoire. Serait-il partisan de la fin de l’Histoire ? Au regard de ses autres œuvres, la question mérite d’être posée.

le-temps-des-grandes-chasses-328110-250-400Le Temps des Grandes Chasses de Jean-Pierre Andrevon, Éditions Denoël, collection « Présence du futur », 1973 (réédition Bragelonne, 2009)

Les retombées

Voici sans doute l’un des meilleurs textes de Jean-Pierre Andrevon. Assertion non négociable. Sec, court, puissant, sous-tendu par une tension permanente et suffisamment elliptique pour nourrir l’imagination, je ne trouve aucun défaut à cette novella rééditée dans la collection « Dyschroniques » au Passager clandestin.

L’argument de départ a le mérite de la simplicité. Suite à une explosion atomique, un groupe de promeneurs se retrouve isolé dans la campagne. Un homme, une femme, un couple et un petit vieux qui a connu l’occupation. Un échantillon d’humanité qui brille surtout par sa banalité. Guerre ? Accident nucléaire ? Ils ne sauront jamais la raison de la catastrophe qui les a projeté dans un monde hostile où tous leurs repères sont brouillés par les cendres et la poussière. Ramassés par un convoi de l’armée, les voilà internés dans un camp, contraints de se plier à la discipline de militaires mutiques.

Au-delà du pamphlet anti-nucléaire, Les retombées relève du huis-clos cauchemardesque. D’emblée, on est happé par l’atmosphère réaliste de l’histoire. On se trouve projeté par procuration aux côtés des survivants d’une explosion atomique. Jean-Pierre Andrevon ne nous cache rien des effets de la déflagration. Le flash lumineux suivi par le grondement apocalyptique qui secoue les promeneurs. Le paysage campagnard balayé par un souffle tempétueux qui renverse arbres et habitations. La poussière et les cendres qui souillent l’horizon et recouvrent la végétation d’un linceul funèbre. Bref, on est immergé aux premières loges de la catastrophe, comme en vue subjective.
Puis, il nous décrit l’après, la survie malgré les radiations invisibles et les retombées donnant son titre à la novella. Rassemblés par les militaires, les survivants sont dirigés vers un camp où l’auteur s’ingénie à recomposer un décor concentrationnaire. Privés de leur dignité d’être humain, les rescapés doivent suivre les ordres de soldats dont l’attitude oscille entre le silence et l’agacement. Ravalant leurs questions et leur frayeur devant l’inconnu, ils mettent également en sourdine leur énervement et leur indignation face à un système dénué de toute chaleur humaine. Commence alors une attente dans un univers dépourvu de durée.

Les retombées n’est pas un texte dont on sort indemne. Jean-Pierre Andrevon instille d’entrée le malaise en faisant progressivement monter la tension. Il bouscule nos certitudes de citoyen enferré dans la routine et le confort, convaincu que l’État veille sur notre bien être. Bien au contraire, face au désastre, l’individu ne compte pas et l’imprévoyance conduit inexorablement à l’improvisation criminelle.
À la lumière des accidents de Tchernobyl et de Fukushima, cette vision ne paraît hélas ni pessimiste, ni absurde. On aurait aimé que la réalité ne rattrape pas la fiction. Raté.

Les-retombees_8792Les retombées de Jean-Pierre Andrevon – Réédition Le Passager clandestin, collection « Dyschroniques », 2015 (Première parution dans le recueil Dans les décors truqués, 1979)