10 livres incontournables de la SFFF du XXIe siècle

La période estivale étant propice à l’oisiveté, inactivité dont je suis coutumier du fait de ma profession dit-on (ne cherchez pas le paradoxe), je cède bien volontiers au virus* qui circule actuellement dans la blogosphère (ou le blogocosme, je ne sais plus), accouchant non sans douleur d’une liste d’incontournables à lire (ou pas) cet été. Avec deux contraintes à respecter : seulement des titres de science-fiction, fantasy et fantastique, aucune publication antérieure à l’an 2000. Ouch ! Dans la douleur, on vous dit.

(*Mon petit doigt me souffle que le patient 0 serait l’hôte du blog Nevertwhere.)

Envoyons le générique…

Logo réalisé par Anne-Laure du blog Chut Maman lit !

  • Le Sens du Vent, Iain M. Banks. Bien des titres de l’auteur britannique devraient figurer dans cette liste. Aujourd’hui, j’opte pour ce roman en raison de l’émotion qu’il me procure à chaque lecture. De quoi confirmer que la SF est bien une émotion.
  • Le Fleuve des dieux, Ian McDonald. Le futur d’une Inde cosmopolite où se côtoient la technologie débridée et la tradition millénaire, sur fond de castes et d’I.A. Ceci confirme bien que la SF naît de l’altérité.
  • Rêves de Gloire, Roland C. Wagner. Et si ? La SF et l’uchronie partagent le même questionnement, spéculant pour l’un sur l’avenir et pour l’autre sur le passé. Mais dans les deux cas, il s’agit bien d’établir un dialogue avec le présent. Avec ce roman, le regretté Roland C. Wagner a sans doute écrit son oeuvre majeure, prouvant par la même occasion que la SF reste ouverte à tous les possibles.
  • Plus fort que l’éclair/Sept Redditions, Ada Palmer. L’avenir de la Terre, à l’heure de la révolution des transports, de la fin des nations (mais pas de l’histoire) et de la recomposition de la famille. Avec cette utopie ambiguë, Ada Palmer prouve ainsi que la SF est une expérience de pensée philosophique.
  • Anamnèse de Lady Star, L.L Kloetzner. Fascinante enquête autour de l’événement cataclysmique du Satori, le roman de Laure et Laurent Kloetzner dresse le portrait d’un futur tout en nuance et mystère. Quand la SF se pique de métaphysique…
  • La Fille-flûte et autres fragments de futur brisés, Paolo Bacigalupi. Auscultation du présent à l’aune de ses évolutions futures, le recueil de l’auteur américain dresse en dix textes le portrait d’une humanité condamnée à muer pour survivre. La SF bat au cœur de la nouvelle, je ne cesse de le dire.
  • Au-delà du Gouffre, Peter Watts. Avec l’auteur canadien, l’avenir ne frappe pas à notre porte, il la défonce. En seize textes, on découvre les différentes nuances de noir d’un univers à nul autre pareil, bien moins pessimiste qu’on ne le pense (suivez l’actualité pour vous en convaincre). Laissez-vous séduire par le sex-appeal sense of wonder de la SF.
  • Latium, Romain Lucazeau. Des I.A. orphelines de leur créateur, l’homme. Des entités hantées par l’absence de Dieu, évoluant aux limites de la folie. Une tragédie classique aux dimensions d’un space opera. Avec Latium, la SF navigue sur le souffle de l’épopée.
  • Spin, Robert Charles Wilson. Un texte de l’auteur canadien repose toujours sur un équilibre fragile, entre introspection et spéculation, lui conférant les vertus d’un classique instantané. Avec Wilson, la SF joue avec la théorie des cordes…sensibles.
  • La trilogie du Rempart Sud, Jeff VanDermeer. D’une anomalie topographique à la fin du monde connu, du moins tel que nous le définissons, l’auteur américain suscite l’étrangeté, oscillant entre horreur, paranoïa et apocalypse. La SF prône l’abandon des certitudes.

Bonus Fantasy et Fantastique (parce qu’ils le valent bien) :

Autre liste ici.

 

Acceptation

Au terme d’une enquête fertile en faux semblants et chausse-trappes, Control, le nouveau directeur du Rempart Sud, s’est trouvé confronté à l’effondrement des barrières de sécurité de l’agence gouvernementale face à l’assaut de la Zone X. Une subversion aussi imprévue qu’implacable, dont l’irruption brutale l’a contraint à prendre la fuite. À moins qu’il ne soit mort durant le cataclysme, condamné désormais à vivre un simulacre de vie hors des frontières du monde connu, voire à accepter de changer pour se conformer à la nouvelle donne ?

« Vous n’avez pas pas encore compris que ce qui cause tout ça peut manipuler le génome, effectue des miracles de mimétisme et de biologie ? Sait y faire au niveau molécules et membranes, eut voir à travers les choses, surveiller puis se replier. Pour cette chose, un smartphone, par exemple, est aussi grossier qu’une pointe de flèche en silex, elle possède des sens si fins et si complexes que les outils auxquels nous nous sommes liés, nos manières d’enregistrer l’univers, sont sans doute la preuve de notre nature primitive. Peut-être ne nous pense-t-elle même pas doués de conscience ou de libre arbitre… pas de la manière dont elle-même les mesure. »

Ne tergiversons pas, à ces questions Jeff VanderMeer n’apporte pas de réponse franche et directe, comme s’il préférait repousser la résolution de son univers dans un entre-deux propice à toutes les suppositions. Avec la conclusion de la trilogie du « Rempart Sud », il faut en effet accepter de rester impuissant face à une vérité insaisissable et par nature incompréhensible. Voilà où se niche la grande force de la trilogie et sans doute aussi sa faille, source de grandes frustrations pour une partie du lectorat. Pour autant, si l’on se plie au pacte de lecture proposé par l’auteur, Acceptation se révèle une nouvelle fois fascinant. Le récit est sous-tendu par une puissance d’évocation incontestable qui se déploie ici dans des registres aussi différents que ceux de la science-fiction, du fantastique et de l’horreur.

On suit en effet trois arcs narratifs qui cassent le déroulé linéaire de l’intrigue, déployant trois temporalités situées à des moments clés de l’histoire de la Zone X. On découvre ainsi les origines de l’anomalie topographique surveillée par le Rempart Sud, en compagnie du gardien de phare aperçu fugitivement sur une photo dans Annihilation et Autorité, à l’époque où les lieux n’étaient qu’un bout de côte abandonné, au rivage balayé par les tempêtes et parsemés des déchets amenés là par les marées. Un bout du monde en-dehors de la marche de la modernité, propice à la méditation et au ressourcement. Puis, l’on renoue avec la directrice du Rempart Sud, partie prenante de l’expédition décrite dans Annihilation. Le flash-back est l’occasion de faire connaissance plus longuement avec le personnage et d’apprécier ses relations empreintes de duplicité avec Lowry, la Voix dans Autorité mais aussi l’unique survivant de la première expédition. Enfin, on s’attache aux pas de Control et d’Oiseau fantôme pendant leur périple au sein de la Zone X, immédiatement après l’effondrement du Rempart Sud. Un voyage sans retour possible dans un territoire où ils se sentent étrangers, privés des outils permettant de maîtriser leur destin.

Si l’entrelacement des temporalités permet de relier les personnages entre eux afin de donner du sens aux événements et d’ouvrir des perspectives restées jusque-là nébuleuses, il offre également une grande variété d’ambiances, oscillant entre le genre post-apocalyptique, la science-fiction et l’horreur psychologique. Sur ce dernier point, Jeff VanderMeer se montre très convaincant, distillant le malaise par des détails anodins, une luminosité rayonnant de l’intérieur, quelques créatures monstrueuses dont les mots échouent à décrire l’apparence et une impression d’angoisse diffuse dont on ressent avec effroi les sursauts imprévisibles.

Enfin, en tournant de manière vicieuse et extrêmement dérangeante autour de l’inexprimable, Acceptation laisse affleurer un sous-texte subversif, guère flatteur pour l’humanité et sa propension à vouloir dominer son écosystème. Un propos dont l’Oiseau fantôme, copie transfigurée de la biologiste dans Annihilation, se fait le vecteur.

« L’abandon est la seule solution pour l’environnement, ce pour quoi notre effondrement est nécessaire. »

La trilogie du « Rempart Sud » se conclut donc sur ce qui s’apparente à une apothéose, mais une apothéose ambiguë où chacun sera libre de se faire sa propre opinion sur les pistes proposées par Jeff VanderMeer. Une apogée en forme de genèse, où la fin ne semble qu’un commencement, sous une forme qui n’est pas encore décidée. Une apothéose ne rejetant pas les vertus de l’insurrection, celle où l’on nous invite à abandonner le vieux monde, avec son cortège de vices, de manipulations et de relations toxiques avec autrui ou avec l’environnement. En somme, une apocalypse pour le meilleur. Ou pas.

« l’acceptation l’emporte sur le déni, et peut-être y a-t-il aussi là-dedans un acte de résistance »

Acceptation – La trilogie du Rempart Sud 3/3 (Acceptance, 2014) de Jeff VanderMeer – Éditions Au diable vauvert, 2018 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Gilles Goullet)

Autorité

En dépit d’une taille plus conséquente (près de 400 pages quand même), Autorité n’a pas résisté longtemps. A vrai dire, je l’ai littéralement dévoré. Et même si Jeff VanderMeer a eu tendance à étirer l’intrigue de manière exagérée, je ne peux affirmer avoir complètement détesté ce deuxième volet de la trilogie du « Rempart Sud », comme on va le voir.

Autorité aurait pu être l’occasion d’élucider un petit peu l’énigme de la Zone X, de répondre aux nombreuses interrogations jalonnant le périple de la douzième expédition dont le dénouement nous est désormais connu, du moins le pense-on. D’emblée, l’auteur américain déjoue les attentes en décalant son récit vers d’autres horizons. Les rares réponses que Jeff VanderMeer livre en effet ne suscitent que d’autres questions, accentuant le sentiment d’incompréhension prévalant dans le premier volet de la trilogie. En fait, les arcanes de l’organisation Rempart Sud remplacent ici les mystères de la Zone X, et la mission de Control, l’agent antiterroriste envoyé par Central, le cerveau bureaucratique de l’organisation dont dépend Rempart Sud, semble frappée du sceau de la méfiance, voire de la paranoïa, en dépit d’apparences prosaïques, du moins au départ. Mais, rembobinons un peu le fil des événements.

« Comment une superstition pouvait-elle être vraie ? Control y réfléchit plus tard, en commençant à s’intéresser à son déplacement jusqu’à la frontière tout en parcourant un dossier que Whitby lui avait sorti, simplement intitulé Théories. Peut-être superstition était ce qui se glissait dans les interstices, les fissures, quand on travaillait dans un endroit où le moral baissait et où les ressources s’épuisaient. »

Par atavisme familial, du côté maternel surtout, John Rodriguez a choisi l’antiterrorisme comme profession, optant pour le secret et l’ingratitude de l’anonymat. Par l’entremise de sa mère, il est missionné pour reprendre en main Rempart Sud, l’agence gouvernementale créée pour enquêter sur la Zone X et éviter toute intrusion malvenue. Sa directrice est en effet portée disparue depuis le retour de la douzième expédition dont seules la géologue, l’anthropologue et la biologiste sont revenues, à jamais transformées. Des coquilles vides, dépourvues des souvenirs de leurs originaux et pourtant en tout point semblables à eux. Pour Rodriguez ou plutôt Control, comme il se présente auprès du personnel du Rempart Sud, le défi ne semble pas insurmontable. Il en fait même une affaire déjà réglée, espérant ainsi regagner la confiance de la Voix, à qui il téléphone ses rapports.

Mais, son expertise psychologique en matière d’espionnage se délite progressivement devant la résistance passive du personnel. Le siège de l’agence gouvernementale, dont les installations jouxtent la frontière de la Zone X située au-delà d’un no man’s land retournant peu à peu à l’état de nature, lui apparaît comme un lieu truffé d’angles morts et de faux semblants, à la normalité aléatoire, voire illusoire, où la seule personne sincère semble être la biologiste, ou du moins l’être vivant se faisant passer pour elle et qui répond désormais au nom d’Oiseau fantôme. Un sentiment d’angoisse imprègne ainsi les couloirs labyrinthiques de l’institution et les salles d’examen transformées en mausolées, poussant les individus vers une sorte de folie latente, hors du contrôle de Central, hors de toute logique.

La folie a contaminé Grace, la directrice-adjointe, dont la dévotion inébranlable à la directrice disparue se conjugue à une hostilité rédhibitoire envers Control. Elle n’a pas épargné Whitby, qui nourrit des théories bizarres et farfelues sur la Zone X. Sans oublier Cheney, le physicien qui masque sa peur de l’inconnu sous une logorrhée verbale intarissable. En fait, l’ensemble du personnel du Rempart Sud, scientifiques y compris, vit dans l’attente d’un désastre ou d’une révélation imminente, dont les motivations échappent à l’entendement, revêtant l’apparence d’une nature immaculée, vous transformant sans rémission possible.

Jeff VanderMeer parsème son récit de détails inquiétants et de fausses pistes, poussant à l’extrême l’atmosphère bizarre et effrayante prévalant entre les murs du Rempart Sud. Il le fait sans se presser, rejetant la tentation du coup de théâtre qui agace, optant à la place pour un suspens tranquille qui accroît le malaise. D’aucuns trouveront le propos ennuyeux, lent et soporifique. D’aucuns dresseront des parallèles avec les œuvres d’autres auteurs, notamment les frères Strougatski ou Stanislaw Lem. En dépit de ces quelques réserves, on ne parvient pas pourtant à lâcher le roman. L’écriture et le rythme contribuent en effet beaucoup à une fascination incontestable, distillant une horreur subtile, tout en retenue et en tension. Quant au sens, il échappe encore à la raison. Mais, peut-être est-ce le but final de la trilogie ? A suivre donc avec Acceptation, troisième tome de la trilogie du « Rempart Sud ».

Autorité – La trilogie du Rempart Sud 2/3 (Authority, 2014) de Jeff VanderMeer – Éditions Au diable vauvert, 2017 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Gilles Goullet)

Annihilation

À bien des égards, Annihilation fait figure d’OLNI. Un objet littéraire science-fictif, mais dont l’étrangeté peut rebuter l’amateur de sense of wonder. Et pourtant, l’effet de sidération provoqué par la lecture du premier volet de la trilogie du « Rempart Sud » paraît difficilement contestable. C’est sans doute très personnel, mais Jeff VanderMeer m’a cueilli sans préambule, suscitant dans mon esprit une fascination trouble et troublante. Tout est foutu !

« C’est ainsi que la folie du monde essaie de vous coloniser : de l’extérieur, en vous forçant à vivre dans la réalité. »

Elles sont quatre. Un quatuor féminin sélectionné et formé par Rempart Sud afin de participer à la douzième expédition chargée d’élucider les mystères de la Zone X, un bout de terre bordé par l’océan, à la superficie et aux contours indéterminés, théâtre de phénomènes étranges et dangereux. Jusqu’à quel point ? Nul ne le sait exactement ou nul ne semble pouvoir en révéler la vérité. Pour décrire la Zone X, il semble en effet nécessaire d’en faire l’expérience. Car, ce bout de terre ne se dit pas. Tenter ne serais-ce qu’un embryon de verbalisation intelligible semble voué à l’échec. Il faut le ressentir dans sa chair et tenter d’en revenir.

Elles sont quatre femmes, donc. La psychologue, la géologue, l’anthropologue et la biologiste, la linguiste ayant fait défection dès la frontière franchie. Quatre expertes réduites à leur fonction auxquelles l’agence gouvernementale a inculqué un minimum d’information sur les lieux, tentant de compenser cette méconnaissance par un entraînement strict et quelques suggestions hypnotiques. Privées d’identité, avec une poignée d’armes obsolètes dans leurs bagages, juste ce qu’il faut de provisions pour tenir un laps de temps suffisant, aucun appareil de communication et un simple carnet imperméable pour consigner leurs observations, elles doivent réussir là où toutes les précédentes expéditions ont échoué. Hélas, si ce dispositif est censé rendre leur témoignage plus neutre, réduisant au maximum les échanges entre elles, il ne favorise guère l’empathie. De toute façon, ce sentiment est à proscrire dans l’intérêt de l’expédition.Arrivées au camp de base bâtit par leurs prédécesseurs, le quatuor découvre une nature immaculée, pour ainsi dire débarrassée des stigmates de l’activité humaine. Celle-ci est d’ailleurs réduite aux vestiges d’un village et à un phare érigé sur la côte. Une forêt de pins, un marécage de roseaux où gémit une créature invisible, un pré salé et une plage. Voilà de quoi se compose le paysage confiné dans les limites intangibles de la Zone X. Sans oublier un édifice circulaire s’enfonçant dans le sol qu’aucune carte ne mentionne, sorte de tunnel ou de tour souterraine, dont les profondeurs recèlent une présence incompréhensible que la biologiste surnomme le Rampeur. Cette nature inviolée, familière et inoffensive au premier regard, se fait pourtant peu-à-peu anxiogène. Surtout parce que l’on ne sait pas grand chose à son sujet. Les lieux comportent bien des zones d’ombre dans lesquelles prospèrent les monstres issus de l’inconscient humain.

Pourquoi la Zone X a-t-elle été mise en quarantaine ? Catastrophe environnementale ? Accident technologique ? Fruit d’une expérience ayant échappé à tout contrôle ? Invasion extraterrestre ? Les questions fusent et restent sans réponses, les exploratrices se contentant de décrire les lieux et de prélever des échantillons dont l’analyse ne révèle rien d’anormal. Mais, les sens sont trompeurs et les certitudes semblent illusoires. L’expédition se révèle surtout frustrante, renforçant l’impression d’évoluer à l’aveugle, sous le regard de quelqu’un ou de quelque chose. Une présence qui ne doit rien à l’imagination et dont les motivations restent de l’ordre de l’inconnaissable, de l’inintelligible et avec laquelle prévaut une incommunicabilité insurmontable. Cette atmosphère pesante transforme la lecture en attente inquiète et impatiente, contribuant à la fascination pour ce premier tome de la trilogie.

« J’ai conscience que toutes ces conjectures sont incomplètes, inexactes, imprécises et inutiles. Si je n’ai pas de véritables réponses, c’est parce que nous ne savons toujours pas quelles questions poser. Nos instruments sont inutiles, notre méthodologie fautive, nos motivations égoïstes. »

Récit d’exploration, Annihilation apparaît également comme une confession, celle de la biologiste. Unique narratrice des événements, elle a toujours préféré l’observation silencieuse des écosystèmes aux relations sociales. Son récit pose pourtant immédiatement la question de sa fiabilité. On peut en effet juger son témoignage empreint de fausseté, considérer ses observations mensongères ou soumises à une influence occulte. Contaminée dès le début de l’expédition par une souche inconnue de spores, elle échappe aux injonctions hypnotiques de la psychologue, prenant conscience des manipulations du Rempart Sud. Cette transformation lui confère un autre regard sur la Zone X, mais est-il plus proche de la vérité ? N’est-elle pas tombée sous la coupe de la présence étrangère qui hante les lieux et sur laquelle l’esprit humain peine à mettre des mots ? Une présence radicalement autre, de l’ordre de l’indicible, de l’inconcevable et que Jeff VanderMeer met en scène d’une manière sublime au moment de la rencontre avec le Rampeur, la créature tapie dans les profondeurs souterraines de la tour/tunnel.

Annihilation m’a donc littéralement happé dans les boucles captivantes de son dispositif narratif, attisant le vertige de l’inconnu. Je reste d’ailleurs encore imprégné d’impressions floues et intenses, impatient désormais de lire Autorité, le deuxième volet de la trilogie du « Rempart Sud ».

Annihilation – La trilogie du Rempart Sud 1/3 ( Annihilation, 2014) de Jeff VanderMeer – Éditions Au diable vauvert, 2016 (roman traduit de l’anglais [États-Unis] par Gilles Goullet)

Chansons de la Terre Mourante

Synchronicité funeste.

Au moment où je m’apprêtais à chroniquer l’hommage rendu à l’un des mondes les plus connus de Jack Vance, voilà que j’apprends le décès de son auteur à 96 ans.

Triste nouvelle à laquelle il faut pourtant se résoudre tous, car comme le dit Billy Pilgrim : c’est la vie.

Si Jack Vance vient de mourir, son œuvre reste par contre bien vivante. Une œuvre recelant de belles découvertes et du plaisir de lecture en barre, car voyez-vous, Jack Vance était un conteur de génie. Un créateur d’univers à qui l’on doit une ribambelle de romans, de cycles et de nouvelles relevant du polar, de la SF ou de la fantasy. À vrai dire, loin de se cantonner à une seule étiquette, Vance apparaît bien comme un genre à lui tout seul. Un mélange d’aventures, de sense of wonder, d’ethnologie imaginaire, au demeurant très cohérente, d’intrigues policières et de démesure. Le tout saupoudré d’un humour flirtant plus que de raison avec l’ironie. Que du bonheur !

Certes, tout ne se vaut pas dans sa bibliographie. De nombreux titres relèvent du pulp, beaucoup de ses personnages se bornent aux stéréotypes et certaines de ses histoires ressassent les mêmes recettes. Et puis, il faut reconnaître que ses derniers romans s’enferraient dans la boursoufflure indigeste. Il reste toutefois un géant dans son domaine de prédilection, la Science-fiction, et une madeleine littéraire en ce qui me concerne. Il a bercé mes années de lecteur novice, marquant définitivement ma mémoire avec des titres comme Les Maisons D’Iszm, le cycle de Lyonesse ou encore celui de la Terre mourante, source d’inspiration du présent recueil.

Gardner Dozois et George R. R. Martin ont en effet recruté quelques plumes réputées du monde anglo-saxon pour rendre hommage au vénérable ancien, père de Cugel, de Rhialto et de Iucounu.

Je ne vous cache pas qu’à la lecture du sommaire, je frétillais d’excitation, car parmi les auteurs annoncés figuraient quelques-uns de mes plaisirs littéraires plus ou moins lointains. Bref, je l’attendais cette anthologie. J’en escomptais beaucoup, peut-être trop, au point de me sentir flouer, pour ne pas dire trahi en cas de déception…

Vous le sentez le suspense, hein ?

Je peux désormais afficher mon enthousiasme, et ce d’autant plus aisément que les laborieuses tentatives de Michael Shea pour donner une suite aux aventures de Cugel m’avaient profondément refroidi. Jack Vance est GRAND ! La Terre mourante est son évangile !! Et ces chansons qui lui sont consacrées méritent quelques louanges. Car si l’on fait abstraction des quelques textes dispensables inscrits au sommaire, je pense à ceux de Terry Dowling, Glen Cook et Byron Tetrick, les autres auteurs tirent leur épingle du jeu avec talent sans renoncer à leur personnalité. Ils réussissent à restituer l’essence du style de Vance et du monde de la Terre mourante. Ce mélange de truculence, d’ironie confinant au cynisme. Ce souci du détail dans les descriptions, manoirs aux toits pentus, multiples corniches et tourelles y compris, et la caractérisation des personnages. Cet art si particulier pour faire ressentir le poids des éons passés, de la décadence morale d’un monde dont le collapsus s’étire sur une éternité. Bref, tout ce qui contribue à faire de la Terre mourante un univers addictif, comparable en cela au Newhon de Fritz Leiber, autre madeleine littéraire personnelle.

L’anthologie commence sur du velours avec Le cru véritable d’Erzuine Thale de Robert Silverberg. Avec un personnage de poète et philosophe, amateur de la dive bouteille, l’auteur américain raconte une histoire simple et réjouissante. Puillayne de Ghuisz apparaît comme un caractère vancien par excellence. Affligé d’une mélancolie congénitale, il noie son spleen dans la boisson, comptant sur son ébriété pour composer des vers mémorables en l’honneur du soleil agonisant. La visite de trois escrocs, prétendus admirateurs de son œuvre, vient infléchir le cours de sa vie dans une direction inédite, heureusement sans remettre en question son amour pour le bon vin.

Avec Abrizonde, Walter Jon Williams met en scène un conflit court et dévastateur entre le seigneur d’une forteresse, le Protostrateur d’Abrizonde, et les deux principautés qui jouxtent son domaine. En route pour Calabrande et la cité d’Occul, où il compte étudier l’architecture, le jeune Vespanus se trouve mêlé au siège et contraint d’épouser la cause du Protostrateur. Classique dans son déroulement, le récit jouit de personnages très intéressants, en particulier le fameux Protostrateur et Vespanus lui-même. Difficile de ne pas retrouver quelques-uns des traits de caractère de Cugel dans le jeune homme. Opportuniste, déterminé et inventif, il s’avère l’un des points forts de l’histoire avec son follet bâtisseur.

Une Nuit au Chalet du Lac de George R. R. Martin me semble l’un des points d’orgue de l’anthologie. On se situe un cran au-dessus de Walter Jon Williams avec ce récit évocateur et délicieusement immoral. L’auteur américain rassemble dans une auberge un groupe hétéroclite. Un mage pressé à la mémoire défaillante, une créature aux mœurs de batracien pourchassée par ses multiples victimes, une chasseuse… de mages et un aristocrate ombrageux. Au cours d’une nuit périlleuse, fertile en faux-semblant et en menace, ces voyageurs se livrent à un jeu de dupes puis de massacre. C’est un euphémisme de dire que je me suis follement amusé en lisant ce texte.

Mon amusement n’a toutefois pas été moindre avec La Dernière Quête du mage Sarnod. Jeff VanderMeer s’y montre à la hauteur de sa réputation, ce dont je ne doutais pas un instant, grand laudateur de La Cité des Saints et des Fous que je suis. L’auteur nous emmène dans une exploration décalée de l’EN DEÇÀ, lieu de l’exil de tous les ennemis du mage Sarnod. En compagnie de ses deux serviteurs, des parents qu’il a asservi par la magie, nous pénétrons dans ce monde où le baroque n’est jamais très loin de l’effroi. Fort heureusement, on effectue le voyage en bonne compagnie…

Au final, ces « Chansons de la Terre Mourante » tiennent toutes leurs promesses, voire même plus. Il va sans dire que j’attends désormais de pied ferme le deuxième volume. Quand on sait que l’on y trouvera les hommages de Elizabeth Hand, Lucius Shepard, Howard Waldrop, Neil Gaiman, Dan Simmons et bien d’autres, on peut comprendre mon impatience…

Autre avis : ici

« Chansons de la Terre Mourante » (« Songs of the Dying Earth »), premier volume – anthologie sous la direction de Gardner Dozois et George R. R. Martin, préface Dean R. Koontz et Jack Vance, Editions ActuSF, mai 2013 (recueil traduit de l’anglais par Eric Holstein, Pierre-Paul Durastanti, Célia Chazel, Florence Dolisi et Emmanuel Chastellière)